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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 6: CHAPITRE IV.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

CHAPITRE III.

Telles furent les pensées du serrurier lorsqu'il s'assit d'abord dans la confortable encoignure, se remettant peu à peu de l'agréable défaillance de sa vue: agréable, disons-nous, parce que, comme elle provenait du vent qui lui avait soufflé dans les yeux, elle l'autorisait, par égard pour lui-même, à chercher un abri contre le mauvais temps. C'est encore le même motif qui lui donna la tentation d'exagérer une toux légère, et de déclarer qu'il ne se sentait pas trop à son aise. Cela se prolongea plus d'une grande heure après, lorsqu'il alla, le souper fini, se rasseoir dans le bon coin bien chaud, écoutant le petit Salomon Daisy, dont la voix ressemblait au gazouillement du grillon, et prenant avec une importance réelle sa bonne part du bavardage commun autour de l'âtre du Maypole.

«Tout ce que je souhaite, c'est que ce soit un honnête homme, dit Salomon (qui résumait diverses conjectures relatives à l'étranger, car Gabriel avait comparé ses observations avec celles de la compagnie, et soulevé par là une grave discussion), oui, je souhaite que ce soit un honnête homme.

— Nous le souhaitons tous aussi, je suppose. N'est-ce pas, vous autres? ajouta le serrurier.

— Moi, non, dit Joe.

— Vraiment? s'écria Gabriel.

— Non, certes. Il m'a frappé avec son fouet, le lâche, étant à cheval et moi à pied. J'aimerais mieux qu'il fût, en définitive, ce que je crois qu'il est.

— Et que peut-il être, Joe?

— Rien de bon, monsieur Varden. Vous avez beau secouer la tête, père, je dis que cet homme-là n'est rien de bon, je répète que ce n'est rien de bon, et je le répéterais cent fois, si cela pouvait le faire revenir pour avoir la volée qu'il mérite.

— Taisez-vous, monsieur, dit John Willet.

— Père, je ne me tairai pas. C'est bien grâce à vous qu'il a osé faire ce qu'il a fait. Il m'a vu traiter comme un enfant, humilier comme un imbécile, ça lui a donné du coeur, et il a voulu aussi malmener un jeune homme qu'il s'imagine, chose fort naturelle, n'avoir pas un brin de caractère, mais il se trompe, je le lui ferai voir, et je vous le ferai voir à tous avant peu.

— Ce garçon là sait il bien ce qu'il dit? cria John Willet, grandement étonné.

— Père, répliqua Joe, je sais bien ce que je dis et ce que je veux dire beaucoup mieux que vous ne faites quand vous m'écoutez. De votre part j'endurerais tout; mais le moyen d'endurer le mépris que la manière dont vous me traitez m'attire chaque jour de la part des autres? Voyez les jeunes gens de mon âge: n'ont-ils ni la liberté ni le droit de parler quand ils veulent? Les oblige-t-on d'être assis comme au jeu de bouche cousue; d'être aux ordres de tout le monde; enfin, de devenir le plastron des jeunes et des vieux? Je suis la fable de tout Chigwell, et je vous déclare, mieux vaut vous le dire à présent que d'attendre votre mort et votre héritage, je vous déclare qu'avant peu je serai réduit à briser de pareils liens, et que, quand je l'aurai fait, ce ne sera pas de moi que vous aurez à vous plaindre, mais de vous-même, et de nul autre que vous.»

John Willet fut tellement confondu de l'exaspération et de l'audace de son digne fils, qu'il resta sur sa chaise comme un homme dont l'esprit est égaré. Il regarda fixement avec un sérieux risible le chaudron de cuivre, et chercha, mais sans pouvoir y parvenir, à rassembler ses pensées retardataires et à trouver une réponse. Les assistants, presque aussi troublés que lui, étaient dans un égal embarras. Enfin, avec diverses expressions de condoléance marmottées à demi-voix, et des espèces de conseils, ils se levèrent pour partir, d'autant plus qu'ils avaient une pointe de liqueur.

Seul, notre brave serrurier adressa quelques mots suivis et des conseils sensés aux deux parties, en pressant John Willet de se souvenir que Joe allait atteindre l'âge viril et ne devait plus être mené comme un enfant; en exhortant Joe, de son côté, à supporter les caprices de son père et à tâcher de les vaincre plutôt par des représentations modérées que par une rébellion intempestive. Ces conseils furent reçus comme se reçoivent habituellement de semblables conseils. Cela ne fit guère plus d'impression sur John Willet que sur l'enseigne extérieure de l'auberge; tandis que Joe, qui prit la chose aussi bien que possible, le remercia de tout son coeur, mais en déclarant poliment son intention de n'en faire, toutefois, qu'à sa tête, sans se laisser influencer par personne.

«Vous avez toujours été un excellent ami pour moi, monsieur Varden, dit-il comme ils étaient hors du porche, et que le serrurier s'équipait pour retourner à la maison; je sais que c'est par pure bonté que vous me dites ça; mais le temps est quasi venu où, le Maypole et moi, il faudra nous séparer.

— Pierre qui roule n'amasse pas mousse, Joe, dit Gabriel.

— Les bornes de la route n'en amassent pas beaucoup non plus, répliqua Joe, et, si je ne suis pas ici comme une borne, je n'en vaux guère mieux, et je ne vois guère plus de monde.

— Alors, que voudriez-vous faire, Joe? poursuivit le serrurier, qui se frottait doucement le menton d'un air réfléchi. Que pourriez-vous être? où pourriez-vous aller? songez-y!

— Je dois me fier à ma bonne étoile, monsieur Varden.

— Mauvaise chose. Ne vous y fiez pas. Je n'aime point ça. Je dis toujours à ma fille, quand nous causons d'un mari pour elle, de ne jamais se fier à sa bonne étoile, mais de s'assurer d'avance un excellent homme, un fidèle époux, parce que, une fois en ménage, ce ne sera pas son étoile qui la rendra riche ni pauvre, heureuse ni malheureuse. Mais qu'avez-vous donc à vous remuer comme ça, Joe? Il ne manque rien au harnais, j'espère?

— Non, non, dit Joe, trouvant néanmoins quelques sangles de plus à serrer, quelques boucles de plus à rattacher. Mamzelle Dolly[9] va tout à fait bien?

— Très bien, merci. Elle a l'air de devenir assez gentille et pas trop méchante.

— Pour ce qui est de ça, c'est bien vrai, monsieur Varden.

— Oui, oui, Dieu merci.

— J'espère, dit Joe après un peu d'hésitation, que vous ne parlerez pas de ma sotte histoire, du horion que j'ai reçu comme si j'étais un petit garçon, car c'est comme ça qu'on me traite ici, du moins jusqu'à ce que j'aie pu rattraper mon individu et régler mon compte avec lui. Alors, je vous permettrai d'en parler.

— En parler! mais à qui en parlerais-je? On le sait ici, et je ne rencontrerai probablement nulle autre personne ailleurs qui se soucie de le savoir.

— C'est bien vrai, dit le jeune homme en soupirant. J'avais complètement oublié ça; oui, c'est vrai, bien vrai!»

En disant ces mots, il se redressa, la figure toute rouge, sans doute à cause des efforts qu'il avait faits pour sangler et boucler partout; puis, donnant les rênes au serrurier, qui avait pris place dans sa voiture, il soupira derechef, et lui souhaita le bonsoir.

«Bonsoir! cria Gabriel. Réfléchissez maintenant à ce que nous venons de dire; ayez des idées plus saines. Pas de coups de tête. Vous êtes un brave garçon; je m'intéresse à vous, et je serais désolé de vous voir vous mettre vous-même sur le pavé. Bonsoir!»

Répondant par un souhait cordial à son adieu encourageant, Joe musa jusqu'à ce que le bruit des roues eût cessé de vibrer dans ses oreilles, et alors, secouant la tête avec tristesse, il rentra.

Gabriel se dirigeait vers Londres, pensant à une foule de choses, et surtout au style bouillant dans lequel il raconterait son aventure, et se justifierait ainsi auprès de Mme Varden d'avoir rendu visite au Maypole, en dépit de certaines conventions solennelles entre lui et cette dame. La méditation n'engendre pas seulement la pensée, mais quelquefois aussi l'assoupissement; or, plus le serrurier méditait, plus il avait envie de dormir.

Un homme peut bien être très sobre, ou du moins se tenir encore ferme sur ce terrain neutre qui sépare les confins de la parfaite sobriété et d'un petit coup de trop, et sentir pourtant une forte tendance à mêler dans son esprit des circonstances présentes avec d'autres qui ne s'y rattachent en rien; à confondre toute considération de personnes, de temps et de lieux; à rassembler ses pensées disjointes dans une espèce de brouillamini, de kaléidoscope mental qui produit des combinaisons aussi inattendues que fugitives. Tel était l'état de Gabriel Varden, lorsque, piquant de la tête dans son coquin de sommeil, et laissant son cheval suivre une route qu'il connaissait bien, il gagnait pays sans en avoir conscience, et approchait de plus en plus de la maison. Il s'était réveillé une fois, quand le cheval s'était arrêté jusqu'à ce que la barrière fût ouverte, et il avait crié un vigoureux: «Bonsoir!» au péager; mais il venait déjà de faire un rêve où il crochetait une serrure dans l'estomac du Grand Mogol, et même après son réveil il amalgamait le garde-barrière avec l'image de sa propre belle-mère, morte depuis vingt ans. On ne saurait donc s'étonner s'il se rendormit bientôt, et si, malgré de rares cahots tout le long du chemin, il ne s'aperçut pas de son voyage.

Et maintenant il approchait de la grande cité, qui s'étendait devant lui comme une ombre noire sur le sol, et rougissait l'air d'une immense et terne lumière, annonçant des labyrinthes de rues et de boutiques, et des essaims de gens affairés. Lorsqu'il approcha encore davantage, ce halo commença à s'effacer, et les causes qui le produisaient se développèrent lentement elles-mêmes. On put distinguer à peine de longues lignes de rues mal éclairées, avec, çà et là, quelque point plus lumineux, où les réverbères plus nombreux se groupaient autour d'un square, d'un marché ou d'un grand édifice. Au bout de quelque temps, tout devint plus distinct, et on put voir les réverbères eux-mêmes, comme des taches jaunes qui semblaient rapidement s'éteindre l'une après l'autre lorsque des obstacles successifs les dérobaient à la vue. Puis, ce furent toute sorte de bruits, l'heure qui sonnait aux horloges des églises, l'aboiement des chiens dans le lointain, le bourdonnement du commerce dans les rues; puis des contours se dessinèrent, on vit paraître de hauts clochers sur l'océan aérien, et des amas de toits inégaux écrasés sous les lourdes cheminées; puis le tapage grandit, grandit, et devint un véritable vacarme; enfin les formes des objets se montrèrent plus nettes, plus nombreuses, et Londres, rendu visible dans l'obscurité par sa faible lumière, et non par celle des cieux, Londres apparut.

Cependant, sans s'apercevoir le moins du monde que Londres fût si proche, le serrurier continuait d'être cahoté entre la veille et le sommeil, lorsqu'un grand cri poussé à peu de distance en tête de sa voiture le réveilla en sursaut.

Un moment il regarda autour de lui, comme un homme qui, durant son sommeil, aurait été transporté dans quelque pays étranger; mais, reconnaissant bientôt des objets familiers, il se frotta les yeux nonchalamment, et peut-être allait-il se rendormir encore, si ce même cri ne s'était fait entendre de nouveau, non pas une fois, deux fois, trois fois, mais plusieurs fois, et chaque fois, semblait-il, avec une force croissante. Complètement réveillé, Gabriel, qui était un gaillard hardi et qui n'avait pas froid aux yeux, lança droit de ce côté son vigoureux petit cheval, comme s'il fallait vaincre ou mourir.

Il s'agissait vraiment de quelque chose d'assez sérieux: car en arrivant à la place d'où les cris étaient partis, il avisa un homme étendu sur la chaussée et en apparence sans vie, autour duquel tournoyait un autre homme ayant une torche à la main, l'agitant en l'air avec le délire de l'impatience, et redoublant en même temps ses cris: «Au secours! au secours!» qui avaient amené là le serrurier.

«Qu'y a-t-il? dit le vieillard en sautant à bas de sa voiture.
Qu'est-ce que c'est donc? quoi! Barnabé?»

Celui qui tenait la torche rejeta en arrière la longue chevelure éparse sur ses yeux; et, faisant aussitôt volte-face, il fixa sur le serrurier un regard où se lisait toute son histoire.

«Vous me reconnaissez, Barnabé?» dit Varden.

Il fit un signe affirmatif, non pas une fois, ni deux fois, mais une vingtaine de fois, d'une manière tellement bizarre et exagérée qu'il aurait remué sa tête pendant une heure, si le serrurier, le doigt levé en fixant sur lui un oeil sévère, ne l'eût fait cesser, puis, montrant le corps, ne l'eût interrogé du regard.

«Il y a du sang sur lui, dit Barnabé en frissonnant. Ça me fait mal.

— D'où vient ce sang? demanda Varden.

— Du fer, du fer, du fer, répliqua l'autre d'un ton farouche, en imitant avec sa main l'action de donner un coup de poignard.

— Quelque voleur.» dit le serrurier.

Barnabé le saisit par le bras et fit encore un signe affirmatif; puis il indiqua la direction de la ville.

«Ah! dit le vieillard en se penchant sur le corps et se retournant pour parler à Barnabé, dont la pâle figure brillait d'une lueur étrange qui n'était point celle de l'intelligence, le voleur s'est sauvé par là? Bien, bien, ne vous occupez pas de ça pour l'instant. Tenez, ainsi votre torche, un peu plus loin, c'est ça. À présent, restez tranquille pendant que je vais tâcher de voir quelle est sa blessure.»

Cela dit, il s'appliqua à examiner de plus près le corps étendu à terre, tandis que Barnabé, tenant sa torche comme on le lui avait recommandé, regarda en silence, fasciné par l'intérêt ou la curiosité, mais repoussé néanmoins par quelque puissante et secrète horreur qui imprimait à chacun de ses nerfs un mouvement convulsif.

Debout comme il était alors, reculant d'effroi, et cependant à demi penché en avant pour mieux voir, sa figure et toute sa personne étaient en plein dans la vive clarté de la torche et se révélaient aussi distinctement que s'il eût fait grand jour. Il avait environ vingt trois ans, et, quoique maigre, il était d'une belle taille et solidement bâti. Sa chevelure rouge, très abondante, pendait en désordre autour de sa figure et de ses épaules, donnant à ses regards sans cesse en mouvement une expression qui n'était pas du tout de ce monde, rehaussée par la pâleur de son teint et l'éclat vitreux de ses grands yeux saillants. Quoi qu'on ne pût le voir sans saisissement, sa physionomie était bonne, et il y avait même quelque chose de plaintif dans son visage blême et hagard. Mais l'absence de l'âme est bien plus terrible chez un vivant que chez un mort, et chez cet être infortuné les facultés les plus nobles faisaient défaut.

Il portait un habillement vert, décoré çà et là assez gauchement, et probablement par ses propres mains d'un somptueux galon, plus éclatant à l'endroit où l'étoffe était plus usée et plus sale. Une paire de manchettes d'un faux goût pendillaient à ses poignets, tandis que sa gorge était presque nue. Il avait orné son chapeau d'une touffe de plumes de paon, mais flasques et cassées à présent, elles traînaient négligemment derrière son dos. À sa ceinture brillait la garde d'acier d'une vieille épée sans lame ni fourreau, quelques bouts de rubans bicolores et de pauvres colifichets de verre complétaient la partie ornementale de son ajustement. La disposition confuse et voltigeante de tous les morceaux bigarrés qui formaient son costume, trahissait, aussi bien que ses gestes vifs et capricieux, le désordre de son esprit, et, par un grotesque contraste, mettait en relief l'étrangeté plus frappante encore de sa figure.

«Barnabé, dit le serrurier, après un rapide mais soigneux examen, cet homme n'est pas mort; il a une blessure au flanc, mais il n'est qu'évanoui.

— Je le connais, je le connais! cria Barnabé en claquant des mains.

— Vous le connaissez? reprit le serrurier.

— Chut! dit Barnabé en mettant ses doigts sur ses lèvres. Il était sorti aujourd'hui pour aller faire sa cour. Je ne voudrais pas, pour un beau louis d'or, qu'il retournât encore faire sa cour; car, s'il y retournait, je sais des yeux qui perdraient bientôt leur éclat, quoi qu'ils brillent comme… À propos d'yeux, voyez-vous là-haut les étoiles? De qui donc sont-elles les yeux? Si ce sont les yeux des anges, pourquoi s'amusent-elles à regarder ici-bas pour voir blesser de bon monde, et ne font-elles que clignoter et scintiller toute la nuit?

— Dieu ait pitié du pauvre fou! murmura le serrurier fort perplexe. Connaîtrait-il en effet ce gentleman? La maison de sa mère n'est pas loin. Je ferais mieux de voir si elle peut me dire qui il est. Barnabé, mon garçon, aidez-moi à le placer dans la voiture, et nous irons ensemble jusque chez vous.

— Impossible à moi de le toucher! cria l'idiot reculant et frissonnant comme avec un spasme violent; il est tout en sang.

— Oui, je sais, c'est une répugnance qui est dans sa nature, marmotta le serrurier. Il y a de la cruauté à lui demander un pareil service, mais il faut pourtant qu'on m'aide… Barnabé! bon Barnabé! cher Barnabé! si vous connaissez ce gentleman. Au nom de sa propre vie, et de la vie de ceux qui l'aiment, aidez-moi à le lever et à l'étendre là.

— Tenez! couvrez-le, enveloppez-le tout à fait. Ne me laissez pas voir ça, sentir ça, en entendre seulement le mot. Ne prononcez pas le mot. Gardez-vous-en bien.

— Convenu; n'ayez aucune crainte. Là, regardez, il est couvert maintenant.

— Doucement. C'est ça, c'est ça.»

Ils le placèrent dans la voiture avec une grande facilité, car Barnabé était fort et actif; mais, durant tout le temps qu'ils employèrent à cette opération, il frissonnait de la tête aux pieds, et il éprouvait évidemment une terreur si pleine d'angoisse, que le serrurier pouvait à peine supporter le spectacle de ses souffrances.

L'opération accomplie, et le blessé ayant été recouvert du pardessus de Varden, que celui-ci ôta exprès pour cela, ils avancèrent d'un bon pas, Barnabé comptant gaiement sur ses doigts les étoiles, et Gabriel se félicitant en lui-même d'avoir actuellement à raconter une aventure qui, sans aucun doute, ferait taire ce soir Mme Varden au sujet du Maypole; ou bien il n'y avait donc plus moyen de se fier aux femmes.

CHAPITRE IV.

Passons au vénérable faubourg de Clerkenwell, car c'était jadis un faubourg; pénétrons dans cette partie de ses confins la plus voisine de Charter-House, et dans une de ces rues fraîches, ombreuses, dont il ne reste plus que quelques échantillons éparpillés dans ces vieux quartiers de la capitale. Là, chaque demeure végète tranquillement comme un bon vieux bourgeois qui, depuis longues années, retiré des affaires, roupille sur ses infirmités, jusqu'à ce que par la suite du temps il fasse la culbute pour céder la place à quelque jeune héritier, dont l'extravagante vanité se pavanera dans les ornements en stuc de sa maison rajeunie et dans tous les colifichets de l'architecture moderne. C'est dans ce quartier et dans une rue de ce genre que nous réclament les faits du présent chapitre.

À l'époque dont il s'agit, quoiqu'elle ne date que de soixante-dix ans, une très grande partie de Londres n'existait pas encore. Même les plus effrénés spéculateurs n'avaient point fait éclore dans leurs cerveaux d'immenses lignes de rues reliant Highgate avec Whitechapel, ni des rassemblements de palais sur des marécages desséchés et comblés, ni de petites cités en rase campagne. Quoique cette partie de la ville fût alors, comme de nos jours, sillonnée de rues et fort peuplée, sa physionomie était bien différente. La plupart des maisons avaient des jardins; le long du trottoir s'élevaient des arbres; on respirait de tout côté une fraîcheur que, par ce temps-ci, on y chercherait vainement. On avait à sa porte des champs à travers lesquels serpentaient les eaux de New River, et il se faisait là dans l'été de joyeuses fenaisons. La nature n'était pas si éloignée, si reculée qu'elle l'est de nos jours; et, quoiqu'il y eût beaucoup d'industries actives dans Clerkenwell, et des ateliers de bijoutier par vingtaines, c'était un endroit plus salubre, plus à proximité des fermes, qu'une foule d'habitants du nouveau Londres ne seraient disposés à le croire, plus à portée aussi des promenades pour les amoureux, promenades qui se changèrent en cours dégoûtantes, longtemps avant que les amoureux de ce siècle eussent été mis au monde, ou, selon la phrase consacrée, avant qu'on pensât seulement à eux.

Dans l'une de ces rues, la plus propre de toutes, et du côté de l'ombre (car les bonnes ménagères savent que le soleil endommage les tentures objet de leurs soins, et elles aiment mieux l'ombre que l'éclat des rayons pénétrants) se trouvait la maison dont nous avons à nous occuper. C'était un modeste bâtiment, qui n'était pas de la dernière mode, ni trop large, ni trop étroit, ni trop haut; il n'avait pas de ses façades hardies avec ces grandes fenêtres qui vous regardent effrontément; c'était une maison timide, clignant des yeux, pour ainsi dire, avec un toit en cône qui se dressait en forme de pic au-dessus de la fenêtre du grenier, garnie de quatre petits carreaux de vitre, comme un chapeau à cornes sur la tête d'un monsieur âgé, qui n'a qu'un oeil. Elle n'était pas bâtie en briques ni en pierres de taille, mais en bois et en plâtre; elle n'avait pas été dessinée avec un monotone et fatigant respect de la symétrie, car il n'y avait pas deux fenêtres pareilles; chacune d'elles semblait tenir à ne ressembler à rien.

La boutique, car il y avait une boutique, était au rez-de- chaussée, comme toutes les boutiques; mais là toute ressemblance entre elle et une autre boutique cessait brusquement. Les gens qui entraient ou sortaient n'avaient pas à monter quelques marches, ou à glisser de plain-pied sur le sol au niveau de la rue; mais il leur fallait descendre par trois degrés fort roides, et plonger comme dans une cave. La place était pavée avec de la pierre et de la brique, ainsi qu'aurait pu l'être celle de toute autre cave; et, au lieu d'une fenêtre à châssis et à vitres, il y avait un grand battant ou volet de bois peint en noir, presque à hauteur d'appui, qui se reployait pendant le jour, donnant autant de froid que de jour, très souvent même moins de jour que de froid. Derrière cette boutique était une salle à manger lambrissée ayant vue d'abord sur une cour pavée, et au delà sur une terrasse et un petit jardin à quelques pieds au-dessus de la salle. Tout le monde aurait supposé que cette salle lambrissée, sauf la porte de communication par laquelle on avait été introduit, était retranchée du reste de l'univers; et véritablement on avait remarqué que beaucoup d'étrangers, en y entrant pour la première fois, étaient devenus extrêmement pensifs, et semblaient chercher à résoudre dans leur esprit le problème de savoir si les chambres de l'étage supérieur n'étaient accessibles que du dehors par des échelles, ne soupçonnant jamais que deux des portes les moins prétentieuses et les plus invraisemblables qu'il y eût au monde, et que les plus ingénieux mécaniciens de la terre devaient de toute nécessité supposer des portes de cabinets, ouvraient une issue hors de cette salle, chacune sans la moindre préparation et sans livrer plus d'un quart de pouce de passage, sur deux escaliers noirs et tournants, l'un dirigé vers le haut, l'autre vers le bas: car c'étaient là les seuls moyens de communication entre cette pièce et les autres parties de la maison.

Avec toutes ces singularités, il n'y avait pas une maison plus propre, plus scrupuleusement rangée, plus minutieusement ordonnée dans Clerkenwell, dans Londres, dans toute l'Angleterre. Il n'y avait pas de croisées mieux nettoyées, de planchers plus blancs, de poêles plus brillants, de meubles en vieil acajou d'un lustre plus admirable. On ne frottait pas, on ne grattait pas, on ne brunissait pas, on ne polissait pas davantage dans toutes les maisons de la rue prises ensemble. Et cette perfection n'était pas obtenue sans quelques frais, quelques peines, et une grande dépense de poumons: les voisins ne s'en apercevaient que trop, quand la bonne dame du logis veillait et aidait elle-même à ce que tout fût mis en état les jours de nettoyage, ce qui, d'habitude, avait lieu du lundi matin au samedi soir, ces deux jours inclus.

Appuyé contre le montant de la porte de ce logis qui était le sien, le serrurier se tenait debout de bonne heure, le lendemain du jour où avait eu lieu sa rencontre avec le blessé, considérant d'un air inconsolable son enseigne, une grande clef de bois, peinte en jaune vif pour simuler l'or, laquelle pendillait sur le devant de la maison et oscillait à droite et à gauche en criant d'une manière lugubre, comme si elle se plaignait de n'avoir rien à ouvrir. Quelquefois il regardait par-dessus son épaule dans la boutique, qui était si assombrie par les nombreuses marques de sa profession, si noircie par la fumée d'une petite forge, près de laquelle son apprenti était à l'ouvrage, qu'il eût été difficile, pour un oeil inaccoutumé à des investigations de ce genre, de distinguer là autre chose que divers outils d'une façon et d'une forme grossières, de grands paquets de clefs rouillées, des morceaux de fer, des serrures à moitié finies, et maint objet de même nature, garnissant les murailles ou pendant en grappes du plafond.

Après une longue et patiente contemplation de la clef d'or, et plusieurs coups d'oeil lancés ainsi derrière lui, Gabriel fit quelques pas dans la rue, et dirigea un regard furtif vers les fenêtres de l'étage supérieur. L'une d'elles, par hasard, s'ouvrit toute grande en ce moment, et une figure friponne rencontra la sienne. C'était une figure illuminée par la plus aimable paire d'yeux étincelants sur lesquels un serrurier eût jamais fixé sa vue; c'était la figure d'une jeune folle, jolie, rieuse, aux fraîches fossettes pleines de santé, la véritable personnification de la bonne humeur et de la beauté dans sa fleur.

«Chut! dit elle tout bas, en se penchant et montrant avec malice la fenêtre d'au-dessous; mère dort encore.

— Encore, ma chérie! répondit le serrurier du même ton. Tu en parles à ton aise. Ne dirait-on pas qu'elle a dormi toute la nuit, quand elle n'a guère eu plus d'une demi-heure de sommeil? Mais, Dieu soit loué! le sommeil est une bénédiction… il n'y a pas de doute à cela.»

Le serrurier marmotta ces derniers mots pour lui seul.

«C'est bien cruel à vous de nous avoir tenus sur pied si tard dans la nuit, sans seulement nous dire où vous étiez, et sans nous envoyer au moins un petit mot pour nous rassurer, reprit la jeune fille.

— Ah! Dolly, Dolly! répliqua le serrurier secouant la tête et souriant, c'est bien cruel à vous d'avoir couru là-haut dans votre chagrin, pour vous mettre au lit! Descendez déjeuner, petite folle, et bien doucement, ou vous réveilleriez votre mère. Elle doit être fatiguée, j'en suis sûr; certainement elle doit l'être.»

Gardant pour lui ces derniers mots, et répondant au signe de tête de sa fille, il allait entrer dans sa boutique, la figure encore toute rayonnante du sourire que Dolly y avait éveillé, lorsqu'il put voir, juste au moment même, le bonnet de papier goudronné de son apprenti faire un plongeon afin d'éviter l'oeil du maître, et se reculer de la fenêtre, pour retourner en tapinois à sa première place, où il ne fut pas plutôt qu'il se mit à jouer vigoureusement du marteau.

«Encore Simon aux aguets! se dit Gabriel; ça ne vaut rien. Que diable croit-il donc que la petite va dire? Toujours je le surprends à écouter lorsqu'elle parle, jamais à un autre moment. Mauvaise habitude, Sim, que de se cacher comme ça pour faire ses coups à la sourdine. Ah! vous avez beau jouer du marteau, vous ne m'ôterez pas cela de l'idée, quand vous y travailleriez toute votre vie.»

En se parlant ainsi à lui-même et secouant la tête d'un air grave, il rentra dans l'atelier et toisa l'objet de ces remarques.

«En voilà assez pour l'instant, dit le serrurier. Il est inutile de continuer ce bruit infernal. Le déjeuner est prêt.

— Monsieur, dit Sim en levant les yeux sur son maître avec une politesse étonnante et un petit salut à lui qui s'arrêtait net au cou, je suis à vous immédiatement.

— Je suppose, marmotta Gabriel, que c'est une phase de «la
Guirlande de l'Apprenti,» ou des «Délices de l'Apprenti,» ou du
«Chansonnier de l'Apprenti,» ou du «Guide de l'Apprenti à la
Potence,» ou de quelque autre livre instructif de ce genre-là.
Bon! ne va-t-il pas maintenant se faire beau!…un amour de
serrurier, ma foi.»

Sans se douter le moins du monde que son maître l'observait de la sombre encoignure près de la porte de la salle à manger, Sim jeta son bonnet de papier, sauta à bas de son siège, et, en deux pas extraordinaires, quelque chose entre l'enjambée d'un patineur et celle d'un danseur de menuet, il bondit jusqu'à une sorte de lavabo à l'autre bout de l'atelier, et là il fit disparaître de sa figure et de ses mains toutes les traces du travail de la matinée, exécutant le même pas pendant tout le temps avec le plus grand sérieux. Cela fait, il tira de quelque endroit caché un petit morceau de miroir, dont il s'aida pour arranger ses cheveux et constater l'état exact d'un petit bouton qu'il avait sur le nez. Ayant alors parachevé sa toilette, il posa le morceau de miroir sur un banc peu élevé, et regarda par-dessus son épaule tout ce qui put se refléter de ses jambes dans un cadre si étroit, avec une extrême complaisance et une extrême satisfaction.

Sim, comme on l'appelait dans la famille du serrurier, ou M. Simon Tappertit, comme il s'appelait lui-même et exigeait que tout le monde l'appelât au dehors, les jours de fête, sans compter les dimanches, était un drôle de corps, d'une figure mince, aux cheveux plats, aux petits yeux, de petite taille, n'ayant pas beaucoup plus de cinq pieds, mais absolument convaincu dans son propre esprit qu'il était au-dessus de la taille moyenne, et plutôt grand qu'autrement. Sa personne, qui était bien faite, quoique des plus maigres, lui inspirait une haute admiration; et ses jambes, qui, dans sa culotte courte, étaient deux curiosités, deux raretés, au point de vue de leur exiguïté, excitaient en lui l'enthousiasme à un degré voisin de l'extase. Il avait aussi quelques idées majestueusement nuageuses, que n'avaient jamais sondées à fond ses amis les plus intimes, sur la puissance de son oeil. On n'ignorait pas qu'il était allé jusqu'à se vanter de pouvoir complètement réduire et subjuguer la plus fière beauté par un simple procédé qu'il définissait «l'oeillade fascinatrice;» mais il faut ajouter que de cette puissance, pas plus que d'un don homogène qu'il prétendait avoir de vaincre et dompter les animaux, même enragés, il n'avait jamais fourni de preuve qu'on pût estimer tout à fait satisfaisante et décisive.

Ces prémisses permettent de conclure que le petit corps de M. Tappertit renfermait une âme ambitieuse et pleine de présomption. De même que certaines liqueurs, contenues dans des barils de dimensions trop étroites, fermentent, s'agitent et s'échauffent dans leur prison, ainsi l'essence spirituelle de l'âme de M. Tappertit fumait quelquefois dans le précieux baril de son corps, jusqu'à ce que, avec beaucoup d'écume, de mousse et de fracas, elle s'ouvrît de force un passage, et emportât tout devant elle. Il avait coutume de remarquer, dans ces occasions, que son âme lui avait monté à la tête; et, dans ce nouveau genre d'ivresse, il lui était arrivé nombre d'anicroches et de mésaventures, qu'il avait fréquemment cachées, non sans de grandes difficultés, à son digne maître.

Sim Tappertit, parmi les autres fantaisies dont cette âme se repaissait et se régalait incessamment (fantaisies qui, telles que le foie de Prométhée, se multipliaient par la consommation), avait une haute idée de son ordre; et la servante l'avait entendu exprimer ouvertement le regret que les apprentis ne pussent plus porter de bâtons pour en assommer les pékins, selon son expression énergique. Il aurait dit aussi qu'on avait jadis stigmatisé l'honneur de leur corps par l'exécution de Georges Barnwell; que les apprentis n'eussent pas dû se soumettre bassement à cette exécution, qu'ils eussent dû réclamer leur collègue à la législature, d'abord d'une manière calme, puis, s'il le fallait, au moyen d'un appel aux armes, dont ils auraient fait usage comme ils l'auraient jugé à propos dans leur sagesse. Ces réflexions l'amenaient toujours à considérer quel glorieux instrument les apprentis pourraient devenir encore, si seulement ils avaient à leur tête un esprit supérieur; et il faisait alors d'une façon ténébreuse, et terrifiante pour ceux qui l'écoutaient, allusion à certains gaillards de sa connaissance, tous crânes finis, et à un certain Coeur-de-Lion prêt à devenir leur capitaine, lequel, une fois en besogne, ferait trembler le lord-maire sur son trône municipal.

Quant au costume et à la décoration personnelle, Sim Tappertit n'était pas d'un caractère moins aventureux ni moins entreprenant. On l'avait vu, chose incontestable, ôter des manchettes superfines au coin de la rue les dimanches soir, et les mettre soigneusement dans sa poche avant de rentrer au logis; et il était notoire que, tous les jours de grande fête, il avait l'habitude de changer ses boucles de genouillères en simple acier contre des boucles de strass reluisant, sous l'abri amical d'un poteau, très commodément planté audit endroit. Ajoutez à cela qu'il était âgé de vingt ans juste; que son extérieur lui en donnait davantage, et sa suffisance au moins deux cents; qu'il ne trouvait pas de mal à ce qu'on le plaisantât en passant sur son admiration pour la fille de son maître; et qu'il avait même, comme on l'invitait, dans une certaine taverne obscure, à proposer la santé de la dame qu'il honorait de son amour, porté le toast suivant, avec force oeillades et lorgnades: «Une belle créature dont le nom de baptême commence par un D.» Et maintenant le lecteur sait de Sim Tappertit, qui avait en ce moment rejoint à table le serrurier, tout ce qu'il est nécessaire d'en savoir pour faire connaissance avec lui.

C'était un repas substantiel: car, indépendamment du thé de rigueur et de ses accessoires, la table craquait sous le poids d'une bonne rouelle de boeuf, d'un jambon de première qualité, et de divers étages de gâteau beurré du Yorkshire, dont les tranches s'élevaient l'une sur l'autre dans la disposition la plus appétissante. Il y avait aussi un superbe cruchon bien verni, ayant la forme d'un vieux bonhomme qui ressemblait un peu au serrurier; au-dessus de sa tête chauve était une belle mousse blanche qui lui tenait lieu de perruque et promettait, à ne pas s'y tromper, une ale pétillante brassée à la maison. Mais plus adorable que cette ale jolie brassée à la maison, que le gâteau du Yorkshire, que le jambon, que le boeuf, qu'aucune autre chose à manger ou à boire que la terre ou l'air ou l'eau pût fournir, il y avait là, présidant à tout, la fille du serrurier, aux joues de rose: devant ses yeux noirs le boeuf perdait tout son prestige, et la bière n'était plus rien, ou peu s'en faut.

Les pères ne devraient jamais embrasser leurs filles en présence de jeunes gens. C'est trop aussi. Il y a des limites aux épreuves humaines. Voilà justement ce que pensait Sim Tappertit quand Gabriel attira, vers ses lèvres les lèvres rosées de sa fille… Ces lèvres qui étaient chaque jour si près de Sim, et pourtant si loin! Il respectait son maître, mais il aurait souhaité dans ce moment-là que le gâteau de Yorkshire l'étouffât plutôt.

«Père, dit la fille du serrurier, lorsque fut finie cette embrassade, qu'est-ce donc que j'apprends? Est-il bien vrai que cette nuit…

— Tout ça est vrai, chère enfant; vrai comme l'Évangile, Doll.

— M. Chester fils volé, et gisant blessé sur la route, quand vous êtes survenu?

— Oui; M. Édouard. Et auprès de lui Barnabé, criant au secours tant qu'il pouvait. Je suis survenu fort à point, car c'est une route solitaire; il était tard, et, comme la nuit était froide, et que le pauvre Barnabé avait encore moins de raison qu'à l'ordinaire, par suite de sa surprise et de son épouvante, le jeune monsieur n'en avait pas pour longtemps de s'en aller dans l'autre monde.

— Je tremble, rien que d'y penser! cria sa fille en frémissant.
Comment l'avez-vous reconnu?

— Reconnu? répliqua le serrurier. Je ne l'ai pas reconnu. Et le moyen de le reconnaître? Je ne l'avais jamais vu; j'avais seulement mainte fois entendu parler de lui, comme j'en avais parlé moi-même sans le connaître. Je l'ai transporté chez mistress Rudge, et elle ne l'eut pas plus tôt vu, qu'elle me dit qui c'était.

— Mlle Emma, père, si cette nouvelle lui arrive, exagérée comme elle le sera certainement, est capable d'en devenir folle.

— Eh mais! écoutez donc encore, et voyez à quoi un homme s'expose quand il a bon coeur, dit le serrurier. Mlle Emma était avec son oncle au bal masqué, à Carlisle-House; elle y était allée bien malgré elle, m'a-t-on dit à la Garenne. Savez-vous ce que fait votre imbécile de père, après avoir tenu conseil avec mistress Rudge? Il y va lorsqu'il aurait dû être dans son lit; il sollicite la protection de son ami le portier, s'affuble d'un masque et d'un domino, et se mêle aux masques.

— Et comme c'est bien digne de lui d'avoir fait cela! s'écria la fillette, lui mettant son beau bras autour du cou, et lui donnant le plus enthousiaste des baisers.

— Bien digne de lui! répéta Gabriel, qui affectait de grommeler, mais qui évidemment était enchanté du rôle qu'il avait joué et des louanges de sa fille. Bien digne de lui! C'est ainsi que parle votre mère. Cela n'empêche pas qu'il s'est mêlé à la foule; harcelé, tourmenté, je vous en réponds, par des gens qui venaient lui rebattre les oreilles de leur: «Est-ce que tu ne me connais pas, beau masque? moi je te connais bien,» et d'un tas de sottises de cette espèce. Sans compter qu'il y serait encore à chercher, s'il n'y avait eu, dans une petite salle, une jeune dame qui venait de retirer son masque, à cause de l'extrême chaleur de l'endroit, et qui restait assise là toute seule.

— Et c'était elle? dit sa fille précipitamment.

— Et c'était elle, répondit le serrurier; et je ne lui eus pas plutôt murmuré à l'oreille ce dont il s'agissait, avec autant de ménagement, Doll, et presque avec autant d'art que vous auriez pu en mettre vous-même, qu'elle jeta un cri aigu et s'évanouit.

— Et alors qu'arriva-t-il après? demanda sa fille.

— Eh mais! un troupeau de masques accourut autour d'elle; il y eut un bruit général, un brouhaha, et je m'estimai heureux de m'esquiver: voilà tout, répliqua le serrurier. Ce qui arriva lorsque je revins au logis, vous pouvez le deviner, si vous ne l'avez pas entendu. Ah!… Bien… Ma foi! il ne faut pas toujours avoir la mort dans l'âme. Passez-moi Tobie par ici, chère enfant.»

Ce Tobie, c'était le cruchon brun dont il a déjà été fait mention. Le serrurier, qui pendant tout l'entretien avait exercé d'affreux ravages parmi les comestibles, appliqua les lèvres au front bienveillant du digne bonhomme, et les y laissa si longtemps collées, tandis qu'il levait lentement le vase en l'air qu'à la fin il eut la tête de Tobie sur son nez; alors il fit claquer ses lèvres, et le replaça sur la table avec un regret plein de tendresse.

Quoique Sim Tappertit n'eût pas pris part à cette conversation, et que la parole ne lui eût jamais été adressée, il n'avait pas manqué de faire en silence les manifestations d'étonnement qu'il croyait les plus propres à déployer avec succès la puissance fascinatrice de ses yeux. Regardant la pause qui avait suivi le dialogue comme une circonstance particulièrement avantageuse, et voulant frapper un grand coup sur la fille du serrurier (elle le regardait alors, à ce qu'il croyait dans une muette admiration), il commença à crisper et contracter sa figure, et principalement ses yeux; à faire des contorsions si extraordinaires, si hideuses, si incomparables, que Gabriel, qui regarda par hasard de son côté, en fut tout ébahi.

«Eh mais! que diable a donc ce garçon? cria le serrurier. Est-ce qu'il s'étouffe?

— Qui? demanda Sim avec quelque dédain.

— Qui? Eh mais! vous, répliqua son maître. Pourquoi faites-vous ces horribles grimaces à table?

— Chacun son goût, monsieur; si j'aime les grimaces, moi! dit M. Tappertit, un peu déconcerté; et ce qui le déconcertait le plus, c'était d'avoir vu la fille du serrurier sourire.

— Sim, répliqua Gabriel en riant de bon coeur, pas de bêtises; je voudrais vous voir devenir raisonnable. Ces jeunes gens, ajouta-t- il en se tournant vers sa fille, sont toujours à faire quelque folie. Il y a eu une querelle hier au soir entre Joe Willet et le vieux John, quoique je ne puisse pas dire que Joe fût tout à fait dans son tort. Un de ces matins on ne le trouvera plus là-bas; il sera parti pour chercher fortune, et courir la prétentaine. Eh mais! qu'y a-t-il, Doll? c'est vous qui faites des grimaces maintenant. Allons, je vois bien que les filles ne valent pas mieux que les garçons!

— C'est le thé, dit Dolly en devenant tour à tour très rouge et très pâle (c'est toujours comme ça quand on se brûle), il est si chaud!»

M. Tappertit fit de gros yeux à un pain de quatre livres qui était sur la table, et respira fortement.

«Est-ce tout? répondit le serrurier. Mets dans ton thé un peu plus de lait. Oui, j'en suis fâché pour Joe, parce que c'est un brave jeune homme, qui gagne à être connu, mais il partira tout à coup, vous verrez. Il me l'a, ma foi! dit lui-même.

— Vraiment, cria Dolly d'une voix faible, vraiment!

— Est-ce le thé qui vous chatouille encore le gosier, chère enfant?» dit le serrurier.

Mais, avant que sa fille eût pu lui répondre, elle fut prise d'une toux importune, d'une espèce de toux si désagréable que, l'accès fini, des larmes sortaient de ses beaux yeux. Le bon serrurier était encore à lui donner de petites tapes sur le dos, et à lui prodiguer de doux remèdes de même nature, lorsqu'on reçut un message de Mme Varden. Elle faisait savoir à tous ceux que cela pouvait intéresser, qu'elle se sentait beaucoup trop indisposée pour se lever, après l'agitation et l'anxiété de la nuit précédente; qu'en conséquence elle désirait qu'on lui procurât immédiatement la petite théière noire avec du bon thé bien fort, une demi-douzaine de rôties beurrées, une platée raisonnable de boeuf et de jambon en tranches minces, et le Manuel protestant en deux volumes in-douze. Comme quelques autres dames qui, dans les âges reculés, fleurirent sur ce globe, Mme Varden était d'autant plus dévote qu'elle était de moins bonne humeur. Chaque fois qu'elle et son mari se trouvaient, contre l'habitude, en mésintelligence, le Manuel protestant reprenait tout de suite faveur.

Sachant par expérience ce que cette requête voulait dire, le triumvirat dut se dissoudre. Dolly alla faire exécuter en toute hâte les ordres de sa mère; Gabriel monta dans sa carriole pour aller dehors vaquer à quelque affaire, et Sim retourna à sa besogne journalière dans l'atelier, toujours avec ses gros yeux fixes, quoique le pain de quatre livres restât derrière lui sur la table.

Que dis-je? ses gros yeux grossirent encore, et, lorsqu'il eut noué son tablier, ils étaient gigantesques. Ce ne fut pas avant de s'être plusieurs fois promené de long en large, les bras croisés, en faisant les plus grandes enjambées qu'il pouvait faire, et d'avoir écarté à coups de pied une foule de menus objets, que ces lèvres commencèrent à onduler. Enfin une sombre dérision parut sur ses traits, et il sourit, et en même temps il proféra avec un mépris suprême le monosyllabe «Joe!»

«Je l'ai joliment fascinée avec mon oeillade pendant qu'il parlait de ce garçon, dit-il; voilà naturellement ce qui l'a rendue si confuse… Joe!»

Il se repromena de long en large plus vite encore, et, s'il est possible, avec de plus grandes enjambées; s'arrêtant quelquefois pour regarder un peu ses jambes, quelquefois pour éjaculer avec un geste terrible un autre «Joe!» Au bout d'un quart d'heure ou environ, il reprit le bonnet de papier, et il essaya de travailler. Non, il ne pouvait venir à bout de rien faire.

«Je ne ferai rien aujourd'hui dit M. Tappertit en jetant par terre son ouvrage, que repasser. Je vais repasser tous les outils. Le métier de rémouleur va mieux à mon humeur. Joe!»

Whir-r-r-r. La meule fut bientôt en mouvement, on vit jaillir une pluie d'étincelles: c'était l'occupation qu'il fallait à son esprit effervescent.

Whir-r-r-r-r-r.

«Ça ne se passera pas comme ça! dit M. Tappertit, s'arrêtant d'un air de triomphe et essuyant sur sa manche sa figure échauffée Ça ne se passera pas comme ça. Je désire qu'il n'y ait pas de sang répandu.»

Whir-r-r-r-r-r-r-r.

CHAPITRE V.

Aussitôt qu'il eut terminé les affaires du jour, le serrurier sortit seul pour visiter le gentleman blessé et s'assurer des progrès de son rétablissement. La maison où il l'avait laissé était dans une rue détournée de Southwark non loin de London- Bridge, et ce fut là qu'il se dirigea de toute sa vitesse, bien décidé à s'y arrêter le moins possible et à revenir se coucher de bonne heure.

La soirée était tempétueuse presque autant que celle de la veille. Un homme solide comme Gabriel avait de la peine à rester sur ses jambes au coin des rues ou à tenir tête au vent, qui se montrait parfois le plus fort et le repoussait en arrière de quelques pas ou, malgré toute son énergie, le forçait de s'abriter sous une voûte à l'entrée de quelque maison, jusqu'à ce que la bourrasque eût épuisé sa furie. De temps en temps un chapeau ou une perruque, ou l'un et l'autre arrivaient en filant et roulant, en gambadant devant lui follement, tandis que le spectacle plus sérieux de tuiles et d'ardoises qui tombaient, ou de masses de brique ou de mortier ou de morceaux de pierres de couronnement qui résonnaient sur le trottoir tout à côté de lui, et se brisaient en mille éclats n'augmentait pas le charme de son expédition, et ne rendait pas la route moins effrayante.

«Ce n'est pas amusant, pour un homme de mon âge, de faire une visite par une telle soirée! dit le serrurier en frappant doucement à la porte de la veuve. J'aimerais mieux être dans l'encoignure de la cheminée du vieux John, ma parole!

— Qui est là?» demanda du dedans une voix de femme. On lui répondit; elle ajouta vite un mot de bienvenue, et la porte fut promptement ouverte.

Cette femme avait environ quarante ans, peut-être deux ou trois ans de plus, une physionomie riante et une figure qui autrefois avait été jolie. Elle portait des traces d'affliction et d'inquiétude, mais des traces déjà anciennes; le temps les avait lissées. Quiconque n'avait accordé par hasard qu'un simple coup d'oeil à Barnabé aurait reconnu que cette femme était sa mère. Leur ressemblance était frappante; mais là où le visage du fils offrait l'égarement et le vide de la pensée, il y avait chez la mère ce calme patient qui est le résultat de longs efforts et d'une paisible résignation.

Une seule chose, dans sa figure, était étrange et saisissante. Vous ne pouviez pas la regarder, au milieu de son humeur la plus joyeuse, sans la reconnaître capable, à un degré extraordinaire, d'exprimer la terreur. Ce n'était point à la surface. Ce n'était pas non plus particulièrement dans un de ses traits; vous ne pouviez prendre ni les yeux, ni la bouche, ni les lignes de la joue, et dire en les détaillant que cela tenait à quelqu'un d'eux pris à part. Il y avait plutôt, dans l'ensemble, je ne sais où, en embuscade, quelque chose qu'on ne voyait jamais que d'une manière obscure, mais qui était toujours là sans s'absenter jamais une minute. C'était l'ombre la plus faible, la plus fugitive, de quelque regard, expression soudaine, enfantée sans doute par un moment rapide d'intense et inexprimable horreur; mais, si vague et faible que fût cette ombre, elle faisait deviner ce que cette expression avait dû être, et la fixait dans l'esprit comme l'image d'un mauvais rêve.

Plus faible, plus chétive, manquant de force et d'énergie, pour ainsi dire, à raison des ténèbres de son intelligence, la même empreinte s'était gravée dans la physionomie du fils. Si on avait vu cela dans un portrait, on aurait demandé la légende, on n'aurait pu regarder la toile sans être obsédé par une curiosité pénible. Les personnes qui connaissaient l'histoire du Maypole, et se souvenaient de ce qu'était la veuve avant l'assassinat de son mari et de son maître, n'avaient pas besoin d'explication. Outre la façon dont la malheureuse avait changé, on se rappelait que, quand son fils était né, le jour même où l'on avait su la nouvelle du double meurtre, il portait sur son poignet une marque semblable à une tache de sang mal effacée.

«Dieu vous garde! voisine, dit le serrurier, en la suivant de l'air d'un vieil ami dans une petite salle à manger où brillait un bon feu.

— Et vous pareillement, répondit-elle avec un sourire. C'est votre excellent coeur qui vous a ramené ici. Rien ne peut vous retenir chez vous, je le sais de longue date s'il y a des amis à servir ou à consoler au dehors.

— Fi! Fi! répliqua le serrurier en se frottant les mains et les réchauffant. Voilà bien les femmes! il ne leur faut pas grand'chose pour jaser. Comment va le malade, voisine?

— Il dort maintenant. Il a été très agité vers le jour, et pendant quelques heures il s'est tourné et retourné douloureusement; mais la fièvre l'a quitté, et le médecin dit qu'il sera bientôt guéri. Défense de le transporter avant demain.

— Il a eu des visites aujourd'hui, hein? dit Gabriel avec finesse.

— Oui, M. Chester père est resté ici depuis que nous l'avons envoyé prévenir, et il ne faisait que de partir quand vous avez frappé.

— Pas de dames? dit Gabriel en haussant les sourcils, et d'un air désappointé.

— Une lettre, reprit la veuve.

— Allons! ça vaut mieux que rien! cria le serrurier. Qui en était porteur?

— Barnabé, naturellement.

— Barnabé est un bijou! dit Varden. Il va et vient à son aise là où nous autres, qui nous croyons plus raisonnables que lui, serions fort embarrassés d'en faire autant. Il n'est pas à courir encore, j'espère?

— Dieu merci, il est dans son lit. Comme il a été debout toute la nuit, vous savez et toute la journée sur pied, il était rompu de fatigue. Ah! voisin, si je pouvais seulement le voir plus souvent aussi tranquille, si je pouvais seulement dompter cette terrible inquiétude!

— Cela viendra, dit le serrurier avec bonté; cela viendra. Ne vous laissez pas abattre. Je trouve qu'il gagne en raison chaque jour.»

La veuve secoua la tête; et, cependant, bien qu'elle sût que le serrurier cherchait à l'encourager, et qu'il ne parlait pas ainsi de conviction, elle éprouvait de la joie à entendre même cet éloge de son pauvre benêt de fils.

«Il finira par faire un homme d'esprit, continua le serrurier. Prenez garde que, quand nous deviendrons de vieux radoteurs, Barnabé ne nous fasse la nique. Je ne vous dis que ça. Mais notre autre ami, ajouta-t-il en regardant sous la table et autour du plancher, le plus fin matois de tous les matois, où donc est-il?

— Dans la chambre de Barnabé, répliqua la veuve avec un sourire languissant.

— Ah! c'est celui-là qui est un rusé compère, dit Varden en secouant la tête. Je serais bien fâché de parler de choses secrètes devant lui. Ah! c'est ça un fameux gaillard. Je parie qu'il pourrait lire, écrire et compter, s'il voulait s'en donner la peine. Qu'est-ce que j'entends là? N'est-ce pas lui qui tape à la porte?

— Non, répondit la veuve; c'était dans la rue, je pense. Écoutez! oui. Encore ce bruit. Il y a quelqu'un qui frappe doucement au volet. Qui ce peut-il être?»

Ils avaient parlé à voix basse, car le malade était couché au- dessus; et, comme les murs et les plafonds étaient minces et légèrement bâtis, le son de leurs voix aurait, sans cette précaution, troublé son sommeil. La personne qui frappait, quelle qu'elle fût, avait pu se tenir fort près du volet sans rien entendre; et voyant la lumière à travers les fentes, sans aucun bruit, elle avait bien pu croire qu'il n'y avait là qu'une seule personne.

«Quelque brigand de voleur, peut-être, dit le serrurier. Donnez- moi la lumière.

— Non, non, répondit-elle précipitamment: de tels visiteurs ne sont jamais venus à ce pauvre logis. Restez ici. Je suis toujours à même de vous appeler en cas de besoin. Je préfère y aller seule.

— Pourquoi? dit le serrurier, laissant à contrecoeur la chandelle qu'il avait prise de dessus la table.

— Parce que, je ne sais pourquoi, mais c'est plus fort que moi, répondit-elle. On frappe encore; ne me retenez pas, je vous en supplie.»

Gabriel la regarda, grandement étonné de voir une personne d'ordinaire si calme et si tranquille en proie à une pareille agitation, et pour si peu de chose. Elle quitta la chambre et ferma la porte derrière elle. Un moment elle resta là, comme si elle hésitait, sa main sur la serrure. Dans ce court intervalle il y eut encore un petit coup donné; et une voix tout près de la fenêtre, une voix dont le souvenir parut réveiller chez lui des idées désagréables, chuchota: «Dépêchez-vous.»

Ces mots furent prononcés à voix basse, mais distinctement, de cette voix qui arrive si vite aux oreilles de ceux qui dorment, et qui les réveille en sursaut. Un instant cela fit tressaillir le serrurier; il se recula involontairement de la fenêtre et écouta.

Le vent grondant lourdement dans la cheminée ne lui permit pas trop d'entendre ce qui se passa; mais il aurait affirmé que la porte de la rue avait été ouverte, que le pas d'un homme avait fait craquer le plancher, puis qu'il y avait eu un moment de silence, silence interrompu par quelque chose d'étouffé, qui n'était ni un cri perçant, ni un gémissement, ni un appel au secours, et qui cependant aurait pu être tout cela également; et les mots: «Mon Dieu!» prononcés d'une voix qu'il n'avait pas entendue sans un frisson.

Il s'élança aussitôt dehors. Enfin il la vit, cette terrible expression, celle qu'il connaissait si bien, pour l'avoir devinée, sans l'avoir vue auparavant sur la figure de la veuve. Elle était là debout, comme gelée sur le sol, les yeux effarés, les joues livides, chaque trait d'une fixité lugubre, à regarder l'homme qu'il avait rencontré dans la sombre nuit de la veille. Les yeux de cet homme se croisèrent avec ceux du serrurier. Ce ne fut qu'un éclair, un instant, un souffle sur une glace polie, et il n'était plus là.

Le serrurier allait l'atteindre; il avait presque saisi les pans de sa redingote flottante, quand ses bras furent étroitement serrés par la veuve, qui se jeta sur le pavé devant lui.

«De l'autre côté! de l'autre côté! cria-t-elle. Il a pris de l'autre côté. Revenez! revenez!

— De l'autre côté! je le vois maintenant, répondit le serrurier, là-bas; voici son ombre qui passe où est cette lumière. Que fait cet homme? Qui est-il? Laissez-moi courir après lui.

— Revenez! revenez! s'écria la femme, luttant avec lui et l'étreignant dans ses bras. Ne le touchez pas, au nom de votre salut. Je vous en adjure, revenez! Il emporte d'autres vies que la sienne. Revenez!

— Que voulez-vous dire?

— Inutile de savoir ce que je veux dire. Ne demandez rien, n'en parlez plus, n'y pensez plus. Il ne faut pas qu'on le suive, qu'on lui fasse obstacle, qu'on l'arrête. Revenez!»

Le vieillard la regarda tout ébahi, au moment où elle se tordait pour s'attacher à lui; et, vaincu par sa douleur impétueuse, il se laissa entraîner dans la maison. Ce ne fut pas avant d'avoir mis la chaîne, fermé la porte à double tour, assuré chaque verrou et chaque barre avec l'ardeur furieuse d'une folle, et l'avoir tiré en arrière dans la chambre, qu'elle dirigea de nouveau sur lui ce regard de statue, plein d'horreur, et que, s'affaissant sur une chaise, elle se couvrit la figure et frissonna comme si la main de la mort était sur elle.

CHAPITRE VI.

Étonné à l'excès des événements qui s'étaient passés avec tant de rapidité et de violence, le serrurier contempla cette femme qui frissonnait sur sa chaise, de l'air d'un homme hébété; il l'aurait contemplée beaucoup plus longtemps, si la compassion et l'humanité n'eussent délié sa langue.

«Vous êtes malade, dit Gabriel. Laissez-moi appeler quelque voisine.

— Non, pour tout au monde, répondit-elle en lui faisant signe de sa main tremblante et tenant sa figure encore détournée. C'est bien assez que vous vous soyez trouvé ici pour voir cela.

— Oui, plus qu'assez; c'est trop ou trop peu, dit Gabriel.

— Soit, répliqua-t-elle. Comme vous voudrez. Pas de questions, je vous en supplie.

— Voisine, dit le serrurier après une pause, est-ce beau, est-ce raisonnable, est-ce juste envers vous-même? Est-ce digne de vous, qui me connaissez depuis si longtemps et m'avez demandé conseil pour toutes sortes de choses? digne de vous, à qui j'ai connu l'esprit vigoureux et le coeur ferme quand vous n'étiez encore qu'une enfant?

— J'en ai eu grand besoin, répondit-elle. Je vieillis à la fois par les années et par les inquiétudes. C'est peut-être là une trop rude épreuve qui m'a énervé le coeur et affaibli l'esprit. Ne me parlez pas.

— Comment puis-je voir ce que j'ai vu, et me taire? répartit le serrurier. Quel était cet homme, et pourquoi sa venue a-t-elle produit en vous ce changement?»

Elle demeura silencieuse, mais se cramponna à la chaise comme pour s'empêcher de choir par terre.

«Je m'autorise d'une ancienne connaissance, Marie, dit le serrurier, car j'ai toujours eu la plus vive affection pour vous, et peut-être ai-je essayé de vous le prouver quand ça m'a été possible. Quel est cet homme de mauvaise mine, et qu'a-t-il à faire avec vous? Quel est ce fantôme qu'on ne voit que par les nuits les plus noires et par de mauvais temps? Comment connaît-il et pourquoi vient-il hanter cette maison, chuchotant à travers les fentes et les crevasses, comme s'il y avait entre lui et vous quelque chose dont ni l'un ni l'autre n'oserait parler tout haut? Qui est-il?

— Vous avez bien raison de dire qu'il hante cette maison, répliqua la veuve d'une voix languissante. Son ombre a plané sur elle et sur moi dans la lumière et dans les ténèbres, à midi et à minuit. Et maintenant, enfin, le voilà revenu en chair et en os.

— Mais il ne serait pas parti en chair et en os, répliqua le serrurier avec quelque irritation, si vous aviez laissé libres mes bras et mes jambes. Quelle énigme est ceci?

— C'en est une, répondit-elle, et en même temps elle se leva, qui doit rester à jamais une énigme. Je n'ose pas vous en dire davantage.

— Vous n'osez pas! répéta le serrurier confondu de surprise.

— Ne me pressez point. Je suis malade et faible, et toutes mes facultés vitales semblent mortes au dedans de moi. Non! ne me touchez point non plus.»

Gabriel, qui s'était avancé de quelques pas pour la secourir, recula lorsqu'elle fit cette exclamation précipitée, et la regarda en silence avec un profond étonnement.

«Laissez-moi aller seule, dit-elle à voix basse, et que les mains d'un honnête homme ne touchent pas les miennes ce soir.» Quand elle eut marché en chancelant vers la porte, elle se retourna, et ajouta avec un violent effort: «N'oubliez pas que ceci est un secret qu'il faut, de toute nécessité, que je confie à votre honneur. Vous êtes un homme sûr. Comme vous avez toujours été bon et affectueux pour moi, gardez-le. Si vous entendez quelque bruit là-haut, excusez mon absence; imaginez quelque prétexte; dites n'importe quoi, sauf ce que vous avez vu en réalité, et que jamais un mot, un regard entre nous, ne rappelle cette circonstance. Je me fie à vous. Songez-y, je me fie à vous. Et jusqu'où va ma confiance en vous, jamais vous ne pourriez le concevoir.»

Fixant ses yeux sur lui un instant, elle s'éloigna et le laissa seul dans la chambre.

Gabriel, ne sachant que penser, se tenait debout, l'oeil fixé sur la porte; son visage était plein d'étonnement et d'épouvante. Plus il méditait sur ce qui venait de se passer, moins il pouvait y donner quelque explication favorable. Trouver cette femme veuve, dont la vie avait été supposée pendant tant d'années une vie de solitude et de retraite, et qui, par sa paisible résignation à ses douleurs, avait gagné l'estime et le respect de tous ceux qui la connaissaient, la trouver liée mystérieusement avec un homme sinistre, s'alarmant de son apparition, et pourtant l'aidant à s'échapper, c'était une découverte qui le peinait autant qu'elle l'effrayait. La pleine confiance qu'elle venait de montrer dans sa discrétion, et le consentement tacite qu'il y avait donné, augmentaient la détresse de son esprit. S'il eût parlé hardiment, s'il eût persisté à la questionner, s'il l'eût retenue quand elle s'était levée pour quitter la chambre, s'il eût fait une protestation quelconque, au lieu de se compromettre lui-même par son silence, comme il sentait bien s'être compromis, il aurait été plus à son aise.

«Pourquoi lui ai-je laissé dire que c'était un secret et qu'elle me le confiait? dit Gabriel en mettant sa perruque sur un côté de sa tête pour se gratter d'une manière plus commode, et regardant le feu avec tristesse. Je n'ai pas plus de présence d'esprit que le vieux John lui-même. Pourquoi ne lui ai-je pas dit d'un ton ferme: «Vous n'avez pas le droit d'avoir de pareils secrets, et je vous somme de me dire ce que cela signifie?» au lieu de rester bouche béante devant elle, comme un vieil imbécile que je suis! Mais c'est bien là mon faible. Je sais, au besoin, résister obstinément à des hommes; mais des femmes peuvent, quand elles le veulent, me rouler autour de leurs doigts comme le fil de leurs quenouilles.»

Il ôta tout à fait sa perruque en faisant cette réflexion, chauffa au feu son mouchoir, et commença de s'en frotter et polir sa tête chauve, jusqu'à ce qu'elle redevînt luisante.

«Et cependant, dit le serrurier que calmait cette douce opération et qui s'arrêta pour sourire, ce n'est peut-être rien. Quelque braillard d'ivrogne qui s'efforçait d'entrer dans la maison; il n'en faudrait pas davantage pour alarmer une âme aussi tranquille que la sienne. Mais alors (et cette pensée le tourmentait), comment se fait-il que ce soit cet homme? comment se fait-il qu'il ait cette influence-là sur elle? comment se fait-il qu'elle l'ait aidé à m'échapper? et plus que tout cela, comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas dit que c'était une peur soudaine, et rien de plus?» Triste chose que d'avoir en une minute à se défier d'une personne qu'on connaît depuis si longtemps, et d'une ancienne bonne amie, par-dessus le marché; mais le moyen de ne pas le faire, lorsque tout cela vous frappe l'esprit!… «Est-ce Barnabé qui arrive là?

— Oui! cria-t-il en jetant un regard dans la chambre et faisant un signe de tête. Sans doute, c'est Barnabé. Comment l'avez-vous deviné?

— Par votre ombre, dit le serrurier.

— Hoho! cria Barnabé en lançant, un coup d'oeil par-dessus son épaule, elle est bon enfant, cette ombre, de s'attacher à moi, quoique je ne sois qu'un insensé. Quel joyeux compagnon! Nous sautons, nous nous promenons, nous courons, nous gambadons si bien sur l'herbe ensemble! Quelquefois il est la moitié aussi haut qu'un clocher d'église, et quelquefois pas plus grand qu'un nain. Tantôt il va devant, tantôt derrière, et tout de suite il se dérobe avec adresse; le voilà par ici, le voilà par là; s'arrêtant lorsque je m'arrête, et croyant que je ne peux pas le voir, quoique j'aie l'oeil sur lui, bel et bien. Ah! c'est un joyeux compagnon. Dites-moi, est-il insensé aussi?… Je crois qu'il l'est.

— Pourquoi? demanda Gabriel.

— Parce qu'il ne se lasse jamais de se moquer de moi. Il ne fait que cela tout le long de la journée… Pourquoi ne venez-vous pas?

— Où?

— Là-haut. Il vous demande. Restez… À propos; et lui, où est son ombre? Voyons. Vous qui êtes un homme raisonnable, dites-moi ça.

— À côté de lui, Barnabé, à côté de lui, je suppose, répondit le serrurier.

— Non, répliqua-t-il en secouant la tête. Devinez encore.

— Elle est allée se promener, peut-être bien?

— Il a changé d'ombre avec une femme, chuchota l'idiot à son oreille, et puis il recula d'un air de triomphe. Son ombre à elle est toujours avec lui, et son ombre à lui toujours avec elle. C'est un jeu, je pense, hein?

— Barnabé, dit le serrurier d'un air grave, venez ici, mon garçon.

— Je sais ce que vous voulez me dire. Je sais! répliqua-t-il en s'éloignant de lui. Mais je suis un malin, je me tais. Je ne vous dis qu'une chose: Êtes-vous prêt?»

En achevant ces mots, il saisit la lumière, et l'agita sur sa tête avec un rire égaré.

— Doucement, bellement, dit le serrurier, déployant toute son influence pour le maintenir calme et paisible. Je croyais que vous étiez allé dormir.

— Voilà comme je dormais, répondit-il les yeux démesurément ouverts. Il y avait de grandes figures allant et venant, tout près de ma figure, et ensuite, un mille plus loin, des endroits bas à travers lesquels il fallait ramper, bon gré mal gré; de hautes églises du faîte desquelles il fallait tomber; une foule d'étranges créatures se pressant les unes contre les autres de la tête aux pieds pour s'asseoir sur le lit. C'est dormir cela, hein?

— Des rêves, Barnabé, des rêves, dit le serrurier.

— Des rêves! répéta-t-il doucement en s'approchant de lui. Ce ne sont pas des rêves.

— Qu'est-ce donc, répliqua le serrurier, si ce ne sont pas des rêves?

— Je rêvais, dit Barnabé, en passant son bras dans le bras de Varden et en regardant de fort près sa figure, tandis qu'il lui chuchotait sa réponse. Je rêvais précisément tout à l'heure que quelque chose (cela avait la forme d'un homme) me suivait, venait sans bruit derrière moi, ne voulait pas me laisser, mais était toujours à se cacher et à se tapir, comme un chat, dans des coins noirs, et à attendre mon passage; alors cela sortait en rampant et cela venait sans bruit derrière moi. M'avez-vous jamais vu courir?

— Plus d'une fois, vous le savez bien.

— Jamais vous ne m'avez vu courir comme je l'ai fait dans ce rêve. Cela se mit à ramper encore pour me harceler: plus près, plus près, plus près. Je courus plus vite, je sautai, je m'élançai hors du lit, et vers la fenêtre, et là dans la rue en bas. Mais il nous attend. Venez-vous?

— Quoi! dans la rue en bas, cher Barnabé?» dit Varden, s'imaginant découvrir quelque rapport entre cette vision et ce qui s'était passé tout à l'heure.

Barnabé le regarda fixement, marmotta des paroles incohérentes, agita de nouveau la lumière sur sa tête, rit, et serrant le bras du serrurier contre le sien d'une manière plus étroite le conduisit à l'étage supérieur en silence.

Ils entrèrent dans une chambre à coucher des plus simples, garnie de quelques chaises dont les pieds en fuseau donnaient la date de leur naissance. Le reste de l'ameublement n'avait pas grande valeur; mais il était tenu avec beaucoup de propreté.

Dans une bergère devant le feu, pâle et affaibli par une perte de sang considérable, était penché Édouard Chester, le jeune gentleman qui avait le premier quitté le Maypole, durant la soirée précédente. Il tendit la main au serrurier, et lui souhaita la bienvenue comme à son sauveur et à son ami.

«Ne me remerciez pas davantage, monsieur, ne me remerciez pas davantage, dit Gabriel. J'en aurais fait au moins autant, j'espère, pour n'importe qui dans une position si critique, et à plus forte raison pour vous, monsieur. Il y a de par le monde certaine demoiselle, ajouta-t-il avec quelque hésitation, qui a été plus d'une fois pleine de bonté pour nous, et naturellement nous en avons de la reconnaissance. J'espère, monsieur, que ce que je dis là ne vous offense pas.»

Le jeune homme sourit et secoua la tête; il fit en même temps un mouvement sur sa chaise comme s'il eût souffert.