WeRead Powered by ReaderPub
Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 27: CHAPITRE XXV.
Open in WeRead

About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

— Je ne sais pas.

— Dans tous les cas, dit M. Chester, vous êtes assez jeune pour échapper, pendant quelques années encore, à ce que je peux appeler une mort naturelle. Comment venez-vous donc vous livrer dans mes mains, sur une si courte connaissance, avec la corde autour du cou? Il faut que vous soyez d'une nature bien confiante!»

Hugh recula d'un pas ou deux, et l'examina d'un air où se mêlaient la terreur, l'indignation et la surprise. Quant à son patron, en se regardant dans le miroir avec la même affabilité qu'auparavant, et parlant d'une manière aussi aisée que s'il eût discuté quelque agréable commérage de la ville, il poursuivit:

«Le vol sur la grande route, mon jeune ami, est une occupation dangereuse et chatouilleuse. Elle est agréable, je n'en doute pas, tant qu'elle dure; mais, comme tous les autres plaisirs en ce monde où tout passe, rarement elle dure longtemps. Et en réalité, si, dans la candeur de la jeunesse, vous êtes si prompt à ouvrir votre coeur sur ce sujet, je crains que votre carrière ne soit extrêmement limitée.

— Qu'est-ce-ci? dit Hugh. De quoi parlez-vous là, maître? qui m'y a poussé?

— Qui donc? dit M. Chester, en pivotant avec vivacité, et le regardant en face pour la première fois; je ne vous ai pas bien entendu. Qui est-ce?»

Hugh se troubla et marmotta quelque chose qu'on ne pouvait pas entendre.

«Qui est-ce? Je suis curieux de le savoir, dit M. Chester avec une affabilité des plus grandes. Quelque rustique beauté peut-être? mais soyez prudent, mon bon ami. Il ne faut pas toujours se fier à ces fillettes. Prenez note de l'avis que je vous donne, et faites attention à vous.» En disant ces mots, il se retourna vers le miroir et continua sa toilette.

Hugh lui aurait bien répondu que c'était lui, lui qui lui faisait cette question, qui l'y avait poussé; mais les mots se collèrent dans sa gorge. L'art consommé avec lequel son patron l'avait amené là, l'habileté avec laquelle il avait dirigé toute la conversation, dérouta complètement le pauvre diable. Il ne douta pas que, s'il eût lâché la riposte qui était sur ses lèvres quand M. Chester se retourna si vivement, ce gentleman ne l'eût fait arrêter sur-le-champ et ne l'eût traîné devant un magistrat avec l'objet volé en sa possession; auquel cas il eût été pendu, aussi sûr qu'il était né. L'ascendant que l'homme du monde avait voulu prendre sur ce sauvage instrument fut conquis dès cet instant, et la soumission de Hugh fut complète. Il en eut une peur affreuse; il sentait que le hasard et l'artifice venaient de lui filer un bout de chanvre qui, au moindre mouvement d'une main aussi habile que celle de M. Chester, le suspendrait à la potence.

En proie à ces pensées qui traversèrent rapidement son esprit, et pourtant se demandant encore comment il pouvait se faire qu'au moment même où il venait en tapageur, pour s'imposer lui-même à cet homme, il se fût laissé au contraire subjuguer si vite et si complètement, Hugh se tenait humble et timide devant M. Chester, le regardant de temps en temps avec une espèce de malaise, tandis qu'il finissait de s'habiller. Quand le gentleman eut fini, il prit la lettre, rompit le cachet, et se jetant en arrière dans sa chaise, lut à loisir les pages d'Emma d'un bout à l'autre.

«Tout à fait bien troussé, sur ma vie! Une vraie lettre de femme; c'est plein de ce qu'on appelle tendresse, désintéressement, et tout ce qui s'ensuit!»

En parlant ainsi, il tortilla le papier, et regardant avec indolence du côté de Hugh, comme s'il eût voulu dire: «Vous voyez!» il le présenta à la flamme de la bougie. Quand le papier fut tout en flamme, il le jeta sur la grille, et l'y laissa se consumer.

«C'était adressé à mon fils, dit-il en se tournant vers Hugh; vous avez eu complètement raison de me l'apporter. Je l'ai ouvert sous ma responsabilité personnelle, et vous voyez ce que j'en ai fait. Prenez ceci pour votre peine.»

Hugh, s'avançant de quelques pas, reçut la pièce d'argent que M. Chester lui tendait. Lorsque ce dernier la lui remit dans la main, il ajouta:

» S'il vous arrivait de trouver quelque autre chose de cette sorte, ou de recueillir quelque renseignement qu'il vous parût que je pusse désirer connaître, apportez-les ici; voulez-vous, mon bon garçon?»

Cela fut dit avec un sourire qui signifiait, ou du moins Hugh le crut: «Manquez-y et vous me le payerez.» Il répondit qu'il n'y manquerait pas.

«Et ne soyez pas, reprit son patron, de l'air du plus affectueux patronage, ne soyez pas du tout abattu ou mal à votre aise au sujet de cette petite témérité dont nous avons parlé. Votre cou est aussi en sûreté dans mes mains que si c'était un baby qui le caressât dans ses petits doigts, je vous assure. Buvez encore un coup, maintenant que vous êtes plus tranquille.»

Hugh l'accepta de sa main, et, regardant à la dérobée sa figure souriante, il but en silence le contenu.

«Eh bien! vous ne buvez plus, ha, ha! vous ne buvez donc plus à la
Boisson? dit M. Chester, de sa manière la plus séduisante.

— À vous, monsieur, répondit l'autre d'un air assez gauche, en faisant quelque chose comme une révérence. C'est à vous que je bois.

— Merci. Dieu vous bénisse! À propos, quel est votre nom, mon brave homme? On vous appelle Hugh, oui, je sais; mais votre autre nom?

— Je n'ai pas d'autre nom.

— Un bien étrange garçon! Voulez-vous dire par là que vous ne vous en êtes jamais connu d'autre, ou que vous aimez mieux l'oublier? Lequel des deux?

— Je vous dirais mon autre nom si je le savais, reprit Hugh avec vivacité, mais je ne m'en connais pas d'autre: on m'a toujours appelé Hugh, rien de plus. Je ne me suis jamais ni vu ni connu de père, je n'y ai seulement pas songé. J'étais un petit garçon de six ans, ce n'est pas bien vieux, lorsqu'on pendit ma mère à Tyburn pour procurer à deux mille hommes le plaisir de la voir à la potence. On aurait pu la laisser vivre: elle était assez malheureuse.

— C'est triste, bien triste! dit son patron, avec un sourire plein de condescendance. Je ne doute pas qu'elle ne fût extrêmement belle.

— Voyez-vous mon chien? dit Hugh d'un ton brusque.

— Fidèle, je parie, répliqua son patron, lorgnant le chien, et plein d'intelligence? Les animaux vertueux et bien doués, hommes et bêtes, sont toujours très hideux.

— Ce chien que vous voyez, et un de la même portée, furent la seule chose vivante, excepté moi, qui poussa des cris plaintifs ce jour-là, dit Hugh. De deux mille hommes, et davantage (la foule était plus nombreuse, parce que c'était une femme), le chien et moi nous fûmes les seuls à ressentir quelque pitié. Si ç'avait été un homme, il aurait été bien aise d'être débarrassé d'elle, car elle avait été contrainte par la misère de le laisser maigrir et presque mourir de faim; mais comme ce n'était qu'un chien, et qu'il n'avait pas naturellement les sentiments d'un homme, il en eut du chagrin.

— C'était pure stupidité de bête brute, certainement, dit
M. Chester, et bien digne d'une bête brute comme lui.»

Hugh ne répliqua pas; mais sifflant son chien, qui bondit au sifflement et vint sauter et gambader autour de lui, il souhaita le bonsoir à son ami, le gentleman sympathique.

«Bonsoir, répondit M. Chester. N'oubliez pas que vous êtes en sûreté avec moi, tout à fait en sûreté. Aussi longtemps que vous le mériterez, mon bon garçon, et vous le mériterez toujours, j'espère, vous aurez en moi un ami sur le silence duquel vous pouvez compter. Maintenant faites attention à vous, et songez à quoi vous vous exposez. Bonsoir! Dieu vous assiste!»

Hugh, intimidé par le sens caché de ces paroles, fit le chien couchant, et gagna la porte en rampant, pour ainsi dire, d'une manière si soumise et si subalterne, d'une façon, en un mot, si différente des airs de bravache qu'il avait en entrant, que son patron resté seul sourit plus que jamais.

«Et cependant, dit-il en prenant une prise de tabac, je n'aime pas qu'on ait pendu sa mère. Ce garçon a un bel oeil; je suis sûr qu'elle était belle. Mais très probablement c'était une grossière créature; elle avait peut-être un nez rouge et de gros vilains pieds. Baste! Tout a été pour le mieux, sans aucun doute.»

Après cette réflexion consolante, il mit son habit, adressa un regard d'adieu au miroir et sonna son domestique. Celui-ci parût promptement, suivi d'une chaise et de ses porteurs.

«Pouah! dit M. Chester, l'atmosphère que ce centaure m'a apportée est empestée: cela pue l'échelle et la charrette. Ici, Peak. Apportez quelque eau de senteur et arrosez le parquet; prenez la chaise sur laquelle il s'est assis, et exposez-la à l'air: jetez un peu de cette essence sur moi. Je suis suffoqué!»

Le domestique obéit; puis la chambre et le maître étant tous deux purifiés, M. Chester n'eut plus qu'à demander son claque, à le placer gracieusement plié sous son bras, à s'asseoir dans la chaise, et à se laisser emporter dehors en fredonnant un air à la mode.

CHAPITRE XXIV.

Comment ce gentleman distingué passa la soirée au milieu d'un cercle brillant, éblouissant; comment il enchanta tous ceux dont il s'approcha, par la grâce de son maintien, la politesse de ses manières, la vivacité de sa conversation et la douceur de sa voix; comment on remarqua dans chaque coin du salon que Chester était un homme d'une heureuse humeur, que rien ne le troublait, que les soucis et les erreurs du monde ne lui pesaient pas plus que son habit, et que sa figure souriante reflétait constamment un esprit calme et tranquille; comment d'honnêtes gens, qui par instinct le connaissaient mieux, s'inclinèrent néanmoins devant lui, pleins de déférence pour chacune de ses paroles, et courtisant la faveur d'un de ses regards; comment des gens qui avaient réellement du bon se laissèrent aller au courant, le flattèrent, l'adulèrent, l'approuvèrent, et se méprisèrent eux-mêmes de tant de bassesse; comment, en un mot, il fut un de ceux qui sont reçus et choyés dans la société par nombre de personnes qui, individuellement, se fussent éloignées avec dégoût de celui qui faisait en ce moment l'objet de leur attention avide: voilà des choses si naturelles, qu'elles se présenteront d'elles-mêmes à nos lecteurs. De pareilles platitudes sont si communes qu'elles ne valent à peine qu'un coup d'oeil rapide, et c'est tout.

Les gens qui méprisent l'humanité (je ne parle pas des imbéciles et des comédiens, qui se font de cela une religion) sont de deux sortes: ceux qui croient leur mérite négligé et incompris forment la première classe; ceux qui recueillent la flatterie et l'adulation, sachant bien leur propre indignité, composent l'autre. Soyez sûr que les misanthropes, qui ont le coeur le plus froid, sont toujours de la dernière.

M. Chester était dans son lit, sur son séant, le lendemain matin, et buvant à petits traits son café; il se rappelait, avec une espèce de satisfaction méprisante, comment il avait brillé la veille au soir, comment il avait été caressé et courtisé, lorsque son domestique lui apporta un très petit morceau de papier sale, étroitement cacheté à deux places, et à l'intérieur duquel étaient écrits en assez gros caractères les mots suivants: «Un ami. On désire une conférence. Immédiatement. En particulier. Brûlez cela après l'avoir lu.»

«Où donc, au nom de la conspiration des poudres[23], avez-vous ramassé cela?» dit son maître.

Cela lui avait été donné par une personne qui attendait maintenant à la porte: telle fut la réponse du domestique.

«Avec un manteau et un poignard? dit M. Chester.

— Cette personne n'avait sur elle rien de plus menaçant, à ce qu'il m'a semblé, qu'un tablier de cuir et une figure sale.

— Qu'elle entre.» Elle entra. C'était M. Tappertit, avec ses cheveux encore hérissés, et dans sa main une grande serrure qu'il déposa sur le parquet au milieu de la chambre, comme s'il eût été prêt à exécuter quelque représentation où devait figurer une serrure.

«Monsieur, dit M. Tappertit en faisant un profond salut, je vous remercie de votre condescendance, et je suis bien aise de vous voir. Excusez l'emploi servile dans lequel je suis engagé, et étendez votre sympathie sur un homme qui, malgré son humble apparence, travaille intérieurement à une oeuvre fort au-dessus de son rang social.»

M. Chester écarta les rideaux du lit plus en arrière, et regarda ce visiteur avec une vague idée que c'était quelque maniaque qui non seulement avait forcé la porte de sa loge, mais avait emporté la serrure par-dessus le marché. M. Tappertit salua de nouveau, et développa ses jambes dans l'attitude la plus avantageuse.

«Vous avez entendu parler, monsieur, dit M. Tappertit, en mettant sa main sur sa poitrine, de G. Varden, serrurier, pose les sonnettes et exécute proprement les réparations à la ville et à la campagne, Clerkenwell, Londres?

— Eh bien, après? demanda M. Chester.

— Je suis son apprenti, monsieur.

— Eh bien, après?

— Hem! dit M. Tappertit, voulez-vous me permettre de fermer la porte, monsieur, et voulez-vous en outre, monsieur, me donner votre parole d'honneur que ce qui se passera entre nous demeurera strictement confidentiel?»

M. Chester se recoucha dans son lit avec calme, et tournant une figure où il n'y avait pas le moindre trouble, vers l'étrange apparition qui pendant ce temps avait fermé la porte, il pria l'inconnu de s'expliquer aussi raisonnablement que possible, si cela ne le gênait pas.

«En premier lieu, monsieur, dit M. Tappertit, exhibant un petit mouchoir de poche et le secouant pour le déplier, comme je n'ai pas de carte sur moi (l'envie des maîtres nous ravale au-dessous de ce niveau), souffrez que je vous offre ce que les circonstances me fournissent de mieux en remplacement d'une carte. Si vous voulez prendre ceci dans votre main, monsieur, et jeter les yeux sur le coin qui est à votre droite, dit M. Tappertit en présentant d'un air gracieux son mouchoir, vous y trouverez mes lettres de créance.

— Je vous remercie, répondit M. Chester en acceptant ce mouchoir avec politesse, et regardant à l'un des bouts quelques caractères d'un rouge de sang: Quatre. Simon Tappertit. Un. Est-ce cela?

— C'est mon nom, monsieur, ne faites pas attention aux numéros, répliqua l'apprenti. Les numéros ne sont là que comme de simples indications pour la blanchisseuse, sans aucune connexion avec moi ni ma famille. Votre nom, monsieur, dit M. Tappertit en regardant fixement le bonnet de nuit du gentleman, est Chester, je suppose? vous n'avez pas besoin de l'ôter, monsieur, je vous remercie. Je vois d'ici E. C.; nous tiendrons le reste pour chose convenue.

— Monsieur Tappertit, je vous prie, dit M. Chester, cette pièce compliquée de serrurerie que vous m'avez fait la faveur d'apporter avec vous a-t-elle quelque connexion immédiate avec l'affaire que nous avons à discuter?

— Elle n'en a aucune, monsieur, répliqua l'apprenti. C'est que j'allais la poser à la porte d'un magasin dans Thames-Street.

— Peut-être, en ce cas, dit M. Chester, comme elle a un parfum d'huile grasse un peu plus fort que je n'ai l'habitude d'en rafraîchir ma chambre à coucher, voudrez-vous bien m'obliger de la déposer dehors à la porte?

— Certainement, monsieur, dit M. Tappertit, se hâtant d'acquiescer à ce désir.

— Vous m'excuserez de cette observation, j'espère?

— Ne vous en excusez pas, monsieur, je vous prie. Et maintenant, s'il vous plaît, à notre affaire.»

Durant tout le cours de ce dialogue, M. Chester n'avait rien laissé paraître sur sa figure que son sourire de sérénité et de politesse inaltérable. Sim Tappertit, qui avait de lui-même une opinion beaucoup trop bonne pour soupçonner que n'importe qui pût s'amuser à ses dépens, s'imagina reconnaître là quelque chose du respect qui lui était dû, et fit de cette conduite courtoise d'un étranger à son égard une comparaison qui n'était point du tout favorable à celle du digne serrurier, son patron.

— D'après ce qui se passe chez nous, dit M. Tappertit, je suis instruit, monsieur, d'un commerce que votre fils entretient avec une jeune demoiselle contre vos inclinations. Votre fils ne s'est pas bien conduit avec moi, monsieur.

«Monsieur Tappertit, dit l'autre, vous me peinez au delà de toute expression.

— Je vous remercie, monsieur, répliqua l'apprenti. Je suis aise de vous entendre parler ainsi. Il est très fier, monsieur votre fils, très hautain.

— J'en ai peur, dit M. Chester. Savez-vous que je le craignais un peu déjà? mais votre témoignage ne me permet plus d'en douter.

— Raconter les corvées serviles que j'ai eu à faire pour votre fils, monsieur, dit M. Tappertit; les chaises que j'ai eu à lui donner, les voitures que j'ai eu à aller lui chercher, les nombreuses besognes dégradantes, et sans la moindre connexion avec mon contrat d'apprentissage, que j'ai eu à subir pour lui, remplirait une Bible de famille. D'ailleurs, monsieur, ce n'est lui-même au bout du compte qu'un jeune homme, et je ne considère pas: «Merci, Sim» comme une formule convenable de politesse en ces occasions.

— Monsieur Tappertit, vous avez une sagesse au-dessus de votre âge. Continuez, je vous prie.

— Je vous remercie de votre bonne opinion, monsieur, dit Sim, très flatté, et je tâcherai de la justifier. Maintenant, monsieur, à cause de ce grief (et peut-être encore pour une ou deux raisons qu'il est inutile de vous déduire), je suis de votre côté. Et voici ce que je vous dis: tant que nos gens iront et viendront, çà et là, en long et en large, à ce vieux joyeux Maypole là-bas, avec des lettres, des commissions mille choses qu'on porte, qu'on va chercher, vous ne sauriez empêcher votre fils d'entretenir commerce avec cette jeune demoiselle par délégué, quand tous les Horse-Guards[24] le surveilleraient nuit et jour, en grand uniforme, depuis le premier jusqu'au dernier.»

M. Tappertit s'arrêta pour prendre haleine après cette hypothèse; puis il reprit son élan.

«Maintenant, monsieur, j'arrive au point capital. Vous demanderez comment empêcher cela? je vais vous dire comment. Si un honnête, civil, et souriant gentleman, tel que vous…

— Monsieur Tappertit, réellement…

— Non, non, je parle sérieusement, répliqua l'apprenti, je parle sérieusement, ma parole d'honneur. Si un honnête, civil, et souriant gentleman, tel que vous, consentait à causer seulement pendant dix minutes avec notre vieille femme, Mme Varden, et à la flatter un brin, elle vous serait acquise à jamais. Et nous obtiendrons cet autre résultat que sa fille Dolly (ici une rougeur subite se répandit sur la figure de M, Tappertit) n'aurait plus la permission de servir dorénavant d'intermédiaire; mais rien ne l'en empêchera, tant que nous n'aurons pas la mère pour nous. Songez-y bien.

— Monsieur Tappertit, votre connaissance de la nature humaine…

— Attendez une minute, dit Sim, en croisant ses bras avec un calme effrayant. J'arrive à présent au point le plus capital. Monsieur, il y a un scélérat à ce Maypole, un monstre sous forme humaine, un vagabond fini. Si vous ne vous en débarrassez pas, si vous ne le faites pas au moins enlever et confisquer, vous ne réussirez à rien, il mariera votre fils, soyez-en sûr et certain, comme s'il était l'archevêque de Canterbéry en personne. Il le fera, monsieur, vu la haine malicieuse qu'il vous porte, et à part le plaisir de faire une mauvaise action, qui suffit pour le payer de toutes ses peines. Si vous saviez comme ce gaillard, ce Joseph Willet (c'est son nom), va et vient chez nous, vous diffamant, vous dénonçant, vous menaçant, et comme je frémis quand je l'entends, vous le haïriez plus que je ne fais, monsieur, dit M. Tappertit d'un air farouche, en hérissant sa chevelure encore davantage, et en grinçant des dents comme s'il voulait écraser son ennemi sous ses molaires, si c'était possible.

— Une petite vengeance particulière, monsieur Tappertit?

— Vengeance particulière, monsieur, ou intérêt public, ou tous les deux combinés, n'importe; détruisez-le, répliqua M. Tappertit. Miggs le dit comme moi. Miggs et moi, voyez-vous, nous ne pouvons souffrir tous ces complots souterrains qui vont leur train. Nos coeurs s'en révoltent. Barnabé Rudge et Mme Rudge sont dans l'affaire également; mais c'est ce scélérat de Joseph Willet qui est le meneur. Leurs complots et leurs plans sont connus de moi et de Miggs. Si vous désirez vous renseigner là-dessus, vous n'avez qu'à vous adresser à nous. À bas Joseph Willet, monsieur! Détruisez-le. Écrasez-le. Et ce sera bien fait.»

En disant ces mots, M. Tappertit, qui semblait ne pas attendre de réplique, et regarder comme une conséquence nécessaire de son éloquence que son auditeur fût tout à fait abasourdi, muet d'admiration, réduit au mutisme et anéanti, croisa ses bras de telle sorte que la paume de chacune de ses mains resta sur l'épaule opposée; et il disparut à la manière de ces conseillers mystérieux dont il avait vu les allures dans les livres de contes à bon marché.

«Ce garçon, dit M. Chester en détendant sa figure, lorsque l'apprenti fut déjà loin, est bon pour m'entretenir la main. Il faut vraiment que je sois maître de ma physionomie comme je le suis, pour ne pas pouffer de rire. Mais, avec tout cela, il n'en confirme pas moins pleinement mes soupçons. Il y a telles circonstances où des outils émoussés valent mieux pour l'usage qu'on en veut faire que des instruments bien raffinés. Je crains d'être obligé de faire un grand ravage parmi ces dignes gens. Fâcheuse nécessité! J'en suis tout à fait désolé pour eux.»

Cela dit, il commença par s'assoupir tout doucement: puis il tomba petit à petit dans un sommeil si paisible, si agréable, qu'il avait tout à fait l'air d'un enfant qui fait son dodo.

CHAPITRE XXV.

Laissant l'homme favorisé, bien reçu et flatté par le monde, l'homme du monde le plus mondain, qui jamais ne se compromit en dérogeant au code du gentleman, qui jamais ne fut coupable d'une action virile, dormir dans son lit en souriant (car le sommeil lui-même, n'opérant qu'un faible changement sur sa figure dissimulée, devenait, chez M. Chester, une espèce d'hypocrisie conventionnelle et calculée), nous allons suivre deux voyageurs qui se dirigent lentement à pied vers Chigwell.

Barnabé et sa mère. Grip les accompagne, bien entendu.

La veuve, à qui chaque pénible mille semblait plus long que le dernier, poursuivait sa route triste et fatigante; Barnabé, cédant à toutes les impulsions du moment, voltigeait çà et là, tantôt la laissant loin derrière lui, tantôt musant loin derrière elle, tantôt s'élançant dans quelque ruelle détournée ou quelque sentier, pendant qu'elle continuait seule sa route, et puis apparaissant de nouveau à la dérobée et arrivant sur elle avec un hourra de folle joie, selon les inspirations de sa fantasque et capricieuse nature. Tantôt il l'appelait de la branche la plus élevée de l'un des plus hauts arbres du bord de la route; tantôt, se servant de son grand bâton en guise de perche à sauter, il volait par-dessus un fossé, ou une haie, ou une barrière à cinq traverses; tantôt, avec une vitesse étonnante, il courait un mille ou plus sur la route tout droit devant lui, et faisait halte pour jouer avec Grip sur un peu de gazon, jusqu'à ce qu'elle le rejoignît. C'étaient là ses délices; et, quand sa patiente mère entendait sa voix, ou qu'elle regardait sa figure animée et pleine de santé, elle n'aurait pas voulu gâter ses plaisirs par une triste parole, ni par un murmure, quoique la gaieté insouciante et salubre qui faisait le bonheur de son fils fût pour elle, par réflexion, la source de ses souffrances éternelles.

C'est quelque chose pourtant d'avoir sous les yeux le spectacle de la gaieté libre, impétueuse, à la face de la nature, lors même que c'est la gaieté folâtre d'un idiot. C'est quelque chose de savoir que le ciel a laissé une place pour le contentement dans la poitrine d'une telle créature; c'est quelque chose d'être assuré que, si légèrement qu'on voie les hommes détruire cette faculté chez leurs semblables, le grand créateur de l'humanité l'accorde au plus humble, au plus méprisé de ses ouvrages. Qui ne préférerait être témoin du bonheur d'un idiot en plein soleil plutôt que des angoisses languissantes de l'homme le plus sensé dans une ténébreuse prison?

Gens d'une austérité lugubre, vous dont le pinceau prête au visage de l'infinie bienveillance un continuel froncement de sourcils, lisez le livre éternel tout grand ouvert à vos yeux, et retenez la leçon qu'il vous donne. Ses peintures n'ont pas des nuances noires et sombres, mais des teintes brillantes et éblouissantes; sa musique, si ce n'est quand vous la couvrez de vos croassements, ne consiste pas en soupirs et en gémissements, mais en chansons et en joyeux accords. Écoutez ces millions de voix dans l'air d'été, et trouvez-en une seule aussi lamentable que la vôtre. Rappelez-vous, si vous pouvez, le sentiment d'espoir et de plaisir que chaque riant retour du jour éveille dans la poitrine de tous vos semblables qui n'ont pas changé leur nature; et apprenez quelque sagesse même des pauvres d'esprit, quand leurs coeurs sont soulevés, ils ne savent pas pourquoi, par toute l'allégresse et tout le bonheur que le jour renaissant leur apporte.

Le sein de la veuve était rempli d'inquiétude, il était accablé d'affliction et d'une secrète épouvante; mais la gaieté de coeur de son fils la réjouissait, et trompait les ennuis de ce long voyage. Quelquefois il l'invitait à s'appuyer sur son bras, et il restait bien tranquille à côté d'elle pendant une courte distance; mais il était plus dans sa nature de rôder çà et là, et elle avait plus de plaisir encore à le voir libre et heureux qu'à le garder auprès d'elle, parce qu'elle l'aimait plus qu'elle-même.

Elle avait quitté l'endroit où ils se rendaient, aussitôt après l'événement qui avait changé toute leur existence; et, depuis vingt-deux ans, elle n'avait jamais eu le courage de retourner le visiter. C'était son village natal. Quelle foule de souvenirs s'empara de son esprit lorsque Chigwell frappa sa vue!

Vingt-deux ans! Toute la vie et toute l'histoire de son garçon. La dernière fois qu'elle avait jeté en arrière un regard sur ces toits au milieu des arbres, elle l'emportait dans ses bras, enfant en bas âge. Que de fois, depuis ce temps, elle était restée assise à ses côtés jour et nuit, épiant l'aube de l'intelligence qui jamais ne parut! Quelles avaient été ses craintes, ses doutes, et cependant ses espérances, longtemps encore après avoir acquis la conviction d'un mal sans remède! Les petits stratagèmes qu'elle avait inventés pour l'éprouver, les petites marques qu'il avait données dans ses actes enfantins, non pas de stupidité, mais de quelque chose d'infiniment pis, tant sa malice était affreuse et peu semblable à l'espièglerie d'un enfant, lui revinrent à la mémoire aussi vivement que si cela se fût passé la veille. La chambre dans laquelle ils se tenaient d'ordinaire, la place où était son berceau, lui-même enfin avec sa figure de vieux petit marmouset, mais toujours chéri de sa mère, fixant sur elle un oeil égaré et sans regard, et bourdonnant quelque chant bigarre, tandis que, assise à ses côtés, elle le berçait, toutes les circonstances de son enfance se représentèrent en foule, et les plus triviales furent peut-être les plus distinctes.

Sa seconde enfance aussi; les étranges imaginations qu'il avait; sa terreur de certaines choses insensibles, objets familiers qu'il animait et douait de la vie; la marche lente et graduelle de cette subite horreur, au milieu de laquelle, avant sa naissance, son intelligence obscurcie était éclose; comment, au milieu de tout cela, elle avait trouvé quelque espérance et quelque consolation à voir qu'il ne ressemblait pas aux autres enfants; comment elle en était presque venue à croire au tardif développement de sa raison, jusqu'à ce qu'il fût devenu un homme, et qu'alors son enfance fût complète et durable: toutes ces anciennes pensées jaillirent de suite dans son esprit, plus fortes après leur long sommeil et plus amères que jamais.

Elle prit son bras, et ils traversèrent à la hâte la rue du village. C'était bien le même village tel qu'elle l'avait connu jadis; néanmoins elle le trouvait un peu changé; il avait un autre air. Le changement venait d'elle et non de lui, mais elle ne songeait pas à cela; elle s'étonnait de ne plus lui retrouver la même physionomie; elle se demandait à quoi cela tenait.

Tout le monde reconnut Barnabé; les enfants s'attroupèrent autour de lui, comme elle se souvenait de l'avoir fait avec leurs pères et leurs mères autour de quelque mendiant idiot, lorsqu'elle était un enfant elle-même. Mais personne ne la reconnut. Ils passèrent devant chaque maison qu'elle se rappelait bien, chaque cour, chaque enclos; et, pénétrant dans les champs, ils se retrouvèrent bientôt seuls.

La Garenne fut le terme de leur voyage. M. Haredale se promenait dans le jardin; il les vit passer devant la porte de fer, et l'ayant ouverte, il leur dit d'entrer par là.

«Enfin, vous avez eu le courage de visiter l'antique demeure, dit- il à la veuve. Je vous sais gré de cet effort.

— J'y viens pour la première fois, monsieur, et pour la dernière, répliqua-t-elle.

— La première depuis bien des années, mais non pas la dernière.

— Oh! la dernière.

— Voulez-vous dire, repartit M. Haredale, en la regardant avec quelque surprise, qu'après avoir fait cet effort, vous êtes résolue de ne pas y persévérer, et que vous allez retomber dans votre faiblesse? Ce serait indigne de vous. Je vous ai souvent dit que vous devriez revenir ici. Vous y seriez plus heureuse que partout ailleurs, j'en suis sûr. Quant à Barnabé, il est ici comme chez lui.

— Et Grip aussi,» dit Barnabé en présentant son petit panier ouvert.

Le corbeau sautilla gravement dehors, se percha sur l'épaule de son maître, et, s'adressant à M. Haredale, il cria, comme pour donner à entendre peut-être que quelque rafraîchissement modéré ne serait pas de refus:

«Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du thé!

— Écoutez-moi, Marie, dit affectueusement M. Haredale, comme il lui faisait signe de le suivre vers la maison. Votre vie a été un exemple de patience et de courage, sauf cette unique faiblesse qui m'a souvent causé beaucoup de peine. C'est bien assez de savoir que vous fûtes cruellement enveloppée dans la catastrophe qui me priva d'un frère unique et Emma de son père, sans être obligé de supposer (comme cela m'arrive parfois) que vous nous associez avec l'auteur de notre double infortune.

— Vous associer avec lui, monsieur! s'écria-t-elle.

— Réellement, dit M. Haredale, je vous en accuse quelquefois. Je suis tenté de croire que, comme de nombreux liens attachaient votre mari à notre parent, et qu'il est mort à son service et pour sa défense, vous en êtes venue en quelque sorte à nous confondre dans l'assassinat dont il a été victime aussi.

— Hélas! répondit-elle, que vous connaissez peu mon coeur, monsieur! que vous êtes loin de la vérité!

— C'est une idée si naturelle! Il est probable qu'elle vous vient malgré vous et à votre insu, dit M. Haredale, se parlant à lui- même plutôt qu'à elle. Nous sommes une maison déchue. L'argent, dispensé de la main la plus prodigue, ne serait qu'une pauvre indemnité pour des souffrances telles que les vôtres; répandu avec économie par des mains aussi étroitement serrées que les nôtres, il devient une misérable dérision. Je sens cela, Dieu le sait, ajouta-t-il avec précipitation. Pourquoi m'étonnerais-je qu'elle le sente aussi?

— Vous me faites vraiment tort, cher monsieur, répondit-elle avec une grande vivacité; et quand vous aurez entendu ce que je désire avoir la permission de vous dire…

— Je verrai mes soupçons se confirmer? dit-il en observant qu'elle balbutiait et devenait confuse. C'est bien!»

Il accéléra sa marche pendant quelques pas, mais il revint bientôt se mettre à ses côtés.

«Et enfin, dit-il, vous avez fait tout ce chemin seulement pour me parler?

— Oui, répliqua-t-elle.

— Malédiction, murmura-t-il, sur notre pitoyable position de gueux orgueilleux, également déplacés que nous sommes près du riche et près du pauvre! l'un forcé de nous traiter avec une apparence de froid respect, l'autre nous montrant de la condescendance en toutes ses actions et ses paroles, et nous tenant davantage à distance à mesure qu'il nous approche. Dites- moi, au lieu de vous donner la peine de rompre pour si peu de chose la chaîne d'habitude qu'ont forgée vingt-deux ans d'absence, ne pouviez-vous pas me faire connaître votre désir de recevoir ma visite?

— Je n'en ai pas eu le temps, monsieur, répondit-elle. Je n'ai pris ma résolution que la nuit dernière, et l'ayant prise, j'ai senti qu'il me fallait sans perdre un jour, un jour? pas même une heure, avoir un entretien avec vous.»

Ils avaient, pendant ce dialogue, atteint la maison. M. Haredale s'arrêta un moment et la regarda comme s'il était étonné de l'énergie de ses manières. Remarquant, toutefois, qu'elle n'avait pas l'air de faire attention à lui, mais qu'elle levait les yeux et jetait, en frissonnant, un regard sur ces vieilles murailles qui s'unissaient dans son esprit à de semblables horreurs, il la mena par un escalier particulier dans sa bibliothèque, où Emma était à lire, assise à la fenêtre.

Cette jeune personne, voyant qui s'approchait, se leva précipitamment et mit son livre de côté; puis avec beaucoup de paroles affectueuses, et non sans larmes, elle voulut faire à la veuve l'accueil le plus empressé, le plus cordial. Mais celle-ci se déroba à son embrassement comme si elle avait peur d'elle, et s'affaissa tremblante sur une chaise.

«C'est l'effet de votre retour ici après une si longue absence, dit Emma avec douceur. Sonnez, je vous prie, cher oncle, ou plutôt ne bougez pas: Barnabé courra lui-même demander du vin.

— Non, pour tout au monde, cria la veuve. Il aurait un autre goût. Je ne pourrais pas y toucher. Je n'ai besoin que d'une minute de repos; rien que cela.»

Mlle Haredale resta debout auprès de sa chaise, la regardant avec une compassion silencieuse. Elle demeura un peu de temps tout à fait tranquille; puis elle se leva et se tourna vers M. Haredale, qui s'était assis dans sa bergère et la contemplait avec l'attention la plus soutenue.

La légende rattachée au manoir semblait, comme nous l'avons déjà dit, le prédestiner à devenir le théâtre d'un crime pareil à celui qui avait ensanglanté ses murs. La chambre dans laquelle ils se trouvaient, voisine de la chambre même où le meurtre s'était accompli, ténébreuse, mélancolique et morne, surchargée de livres mangés aux vers, close par des rideaux qui amortissaient et étouffaient chaque son, couverte d'ombres lugubres par des arbres dont les branches bruissantes venaient continuellement, ainsi que des spectres, frapper les carreaux, avait, plus que toutes les autres chambres de la maison, un air sinistre et funèbre. Le groupe même qui se trouvait là offrait des personnages appropriés aussi à ce lieu terrible. La veuve, avec sa figure tressaillante et ses yeux baissés; M. Haredale, sévère et morne, comme toujours; sa nièce auprès de lui, ressemblant, malgré de très grandes différences, au portrait de son père, qui, de la muraille noircie, les considérait d'un air de reproche; Barnabé, avec son regard vague et ses yeux mobiles; tous répondaient bien au lieu de la scène et aux acteurs de la légende. Le corbeau lui-même, qui avait sauté sur la table, où, semblable à un vieux nécromancien, il paraissait étudier profondément un grand volume in-folio, ouvert sur un pupitre, était en harmonie avec le reste: on aurait dit une incarnation du mauvais esprit, attendant son heure de faire le mal.

«Je sais à peine, dit la veuve en rompant le silence, par où commencer. Vous allez croire qu'il y a du trouble dans ma raison.

— Tout le cours de votre vie paisible et irréprochable depuis que vous avez quitté la Garenne, répondit doucement M. Haredale, portera témoignage en votre faveur. Pourquoi craignez-vous d'exciter un pareil soupçon? vous ne parlez pas à des étrangers. Ce n'est pas la première fois que vous avez à réclamer notre intérêt ou notre considération. Remettez-vous. Prenez courage. Quelque avis ou quelque assistance que vous réclamiez de ma part, vous savez qu'ils vous appartiennent de droit, qu'ils vous sont pleinement acquis.

— Que diriez-vous donc, monsieur, si j'étais venue, répliqua-t- elle, moi qui n'ai pas d'autre ami que vous sur la terre, pour rejeter votre aide à partir de ce moment, et pour vous dire que désormais je me lance sur l'océan du monde, seule et sans soutien, prête à y enfoncer ou y surnager, selon que le ciel en décidera?

— Vous auriez, si vous étiez venue vers moi dans une semblable intention, dit avec calme M. Haredale, quelque motif à me donner sans doute d'une conduite si extraordinaire, et, malgré l'étonnement que pourrait me causer une résolution si soudaine et si étrange, naturellement je ne le traiterais pas légèrement.

— C'est là, monsieur, répondit-elle, ce qu'il y a de déplorable dans mon malheur. Je ne puis vous donner de motif. Ma résolution, sans explication aucune, est tout ce que je puis vous offrir. C'est mon devoir, mon devoir impérieux et forcé. Si je ne le remplissais pas, je serais une créature vile et criminelle. Maintenant que je vous ai dit cela, mes lèvres sont scellées; je ne puis vous en dire davantage.»

Comme si elle se fût sentie soulagée d'en avoir tant dit, et que cela lui eût donné du nerf pour le restant de sa tâche, elle continua de parler d'une voix plus ferme et avec plus de courage.

«Le ciel m'est témoin, comme l'est mon propre coeur (et le vôtre, chère demoiselle, parlera pour moi, je le sais), que j'ai vécu, depuis le temps dont nous avons tous d'amers sujets de nous souvenir, dans un dévouement et une gratitude invariables pour cette famille. Le ciel m'est témoin que, n'importe en quel lieu j'aille, je conserverai les mêmes sentiments à jamais inaltérables. Il m'est témoin encore qu'eux seuls me poussent dans la voie que je vais suivre, et dont rien à présent ne me détournera, aussi vrai que j'espère en la miséricorde divine.

— Voilà d'étranges énigmes, dit M. Haredale.

— Dans ce monde, monsieur, répliqua-t-elle, peut-être ne seront- elles jamais expliquées. Dans un autre, la vérité se découvrira d'elle-même. Et puisse ce temps, ajouta-t-elle à voix basse, être bien éloigné!

— Voyons, dit M. Haredale, si je vous comprends bien; car je doute de mes propres sens. Voulez-vous dire que vous êtes volontairement résolue à vous priver des moyens de subsistance que vous avez si longtemps reçus de nous; que vous êtes déterminée à résigner la rente que nous vous avons faite il y a vingt ans: à quitter votre maison, votre intérieur, tout ce qui vous appartient, pour recommencer une vie nouvelle; et cela pour quelque secret motif ou quelque monstrueuse fantaisie, qui n'est pas susceptible d'explication, qui n'existe que d'aujourd'hui et n'a pas cessé de dormir dans l'ombre pendant tout ce temps? Au nom de Dieu, à quelle illusion êtes-vous en proie?

— Aussi vrai que je suis profondément reconnaissante, répondit- elle, des bontés de ceux qui, vivants ou morts, ont été ou sont les propriétaires de cette maison; aussi vrai que je ne voudrais pas que son toit tombât et m'écrasât, ou que ses murs suassent du sang, lorsqu'ils entendent prononcer mon nom; aussi vrai est-il que je ne subsisterai plus jamais aux dépens de leur libéralité, ni que je ne souffrirai qu'elle aide à ma subsistance. Vous ne savez pas, ajouta-t-elle avec promptitude, à quels usages vos bienfaits peuvent être appliqués, dans quelles mains ils peuvent passer. Je le sais, et j'y renonce.

— Sûrement, dit M. Haredale, vous êtes maîtresse de l'emploi de cette rente.

— Je le fus. Je ne saurais l'être plus longtemps. Il se peut qu'elle soit (elle l'est) consacrée à un usage qui raille les morts dans leurs tombeaux. Cela ne peut que me porter malheur, attirer encore quelque affreuse condamnation du ciel sur la tête de mon cher fils, dont l'innocence souffrira des fautes de sa mère.

— Quels mots viens-je d'entendre là? cria M. Haredale en la regardant avec étonnement. Parmi quels associés êtes-vous donc tombée? quelle est cette faute où l'on vous aurait entraînée par surprise?

— Je suis coupable et pourtant innocente; j'ai tort et j'ai raison; pure d'intention, et contrainte de protéger et d'aider les méchants. Ne me questionnez pas davantage, monsieur; mais croyez que je suis plutôt à plaindre qu'à condamner. Il faut que j'abandonne demain ma maison: car, tandis que je me trouve ici, elle est hantée. Ma future résidence, si je veux y vivre en paix, doit être un mystère. Si mon pauvre garçon poussait un jour ses courses errantes de ce côté, ne tentez pas de découvrir notre asile car, si on nous relance, il nous faudra fuir encore. Et maintenant mon esprit est délivré de ce fardeau. Je vous conjure, monsieur, ainsi que vous, chère mademoiselle Haredale d'avoir confiance en moi, si vous pouvez, et de penser à moi aussi affectueusement que vous aviez accoutumé de le faire. Si je meurs sans pouvoir dire mon secret, même alors (car cela peut arriver), grâce à l'oeuvre d'aujourd'hui, ma poitrine sera plus légère à l'heure suprême, et le jour de ma mort, et chaque jour jusqu'à ce que celui-là vienne, je prierai pour vous deux, je vous remercierai et ne vous troublerai plus jamais.»

Cela dit, elle voulait les quitter, mais ils la retinrent, et, avec beaucoup de paroles d'encouragement et d'affectueuses instances, ils la supplièrent de considérer ce qu'elle faisait et par dessus tout d'avoir en eux plus de confiance et de leur dire ce qui accablait son esprit d'une façon si navrante. La voyant sourde à leurs efforts de persuasion, M. Haredale s'avisa d'une dernière ressource il suggéra l'idée que la veuve prît pour confidente Emma, qui, à raison de sa jeunesse et de son sexe, l'effrayerait peut-être moins que lui. Cette proposition, toutefois, la fit reculer avec la même expression de répugnance qu'elle avait manifestée au commencement de leur entrevue. Tout ce qu'on put obtenir d'elle, ce fut une promesse de recevoir chez elle M. Haredale le lendemain soir, et d'employer cet intervalle à réfléchir de nouveau sur sa résolution et sur leurs, conseils, quoiqu'il n'y eut pas du tout à espérer, leur dit-elle, aucun changement de sa part. Cette condition acceptée enfin, ils laissèrent à contrecoeur partir la veuve puisqu'elle ne voulait ni boire ni manger dans la maison, et en conséquence, elle, Barnabé et Grip s'en allèrent, comme ils étaient venus, par l'escalier particulier et la porte du jardin, sans voir personne et sans que personne les vît sur le chemin.

Une chose remarquable chez le corbeau, c'est que, durant tout le cours de l'entrevue, il tint ses yeux fixés sur son livre, exactement de l'air du plus rusé coquin qui aurait feint de lire avec une extrême attention, mais qui aurait tout écouté, sans perdre un seul mot. Il fallait même que la conversation qu'il venait d'entendre occupât fortement son esprit: car, lorsqu'ils furent seuls tous les trois, tout en donnant des ordres pour l'immédiate préparation d'innombrables bouilloires dans le but de prendre du thé, il restait pensif et semblait plutôt céder à un sentiment abstrait de devoir qu'au désir de se rendre agréable et d'être ce qu'on appelle communément de bonne compagnie.

Les voyageurs devaient retourner à Londres par la diligence. Comme il y avait un intervalle de deux grandes heures avant qu'elle partît, et qu'ils avaient besoin de repos et de quelque nourriture, Barnabé insista pour une visite au Maypole; mais sa mère, qui ne souhaitait pas d'être reconnue, et qui craignait en outre que M. Haredale, après réflexion, n'envoyât à sa recherche quelque messager vers cet établissement, proposa d'attendre dans le cimetière au lieu d'aller au Maypole. Rien n'étant plus aisé pour Barnabé que d'acheter et d'apporter là les humbles aliments qu'il leur fallait, celui-ci consentit avec joie; et bientôt ils furent assis dans le cimetière à prendre leur frugal repas.

Là encore, le corbeau prit une attitude de haute méditation; il se promena de long en large quand il eut dîné, de l'air d'un grave gentleman et avec une telle importance, qu'il ne lui manquait plus que d'avoir ses mains sous les pans retroussés de son habit; il fit semblant de lire les pierres tumulaires en critique consommé. Quelquefois, après avoir longuement examiné une épitaphe, il aiguisait son bec sur la tombe et criait d'un ton rauque: «Je suis un démon, je suis un démon, je suis un démon!» Après cela, il n'est pas sûr du tout qu'il adressât ces allusions à la personne qui était censée reposer dessous; il est bien possible qu'il ne les vociférât que comme une réflexion générale.

Le cimetière était un joli endroit fort paisible, mais bien triste pour la mère de Barnabé, car M. Reuben Haredale gisait là, et, près du caveau où ses cendres reposaient, elle pouvait voir une pierre élevée à la mémoire de son propre époux, avec une courte inscription mentionnant quand et comment il avait perdu la vie. Elle s'assit là, pensive et à l'écart, jusqu'à ce que leur temps se fût écoulé, et que le son lointain du cor annonçât que la diligence arrivait.

Barnabé, qui dormait sur le gazon, bondit à ce bruit, et Grip, qui parut l'entendre aussi bien que lui, entra tout droit dans son panier, suppliant la société en général (comme s'il voulait faire une espèce de satire contre ceux qui avaient des rapports avec les cimetières) de ne jamais «avoir peur» dans aucun cas. Ils furent bientôt tous trois perchés sur la diligence et roulèrent sur la route.

On passa devant le Maypole et on s'arrêta à la porte. Joe était absent, Hugh vint, avec sa nonchalance accoutumée, tendre le paquet demandé. Il n'y avait pas à craindre que le vieux John sortît. Ils purent, du faîte de la diligence, le voir profondément endormi dans son confortable comptoir. C'était là une particularité du caractère de John. Il se faisait un point d'honneur d'aller dormir à l'heure de la diligence, il dédaignait de flâner par là; il regardait les diligences comme des choses qui auraient dû être poursuivies en justice, parce qu'elles troublaient le repos de l'humanité, comme des inventions d'une activité continuelle, sans cesse en mouvement, toujours affairées, ne servant qu'à souffler dans un cor, tout à fait au-dessous de la dignité d'hommes et convenant seulement à de folles jeunes filles qui ne savaient que babiller et courir les boutiques. «Nous ne nous occupons pas ici des diligences, monsieur, avait coutume de répondre John, si quelque étranger mal chanceux prenait auprès de lui quelque information sur ces odieux véhicules, nous n'enregistrons pas pour les diligences, elles donnent plus d'embarras qu'elles ne valent, avec leur bruit et leur tintamarre. Si vous voulez les attendre, vous le pouvez, mais nous ne nous occupons pas d'elles, il est possible qu'elles s'arrêtent, il est possible qu'elles ne s'arrêtent pas, il y a un messager, on le trouvait fort suffisant pour nous quand j'étais petit garçon.»

Elle baissa son voile lorsque Hugh grimpa et tandis qu'il causa avec Barnabé en chuchotant, mais ni lui ni aucune autre personne ne lui parla, ni ne fit attention à elle, ni ne montra la moindre curiosité à son sujet, et ce fut ainsi que, comme une étrangère, elle visita et quitta le village où elle était née, où elle avait vécu joyeuse enfant, gracieuse jeune fille, heureuse épouse, où elle avait connu toutes les jouissances de la vie, et où elle avait commencé la carrière de ses chagrins les plus cruels.

CHAPITRE XXVI.

«Et vous entendez ceci sans surprise, Varden? dit M. Haredale. Fort bien! Vous et elle avez toujours été les meilleurs amis, et, s'il est quelqu'un qui puisse la comprendre, ce doit être vous.

— Je vous demande pardon, monsieur, répondit le serrurier; je ne vous ai pas dit que je la comprisse. Je n'aurais pas la présomption de dire cela d'aucune femme. Ce n'est déjà pas si facile. Mais je ne suis pas aussi surpris, monsieur, que vous vous y attendiez, certainement.

— Puis-je vous demander pourquoi vous ne l'êtes pas, mon bon ami?

— J'ai vu, monsieur, répliqua le serrurier en se faisant évidemment violence, j'ai vu chez elle quelque chose qui m'a rempli de défiance et d'inquiétude. Elle a contracté de mauvaises liaisons; quand ou comment, je l'ignore; mais que sa maison soit le refuge d'un voleur et d'un coupe-jarret, au moins, je n'en suis que trop sûr. Voilà, monsieur. Maintenant, le mot est lâché.

— Varden!

— J'en appelle, monsieur, au témoignage de mes propres yeux; je voudrais, pour l'amour d'elle, être à demi aveugle et avoir le bonheur de douter de mes yeux. J'ai gardé le secret jusqu'à ce moment, et il restera entre vous et moi, je le sais; mais je vous déclare que de mes propres yeux, et bien éveillé, j'ai vu, dans le corridor de sa maison, un soir, après la brune, le voleur de grand chemin qui a volé et blessé M. Édouard Chester, et qui, cette nuit-là même, m'avait menacé.

— Et vous n'avez pas fait d'effort pour l'arrêter? dit vivement
M. Haredale.

— Monsieur, répliqua le serrurier, elle-même m'en empêcha, me retint, de toute sa force, se pendit autour de moi jusqu'à ce qu'il se fut échappé.»

Et ayant poussé la confidence si loin, il raconta d'une manière circonstanciée la scène qui s'était passée le soir en question.

Ce dialogue avait lieu à voix basse dans la petite salle à manger du serrurier, où l'honnête Gabriel avait introduit M. Haredale à son arrivée. Celui-ci était venu le prier d'être son compagnon dans sa visite à la veuve, il désirait avoir le concours de son influence persuasive, et c'est cette demande qui avait été l'origine de la conversation.

«Je me suis abstenu, dit Gabriel, de répéter un seul mot de ceci à qui que ce soit, car c'était de nature à ne lui faire aucun bien, mais à lui faire plutôt un grand mal. Je pensais et j'espérais, pour dire la vérité, qu'elle viendrait vers moi, me parlerait de cela et me dirait ce qui en était mais, quoique je me sois à dessein placé moi-même plusieurs fois sur son passage, elle n'a jamais touché ce sujet, sauf par un regard. Et vraiment, dit le brave homme de serrurier, il y avait beaucoup de choses dans ce regard, plus qu'on n'aurait pu en mettre dans un grand nombre de mots. Ce regard disait entre autres choses: «Ne me faites aucune question,» d'un air si suppliant, que je ne lui fis aucune question. Vous pensez, monsieur, je le sais, que je suis un vieux fou. Si ça vous soulage de m'appeler ainsi, ne vous gênez pas.

— Ce que vous venez de me dire me jette dans un désordre d'esprit extrême, dit M. Haredale après un moment de silence. Comment vous expliquez-vous ça?»

Le serrurier secoua la tête, et regarda par la fenêtre avec incertitude le jour qui tombait.

«Elle ne saurait s'être remariée, dit M. Haredale.

— Pas sans que vous en soyez instruit, monsieur, assurément.

— Elle pourrait me l'avoir caché, dans la crainte que ce projet ne l'exposât, étant connu, à quelque objection ou à quelque marque de répugnance. Supposons qu'elle se soit mariée imprudemment, ce qui n'est pas improbable, car son existence a été depuis bien des années une existence solitaire et monotone, et que l'homme soit devenu un scélérat, elle aurait un vif désir de le protéger, et cependant serait révoltée de ses crimes. Cela est possible. Cela s'accorde avec l'ensemble de sa conversation d'hier, et nous expliquerait entièrement sa conduite. Supposez-vous que Barnabé soit initié à ce mystère?

— Il est tout à fait impossible de le dire, monsieur, répondit le serrurier en secouant de nouveau la tête, et il est presque impossible de le savoir de lui. Si votre supposition est exacte, je tremble pour ce garçon; il n'est que trop commode à entraîner au mal.

— N'est-il pas possible, Varden, dit M. Haredale, à voix plus basse encore qu'il n'avait parlé jusque-là, que nous ayons été aveuglés et trompés par cette femme depuis le commencement? N'est- il pas possible que sa liaison ait été formée du vivant de son époux, et soit cause que lui et mon frère…

— Mon Dieu, monsieur, cria Gabriel en l'interrompant, n'entretenez pas un moment de si sombres pensées. Il y a vingt- deux ans, où auriez-vous trouvé une jeunesse comme elle, gaie, belle, riante, aux yeux brillants? souvenez-vous de ce qu'elle était, monsieur. Cela me remue encore le coeur à présent, oui, même à présent que je suis vieux, avec une fille bonne à faire une femme, de songer à ce qu'elle était et de voir ce qu'elle est. Nous changeons tous, mais c'est avec le temps; le temps fait honnêtement son oeuvre, et je ne m'en occupe pas. Nargue du temps, monsieur! usez-en bien avec lui, et c'est un bon compagnon qui dédaigne de prendre sur vous trop d'avantages. Mais les soucis et les souffrances, voilà ce qui l'a changée, voilà les démons, monsieur, les démons secrets, clandestins, qui vous minent, qui foulent aux pieds les fleurs les plus éclatantes de l'Eden, et qui font plus de ravage dans un mois que le temps n'en fait dans une année. Représentez-vous une minute ce qu'était Marie avant qu'ils attaquassent son coeur et sa figure dans leur fraîcheur, rendez- lui justice, et dites si votre soupçon est possible.

— Vous êtes un brave homme, Varden, dit M. Haredale, et vous avez tout à fait raison. J'ai couvé si longtemps ce triste sujet, que le moindre accident m'y ramène. Vous avez tout à fait raison.

— Ce n'est pas, monsieur, répliqua le serrurier, dont les yeux s'animaient et dont la forte voix avait l'accent de la loyauté, ce n'est pas parce que je lui ai fait la cour avant Rudge, et sans succès, que je dis qu'elle valait mieux que lui. On aurait pu dire de même qu'elle valait mieux que moi. Mais c'est égal, elle valait mieux que ça, il n'était pas assez franc ni assez ouvert pour elle. Je ne le reproche pas à sa mémoire, pauvre garçon, je veux seulement vous rappeler ce qu'elle était réellement. Quant à moi, je garde un vieux portrait d'elle dans mon esprit, et, tant que je songerai à ce portrait et au changement qu'elle a subi, elle aura en moi un ami solide qui s'efforcera de lui faire retrouver la paix. Et Dieu me damne! monsieur, cria Gabriel, pardonnez-moi l'expression, j'agirais de même, eût-elle épousé en un an cinquante voleurs de grand chemin, et je pense que ça doit être dans le Manuel protestant. Marthe a beau me dire le contraire, je le soutiendrai mordicus jusqu'au jour du jugement dernier!»

Quand l'obscure petite salle à manger aurait été remplie d'un épais brouillard qui, se dissipant en un instant, l'eût laissée pleine d'éclat et radieuse, elle n'aurait pas pu être plus soudainement égayée que par cette explosion du coeur de Varden. Presque aussi haut et presque aussi rondement, M. Haredale cria de son côté: «Bien dit!» et l'invita à partir sans prolonger l'entretien. Gabriel y consentant très volontiers, ils montèrent tous deux dans une voiture de louage qui attendait à la porte, et qui partit aussitôt.

Ils descendirent au coin de la rue, et, congédiant leur véhicule, ils marchèrent jusqu'à la maison. Au premier coup qu'ils frappèrent à la porte, pas de réponse. Le second eut le même résultat. Mais en réponse au troisième, qui était plus vigoureux, le châssis de la fenêtre de la salle à manger fut levé doucement, et une voix musicale cria:

«Haredale, mon garçon, je suis extrêmement aise de vous voir. Votre santé me parait bien améliorée depuis notre dernière entrevue Je ne vous vis jamais plus belle mine. Comment vous portez-vous?»

M. Haredale tourna les yeux vers la fenêtre d'où venait la voix, quoique cela ne fût pas nécessaire pour reconnaître l'orateur, et M. Chester, agitant sa main, l'accueillit courtoisement avec un sourire.

«On va ouvrir la porte tout de suite, dit-il. Personne ici n'est chargé de ces fonctions qu'une femme très délabrée. Vous excuserez ses infirmités: si elle était plus élevée sur l'échelle sociale, elle se plaindrait de la goutte, mais n'ayant pour état que de fendre du bois et de tirer de l'eau, elle se plaint seulement d'un rhumatisme. Mon cher Haredale, ce sont là les distinctions naturelles des classes, soyez-en convaincu.»

M. Haredale, dont la figure avait repris son air sombre et défiant dès qu'il avait entendu la voix, inclina sa tête avec roideur et tourna le dos à l'orateur.

«Pas ouvert encore! dit M. Chester. Ah! mon Dieu! j'espère que l'antique créature ne s'est pas pris le pied en chemin dans quelque malencontreuse toile d'araignée. La voici enfin! Entrez, je vous prie!»

M. Haredale entra, suivi du serrurier. Se tournant, d'un air très étonné, vers la vieille femme qui avait ouvert la porte, il demanda Mme Rudge et Barnabé. Ils étaient partis ensemble tout de bon, répliqua-t-elle en secouant sa tête chenue. Il y avait dans la salle à manger un gentleman qui leur en dirait peut-être davantage. Pour elle, c'était tout ce qu'elle en savait.

«Veuillez, monsieur, dit M. Haredale, en se présentant devant ce nouvel occupant, me dire où est la personne que je venais voir ici.

— Mon cher ami, répliqua-t-il, je n'en ai pas la moindre idée.

— Vos plaisanteries sont intempestives, riposta l'autre d'un ton de voix étouffé, et le sujet est mal choisi. Réservez-les pour vos amis, au lieu de les perdre avec moi. Je ne me reconnais aucun titre à cette distinction, et j'ai le désintéressement de la refuser.

— Mon cher bon monsieur, dit M. Chester, la marche vous a échauffé. Asseyez-vous, je vous prie. Notre ami est…?

— Tout uniment un honnête homme, répliqua M. Haredale, et tout à fait indigne de votre attention.

— Monsieur, je me nomme Gabriel Varden, dit le serrurier d'un ton un peu brusque.

— Un estimable yeoman anglais! dit M. Chester, un très estimable yeoman, dont j'ai souvent entendu parler à mon fils Ned, cher garçon, et que j'ai souvent eu le désir de voir. Varden, mon bon ami, je suis enchanté de vous connaître. Vous êtes bien étonné, dit-il en se tournant languissamment vers M. Haredale, de me trouver ici? Allons, avouez que vous l'êtes.»

M. Haredale le regarda (ce n'était pas d'un regard bien tendre ni bien amical), sourit et resta silencieux.

«Le mystère va être dévoilé en un moment, dit M. Chester, en un moment. Allons un instant à l'écart, s'il vous plaît. Vous vous rappelez notre petite convention par rapport à Ned et à votre chère nièce, Haredale? Vous vous rappelez la liste de ceux qui les aidaient dans leur innocente intrigue? Vous vous rappelez que Barnabé et sa mère figuraient parmi eux? Mon cher garçon, félicitez-vous et félicitez-moi. J'ai acheté leur départ.

— Vous avez fait cela? dit M. Haredale.

— J'ai acheté leur départ, répliqua son souriant ami. J'ai jugé nécessaire de prendre quelques mesures actives pour en finir tout à fait avec l'attachement de ce garçon et de cette jeune fille, et j'ai commencé par éloigner ces deux agents. Vous êtes surpris? qui peut résister à l'influence d'un peu d'or? Ils en avaient besoin, j'ai acheté leur départ. Nous n'avons plus rien à craindre d'eux. Ils sont partis.

— Partis! répéta M. Haredale; où?

— Mon cher garçon, et vous me permettrez de vous dire encore que vous n'avez jamais eu l'air si jeune, si positivement jouvenceau que ce soir, le Seigneur sait où; Colomb lui-même, je crois, en serait pour ses frais. Entre nous, ils ont leurs raisons cachées, mais sur ce point je me suis engagé au secret. Elle vous avait donné rendez-vous pour ce soir, je le sais; mais elle à trouvé qu'il y avait de l'inconvénient et qu'il lui était impossible de vous attendre. Voici la clef de la porte. Je crains qu'elle ne vous paraisse d'une grosseur assez gênante; mais comme la maison est à vous, votre bon naturel m'excusera, j'en suis sûr, Haredale, de vous donner cet embarras.»