Malgré tout cela, il dégaina en s'en allant, et, sans y penser, il laissa courir vingt fois ses yeux de la garde de son épée à la pointe. Mais c'est la réflexion qui fait que l'on vit vieux. Il se rappela cet adage, remit son arme au fourreau, détendit son sourcil contracté, fredonna un air des plus gais et de l'humeur la plus enjouée lui-même, il redevint comme devant l'imperturbable M. Chester.
CHAPITRE XXX.
Il y a malheureusement des gens dont un proverbe populaire dit que, si vous leur accordez un pied, ils en prennent quatre. Sans citer les illustres exemples de ces héroïques fléaux de l'humanité, dont l'aimable chemin dans la vie a été tracé, depuis leur naissance jusqu'à leur mort, à travers le sang, le feu et les ruines, et qui semblent n'avoir existé que pour apprendre à l'humanité que, comme l'absence du mal est un bien, la terre, purgée de leur présence, peut être considérée comme un lieu de bénédiction; sans citer d'aussi puissants exemples, contentons- nous de celui du vieux John Willet.
Le vieux John Willet ayant empiété un bon pouce, grande mesure, sur la liberté de Joe, et lui ayant rogné une grande aune de permission d'ouvrir la bouche, devint si despotique et si superbe, que sa soif de conquêtes ne connut plus de bornes. Plus le jeune Joe se soumit, plus le vieux John se montra absolu. L'aune fut bientôt réduite à néant: on en vint aux pieds, aux pouces, aux lignes; et le vieux John continua de la manière la plus plaisante à tailler dans le vif de ses réformes, à retrancher tous les jours quelque chose sur la liberté de parole ou d'action de son esclave, enfin à se conduire dans sa petite sphère avec autant de hauteur et de majesté que le plus glorieux tyran des temps anciens ou modernes qui ait jamais eu sa statue érigée sur la voie publique.
De même que les grands hommes sont excités aux abus de pouvoir (quand ils ont besoin d'y être excités, ce qui n'arrive pas souvent) par leurs flatteurs et leurs subalternes, ainsi le vieux John fut poussé à ces empiétements d'autorité par l'applaudissement et l'admiration de ses compères du Maypole. Chaque soir, dans les intermèdes de leurs pipes et de leurs pots de bière, ils secouaient leurs têtes et disaient que M. Willet était un père de la bonne vieille roche anglaise; qu'il n'y avait pas à lui parler de ces inventions modernes de douceur paternelle, ni des méthodes du jour; qu'il leur rappelait exactement à tous ce qu'étaient leurs pères quand ils étaient petits garçons, et qu'il faisait bien; qu'il vaudrait mieux pour le pays qu'il y eût plus de pères comme lui, et que c'était pitié qu'il n'y en eût point davantage; avec beaucoup d'autres remarques originales de la même nature. Puis ils condescendaient à faire comprendre au jeune Joe que tout cela était pour son bien, et qu'il en serait reconnaissant un jour. M. Cobb, en particulier, l'informait que, quand il avait son âge, son père lui donnait un paternel coup de pied, un horion sur les oreilles, ou une taloche sur la tête, ou quelque petit avertissement de ce genre, comme il aurait fait toute autre chose; et il remarquait en outre, avec des regards très significatifs, que, s'il n'avait pas reçu cette judicieuse éducation, il n'aurait jamais pu devenir ce qu'il était. Et la conclusion n'était que trop probable, car il était devenu le chien le plus hargneux de toute la compagnie. Bref, entre le vieux John et les amis du vieux John, il n'y eut jamais un infortuné garçon, si rudoyé, si malmené, si tourmenté, si irrité, si harcelé, ni si abreuvé du dégoût de la vie que le pauvre Joe Willet.
C'en était venu au point que c'était à présent l'état de choses officiel et légal; mais, comme le vieux John avait un vif désir de faire briller sa suprématie aux yeux de M. Chester, il se surpassa ce jour-là, et il aiguillonna et échauffa tellement son fils et héritier que, si Joe n'avait pris avec lui-même l'engagement solennel de garder ses mains dans ses poches lorsqu'elles n'étaient pas occupées d'une autre façon, il est impossible de dire ce qu'il en aurait fait peut-être. Mais la plus longue journée a son terme, et M. Chester finit par monter sur son cheval, qui était prêt devant la porte.
Comme le vieux John ne se trouvait pas là en ce moment, Joe, qui, dans le comptoir, méditait sur son triste sort et sur les perfections innombrables de Dolly Varden, courut dehors pour tenir l'étrier à son hôte et l'aider à monter. M. Chester était à peine en selle, et Joe était en train de lui faire un gracieux salut, quand le vieux John, plongeant du porche dans la cour, saisit son fils au collet.
«Pas de cela, monsieur, dit John, pas de cela, monsieur. Il ne faut point rompre votre engagement. Comment osez-vous, monsieur, franchir la porte sans permission? Vous cherchez à vous sauver, n'est-ce pas, monsieur, comme un parjure? Que prétendez-vous, monsieur?
— Lâchez-moi, père, dit Joe d'un air suppliant, lorsqu'il aperçut un sourire sur la figure du visiteur et qu'il observa le plaisir que lui procurait sa mésaventure. C'est trop fort aussi. Qui est- ce qui songe à se sauver?
— Qui est-ce qui songe à se sauver? cria John en le secouant. Eh mais, c'est vous, monsieur. C'est vous: c'est vous, petit polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d'une main et employant l'autre à faire au visiteur un salut d'adieu, c'est vous qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et susciter des différends entre de nobles gentlemen et leurs fils; direz-vous que ce n'est pas vous, hein? Taisez-vous, monsieur.»
Joe ne fit pas d'effort pour répliquer. Sa honte était consommée: la dernière goutte allait faire déborder le vase. Il se dégagea de l'étreinte de son père, lança un regard courroucé à l'hôte qui partait, et retourna dans l'auberge.
«Si ce n'était pour elle, pensa Joe, en se jetant à une table dans la salle commune et laissant tomber sa tête sur ses bras; si ce n'était pour Dolly (car je ne pourrais supporter l'idée qu'elle pût me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous nous séparerions cette nuit.»
Le soir étant alors arrivé, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long Parkes, étaient réunis dans la salle commune, d'où ils avaient été témoins par la fenêtre de toute la scène. M. Willet, les joignant bientôt après, reçut les compliments de ses compagnons avec un grand calme, alluma sa pipe, et s'assit parmi eux.
«Nous verrons, messieurs, dit John après une longue pause qui est le maître ici et qui ne l'est pas. Nous verrons si ce sont les petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les hommes qui doivent mener les petits polissons.
— C'est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations de tête d'un caractère approbatif, vous avez raison. Johnny. Très bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. Brayvo, monsieur.»
John porta lentement ses yeux sur l'approbateur, le regarda longtemps, et finit par faire cette réponse qui consterna l'auditoire d'une manière inexprimable: «Quand je voudrai des encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n'ai pas besoin de vous, j'espère. Ne vous frottez pas à moi, s'il vous plaît.
— Ne prenez point pas mal la chose, Johnny; je n'ai pas eu de mauvaise intention, dit le petit homme pour sa défense.
— Très bien, monsieur, dit John, plus obstiné que de coutume après sa dernière victoire. Ne vous occupez pas de ça, monsieur; je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que vous vous donniez la peine de me soutenir.» Et après cette riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans une sorte d'extase tabachique.
L'entrain de la société se trouvant singulièrement amorti par la conduite embarrassante de leur hôte, on ne dit rien de plus pendant longtemps; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer, en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu'il espérait que Joe dorénavant apprendrait à obéir à son père en toutes choses, ayant vu ce jour-là que M. Willet n'était pas un homme avec lequel on pût badiner; et il ajouta qu'il lui recommandait, poétiquement parlant, de ne pas s'endormir sur le rôti.
«Et vous, je vous recommande en revanche, dit, en levant les yeux, Joe dont la figure était toute rouge, de ne pas m'adresser la parole.
— Taisez-vous, monsieur, cria M. Willet, en se réveillant soudain, et se retournant.
— Je ne me tairai pas, père, cria Joe, en frappant du poing la table, et si fort que les verres et les pots dansèrent; c'est bien assez dur de souffrir de vous pareilles choses; je ne les endurerai plus de tout autre, quel qu'il soit. Ainsi je le répète, monsieur Cobb, ne m'adressez pas la parole.
— Eh mais, qui êtes-vous donc, dit M. Cobb d'un air narquois, pour qu'on ne puisse vous parler, hein, Joe?
À cela Joe ne répondit pas; mais, avec un sombre hochement de tête qui n'était pas du tout de bon augure, il reprit sa position antérieure. Il l'aurait conservée paisiblement jusqu'à la fermeture de l'auberge au bout de la soirée; mais M. Cobb, stimulé par l'étonnement que causait à la société la présomption du jeune homme, riposta en lui décochant quelques brocards; c'était trop: la chair et le sang ne purent supporter cela. En un seul moment s'accumulèrent la vexation et le courroux de bien des années. Joe bondit, renversa la table, tomba sur son ennemi invétéré, le gourma de toute sa force et de toute son adresse, et finit par le lancer avec une rapidité surprenante contre un monceau de crachoirs dans un coin. M. Cobb y plongeant, la tête la première, avec un fracas terrible, resta étendu de tout son long parmi les ruines, abasourdi et sans mouvement. Alors le vainqueur, n'attendant pas que les spectateurs le complimentassent sur son triomphe, se retira dans sa chambre à coucher, et, se considérant comme en état de siège, il entassa contre la porte tous les meubles transportables, en guise de barricade.
«Voilà qui est fait, dit Joe, en s'asseyant sur son bois de lit et essuyant sa figure échauffée. Je savais que j'en viendrais là. Le Maypole et moi, il faut que nous nous séparions. Je suis un vagabond, un coureur, elle me liait pour toujours. Tout est perdu!»
CHAPITRE XXXI.
Réfléchissant sur sa malheureuse destinée, Joe resta assis et écouta longtemps; il s'attendait à chaque instant à entendre l'escalier crier sous leurs pas ou à être salué des sommations de son digne père, exigeant qu'il capitulât sans condition et se rendît tout de suite. Mais ni voix ni pas ne vint jusqu'à lui, et, quoique des échos de portes qu'on fermait, de gens qui allaient et venaient dans les chambres avec précipitation, résonnant de temps en temps à travers les grands corridors et pénétrant au fond de sa solitude reculée, lui fissent comprendre qu'il y avait en bas un bouleversement extraordinaire, aucun son plus rapproché ne troubla le lieu de sa retraite, qui semblait encore plus paisible à cause de ces bruits lointains, et qui était triste et sombre comme la cellule d'un ermite.
Il fit de plus en plus noir. Le gothique ameublement de cette chambre, espèce d'hôpital des invalides pour les meubles de la maison, devint indistinct et fantastique. Les chaises et les tables, qui étaient dans le jour d'aussi honnêtes estropiées que possible, prirent un caractère équivoque et mystérieux, et un vieux lépreux de paravent en cuir terni de l'Inde, avec bordure d'or, qui jadis avait tenu en respect plus d'un courant d'air dangereux et servi de rempart à plus d'une joyeuse figure, le regardait d'un air rébarbatif et spectral, et se tenait de toute sa hauteur dans les coins qu'on lui avait assigné, semblable à quelque maigre fantôme qui attendait qu'on lui adressât des questions. Un portrait en face de la fenêtre, portrait bizarre d'un vieux général aux yeux gris, dans un cadre ovale, semblait cligner de l'oeil et s'assoupir à mesure que le jour baissait; et enfin, quand la dernière des faibles taches lumineuses du jour s'évanouit, il parut fermer les yeux de bon coeur et s'endormir solidement. Il y avait là un tel silence et un tel mystère autour de toute chose, que Joe ne put s'empêcher d'en suivre l'exemple. Il se livra donc au sommeil comme tout le reste et rêva de Dolly, jusqu'à ce que l'horloge de l'église de Chigwell sonna deux heures.
Personne ne vint encore. Les bruits lointains de la maison avaient cessé; au dehors tout était également tranquille, sauf lorsque aboyait par hasard un chien à large gueule, ou lorsque le vent agitait les branches des arbres. Il regarda mélancoliquement, de la fenêtre ouverte, chaque objet bien connu qui gisait endormi à l'obscure lueur de la lune; puis se traînant vers le siège qu'il avait quitté, il pensa à l'algarade de la veille, tant qu'après y avoir pensé longtemps, il lui sembla qu'un mois s'était écoulé depuis cette scène. Tandis qu'il s'assoupissait, méditait, allait à la fenêtre et regardait au dehors, la nuit se passa; le vieux paravent rébarbatif, les chaises et les tables ses contemporaines, commencèrent lentement à se révéler dans leurs formes accoutumées; le général aux yeux gris recommença à cligner de l'oeil, à bâiller, à se réveiller, et enfin, quand il fut réveillé tout à fait, il se montra mal à son aise, transi de froid et l'air hagard, à la triste lumière grisâtre du matin.
Le soleil perçait déjà au-dessus des arbres de la forêt; déjà s'étendaient à travers le brouillard onduleux de brillantes barres d'or, quand Joe jeta de la fenêtre sur le sol un petit paquet avec son fidèle bâton, et se prépara à descendre lui-même.
Ce n'était pas une tâche bien difficile, car il y avait là tout du long tant de saillies et tant de bouts de chevrons, que cela faisait presque un escalier rustique, d'où il ne restait plus à faire qu'un saut de quelques pieds pour être en bas.
Joe se trouva bientôt sur la terre ferme, son bâton à la main, son paquet sur l'épaule, et il leva les yeux pour regarder le vieux Maypole, peut-être pour la dernière fois.
Il ne l'apostropha pas d'un adieu solennel, comme aurait pu le faire un vétéran de rhétorique; il ne le maudit pas non plus, car il n'avait pas dans son coeur le moindre fiel contre quoi que ce fut au monde. Il éprouvait au contraire plus d'affection et de tendresse à son égard qu'il n'en avait jamais éprouvé dans toute sa vie. Il lui dit donc de tout son coeur: «Dieu vous bénisse!» comme souhait d'adieu, se détourna et s'éloigna.
Il se mit en route d'un bon pas. Il était plein de grandes pensées: il voulait être soldat, mourir dans quelque contrée étrangère où il y eût beaucoup de chaleur et beaucoup de sable, et laisser en mourant Dieu sait quelles richesses inouïes de ses parts de prise à Dolly, qui serait fort affectée lorsqu'elle viendrait à le savoir. Rempli de ces visions de jeune homme, quelquefois ardentes, quelquefois mélancoliques, mais qui avaient toujours la jeune fille pour point central, il poussa en avant avec vigueur, jusqu'à ce que le tapage de Londres retentit à ses oreilles, et que l'enseigne du Lion Noir se dressa à ses yeux.
Il n'était alors que huit heures, et le Lion Noir fut très étonné en le voyant entrer les pieds couverts de poussière à cette heure matinale, et sans la jument grise encore, pour lui tenir au moins compagnie. Mais Joe ayant demandé qu'on lui servît à déjeuner le plus tôt possible, et ayant donné, quand le déjeuner eut été placé devant lui, d'incontestables témoignages d'un appétit excellent, le Lion lui fit comme de coutume un accueil hospitalier, et le traita avec ces marques de distinction auxquelles, à titre de pratique régulière et de membre de la franc-maçonnerie du métier, il avait tous les droits du monde.
Ce Lion ou cet aubergiste, car on appelait ainsi l'homme du nom de la bête, pour avoir prescrit à l'artiste qui avait peint son enseigne de mettre tout ce qu'il avait de talent d'invention et d'exécution à faire passer, avec autant d'exactitude que possible, dans les traits du roi des animaux dont elle portait l'effigie, une contrefaçon de sa propre figure, était un gentleman presque égal par la promptitude de son intelligence et la subtilité de son esprit au puissant John lui-même. Mais voici en quoi consistait entre eux la différence: c'est que, tandis que l'extrême sagacité et l'extrême finesse de M. Willet résultaient des efforts d'une nature spontanée, le lion semblait devoir la moitié de ses moyens à la bière, dont il absorbait de si copieuses gorgées que la plupart de ses facultés étaient complètement noyées et entraînées par ce liquide, sauf une seule, la grande faculté du sommeil, qu'il conservait à un degré de perfection surprenant. Le Lion qui craquait au vent au-dessus de la porte de la taverne était donc, à dire la vérité, un lion assoupi, apprivoisé, sans vigueur; et, comme ces représentants sociaux d'une classe sauvage offrent habituellement un caractère conventionnel (étant peints, en général, dans des attitudes impossibles et avec des couleurs qui ne sont pas de ce monde), les plus ignorants et les plus mal informés du voisinage croyaient fréquemment voir en lui le portrait véritable de l'aubergiste en costume officiel pour quelque grande cérémonie funèbre, ou pour un deuil public.
«Quel est donc le gaillard qui fait tant de bruit dans la salle voisine? dit Joe, lorsqu'il eut déjeuné et qu'il se fut levé et brossé.
— Un sergent recruteur, répliqua le Lion.»
Joe tressaillit involontairement. Il rencontrait là tout juste l'objet de ses rêvasseries tout le long du chemin.
«Et je souhaiterais, dit le Lion, qu'il fût bien loin d'ici. Ces gens-là et leur bande font beaucoup de bruit, mais ne consomment guère. Des cris et du tapage, tant qu'on en veut, mais de l'argent, bonsoir. Votre père n'aime pas ces chalands-là, je le sais.»
Peut-être ne les aimait-il guère, en effet, en aucune circonstance: mais peut-être, s'il eût pu savoir ce qui se passait en ce moment dans l'esprit de Joe, les eût-il moins aimés que jamais.
«Il recrute pour un …, pour un beau régiment? dit Joe en donnant un coup d'oeil à un petit miroir rond suspendu dans le comptoir.
— Oui, je crois, répliqua l'hôte; c'est à peu près la même chose, n'importe le régiment pour lequel il recrute. Je me suis laissé dire qu'il n'y a pas grande différence entre un bel homme et un autre, quand ils attrapent une balle dans le ventre.
— Tout le monde n'attrape pas une balle, dit Joe.
— Non, répondit le Lion, pas tout le monde, et ceux-là qui sont tués, en supposant que leur affaire soit bientôt faite, sont les plus heureux dans mon opinion.
— Ah! riposta Joe, vous n'avez donc nul souci de la gloire?
— Souci de quoi? dit le Lion.
— De la gloire.
— Non, répliqua le Lion avec une suprême indifférence. Je n'en ai nul souci. Vous avez raison en cela, monsieur Willet. Quand la gloire viendra ici me demander quelque chose à boire, et me changera une guinée pour le payer, je le lui donnerai pour rien. Voyez-vous, monsieur, je crois qu'une auberge qui veut faire ses affaires fera aussi bien de prendre un lion noir pour enseigne que non pas «les armes de la gloire.»
Ces remarques n'étaient pas du tout encourageantes, Joe sortit du comptoir, s'arrêta à la porte de la salle voisine, et écouta. Le sergent décrivait la vie militaire. On ne faisait que boire, disait-il, excepté qu'il y avait de grands intervalles pour manger et faire l'amour. Une bataille était la plus belle chose du monde, quand votre côté la gagnait, et les Anglais gagnaient toujours.
«Supposons que vous seriez tué, monsieur? dit une voix timide dans un coin.
— Eh bien, monsieur, supposons que vous le seriez, dit le sergent, qu'arrive-t-il alors? Votre pays vous aime, monsieur; S. M. le roi Georges III vous aime; votre mémoire est honorée, révérée, respectée; tout le monde a de la tendresse pour vous, de la reconnaissance pour vous; votre nom est couché tout au long dans un livre au ministère de la guerre. Dieu me damne, gentleman, ne devons-nous pas tous mourir un jour ou l'autre, hein?»
La voix toussa et ne dit plus rien.
Joe entra dans la salle. Une demi-douzaine de gars s'y étaient réunis et groupés; ils écoutaient d'une oreille avide. L'un d'eux, un charretier en blouse, avait l'air d'hésiter encore, quoique disposé à s'enrôler. Le reste, qui n'était nullement disposé à en faire autant, le pressait vivement de prendre ce parti (voilà bien les hommes!), appuyait les arguments du sergent, et ricanait ensemble.
«Il n'y a pas besoin, mes amis, dit le sergent, qui était assis un peu à l'écart, à boire sa liqueur, d'en dire bien long pour des lurons résolus (ici il jeta un regard sur Joe), mais voilà le vrai moment. Je ne veux pas vous enjôler. Le roi n'en est pas réduit là, j'espère. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas du sang de navet, c'est un sang jeune et bouillant. Nous ne prenons point des hommes de pacotille. Il nous faut des gens d'élite. Je ne viens pas vous compter des gausses d'écolier; mais! Dieu me damne, si je vous citais tous les fils de gentlemen qui servent dans notre corps, après quelques peccadilles peut-être ou quelques castilles avec les papas…»
Ici son regard se porta encore sur Joe, et avec tant de bonhomie, que Joe lui fit signe de sortir. Il sortit tout de suite.
«Vous êtes un gentleman, sacrebleu, lui dit-il d'abord en lui donnant une claque sur le dos. Vous êtes un gentleman déguisé, moi aussi; jurons-nous amitié.»
Joe ne fit pas exactement comme cela, mais il lui donna une poignée de main, et le remercia de sa bonne opinion.
«Vous désirez servir? dit son nouvel ami. Vous servirez, vous êtes fait pour le service. Vous êtes né pour être un des nôtres. Que voulez-vous boire?
— Rien pour le moment, répliqua Joe avec un faible sourire. Je ne suis pas encore tout à fait décidé.
— Un garçon plein d'ardeur comme vous, et qui n'est pas décidé! cria le sergent. Tenez! laissez-moi sonner; vous serez décidé dans une demi-minute, j'en suis sûr.
— Vous êtes bien dans l'erreur, répliqua Joe: car, si vous sonnez ici où je suis connu, vous allez faire évaporer en un clin d'oeil ma vocation militaire. Regardez-moi en face. Vous me voyez bien, n'est-ce pas?
— Si je vous vois! répliqua le sergent avec un juron; jamais plus beau garçon ni plus propre à servir son roi et son pays n'a frappé mes… yeux, ajouta-t-il en intercalant une épithète de troupier.
— Je vous remercie, dit Joe, je ne vous ai pas demandé cela pour avoir de vous un compliment, mais je vous remercie tout de même. Ai-je l'air d'un poltron ou d'un menteur?»
Le sergent répondit avec beaucoup de protestations flatteuses qu'il n'en avait pas l'air, et que si son propre père, à lui, sergent, était là soutenant qu'il en avait l'air, il passerait de bon coeur son épée au travers du corps du vieux gentleman et croirait faire un acte méritoire.
Joe lui exprima combien il lui était obligé et continua:
«Vous pouvez vous fier à moi, et compter sur ce que je vous dis. Je crois que je m'enrôlerai ce soir dans votre régiment. Si je ne le fais pas maintenant, c'est que je n'ai pas besoin de prendre avant ce soir un engagement qui ne pourra plus être rétracté. Où vous trouverai-je donc dans la soirée?»
Son ami répliqua avec quelque répugnance, et après beaucoup d'inutiles instances pour régler immédiatement l'affaire, que son quartier général était à la Bûche Tortue, dans Tower-Street, où on le trouverait éveillé jusqu'à minuit, et dormant jusqu'au lendemain à l'heure du déjeuner.
«Et si je vais vous rejoindre (il y a un million à parier contre un que j'irai), quand m'emmènerez-vous de Londres? demanda Joe.
— Demain matin, à huit heures et demie, répliqua le sergent, vous partirez pour l'étranger… pour une contrée où tout est soleil et pillage… le plus beau climat du monde.
— Partir pour l'étranger, dit Joe en donnant une poignée de main, c'est précisément ce que je souhaite. Vous pouvez m'attendre.
— Vous êtes un des lurons qu'il nous faut, cria le sergent, retenait la main de Joe dans l'excès de son enthousiasme. Vous êtes un luron à faire vite votre chemin. Je ne dis pas ça par jalousie ou parce que je voudrais diminuer en rien l'honneur de vos succès; mais, si j'avais été élevé et instruit comme vous, je serais à présent colonel.
— À d'autres, l'ami! dit Joe; je ne suis pas si nigaud que vous croyez. Il y a nécessité quand le diable vous pousse, et le diable qui me pousse, c'est une bourse vide et des contrariétés à la maison. Pour l'instant, adieu.
— Vivent le roi et le pays! cria le sergent en agitant son drapeau.
— Vivent le pain et la viande!» cria Joe en faisant claquer ses doigts. Et c'est ainsi qu'ils se séparèrent.
Il avait très peu d'argent dans sa poche, si peu en vérité que, après avoir payé son déjeuner (car il était trop honnête et peut- être aussi trop fier pour laisser l'écot à la charge de son père), il ne lui restait qu'un penny. Il eut néanmoins le courage de résister à toutes les affectueuses importunités du sergent, qui le conduisit jusqu'à la porte avec beaucoup de protestations d'éternelle amitié et le pria en particulier de lui faire la faveur d'accepter un seul et unique shilling d'avance sur son engagement. Rejetant à la fois ses offres d'espèces et de crédit, Joe s'en alla comme il était venu, avec son bâton et son paquet, déterminé à passer sa journée le mieux qu'il pourrait, et à se rendre chez le serrurier le soir à la brune; car il ne voulait pas après tout partir sans dire un mot d'adieu à la charmante Dolly Varden.
Il sortit de Londres par Islington et poussa jusqu'à Highgate; il s'assit sur bien des pierres, devant bien des portes, mais il n'entendit pas les cloches lui dire de s'en retourner. C'était bon du temps du noble Whittington, la fine fleur des marchands; mais les cloches ont fini par avoir moins de sympathie pour l'humanité. Elles ne sonnent que pour de l'argent et dans des occasions solennelles. Le nombre des émigrants s'est accru; des vaisseaux quittent la Tamise pour de lointaines régions, n'ayant pas d'autre cargaison de la poupe à la proue, et les cloches restent silencieuses, elles ne sonnent plus ni supplications ni regrets; elles sont accoutumées aux départs, et se sont faites aux usages du monde.
Joe acheta un petit pain, et réduisit sa bourse (sauf une différence) à la condition de la célèbre bourse de Fortunatus, laquelle contenait toujours la même somme, quels que fussent les besoins de son possesseur privilégié. Dans nos temps plus réalistes, où les fées sont mortes et enterrées, il y a encore une foule de bourses qui ont la même vertu. Le total qu'elles contiennent s'expriment en arithmétique par un cercle vicieux qu'on peut additionner ou multiplier par sa propre somme sans changer le résultat du problème résultat clair et net s'il en fut jamais: 0 X 0 = 0.
Le soir arriva enfin. Avec le sentiment de désolation d'un homme qui n'avait ni feu ni lieu, et qui était complètement seul dans le monde pour la première fois, il se dirigea vers la maison du serrurier. Il avait différé jusqu'à cette heure, sachant que Mme Varden allait quelquefois seule, ou accompagnée seulement de Miggs, entendre des sermons du soir, et espérant ardemment que ce serait peut-être une de ses soirées de culture morale.
Il se promena deux ou trois fois de long en large devant la maison, de l'autre côté de la rue; et, comme il revenait sur ses pas, il entrevit soudain une jupe qui flottait à la porte. C'était celle de Dolly; à quelle autre pouvait-elle appartenir? il n'y avait que sa robe pour avoir cette tournure. Il s'arma donc de tout son courage, et suivit la jupe dans l'atelier de la Clef d'Or.
Comme il boucha le jour de la porte en entrant, Dolly se retourna pour regarder. «Oh quelle figure! ma foi je ne regrette pas, pensa Joe, d'être tombé sur ce pauvre Tom Cobb. Elle est vingt fois plus belle que jamais. Elle épouserait un lord qu'elle lui ferait honneur.»
Il ne le dit pas, il se contenta de le penser; peut-être était-ce écrit aussi dans ses yeux. Dolly fut joyeuse de le voir; mais, comme elle était si fâchée que son père et sa mère se trouvassent absents, Joe la supplia de ne point s'en tourmenter du tout.
Dolly hésitait à le conduire dans la salle à manger, car il y faisait presque noir; en même temps elle hésitait à causer debout dans la boutique, où il faisait encore clair, et où l'on était vu de tous les passants. Ils étaient arrivés comme ça jusqu'à la petite forge, et Joe tenait la main de Dolly dans la sienne (il n'en avait pas le droit, car Dolly n'avait entendu lui donner qu'une poignée de main), comme s'ils étaient là devant quelque autel mythologique pour se marier, si bien que c'était la position la plus embarrassante du monde.
«Je suis venu, dit Joe, vous dire adieu, vous dire adieu je ne sais pour combien d'années, peut-être pour toujours. Je pars pour l'étranger.»
C'était précisément ce qu'il n'aurait pas dû dire. Il parlait là comme un gentleman maître de sa personne libre d'aller, de venir, de courir le monde selon son bon plaisir, lorsque le galant carrossier avait juré pas plus tard que la veille au soir que Mlle Varden le retenait dans des chaînes adamantines, lorsqu'il avait positivement déclaré en termes exprès qu'elle le faisait mourir à petit feu, et que dans une quinzaine plus ou moins, il s'attendait à faire une fin décente et à laisser son établissement à sa mère.
Dolly dégagea sa main et dit: «Vraiment?» faisant observer, sans reprendre haleine qu'il faisait bien beau ce soir, bref, elle ne trahit pas plus d'émotion que l'enclume même de la forge.
«Je n'ai pu partir, dit Joe, sans venir vous voir. Je n'en avais pas le courage.»
Dolly témoigna qu'elle était bien fâchée qu'il eût pris tant de peine. C'était une si longue course, et il devait avoir tant de choses à faire! Et comment allait M. Willet, ce bon vieux gentleman?
«Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? s'écria Joe.
— Tout! Bonté divine! Et sur quoi donc avait compté ce garçon- là?» Elle fut obligée de prendre son tablier d'une main et de jeter les yeux sur l'ourlet d'un bout à l'autre, pour s'empêcher de lui rire au nez, car ce n'était pas un effet de son trouble ou de sa stupéfaction. Oh! pas du tout.
Joe avait peu d'expérience en affaires d'amour, et il n'avait aucune idée de la manière dont les jeunes demoiselles varient selon les temps. Il s'attendait à retrouver Dolly juste au point où il l'avait laissée lors de ce délicieux voyage nocturne, et il n'était pas plus préparé à un tel changement qu'à voir le soleil et la lune changer de place. Il avait été soutenu toute la journée par l'idée vague qu'elle lui dirait certainement: «Ne partez pas,» ou «Ne nous quittez pas,» ou: «Pourquoi partez-vous?» ou «Pourquoi nous quittez-vous?» ou qu'elle lui donnerait quelque petit encouragement de ce genre; il avait même admis comme possible qu'elle fondît en larmes, qu'elle se précipitât dans ses bras, ou qu'elle tombât en pamoison sans un mot, sans un signe au préalable: mais il avait été si loin de penser à rien qui approchât d'une pareille ligne de conduite, qu'il ne put que la regarder avec un silencieux étonnement.
Dolly cependant en revenait aux coins de son tablier, mesurait les côtes, effaçait les plis, et restait aussi silencieuse que lui- même. Enfin, après une longue pause, Joe lui dit au revoir.
«Au revoir! dit Dolly, avec un sourire aussi agréable que s'il allait dans la rue voisine faire un tour avant de revenir souper, au revoir!
— Voyons, dit Joe, en lui tendant ses deux mains, Dolly, chère Dolly, ne nous séparons pas comme cela. Je vous aime tendrement, de tout mon coeur et de toute mon âme, avec autant de sincérité et de sérieux que jamais homme aima une femme dans ce monde, je le crois. Je suis un pauvre garçon, comme vous savez, plus pauvre à présent que jamais, car j'ai fui de la maison paternelle, ne pouvant souffrir plus longtemps d'être traité de la sorte, et il faut que je fasse mon chemin sans aucune aide. Vous êtes belle, admirée, vous êtes aimée de chacun, vous êtes dans l'aisance et heureuse, puissiez-vous toujours l'être! Le ciel me préserve de compromettre votre bonheur! mais dites-moi un mot de consolation Je n'ai pas le droit de le réclamer de vous, je le sais; mais je vous le demande parce que je vous aime, et que le moindre mot de vous sera pour un moi un trésor que je garderai chèrement pendant toute ma vie. Dolly, ma chère Dolly, n'avez vous rien à me dire?
— Non, rien.»
Dolly était coquette de sa nature, et de plus enfant gâté. Elle n'avait pas du tout envie qu'on vînt la prendre d'assaut de cette manière-là. Le carrossier aurait fondu en larmes, il se serait agenouillé, il se serait fait des reproches, il aurait crispé ses mains, frappé sa poitrine, serré sa cravate à s'étrangler, et fait toute sorte de poésie. Joe n'avait pas besoin d'aller à l'étranger. Il n'avait pas le droit d'en être capable, et, puisqu'il était dans les chaînes adamantines, il ne pouvait plus disposer de lui.
«Je vous ai dit au revoir, dit Dolly, et encore deux fois. Otez tout de suite votre bras, monsieur Joseph, ou j'appelle Miggs.
— Je ne vous ferai pas de reproches répondit Joe, c'est ma faute sans doute J'ai cru quelquefois que vous ne me méprisiez pas mais c'était folie de ma part. Je dois être méprisé de quiconque a vu la vie que j'ai menée, de vous plus que de tous les autres. Que Dieu vous bénisse!»
Il était parti, ma foi l! mais parti pour de bon. Dolly attendit un peu de temps pensant qu'il allait revenir sur ses pas, elle se coula près de la porte, regarda dans la rue, à droite et à gauche, autant que l'obscurité croissante le lui permit rentra dans la boutique, attendit encore un peu plus, monta en fredonnant un air, s'enferma au verrou, laissa tomber sa tête sur son lit, et pleura comme si son coeur eût voulu éclater. Et cependant ces natures-là sont faites de tant de contradictions, que si Joe Willet était revenu ce soir, le lendemain, la semaine suivante, le mois suivant, elle l'aurait traité absolument de la même façon, quitte à pleurer encore après, avec la même douleur.
Elle n'eut pas sitôt quitté la boutique qu'on aurait pu voir surgir de derrière la cheminée de la forge une figure qui était déjà sortie deux ou trois fois de ladite cachette sans être vue, et qui, après s'être assurée qu'il n'y avait personne, fut suivie d'une jambe, d'une épaule, et ainsi graduellement, jusqu'à ce que parut en son entier la forme bien accusée de M. Tappertit, avec un bonnet de papier gris négligemment enfoncé sur un des côtes de sa tête, et les deux poings fièrement plantés sur les hanches.
«Mes oreilles m'ont-elles trompé, dit l'apprenti, ou est-ce que je rêve? Dois-je te remercier, ô Fortune, ou te maudire? lequel des deux?»
Il descendit gravement du lieu élevé qu'il occupait, prit son morceau de miroir, le planta contre la muraille sur le banc habituel, frisa sa tête, et regarda ses jambes avec attention.
«Si ce sont là des rêves, dit Sim en les caressant, je souhaite aux sculpteurs d'en avoir de pareils et de les façonner sur ce moule à leur réveil. Mais non, c'est bien une réalité. Le sommeil ne vous fait pas des membres comme ceux-là. Tremble, Willet, tremble de désespoir. Elle est à moi! Elle est à moi!»
En achevant ces triomphantes paroles, il saisit un marteau et en asséna un coup violent sur une vis qui représentait aux yeux de son imagination la caboche ou la tête de Joseph Willet. Cela fait, il poussa un long éclat de rire dont tressaillit Mlle Miggs même dans sa lointaine cuisine; et plongeant sa tête dans un bol rempli d'eau, il eut recours à l'essuie-mains placé en dedans de la porte du cabinet, et s'en servit à la fois pour étouffer ses sentiments et sécher sa figure.
Joe, inconsolable et abattu, mais plein de courage pourtant, en quittant la maison du serrurier, se dirigea de son mieux vers la Bûche Tortue, et demanda là son ami le sergent. Celui-ci, qui ne s'attendait guère à le voir, le reçut à bras ouverts. Cinq minutes après son arrivée à cette taverne, il était enrôlé parmi les braves défenseurs de son pays natal; et au bout d'une demi-heure on le régalait à souper d'un plat fumant de tripes bouillies aux oignons, préparé, comme le lui assura plus d'une fois son nouvel ami, par l'ordre exprès de Sa très sacrée Majesté le roi. Ce mets lui sembla fort savoureux après son long jeûne; il y fit donc grand honneur, et quand il l'eut accompagné des divers toasts d'un fidèle sujet envers son prince et sa patrie, on le conduisit à une paillasse dans un grenier à foin, au-dessus de l'écurie, et on l'y enferma pour la nuit.
Le lendemain, grâce au soin obligeant de son martial ami, il trouva son chapeau décoré de plusieurs rubans bigarrés qui lui donnaient un air coquet. En compagnie de cet officier, et de trois autres militaires nouvellement enrôlés, si bien enrubannés comme lui, que sous ce nuage flottant on ne pouvait distinguer que trois souliers, une botte, et un habit et demi, il alla vers le bord du fleuve. Là ils furent rejoints par un caporal et quatre héros de plus, dont deux étaient ivres et tapageurs, et les deux autres sobres et repentants, mais ayant chacun, comme Joe, son bâton poudreux et son paquet au bout. La société s'embarqua sur un bateau de passage en destination pour Gravesend, d'où on devait aller pédestrement à Chatham. Le vent les favorisait, et ils eurent bientôt laissé Londres derrière eux; ce n'était plus qu'un brouillard sombre, le fantôme d'un géant dans les airs.
CHAPITRE XXXII.
Un malheur, dit le proverbe, ne vient jamais seul. On ne peut douter en effet que les tribulations ne soient excessivement collectives de leur nature, et qu'elles ne prennent plaisir à voler par bandes, pour aller de là se percher selon leur caprice sur la tête de quelque pauvre diable, jusqu'à ce qu'elles ne lui laissent plus sur le crâne un pouce de libre, sans faire seulement attention à d'autres qui offriraient à la plante de leurs pieds d'aussi bonnes places de repos, mais qu'elles s'obstinent à ne pas voir. Il arriva peut-être qu'une volée de tribulations planant sur Londres, et épiant Joseph Willet sans pouvoir le trouver, fondirent à tout hasard sur le premier jeune homme qui leur tomba sous la main, pour s'y abattre. Quoi qu'il en soit, il est positif que, le jour même du départ de Joe, un essaim de tribulations fit autour des oreilles d'Édouard Chester un tel bourdonnement, un tel tintamarre de ses ailes, qu'il en étourdit cette infortunée victime.
C'était le soir, il était juste huit heures, quand lui et son père, en face du vin et du dessert qu'on venait de placer devant eux, furent laissés seuls pour la première fois de la journée. Ils avaient dîné ensemble, mais une tierce personne avait été présente pendant tout le repas, et, jusqu'au moment où ils s'étaient rencontrés à table, ils ne s'étaient point vus depuis la soirée précédente.
Édouard était réservé et silencieux, M. Chester était plus gai que de coutume; mais ne se souciant pas, à ce qu'il semblait, d'engager la conversation avec quelqu'un d'une humeur si différente, il donnait cours à la légèreté de la sienne en sourires et en regards scintillants, sans faire d'ailleurs aucuns frais pour attirer l'attention de son fils. Ils restèrent ainsi quelque temps, le père étendu sur un sofa avec son air accoutumé de gracieuse négligence, le fils assis en face de lui, les yeux baissés, évidemment préoccupé de pensées et d'ennuis pénibles.
«Mon cher Édouard, dit enfin M. Chester avec un rire des plus attrayants, n'étendez pas votre influence assoupissante jusque sur le carafon. Faites au moins circuler cela, pour empêcher que votre humeur ne reste trop stagnante.»
Édouard s'excusa et lui passa le carafon; puis il retomba dans son état de torpeur.
«Vous avez tort de ne pas remplir votre verre, dit M. Chester en tenant le sien devant la lumière. Le vin pris modérément, sans excès, car cela rend laid, à mille influences agréables. Il donne aux yeux plus de brillant, à la voix plus d'éclat, aux pensées plus de vivacité, à la conversation plus de piquant. Vous devriez en essayer, Ned.
— Ah! père, s'écria son fils, si…
— Mon bon garçon, interrompit précipitamment le père, en mettant son verre sur la table et haussant ses sourcils avec l'expression de physionomie d'un homme qui tressaille d'horreur, au nom du ciel, ne m'appelez pas de ce nom antique et suranné. Ayez quelque égard pour la délicatesse. Suis-je donc déjà tout gris, tout ridé, marché-je sur des béquilles, ai-je perdu mes dents, que vous adoptiez une pareille formule avec moi? Bon Dieu, quelle grossièreté!
— J'allais vous parler du fond de mon coeur, monsieur, répondit Édouard, avec toute la confiance qui devrait exister entre nous; et vous m'arrêtez tout court dès le début.
— Oh! de grâce, Ned, dit M. Chester en levant sa main délicate comme pour implorer son fils, ne vous énoncez pas de cette monstrueuse façon; vous alliez me parler du fond de votre coeur! Ne savez-vous point que le coeur est une partie ingénieuse de notre mécanisme, le centre des vaisseaux sanguins et de toutes les choses de ce genre, qui n'a pas plus de rapports avec vos pensées et vos paroles que n'en ont vos genoux? Comment pouvez-vous être si vulgaire et si absurde? On doit laisser ces allusions anatomiques aux gentlemen de la profession médicale. Elles ne sont réellement pas agréables en société. Vous me surprenez tout à fait, Ned.
— Je sais bien que, selon vous, des coeurs blessés, des coeurs consolés, des coeurs à ménager, ce sont toutes chimères. Je connais vos principes à cet égard, monsieur, et je n'en parlerai plus, répliqua son fils.
— Voici encore, dit M. Chester en buvant son vin à petits traits, que vous êtes dans l'erreur. Je dis nettement, au contraire, que ce ne sont point des chimères, nous savons qu'il y en a. Les coeurs des animaux, des boeufs, des moutons et ainsi de suite, sont mis sur le feu et dévorés à ce qu'on m'a dit, par la basse classe, avec un suprême délice. Des hommes sont quelquefois percés d'un coup de poignard au coeur, frappés d'une balle au coeur, mais ces locutions «du fond du coeur,» ou «jusqu'au coeur,» «coeur chaud et coeur froid,» ou «coeur brisé,» ou «qui est tout coeur,» ou «qui n'a pas de coeur,» peuh! voilà ce que je dis qui n'a pas de sens, Ned.
— Sans doute, monsieur, répliqua son fils, voyant qu'il faisait une pause pour le laisser parler, sans doute.
— Voilà la nièce de Haredale, le dernier objet de vos feux dit M. Chester, comme s'il prenait le premier exemple venu pour éclaircir sa pensée. Sans doute elle était tout coeur dans votre esprit jadis; maintenant elle n'a plus du tout de coeur: pourtant c'est la même personne, Ned, exactement la même!
— C'est une personne qui a changé, monsieur, cria Édouard en rougissant, et changé, je le crains, par des influences odieuses.
— Vous avez reçu là un congé assez froid, n'est-ce pas? Pauvre Ned! je vous disais l'autre soir que cela vous arriverait. Puis-je vous demander le casse noisettes?
— Il faut qu'il y ait eu autour d'elle quelque machination, elle a été trompée de la manière la plus perfide, cria Édouard en se levant de table. Je ne croirai jamais que la connaissance de ma véritable position, dont elle recevait de moi la confidence, ait pu produire ce changement. Je sais qu'elle est assiégée et torturée, mais, quoique notre engagement soit fini et rompu sans ressource, quoique je l'accuse d'avoir manqué de fermeté, de fidélité envers elle-même comme envers moi, je ne crois pas et je ne croirai jamais qu'aucun motif sordide, ni son propre mouvement, sa volonté libre et spontanée, lui aient dicté cette conduite… jamais.
— Vous me faites rougir, répliqua gaiement son père, de la folie de votre naturel ou j'espère… mais il est vrai qu'on ne se connaît jamais soi-même…où j'espère ardemment qu'il n'y a nul reflet du mien. Quant à ce qui regarde cette jeune demoiselle, elle a agi très naturellement et très convenablement, mon cher garçon; elle a fait ce que vous-même vous aviez proposé de faire, à ce que m'apprend Haredale, et ce que je vous avais prédit (il ne fallait pas pour cela grande sagacité) qu'elle ferait indubitablement. Elle vous supposait riche, ou du moins assez riche, et elle découvre que vous êtes pauvre. Le mariage est un contrat civil; les gens se marient pour améliorer leur condition en ce monde et pour y faire figure. C'est une affaire de maison et d'ameublement, de livrées, de domestiques, d'équipage, et ainsi de suite. La demoiselle étant pauvre, et vous aussi, tout est dit. Cela ne vous regarde plus, et vous n'avez rien à voir dans cette cérémonie. Je bois à sa santé, je la respecte et l'honore à cause de son extrême bon sens; elle vous donne là un bon exemple à suivre. Remplissez votre verre, Ned.
— C'est un exemple, répliqua son fils, dont j'espère ne jamais profiter; et, si l'expérience des années grave de pareilles leçons dans…
— N'allez pas dire dans le coeur, interrompit son père.
— Dans des esprits que le monde et son hypocrisie ont gâtés, dit
Édouard avec chaleur, le ciel me préserve de les connaître!
— Allons, monsieur, répondit son père en se levant un peu sur le sofa et regardant droit vers lui, en voilà bien assez sur ce sujet. Rappelez-vous, s'il vous plaît, votre devoir, vos obligations morales, votre affection filiale, et toutes les choses de ce genre auxquelles il est si délicieux et si charmant de réfléchir, ou vous vous en repentirez.
— Je ne me repentirai jamais de conserver le respect de moi-même, monsieur, dit Édouard. Pardonnez-moi si je vous déclare que je ne le sacrifierai pas à votre commandement, que je ne suivrai pas la route que vous voudriez me faire prendre pour me rendre complice de la part secrète que vous avez eue dans cette dernière séparation.»
Le père se leva encore un peu plus, et le regardant comme par un sentiment de curiosité, pour voir s'il parlait sérieusement, il se laissa doucement glisser de nouveau en arrière, et dit de la voix la plus calme, tout en croquant ses noisettes:
«Édouard, mon père eut un fils qui, étant fou comme vous, et comme vous entretenant des sentiments de désobéissance bas et vulgaires, fut déshérité et maudit un matin après déjeuner. La circonstance se représente ce soir à mon esprit avec une précision singulière dans mes souvenirs. Je me rappelle encore que j'étais en train de manger des petits pains au beurre avec de la marmelade. Il mena une misérable vie (le fils, bien entendu), et mourut jeune; ce fut bien heureux sous tous les rapports, car il ne faisait guère honneur à la famille. C'est une triste circonstance, Édouard, quand un père se trouve dans la nécessité de recourir à des mesures si extrêmes.
— Oui, sans doute, répliqua Édouard, et c'en est une fort triste aussi quand un fils, offrant à son père son amour et ses devoirs dans le sens le meilleur et le plus vrai, se trouve repoussé à tout propos, et forcé de désobéir. Cher père, ajouta-t-il d'un air plus sérieux encore, quoique d'un ton plus doux, j'ai souvent réfléchi sur ce qui se passa entre nous lorsque nous discutâmes ce sujet pour la première fois. Souffrez que nous ayons ensemble une explication confidentielle, mais je dis une explication franche et sincère. Écoutez ce que j'ai à vous dire.
— Comme je pressens ce qu'elle serait et que je ne peux manquer de le pressentir, Édouard, répondit froidement son père, je m'y refuse; je ne saurais m'y prêter. Je suis sûr qu'elle me mettrait de mauvaise humeur, ce qui est une situation d'esprit que je ne peux pas endurer. Si vous vous proposez de faire obstacle à mes plans pour votre établissement dans la vie et pour la conservation de cette noblesse de race et de cet orgueil bienséant que notre famille a si longtemps soutenus; en un mot, si vous êtes résolu de suivre la route que vous vous tracez, suivez-la et emportez avec tous ma malédiction. J'en suis très fâché, mais il n'y a réellement pas d'alternative.
— La malédiction peut traverser vos lèvres, dit Édouard, mais ce ne sera qu'un vain souffle. Je ne crois pas qu'un homme ait le pouvoir ici-bas d'en attirer une sur son semblable, et surtout sur son propre enfant, pas plus que de faire tomber, par ses conjurations impies, une goutte d'eau ou un flocon de neige des nuages qui sont au-dessus de nous. Regardez-y à deux fois, monsieur.
— Vous êtes si irréligieux, si irrespectueux, si horriblement profane, répondit son père en se tournant vers lui avec nonchalance et cassant une autre noisette, que je dois positivement vous interrompre ici. Il est tout à fait impossible que notre entretien continue sur ce ton-là. Si vous voulez, bien sonner, le domestique va vous conduire jusqu'à la porte. Ne revenez plus sous ce toit, je vous en prie. Allez, monsieur, puisqu'il ne vous reste aucun sens moral, et allez au diable, c'est ce que je vous souhaite. Bonjour.»
Édouard quitta la chambre sans un mot de plus, sans un regard, et tourna le dos à la maison pour jamais.
Le visage du père rougit et s'échauffa légèrement; mais il n'y eut pas la moindre altération dans ses manières lorsqu'il sonna derechef et dit à son domestique, quand il fut entré:
«Peak, si ce gentleman qui vient de sortir…
— Pardon, monsieur; M. Édouard?
— Y en avait-il donc ici plus d'un, balourd, que vous me faites cette question? Si ce gentleman envoyait prendre sa garde-robe, vous la lui donneriez, vous entendez? S'il se présentait lui-même, n'importe quand, je n'y suis pas. Vous le lui direz comme ça, et vous fermerez la porte.»
Ainsi l'on chuchota bientôt à la ronde que M. Chester était très malheureux d'avoir un fils qui lui causait beaucoup de peine et de chagrin. Les bonnes gens qui l'entendirent et le répétèrent s'émerveillèrent d'autant plus de son égalité d'âme et de sa sérénité. «Quelle aimable nature il faut avoir, disaient-ils, pour montrer tant de calme après tant d'épreuves!» Et, lorsqu'on prononçait le nom d'Édouard, la société secouait la tête et mettait son doigt sur sa lèvre; elle soupirait, elle prenait son air grave; et ceux qui avaient des fils de l'âge de ce jeune homme, dans un accès de pieuse colère et de vertueuse indignation, lui souhaitaient la mort, comme une expiation due à la piété filiale. Et ce n'est pas là ce qui empêcha le monde d'aller son petit train pendant cinq ans dont cette histoire ne parle pas.
CHAPITRE XXXIII.
Un soir d'hiver, dans les premiers mois de l'an de Notre Seigneur mil sept cent quatre-vingts, un vent perçant du nord s'éleva vers la brune, et, quand parut la nuit, le ciel était noir et affreux. Une violente tempête de grésil aigu, épais et froid comme la glace, balaya les rues humides et retentit sur les fenêtres tremblantes. Les enseignes, secouées sans pitié dans leurs cadres gémissants tombèrent avec fracas sur le pavé, de vieilles cheminées branlantes vacillèrent et chancelèrent, comme un homme ivre, sous l'ouragan; en plus d'un clocher se balança cette nuit comme s'il y avait un tremblement de terre.
Ce n'était pas, pour ceux qui pouvaient se procurer chez eux du feu et de la chandelle, le moment de braver la furie de la tempête. Dans les meilleurs cafés, les habitués, réunis autour du feu, oubliaient la politique et se disaient les uns aux autres, avec une secrète joie que le vent devenait plus terrible de minute en minute. Chaque humble taverne du bord de l'eau avait autour du foyer son groupe d'incultes personnages qui parlaient de vaisseaux sombrant en mer et d'équipages perdus, rapportaient mainte histoire de naufrage et d'hommes noyés, faisaient des voeux pour que quelques matelots de leur connaissance sortissent de là sains et saufs, et secouaient leur tête en signe de doute. Dans les maisons particulières, les enfants, en peloton près de la flamme de l'âtre, écoutaient les contes de fantômes et de lutins, de grandes figures vêtues de blanc qui venaient se tenir debout dans la ruelle du lit, de gens qui, étant allés dormir dans de vieilles églises et ayant échappé à la ronde du sacristain, s'étaient trouvés là tout seuls au fort de la nuit. Les pauvres petits frissonnaient en pensant aux chambres ténébreuses de l'étage supérieur, et cependant ils aimaient à entendre aussi le vent gémir, et ils espéraient bien qu'il allait continuer de souffler bravement. De temps en temps ces bienheureux causeurs à l'abri s'arrêtaient pour écouter; ou bien l'un d'eux, levant le doigt, criait: «Chut!» Et alors, au-dessus du ronflement du vent dans la cheminée, du clapotage de l'eau fouettée contre les vitres, on entendait un bruit lamentable, impétueux, qui secouait les murs comme d'une main de géant; puis un rauque mugissement, comme si la mer eût monté; puis un tourbillon si tumultueux, que l'air semblait en délire; puis, avec un hurlement prolongé, les vagues de vent passaient rapidement et laissaient l'intervalle d'un instant de repos.
Ce soir-là, bien qu'il n'y eût personne au dehors pour la voir, il y avait grande illumination au Maypole. Comme cela faisait bien sur le vieux rideau rouge de la fenêtre… d'un beau rouge vif écarlate, qui mêlait dans un riche courant de splendeur le feu et la chandelle, les plats, les verres et les convives, et qui brillait comme un oeil jovial sur le morne désert du dehors! Au dedans, quel tapis comparable à son sable craquant sous le pied? Quelle musique aussi gaie que ses bûches pétillantes? Quel parfum aussi suave que la friande vapeur de sa cuisine? Quelle température aussi féconde que sa puissante chaleur? Parlez-moi de la vieille maison solide comme le roc! Que le vent irrité s'acharne tant qu'il voudra à rugir autour de son toit robuste; qu'il s'essouffle, si cela lui plaît, dans sa lutte avec les larges cheminées, ça ne les empêchera pas de vomir de leurs gosiers hospitaliers de grands nuages de fumée, et de les lui jeter par défi à la face. Laissez-le s'épuiser à battre et secouer bruyamment les fenêtres. Plus il se montre jaloux d'éteindre ce joyeux éclat qui l'offusque, et plus vous verrez la lueur briller et pétiller, animée par la lutte.
Et que dire aussi des profusions, des opulentes prodigalités de cette splendide taverne? Ce n'était pas assez qu'un seul feu rugît et étincelât dans son spacieux foyer; sur les carreaux qui le pavaient tout autour, cinq cents feux brûlaient en scintillant avec une égale clarté. Ce n'était pas assez qu'un seul rideau rouge repoussât au dehors la nuit farouche, et versât sa joyeuse influence sur la salle commune. Dans chaque couvercle de casserole, dans chaque chandelier, dans chaque vase de cuivre, jaune ou rouge, ou d'étain, suspendu aux murailles, il y avait d'innombrables rideaux rouges, qui brillaient d'un éclat soudain à chaque mouvement de la flamme, et offraient, n'importe où l'oeil s'égarât, des perspectives sans borne de cette riche couleur. La vieille boiserie en chêne, les poutres, les chaises, les sièges, la reflétaient dans une faible lueur d'un ton foncé. Il y avait des feux et des rideaux rouges jusque dans les yeux des buveurs, dans leurs boutons, dans leur liqueur, dans les pipes qu'ils fumaient.
M. Willet était assis à l'endroit qui avait été sa place accoutumée cinq ans auparavant, ses yeux fixes sur l'éternel chaudron. Il était assis là depuis que l'horloge avait sonné huit heures, il ne donnait pas d'autres signes de vie que de respirer avec un ronflement sonore et continuel (quoiqu'il fût très éveillé), de porter de temps en temps son verre à ses lèvres, de faire tomber les cendres de sa pipe et de la bourrer de nouveau Il était maintenant dix heures et demie. M. Cobb et le long Phil Parkes étaient ses compagnons, comme jadis, et, pendant deux mortelles heures et demie, personne de la société n'avait prononcé un mot.
À force de s'asseoir ensemble à la même place et dans les mêmes positions relatives, à force de faire exactement la même chose durant un grand nombre d'années, serait-il vrai que les gens finissent par acquérir un sixième sens, ou, à son défaut, la faculté occulte de s'influencer les uns les autres qui en tient lieu? c'est une question que je laisse à la philosophie le soin de résoudre. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux John Willet, M. Parkes et M. Cobb, étaient tous trois fermement convaincus qu'ils formaient un trio de jolis lurons, qu'ils étaient plutôt des esprits d'élite qu'autrement. Il est encore certain qu'ils se regardaient les uns les autres de temps en temps, comme s'il y avait entre eux un perpétuel échange d'idées, qu'aucun d'eux ne considérait nullement ni lui ni son voisin comme silencieux, et que chacun d'eux, quand il rencontrait le regard d'un autre, faisait un signe de tête affirmatif, comme pour lui dire: «Ce que vous venez de dire là est parfait, monsieur, on ne pouvait pas mieux s'exprimer, et je suis tout à fait de votre avis.»
La salle était si chaude, le tabac si délicieux, le feu si caressant, que M. Willet commença par degrés à s'assoupir, mais comme il avait supérieurement acquis, par suite d'une longue habitude, l'art de fumer dans son sommeil, et comme sa respiration était presque la même, qu'il fût éveillé ou endormi, sauf que dans ce dernier cas il éprouvait quelquefois une petite difficulté du genre de celle qu'un charpentier rencontre lorsque son rabot ou sa plane trouve un noeud sur son chemin, aucun de ses camarades ne s'était aperçu de la chose, jusqu'à ce qu'il rencontra un de ces obstacles et fut obligé de s'y reprendre.
«Voilà Johnny parti, chuchota M. Parkes.
— Il ronfle comme un sabot,» dit M. Cobb.
Ils n'en dirent pas davantage jusqu'à ce que M. Willet arriva à un autre noeud, un noeud d'une dureté surprenante, qui promettait de le jeter dans des convulsions, mais que, par un effort tout à fait surhumain, il surmonta enfin sans se réveiller.
«Il a le sommeil terriblement dur,» dit M. Cobb.
M. Parkes, qui était peut-être lui-même un dormeur de première force, répliqua avec quelque dédain: «Ah bien oui, joliment!» et dirigea ses yeux vers une affiche collée sur le manteau de la cheminée. Le haut de cette affiche avait pour décoration une gravure sur bois, laquelle représentait un jeune garçon d'un âge tendre, fuyant d'un pied leste et portant un paquet au bout d'un bâton, et, pour aider à l'intelligence des spectateurs, un poteau avec une main et une borne milliaire, à côté du fugitif. M. Cobb tourna également ses yeux dans la même direction, et examina le placard comme si c'était la première fois qu'il l'eût vu. Or ce placard était un document que M. Willet lui-même avait dicté lors de la disparition de son fils Joseph; il y informait la grande noblesse, la petite noblesse et le public en général, des circonstances dans lesquelles son fils avait quitté la maison; il dépeignait son costume et son extérieur; et il offrait une récompense de cinq livres sterling à la personne ou aux personnes qui emballeraient le fugitif et le renverraient sain et sauf au Maypole à Chigwell, ou qui le logeraient dans quelqu'une des prisons de Sa Majesté jusqu'à ce que son père eût le temps de venir le réclamer. Dans cet avertissement, M. Willet avait, d'une manière obstinée, en dépit des avis et des prières de ses amis, persisté à dépeindre son fils comme «un petit garçon,» bien plus, dans son signalement, il lui donnait dix-huit pouces ou deux pieds de moins que sa taille réelle Cette double inexactitude suffisait pour expliquer peut-être l'unique résultat que l'affiche avait produit, c'est-à-dire la transmission à Chigwell, en différentes fois et avec des frais considérables, de quelque quarante-cinq vagabonds, dont l'âge variait de six à douze ans.
M. Cobb et M. Parkes regardaient donc d'un air mystérieux cette composition, puis ils se regardaient l'un l'autre, puis ils regardaient le vieux John. Depuis le temps qu'il l'avait collée de ses propres mains, M. Willet n'avait jamais, soit par un mot, soit par un signe, fait allusion à ce sujet, ni encouragé quelque autre à le faire. Personne n'avait la moindre idée de ses pensées et de ses opinions à cet égard, s'il s'en souvenait ou s'il l'avait oublié, s'il avait ou non dans l'esprit qu'un semblable événement eût jamais eu lieu. Aussi, même tandis qu'il dormait, personne ne se hasardait à y faire allusion en sa présence, et voilà ce qui faisait que ses amis de coeur étaient silencieux en ce moment.
M. Willet en était venu cependant à une telle complication de noeuds, qu'évidemment de deux choses l'une, il allait se réveiller ou mourir. Il opta pour la première alternative, et ouvrit les yeux.
«S'il n'arrive pas d'ici à cinq minutes, dit John, je ferai servir le souper sans lui.»
L'antécédent de ce pronom avait été mentionné pour la dernière fois à huit heures. MM. Parkes et Cobb, accoutumés à ce style de conversation intermittente, répliquèrent sans difficulté qu'assurément Salomon était fort en retard, et qu'ils s'étonnaient de ce qui pouvait le retenir.
«Il n'a pas été emporté par le vent, je suppose? dit Parkes, quoique le vent soit assez fort pour enlever un homme de sa taille, et sans se gêner encore. Tenez! entendez-vous? on dirait de la grosse artillerie. Il y aura bien du fracas ce soir dans la forêt, et plus d'une branche brisée à ramasser par terre demain matin.
— Il ne brisera toujours pas grand chose au Maypole, je vous en réponds, monsieur, répliqua le vieux John. Il n'a qu'à essayer. Je lui en donne la permission. Qu'est-ce que c'est que ça?
— Le vent, cria Parkes. Il hurle comme un chrétien, il n'a fait que ça toute la soirée.
— Avez-vous jamais, monsieur, demanda John, après une minute de contemplation, entendu le vent dire: «Maypole?»
— Eh mais, qui donc l'a jamais entendu? dit Parkes.
— Ni: «Ohé!» peut-être? ajouta John.
— Non, pas davantage.
— Très bien, monsieur, dit M. Willet sans la plus légère émotion. En ce cas, si c'était le vent, comme vous dites, que j'entendais tout à l'heure, et pour peu que vous veuillez vous donner la peine d'écouter un moment sans parler, vous allez voir comme il dit ces deux mots-là d'une manière très distincte.»
M. Willet avait raison. Après avoir écouté quelques instants, ils purent entendre distinctement, par-dessus le tumulte rugissant du dehors, ce cri répété; et cela d'une façon perçante et avec une énergie dénotant qu'il venait d'une personne en proie à une grande douleur ou à une grande terreur. Ils se regardèrent les uns les autres, pâlirent et retinrent leur haleine. Pas un ne bougea.
Ce fut dans cette conjoncture que M. Willet déploya quelque chose de la vigueur d'esprit et de la plénitude de ressources mentales qui lui attiraient l'admiration de tous ses amis et voisins. Après avoir regardé MM. Parkes et Cobb quelque temps en silence, il appliqua ses deux mains à ses joues, et poussa un rugissement qui fit danser les verres et résonner les chevrons; un beuglement longtemps soutenu, discordant, qui, roulant avec le vent et faisant tressaillir chaque écho, rendit cette bruyante nuit cent fois plus tumultueuse; un braiment profond, éclatant, formidable, qui retentit comme un gong humain. Puis, ayant toutes les veines de sa tête et de sa figure enflées par ce grand effort, et la pourpre la plus vive répandue sur son teint, il s'avança plus près du feu, et y tournant le dos, il dit avec dignité:
«Si ça peut réconforter quelqu'un, qu'il en profite; si c'est inutile, j'en suis fâché pour lui. S'il plaît à l'un de vous deux de sortir et d'aller voir ce qui en est, vous le pouvez, messieurs. Je ne suis pas curieux pour ma part.»
Tandis qu'il parlait, le cri se rapprocha, se rapprocha, un bruit de pas se fit entendre sous la fenêtre, le loquet de la porte fut levé, elle s'ouvrit; on la referma violemment, et Salomon Daisy, avec sa lanterne allumée à la main et ses habits en désordre et ruisselants de pluie, se précipita dans la salle.
Il serait difficile d'imaginer une peinture plus exacte de la terreur que celle que présentait le petit bonhomme. Sa transpiration formait des perles sur sa figure, ses genoux claquaient l'un contre l'autre, chacun de ses membres tremblait, il avait perdu tout pouvoir d'articuler des mots; il était là debout, haletant, fixant sur eux des regards si livides, si plombés, qu'ils furent infectés de son effroi, bien qu'ils en ignorassent la cause, et que, reflétant son visage terrifié, frappé d'horreur, ils reculèrent ébahis, sans se risquer à lui faire la moindre question. Enfin le vieux John Willet, dans un accès de délire momentané, se jeta sur sa cravate, et, le saisissant par cette partie de son costume, le secoua de çà et de là, si bien que ses dents lui en claquaient dans la tête.
«Dites-nous tout de suite ce que vous avez, monsieur, cria John, ou je vous tue. Dites-nous ce que vous avez, ou je vous plonge à l'instant la tête dans le chaudron. Comment osez-vous prendre cet air-là? Y a-t-il quelqu'un qui vous poursuive? Dites quelque chose, ou je vous extermine, oui, je vous extermine.»
M. Willet, dans sa frénésie, fut si près de tenir sa parole à la lettre, car Salomon Daisy commençait déjà à rouler ses yeux d'une manière alarmante, et certains sons rauques, semblables à ceux d'un homme qui suffoque, sortaient déjà de sa gorge, que les deux spectateurs, qui avaient un peu recouvré leurs sens, lui arrachèrent de force sa victime, et placèrent le petit sacristain de Chigwell sur une chaise. Celui-ci, jetant un regard d'épouvanté autour de la salle, les supplia d'une voix faible de lui donner quelque chose à boire; et surtout de fermer à clef la porte de la maison, et de mettre les barres aux volets, sans perdre un moment. La dernière requête n'était pas propre à rassurer ses auditeurs, ni à les remplir des sensations les plus réconfortantes. Ils firent néanmoins ce qu'il demandait, avec toute la célérité possible; et, après lui avoir servi une rasade de grog presque bouillant, ils attendirent le récit de ce qu'il pouvait avoir à leur apprendre.
«Ô Johnny, dit Salomon en le secouant par la main. Ô Parkes! Ô Tommy Cobb! pourquoi ai-je quitté l'auberge ce soir? le dix-neuf mars! le jour le plus terrible de l'année, le dix-neuf mars!»
Ils se rapprochèrent tous du feu. Parkes, qui était le plus près de la porte, tressaillit et regarda par-dessus son épaule. M. Willet, avec une grande indignation, demanda ce que diable il voulait dire par là; puis il dit: «Dieu me pardonne!» lança un coup d'oeil de mépris par-dessus son épaule, et se rapprocha de l'âtre tant soit peu.
«Lorsque je vous laissai ici ce soir, dit Salomon Daisy, je ne songeais guère au quantième. Je n'étais jamais allé seul dans l'église après la brune, à pareil jour, depuis vingt-sept ans: car j'ai entendu dire que, comme nous fêtons nos anniversaires de naissance durant notre vie, les fantômes des morts qui sont mal à leur aise dans leurs tombeaux, fêtent l'anniversaire de leur décès… Comme le vent rugit!»
Personne ne dit mot. Tous les yeux étaient fixés sur Salomon.
«J'aurais dû reconnaître la date, ainsi que ce temps exécrable. Il n'y a pas dans tout le cours de l'année une nuit pareille à cette nuit, il n'y en a pas. Jamais je ne dors tranquille dans mon lit le dix-neuf mars.
— Continuez, dit Tom Cobb à voix basse; ni moi non plus.»
Salomon Daisy porta son verre à ses lèvres; il le remit sur le carreau d'une main si tremblante que la cuiller tinta dans le verre comme une clochette, et il continua ainsi:
«Ne vous disais-je pas bien que nous étions ramenés à ce sujet de quelque étrange façon, à chaque anniversaire du dix-neuf mars? Supposez-vous que ce soit par un simple hasard que j'avais oublié de remonter l'horloge de l'église? Jamais je ne l'oublie d'ordinaire, bien que cette sotte machine ait besoin d'être remontée chaque jour. Pourquoi ma mémoire serait-elle plus en défaut ce jour-là que tous les autres?
«J'y allai au sortir d'ici, avec autant de hâte que possible: mais j'avais à passer d'abord à la maison pour prendre les clefs; et, le vent et la pluie faisant rage contre moi tout le long de la route, c'était tout ce que je pouvais faire que de me tenir sur mes jambes. Enfin j'arrive, j'ouvre la porte et j'entre. Je n'avais pas rencontré une âme tout le long de la route, jugez si c'était rassurant. Pas un de vous n'avait voulu me tenir compagnie, et, si vous aviez pu vous douter de ce qui allait advenir, vous aviez bien raison.
«Le vent était si violent, que c'est tout au plus si je pus fermer la porte de l'église en appuyant de tout mon poids; et malgré ça, elle s'ouvrit toute grande deux fois avec une telle force, que chacun de vous aurait juré, en voyant la résistance qu'elle opposait à mes efforts, que quelqu'un poussait de l'autre côté. Je finis cependant par tourner la clef, j'entrai dans le beffroi, et je remontai l'horloge: il était temps, elle était presque au bout de son rouleau, et elle allait s'arrêter dans une demi-heure.
«Lorsque je pris ma lanterne pour quitter l'église, voilà que je me sens l'esprit frappé de l'idée que c'était le dix-neuf mars, mais frappé, là, comme d'un coup qu'une main robuste m'eût porté pour mieux me le faire entrer dans la tête; au même moment, j'entendis une voix hors de la tour… une voix qui s'élevait d'entre les tombeaux.»
Ici le vieux John interrompit précipitamment l'orateur, et pria M. Parkes, qui était assis en face de lui et regardait fixement par-dessus sa tête, s'il voyait quelque chose, d'avoir la bonté de le lui dire. M. Parkes s'excusa en déclarant qu'il ne voyait rien, que c'était seulement pour écouter. M. Willet riposta avec colère que sa façon d'écouter avec une pareille expression de physionomie n'était pas agréable, et que, s'il ne pouvait point regarder comme tout le monde, il ferait mieux de se couvrir la tête avec son mouchoir. M. Parkes, avec une grande soumission, promit de ne pas y manquer à sa première sommation, et John Willet, se tournant vers Salomon, le pria de continuer. Après avoir attendu qu'une violente bourrasque de vent et de pluie, qui semblait ébranler même cette solide maison jusqu'en ses fondements, fût passée, le petit homme obéit à sa requête.