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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 38: CHAPITRE XXXVI.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

«Et n'allez pas me dire que c'était un effet de mon imagination, ni que je pris un bruit pour un autre! J'entendis le vent siffler à travers les arceaux de l'église. J'entendis le clocher crier en résistant. J'entendis la pluie qui venait battre contre les murs. Je sentis les cloches en branle. Je vis les cordes aller en haut et en bas. Et j'entendis cette voix.

— Que dit-elle? demanda Tom Cobb.

— Ma foi! je ne sais quoi; je ne sais pas même si c'étaient des paroles. Elle proféra une espèce de cri, comme chacun de nous en pousserait un, si quelque vision terrible le poursuivait en rêve ou venait l'assaillir à l'improviste; et puis ça s'évanouit dans l'air, ça sembla passer tout autour de l'église.

— Je ne vois pas que ce soit grand'chose, dit John en reprenant longuement haleine, et regardant autour de lui comme un homme qui se sent soulagé.

— Peut-être que non, répliqua son ami; mais ce n'est pas tout.

— Qu'est-ce que vous allez encore nous conter, monsieur? demanda John, en s'arrêtant au beau moment où il s'essuyait le front avec son tablier; qu'est-ce que vous allez encore nous chanter?

— Ce que j'ai vu!

— Vu! répétèrent-ils tous les trois en se penchant vers lui.

— Quand j'ouvris la porte de l'église pour sortir, dit le petit homme avec une expression de physionomie qui témoignait amplement de la sincérité de sa conviction, quand j'ouvris la porte de l'église pour sortir, ce que je fis brusquement, parce qu'il me fallait la refermer avant qu'un autre coup de vent vînt m'en empêcher, alors je me croisai, si près qu'en étendant mes doigts je l'aurais touché, avec quelque chose qui ressemblait à un homme. C'était nu-tête au milieu de l'ouragan! Ça tourna sa figure sans s'arrêter, et ça fixa ses yeux sur les miens! C'était un fantôme!… un esprit!…

— De qui?» crièrent-ils tous les trois en même temps.

Dans l'excès de son émotion, car il tomba en arrière tout tremblant sur sa chaise, et agita sa main comme s'il les conjurait de ne pas l'interroger davantage, sa réponse fut perdue pour tous, excepté pour le vieux John Willet, qui se trouvait assis près du sacristain.

«Qui donc? crièrent Parkes et Tom Cobb, en regardant avec ardeur
Salomon Daisy et M. Willet tour à tour. Qui donc était-ce?…

— Messieurs, dit M. Willet après une longue pause, vous n'avez pas besoin de le demander. L'image d'un homme assassiné! C'est le dix-neuf mars!»

Un profond silence s'ensuivit.

«Si vous voulez m'en croire, dit John, nous ferons bien, tous tant que nous sommes, de tenir ça secret. De pareilles histoires ne seraient pas fort goûtées à la Garenne. Gardons ça pour nous, quant à présent, ou nous pourrions nous attirer quelque désagrément, et Salomon pourrait perdre sa place. Que la chose soit réellement comme il le dit ou qu'elle ne le soit pas, peu importe. Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, personne ne voudra le croire. Quant aux probabilités, je ne pense pas, pour ma part, dit M. Willet, en regardant les coins de la salle d'une manière qui dénotait que, comme quelques autres philosophes, il n'était pas parfaitement rassuré sur sa théorie, qu'un fantôme qui aurait été un homme sensé pendant sa vie, irait se promener par un pareil temps, ce que je sais seulement, c'est que ce n'est pas moi qui m'en aviserais à sa place.»

Mais cette doctrine hérétique rencontra une forte opposition chez les trois autres camarades, qui citèrent un grand nombre de précédents pour montrer que le mauvais temps était précisément le temps propice aux apparitions de ce genre, et M. Parkes (qui avait eu un fantôme dans sa famille, du côte maternel) argumenta sur le sujet avec tant d'esprit et une telle vigueur de raisonnement, que John aurait été obligé de se rétracter piteusement, si l'on n'avait pas apporté à point le souper, auquel ils s'appliquèrent avec un appétit effrayant. Salomon Daisy lui-même, grâce aux influences exhilarantes du feu, des lumières, de l'eau-de-vie et de la bonne compagnie, recouvra ses sens au point de manier son couteau et sa fourchette d'une façon qui lui fit beaucoup d'honneur, et de déployer pour boire comme pour manger une capacité si remarquable, qu'elle dissipa toutes les craintes qu'on aurait pu concevoir pour lui de la peur qu'il avait eue.

Le souper terminé, ils se rassemblèrent encore autour du feu, et, conformément à l'usage en de telles circonstances, ils mirent en avant toutes sortes de questions majeures qui ne faisaient qu'ajouter à l'horreur de cette histoire merveilleuse. Mais Salomon Daisy, nonobstant ces tentations de l'incrédulité se montra si ferme dans sa foi, et répéta si souvent son récit avec de si légères variantes et avec de si solennelles protestations de la vérité de ce qu'il avait vu de ses yeux, que ses auditeurs furent à bon droit plus étonnés encore que la première fois. Comme il adopta les vues de John Willet relativement à la prudence qu'il y aurait à ne pas ébruiter cette histoire au dehors, à moins que le fantôme ne lui apparût derechef, auquel cas il serait nécessaire de demander immédiatement conseil à M. le curé, résolution solennelle fut prise de garder le silence et de se tenir tranquille. Et, comme la plupart des hommes ne sont pas fâchés d'avoir un secret à dire qui puisse rehausser leur importance, ils arrivèrent à cette conclusion avec une parfaite unanimité.

Cependant il s'était fait tard; l'heure habituelle de leur séparation était passée depuis longtemps; les compères se dirent adieu pour aller se coucher. Salomon Daisy, avec une chandelle neuve dans sa lanterne, regagna son logis sous l'escorte du long Phil Parkes et de M. Cobb, qui étaient un peu moins émus que lui. M. Willet, après les avoir conduits à la porte, retourna recueillir ses pensées avec l'assistance du chaudron, tout en écoutant la tempête de vent et de pluie, qui n'avait rien rabattu de sa rage et de sa furie.

CHAPITRE XXXIV.

Il n'y avait pas plus de vingt minutes que le vieux John considérait le chaudron, quand il concentra ses idées sur un point unique, en leur donnant pour objet l'histoire de Salomon Daisy. Plus il y pensa, plus il devint pénétré du sentiment de sa propre sagesse et du désir de faire partager à M. Haredale le même sentiment. À la fin, résolu à jouer en cette affaire un rôle principal, un rôle de la plus haute importance; voulant d'ailleurs devancer Salomon et ses deux amis, qui ne manqueraient pas d'aller ébruiter l'aventure, considérablement augmentée, en la confiant au moins à une vingtaine de gens discrets comme eux, et très vraisemblablement à M. Haredale lui-même, le lendemain, à l'heure de son déjeuner; il se détermina à se rendre à la Garenne, avant d'aller au lit.

«C'est mon propriétaire, pensa John, tandis que prenant une chandelle, et la fixant dans un coin hors de l'atteinte du vent, il ouvrait, sur le derrière de la maison, une fenêtre qui regardait les écuries. Nous n'avons pas eu durant ces dernières années d'aussi fréquentes relations que celles dont nous eûmes jadis l'habitude. Des changements vont avoir lieu dans la famille. Il est à désirer que je sois avec eux, au point de vue de ma dignité, aussi bien que possible. Les chuchotements qu'on fera ici de cette histoire le mettront en colère. Il est bon d'être sur un pied de confiance avec un gentleman de son caractère, et de se mettre bien dans son esprit. Holà, ho! Hugh! Hugh! Holà, ho!»

Quand il eut répété ce cri une douzaine de fois, et réveillé en sursaut tous ses pigeons, une porte s'ouvrit dans l'un des vieux bâtiments en ruine, et une voix rude demanda ce qu'il y avait de nouveau, pour qu'on ne pût pas seulement dormir tranquille pendant la nuit.

«Quoi! Ne dormez-vous pas assez, chien hargneux, pour qu'on puisse vous réveiller une fois par hasard? dit John.

— Non, répliqua la voix, tandis que l'orateur bâillait et se secouait. Je ne dors pas la moitié de ce qu'il me faudrait de sommeil.

— Je ne sais pas comment vous pouvez dormir lorsque le vent beugle et rugit autour de vous, et fait voler les tuiles comme un paquet de cartes, dit John; mais peu importe. Enveloppez-vous d'une chose quelconque, et venez ici, car il vous faut aller à la Garenne avec moi. Et tâchez d'être plus vif que ça.»

Hugh, après avoir beaucoup grogné et marmotté, rentra dans sa bauge et reparut bientôt, apportant une lanterne et un gourdin, et enveloppé de la tête aux pieds d'une vieille et sale couverture de cheval rabattue sur sa figure. M. Willet reçut ce personnage à la porte de derrière, et l'introduisit dans la salle, tandis qu'il s'enveloppait lui-même d'une foule de pardessus et de capes, et qu'il liait et nouait tellement sa figure avec des châles et des foulards, que sa respiration était un mystère.

«Vous n'emmènerez pas un homme dehors à près de minuit par un temps pareil, sans lui mettre un peu de coeur au ventre, n'est-ce pas, maître? dit Hugh.

— Si fait, monsieur, répliqua John; je lui mettrai du coeur au ventre (comme vous appelez ça), lorsqu'il m'aura ramené sain et sauf à la maison, et qu'il y aura moins de danger pour la solidité de ses jambes, à lui verser à boire. Ainsi, levez la lumière, s'il vous plaît, et allez un pas ou deux en avant, pour me montrer le chemin.»

Hugh obéit d'assez mauvaise grâce, et en jetant sur les bouteilles un regard d'impatient désir. Le vieux John, après avoir strictement enjoint à sa cuisinière de tenir la porte fermée à clef en son absence, et de n'ouvrir qu'à lui sous peine de renvoi, suivit Hugh, dehors dans le tumulte de l'air et l'obscurité du ciel.

Le chemin était si détrempé et si affreux, la nuit était si noire, que, si M. Willet eût été son propre pilote, il se fût jeté dans un profond abreuvoir à quelques centaines de pas de sa maison, et aurait certainement terminé sa carrière dans cette ignoble sphère d'activité. Mais Hugh, qui avait la vue perçante qu'un faucon, et qui, en outre de ce don naturel, était capable de trouver son chemin, les yeux bandés, dans n'importe quelle direction, à une distance de douze milles, traîna le vieux John à la remorque, se montrant tout à fait sourd à ses remontrances, et se dirigea d'après ses idées personnelles, sans consulter le moins du monde, sans écouter seulement celles de son maître. Tous deux tinrent ainsi tête au vent le mieux possible; Hugh écrasant sous ses pieds lourds l'herbe trempée, et marchant comme à l'ordinaire d'un air sauvage et fanfaron; John Willet le suivant à une longueur de bras, choisissant où poser ses pieds, et regardant autour de lui s'il n'y avait pas des fossés ou des fondrières, ou s'il ne s'y trouvait pas des revenants égarés qui cherchaient leur chemin, témoignant enfin autant d'effroi et d'inquiétude que sa figure immuable pouvait en exprimer.

Ils finirent par être sur la grande avenue sablée devant la Garenne. Le bâtiment était profondément sombre; il n'y avait personne qui remuât près de là qu'eux-mêmes. Toutefois, de la chambre solitaire d'une tourelle s'échappait un rayon de lumière. Ce fut vers ce point lumineux, le seul qui égayât cette scène froide, triste et silencieuse, que M. Willet ordonna à son pilote de le conduire.

«La vieille chambre, dit John en levant un regard timide, l'appartement même de M. Reuben, Dieu nous assiste! Je m'étonne que son frère aime à s'y tenir, à une heure si avancée de la nuit, et de cette nuit surtout.

— Eh mais, pourquoi se tiendrait-il ailleurs? demanda Hugh en plaçant la lanterne contre sa poitrine pour l'abriter du vent, tandis qu'il mouchait la chandelle avec ses doigts. Est-ce qu'elle n'est pas bien gentille, cette petite chambre?

— Gentille! dit John d'un air indigné. En vérité, monsieur, vous avez une confortable idée de la gentillesse. Savez-vous ce qui s'est fait dans cette chambre, scélérat?

— Eh mais, elle n'en est pas pire pour ça! cria Hugh en regardant fixement la grasse figure de John. Est-ce qu'elle en garantit moins de la pluie, de la neige et du vent? Est-elle moins chaude ou moins sèche parce qu'un homme y a été tué? Ha, ha, ha! vous ne le croyez pas, n'est-ce pas, maître? Un homme de plus ou de moins, il n'y a pas là de quoi changer les choses.»

M Willet fixa ses yeux stupides sur son acolyte, et commença, par une espèce d'inspiration, à penser qu'il était véritablement fort possible que Hugh fût quelqu'un de dangereux, et qu'il y aurait peut-être sagesse à s'en débarrasser un de ces jours. Mais il était aussi trop prudent pour dire la moindre chose avant d'être de retour au logis. Il alla donc à la grille devant laquelle avait eu lieu ce court dialogue, et il tira la sonnette, dont le cordon pendait à côté. La tourelle où l'on apercevait la lumière se trouvant à l'un des coins du bâtiment, et n'étant séparée de l'avenue que par une des allées du jardin, sur laquelle donnait cette grille, M. Haredale ouvrit aussitôt la fenêtre et demanda qui était là.

«Pardon, monsieur, dit John, je savais que vous ne vous couchiez pas de bonne heure, et j'ai pris la liberté de venir parce que j'avais un mot à vous communiquer.

— Willet, n'est ce pas?

— Du Maypole, à votre service, monsieur.»

M. Haredale ferma la fenêtre et se retira. Il reparut bientôt à la porte au bas de la tourelle, et, traversant l'allée du jardin, il leur ouvrit la grille.

«Vous venez tard chez les gens, Willet. De quoi s'agit-il?

— De moins que rien, monsieur, dit John; c'est une histoire insignifiante, dont j'ai pensé cependant que je devais vous instruire. Voilà tout.

— Que votre domestique aille devant avec la lanterne, et donnez- moi votre main. L'escalier est tortueux et étroit. Doucement avec votre lanterne, l'ami. Vous la balancez comme un encensoir.»

Hugh, qui avait atteint déjà la tourelle, cessa d'agiter le falot et monta le premier, se tournant de temps en temps pour répandre en bas sa lumière sur les degrés. M. Haredale venait après lui, et observait son visage sombre d'un oeil peu favorable; Hugh répondait d'en haut à cet examen en lui rendant avec usure ses regards antipathiques, tandis que tous trois gravissaient l'escalier en spirale.

L'ascension eut pour terme une petite antichambre attenant à la pièce où les nouveaux venus avaient vu de la lumière. M. Haredale entra le premier, les mena à travers cette pièce jusqu'à celle du fond, et là, s'assit à un bureau d'où il s'était levé lorsqu'on avait tiré la sonnette.

«Entrez, dit-il en faisant signe au vieux John, qui restait à la porte et s'inclinait. Pas vous, l'ami, ajouta-t-il avec précipitation en s'adressant à Hugh, qui entrait comme son maître. Willet, pourquoi amenez-vous ici ce garçon?

— Eh mais, monsieur, répondit John, haussant les sourcils et abaissant la voix au diapason de la demande qui lui était faite, c'est un camarade solide, comme vous voyez, pour tenir compagnie la nuit.

— Ne vous y fiez pas trop, dit M. Haredale en portant ses yeux vers Hugh. Moi, je n'y aurais pas confiance. Il a l'oeil mauvais.

— Il n'y a pas beaucoup d'imagination dans son oeil, répliqua M. Willet en lançant un regard par-dessus son épaule à l'organe en question; ça, c'est certain.

— Il n'y a rien de bon, soyez-en sûr, dit M. Haredale. Attendez dans la petite pièce, l'ami, et fermez la porte entre nous.»

Hugh haussa les épaules, et, d'un air dédaigneux qui montrait ou qu'il avait entendu de loin, ou qu'il devinait le sens de leur chuchotement mystérieux, fit ce qu'on lui commandait. Lorsqu'il se fut séparé d'eux en fermant la porte, M. Haredale se tourna vers John, et l'invita à dire ce qu'il voulait lui communiquer, mais à ne pas le dire trop haut, parce qu'il y avait de fines oreilles de l'autre côté.

Ainsi dûment averti, M. Willet raconta tout bas, tout bas, ce qu'il avait entendu dire, ce qu'il avait dit lui-même pendant la soirée; appuyant particulièrement sur sa sagacité personnelle, sur son grand respect pour la famille, et sur sa sollicitude pour la paix de leur esprit et leur bonheur. L'histoire émut son auditeur beaucoup plus que John ne s'y était attendu. M. Haredale changea souvent d'attitude, se leva, marcha dans la chambre, revint s'asseoir, le pria de répéter, aussi exactement que possible, les propres mots dont s'était servi Salomon, et donna tant d'autres signes de trouble et de malaise, que M. Willet lui-même en fut surpris.

«Vous avez bien fait, dit-il en finissant cette longue conversation, de les engager à tenir secrète une pareille histoire. C'est une folle imagination, née dans le faible cerveau d'un homme nourri de craintes superstitieuses. Mais Mlle Haredale, malgré tout, serait troublée par ce conte, s'il arrivait à ses oreilles; cela se rattache de trop près à un sujet qui nous navre tous, pour qu'elle en entendît parler avec indifférence. Vous avez été très prudent, et je vous ai une extrême obligation. Je vous en remercie beaucoup.»

Ce remercîment répondait aux plus ardentes espérances de John; il eût toutefois mieux aimé voir M. Haredale le regarder en lui parlant, comme si réellement il le remerciait, que de le voir se promener de long en large, parler d'un ton brusque et saccadé, s'arrêtant souvent pour fixer les yeux sur le parquet, s'élançant de nouveau dans sa chambre comme un fou, presque sans avoir l'air de savoir ce qu'il disait ni ce qu'il faisait.

Telle fut cependant son attitude pendant cette communication, et John en était si embarrassé, qu'il resta longtemps assis tout à fait comme un spectateur passif, sans savoir quel parti prendre. À la fin il se leva. M. Haredale fixa sur lui son regard étonné pendant un moment, comme s'il eût tout à fait oublié sa présence, lui donna une poignée de main, et ouvrit la porte. Hugh, qui était ou feignait d'être fort endormi sur le plancher de l'antichambre, bondit sur ses pieds quand ils entrèrent, et, jetant autour de lui son manteau, il empoigna son bâton et sa lanterne, et se prépara à descendre l'escalier.

«Attendez, dit M. Haredale, cet homme boira peut-être bien un coup.

— Boire! Il boirait la Tamise, monsieur, si ce n'était pas de l'eau, répliqua John Willet. Il aura quelque chose quand nous serons rentrés au logis. Il vaut mieux qu'il n'en ait pas avant, monsieur.

— Là! voyez! la moitié de la distance est faite, dit Hugh. Quel rude maître vous êtes! Je n'en irai que mieux au logis, si je bois un bon verre à mi-route. Allons, un coup à boire!»

Comme John ne riposta pas, M. Haredale apporta un verre de liqueur et le donna à Hugh, qui, en le prenant dans sa main, en répandit une partie sur le plancher.

«À quoi pensez-vous, monsieur, d'éclabousser ainsi avec votre boisson la maison d'un gentleman? dit John.

— Je porte un toast, répliqua Hugh, levant le verre au-dessus de sa tête, et fixant ses yeux sur le visage de M. Haredale, un toast à cette maison et à son maître.»

Il marmotta ensuite quelque chose pour lui seul, but le reste du liquide, et, replaçant le verre, les précéda sans ajouter un mot.

John fut grandement scandalisé de cet hommage; mais, voyant que M. Haredale s'occupait peu de ce que Hugh pouvait dire ou faire, et que sa pensée était ailleurs, il se dispensa de lui présenter des excuses; il descendit en silence l'escalier, traversa l'allée du jardin et franchit la grille. Il s'arrêta du côté extérieur pour que Hugh éclairât M. Haredale, tandis que celui-ci fermait en dedans. John vit alors avec étonnement (comme il le raconta maintes fois par la suite) qu'il était très pâle, et que sa figure avait tellement changé depuis leur entrée, et que ses yeux étaient devenus si hagards qu'il semblait presque un autre homme.

Ils furent bientôt sur la grande route. John Willet marchait derrière son escorte, ainsi qu'en allant à la Garenne, et pensait très posément à ce qu'il avait vu tout à l'heure. Soudain Hugh le tira de côté, et presque au même instant trois cavaliers passèrent au galop, il était temps, car le plus proche lui rasa l'épaule. Ces cavaliers, arrêtant leurs chevaux tout court, restèrent immobiles et attendirent que les deux piétons fussent arrivés près d'eux.

CHAPITRE XXXV.

Quand John Willet vit les cavaliers faire vivement volte-face et se mettre tous les trois de front sur la route étroite, attendant qu'il les eût rejoints avec son domestique, il lui vint à l'idée avec une précipitation insolite que ce devaient être des voleurs de grand chemin. Si Hugh eût été armé d'une espingole, au lieu de son solide gourdin, il lui aurait certainement ordonné de faire feu à tout hasard, et, pendant que celui-ci eût exécuté le commandement, notre homme eût avisé à sa sûreté personnelle en prenant aussitôt la fuite. Mais, dans les circonstances désavantageuses où lui et son garde du corps étaient placés, il jugea prudent d'adopter un autre genre de tactique. C'est pourquoi il chuchota à son acolyte de leur adresser la parole dans les termes les plus pacifiques et les plus courtois. Par manière d'agir conformément à l'esprit et à la lettre de cette instruction, Hugh s'avança et, faisant le moulinet avec son bâton devant les yeux mêmes du cavalier le plus proche de lui, il lui demanda dans quel dessein il venait avec ses compagnons galoper ainsi presque sur eux battant le pavé du roi à cette heure indue.

L'homme à qui il s'était adressé commençait une réplique pleine de colère et dans le même style, lorsqu'il fut arrêté par le cavalier du centre, qui, s'interposant avec un air d'autorité, dit d'une voix un peu haute, mais qui n'avait rien de rude ni de désagréable.

«Pourriez-vous nous dire, je vous prie, si c'est bien là la route de Londres?

— Si vous la suivez en droite ligne; c'est elle, répondit Hugh avec rudesse.

— Eh! camarade, dit la même personne, vous n'êtes qu'un Anglais grossier, si vous êtes un Anglais, ce dont je douterais fort sans la langue que vous parlez. Votre compagnon, j'en suis sûr, me répondra plus civilement. Qu'en dites-vous, l'ami?

— Je dis, monsieur, que c'est la route de Londres, répondit John. Et je souhaiterais, ajouta-t-il à voix basse en se tournant vers Hugh, que vous fussiez sur quelque autre route, vous, chien de vagabond. Êtes-vous las de vivre, monsieur, pour aller provoquer trois grands vauriens, trois gibiers de potence qui pourraient fondre sur nous, par devant et par derrière, jusqu'à ce qu'ils nous eussent mis à mort, et puis prendre nos corps en croupe pour aller nous noyer à dix milles d'ici?

— À quelle distance est Londres? demanda le même cavalier.

— Eh mais, il y a d'ici, monsieur, répondit John, cinq petites lieues.»

Cette locution adoucissante était jetée là pour exciter les voyageurs à s'éloigner en toute hâte; mais, au lieu de produire l'effet désiré, elle fit jaillir des lèvres du questionneur une exclamation toute contraire.

«Cinq lieues! c'est une longue distance!»

Et cette observation fut suivie d'une courte pause d'indécision.

«Dites-moi, je vous prie, dit le gentleman, y a-t-il des auberges par ici?»

À ce mot d'auberges, John recueillit son courage d'une manière surprenante; ses craintes s'envolèrent comme la fumée; tout l'aubergiste se réveilla en lui.

«Des auberges? non, répondit M. Willet en mettant un fort accent oratoire sur le nombre pluriel; mais il y a une auberge… une auberge unique… l'auberge du Maypole. C'est ce qu'on peut appeler une auberge. Vous ne verrez pas souvent une auberge comme celle-là.

— C'est vous qui la tenez peut-être? dit le cavalier en souriant.

— C'est moi qui la tiens, monsieur, répliqua John, grandement étonné que l'autre eût fait cette découverte.

— Et quelle est la distance d'ici au Maypole?

— Environ un mille.»

John allait ajouter que c'était un tout petit mille, le plus petit du monde, quand le troisième cavalier, qui jusqu'alors était resté un peu à l'arrière-garde, l'interrompit soudain.

«Et avez-vous un excellent lit, aubergiste? Hein! un lit que vous puissiez recommander… un lit dont vous soyez sûr que les draps soient bien secs… un lit où ait couché quelque personnage d'un caractère respectable et irréprochable?

— D'abord, nous ne recevons pas, monsieur, de racaille ni de canaille chez nous, répondit John. Et quant au lit lui-même…

— Dites quant aux trois lits, répliqua en l'interrompant le gentleman qui avait parlé le premier, car il nous en faut trois si nous descendons chez vous, quoique mon ami n'ait parlé que d'un.

— Non, non, milord; vous êtes trop bon, vous êtes trop bienveillant; mais votre vie importe beaucoup trop à la nation, dans ces temps sinistres, pour être placée au même niveau qu'une vie aussi inutile et aussi chétive que la mienne. Une grande cause, milord, une cause puissante dépend de vous. Vous êtes son guide et son champion, sa sentinelle et son avant-garde. C'est la cause de nos autels et de nos foyers, de notre pays et de notre foi. Souffrez que je dorme, moi, sur une chaise… sur le tapis… n'importe où. Personne ne s'inquiétera si j'attrape un rhume ou la fièvre. Laissez John Grueby passer la nuit à la belle étoile… Personne ne s'inquiétera de lui non plus. Mais quarante mille hommes de notre pays, de cette terre qu'entourent les vagues (sans compter les femmes et les enfants), ont leurs yeux et leurs pensées attachés sur lord Georges Gordon, et chaque jour, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, prient Dieu de lui garder vigueur et santé. Oui, milord, dit l'orateur se dressant sur ses étriers, c'est une glorieuse cause et elle ne doit pas être oubliée. Milord, c'est une puissante cause, et elle ne doit pas être mise en péril. Milord, c'est une sainte cause, et elle ne doit pas être abandonnée.

— C'est une sainte cause! s'écria Sa Seigneurie en levant son chapeau d'une manière très solennelle. Amen!

— John Grueby, dit l'autre gentleman qui parlait à perte d'haleine d'un ton de doux reproche, Sa Seigneurie dit Amen.

— J'ai entendu milord, monsieur, dit l'homme assis en selle droit comme une statue.

— Pourquoi donc ne dites-vous pas Amen comme lui?»

John Grueby, sans rien répondre, se tint immobile et regardant droit devant lui.

«Vous me surprenez, Grueby, dit le gentleman. Dans une crise comme celle d'à présent, lorsque la reine Elisabeth, cette vierge monarque, pleure au fond de sa tombe, et que Marie la Sanglante, avec un visage sombre et sourcilleux, marche triomphante…

— Oh! monsieur, cria l'homme d'un ton bourru, à quoi bon parler de Marie la Sanglante dans la situation actuelle, lorsque milord est traversé par la pluie et harassé d'une rude course à cheval? Laissez-nous aller à Londres, monsieur, ou nous arrêter une bonne fois; sinon, cette infortunée Marie la Sanglante aura à répondre encore d'un autre accident… et elle aura fait beaucoup plus de mal dans son tombeau qu'elle n'en fit jamais durant sa vie, à ce que je crois.»

En ce moment M. Willet, qui n'avait jamais entendu personne dire tant de mots à la fois avec la volubilité de débit et l'accent oratoire du gentleman à longue haleine, et dont le cerveau, complètement incapable d'en soutenir le poids et de les saisir au passage, avait fini par y renoncer tout à fait, recouvra assez de présence d'esprit pour faire observer que le Maypole était à même de recevoir amplement toute la compagnie; qu'on y trouverait de bons lits, des vins soignés, excellent logis à pied et à cheval; salles particulières pour grandes ou petites sociétés; dîners servis dans le plus court délai; belles écuries, et remise fermée à clef. Bref, il passa en revue tous les bouts de phrases élogieuses qui étaient peints sur les diverses parties de son auberge, et que, durant quelque quarante ans, il avait appris à répéter d'une façon suffisamment correcte. Il examinait à part soi s'il serait possible d'insérer quelques nouvelles réclames tendant au même but, lorsque le gentleman qui avait parlé le premier, se tournant vers le cavalier à longue haleine, s'écria:

«Qu'en dites-vous, Gashford? Nous arrêterons-nous à l'auberge dont il parle, ou poursuivrons-nous vivement notre route? Décidez.

— Je vous soumettrai donc mon avis, milord, répliqua d'un ton doux comme miel la personne interrogée, mon avis est que votre santé et votre liberté d'esprit, qui importent tant, après la Providence, à notre grande cause, à notre cause pure et fidèle (ici Sa Seigneurie ôta derechef son chapeau, quoiqu'il plût à verse), ont besoin d'être renouvelées et rafraîchies par le repos.

— Allez devant, aubergiste, et montrez-nous le chemin, dit lord
Georges Gordon. Nous vous suivrons au pas.

— Si vous le permettez, milord, dit John Grueby à voix basse, je changerai de place pour marcher devant vous. La mine de l'ami de l'aubergiste n'est pas des plus honnêtes, et il n'y a pas de mal à prendre ses précautions avec lui.

— John Grueby a tout à fait raison, interrompit M. Gashford se plaçant avec précipitation en arrière. Milord, il ne faut pas exposer une vie aussi précieuse que la vôtre. Allez devant, John, certainement. Si vous avez la moindre raison de suspecter ce gaillard-là, faites-lui sauter la cervelle.»

John ne répondit pas, mais, regardant droit devant lui comme il paraissait en avoir l'habitude quand parlait le secrétaire, il dit à Hugh de se mettre en marche, et le serra de près. Ensuite venait Sa Seigneurie avec M. Willet à la bride de son cheval, et le secrétaire de Sa Seigneurie car c'était, semblait-il, l'emploi de Gashford, fermait la marche.

Hugh allait lestement et à grands pas, regardant souvent en arrière le domestique, dont le cheval était presque sur ses talons, et jetant un coup d'oeil de travers sur les fontes de pistolets auxquelles ce serviteur semblait attacher un grand prix. C'était un Anglais pur sang, un gaillard carré par la base, solidement bâti, au cou de taureau et, comme Hugh le toisait des yeux il toisait Hugh à son tour de temps en temps avec un regard de brusque dédain. Il était plus âgé que l'homme du Maypole, car il pouvait avoir, selon toute apparence quarante-cinq ans mais c'était un de ces camarades à tête dure, froide, imperturbable, qui se moquent bien de recevoir une gourmade en route et ne se laissent pas arrêter pour si peu dans la poursuite de leurs desseins.

«Si je vous égarais maintenant, dit Hugh d'un air moqueur, vous me feriez… ha! ha! ha!…, vous me feriez sauter la cervelle, je suppose?»

John Grueby ne tint pas plus compte de cette remarque que s'il eût été sourd et Hugh muet; il continua de chevaucher à son aise, les yeux fixés sur l'horizon.

«Avez-vous jamais essayé de vous colleter avec quelqu'un, monsieur, quand vous étiez jeune? dit Hugh. Savez-vous jouer du bâton?»

John Grueby le regarda de travers avec le même air d'insouciance, sans daigner répondre un mot.

«Comme ceci? dit Hugh en exécutant avec son gourdin un de ces habiles moulinets qui faisaient les délices des paysans de cette époque. Houp!

— Ou comme ça, répondit John Grueby en rabattant avec son fouet le gourdin de son conducteur, et le frappant sur la tête avec le manche. Oui, j'en ai joué un peu jadis. Vous portez vos cheveux trop longs; s'ils avaient été un peu plus courts, je vous aurais fêlé le crâne.»

C'était, dans le fait, un petit coup vif et retentissant; évidemment il étonna Hugh, qui, dans le premier moment, parut disposé à désarçonner sa nouvelle connaissance. Mais la figure de John Grueby ne dénotant ni malice, ni triomphe, ni rage, rien enfin qui pût faire croire à une offense préméditée; ses yeux restant toujours fixés dans l'ancienne direction, et son air étant aussi insoucieux et aussi calme que s'il eût simplement chassé une mouche qui le gênait; Hugh fut si démonté, si disposé à le regarder comme un luron d'une vigueur presque surnaturelle, qu'il se contenta de rire et de s'écrier: «Bien joué!» puis, s'écartant un peu, il reprit son office de guide en silence.

Quelques minutes après, la compagnie fit halte à la porte du Maypole. Lord Georges et son secrétaire, ayant promptement mis pied à terre, donnèrent leurs chevaux au domestique, qui, sous la conduite de Hugh, les mena à l'écurie. Très aises d'échapper à l'inclémence de la nuit, les gentlemen suivirent M. Willet dans la salle commune, et, debout devant l'âtre où il y avait un bon feu, ils se réchauffèrent et séchèrent leurs vêtements, tandis que l'aubergiste s'occupait à donner les ordres et veillait aux préparatifs qu'exigeait le haut rang de son hôte.

Comme il allait et venait fort affairé, tout entier à ces arrangements, il eut l'occasion d'observer dans la salle les deux voyageurs dont, jusque-là, il ne connaissait que la voix. Le lord, le grand personnage, qui faisait un pareil honneur au Maypole, était à peu près de taille moyenne, grêle de corps et d'un teint blême, il avait le nez aquilin, et de longs cheveux d'un rouge brun, rabattus, à plat sur ses oreilles et légèrement poudrés, sans le moindre vestige de frisure. Il était vêtu, sous son pardessus, d'un habillement tout noir, sans ornements, et de la coupe la plus simple et la plus sobre. La gravité de son costume, jointe à la maigreur de ses joues, et à la roideur de son maintien, lui donnait bien dix ans de plus, mais c'était un homme qui n'avait point passé la trentaine. Tandis qu'il rêvait debout à la rouge lueur du feu, on était frappé de voir ses grands yeux brillants, qui trahissaient une continuelle mobilité de pensées et de desseins, singulièrement en désaccord avec le calme étudié et le sérieux de sa mine, ainsi qu'avec son bizarre et triste costume. Sa physionomie n'avait rien d'âpre ni de cruel dans son expression, non plus que sa figure, qui était mince et douce et d'un caractère mélancolique, mais l'une et l'autre annonçaient un indéfinissable malaise, qu'on ne pouvait voir sans en prendre sa part et sans éprouver une sorte de pitié pour ce personnage, quoiqu'on eût été bien en peine de dire pourquoi.

Gashford, le secrétaire, était plus grand, de formes anguleuses, haut des épaules, décharné et disgracieux. Son habillement, à l'imitation de son supérieur, était modeste et grave à l'excès, il y avait dans ses manières quelque chose d'officiel et de contraint. Il avait des sourcils proéminents, de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles, et une paire d'yeux qui semblaient avoir battu en retraite au fond de sa tête, et s'y être creusé une caverne pour se cacher. Ses manières étaient douces et humbles, mais tortueuses et évasives. Il avait l'air d'un homme toujours à l'affût sur le passage de quelque proie qui ne voulait pas venir, mais il paraissait patient, très patient, comme un épagneul en arrêt, qui remue la queue sans bouger. Même en ce moment, tandis qu'il chauffait et frottait ses mains devant le feu, il ne semblait pas avoir d'autre prétention que de jouir de cette chaleur, pour sa part, comme un simple roturier; et, bien qu'il sût que son maître ne le regardait pas, il jetait de temps en temps les yeux sur sa figure, et, d'un air soumis et plein de déférence, il souriait comme pour ne pas en perdre l'habitude.

Tels étaient les hôtes sur lesquels le vieux John Willet fixait son oeil de plomb, les examinant sans relâche. Il s'avança vers eux alors, tenant un chandelier d'apparat de chaque main, et les supplia de le suivre dans une pièce plus digne d'eux. «Car, milord, dit John (c'est assez étrange, mais il y a des gens qui semblent avoir autant de plaisir à prononcer des titres que ceux qui les ont en éprouvent à les porter), cette salle, milord, n'est pas du tout faite pour Votre Seigneurie, et je dois demander pardon à Votre Seigneurie de vous avoir laissé ici, milord, une seule minute.»

Après cette allocution, John les conduisit en haut dans l'appartement d'apparat, qui, semblable en cela à beaucoup d'autres choses d'apparat, était froid et incommode. Le bruit de leurs pas, se répercutant à travers la chambre spacieuse, frappait leurs oreilles d'un son creux; et l'atmosphère humide et glaciale qui y régnait était rendue doublement fâcheuse par son contraste avec la chaleur de la salle vulgaire qu'ils venaient d'abandonner.

Il aurait été inutile toutefois de proposer d'y revenir, car les préparatifs se firent si prestement qu'on n'aurait pas eu seulement le temps de les contremander. John, tenant de chaque main les hauts chandeliers, précéda les gentlemen vers la cheminée avec une profonde révérence; Hugh, entrant à grands pas, jeta un tison allumé et une pile de menu bois sur l'âtre, qui fut bientôt en feu; John Grueby, portant à son chapeau une cocarde bleue pour laquelle il paraissait avoir un souverain mépris, déposa sur le plancher le portemanteau dont il avait déchargé son cheval; et tous les trois s'occupèrent à l'instant avec activité de développer le paravent, de mettre la nappe, d'inspecter les lits, d'allumer du feu dans les chambres à coucher, d'accélérer le souper, et de rendre toute chose aussi commode et aussi confortable qu'il était possible de le faire à si court délai. En moins d'une heure, le souper avait été servi, mangé, desservi; lord Georges et son secrétaire, tous deux en pantoufles, les jambes étendues devant le feu, étaient assis auprès d'un bol de vin chaud bien épicé.

«Ainsi se termine, milord, dit Gashford en remplissant son verre avec une grande aménité, l'oeuvre bénie d'un jour béni du ciel.

— Et d'une veille également bénie, dit Sa Seigneurie en levant la tête.

— Ah!… et ici le secrétaire joignit ses mains… Une veille bénie en vérité! Les protestants de Suffolk sont des hommes pieux et fidèles. Quoique beaucoup de nos compatriotes, milord, se soient égarés dans les ténèbres, exactement comme nous cette nuit sur la route, ces braves gens-là n'ont pas quitté le chemin de lumière et de gloire.

— Les ai-je émus, Gashford? dit lord Georges.

— Si vous les avez émus, milord! si vous les avez émus! Ils criaient qu'on les menât contre les papistes; ils appelaient une terrible vengeance sur leurs têtes; ils rugissaient comme des possédés.

— Des possédés! non pas des possédés du démon, toujours, dit le maître.

— Du démon! non pas, milord; dites plutôt des anges.

— Oui; oh! sûrement; des anges, sans aucun doute, dit lord Georges en mettant ses mains dans ses poches, les retirant pour ronger ses ongles, et regardant le feu d'un air embarrassé; ce ne peuvent être que des anges qui les possèdent, n'est-ce pas, Gashford?

— Vous n'en doutez pas, milord? dit le secrétaire.

— Non, non, répliqua le maître; non. Pourquoi en douterais-je? Je suppose qu'il serait positivement irréligieux d'en douter… n'est-ce pas, Gashford? Bien que parmi eux il y eût certainement, ajouta-t-il sans attendre une réponse, quelques personnages d'une physionomie diabolique.

— Quand vous avez fait avec chaleur, dit le secrétaire, en jetant un regard perçant sur l'autre, dont les yeux baissés reprirent peu à peu leur éclat tandis que Gashford parlait; quand vous avez fait avec chaleur cette noble sortie; quand vous leur avez déclaré que vous n'étiez pas de la tribu des tièdes ou des timides, et que vous les avez invités à considérer qu'ils se préparaient à suivre quelqu'un qui les conduirait en avant, fût-ce jusqu'à la mort même; quand vous avez parlé de cent vingt mille hommes sur la frontière d'Écosse qui se feraient justice un beau jour, si on ne la leur faisait pas; lorsque vous avez crié: «Périssent le pape et tous ses vils adhérents; les lois pénales portées contre eux ne seront jamais abrogées tant que les Anglais auront des coeurs et des mains…» et que vous avez agité la vôtre, avant de la mettre sur la garde de votre épée; et lorsqu'ils se sont écriés à leur tour: «Pas de papisme!» et que vous leur avez répondu: «Non! quand même nous serions obligés de marcher dans le sang!» et qu'ils ont levé leurs chapeaux en l'air, en criant: «Hourra! non, quand même nous marcherions dans le sang! Pas de papisme, lord Georges! À bas les papistes! vengeance sur leurs têtes!» Pendant que tout cela se faisait et se disait, et qu'un mot de vous, milord, excitait ou apaisait le tumulte, ah! je sentais alors tout ce qu'il y avait là de grandeur, et je me disais en moi-même: «Y eut-il jamais puissance comparable à celle de lord Georges Gordon?»

— C'est une grande puissance, vous avez raison; c'est une grande puissance! cria-t-il, les yeux étincelants. Mais, cher Gashford, ai-je réellement dit tout cela?

— Et beaucoup plus encore! cria le secrétaire, les yeux levés au ciel. Ah! beaucoup plus encore.

— Et je leur ai parlé, à ce que vous disiez tout à l'heure, de cent quarante mille hommes en Écosse, n'est-ce pas? demanda-t-il avec un plaisir évident. C'était un peu hardi.

— Notre cause n'est que hardiesse. La vérité est toujours hardie.

— Certainement, de même que la religion. Elle est hardie aussi,
Gashford!

— La vraie religion l'est, milord.

— Et c'est la nôtre, répondit-il en se remuant avec inquiétude sur son siège, et rongeant ses ongles, comme s'il voulait les couper jusqu'au vif. Il n'y a pas de doute que la nôtre ne soit la vraie. Vous êtes aussi certain de cela que je le suis, Gashford, n'est-ce pas?

— Milord peut-il me le demander, dit Gashford de son ton câlin, en approchant sa chaise d'un air offensé, et posant sa large main à plat sur la table, à moi, répéta-t-il en dirigeant sur lui les sombres cavités de ses yeux avec un sourire malsain, à moi qui, frappé en Écosse, il y a un an, par votre magique éloquence, abjurai les erreurs de l'Église romaine, et m'attachai à Votre Seigneurie comme à un libérateur dont la main m'avait retiré du bord du précipice?

— C'est vrai. Non, non. Je… je n'ai pas eu cette idée, répliqua l'autre en lui donnant une poignée de main, se levant de son siège, et se promenant autour de la chambre avec agitation. Savez- vous qu'on se sent fier de mener le peuple, Gashford? ajouta-t-il en faisant une halte soudaine.

— Et par la force de la raison, répondit son flatteur.

— Oui, bien sûr. Ils peuvent tousser, se moquer et grogner dans le parlement; ils peuvent me traiter de fou et d'insensé: mais quel est celui d'entre eux qui peut soulever cet océan humain et le faire enfler et rugir à son gré? Pas un.

— Pas un, répéta Gashford.

— Quel est celui d'entre eux qui peut se vanter comme moi, à l'honneur de son caractère, d'avoir refusé du ministre un présent corrupteur de mille livres sterling par an pour résigner son siège en faveur d'un autre? Pas un.

— Pas un, répéta de nouveau Gashford en prélevant, dans l'intervalle, la part du lion sur le bol de vin chaud aux épices.

— Et comme nous sommes d'honnêtes gens, des gens sincères, les défenseurs fidèles d'une cause sacrée, Gashford, dit, en mettant sa main fiévreuse sur l'épaule de son secrétaire, lord Georges, dont le teint s'animait et dont la voix s'élevait à mesure qu'il parlait, comme nous sommes les seuls qui prenions souci de la masse du peuple, et dont elle prenne souci à son tour, nous la soutiendrons jusqu'à la fin; nous pousserons, contre ces Anglais renégats qui se sont faits papistes, un cri qui retentira au travers du pays, et y roulera avec un fracas comparable au tonnerre. Je serai digne de la devise de ma cotte d'armes: Appelé, élu et fidèle.»

— Appelé, dit le secrétaire, par le ciel.

— Je le suis.

— Élu par le peuple.

— Oui.

— Fidèle à tous deux.

— Jusqu'au billot!»

Il serait difficile de donner une idée complète de l'excitation avec laquelle il fit ces réponses à chaque appel de son secrétaire, de la rapidité de son débit, ou de la violence de son accent et de ses gestes. Quelque chose de farouche et d'ingouvernable, luttant contre sa tenue puritaine, forçait toute contrainte. Pendant plusieurs minutes il marcha de long en large dans la pièce à pas précipités; puis, s'arrêtant soudain, il s'écria:

«Gashford, vous aussi, vous les avez émus. Oh! oui, et bien émus.

— Un reflet de l'auréole de milord, répliqua l'humble secrétaire en plaçant sa main sur son coeur. J'ai fait de mon mieux.

— Vous avez bien parlé, dit son maître, et vous êtes un grand et digne instrument. Si vous voulez sonner John Grueby pour qu'il apporte la valise dans ma chambre, et attendre ici que je sois déshabillé, nous réglerons les affaires comme de coutume, si toutefois vous n'êtes pas trop fatigué.

— Trop fatigué, milord!… mais je reconnais bien là votre charité! Chrétien de la tête aux pieds.»

En s'adressant ce soliloque, le secrétaire inclina le bol et regarda très sérieusement au fond ce qu'il y restait de vin chaud.

John Willet et John Grueby parurent ensemble. L'un se chargeant des hauts chandeliers, et l'autre du portemanteau, ils conduisirent à sa chambre le lord dupé; ils laissèrent le secrétaire seul bâiller et se secouer, puis s'endormir enfin devant le feu.

«Maintenant, monsieur Gashford, monsieur, lui dit John Grueby à l'oreille, lorsqu'il reconnut que le secrétaire avait perdu un moment connaissance, milord est couché.

— Ah! très bien John, répondit-il doucement: merci, John.
Personne n'a besoin de veiller. Je sais quelle est ma chambre.

— J'espère que vous n'allez pas troubler davantage votre tête, ni celle de milord, avec Marie la Sanglante, à cette heure de la nuit, dit John. Plût à Dieu que cette malheureuse vieille créature n'eût jamais existé!

— J'ai dit que vous pouviez vous coucher, John, répliqua le secrétaire. Vous ne m'avez pas entendu, je pense?

— Avec toutes ces Maries sanglantes, ces cocardes bleues, ces glorieuses reines Besses[26], ces Pas de Papistes, ces Associations protestantes, et cette fureur de faire des speechs, poursuivit John Grueby, regardant, comme d'habitude, fort loin devant lui, et sans tenir compte de l'avertissement de Gashford, milord a perdu la tête ou peu s'en faut. Quand nous sortons, un tel ramas de bélîtres vient crier après nous: «Vive Gordon!» que j'en suis honteux et ne sais où regarder. Quand nous sommes au logis, ils viennent rugir et glapir autour de la maison, comme autant de diables; et milord, au lieu d'ordonner qu'on les chasse, se présente au balcon, s'abaisse à leur faire des harangues; il les appelle: «citoyens d'Angleterre» et «compatriotes», comme s'il les aimait passionnément et qu'il les remerciât d'être venus là. Je ne peux pas m'expliquer ça; mais ils sont tous mêlés de façon ou d'autre avec cette infortunée Marie la Sanglante, ils s'enrouent à vociférer son nom. Ce sont pourtant tous bons protestants, les hommes comme les petits garçons; mais il faut croire que les protestants ont un terrible faible pour les cuillers et l'argenterie en général, quand les portes de la cuisine sont par hasard ouvertes. Je souhaite qu'il n'y ait rien de pire, et qu'il n'arrive pas plus de dommage; mais, si vous n'arrêtez pas à temps ces vilains compères, M. Gashford (et je vous connais, je sais que c'est vous qui soufflez le feu), vous verrez qu'ils vous monteront sur le dos: un de ces soirs, que la température sera chaude et que les protestants auront soif, ils vous jetteront Londres à bas; et je n'ai jamais entendu dire que Marie la Sanglante ait été jusque- là.»

Gashford avait disparu depuis longtemps, et ces réflexions se perdaient dans le vide de l'air. Quand John Grueby s'en aperçut, il n'en fut pas ému autrement; il enfonça son chapeau sur sa tête, autant que possible à rebours, afin de ne pas voir seulement l'ombre de l'odieuse cocarde, et il gagna son lit tout en secouant la tête, d'une manière sinistre et prophétique, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa chambre.

CHAPITRE XXXVI.

Gashford, avec une figure souriante, mais aussi avec un air de déférence et d'humilité profondes, se rendit à la chambre de son maître, en lissant ses cheveux le long de la route, et bourdonnant une psalmodie. Lorsqu'il approcha de la porte de lord Georges, il éclaircit son gosier pour bourdonner plus vigoureusement encore.

Il y avait un remarquable contraste entre l'occupation de cet homme en ce moment, et l'expression de sa physionomie, qui était singulièrement repoussante et malicieuse. Son sourcil en saillie obscurcissait presque ses yeux; sa lèvre se repliait d'une manière dédaigneuse; ses épaules même paraissaient échanger à la dérobée des chuchotements moqueurs avec ses grandes oreilles rabattues.

«Chut! marmotta-t-il doucement, en jetant un coup d'oeil de la porte de la chambre dans l'intérieur. Il semble être endormi. Dieu veuille qu'il le soit! Trop de veilles, trop de soucis, trop de pensées. Ah! que le Seigneur le réserve pour en faire un martyr! c'est un saint, si jamais saint respira sur cette misérable terre.»

Plaçant sa lumière sur une table, il alla sur la porte du pied jusqu'au feu, et s'asseyant dans une chaise devant l'âtre, le dos tourné au lit, il continua de s'entretenir avec lui-même, comme quelqu'un qui pense tout haut.

«Le sauveur de son pays et de la religion de son pays, l'ami des pauvres, l'ennemi du riche orgueilleux; l'amour des malheureux et des opprimés, l'idole de quarante mille coeurs anglais hardis et fidèles; que son sommeil doit être heureux!»

Et ici il soupira, il chauffa ses mains et secoua sa tête, comme font les gens qui ont le coeur trop plein; puis il poussa encore un soupir et se remit à se chauffer les mains.

«Eh bien, Gashford? dit lord Georges qui était dans son lit tout éveillé, et ne l'avait pas quitté des yeux depuis qu'il était entré.

— Milord, dit Gashford en tressaillant et regardant autour de lui comme avec une grande surprise. Je vous ai dérangé?

— Je ne dormais pas.

— Vous ne dormiez pas! répéta-t-il avec une feinte confusion. Que puis-je dire pour m'excuser d'avoir exprimé en votre présence des pensées … mais elles étaient sincères… Elles étaient sincères, s'écria le secrétaire en passant à la hâte sa manche sur ses yeux: et pourquoi regretterais-je que vous les ayez entendues?

— Gashford, dit le pauvre lord en lui tendant la main avec une émotion manifeste, ne le regrettez pas. Vous m'aimez bien, je le sais, vous m'aimez trop, je ne mérite pas un tel hommage.»

Gashford ne répondit pas, mais il saisit la main et la pressa sur ses lèvres. Puis se levant et tirant de la malle un petit pupitre, il le plaça sur une table près du feu, l'ouvrit avec une clef qu'il avait dans sa poche, s'assit devant, y prit une plume, et, avant de la tremper dans l'encrier, il la suça, peut être pour corriger l'expression de sa bouche, sur laquelle planait encore un sourire.

«Où en sont nos chiffres depuis la dernière soirée d'enrôlement? demanda lord Georges. Sommes-nous réellement forts de quarante mille hommes, ou est-ce seulement pour avoir un nombre rond, que nous faisons monter l'association jusque-là?

— Notre total excède ce nombre de vingt-trois membres, répliqua
Gashford en jetant les yeux sur ses papiers.

— Les fonds?

— Ils ne prospèrent pas beaucoup, mais il y a de la manne dans le désert, milord. Hem! Vendredi soir, le denier de la veuve s'est glissé dans notre caisse.

«Quarante boueurs, trois shillings et quatre pence;
«Un vieil ouvreur de bancs à la paroisse Saint-Martin, six pence;
«Un sonneur de l'Église établie, six pence;
«Un protestant nouveau-né, un demi-penny;
«La société des porte-falots, trois shillings, dont un mauvais;
«Les prisonniers antipapistes de Newgate, cinq shillings et quatre
pence;
«Un ami à Bedlam, une demi couronne;
«Dennis le bourreau, un shilling.

— Ce Dennis, dit Sa Seigneurie, est un homme plein d'ardeur. Je l'ai remarqué au milieu de la foule dans Welbeck-Street, vendredi dernier.

— Un excellent homme, répondit le secrétaire, un homme solide, sincère et vraiment zélé.

— Il faut l'encourager, dit lord Georges. Prenez note de Dennis.
Je lui parlerai.»

Gashford obéit, et continua de lire sa liste de souscription:

«Les Amis de la Raison, une demi-guinée;
«Les Amis de la Liberté, une demi-guinée;
«Les Amis de la Paix, une demi-guinée;
«Les Amis de la Charité, une demi-guinée;
«Les Amis de la Miséricorde, une demi-guinée;
«Les frères vengeurs de Marie la Sanglante, une demi-guinée;
«Les Bouledogues Unis, une demi-guinée.

— Les Bouledogues, dit lord Georges en mordant ses ongles d'une manière affreuse, sont une nouvelle Société, n'est-ce pas?

— Ci-devant les Chevaliers Apprentis, Milord. Les contrats d'apprentissage des anciens membres expirant par degrés, ils ont changé leur nom, à ce qu'il paraît, quoiqu'ils aient encore des apprentis parmi eux, aussi bien que des ouvriers.

— Comment se nomme leur président? demanda lord Georges.

— Président, dit Gashford en lisant dans un papier, M. Simon
Tappertit.

— Je me le rappelle; c'est ce petit homme qui amène quelquefois une soeur aînée à nos meetings, et quelquefois aussi une autre femme qui peut être une consciencieuse et fidèle protestante, sans doute, mais qui n'est pas favorisée par la nature?

— Lui-même, milord.

— Tappertit est un homme plein d'ardeur, dit lord Georges d'un air pensif; n'est-ce pas, Gashford?

— C'est un des plus avancés, milord; il appelle de loin la bataille et l'aspire à pleins naseaux, comme le coursier de guerre. Il jette en l'air son chapeau dans la rue, comme s'il était inspiré, et prononce des discours très émouvants du haut des épaules de ses amis.

— Prenez note de Tappertit, dit lord Georges Gordon. On pourra l'élever à une place de confiance.

— Voilà, répond le secrétaire après en avoir pris note, voilà tout, excepté la tirelire de Mme Varden (c'est la quatorzième qu'elle casse en notre faveur), sept shillings et six pence en argent et en cuivre, et une demi-guinée en or; et Miggs (ce sont les épargnes d'un trimestre de gages), un shilling et trois pence.

— Miggs, dit lord Georges, est-ce un homme?

— Le nom est porté sur la liste comme étant celui d'une femme, répliqua le secrétaire. Je pense que c'est la grande femme maigre dont vous parliez tout à l'heure, milord, la personne si peu favorisée qui vient quelquefois entendre les speech en compagnie de Tappertit et de Mme Varden.

— Mme Varden alors est la dame âgée, n'est-ce pas?»

Le secrétaire fit un signe de tête affirmatif, et se frotta le nez avec les barbes de sa plume.

«C'est une soeur zélée, dit lord Georges. Les offrandes qu'elle amasse vont bien et se poursuivent avec ferveur. Son mari s'est-il joint à nous?

— C'est un méchant, répliqua le secrétaire en pliant ses papiers, indigne d'une telle femme. Il reste au fond de ses ténèbres, et refuse opiniâtrement de suivre l'exemple de sa femme.

— Que les conséquences en retombent sur sa tête. Gashford!

— Milord.

— Vous ne pensez pas, dit-il en se tournant et s'agitant dans son lit, que ces gens-là m'abandonneront, quand l'heure sera venue? J'ai parlé hardiment pour eux, j'ai risqué beaucoup, je n'ai rien ménagé. Ils ne reculeront point, n'est-ce pas?

— N'ayez pas peur, milord, dit Gashford avec un regard significatif, qui était plutôt l'expression involontaire de sa propre pensée qu'une réponse aux inquiétudes de Sa Seigneurie, car la figure de lord Georges était tournée dans l'autre sens. N'ayez pas peur, il n'y a pas de danger.

— Il n'y a pas non plus à craindre, dit-il en se remuant encore davantage, qu'on ne les… mais non, on ne peut pas les punir pour s'être ligués dans ce but. Le droit est de notre côté, quand même la force serait contre nous. Vous vous sentez convaincu de cela comme moi, n'est-ce pas? Voyons! la main sur la conscience?»

Le secrétaire commençait sa réponse par: «Vous ne doutez pas…» lorsque l'autre l'interrompit, et répliqua avec impatience:

«Douter. Non. Qui dit que je doute? Si je doutais, re-nierais-je parents, amis, toute chose, en faveur de ce malheureux pays? ce malheureux pays, cria-t-il en se redressant dans son lit, après s'être répété à lui-même la phrase: «en faveur de ce malheureux pays» au moins une douzaine de fois, oublié de Dieu et des hommes, livré à une dangereuse confédération des puissances papales, en proie à la corruption, à l'idolâtrie, au despotisme! Qui peut dire après cela que je doute? ne suis-je pas appelé, élu et fidèle? Voyons! le suis-je ou ne le suis-je pas?

— Oui, fidèle à Dieu, au pays et à vous-même, cria Gashford.

— Je le suis, je le serai, je le dis derechef, je le serai jusqu'au billot. Qui est-ce qui en dit autant? est-ce vous? est-ce quelque autre? Qu'on m'en cite un au monde seulement.»

Le secrétaire baissa la tête avec une expression de complet acquiescement à tout ce que son maître avait dit ou pourrait dire; et lord Georges, s'affaissant peu à peu sur son oreiller, s'endormit.

Quoiqu'il y eût quelque chose de risible dans la véhémence de ses manières rapprochée de sa maigreur et de son aspect disgracieux, il n'y avait vraiment pas de quoi rire pour un homme doué de quelque sensibilité; ou bien, s'il eût cédé à ce premier mouvement, il en aurait été fâché, il se le serait reproché à lui- même le moment d'après. Lord Gordon était aussi sincère dans sa violence que dans son hésitation. Il était naturellement enclin au faux enthousiasme, il avait la vanité de vouloir être un chef de parti; c'étaient là les deux plus grands défauts de son caractère. Le reste n'était que faiblesse… pure faiblesse; et c'est le malheureux lot des hommes faibles, que même leurs sympathies, leurs affections, leur confiance… toutes les qualités qui, dans les esprits mieux constitués, sont des vertus, dégénèrent en défauts, s'ils ne deviennent pas des vices complets.

Gashford, en dirigeant vers le lit plus d'un regard rusé, resta assis à ricaner de la folie de son maître, jusqu'à ce qu'une profonde et lourde respiration l'eût averti qu'il pouvait se retirer. Fermant son pupitre, et le replaçant dans la malle (mais non pas sans avoir pris d'un compartiment secret deux imprimés), il se retira avec précaution. Comme il s'en allait, il regarda en arrière pour considérer la figure de son maître endormi. Au-dessus de la tête de lord Georges, les panaches poudreux qui couronnaient la royale couche du Maypole s'agitaient d'un air triste et lugubre comme sur une bière.

S'arrêtant sur l'escalier pour écouter si tout était tranquille, et pour retirer ses souliers de peur que ses pas n'alarmassent près de là quelque dormeur qui aurait le sommeil léger, il descendit au rez-de-chaussée, et jeta un de ses imprimés sous la grande porte de la maison; cela fait, il se coula doucement, revint à sa chambre, et de la fenêtre laissa tomber dans la cour l'autre imprimé, soigneusement roulé autour d'une pierre, pour que le vent ne l'emportât pas.

Ces proclamations avaient au dos la suscription suivante: «À tout protestant aux mains duquel ceci tombera,» et à l'intérieur:

«Hommes et frères, quiconque trouvera cette lettre doit la regarder comme un avertissement d'aller rejoindre sans délai les amis de lord Georges Gordon. De grands événements se préparent, et les temps sont pleins de péril et de trouble. Lisez cet avis avec soin, tenez-le propre, et faites-le circuler. Pour le roi et le pays, union.»

«Semons encore, semons toujours, dit Gashford en fermant la fenêtre; quand viendra la moisson?»