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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 41: CHAPITRE XXXIX.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

CHAPITRE XXXVII.

Environner quelque chose de monstrueux ou de ridicule d'un air de mystère, c'est l'investir d'un charme secret, et d'un pouvoir d'attraction qui est irrésistible pour la foule. Faux prêtres, faux prophètes, faux docteurs, faux patriotes, faux prodiges de toute sorte, enveloppant leurs actes dans le mystère, se sont adressés avec un immense profit à la crédulité populaire, et ont été plus redevables peut-être à cette habile manoeuvre d'avoir gagné et gardé pour un temps l'avantage sur la vérité et le sens commun, qu'à n'importe quelle demi-douzaine d'articles les plus accrédités dans tout le catalogue de l'imposture.

Si un homme s'était tenu sur le pont de Londres, à appeler les passants à gorge déployée, pour les inviter à se joindre à lord Georges Gordon, fût-ce même pour un objet incompris de tout le monde, ce qui lui aurait donné un charme particulier, il est probable qu'il aurait pu faire une vingtaine de prosélytes en un mois. Si tous les zélés protestants avaient été publiquement pressés de se joindre à une association ayant pour but avoué de chanter une hymne ou deux dans l'occasion, d'entendre quelques discours médiocres, et en dernier lieu de pétitionner au parlement, afin qu'il n'y passât pas d'acte pour l'abolition des lois pénales contre les prêtres catholiques romains, de la pénalité de l'emprisonnement perpétuel portée contre ceux qui élevaient les enfants dans la foi catholique, et de l'interdiction de tous les membres de l'Église romaine, désormais inhabiles à posséder des biens immeubles dans le Royaume-Uni par acquêt ou par héritage, toutes ces matières étrangères aux occupations et aux goûts des masses n'auraient peut-être pas ému une centaine de gens. Mais lorsque des bruits vagues coururent au dehors que dans cette association protestante un pouvoir occulte essayait ses forces contre le gouvernement pour de grands desseins indéterminés; lorsque l'air fut rempli de sourdes rumeurs au sujet d'une confédération des puissances papistes pour dégrader et asservir l'Angleterre, établir une inquisition à Londres, et convertir les barrières du marché de Smithfield en bûchers et en chaudières; lorsque des terreurs et des alarmes que personne ne comprenait furent répandues, à l'intérieur ainsi qu'à l'extérieur du parlement, par un enthousiaste qui ne les comprenait pas lui- même, lorsqu'enfin d'antiques fantômes, qui avaient été couchés tranquillement depuis des siècles dans leurs tombeaux, furent évoqués pour obséder les gens ignorants et crédules; lorsque tout cela se fut machiné, en quelque sorte, dans les ténèbres, que des invitations secrètes de se joindre à la grande Association protestante pour la défense de la religion, de la vie et de la liberté, furent semées sur la voie publique, jetées sous les portes des maisons, glissées à l'intérieur des appartements par les fenêtres, fourrées dans les mains des passants, la nuit; lorsqu'elles étincelèrent à chaque muraille, et brillèrent sur chaque poteau, sur chaque pilier, au point que le bois et les pierres paraissaient infectés de la fièvre commune, excitant tous les hommes à se réunir en aveugles pour résister sans savoir à quoi, sans savoir pourquoi: alors la folie se propagea sans obstacles, et bientôt, croissant de jour en jour, l'association présenta une force de quarante mille membres.

Du moins c'est le chiffre déclaré au mois de mars 1780 par lord Georges Gordon, son président; qu'il fût exact ou non, peu de gens le surent ou se soucièrent de s'en assurer. Elle n'avait jamais fait de démonstration publique, on ne l'avait jamais vue, il y avait même encore des personnes qui ne voulaient y voir qu'une pure création de son cerveau détraqué. Il était habitué à parler longuement à des multitudes, stimulé, à ce qu'on pouvait croire, par certains troubles qui avaient réussi en Écosse l'année précédente sur le même sujet.

Membre de la chambre des Communes, on le regardait comme un cerveau brûlé qui attaquait tous les partis, sans être d'aucun, et ne jouissait pas d'une grande considération. On savait qu'un certain mécontentement régnait au dehors; il y en a toujours. Lord Georges Gordon s'était fait une habitude de s'adresser au peuple par des placards, des discours, de pamphlets, sur d'autres questions déjà. Rien n'était venu en Angleterre de ses tentatives passées en Écosse, et on n'appréhendait rien de celle-là. Tel qu'il vient de se montrer au lecteur, tel il avait paru de temps en temps devant le public, qui l'avait oublié le lendemain, lorsque soudainement, comme on le voit dans ces pages, après une lacune de cinq longues années, sa personne et ses actes commencèrent à s'imposer, vers cette période, à la connaissance de milliers de gens, qui s'étaient mêlés à la vie active durant tout l'intervalle, et qui n'étaient pourtant ni sourds ni aveugles aux événements contemporains, mais qui n'avaient jamais pensé à lui auparavant.

«Milord, dit Gashford à son oreille, en venant le lendemain tirer de bonne heure les rideaux de son lit; milord!

— Oui, qui est là? Qu'est-ce que c'est?

— L'horloge a sonné neuf heures, répondit le secrétaire, les mains croisées avec humilité. Vous avez bien dormi? J'espère que vous avez bien dormi. Si mes prières ont été exaucées, vos forces doivent être réparées par le repos.

— À dire vrai, j'ai dormi d'un si profond sommeil, dit lord Georges en se frottant les yeux et regardant autour de la chambre, que je ne me rappelle pas bien où nous sommes.

— Milord! dit Gashford avec un sourire.

— Oh! répliqua son supérieur. Oui, vous n'êtes donc pas un juif?

— Un juif! s'écria le pieux secrétaire en reculant d'horreur.

— Je rêvais que nous étions des juifs, Gashford. Vous et moi… tous les deux des juifs avec de longues barbes.

— Le ciel nous en préserve, milord! Autant vaudrait que nous fussions papistes.

— Je suppose que cela vaudrait autant, répliqua l'autre avec beaucoup de vivacité. N'est-ce pas? c'est bien votre avis, Gashford?

— N'en doutez pas! cria le secrétaire d'un air de grande surprise.

— Hum! marmotta son maître. Oui, cela me semble assez raisonnable.

— J'espère, milord… commença le secrétaire.

— Vous espérez! répéta lord Georges en l'interrompant. Pourquoi dites-vous que vous espérez? Il n'y a pas de mal à avoir de ces idées-là.

— En rêve, répondit le secrétaire.

— En rêve! non, et pendant la veille non plus.

— Appelé, élu, fidèle,» dit Gashford, prenant la montre de lord Georges qui était sur une chaise, et paraissant lire d'une manière distraite la devise inscrite sur le cachet.

Dans cet incident indifférent en lui-même, il n'y avait rien, ce semble, qui dût attirer l'attention du maître; ce n'était qu'une distraction sans but, qui ne valait pas la peine d'être remarquée: mais, lorsque les mots furent proférés, lord Georges, qui avait pris un ton impétueux, s'arrêta court, rougit et garda le silence. Feignant de ne s'être pas du tout aperçu de ce changement dans la conduite de son maître, l'astucieux secrétaire fit quelques pas à l'écart, sous prétexte de relever la jalousie, et revenant bientôt, lorsque l'autre eut eu le temps de se remettre:

«La cause sainte, dit-il, marche bravement, milord. Je n'ai pas été oisif, même cette nuit. J'ai jeté deux affiches avant d'aller me coucher, et toutes les deux ont disparu ce matin. Personne dans la maison n'en a soufflé mot, quoique j'aie été en bas une grande demi-heure. Elles nous vaudront une ou deux recrues, je gage et, qui sait s'il n'y en aura pas beaucoup plus, grâce à la bénédiction que le ciel peut répandre sur vos efforts inspirés?

— C'est une fameuse idée que nous avons eue là dans le principe, répliqua lord Georges; une fameuse idée, et qui a rendu d'excellents services en Écosse. Elle était bien digne de vous. Vous me rappelez, Gashford, que je ne dois pas lambiner, quand la vigne du Seigneur est menacée de destruction, et qu'elle se voit en danger d'être foulée aux pieds des papistes. Faites seller les chevaux dans une demi-heure. Debout et à l'oeuvre!»

Il avait, en parlant ainsi, la figure très colorée, et un tel accent d'enthousiasme que le secrétaire crut inutile de rien ajouter, et se retira.

«Il a rêvé qu'il était juif, dit-il d'un air pensif, lorsqu'il ferma la porte de la chambre à coucher. Il pourrait bien en venir là avant de mourir. C'est assez vraisemblable. Ma foi! on verra plus tard, et, pourvu que je n'y perde rien, je ne dis pas que cette religion ne me conviendrait point autant qu'une autre. Il y a des gens riches parmi les juifs; et puis c'est si ennuyeux de se faire la barbe. Oui! ça me convient assez. Quant à présent, toutefois, nous devons être chrétiens dans l'âme. Notre devise prophétique s'accommodera à toutes les croyances tour à tour; c'est ce qui me console.»

En réfléchissant sur cette source de consolation, il se rendit au salon, et sonna pour le déjeuner.

Lord Georges fut promptement habillé (sa toilette était assez simple pour n'être pas longue à faire), et, comme il n'était pas moins sobre dans ses repas que dans son costume puritain, il eut bientôt expédié sa part. Mais le secrétaire, moins négligent des bonnes choses de ce monde, ou plus attentif à soutenir sa force et son entrain en faveur de la cause protestante, ne cessa pas de manger, de boire en conscience jusqu'à la dernière minute; il lui fallut trois ou quatre avertissements de John Grueby avant qu'il pût se résoudre à s'arracher aux abondantes tentations de la table de M. Willet.

Enfin, il descendit l'escalier en essuyant sa bouche graisseuse, et, après avoir payé la note de John Willet, il grimpa sur sa selle. Lord Georges, qui s'était promené de long en large devant la maison en se parlant à lui-même avec des gestes animés, monta à cheval; et, répondant à la révérence cérémonieuse du vieux John Willet, aussi bien qu'aux salutations d'adieu d'une douzaine de flâneurs que la nouvelle d'un vrai lord en chair et en os, prêt à quitter le Maypole, avait rassemblés autour du porche, il s'éloigna avec son monde, le robuste John Grueby formant l'arrière-garde.

Si John Willet avait trouvé, la veille au soir, que lord Georges Gordon avait l'air d'un grand seigneur assez fantasque, ce fut bien autre chose ce matin-là. Perché tout droit comme une pique sur une rossinante, avec ses longs cheveux plats pendillant autour de sa figure et voltigeant au vent; tous ses membres roides et pointus, ses coudes collés de chaque côté d'une façon disgracieuse, et, tout son corps cahoté et secoué à chaque mouvement des pieds de son cheval, c'était bien le personnage le plus gauche et le plus grotesque qu'on pût voir. Au lieu de cravache, il avait à la main une grande canne à pomme d'or, aussi haute que celles que portent aujourd'hui les laquais; et ses diverses évolutions dans le maniement de cette arme pesante, tantôt droite devant sa figure comme un sabre de cavalerie, tantôt sur son épaule comme un mousquet, tantôt entre son doigt et le pouce, et toujours de l'air le plus maladroit du monde, ne contribuaient pas peu à lui donner un extérieur ridicule. Empesé, maigre, solennel, habillé en dépit de la mode, et déployant avec ostentation, soit à dessein, soit par pur hasard, toutes les singularités de son port, de ses gestes et de sa tenue, toutes les qualités, naturelles et artificielles, qui le distinguaient des autres hommes, il aurait excité le rire de l'observateur le plus grave; jugez s'il excita les sourires et les chuchotements railleurs qui saluèrent son départ de l'auberge du Maypole. Pour lui, sans se douter le moins du monde de l'effet qu'il avait produit, il trotta à côté de son secrétaire, se parlant à lui-même presque tout le long de la route, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à un ou deux milles de Londres. Là, de temps en temps, ils rencontrèrent quelque passant qui le connaissait de vue, et qui le montra à quelque autre, s'arrêtant peut-être pour le considérer, ou pour crier par plaisanterie ou autrement: «Hourra, Geordie![27] Pas de papisme!» Il ôtait alors gravement son chapeau et saluait. Quand on eut atteint la ville et qu'on chevaucha par les rues, ces reconnaissances devinrent plus fréquentes; quelques-uns riaient, quelques-uns sifflaient, quelques-uns tournaient la tête et souriaient, quelques-uns demandaient avec étonnement qui c'était, quelques-uns couraient le long du trottoir auprès de lui et l'applaudissaient. Lorsque cela arrivait au milieu d'un embarras de chariots, de chaises et de voitures, il s'arrêtait tout d'un coup, et ôtant son chapeau, il criait: «Gentlemen, pas de papisme!» Les gentlemen répondaient à ce cri par trois salves de hourras bien nourries, et puis il continuait d'avancer avec une vingtaine des plus déguenillés, qui suivaient à la queue de son cheval et poussaient des cris sauvages à plein gosier.

Et les vieilles dames, donc! car il y avait un grand nombre de vieilles dames dans les rues, et elles le connaissaient toutes. Quelques-unes d'entre elles, non pas celles du plus haut rang, mais celles qui vendaient du fruit dans des éventaires ou qui portaient des fardeaux, faisaient claquer leurs mains ridées, et poussaient un cri aigu, perçant, essoufflé: «Hourra, milord!» D'autres agitaient leurs mains ou leurs mouchoirs, ou bien elles secouaient leurs éventails et leurs parasols, ou bien elles ouvraient leurs fenêtres et criaient précipitamment à ceux de l'intérieur de venir voir. Toutes ces marques d'estime populaire, il les recevait avec une profonde gravité et un respect profond, saluant très bas et si souvent, que son chapeau n'était presque jamais sur sa tête, et regardant les maisons devant lesquelles il passait de l'air d'un homme qui faisait une entrée triomphale, mais qui n'en était pas plus fier pour cela.

Ils chevauchèrent de la sorte (John Grueby en ressentait un dégoût extrême, inexprimable) tout le long de Whitechapel, de Leadenhall- Street, de Cheapside et de Saint-Paul. En arrivant près de la cathédrale, il fit halte, parla à Gashford, et regardant en haut le dôme superbe, il secoua la tête, comme s'il disait: «L'Église est en danger! «C'est pour le coup que les spectateurs s'éraillèrent le gosier; puis il continua de nouveau sa route, au milieu des acclamations furibondes de la populace, qu'il saluait plus bas que jamais.

Il s'avança ainsi par le Strand, Swallow-Street, Oxford-Road, et de là jusqu'à sa maison dans Welbeck-Street, près Cavendish- Square, où il fut accompagné par une douzaine de traînards dont il prit congé sur les marches avec ce bref adieu: «Gentlemen, pas de papisme! Bonjour, Dieu vous bénisse!» Comme on s'était attendu à une allocution plus substantielle, on l'accueillit avec quelque déplaisir, en criant: «Un speech! un speech!» et il allait faire droit à leur demande, si John Grueby, en faisant sur eux une furieuse charge avec les chevaux qu'il menait à l'écurie, n'eût déterminé ces braillards à se disperser dans les champs voisins, où ils se mirent tout de suite à jouer à pile ou face, à la fossette, à pair ou non, à des combats de chiens et autres récréations protestantes.

Dans l'après-midi, lord Georges sortit de nouveau, vêtu d'un habit de velours noir, pantalon large et gilet écossais du clan de Gordon, le tout de la même coupe quakeresse, et sous ce costume, qui lui donnait un air vingt fois plus étrange et plus singulier qu'auparavant, il alla à pied à Westminster. Gashford, pendant son absence, resta à la maison, et il y travaillait encore lorsque, peu de temps après la brune, John Grueby vint lui annoncer un visiteur.

«Faites-le entrer, dit Gashford.

— Ici! entrez! dit John en grognant à quelqu'un qui était dehors.
Vous êtes protestant, n'est-ce pas?

— Je vous en réponds, répliqua une voix forte et bourrue.

— Ça se voit bien, dit John Grueby. Je vous aurais reconnu pour un protestant, n'importe où.» Cette remarque faite, il introduisit le visiteur, se retira et ferma la porte.

L'homme qui se trouvait maintenant en face de Gashford était un personnage trapu, ramassé, avec un front bas et fuyant, une tignasse semblable au poil d'un caniche, et des yeux si petits et si proches l'un de l'autre, que son nez brisé paraissait seul empêcher leur rencontre et leur fusion en un oeil de grandeur ordinaire. Une cravate de couleur sombre, tortillée autour de son cou comme une corde, laissait voir ses grosses veines, gonflées et saillantes, comme si elles regorgeaient de malice et de méchanceté. Son habillement de velours râpé, terni, était couleur de rouille, d'un noir blanchâtre, semblable aux cendres d'une pipe ou d'un feu de charbon éteint depuis vingt-quatre heures, souillé d'ailleurs de marques nombreuses d'anciennes débauches, et exhalait encore une forte odeur de cabaret. Au lieu de boucles à ses genoux, il portait des brides inégales de ficelle d'emballage; et dans ses mains sales il tenait un bâton noueux, dont le gros bout sculpté offrait une grossière image de son ignoble figure. Tel était le visiteur qui ôta son chapeau à trois cornes en présence de Gashford, et attendit, en jetant des regards de côté, qu'on fît attention à lui.

«Ah! c'est vous, Dennis? cria le secrétaire. Asseyez-vous.

— Je viens de voir milord là-bas, cria l'homme en lançant son pouce dans la direction du quartier dont il parlait, et il m'a dit, qu'il dit: «Si vous n'avez rien à faire, Dennis, allez chez moi, vous causerez avec maître Gashford.» Naturellement je n'avais rien à faire, vous savez. Ce n'est pas l'heure où je travaille. Ha ha! je prenais l'air quand j'ai vu milord: voilà tout ce que je faisais. Je prends l'air le soir, comme les hiboux, maître Gashford.

— Et quelquefois aussi pendant le jour, n'est-ce pas? dit le secrétaire; quand vous sortez en grande compagnie, vous savez.

— Ha ha! rugit le gaillard en frappant sa jambe. Parlez-moi de maître Gashford pour savoir manier la plaisanterie; il n'a pas son pareil à Londres ni à Westminster! Ce n'est pas pour mépriser milord, mais ce n'est qu'un imbécile auprès de vous. Ah! vous avez raison… quand je sors en grande cérémonie.

— Avez-vous votre carrosse? dit le secrétaire, et votre chapelain, et le reste?

— Vous me faites mourir, cria Dennis avec un autre éclat de rire. Mais qu'est-ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui, maître Gashford? demanda-t-il d'une voix un peu rauque. Hein! sommes-nous sur le point de recevoir l'ordre de démolir une de leurs chapelles papistes, ou bien quoi?

— Chut! dit le secrétaire en laissant errer sur sa figure un faible sourire. Chut! comme vous y allez, Dennis! Notre association, vous savez, ne veut que la paix et le respect de la loi.

— Connu! connu! Dieu vous bénisse! répliqua l'homme en soulevant sa joue avec sa langue. Je n'y suis entré que pour ça, n'est-ce pas?

— Sans doute,» dit Gashford, souriant comme avant.

Dennis à ces mots fit un nouvel éclat de rire et se frappa la jambe encore plus fort; il riait aux larmes et s'essuya les yeux avec le coin de sa cravate en criant: «Maître Gashford n'a pas son pareil dans toute l'Angleterre… Ho la la!»

«Lord Georges et moi nous parlions de vous la nuit dernière, dit Gashford après une pause. Il dit que vous êtes un garçon très zélé.

— Oui, je le suis, répondit le bourreau.

— Et que vous haïssez les papistes de tout coeur.

— Si je les hais!» Et il confirma son dire par un bon gros juron, «Regardez ici, maître Gashford, dit le sacripant en plaçant son chapeau et son bâton sur le parquet, et frappant lentement la paume d'une de ses mains avec les doigts de l'autre. Remarquez! je suis un officier constitutionnel qui travaille pour vivre et qui fait sa besogne honorablement. Est-ce vrai? est-ce faux?

— C'est incontestable.

— Très bien. Attendez une minute. Ma besogne est solide, protestante, constitutionnelle, une besogne anglaise. Est-ce vrai? est-ce faux?

— Il n'y a pas l'ombre d'un doute à cela.

— Voici ce que dit le parlement, qu'il dit: «Si un homme, une femme ou un enfant, fait quelque chose de contraire à un certain nombre de nos lois…» Combien pouvons-nous avoir actuellement, maître Gashford, de lois qui condamnent à être pendu? cinquante?

— Je ne sais pas exactement combien, répliqua Gashford en se penchant en arrière sur sa chaise et en bâillant; je sais seulement que le nombre en est considérable.

— Bien. Mettons cinquante. Le parlement dit, qu'il dit: «Si un homme, une femme ou un enfant, fait quelque chose contre l'un de ces cinquante actes, l'homme, la femme ou l'enfant sera exécuté par Dennis!» Georges III intervint lorsque cela monta à un chiffre trop élevé à la fin de la session, et dit: «Il y en a trop pour Dennis, je vais en garder la moitié pour moi, et Dennis en aura la moitié pour sa part;» et quelquefois il m'en jette un de plus par- dessus le marché, comme il y a trois ans, quand j'eus Marie Jones, une jeune femme de dix-neuf ans, que je menai à Tyburn avec son enfant au sein. Elle fut exécutée pour avoir pris une pièce d'étoffe au comptoir d'une boutique de Ludgate-Hill. Elle était en train de la remettre quand le marchand l'aperçut. Elle n'avait jamais fait de mal auparavant, et n'avait essayé cette fois que parce que son mari, enlevé par la presse[28] depuis trois semaines, l'avait laissée réduite à mendier avec deux jeunes enfants, comme depuis ça fut prouvé dans le procès. Ha ha! qu'est-ce que ça fait? Avant tout, les lois et coutumes de l'Angleterre, c'est la gloire de notre pays. N'est-ce pas, maître Gashford?

— Certainement, dit le secrétaire.

— Et dans l'avenir, poursuivit le bourreau, si nos petits-fils pensent à l'époque de leurs grands-pères et trouvent tout ça changé, ils diront: «C'était ça, un temps! et nous n'avons fait que dégringoler depuis.» N'est-ce pas qu'ils diront ça, maître Gashford?

— Je n'en doute pas, répliqua le secrétaire.

— Eh bien donc, voyez un peu, dit le bourreau, si ces papistes s'emparent du pouvoir et qu'ils se mettent à bouillir et rôtir les gens au lieu de les pendre, que devient ma besogne? S'ils touchent à ma besogne, qui fait partie de tant de lois, que deviennent les lois en général, que devient la religion, que devient le pays? Êtes-vous allé parfois à l'église, maître Gashford?

— Parfois? répéta le secrétaire avec quelque indignation; sans doute.

— Bien, dit le sacripant, c'est comme moi: j'y suis allé aussi une ou deux fois, en comptant celle où j'ai été baptisé… Si bien donc que, lorsqu'on vint me dire qu'on allait supplier le parlement, et que je pensai au grand nombre des nouvelles lois de pendaison qu'il faisait à chaque session, je me suis considéré moi-même comme supplié par la même occasion; parce que vous comprenez, maître Gashford, continua-t-il en reprenant son bâton et l'agitant d'un air de menace, je n'ai pas envie qu'on vienne toucher à ma besogne protestante, ni rien changer à cet état de choses protestant, et je ferai tout ce que je pourrai pour l'empêcher. Je n'ai pas envie que les papistes viennent se mêler de mes affaires, à moins qu'ils n'aient recours à moi pour se faire exécuter d'après la loi. Je n'ai pas envie qu'on fasse ni bouillir, ni rôtir, ni frire; je veux qu'on se borne à pendre. Milord peut bien dire que je suis un garçon zélé. Pour soutenir le grand principe protestant d'avoir des pendaisons à gogo, à la bonne heure; je saurai (et il frappa de son bâton le parquet) brûler, combattre, tuer, faire tout je que vous me commanderez, si hardi et si diabolique que ce soit, quand je devrais, en fin de compte, devenir de pendeur pendu. Voilà! maître Gashford.»

Il avait accompagné, comme de raison, cette fréquente prostitution du noble mot de protestant aux plus vils desseins, en vomissant, dans une sorte de frénésie, une vingtaine au moins des plus terribles jurons; après quoi il essuya sa figure échauffée sur sa cravate, et se mit à crier: «Pas de papisme! je suis un homme religieux, nom de Dieu!

Gashford s'était penché en arrière sur sa chaise, le regardant avec des yeux si creux et si ombragés par ses épais sourcils, que pour ce qu'en voyait le bourreau, l'autre eût aussi bien pu être complètement aveugle. Il resta encore un peu de temps à sourire en silence, puis il dit d'une manière lente et distincte:

«Je vois décidément que vous êtes un garçon zélé, Dennis, un précieux sujet, l'homme le plus solide que je connaisse dans nos rangs; mais il faut vous calmer, il faut être pacifique, légal, doux comme un mouton: n'oubliez pas cela.

— C'est bon, c'est bon, nous verrons, maître Gashford, nous verrons; vous n'aurez pas à vous plaindre de moi, répliqua l'autre en hochant la tête.

— J'y compte bien, dit le secrétaire du même ton plein de douceur et avec le même accent oratoire. Nous aurons, à ce que nous pensons, vers le mois prochain ou dans le mois de mai, quand ce bill en faveur des papistes viendra devant la Chambre, à rassembler notre corps tout entier pour la première fois. Milord a l'idée de nous faire faire une procession dans les rues, simplement pour nous montrer en force et pour accompagner notre pétition jusqu'à la porte de la chambre des Communes.

— Plus tôt ça se fera, mieux ça vaudra, dit Dennis avec un autre juron.

— Il nous faudra marcher par divisions; notre nombre, sans cela, serait trop considérable; et je crois pouvoir me hasarder à dire, reprit Gashford en affectant de ne pas avoir entendu l'interruption, quoique je n'aie pas d'instructions directes à ce sujet, que lord Georges a l'idée que vous feriez un excellent chef pour l'une de ces bandes; et je n'en doute pas pour ma part.

— Vous n'avez qu'à essayer, dit le coquin en clignant de l'oeil d'une manière atroce.

— Vous auriez du sang froid, je le sais, poursuivit le secrétaire toujours souriant et toujours faisant manoeuvrer ses yeux de telle sorte, qu'il pouvait l'observer de près sans se laisser voir lui- même; vous garderiez bien votre consigne et vous seriez d'une modération parfaite. Vous ne mèneriez pas votre colonne au danger, j'en suis certain.

— Je la mènerai, maître Gashford…» Le bourreau allait gâter tout, quand Gashford se releva en sursaut, mit son doigt sur ses lèvres et feignit d'écrire, juste au moment où John Grueby ouvrait la porte.

«Oh! dit John en passant la tête; voilà encore un protestant.

— Faites-le attendre ailleurs, John, cria Gashford de sa voix la plus aimable; je suis occupé, quant à présent.»

Mais John avait amené à la porte le nouveau visiteur, qui entra sans façon, en même temps que Gashford donnait cet ordre. Ce n'était ni plus ni moins que le corps, les traits, le grossier costume et l'air tapageur de Hugh.

CHAPITRE XXXVIII.

Le secrétaire mit la main devant ses yeux pour les garantir de la clarté de la lampe, et pendant quelques moments il regarda Hugh en fronçant le sourcil, comme s'il se souvenait de l'avoir vu naguère, mais sans pouvoir se rappeler en quel lieu ni en quelle occasion. Son incertitude dura peu: car avant que Hugh eût prononcé un mot, il dit, en même temps que sa figure s'éclaircissait:

«Oui, oui, je me rappelle. C'est très bien, John, vous n'avez pas besoin de rester… Ne vous dérangez pas, Dennis.

— Votre serviteur, maître, dit Hugh quand Grueby eut disparu.

— Eh bien, mon ami, répliqua le secrétaire de son ton le plus doux, qu'est-ce qui vous amène ici? Nous n'aurions pas par hasard oublié de payer notre écot?»

Hugh fit entendre un rire bref à cette plaisanterie, et mettant la main dans les poches de son gilet, il exhiba une des affiches, toute sale et toute crottée d'avoir passé la nuit dehors, la posa sur le pupitre du secrétaire, après avoir commencé par la lisser et par effacer les rides qui s'y voyaient encore, avec la lourde paume de sa main.

«Vous n'avez oublié que ça, maître; et c'est tombé en bonnes mains, comme vous voyez.

— Qu'est-ce que c'est que cela? dit Gashford en retournant l'affiche d'un air de surprise innocente. Où vous êtes-vous procuré cela, mon bon garçon? qu'est-ce que cela signifie? Je n'y comprends rien du tout.»

Un peu déconcerté de cet accueil, Hugh portait ses regards du secrétaire sur Dennis, qui s'était levé et se tenait debout aussi près de la table, en observant l'étranger à la dérobée, il paraissait éprouver la plus grande sympathie pour ses manières et son extérieur. Se croyant suffisamment autorisé par cet appel muet, M. Dennis hocha trois fois la tête à son intention comme confirmant le dire de Gashford «Non, il ne comprend rien du tout à ça; je sais qu'il n'y comprend rien, je jurerais qu'il n'y comprend rien,» et cachant son profil à Hugh avec l'un des coins de sa cravate malpropre, il faisait des signes de tête et ricanait derrière cet écran, comme s'il trouvait admirable la conduite discrète du secrétaire.

«Ça dit toujours bien à celui qui le trouvera de venir ici, n'est- ce pas? demanda Hugh. Je ne suis pas un grand clerc, mais je l'ai montré à un ami, et il m'a assure que ça disait ça.

— Oui, c'est positif, répliqua Gashford en ouvrant des yeux aussi grands qu'une porte cochère. Voici bien la plus drôle de chose que j'aie jamais vue de ma vie. Comment cela vous est-il tombé entre les mains, mon bon ami?

— Maître Gashford, dit le bourreau tout bas, d'une voix étouffée, vous n'avez pas votre pareil dans tout Newgate[29].»

Soit que Hugh l'eût entendu, ou qu'il eût vu, à l'air de Dennis, qu'on se moquait de lui, soit qu'il eût deviné de lui-même le manège de Gashford, il alla droit au but, brutalement, selon son habitude.

«Voyons, cria-t-il en étendant sa main et reprenant l'affiche, ne vous occupez point de ce papier, de ce qu'il dit ou de ce qu'il ne dit pas. Vous n'y comprenez rien, maître … ni moi non plus… ni lui non plus, ajouta-t-il en lançant un coup d'oeil à Dennis. Personne de nous ne sait ce que ça signifie ni d'où ça vient, c'est une affaire entendue. Tant il y a que je voudrais m'enrôler contre les catholiques; je suis antipapiste, et prêt à m'engager par serment. Voilà pourquoi je suis venu ici.

— Couchez-le sur la liste, maître Gashford, dit Dennis d'un air approbatif. C'est comme ça qu'on se met à la besogne: droit au but, sans barguigner et sans bavarder.

— À quoi ça sert-il de tirer sa poudre aux moineaux, mon vieux? cria Hugh.

— Mes sentiments tout crachés! répondit le bourreau. Voilà un gaillard comme il m'en faut dans ma division, maître Gashford. Prenez son nom, monsieur, couchez-le sur la liste. Je veux bien être son parrain, quand il faudrait pour son baptême faire un feu de joie des billets de la banque d'Angleterre.»

M. Dennis accompagna ces témoignages de confiance, et d'autres compliments non moins flatteurs, d'une bonne tape sur le dos qu'il donna à Hugh, et que celui-ci lui rendit sans se faire attendre.

«À bas le papisme, frère! cria le bourreau.

— À bas la propriété, frère! répondit Hugh.

— Le papisme, le papisme, dit le secrétaire avec son habituelle douceur.

— Tout ça, c'est la même chose! cria Dennis. Tout ça, c'est très bien. Le camarade a raison, maître Gashford. À bas tout le monde, à bas tout! Hourra pour la religion protestante! Voilà le vrai moment, maître Gashford!»

Le secrétaire les regarda tous les deux avec une expression de physionomie très favorable, tandis qu'ils lâchaient la bride à toutes ces démonstrations de leurs sentiments patriotiques; et il allait faire quelque remarque à haute voix, quand Dennis, s'avançant vers lui et lui couvrant la bouche de sa main, lui dit tout bas de sa voix rauque, en lui poussant le coude:

«Ne tranchez pas trop avec lui du magistrat constitutionnel, maître Gashford. Il y a des préjugés populaires, vous savez; il pourrait bien ne pas aimer ça. Attendez qu'il soit plus intime avec moi. C'est un gaillard bien bâti, n'est-ce pas?

— Un robuste compère, en vérité!

— Avez-vous jamais, maître Gashford, chuchota Dennis, avec l'espèce d'admiration sauvage et monstrueuse d'un cannibale affamé, en regardant son intime ami; avez-vous jamais (et alors il s'approcha plus près de l'oreille du secrétaire en cachant sa bouche de ses deux mains) vu une gorge comme celle-là? Jetez-y seulement les yeux. Quel col pour y passer la corde, maître Gashford!»

Le secrétaire acquiesça à cette opinion de la meilleure grâce qu'il put y mettre: car il y a de ces jouissances de connaisseur qu'on ne peut guère simuler avec succès quand on n'est pas du métier; et, après avoir fait au candidat un petit nombre de questions peu importantes, il procéda à son enrôlement comme membre de la grande Association protestante de l'Angleterre. Si quelque chose avait pu surpasser la joie que causa à M. Dennis l'heureuse conclusion de cette cérémonie, c'aurait été le ravissement avec lequel il reçut la déclaration que le nouveau membre ne savait ni lire ni écrire: ces deux sciences étant, sacrebleu! dit M. Dennis, la plus grande malédiction qu'une société civilisée pût connaître, et causant plus de préjudice aux émoluments professionnels et aux profits du grand office constitutionnel qu'il avait l'honneur d'exercer, que n'importe quels autres fléaux qui pouvaient se présenter à son imagination.

L'enrôlement étant achevé dans les formes et Gashford ayant instruit à sa manière le néophyte des vues pacifiques et strictement légales du corps auquel il avait l'honneur d'appartenir, cérémonie pendant laquelle Dennis joua souvent du coude et fit à Gashford diverses grimaces remarquables, le secrétaire leur fit entendre qu'il désirait être seul. Ils prirent donc congé de lui sans délai, et sortirent ensemble de la maison.

«Vous promenez-vous, frère? dit Dennis.

— Oui! répliqua Hugh, où vous voudrez.

— Voilà ce qui s'appelle un bon camarade, dit son nouvel ami. Quel chemin allons-nous prendre? Voulez-vous que nous allions jeter un coup d'oeil aux portes où nous devons faire un joli tapage, avant qu'il soit longtemps? Qu'en dites-vous, frère?»

Hugh ayant accepté cette offre, ils s'en allèrent tout doucement à Westminster, où les deux chambres du parlement étaient alors en séance. Se mêlant à la foule des carrosses, des chevaux, des domestiques, des porteurs de chaises, des porte-falots, des commissionnaires et des oisifs de tout genre, ils flânèrent aux alentours. Le nouvel ami de Hugh lui montra du doigt, d'une manière significative, les parties faibles de l'édifice; lui expliqua combien il était aisé de pénétrer dans le couloir, et par là à la porte même de la chambre des Communes; il lui fit voir enfin que, lorsqu'ils marcheraient en masse, leurs rugissements et leurs acclamations seraient facilement entendus à l'intérieur par les membres du parlement. Il ajouta beaucoup d'autres observations analogues, toutes reçues par Hugh avec un plaisir manifeste.

Dennis lui nomma aussi quelques-uns des lords et des membres de la Chambre des communes, à mesure qu'ils entraient ou sortaient; il lui dit s'ils étaient amis ou ennemis des papistes, et il l'engagea à remarquer leurs livrées et leurs équipages, pour ne pas s'y tromper, en cas de besoin. Quelquefois il l'entraîna tout près de la portière d'un carrosse qui passait, afin que l'autre pût voir la figure du maître à la lueur des réverbères. Bref, sous le double rapport des personnes et des localités, il prouva une telle connaissance de tout ce qui l'entourait, qu'il fut évident pour Hugh que Dennis avait fait souvent de cet endroit l'objet de ses études antérieures, comme effectivement, lorsque leurs relations devinrent un peu plus confidentielles, ce dernier ne fit pas difficulté d'en convenir.

Mais ce qu'il y avait dans tout cela de plus frappant, c'était le nombre de gens, jamais en groupes de plus de deux ou trois ensemble, qui semblaient se tenir cachés dans la foule pour le même motif. À la majeure partie de ces gens un léger signe de tête ou un simple regard du compagnon de Hugh était un salut suffisant; mais, de temps en temps, un homme venait et s'arrêtait auprès de Dennis dans la foule, et, sans tourner la tête ni paraître communiquer avec lui, lui disait un mot ou deux à voix basse. Puis ils se séparaient comme des étrangers. Quelques-uns de ces hommes reparaissaient souvent d'une façon inattendue dans la foule tout près de Hugh, et, en passant, lui serraient la main, ou le regardaient d'un air farouche en plein visage, mais jamais ils ne lui parlaient, ni lui à eux; non, pas un mot.

Une chose remarquable encore, c'est que, quand il leur arrivait de se trouver là où il y avait presse, et que Hugh baissait par hasard les yeux, il était sûr de voir un bras allongé, sous le sien peut-être, ou peut-être par devant lui, pour jeter quelque papier dans la main ou la poche d'un spectateur, puis se retirer si soudainement qu'il était impossible de dire à qui il appartenait; Hugh ne pouvait pas non plus, en lançant un rapide coup d'oeil à la ronde, découvrir sur n'importe quelle figure la moindre confusion, ni la moindre surprise. Souvent ils marchaient sur un papier semblable à celui qu'il portait dans son sein; mais son compagnon lui disait à l'oreille de n'y pas toucher, de ne pas le relever, de ne pas même le regarder; ils le laissaient donc sur le pavé et passaient leur chemin.

Lorsqu'ils eurent ainsi rôdé dans la rue et dans toutes les avenues de l'édifice durant près de deux heures, ils s'éloignèrent, et son ami lui demanda ce qu'il pensait de ce qu'il venait de voir, et s'il était prêt à quelque échauffourée, dans le cas où l'on en viendrait là.

«Plus elle sera chaude, mieux ça vaudra, dit Hugh; je suis prêt à n'importe quoi.

— Je le suis également, dit son ami, et nous ne sommes pas les seuls.»

Alors ils se donnèrent une poignée de mains avec un grand juron et nombre d'imprécations les plus terribles contre les papistes.

Comme ils se sentaient altérés, Dennis proposa de se rendre ensemble à la Botte, où il y avait bonne compagnie et liqueurs fortes. Hugh ne s'étant pas fait prier, ils dirigèrent leurs pas de ce côté sans perdre de temps.

Cette Botte était un établissement public situé à l'écart dans les champs, derrière l'hôpital des Enfants trouvés, lieu très solitaire à cette époque, et tout à fait désert après la brune. La taverne était à quelque distance de toute grande route; on n'en approchait que par une ruelle étroite et sombre: aussi Hugh fut-il très surpris de trouver là beaucoup de gens qui buvaient et faisaient bombance. Il fut encore plus surpris de retrouver parmi ces gens-là toutes les figures qui avaient attiré son attention dans la foule; mais son compagnon l'ayant prévenu tout bas avant d'entrer qu'il serait de mauvais genre à la Botte de faire attention à la société, il garda ses réflexions pour lui et n'eut pas l'air de connaître âme qui vive.

Avant de porter à ses lèvres la liqueur qu'on leur avait servie, Dennis porta à haute voix la santé de lord Georges Gordon, président de la grande Association protestante; Hugh fit raison à ce toast avec le même enthousiasme. Un joueur de violon qui se trouvait là, et qui avait l'air de remplir les fonctions de ménestrel officiel de la compagnie, racla immédiatement un branle d'Écosse, et il y mit tant d'entrain que Hugh et son ami, qui avaient commencé par boire, se levèrent de leurs sièges comme d'un commun accord, et, à la grande admiration des hôtes réunis, exécutèrent une improvisation chorégraphique, la danse de Pas de papisme.

CHAPITRE XXXIX.

Les applaudissements que la danse exécutée par Hugh et son nouvel ami arracha aux spectateurs de la Botte n'avaient pas encore cessé, et les deux danseurs étaient encore tout haletants de leurs gambades, qui avaient été d'un caractère des plus violents, quand la compagnie reçut du renfort. Les nouveaux venus, composés d'un détachement des Bouledogues Unis, furent reçus avec des marques très flatteuses de distinction et de respect.

Le chef de cette petite troupe (car ils n'étaient que trois en le comptant) était notre ancienne connaissance, M. Tappertit, qui semblait, physiquement parlant, être devenu plus petit avec les années, particulièrement des jambes: jamais vous n'en avez vu de plus fluettes; mais par exemple, au point de vue moral, en dignité personnelle, en estime de soi-même, il avait acquis des proportions gigantesques. Il ne fallait pas avoir l'esprit bien observateur pour découvrir ces sentiments chez l'ex-apprenti: car non seulement il les proclamait, de manière à faire impression et à éviter toute méprise, par sa majestueuse démarche et son oeil flamboyant, mais en outre il avait trouvé un moyen frappant de révélation dans son nez retroussé, qui semblait affecter pour toutes les choses de la terre le plus profond dédain, et ne voulait entrer en communion qu'avec le ciel, sa patrie.

M. Tappertit, comme chef ou capitaine des Bouledogues, était accompagné de ses deux lieutenants: l'un, le long camarade de sa vie juvénile; l'autre, un chevalier apprenti au temps jadis, Marc Gilbert, engagé anciennement chez Thomas Curzon de la Toison d'or. Ces gentlemen, comme lui-même, étaient maintenant émancipés de leur esclavage d'apprenti, et servaient en qualité d'ouvriers; mais c'étaient, dans leur humble émulation de son grand exemple, des esprits hardis, audacieux, et ils aspiraient à un rôle distingué dans les grands événements politiques. De là leur alliance avec l'Association protestante d'Angleterre, sanctionnée par le nom de lord Georges Gordon; de là aussi leur visite actuelle à la Botte.

«Gentlemen! dit M. Tappertit, en ôtant son chapeau comme fait un grand général qui s'adresse à ses troupes. Bonne rencontre! Milord me fait ainsi qu'à vous l'honneur de nous envoyer ses compliments personnels.

— Vous avez vu milord aussi, n'est-ce pas? dit Dennis; moi, je l'ai vu dans l'après-midi.

— Mon devoir m'appelait au couloir de la Chambre après la fermeture de notre boutique; et c'est là que je l'ai vu, monsieur, répliqua M. Tappertit, en même temps qu'il s'assit avec ses lieutenants. Comment vous portez-vous?

— À merveille, maître, à merveille, dit le luron. Voici un nouveau frère, inscrit en règle noir sur blanc, par maître Gashford. Il fera honneur à la cause, c'est un vrai sans-souci, une artère de mon coeur. Regardez-moi ça; n'est-ce pas qu'il a l'air d'un homme qui fera l'affaire? Qu'en dites-vous? cria-t-il en donnant une tape à Hugh sur le dos.

— Que j'en aie l'air ou pas l'air, dit Hugh, dont le bras fit un moulinet d'ivrogne, je suis l'homme qu'il vous faut. Je hais les papistes, tous du premier jusqu'au dernier. Ils me haïssent et je les hais. Ils me font tout le mal qu'ils peuvent, et je leur ferai tout le mal que je pourrai. Hourra!

— Y eut-il jamais, dit Dennis en regardant autour de la salle, lorsque l'écho de la voix pétulante de Hugh se fut évanoui, avez- vous jamais vu pareil gaillard? Tenez! vous me croirez si vous voulez, frères, mais maître Gashford aurait pu courir cent milles et enrôler cinquante hommes ordinaires, qu'ils n'auraient pas valu celui-ci.»

La majeure partie de la société souscrivit implicitement à cette opinion, et témoigna sa confiance dans Hugh par des signes de tête et des coups d'oeil très significatifs. M. Tappertit, de son siège, le contempla longtemps en silence, comme s'il suspendait son jugement; puis il s'approcha de lui un peu plus près, pour l'examiner plus soigneusement, puis alla tout contre lui, et le prenant à part dans un coin sombre:

«Dites-moi, demanda-t-il, en commençant son interrogatoire d'un front soucieux, ne vous ai-je pas déjà vu quelque part?

— C'est possible, dit Hugh de son ton indifférent. Je ne sais pas; je n'en serais pas étonné.

— Non, mais c'est chose facile à établir, répliqua Sim. Regardez- moi, m'avez-vous déjà vu? Il est probable que vous ne l'oublieriez pas, vous savez, si vous en aviez eu l'occasion? Regardez-moi, n'ayez pas peur; je ne vous ferai aucun mal. Regardez-moi bien, voyons, fixement.»

La manière encourageante dont M. Tappertit fit cette demande, en y joignant l'assurance que l'autre ne devait pas avoir peur, amusa Hugh énormément; à ce point même qu'il ne vit rien du tout du petit homme qui était devant lui, quand il ferma les yeux dans un accès de fou rire qui secouait ses larges flancs. Il finit par en avoir mal aux côtes.

«Allons! dit M. Tappertit, qui commençait à s'impatienter de se voir traité avec cette irrévérence, me connaissez-vous, mon gars?

— Non, cria Hugh. Ha ha ha! non, mais je voudrais bien vous connaître.

— Et moi je gagerais une pièce de sept shillings, dit M. Tappertit en se croisant les bras et le regardant en face, les jambes très écartées et solidement plantées sur le sol, que vous avez été palefrenier au Maypole.»

Hugh ouvrit les yeux à ces mots, et le regarda d'un air fort surpris.

«Et vous l'étiez en effet, dit M. Tappertit, en poussant Hugh, avec une condescendance enjouée. Mes yeux n'ont jamais trompé que les jolies femmes! Ne me connaissez-vous pas maintenant?

— Mais ne seriez-vous pas…? balbutia Hugh.

— Ne seriez-vous pas…? dit M. Tappertit. Vous n'en êtes donc pas encore bien sûr? vous vous rappelez Georges Varden, n'est-ce pas?»

Certainement Hugh se le rappelait, et il se rappelait Dolly
Varden, aussi; mais il ne le lui dit point.

«Vous rappelez-vous que j'allai là-bas, avant d'avoir achevé mon apprentissage, et que j'y demandai des nouvelles d'un vagabond qui avait filé, laissant son père inconsolable en proie aux plus amères émotions, et tout ce qui s'ensuit? vous le rappelez-vous? dit M. Tappertit.

— Sans doute, je me le rappelle! cria Hugh. C'est là que je vous ai vu.

— C'est là que vous m'avez vu? dit M. Tappertit. Oui, certainement c'est là que vous m'avez vu! on n'y ferait pas grand- chose de bon sans moi. Ne vous rappelez-vous pas que je vous crus l'ami du vagabond, et qu'à ce propos j'étais au moment de vous chercher querelle? puis, qu'ayant reconnu que vous le détestiez plus que du poison, je voulus boire un coup avec vous? Ne vous rappelez-vous pas cela?

— Si fait! cria Hugh.

— Bien! et êtes-vous toujours dans les mêmes idées? dit
M. Tappertit.

— Oui! rugit Hugh.

— Vous parlez en homme, dit M. Tappertit, et je vous donnerai une poignée de main.»

Après ce langage conciliant, le geste suivit de près la parole. Hugh répondit avec empressement aux avances de l'autre, et la cérémonie s'accomplit avec des démonstrations de franche cordialité.

«Il se trouve, dit M. Tappertit en regardant à la ronde toute la compagnie, que le frère… je ne sais pas son nom… et moi, nous sommes de vieilles connaissances… Vous n'avez plus jamais entendu parler de ce drôle, je suppose, hein?

— Pas un mot, répliqua Hugh. Je ne le désire pas. Je ne crois pas que jamais j'en entende parler. Il est mort depuis longtemps, j'espère.

— Espérons, en faveur de l'humanité en général et du bonheur de la société, espérons qu'il est mort, dit M. Tappertit en frottant ses jambes avec la paume de sa main, qu'il considérait de temps en temps dans l'intervalle. Votre autre main est-elle un peu plus propre? C'est la même chose. Bien. Je vous dois une autre poignée de main. Nous la tiendrons pour donnée, si vous n'y voyez pas d'objection.»

Hugh se mit à rire derechef, et il se livra si complètement à sa folle humeur, que ses membres semblèrent se disloquer et tout son corps courir le risque d'éclater par morceaux, mais M. Tappertit, loin d'accueillir cette extrême gaieté de mauvaise grâce, daigna la prendre en très bonne part, et même il s'associa autant que le pouvait un personnage aussi grave et d'un rang aussi élevé, qui sait la réserve et le décorum qu'on doit s'attendre à voir garder en toute occasion par un homme qui occupe une haute position.

M. Tappertit ne se borna pas là, comme eussent fait beaucoup de personnages publics, mais, ayant appelé ses deux lieutenants, il leur présenta Hugh avec les plus grandes recommandations déclarant que, par le temps qui courait, c'était un homme qui ne pouvait être trop bien traité. En outre, il lui fit l'honneur de remarquer que c'était une acquisition dont les Bouledogues Unis eux-mêmes seraient fiers, et, après s'être assuré, en le sondant qu'il était tout prêt à entrer volontiers dans la Société (car Hugh n'avait pas l'ombre d'un scrupule, et il se serait ligué ce soir-là avec n'importe quoi, ou n'importe qui, pour n'importe quel dessein), il voulut que les préliminaires indispensables fussent accomplis sur place. Cet honneur rendu à son grand mérite n'enchanta personne plus que M. Dennis, comme il le proclama lui-même avec force jurons des plus satisfaisants, et véritablement l'assemblée tout entière en ressentit une satisfaction infinie.

«Faites de moi ce que vous voudrez! cria Hugh en agitant en l'air le pot qu'il avait déjà vidé plus d'une fois. Imposez-moi le service quelconque qui vous plaira Je suis votre homme. Je remplirai mon devoir. Voici mon capitaine… voici mon chef. Ha ha ha! Qu'il m'en donne l'ordre, je combattrai à moi seul tout le parlement, ou je mettrai une torche allumée au trône même du roi!»

En disant cela, il frappa M. Tappertit sur le dos avec une telle violence que son petit corps en parut réduit à sa plus simple expression, puis il recommença ses éclats de rire à réveiller en sursaut, dans leurs lits, les enfants trouvés du voisinage.

Le fait est que l'idée du singulier patronage auquel il se trouvait accouplé avait pour lui quelque chose de si comique que son rude cerveau ne pouvait s'en détacher. La simple circonstance d'avoir pour patron ce grand homme qu'il eût écrasé d'une main, s'offrit à ses yeux sous des couleurs si excentriques et si fantasques, qu'une sorte de gaieté sauvage le possédait tout entier et subjuguait tout à fait sa brutale nature. Il réitéra ses éclats de rire, porta cent toasts à M. Tappertit, se déclara Bouledogue jusque dans la moelle des os, et jura de lui être fidèle jusqu'à la dernière goutte de sang qui coulait dans ses veines.

M. Tappertit reçut tous ces compliments comme choses fort naturelles… peut-être un peu flatteuses dans leur genre, mais dont on ne devait attribuer l'exagération qu'à son immense supériorité. Son aplomb plein de dignité ne fit que réjouir Hugh encore davantage, en un mot, le géant et le nain contractèrent une amitié qui promettait d'être durable: car l'un regardait le commandement comme son droit légitime, et l'autre considérait l'obéissance comme une exquise plaisanterie, et, pour faire voir qu'il ne serait pas un de ces acolytes passifs, qui se font scrupule d'agir sans ordres précis et définis, lorsque M. Tappertit monta sur un tonneau vide qui était debout en guise de tribune, dans la salle, et qu'il improvisa un speech sur la crise alarmante prête à éclater, le gaillard Hugh alla se placer à côté de l'orateur, et, bien qu'il ricanât d'une oreille à l'autre à chaque mot que disait son capitaine, il adressa aux railleurs des avertissements si expressifs par la manoeuvre de son gourdin, que ceux qui étaient d'abord les plus disposés à interrompre l'orateur devinrent d'une attention remarquable et furent les premiers à témoigner hautement leur approbation.

Tout n'était pas néanmoins tapage et badinage à la Botte, toute la compagnie n'écoutait pas le speech. Il y avait, à l'autre bout de la salle (longue chambre, basse de plafond), quelques hommes en conversation sérieuse pendant ce temps-là. Lorsqu'un des personnages de ce groupe s'en allait dehors, on était sûr de voir de nouvelles recrues entrer après et s'asseoir à leur tour, comme si on devait les relever de faction, et il était assez clair que la chose se passait ainsi, car ces changements avaient lieu de demi-heure en demi-heure, au coup de l'horloge. Ces personnes chuchotaient beaucoup entre elles, se tenaient à distance et regardaient souvent alentour, comme si elles ne voulaient pas que leurs discours fussent entendus. Deux ou trois d'entre elles consignaient dans des registres les rapports des autres, à ce qu'il semblait; quand elles n'étaient pas occupées de ce soin, l'une d'elles recourait aux journaux qui étaient éparpillés sur la table, et lisait aux autres, à voix basse, dans la Chronique de Saint-James, le Messager, la Chronique ou l'Avertisseur public, quelque passage relatif à la question qui les intéressait tous si profondément. Mais ce qui attirait le plus leur attention, c'était un pamphlet intitulé le Foudroyant, qui avait épousé leurs opinions et que l'on supposait, à cette époque, émaner directement de l'Association. Il était toujours demandé, et, soit qu'il fût lu tout haut à un petit groupe avide ou médité par un lecteur isolé, la lecture en était infailliblement suivie d'une conversation orageuse et de regards très animés.

Au milieu de son allégresse et de son admiration pour son capitaine, Hugh reconnut, à ces signes et d'autres encore, l'air de mystère qui l'avait déjà frappé avant d'entrer. Il était clair comme le jour qu'il y avait là-dessous quelque projet sérieux, et que les bruyantes régalades du cabaret cachaient des menées dangereuses. Peu ému de cette découverte, il n'en était pas moins satisfait de ses quartiers, et il y serait demeuré jusqu'au matin si son conducteur ne s'était levé bientôt après minuit pour rentrer chez lui. M. Tappertit, ayant suivi l'exemple de M. Dennis, ne laissa plus à Hugh aucun prétexte de rester. Ils quittèrent donc ensemble la taverne tous les trois, en braillant une chanson de Pas de papisme à faire retentir toute la campagne de ce vacarme affreux.

«Allez, capitaine! cria Hugh lorsqu'ils eurent braillé jusqu'à en perdre la respiration. Encore un couplet!»

M. Tappertit, sans la moindre répugnance, recommença; et le trio continua sa route d'un pas chancelant, bras dessus, bras dessous, poussant des cris enragés et défiant le guet avec une grande valeur. Il est vrai qu'il n'y avait pas à cela une grande bravoure ni une hardiesse exagérée, vu que les watchmen d'alors, n'ayant pas d'autres titres à leur emploi qu'un âge très avancé et des infirmités constatées, s'enfermaient d'habitude hermétiquement et vivement dans leurs guérites aux premiers symptômes de troubles et n'en sortaient que quand ils avaient disparu. M. Dennis, qui avait une voix de basse-taille et des poumons d'une puissance considérable se distinguait particulièrement dans ce genre, ce qui lui fit beaucoup d'honneur auprès de ses deux compagnons.

«Quel drôle de garçon vous êtes! dit M. Tappertit. Vous êtes joliment discret et réservé. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession?

— Répondez tout de suite au capitaine, cria Hugh en lui enfonçant son chapeau sur la tête. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession?

— J'ai une profession aussi distinguée, frère, que n'importe quel gentleman en Angleterre… une occupation aussi douce que n'importe quel gentleman peut en désirer une.

— Avez-vous fait un apprentissage? demanda M. Tappertit.

— Non. Génie naturel, dit M. Dennis. Pas d'apprentissage. Ça m'est venu tout seul. Maître Gashford connaît ma profession. Regardez cette main que voici; eh bien! elle a fait plus d'une besogne avec une propreté et une dextérité inconnues auparavant. Lorsque je regarde cette main, dit M. Dennis en l'agitant en l'air, et que je me rappelle les élégantes besognes qu'elle a troussées, je me sens tout à fait mélancolique de penser que je deviens vieux et faible. Mais voilà la vie du monde!»

Il poussa un profond soupir en s'abandonnant à ces réflexions, puis, mettant d'un air distrait ses doigts sur la gorge de Hugh, et particulièrement sous l'oreille gauche comme s'il étudiait le développement anatomique de cette partie de sa constitution, il hocha la tête d'une manière consternée et versa de vraies larmes.

«Vous êtes une espèce d'artiste, je suppose… hein? dit
M. Tappertit.

— Oui, répliqua Dennis, oui… Je peux m'appeler un artiste… un ouvrier de fantaisie, «l'art embellit la nature;» telle est ma devise.

— Et comment appelez-vous ceci? dit M. Tappertit en lui prenant le bâton qu'il avait à la main.

— C'est mon portrait qui est en haut, répliqua Dennis, le trouvez-vous ressemblant?

— Eh! mais… il est un peu trop beau, dit M. Tappertit. Qui l'a fait? Vous?

— Moi! repartit Dennis en contemplant avec tendresse son image. Je voudrais bien avoir ce talent. Cela fut sculpté par un de mes amis, qui n'existe plus. La veille même de sa mort, il tailla cela de mémoire avec son couteau de poche! «Je mourrai bravement, dit mon ami, et mes derniers instants seront consacrés à faire le portrait de Dennis» Voilà ce que c'est.

— Voilà une drôle d'idée! dit M. Tappertit.

— Ah! oui, une drôle d'idée! répliqua l'autre en soufflant sur le nez de son image et le polissant avec le manche de son habit, mais c'était aussi un drôle de sujet… une espèce de bohémien… un des plus beaux hommes et des mieux découplés que vous ayez jamais vus. Ah! il me dit des choses qui vous feraient joliment tressaillir, cet ami-là, le matin du jour où il mourut.

— Vous étiez donc avec lui dans ce moment-le? dit M. Tappertit.

— Mais, oui, répondit Dennis avec un regard singulier, j'y étais. Oh! certainement que j'y étais! Sans moi, il ne serait point parti pour l'autre monde aussi confortablement de moitié. Je m'étais trouvé avec trois ou quatre membres de sa famille dans les mêmes circonstances. C'étaient tous de beaux garçons.

— Ils devaient bien vous aimer, remarqua M, Tappertit en lui lançant un coup d'oeil oblique.

— Je ne sais pas s'ils m'aimaient bien, en effet, dit Dennis avec quelque hésitation, mais ils m'eurent tous auprès d'eux à leur décès. Aussi j'ai honte de leur garde-robe. Ce foulard que vous voyez autour de mon cou appartenait à celui dont je vous parle, celui qui fit ce portrait.»

M Tappertit regarda l'article désigné, et parut se dire en lui- même que le défunt avait sur la toilette des idées particulières, et qui dans tous les cas, n'étaient pas ruineuses. Il n'en fit cependant pas tout haut la remarque, et laissa son mystérieux camarade continuer sans interruption.

«Cette culotte dit Dennis en frottant ses jambes, cette culotte même… elle appartenait à un de mes amis qui a échappé pour toujours aux tribulations d'ici-bas: cet habit aussi … j'ai souvent marché derrière cet habit, dans les rues, en me demandant s'il ne me reviendrait pas quelque jour; cette paire de souliers a dansé une bourrée, aux pieds d'un autre individu, devant mes yeux, une demi-douzaine de fois au moins, et quant à mon chapeau, dit il en l'ôtant et le faisant tourner sur son poing, Seigneur Dieu! quand je pense que j'ai vu ce chapeau monter Holborn sur le siège d'une voiture de louage… ah! bien des fois, bien des fois!

— Vous ne voulez pas dire que ceux qui ont porté jadis ces objets soient tous morts, j'espère? dit M. Tappertit, s'éloignant un peu de lui en lui posant cette question.

— Il n'y en a pas un qui soit en vie, répliqua Dennis, pas un, depuis le premier jusqu'au dernier.»

Il y avait quelque chose de si lugubre dans cette circonstance, et qui expliquait d'une manière si étrange et si horrible son habillement fané, décoloré, peut-être par la terre des tombeaux, que M. Tappertit annonça brusquement qu'il suivait un autre chemin, et s'arrêta tout court pour lui souhaiter le bonsoir de tout son coeur. Comme ils se trouvaient près de Old-Bailey[30], et que M. Dennis se rappela qu'il y avait des porte-clefs dans la loge du concierge avec lesquels il pourrait passer la nuit à discuter sur des sujets intéressants pour eux tous, sur quelque point de sa profession, au coin du feu, en vidant le petit verre de l'amitié, il se sépara de ses compagnons sans trop de regret, et ayant échangé une cordiale poignée de main avec Hugh en lui donnant rendez vous pour le lendemain matin, de bonne heure, à la Botte, il les laissa poursuivre leur route.

«C'est un drôle de corps, dit M. Tappertit en observant le chapeau de feu le cocher de fiacre descendre la rue avec un mouvement oscillatoire. Je ne peux pas deviner ce qu'il est. Pourquoi donc n'a t-il pas des culottes de commande comme tout le monde? Qu'est- ce qui l'empêche de porter des habits de vivant?

— C'est un homme chanceux, capitaine, cria Hugh. Je voudrais bien avoir des amis tels que les siens.

— J'espère toujours qu'il ne leur fait pas faire leur testament
pour les assommer ensuite, dit M. Tappertit d'un air soucieux.
Mais allons, les Bouledogues Unis m'attendent. En avant!…
Qu'est-ce que vous avez?

— Quelque chose que j'avais tout à fait oublié, dit Hugh, qui venait de tressaillir en entendant une horloge voisine. J'ai quelqu'un à voir cette nuit… Il faut que je retourne tout de suite sur mes pas. Tandis que nous étions là à boire et à chanter, ça m'était sorti de la tête. C'est bien heureux que je me le sois rappelé.»

M. Tappertit le regarda comme s'il eût été sur le point d'exprimer quelques reproches majestueux au sujet de cet acte de désertion; mais la précipitation de Hugh montrant clairement que l'affaire était pressante, il lui fit grâce de ses observations, et lui accorda la permission de partir sur-le-champ, faveur précieuse que l'autre reconnut par un grand éclat de rire.

«Bonne nuit, capitaine! cria-t-il. Je suis à vous à la vie à la mort, souvenez-vous-en.

— Adieu! dit M. Tappertit en agitant sa main. Hardiesse et vigilance!

— Pas de papisme, capitaine! rugit Hugh.

— Plutôt voir l'Angleterre dans le sang!» cria son terrible chef.

Sur quoi Hugh applaudit, toujours en riant aux éclats, et se mit à courir comme un lévrier.

«Cet homme fera honneur à mon corps, dit Simon en tournant sur son talon d'un air pensif. Et voyons un peu. Dans un changement de société, qui est inévitable, si nous nous soulevons et que nous remportions la victoire, quand la fille du serrurier sera à moi, il faudra me débarrasser de Miggs d'une manière quelconque, ou un soir, pendant mon absence, elle empoisonnera la bouilloire à thé. Il pourrait épouser Miggs dans un moment d'ivresse. Oui, c'est ça. Je vais en prendre note.»