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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 29: CHAPITRE XXVII.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

CHAPITRE XXVII.

M. Haredale resta immobile dans la salle à manger de la veuve avec la clef de la porte à la main, regardant tour à tour M. Chester et Gabriel Varden, abaissant même parfois ses yeux sur la clef comme dans l'espoir que, de son plein gré, elle lui ferait pénétrer le mystère, jusqu'à ce que M. Chester, mettant son chapeau et ses gants, et s'informant d'une voix suave s'ils allaient dans la même direction, le rappela à lui-même.

«Non, dit-il, nos routes sont bien opposées, énormément, comme vous savez. Quant à présent, je resterai ici.

— Vous allez broyer du noir, Haredale; vous allez être malheureux, mélancolique, profondément misérable, répliqua l'autre. C'est le pire endroit pour un homme de votre caractère. Je sais que vous y aurez la mort dans l'âme.

— Soit, dit M. Haredale en s'asseyant; donnez-vous le plaisir de le croire. Bonsoir!»

Feignant de ne s'être pas du tout aperçu du brusque mouvement qui rendait cet adieu équivalent à un congé, M. Chester y répondit par une bénédiction aimable et bien sentie, puis il demanda à Gabriel de quel côté il allait.

«Ce serait trop d'honneur pour un homme comme moi, que de suivre le même chemin que vous, repartit Gabriel en hésitant.

— Je désire que vous demeuriez ici un petit instant, Varden, dit
M. Haredale, sans les regarder. J'ai deux mots à vous dire.

— Je ne ferai pas obstacle à votre conférence, un moment de plus, dit M. Chester avec une inconcevable politesse. Puisse-t-elle avoir pour vous deux des résultats satisfaisants! Dieu vous garde!»

Alors il accorda au serrurier le plus resplendissant sourire, et les quitta.

«Que voilà un raboteux personnage, se dit-il en marchant dans la rue, un véritable ours mal léché! c'est une atrocité qui porte avec soi son propre châtiment. Cet homme-là se ronge le coeur. Et voilà un des inestimables avantages d'avoir un parfait empire sur ses propres inclinations. J'ai été tenté cinquante fois pendant ces deux courtes entrevues de dégainer contre ce garçon. Cinq hommes sur six auraient cédé à leur impulsion. En reprenant la mienne, je lui ai fait une blessure plus profonde et plus mordante que si je fusse la meilleure lame de toute l'Europe, et lui la plus mauvaise. Vous êtes bien la dernière ressource de l'homme d'esprit, dit-il en tapant la garde de son épée, nous ne devons en appeler à vous qu'après avoir épuisé tout le reste. Si l'on commençait par vous dégainer, on ferait trop de plaisir à ses adversaires; c'est un procédé de spadassin qui n'est bon que pour des barbares, mais tout à fait indigne d'un homme qui a la plus lointaine prétention à des sentiments raffinés et délicats.»

Il sourit d'une manière si agréable en se communiquant à lui-même ces réflexions, qu'un gueux s'enhardit à l'accompagner pour avoir l'aumône, et à le suivre à la piste pendant quelque temps. M. Chester fut charmé de cet incident, qu'il regarda comme une espèce d'hommage rendu au pouvoir de sa physionomie et, pour l'en récompenser, il voulut bien lui permettre de l'escorter jusqu'à ce qu'il eût appelé une chaise, alors, il le congédia gracieusement avec un «Dieu vous assiste!» plein de ferveur.

«Cela ne coûte pas plus que de l'envoyer au diable ajouta-t-il judicieusement en prenant place, et cela sied mieux à la physionomie… À Clerkenwell, s'il vous plaît, mes bonnes créatures!» Paroles courtoises qui donnèrent des ailes aux porteurs, et les voilà partis pour Clerkenwell d'un joli petit trot.

Mettant pied à terre à un certain endroit qu'il leur avait indiqué en route, et les payant un peu moins que ces braves gens ne s'y attendaient pour le port d'un gentleman si bien élevé, il entra dans la rue où habitait le serrurier et s'arrêta bientôt sous l'ombre de la clef d'or. M. Tappertit qui travaillait dur à la lumière de la lampe dans un coin de l'atelier, ne s'aperçut pas de la présence du visiteur jusqu'à ce qu'une main posée sur son épaule lui fît tourner la tête en sursaut.

«L'industrie, dit M. Chester, est l'âme des affaires, et la clef de voûte de la prospérité. Monsieur Tappertit, j'espère bien que vous m'inviterez à dîner quand vous serez lord-maire de Londres.

— Monsieur, dit l'apprenti en déposant son marteau et se frottant le nez avec le dos d'une main couverte de suie, je méprise le lord-maire et tout ce qui se rattache à sa personne. Il nous faudra un autre état social, monsieur, avant que vous m'attrapiez à être lord-maire. Comment vous portez-vous, monsieur?

— Mieux encore, monsieur Tappertit, depuis que je revois votre figure pleine d'une honnête franchise. Vous vous portez bien, j'espère?

— Je me porte aussi bien, monsieur, dit Sim en se redressant pour rapprocher de l'oreille du gentleman un rauque chuchotement, que peut se porter un homme sous l'empire des vexations auxquelles je suis exposé. La vie m'est à charge. Si ce n'était l'espoir de la vengeance, je jouerais ma vie à pile ou face en un coup.

— Mme Varden est-elle céans? dit M. Chester.

— Monsieur, répliqua Sim, en lui lançant une oeillade d'une expression concentrée, elle y est. Souhaitez-vous de la voir?»

M. Chester fit un signe affirmatif.

«Alors venez par ici, monsieur, dit Sim en s'essuyant le visage sur un tablier de cuir; suivez-moi, monsieur. Voulez-vous me permettre de vous chuchoter à l'oreille un tout petit mot?

— Certainement.»

M. Tappertit se haussa sur la pointe du pied, appliqua ses lèvres à l'oreille de M. Chester, retira sa tête sans dire quoi que ce soit, le regarda fixement, appliqua derechef ses lèvres à l'oreille de l'autre, retira encore sa tête, et finit par chuchoter:

«Son nom est Joseph Willet. Chut! je ne vous en dis pas davantage.»

Ayant dit tout cela, il fit signe au visiteur de le suivre à la porte de la salle à manger, où il l'annonça du ton d'un huissier du roi:

«M. Chester, et non pas M. Édouard, remarquez bien,» dit Sim, en jetant un nouveau coup d'oeil dans la salle, et ajoutant en guise de post-scriptum de son cru: «C'est son père.

— Mais pourtant, que son père, dit M. Chester en s'avançant le chapeau à la main, lorsqu'il eut remarqué l'effet de cette dernière explication, que son père ne vous dérange ni ne vous gêne en rien dans vos occupations domestiques, mademoiselle Varden.

— Ah! bon, maintenant. N'est-ce pas ce que je dis toujours? s'écria Miggs en claquant des mains. Il a pris madame pour sa propre fille. Vraiment oui, qu'elle en a tout l'air, c'est un fait. Rappelez-vous seulement ce que je vous disais, mame!

— Est-il possible, dit M. Chester de son accent le plus divin, que j'aie l'honneur de parler à madame Varden? je suis confondu. Cette jeune personne n'est pas votre fille, madame Varden? ce n'est pas possible. C'est votre soeur.

— C'est ma fille, monsieur, en vérité, répliqua Mme Varden en rougissant d'une façon toute juvénile.

— Ah! madame Varden! cria le visiteur. Ah! madame, on n'a certes pas à se plaindre de son lot, quand on a l'avantage de se reproduire dans ses enfants sans cesser d'être aussi jeune qu'eux. Vous permettrez que je vous embrasse, comme cela se fait à la campagne, ma chère madame, et votre fille également.»

Dolly montra quelque répugnance à accomplir cette cérémonie; mais elle fut vertement gourmandée par Mme Varden, qui insista pour qu'elle ne se fît pas prier, et «dépêchons.» Car l'orgueil, dit- elle avec une grande sévérité, était l'un des sept péchés mortels, tandis que l'humilité de coeur était une vertu. C'est pourquoi elle voulut que Dolly se laissât embrasser immédiatement, sous peine de lui causer un juste déplaisir; elle insinua en même temps que tout ce qu'elle voyait faire à sa mère, elle pouvait le faire elle-même en toute sûreté de conscience, sans se donner la peine de raisonner ni de réfléchir sur ce sujet: ce qui serait d'ailleurs un manque de respect, et par conséquent une contravention directe au catéchisme de l'Église établie.

Ainsi admonestée, Dolly s'exécuta, quoique pas du tout volontiers, car il y avait sur la figure de M. Chester un regard admiratif trop prononcé, bien qu'une exquise politesse cherchât à en amortir la hardiesse, et ce regard la mettait fort mal à son aise. Comme elle se tenait les yeux baissés, ne se souciant pas de les lever et de rencontrer ceux du gentleman, il la considéra d'un air approbatif, puis se tournant vers la mère:

«Mon ami Gabriel (dont je n'ai fait la connaissance que ce soir même) doit être un heureux homme, madame Varden.

— Ah! soupira Mme Varden en secouant sa tête.

— Ah! répéta Miggs comme un écho.

— Est-il possible? dit M. Chester avec compassion. Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là?

— Le bourgeois serait bien fâché, monsieur, murmura Miggs en se rapprochant de guingois du côté de M. Chester, de ne pas se montrer aussi reconnaissant que sa nature le lui permet pour tout ce qu'il peut apprécier dans le mérite des personnes qui lui appartiennent. Mais, vous savez, monsieur, dit Miggs en regardant latéralement Mme Varden et entrelaçant son discours d'un soupir, nous ne connaissons quelquefois tout le prix de notre vigne et de notre figuier[25] que quand nous les avons perdus. Tant pis pour ceux qui en font fi, monsieur, et qui ont ce tort sur leurs consciences, quand les fruits sont allés s'épanouir ailleurs.» Et Mlle Miggs leva les yeux en l'air, pour indiquer où cela pouvait être.

Comme Mme Varden entendait distinctement tout ce que disait Miggs à l'intention de sa maîtresse, et que ces mots semblaient présenter en termes métaphoriques un présage ou une prédiction, et lui annoncer que, à une période quelconque mais prématurée, elle s'affaisserait sous ses épreuves, et fuirait d'un facile essor vers les astres, elle commença aussitôt à devenir languissante, et, prenant sur une table voisine un volume du Manuel protestant, elle y appuya son bras comme si elle eût été l'Espérance et ce livre son ancre. M. Chester s'en apercevant, et voyant sur le dos du volume le titre de l'ouvrage, le lui retira doucement des mains et en tourna les feuillets légers.

«Mon livre favori, chère madame. Que de fois, oui, que de fois dans son plus jeune âge, à une époque antérieure à ses souvenirs (cette clause était strictement vraie), j'ai tiré de petites leçons de morale facile des pages de mon Manuel pour mon cher fils Ned! Vous connaissez Ned?»

Mme Varden dit qu'elle avait cet honneur, et que c'était un beau et gracieux jeune homme.

«Vous êtes mère, madame Varden, dit M. Chester en prenant une prise de tabac, et vous savez ce que je ressens, moi son père, lorsqu'on en fait l'éloge. Il me cause quelque peine, beaucoup de peine, il est d'une nature vagabonde, madame; il voltige de fleur en fleur, de douce amie en douce amie mais à l'âge qu'il a, on peut être papillon, et il ne nous faut pas être sévères pour de pareilles bagatelles.»

Il regarda Dolly. Elle était tout oreilles C'était justement ce qu'il désirait.

«La seule chose que je trouve à redire dans ce petit trait de caractère chez Ned, dit M. Chester et la mention de son nom me remémore, en passant, que j'ai à vous demander la faveur d'une minute d'entretien particulier, la seule chose que j'y trouve à redire, c'est qu'il y a là un défaut de sincérité. Or, j'ai beau m'efforcer de déguiser le fait à mes propres yeux, par suite de mon affection pour Ned, il n'en est pas moins vrai que j'en reviens toujours à dire que si nous ne sommes pas sincères, nous ne sommes rien… rien sur terre. Soyons sincères, ma chère madame.

— Et protestants, murmura Mme Varden.

— Et protestants par-dessus toutes choses. Soyons sincères et protestants, strictement moraux, strictement justes (quoique toujours en inclinant vers l'indulgence), strictement honnêtes et strictement vrais, et nous y gagnons. C'est un faible point, sans doute mais encore est-ce quelque chose de palpable, nous y gagnons de jeter les assises, et pour ainsi parler, les fondements solides sur lesquels il nous est possible plus tard d'élever quelque bel édifice.

— Voilà, certainement, pensa Mme Varden, voilà un parfait modèle d'honnêteté, voilà un homme plein de douceur et de droiture, un chrétien accompli. Après avoir conquis ces qualités si difficiles à acquérir, après avoir attrapé toutes les vertus cardinales en leur mettant un grain de sel sur la queue, il n'y attache pas plus d'importance qu'à rien du tout, il a l'air de ne pas savoir seulement la valeur de ces trésors précieux.»

Car la bonne dame ne douta pas (c'est toujours comme cela que font les bonnes dames, et, en général, les bonnes gens), qu'il ne fallût prendre au mot ces déclarations du mépris qu'on fait de soi-même, ce peu de valeur qu'on accorde à de grandes choses qu'on possède, cet air de dire: «Je ne suis pas orgueilleux, je suis ce que vous voyez, mais je ne me crois pas pour cela meilleur que les autres; changeons de conversation, je vous prie.» Au reste, il vous avait inventé cela, et il vous l'avait débité avec tant de modestie, qu'il avait l'air de ne pas pouvoir s'en empêcher, ce qui en rendait l'effet plus merveilleux encore.

S'apercevant de l'impression qu'il avait faite (il n'y avait personne comme lui pour s'en rendre compte), M. Chester redoubla ses coups en avançant certaines maximes vertueuses, quelque peu vagues et générales, sans doute, qui avaient bien parfois le cachet de ces vérités banales et usées qui montrent la corde, mais énoncées d'une voix si charmante, et avec un calme d'esprit et une sérénité si rares, qu'elles atteignaient le même but que si elles eussent été des plus saisissantes. Et il n'y a pas à s'en étonner: car, de même qu'un vase creux produit, en tombant, un son bien plus musical que ceux qui sont pleins et solides, ainsi l'on trouve souvent que des opinions vides et creuses sont celles qui retentissent le mieux dans le monde, et sont les plus goûtées.

M. Chester, tenant d'une main le volume mollement étendu, et laissant l'autre légèrement plantée sur sa poitrine, parla de la façon la plus délicieuse, et enchanta tout à fait ses divers auditeurs, en dépit de la lutte de leurs intérêts et de leurs pensées. Même Dolly, qui, entre le regard perçant de M. Chester et l'oeillade fascinatrice de M. Tappertit, était toute décontenancée, ne put pas s'empêcher d'avouer au dedans de soi qu'elle n'avait jamais vu de gentleman doué d'une parole aussi emmiellée que celui-là. Même Mlle Miggs, qui était partagée entre son admiration pour M. Chester et la jalousie mortelle que lui inspirait sa jeune maîtresse, eut le loisir de s'apaiser. Même M. Tappertit, quoique occupé, comme nous l'avons dit, à contempler les délices de son coeur, ne put pas complètement soustraire ses pensées à la voix de l'autre enchanteur. Quant à Mme Varden, selon son opinion personnelle et intime, elle n'avait jamais autant profité de sa vie ni de ses jours, et lorsque M. Chester, se levant et sollicitant la permission de l'entretenir en particulier, lui eut offert la main et l'eut conduite en haut dans le grand salon, à longueur de bras, elle le considéra presque comme un être surhumain.

«Chère madame, dit-il en pressant délicatement la main de sa dame sur ses lèvres, veuillez vous asseoir.»

Mme Varden prit tout à fait un air de cour et s'assit.

«Vous soupçonnez mon dessein? dit M. Chester en tirant une chaise vers elle; vous devinez mon but? Je suis un père plein de tendresse, ma chère madame Varden.

— J'en suis bien sûre, monsieur, dit Mme Varden.

— Je vous remercie, répliqua M. Chester en tapant le couvercle de sa tabatière. Les pères et les mères ont de lourdes responsabilités morales, madame Varden.»

Mme Varden leva légèrement ses mains, secoua sa tête, et regarda le plancher, comme si elle plongeait tout droit ses yeux au travers du globe, d'un bout à l'autre, et dans l'immensité de l'espace au delà.

«Je peux me fier à vous, dit M. Chester, m'y fier sans réserve. J'aime mon fils, madame, avec tendresse; et, l'aimant comme je fais, je voudrais le sauver d'une misère certaine. Vous savez quelque chose de son attachement pour Mlle Haredale. Vous l'avez favorisé, et il y avait beaucoup de bonté de votre part à le faire. Je vous suis très obligé, profondément obligé, de l'intérêt que vous avez témoigné à son égard; mais, ma chère madame, vous vous êtes méprise, je vous assure.»

Mme Varden balbutia qu'elle était fâchée.

«Fâchée, ma chère madame? répondit-il en l'interrompant. Ne soyez nullement fâchée d'une chose si aimable, si bonne dans l'intention, si parfaitement digne de vous. Mais il y a de graves et fortes raisons, de pressantes considérations de famille, et même, en les écartant, des difficultés dans la différence de religion, qui se mettent en travers de leurs sentiments, et rendent leur union impossible, tout à fait impossible. J'aurais exposé ces circonstances à votre mari; mais il n'a pas, vous m'excuserez de parler si franchement, il n'a pas votre vivacité à saisir les choses, ni votre profondeur de sens moral… Que cette maison-ci a un aspect agréable, et qu'elle est admirablement tenue! Pour un homme comme moi, veuf depuis si longtemps, ces marques du soin et de la surveillance d'une femme ont des charmes inexprimables.»

Mme Varden commença à penser (sans trop savoir pourquoi), que M. Chester fils devait avoir tort, et que M. Chester père devait avoir raison.

«Mon fils Ned, reprit le tentateur, de son air le plus séduisant, a eu, m'a-t-on dit, l'aide de votre aimable fille, et de votre mari, un homme franc comme l'or.

— Beaucoup plus que la mienne, monsieur, dit Mme Varden, infiniment plus. J'ai eu souvent mes doutes. C'est un…

— Un mauvais exemple, suggéra M. Chester. «Oui, c'en est un. Il n'y a pas de doute là-dessus, c'en est un. Votre fille est d'âge à ce qu'on doive éviter de mettre sous ses yeux un encouragement pour des jeunes gens à se révolter contre leurs parents sur un point de la plus haute importance; c'est un acte tout à fait imprudent. Vous avez parfaitement raison. J'aurais dû y songer moi-même; mais cela m'a échappé, je le confesse, tant votre sexe est supérieur au nôtre, chère madame, sous le rapport de la pénétration et de la sagacité.»

Mme Varden prit un air aussi avisé que si elle eût réellement dit quelque chose qui méritât ce compliment; elle finit par en avoir la conviction, et sa foi dans sa propre habileté s'en accrut considérablement.

«Ma chère madame, dit M. Chester, vous m'enhardissez à vous parler franchement: mon fils et moi nous sommes en désaccord sur cet article; la jeune demoiselle et son tuteur le sont également. Bref, pour conclure, mon fils est obligé, au nom de ses devoirs envers moi, de son honneur, des liens les plus solennels, d'en épouser une autre.

— Il a pris l'engagement d'épouser une autre demoiselle? dit
Mme Varden en levant ses mains.

— Ma chère madame, il a été élevé, instruit, formé expressément dans cette vue, expressément dans cette vue. Mlle Haredale, m'a-t- on dit, est une très charmante créature?

— Je l'ai nourrie, je dois la connaître; c'est la meilleure demoiselle que je connaisse, dit Mme Varden.

— Je n'ai pas là-dessus le moindre doute, elle l'est, j'en suis sûr. Et vous, qui avez eu ces tendres relations avec elle, vous n'en êtes que plus obligée de consulter son bonheur. Maintenant puis-je, moi, comme je l'ai dit à Haredale, qui en tombe d'accord, puis-je être là, et souffrir qu'elle se jette (bien qu'elle soit d'une famille catholique) dans les bras d'un jeune homme qui, quant à présent, n'a pas du tout de sentiments du coeur? Ce n'est pas lui faire de tort que de dire qu'il n'en a pas, car les jeunes gens qui se sont plongés au fond des frivolités et des habitudes convenues de la société, en ont très rarement. Le coeur ne leur pousse jamais, ma chère madame, qu'après la trentaine; je ne crois pas, non, je ne crois pas que j'eusse moi-même un coeur quand j'étais à l'âge de Ned.

— Oh! monsieur, dit Mme Varden, je pense que vous devez en avoir eu un; vous en avez trop aujourd'hui pour n'en avoir pas toujours eu.

— J'aime à espérer, répondit-il en haussant les épaules avec humilité, que j'en ai eu un peu, un tout petit peu, le ciel le sait! Mais, pour en revenir à Ned, je ne doute pas que vous n'ayez pensé, quand vous avez eu la bonté de vous entremettre en sa faveur, que je ne rendais pas justice à Mlle Haredale, c'est bien naturel! Mais point du tout, ma chère madame, c'est contre lui, contre lui seul que portent mes objections. Je le répète énergiquement, contre Ned lui-même.»

Mme Varden resta ébahie de cette révélation.

«Il a, s'il remplit en homme d'honneur l'engagement solennel dont je vous ai parlé (et il faut qu'il soit un homme d'honneur, ma chère madame Varden, ou il ne serait pas mon fils), une fortune sous la main. Avec ses habitudes dispendieuses, ruineuses, si, dans un moment de caprice et d'entêtement, il épousait cette jeune demoiselle et se privait par là des moyens de contenter les goûts auxquels il a été si longtemps accoutumé, il briserait, ma chère madame, le coeur de cette douce créature. Madame Varden, ma bonne dame, ma chère âme, je m'en rapporte à vous: est-ce là un sacrifice qu'il faille souffrir? le coeur d'une femme est-il une chose à laisser traiter d'une façon si légère? Interrogez le vôtre, ma chère madame, interrogez le vôtre, je vous en supplie.

— Vraiment, pensa Mme Varden, ce gentleman est un saint. Mais, ajouta-t-elle à haute voix et bien naturellement, si vous ôtez à Mlle Emma celui qu'elle aime, que deviendra donc, monsieur, le coeur de cette pauvre jeune fille?

— C'est juste le point, dit M. Chester sans être du tout déconcerté, où je désirais vous amener. Un mariage avec mon fils, que je serais contraint de désavouer, n'aurait d'autre suite que des années de misère, ils se sépareraient, ma chère madame, au bout d'un an. Rompre cet attachement, qui est plus imaginaire que réel, comme vous et moi le savons très bien, coûtera seulement quelques larmes à cette chère enfant; mais cela ne l'empêchera pas d'être heureuse après. Jugez-en par le cas de votre propre fille, la jeune demoiselle qui est en bas, votre vivante image.» Mme Varden toussa et sourit ingénument. «Il y a un jeune homme (je suis fâché de le dire, un garçon débauché, d'une réputation très médiocre) dont j'ai entendu parler à mon fils Ned. Il s'appelle Boulet, Poulet ou Mollet.

— Je connais un jeune homme appelé Joseph Willet, monsieur, dit
Mme Varden en croisant ses mains avec dignité.

— C'est cela, cria M. Chester. Supposez que ce Joseph Willet voulût aspirer aux affections de votre charmante fille, et fît tout ce qu'il pourrait pour y réussir.

— Il faudrait qu'il eût une fière impudence, interrompit
Mme Varden, d'oser penser à pareille chose!

— Ma chère madame, c'est exactement le même cas; ce serait une grande impudence, et voilà l'impudence que je reproche à Ned. Mais vous ne voudriez pas pour cela, j'en suis sûr, dût-il en coûter quelques larmes à votre fille, vous abstenir d'étouffer leurs inclinations naissantes; c'est ce que j'aurais voulu dire à votre mari quand je l'ai vu ce soir chez Mme Rudge…

— Mon mari, dit Mme Varden en interrompant avec émotion, ferait beaucoup mieux de rester à la maison que d'aller chez Mme Rudge si souvent. Je ne sais ce qu'il va faire là. Je ne sais pas quel motif il peut avoir, monsieur, de se mêler du tout des affaires de Mme Rudge.

— Si je ne vous parais pas exprimer mon adhésion aux sentiments que vous venez de manifester, répliqua M. Chester, tout à fait avec autant de force que vous le souhaiteriez peut-être, c'est parce que je dois à sa présence en ce lieu, ma chère madame, et à son peu de goût pour la conversation, d'être venu ici vous trouver vous-même; c'est ce qui m'a procuré le bonheur de cet entretien avec une personne dans laquelle sont concentrées, à ce que je vois, l'entière direction, la conduite et la prospérité de la famille.»

Cela dit, il reprit la main de Mme Varden, et l'ayant pressée sur ses lèvres avec la suprême galanterie du jour, un peu chargée, pour qu'elle frappât davantage les yeux inaccoutumés de la bonne dame, il continua, en employant le même mélange de sophismes et de cajoleries, à la supplier de faire tout son possible pour que son mari et sa fille n'aidassent plus Édouard dans sa recherche de la main de Mlle Haredale, et ne favorisassent plus, par aucune démarche, l'un ou l'autre des deux jeunes gens. Mme Varden n'était qu'une femme, et elle avait sa part de vanité, d'obstination, d'amour du pouvoir. Elle signa donc un traité d'alliance offensive et défensive avec son insinuant visiteur; et réellement elle crut, comme eussent fait beaucoup d'autres qui le voyaient et l'entendaient, qu'en agissant ainsi elle poussait de toutes ses forces au progrès de la vérité, de la justice et de la moralité.

Plein de joie du succès de sa négociation, et singulièrement amusé dans son for intérieur, M. Chester la conduisit en bas avec les mêmes cérémonies, puis, sans oublier la plus agréable, celle de l'embrassade, y compris encore Dolly, il se retira, non sans avoir complété la conquête du coeur de Mlle Miggs, en demandant si «cette jeune demoiselle» voudrait bien l'éclairer jusqu'à la porte.

«Oh! mame, dit Miggs, lorsqu'elle revint avec la chandelle; oh! miséricorde, mame, en voilà un gentleman! Y a-t-il jamais eu un ange pour parler comme lui? et un homme qui a l'air si avenant, si droit et si noble qu'il semble mépriser le sol même sur lequel il marche; et cependant d'une douceur et d'une condescendance si grandes qu'il semble dire: «N'ayez pas peur: je ne lui ferai pas de mal.» Et penser qu'il vous prend pour Mlle Dolly, et qu'il prend Mlle Dolly pour votre soeur! Oh, bonté divine! si j'étais le bourgeois, croyez-vous que je ne serais pas jaloux?»

Mme Varden blâma sa servante de ces paroles légères; mais doucement, très doucement, d'une manière tout à fait souriante en vérité; remarquant, pour l'excuser, que c'était une fille un peu folle, étourdie, une tête légère, dont l'humeur vive l'emportait au delà des bornes, et qui ne pensait pas la moitié de ce qu'elle disait; que, sans cela, elle se fâcherait contre elle.

«Pour ma part, dit Dolly d'un air pensif, je suis bien tentée de croire que M. Chester ressemble un peu à Miggs sous ce rapport. Avec toute sa politesse et son beau langage, je suis presque sûre qu'il se moquait de nous, et tout du long.

— Si vous vous hasardez à dire encore chose pareille, et à parler mal des gens derrière leur dos en ma présence, mademoiselle, dit Mme Varden, j'exigerai que vous preniez une lumière pour aller vous coucher tout de suite. Comment osez-vous, Dolly? Vous m'étonnez. Toute votre conduite ce soir a été d'une rudesse choquante. A-t-on jamais entendu, cria la matrone furieuse et fondant en larmes, une fille dire à sa mère qu'on se moquait d'elle?»

Il faut avouer que Mme Varden justifiait bien sa réputation d'avoir une humeur incertaine.

CHAPITRE XXVIII.

Lorsqu'il eut quitté la maison du serrurier, M. Chester se rendit à un café distingué dans Covent-Garden, et y resta longtemps assis à prolonger son dîner, s'égayant excessivement des souvenirs amusants de sa récente visite, et se félicitant du succès de son insigne adresse. Grâce à l'influence de ses pensées, sa figure avait une expression si bénigne et si tranquille, que le garçon chargé particulièrement du service de sa table se sentait presque capable de mourir pour sa défense, et se mit dans la tête (il en fut désabusé au reçu du montant de la carte, où il n'eut pour prix de toutes les peines qu'il s'était données qu'une gratification d'un penny) qu'un chaland si apostolique valait une demi-douzaine au moins de dîneurs ordinaires.

Une visite à la table de jeu, non pas en étourdi qui risque gros pour satisfaire à l'ardeur qui l'emporte, mais en homme sage et posé qu'on a plaisir à voir sacrifier l'enjeu de ses deux ou trois écus pour condescendre aux folies de la société et sourire avec une égale bienveillance au gain et à la perte, fut cause qu'il ne rentra chez lui qu'à une heure avancée. Il avait l'habitude de dire à son domestique d'aller se coucher quand il voudrait, à moins d'un ordre contraire, et de laisser seulement une bougie sur l'escalier. Au palier était une lampe où il pouvait toujours l'allumer lorsqu'il revenait tard, et, comme il avait sur lui une clef de la porte, il pouvait rentrer et se coucher à l'heure qu'il voulait.

Il ouvrit le verre de la sombre lampe, dont la mèche, presque toute embrasée et enflée comme le nez d'un ivrogne, s'envolait en petites escarboucles au toucher de la chandelle, et, répandant tout autour d'ardentes étincelles, rendait assez difficile l'opération d'allumer le paresseux flambeau, quand un bruit, semblable au ronflement profond d'un homme endormi quelques marches au-dessus, tint en suspens M. Chester et le fit écouter. C'était bien la forte respiration d'un homme qui dormait là, tout contre. Un individu s'était couché sur l'escalier même, et y dormait solidement. Après avoir allumé enfin la chandelle et ouvert sa porte, le gentleman monta doucement, en tenant le flambeau élevé sur sa tête et regardant avec précaution alentour, curieux de voir quelle espèce d'homme avait choisi pour son gîte un abri si peu confortable.

Sa tête sur le palier supérieur et ses grands membres étendus sur une demi-douzaine de marches, aussi négligemment qu'un cadavre jeté la par des croque-morts en goguette, gisait Hugh, son visage en l'air, sa longue chevelure éparpillée comme une algue sauvage sur son oreiller de bois avec sa large poitrine haletante dont le bruit troublait ce lieu à cette heure d'une manière si inaccoutumée.

Le gentleman, qui s'attendait peu à le voir là, allait interrompre son repos en le poussant du pied, lorsque, au moment de le faire, un coup d'oeil sur le visage tourné vers lui l'arrêta. Se baissant donc et ombrageant de sa main la bougie, il examina les traits du dormeur, mais, de si près qu'il les eût examinés, cela ne lui suffit pas, car il passa et repassa sur la figure de cet homme la lumière couverte encore avec plus de soin, pour observer l'inconnu d'un oeil plus pénétrant.

Tandis qu'il était tout entier à cet examen, le dormeur, sans tressaillir, sans se tourner même, se réveilla. Il y eut dans la rencontre soudaine de son fixe regard une espèce de fascination qui ôta à l'observateur la présence d'esprit de retirer ses yeux, et l'obligea en quelque sorte de soutenir les yeux de l'autre. Ils restèrent ainsi à se considérer avec un étonnement réciproque, jusqu'à ce que M. Chester rompit enfin le silence, et lui demanda à voix basse pourquoi il était venu coucher là.

«Il me semblait, dit Hugh, en s'efforçant de se mettre sur son séant et continuant à fixer sur lui un regard prolongé, que vous faisiez partie de mon rêve. Un rêve curieux, ma foi; j'espère qu'il ne se réalisera jamais, maître.

— D'où vient que vous frissonnez?

— C'est le froid, je suppose, grogna-t-il en se secouant et se levant. Je ne sais pas encore bien où j'en suis.

— Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? dit M. Chester.

— Oh que si, je vous reconnais bien, répliqua-t-il. Je rêvais de vous; mais, par exemple, nous ne sommes pas où je croyais être avec vous, Dieu merci!»

En disant ces mots, il regarda autour de lui, et particulièrement au-dessus de sa tête, comme s'il se fût attendu à se trouver au- dessous de quelque objet qui faisait partie de son rêve. Puis il se frotta les yeux, se secoua de nouveau, et suivit son conducteur dans son appartement.

M. Chester alluma les bougies de sa table de toilette, et roulant une bergère vers le feu qui brûlait encore, s'assit devant, et dit à son inculte visiteur:

«Venez ici, ôtez-moi mes bottes… Vous avez encore bu, mon drôle, dit-il lorsque Hugh s'agenouilla pour exécuter l'ordre qu'il avait reçu.

— Aussi vrai que j'existe, maître, j'ai fait à pied les quatre mortelles lieues, après quoi, j'ai attendu ici je ne sais depuis combien de temps, sans qu'il m'ait passé une goutte de boisson par les lèvres depuis midi que j'ai dîné.

— Et n'aviez-vous rien de mieux à faire, mon agréable ami, que de vous endormir à ébranler la maison tout entière de vos ronflements? dit M. Chester. Ne pouviez-vous pas aller rêver sur votre paille au Maypole, mauvais chien que vous êtes, au lieu de venir ici pour cela? Allez me chercher mes pantoufles, et marchez doucement.»

Hugh obéit en silence.

«Écoutez un peu, mon cher jeune gentleman, dit M. Chester en mettant les pantoufles. La première fois que vous rêverez, dispensez-vous de rêver de moi; rêvez de quelque chien ou de quelque rosse avec qui vous serez plus lié. Remplissez-vous un verre; vous le trouverez, ainsi que la bouteille, à la même place, et videz-le pour vous tenir éveillé.»

Hugh obéit derechef, et, cette fois, même avec plus de zèle; puis après il se présenta devant son patron.

«Maintenant, dit M. Chester, que me voulez-vous?

— Il y a des nouvelles aujourd'hui, répliqua Hugh; votre fils a paru chez nous, il est venu à cheval. Il a essayé de voir la jeune femme, il n'a pas pu seulement l'entrevoir. Il a laissé quelque lettre ou quelque message dont notre Joe s'est chargé; mais lui et le vieux se sont querellés à ce sujet quand votre fils a été parti, et le vieux ne voulait pas que la commission fût faite. Il dit comme ça (c'est le vieux qui parle) qu'il ne veut pas que personne chez lui se mêle de cette affaire pour lui procurer du désagrément. Il est aubergiste, comme il dit, et ne veut pas mécontenter ses pratiques qui le font vivre.

— C'est un vrai diamant, dit M. Chester avec un sourire, et un diamant brut, ce qui n'en vaut que mieux. Après?

— La fille de Varden… c'est la jeunesse à qui j'ai pris un baiser…

— Et à qui vous avez volé un bracelet sur la grande route, dit
M. Chester tranquillement. Eh bien, qu'avez-vous à dire d'elle?

— Elle a écrit chez nous une lettre à la jeune femme, pour lui annoncer qu'elle avait perdu celle que je vous ai apportée et que vous avez brûlée. Notre Joe devait porter ce billet à la Garenne; mais le vieux a retenu son fils au logis toute la journée suivante, afin de l'empêcher de faire la commission. Le surlendemain, il m'en a chargé; le voici.

— Vous ne l'avez donc pas remis à son adresse, mon bon ami? dit M. Chester, en tortillant le billet de Dolly entre son doigt et son pouce, et feignant la surprise.

— J'ai supposé que vous ne seriez pas fâché de l'avoir, répliqua Hugh. Quand on en brûle une, autant les brûler toutes, ai-je pensé.

— Ma foi, monsieur le Diable, dit Chester, réellement, si vous ne prenez pas plus de discernement, votre carrière pourra bien se trouver raccourcie avec une rapidité merveilleuse. Ne savez-vous pas que la lettre que vous m'avez apportée était adressée à mon fils qui reste ici même? et ne mettez-vous aucune différence entre ses lettres et celles qui sont adressées à d'autres?

— Si vous n'en voulez pas, dit Hugh déconcerté par ce reproche, quand il s'attendait à des compliments, rendez-la-moi, et je la remettrai à son adresse. Je ne sais pas comment vous contenter, maître.

— Je la remettrai, répliqua son patron, en la rangeant de côté après avoir réfléchi un moment… La jeune demoiselle se promène- t-elle dehors, dans les belles matinées?

— Très souvent. Ordinairement sur le midi.

— Seule?

— Oui, seule!

— Où?

— Sur la pelouse en face de la maison, celle qui est traversée par le sentier.

— Si le temps est beau, il est possible que je me lance demain sur son passage, dit M. Chester, aussi froidement que si cette demoiselle eût été une de ses connaissances habituelles. Monsieur Hugh, si j'arrive à cheval devant la porte du Maypole, vous me ferez la faveur de ne m'avoir jamais vu qu'une seule fois. Vous devez supprimer votre gratitude et tâcher d'oublier ma tolérance dans l'affaire du bracelet. Cette gratitude est naturelle: je ne suis pas étonné que vous la montriez, et cela vous fait honneur; mais quand il y a là d'autres personnes, vous devez, pour votre propre sûreté, continuer d'être comme à votre ordinaire, absolument, comme si vous ne m'aviez aucune espèce d'obligation, et que vous ne vous fussiez jamais trouvé ici entre ces quatre murs. Vous me comprenez?»

Hugh le comprit parfaitement. Après une pause, il marmotta qu'il espérait que son patron ne le jetterait pas dans quelque embarras au sujet de cette dernière lettre, qu'il avait gardée dans l'unique vue de lui plaire. Il allait continuer de ce ton, lorsque M. Chester coupa court à ses excuses de l'air du plus généreux des protecteurs, et lui dit:

«Mon bon garçon, vous avez ma promesse, ma parole, mon engagement scellé (car un engagement verbal de ma part a tout autant de valeur) que je vous protégerai toujours aussi longtemps que vous le mériterez. Mettez donc votre esprit en repos. Soyez bien tranquille, je vous en prie. Quand un homme se livre à moi aussi complètement que vous avez fait, il me semble en vérité qu'il a une sorte de droit sur moi. Je suis plus disposé à la miséricorde et à la tolérance dans le cas actuel que je ne peux vous le dire, Hugh. Regardez-moi comme votre protecteur; et à l'égard de cette indiscrétion, soyez assuré, je vous en conjure, que vous pouvez conserver, aussi longtemps que vous et moi serons amis, le coeur le plus léger qui ait jamais battu dans une poitrine humaine. Remplissez encore une fois le verre, pour vous faire reprendre gaiement la route du Maypole. Je suis réellement confus quand je songe au chemin énorme que vous avez à faire; et puis adieu, bonne nuit!

— Ils croient, dit Hugh après avoir entonné la liqueur, que je suis à dormir solidement dans l'écurie. Ha ha ha! La porte de l'écurie est fermée, mais la bête n'y est plus, maître.

— Vous êtes un franc luron, répliqua son ami, et il n'y a rien qui m'amuse comme votre humeur joviale. Bonne nuit! Prenez le plus grand soin possible de vous, pour l'amour de moi!»

Il est remarquable que, durant le cours de cette entrevue, chacun d'eux avait essayé de regarder à la dérobée la figure de l'autre, sans jamais pouvoir parvenir à la voir en plein. Ils échangèrent un rapide coup d'oeil lorsque Hugh ferma derrière lui la double porte, avec soin et sans bruit; et M. Chester resta dans sa bergère, fixant sur le feu un regard attentif.

«C'est bien, dit-il après une longue, méditation, et il le dit avec un profond soupir et en changeant péniblement l'attitude, comme s'il écartait de son esprit quelques autres pensées, pour en revenir à celles qui l'avaient préoccupé tout le jour. L'intrigue se complique; voilà ma bombe lancée; elle éclatera dans quarante- huit heures, et va vous éparpiller toutes ces bonnes gens-là d'une manière étonnante. Nous verrons!»

Il se coucha et s'endormit; mais il n'y avait pas longtemps qu'il dormait quand il se réveilla en sursaut, croyant que Hugh était à la porte extérieure et demandait d'une voix étrange, très différente de la sienne, qu'on le fît entrer. L'illusion était si forte et si pleine de cette vague terreur que la nuit donne à de semblables visions, qu'il se leva, et, prenant à la main son épée dans le fourreau, ouvrit la porte, regarda l'escalier à l'endroit où il avait trouvé Hugh endormi, et l'appela même par son nom. Mais tout était sombre et paisible. Il retourna lentement au lit, et, après une heure de veille fatigante, il retrouva le sommeil, et ne s'éveilla plus que le lendemain matin.

CHAPITRE XXIX.

Les pensées des hommes du monde sont à jamais réglées par une loi morale de gravitation, qui, comme la loi physique, les emporte vers la terre en vertu de l'attraction. Le glorieux éclat du jour et les silencieuses merveilles d'une nuit éclairée par les étoiles font un vain appel à leurs esprits. Il n'y a pas de signes dans le soleil, ni dans la lune ni dans les étoiles, qu'ils sachent lire. Ils ressemblent à quelques savants qui connaissent chaque planète par son nom latin, mais qui ont tout à fait oublié de petites constellations célestes telles que la charité, la tolérance, l'amour universel et la miséricorde, quoiqu'elles brillent nuit et jour d'une clarté si splendide que les aveugles peuvent les voir; et qui, en regardant là haut le ciel parsemé de paillettes, n'y voient rien que le reflet de leur grand savoir et de leur instruction de rencontre puisée dans des bouquins.

Il est curieux de se représenter ces gens du monde, s'arrachant un moment à leurs grandes affaires pour tourner les yeux par hasard vers les innombrables sphères qui scintillent au-dessus de nous, qu'y voient-ils, croyez-vous? rien que l'image qu'ils portent dans le coeur. L'homme qui ne peut vivre que dans l'atmosphère des princes ne voit rien là dans le ciel que des étoiles pour décorer la poitrine des courtisans. L'envieux y poursuit de sa haine jalouse les honneurs brillants de son voisin. Pour le ladre, occupé à entasser de l'or, et pour la foule des gens du monde, tout le firmament au-dessus de nous reluit de pièces sterling, toutes fraîches sorties de la monnaie, avec l'empreinte de la figure du souverain: ils ont beau se retourner, ils ne voient rien autre chose entre eux et le ciel. C'est ainsi que les ombres de nos désirs viennent se mettre entre nous et nos bons anges, qu'ils éclipsent à notre vue.

Tout était frais et gai, comme si le monde n'eût été fait que de ce matin, quand M. Chester chevaucha d'un pas tranquille le long de la route de la forêt. Bien que la saison ne fût pas avancée, la température était chaude et fécondante; les boutons des arbres s'épanouissaient en feuilles, les haies et l'herbe étaient vertes, l'air était une vraie musique, grâce aux chansons des oiseaux, et, s'élevant bien loin au-dessus d'eux tous, l'alouette répandait ses plus riches mélodies. Dans les endroits à l'ombre, la rosée du matin étincelait sur chaque jeune feuille et sur chaque brin d'herbe; et, là où rayonnait le soleil, quelques gouttes diamantines brillaient encore, comme par regret de quitter un si beau monde et d'avoir une si courte existence. Même le vent léger, dont le bruissement était aussi agréable à l'oreille que l'eau qui tombe doucement, promettait un beau jour; et laissant une suave odeur sur sa trace, pendant qu'il s'éloignait en voltigeant, il chuchotait quelque chose de ses rapports intimes avec l'été, dont il attendait incessamment l'heureux retour.

Le cavalier solitaire allait toujours du même pas, toujours égal, promenant à travers les arbres un coup d'oeil du soleil à l'ombre et de l'ombre au soleil, regardant autour de lui, sans doute, de moment en moment; mais s'il pensait avec quelque plaisir au jour si beau, au chemin si charmant, c'était seulement pour s'applaudir dans l'intérêt de sa toilette, plus soignée que jamais, d'être favorisé d'un pareil temps. Il souriait alors avec complaisance, mais plutôt comme satisfait de lui-même que de toute autre chose, poursuivant ainsi sa promenade sur son bidet alezan, d'aussi bonne mine que le cavalier, et probablement plus sensible aux scènes intéressantes de la nature dont il marchait environné.

Les massives cheminées du Maypole finirent par se dresser à ses yeux, mais il n'accéléra point son pas, et ce fut toujours avec la même gravité calme qu'il arriva auprès du porche de la taverne. John Willet, qui faisait rôtir sa rouge figure devant un grand feu dans la salle et qui, avec une prévoyance et une vivacité d'esprit prodigieuses, venait de penser, en regardant le ciel bleu, que, si l'état des choses se prolongeait, il faudrait de toute nécessité éteindre les feux et ouvrir les fenêtres toutes grandes, sortit pour tenir l'étrier au gentleman, appelant d'une voix gaillarde: Hugh!

«Oh! c'est vous; vous y êtes donc déjà, monsieur? dit John un peu étonné de la promptitude avec laquelle Hugh avait paru. Menez à l'écurie ce précieux animal, et ayez-en un soin plus que particulier, si vous désirez, garder votre place… Un fainéant, monsieur, comme il n'y en a pas!

— Mais vous avez un fils, répliqua monsieur Chester en donnant sa bride après avoir mis pied à terre, et répondant au salut de l'aubergiste par un négligent mouvement de sa main vers son chapeau. Pourquoi ne l'utilisez-vous pas, lui?»

— Eh mais, la vérité est, monsieur, repartit John avec une grande importance, que mon fils… Qu'est-ce que vous faites là à m'écouter, vilain curieux?

— Qui est-ce qui écoute? riposta Hugh en colère. Avec ça que c'est amusant de vous écouter! Voulez-vous pas que j'emmène le cheval à l'écurie tout en sueur, pour qu'il s'enrhume?

— Alors promenez-le de long en large plus loin de nous, monsieur, cria le vieux John, et quand vous me voyez en train de causer avec un noble gentleman, restez à distance. Si vous ne connaissez pas votre distance, monsieur, ajouta M. Willet après une pause énormément longue, durant laquelle il fixa ses grands yeux stupides sur Hugh, et attendit avec une patience exemplaire qu'il lui passât par l'esprit quelque chose qui ressemblât à une idée, nous trouverons un moyen de vous l'apprendre plus vite que ça.»

Hugh haussa les épaules dédaigneusement, prit son air téméraire et traversa de l'autre côté du gazon, où, ayant jeté la bride en bandoulière sur son épaule, il promena le cheval, tout en lançant de temps en temps à son maître, par-dessous ses sourcils touffus, des coups d'oeil aussi sinistres qu'un tyran de mélodrame.

M. Chester qui, sans que cela parût, l'avait attentivement observé durant cette courte dispute, entra dans le porche, et se tournant brusquement vers M. Willet, lui dit:

«Vous avez d'étranges domestiques, John.

— Il est certain, monsieur, que celui-ci a l'air assez étrange, répondit l'aubergiste; mais c'est un bon domestique pour le dehors. Pour les chevaux, les chiens et tout cela, il n'y a pas en Angleterre un plus habile homme que ce Hugh du Maypole. Par exemple, il ne vaut rien pour le dedans, ajouta M. Willet de l'air confidentiel d'un homme qui sentait la supériorité de sa propre nature. Le dedans, c'est mon affaire; mais si ce gars avait simplement un brin d'imagination, monsieur…

— C'est un garçon actif, je le parierais, dit M. Chester, ayant l'air de se parler à lui-même plutôt qu'à la cantonade.

— Actif, monsieur, riposta John, dont la figure par extraordinaire prit de l'expression; ce gars-là! Ohé, ici! monsieur! Amenez le cheval par ici, et allez pendre ma perruque à la girouette, pour montrer à ce gentleman si vous êtes leste.»

Hugh ne répondit pas, mais jetant la bride à son maître, et lui arrachant de la tête sa perruque avec si peu de cérémonie et tant de précipitation que M. Willet n'en fut pas peu déconcerté, quoiqu'il en eût exprimé le désir spécial, il grimpa lestement au faîte du mai placé devant la maison, et suspendant la perruque sur la girouette, il l'y fit tourner comme la manivelle d'un tournebroche. Cet exercice achevé, il la lança à terre, et glissant lui-même en bas le long du mai avec une inconcevable rapidité, il se trouva sur ses pieds presque aussitôt que la perruque touchait le sol.

«Voilà, monsieur! dit John retombant dans son état de stupidité habituelle. Vous ne verrez pas beaucoup d'auberges comme le Maypole, pour y avoir bon logis à pied, à cheval; ni pour voir ça non plus, quoique ce ne soit rien au prix de tout ce qu'il fait.»

Cette dernière remarque était une allusion à la manière dont Hugh sautait sur le dos d'un cheval, comme il avait fait lors de la première visite de M. Chester, et disparaissait promptement par la porte de l'écurie.

«Ça n'est rien au prix de tout ce qu'il fait, répéta M. Willet en brossant sa perruque avec son poignet, et se décidant intérieurement à distribuer sur les divers articles de la note de son hôte une petite augmentation pour le dommage causé par la poussière à cette pièce de son ajustement. Il saute de presque toutes les fenêtres de la maison. Il n'y a jamais eu de gars pour se jeter comme lui de n'importe où, sans se rompre les os. C'est mon opinion, monsieur, qu'il ne doit guère tout ça qu'à son manque d'imagination, et que, si l'imagination pouvait (chose impossible) lui être fourrée dans la tête, il ne serait plus capable d'en faire autant. Mais nous parlions de mon fils, monsieur.

— C'est vrai, Willet, c'est vrai, dit le visiteur en se tournant vers l'aubergiste avec sa sérénité habituelle. Mon bon ami, qu'est-ce qu'on dit de lui?»

On m'a rapporté que M. Willet avant de répondre cligna de l'oeil. Mais comme il n'a jamais été reconnu coupable d'une telle légèreté de conduite, ni antérieurement ni ultérieurement, on peut regarder cette inconvenance comme une invention de ses ennemis, fondée peut-être sur le fait suivant qui est incontestable. Il prit son hôte par le troisième bouton de son habit sur la poitrine, en comptant à partir du menton, et lui insinuant sa réplique dans l'oreille:

«Monsieur, dit John avec dignité, je connais mon devoir. Nous n'avons pas besoin ici d'amourettes, monsieur, d'amourettes à l'insu des parents. Je respecte certain jeune gentleman, comme un jeune gentleman qu'il est; je respecte certaine jeune demoiselle, comme une demoiselle qu'elle est, mais ces deux personnes, en tant que les deux font la paire, je ne connais pas ça, monsieur, je n'entends pas ça. Mon fils, monsieur, s'est engagé.

— Je croyais l'avoir vu regarder tout à l'heure à travers la fenêtre du coin, dit M. Chester, qui, naturellement, pensa que, s'il était engagé, il devait être quelque part sous les drapeaux.

— Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, c'est bien lui que vous avez vu, répliqua John. Je vous disais qu'il était engagé… d'honneur, monsieur, à ne pas sortir d'ici. Moi et quelques-uns de mes amis qui passent leurs soirées au Maypole, monsieur, nous avons considéré que c'était le meilleur parti à prendre pour l'empêcher de faire quoi ce soit de fâcheux en opposition avec vos désirs. Nous l'avons fait engager. Et il y a plus, monsieur, nous ne lui laisserons pas rompre son engagement avant un bon bout de temps, je vous en réponds.»

Lorsqu'il eut causé par ses paroles ambiguës cette légère méprise, dont l'origine était sans doute la récente escapade d'un garçon du village, qui venait de s'engager pour de bon, M. Willet se recula de l'oreille de son hôte; et, sans aucune modification visible dans ses traits, il gloussa de rire trois fois bien distinctement. Il ne riait jamais plus fort que cela, il ne se le serait pas permis (et encore, encore, il fallait des occasions rares et extraordinaires); il ne retroussait pas même ses lèvres, et n'aurait pas, pour tout au monde, remué tant seulement son double menton, gras et dodu, lequel en ces circonstances, aussi bien que dans toutes les autres, restait, comme un véritable désert de Sahara, sur la large mappemonde de sa frimousse; un steppe en blanc sur la carte, un monde inconnu, sans ville, sans verdure et sans eau.

Que personne ne s'étonne si M. Willet se permit ce petit éclat de rire, sans respect pour une personne qu'il avait souvent hébergée et qui avait toujours payé généreusement son passage au Maypole; c'est au contraire un fait à l'honneur de sa pénétration et de sa sagacité, qui lui conseillaient, contre son habitude, cette démonstration badine et familière. Car M. Willet, après avoir pesé avec soin le père et le fils dans ses balances mentales, était arrivé à la conclusion fort nette que le vieux gentleman était un chaland de meilleure qualité que le jeune. Puis, jetant dans le même plateau, déjà victorieux, son propriétaire, et, par-dessus M. Haredale, le vif agrément de contrecarrer le malheureux Joe, et sa résistance paternelle, en principe général, à toutes les affaires d'amour et de mariage, ce plateau plongea droit vers le plancher, envoyant droit au plafond le jeune gentleman, qui ne pesait pas plus qu'une plume. M. Chester n'était pas homme à se faire illusion sur les motifs de M. Willet; mais il le remercia avec autant de grâce que si l'aubergiste eût été un des plus désintéressés martyrs qui eussent jamais paru dans ce monde; et, le laissant maître de lui préparer un dîner de son choix, grande preuve de confiance dans son goût et son jugement, dit-il d'un ton complimenteur, il dirigea ses pas vers la Garenne.

Habillé avec encore plus d'élégance que de coutume, prenant une grâce accomplie de manières, qui, pour être le résultat d'une longue étude, ne lui en laissait pas moins toute son aisance et lui seyait à merveille, donnant à ses traits l'expression la plus sereine et la plus faite pour gagner les coeurs; bref, irréprochable de tout point, ce qui dénotait qu'il n'attachait pas une médiocre importance à l'impression que sa personne allait faire, il entra sur les limites de la promenade habituelle de Mlle Haredale. À peine eut-il fait quelques pas et jeté un coup d'oeil autour de lui, qu'il aperçut une femme venant dans sa direction. Un coup d'oeil jeté sur sa taille et sa toilette, comme elle traversait un petit pont de bois qui les séparait, suffit pour lui donner la certitude que c'était bien la personne qu'il désirait voir. Il s'avança sur son chemin, et, le moment d'après, ils étaient tout près l'un de l'autre.

Il ôta son chapeau, et, cédant le sentier à la jeune fille, il la laissa passer. Puis, comme si l'idée ne lui en était venue qu'en ce moment, il se tourna vers elle avec précipitation, et lui dit d'une voix agitée:

«Je vous demande pardon, n'est-ce pas à mademoiselle Haredale que je m'adresse?

Elle s'arrêta, quelque peu confuse d'être accostée d'une façon si inattendue par un étranger, et répondit oui.

«Quelque chose me disait, reprit-il avec un regard qui était un compliment pour sa beauté, que ce ne pouvait être une autre. Mademoiselle Haredale, je porte un nom qui ne vous est pas inconnu, et qui, pardonnez-moi d'en éprouver à la fois de l'orgueil et du chagrin, résonne, je crois, agréablement à vos oreilles. Je suis déjà d'un certain âge, comme vous voyez. Je suis le père de l'homme que vous daignez distinguer par-dessus tous les autres. Puis-je, pour de puissantes raisons qui me sont bien pénibles, vous prier de m'accorder ici une minute d'entretien?»

Comment une jeune fille, étrangère à la ruse, avec un coeur plein d'une noble franchise, aurait-elle pu douter de la sincérité de cet homme, surtout quand elle reconnaissait dans sa voix l'écho affaibli d'une voix qu'elle connaissait si bien et qu'elle aimait tant à entendre? Elle inclina la tête, s'arrêta, et jeta les yeux sur le sol.

«Un peu plus à l'écart, entre ces arbres. C'est la main d'un vieillard que je vous offre, mademoiselle Haredale; une main loyale et honnête, croyez-le bien.»

Elle y mit la sienne comme il disait ces mots, et se laissa conduire vers un siège voisin.

«Vous m'alarmez, monsieur, dit-elle à voix basse. Vous n'êtes pas porteur de quelque mauvaise nouvelle, j'espère?

— D'aucune que vous puissiez craindre avant de m'entendre, répondit-il en s'asseyant près d'elle. Édouard va bien, tout à fait bien. C'est de lui que je désire vous parler, certainement; mais je n'ai pas de malheur à vous annoncer.

Elle inclina la tête de nouveau, comme pour le prier de poursuivre, mais sans rien dire elle-même.

«Je sais que j'ai tout contre moi dans ce que je vais avoir à vous dire, chère mademoiselle Haredale. Croyez-moi, je n'ai pas oublié les sentiments de ma jeunesse au point de ne pas savoir que vous êtes peu disposée à me regarder d'un oeil favorable. Vous m'avez entendu dépeindre comme un homme au coeur froid, positif, égoïste.

— Je n'ai jamais, monsieur, interrompit-elle d'un air mécontent et d'une voix ferme, je n'ai jamais entendu parler de vous en termes durs ou incivils. Vous ne rendez pas justice au naturel d'Édouard, si vous croyez votre fils capable de sentiments si bas et si vulgaires.

— Pardonnez-moi, ma douce jeune demoiselle, mais votre oncle…

— Ce n'est pas non plus dans le caractère de mon oncle, répliqua- t-elle, et sa joue se colora davantage; il n'est pas dans son caractère de frapper dans l'ombre, pas plus que dans le mien d'aimer de pareils actes.

À ces mots elle se leva et voulait le quitter; mais il la retint doucement de sa main, et il la supplia d'un accent persuasif de l'entendre encore une minute: elle se laissa calmer et consentit à se rasseoir.

«Et c'est, dit M. Chester en levant les yeux au ciel et en apostrophant l'air, c'est ce coeur si franc, si ingénu, si noble, que vous pouvez, Ned, blesser si légèrement! C'est honteux, honteux pour vous, jeune homme!»

Elle se tourna vite vers lui, avec un regard de dédain et des éclairs dans les yeux. Dans les yeux de M. Chester il y avait des larmes; mais il les essuya précipitamment, comme s'il lui eût répugné qu'elle vît cette faiblesse, et il la regarda d'un oeil où l'admiration se mêlait à la compassion.

«Je n'aurais jamais cru jusqu'à présent, dit-il, que la conduite frivole d'un jeune homme pût m'émouvoir comme vient de le faire celle de mon propre fils. Je n'avais jamais connu comme en ce moment ce que vaut le coeur d'une femme que ces jeunes garçons se font un jeu de prendre et de quitter avec tant de légèreté. Croyez, chère demoiselle, que jamais, jusqu'à présent, je n'avais connu votre mérite; et quoique je n'aie fait, en venant vous trouver, que céder à mon horreur pour tout ce qui est tromperie et mensonge, car je l'eusse fait également pour la plus pauvre et la moins douée de votre sexe, je n'aurais pas eu le courage d'affronter cette conversation, si j'avais pu vous peindre à mon esprit telle que vous m'apparaissez réellement.»

Oh! si Mme Varden avait pu voir le vertueux gentleman quand il prononça ces paroles, avec ses yeux étincelants d'indignation… si elle avait pu entendre sa voix entrecoupée, tremblotante… si elle avait pu le contempler quand, debout et nu-tête au soleil, il épanchait son éloquence avec une énergie inaccoutumée!

La figure altière, mais pâle et tremblante aussi, Emma le regardait en silence. Elle ne parlait ni ne bougeait, mais elle le considérait comme si elle eût voulu lire dans son coeur.

«Je secoue, dit M. Chester, la contrainte que l'affection naturelle imposerait à quelques hommes, et je brise tous autres liens que ceux de la vérité et du devoir Mademoiselle Haredale, vous êtes trompée, vous êtes trompée par votre indigne amant, par mon indigne fils!

Elle le regarda fixement et ne dit pas encore un seul mot. «J'ai toujours été opposé à l'amour dont il a fait profession envers vous, vous serez assez juste, chère mademoiselle Haredale, pour vous le rappeler, votre oncle et moi fûmes ennemis dans notre jeunesse, et, si j'avais cherché des représailles, j'aurais pu en trouver ici. Mais en devenant vieux nous devenons plus sages, meilleurs, j'aimerais à l'espérer, et dès le principe j'ai été opposé à mon fils dans cette tentative. J'en prévoyais la fin, et je voulais vous l'épargner, si cela m'était possible.

— Parlez ouvertement, monsieur, balbutia-t-elle, vous me trompez ou vous vous trompez. Je ne vous crois pas, je ne le peux pas, je ne le dois pas.

— D'abord, dit M. Chester d'un ton insinuant, comme il y a peut- être dans votre esprit quelque secret sentiment de colère que je ne veux pas exploiter, prenez, je vous prie, cette lettre. Elle est tombée en mes mains par hasard, par suite d'une méprise, elle était destinée à vous expliquer, m'a-t-on dit, pourquoi mon fils n'a pas répondu à un autre billet de vous. À Dieu ne plaise, mademoiselle Haredale, dit le bon gentleman avec une grande émotion, qu'il reste dans votre tendre coeur un injuste sujet de reproche contre Édouard! Vous deviez connaître, comme vous allez le voir, qu'Édouard n'est pas en faute sur ce point.»

Un semblable procédé semblait si candide, si scrupuleux, si honorable, si vrai et si juste, il y avait là quelque chose qui en rendait le loyal auteur si digne de confiance, qu'Emma sentit, pour la première fois, son coeur défaillir. Elle se détourna et fondit en larmes.

«Je voudrais, dit M. Chester en se penchant vers elle en lui parlant d'une voix douce et tout à fait vénérable je voudrais, chère demoiselle, que ma tâche fût de dissiper et non d'accroître ces témoignages de votre douleur. Mon fils, mon fils égaré… car je ne veux pas l'accuser d'être criminel de propos délibéré: les jeunes gens qui ont déjà eu deux ou trois amourettes auparavant agissent sans réflexion, sans savoir seulement le mal qu'ils font… rompra la foi qu'il vous a engagée; il l'a même rompue maintenant. M'arrêterai-je là, et, après vous avoir donné cet avertissement, laisserai-je à l'avenir le soin de le justifier, ou bien voulez-vous que je continue?

— Continuez, monsieur, répondit-elle, et parlez plus ouvertement encore; vous le devez pour lui comme pour moi.

— Ma chère demoiselle, dit M. Chester en se courbant vers elle d'une manière encore plus affectueuse, que je voudrais nommer ma chère fille, mais les destins ne le permettent pas, Édouard cherche à rompre avec vous sous un prétexte faux et tout à fait inexcusable. Je le sais par ses manifestations, j'en ai eu la preuve de sa main. Pardonnez-moi si j'ai surveillé sa conduite; je suis son père; votre paix et son honneur m'étaient chers, et il ne me restait plus d'autre ressource. Une lettre se trouve en ce moment sur son pupitre, prête à vous être envoyée, et dans laquelle il vous dit que notre pauvreté… notre pauvreté, la sienne et la mienne, mademoiselle Haredale, l'empêche de persister et de prétendre à votre main; dans laquelle il vous offre, vous propose volontairement, de vous dégager de votre foi, et parle avec magnanimité (ce que les hommes font très communément en pareil cas) d'être un jour plus digne de votre attention, et ainsi de suite; une lettre, enfin, dans laquelle non seulement il fait avec vous des façons, pardonnez-moi l'expression, je voudrais appeler à votre secours votre orgueil et votre dignité; non seulement il fait avec vous des façons pour retourner, je le crains, à l'objet dont les dédains lui avaient inspiré sa courte passion pour vous (car elle prit naissance dans sa vanité blessée), mais encore affecte de se faire un mérite et une vertu de son prétendu sacrifice.»

Emma lança de nouveau à M. Chester un regard orgueilleux, comme par un mouvement involontaire, et elle répliqua le coeur gros:

«Si ce que vous dites est vrai, il prend une peine bien inutile, monsieur, pour exécuter son dessein. Il est bien bon de se préoccuper de la paix de mon esprit. Je lui en suis fort obligée.

— Vous reconnaîtrez si ce que je vous dis est vrai, chère demoiselle, repartit M. Chester, en recevant ou en ne recevant pas la lettre dont je vous parle… Haredale, mon cher garçon, je suis charmé de vous voir, quoique nous nous rencontrions dans une circonstance singulière et assez triste. Vous vous portez bien je l'espère?»

À ces mots, la jeune demoiselle leva ses yeux qui étaient pleins de larmes en voyant son oncle debout en effet devant eux, se sentant d'ailleurs incapable de supporter l'épreuve d'entendre ou de dire elle même un mot de plus, elle s'éloigna précipitamment et les laissa. Ils restèrent à se regarder l'un l'autre et à suivre des yeux Emma qui se retirait sans que, pendant longtemps, ni l'un ni l'autre ouvrît la bouche.

«Qu'est-ce que cela signifie? Expliquez-vous, dit enfin
M. Haredale. Pourquoi êtes-vous ici, et pourquoi avec elle?

— Mon cher ami, répondit l'autre en reprenant ses manières accoutumées avec une merveilleuse promptitude, et se jetant sur le banc d'un air fatigué, vous m'avez dit il n'y a pas longtemps, à cette vieille taverne délicieuse dont vous êtes le propriétaire estimé (c'est un charmant établissement pour des personnes qui ont des occupations rurales et une santé assez robuste pour ne pas craindre d'attraper un rhume), que j'avais la tête et le coeur d'un mauvais génie en toute matière de déception. J'ai pensé alors, j'ai pensé réellement que vous me flattiez, mais maintenant je commence à m'étonner de votre discernement et, vanité à part, je crois sincèrement que vous disiez la vérité. Avez-vous jamais simulé l'extrême ingénuité et l'honnête indignation? Mon cher garçon, vous n'imaginez pas si vous ne l'avez jamais fait, combien un effort de ce genre fatigue un homme.»

M. Haredale l'examina d'un regard de froid mépris.

«Vous ne seriez pas fâché d'échapper à une explication, dit-il en croisant ses bras, mais il m'en faut une, je peux attendre.

— Pas du tout, pas du tout, mon bon monsieur, vous n'attendrez pas un moment, répliqua son ami en croisant nonchalamment ses jambes, c'est la chose la plus simple du monde, et l'explication ne sera pas longue: Ned a écrit une lettre, une enfantine, honnête, sentimentale composition qui est encore sur son pupitre parce qu'il n'a pas eu le coeur de l'envoyer. J'ai pris une liberté que mon affection et mon anxiété paternelle excusent suffisamment, et je me suis approprié la connaissance de ce que renferme cette lettre; je l'ai décrit à votre nièce (une personne enchanteresse, Haredale, une créature angélique), avec quelques traits et quelques couleurs adaptés à notre dessein. C'est une affaire faite, vous pouvez désormais être tranquille; c'est fini. Privés de leurs entremetteurs, l'orgueil et la jalousie de la jeune fille étant excités au plus haut degré, personne n'étant là pour la détromper, et vous y étant au contraire pour appuyer mes assertions, vous verrez que leurs rapports cesseront avec la réponse qu'elle va faire. Si elle reçoit la lettre de Ned demain vers midi, vous pouvez dater leur séparation de demain soir. Je ne vous demande pas de remercîment, vous ne m'en devez aucun; j'ai agi pour moi-même, et, si j'ai avancé les résultats de notre pacte avec toute l'ardeur que vous auriez pu désirer vous-même, je l'ai fait par pur égoïsme, eu vérité.

— Je maudis ce pacte, comme vous l'appelez, de tout mon coeur et de toute mon âme, répliqua l'autre; il a été fait dans une mauvaise heure. Je me suis engagé à un mensonge, je me suis ligué avec vous, et, quoique je l'aie fait par le plus légitime motif et qu'il m'en coûte un effort que peut-être peu d'hommes connaissent, je me hais et me méprise pour cette action.

— Vous vous échauffez beaucoup, dit M. Chester avec un sourire languissant.

— Oui, je m'échauffe. Votre sang-froid me rend fou. Morbleu! Chester, si votre sang coulait plus chaud dans vos veines, et si je n'étais pas astreint à des devoirs qui me contiennent et m'arrêtent… Allons, c'est fini; vous le dites, et sur une chose de ce genre je peux vous croire. Quand j'éprouverai des remords de cette perfidie, je penserai à vous et à votre mariage, et j'essayerai de me justifier par un tel souvenir, d'avoir séparé Emma et votre fils, à tout prix. Voilà notre contrat biffé maintenant, et nous n'avons plus qu'à nous quitter.»

M. Chester lui adressa avec grâce un baiser de la main; et avec la figure tranquille qu'il avait conservée pendant cette scène, même quand il avait vu son compagnon torturé et transporté par la colère, au point que tout son corps en était ébranlé, il demeura sur son siège dans une attitude indolente, observant M. Haredale qui s'éloignait.

«Mon bouc émissaire et mon souffre-douleur à l'école, dit-il en levant sa tête pour regarder après lui; mon ami d'autrefois, qui ne put pas s'assurer la maîtresse dont il avait gagné l'amour, et qui me rapprocha d'elle pour que je pusse mieux le supplanter. Je triomphe dans le présent et dans le passé. Aboie, pauvre chien galeux et pelé; la fortune a toujours été de mon côté; tes aboiements me font plaisir.»

Le lieu où ils s'étaient rencontrés était une avenue d'arbres. M. Haredale, sans passer de l'autre côté, avait marché tout droit. Il tourna par hasard la tête quand il fut à une distance considérable, et voyant que son ancien camarade s'était levé depuis son départ et regardait après lui, il s'arrêta, croyant que peut-être l'autre avait envie de venir le rencontrer, et l'attendit de pied ferme.

«Un jour, un jour peut-être, mais pas encore, se dit M. Chester en agitant sa main, comme s'ils eussent été les meilleurs amis, et se retournant pour s'éloigner. Pas encore, Haredale. La vie est assez agréable pour moi; pour vous elle est triste et pesante. Non. Croiser l'épée avec un pareil homme, se prêter ainsi à son humeur, à moins d'une extrémité, ce serait véritablement une faiblesse.»