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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 12: CHAPITRE XI
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

CHAPITRE XI

Le jour du lendemain fut annoncé au monde par de joyeux carillons et par des coups de canon tirés à la Tour. On hissa des drapeaux sur un grand nombre de flèches des clochers de la ville. En un mot, on accomplit toutes les cérémonies d'usage en l'honneur du jour anniversaire de la naissance du roi, et chacun s'en alla vaquer à ses plaisirs ou à ses affaires, comme si Londres était dans un ordre parfait, et qu'il n'y eût pas encore dans quelques- uns de ses quartiers des cendres chaudes qui allaient se rallumer aux approches de la nuit pour répandre au loin la désolation et la ruine.

Les chefs de l'émeute, rendus plus audacieux encore par leurs succès de la nuit dernière et par le butin qu'ils avaient conquis, retenaient fermement unies les masses de leurs partisans, et ne songeaient qu'à les compromettre assez pour n'avoir plus à craindre que l'espoir de leur pardon ou de quelque récompense ne leur donnât la tentation de trahir et de livrer entre les mains de la justice les ligueurs les plus connus.

Il est sûr que la crainte de s'être trop avancés pour pouvoir désormais obtenir leur pardon retenait les plus timides sous leurs drapeaux non moins que les plus braves. Beaucoup d'entre eux, qui n'auraient pas fait difficulté de dénoncer les chefs et de se porter témoins contre eux en justice, sentaient qu'ils ne pouvaient espérer leur salut de ce côté, parce que leurs propres actes avaient été observés par des milliers de gens qui n'avaient pas pris part aux troubles; qui avaient souffert dans leurs personnes, leur tranquillité, leurs biens, des outrages de la populace; qui ne demanderaient pas mieux que de porter témoignage, et dont le gouvernement du roi préférerait sans doute les déclarations à celles de tous autres. Dans cette catégorie se trouvaient beaucoup d'artisans qui avaient laissé là leurs travaux le samedi matin; il y en avait même que leurs patrons avaient revus prenant une part active au tumulte: d'autres se savaient soupçonnés, et n'ignoraient pas que, s'ils revenaient dans leurs ateliers, ils seraient remerciés sur-le-champ. D'autres enfin avaient agi en désespérés dès le commencement, et se consolaient avec ce proverbe populaire qui dit que, pendu pour pendu, autant vaut l'être pour un mouton que pour un agneau. Tous d'ailleurs espéraient et croyaient fermement que le gouvernement, qu'ils semblaient avoir paralysé, finirait, dans son épouvante, par compter avec eux et par accepter leurs conditions. Les plus raisonnables se disaient qu'au pis-aller ils étaient trop nombreux pour qu'on pût les punir tous, et chacun aimait à croire qu'il avait autant de chances d'échapper au châtiment que personne. Quant à la masse, elle ne raisonnait pas et ne pensait à rien, obéissant seulement à ses passions impétueuses, aux instincts de la pauvreté, de l'ignorance, à l'amour du mal, à l'espérance du vol et du pillage.

Il est encore à remarquer que, à partir du moment de leur première explosion à Westminster, tout symptôme d'ordre arrêté d'avance ou de plan concerté entre eux avait disparu. Quand ils se divisaient par bandes pour courir dans les différents quartiers de la ville, c'était d'après une inspiration soudaine et spontanée. Chacune d'elles se grossissait sur son chemin, comme les rivières à mesure qu'elles coulent vers la mer; chaque fois qu'il leur fallait un chef, il s'en présentait un, qui disparaissait sitôt que l'on n'en avait plus besoin, pour reparaître encore à la première nécessité. Le tumulte prenait chaque fois une forme nouvelle et inattendue, selon les circonstances du moment: on voyait de braves ouvriers retournant chez eux, après une journée de travail, jeter là leurs outils pour se mêler activement à l'émeute, en un instant; des saute-ruisseaux en faisaient autant, laissant là les commissions dont ils étaient chargés en ville. En un mot, c'était comme une peste morale qui était tombée sur Londres. Le bruit, le tumulte, l'agitation, avaient pour eux un attrait irrésistible qui les séduisait par centaines. La contagion s'étendait comme le typhus. Le mal, encore à l'état d'incubation, infectait à chaque heure de nouvelles victimes, et la Société commençait à s'alarmer sérieusement de leurs fureurs.

Il était à peu près deux ou trois heures après midi, lorsque Gashford vint dans le repaire que nous avons décrit au dernier chapitre, et, n'y trouvant que Dennis et Barnabé, s'informa de ce qu'était devenu Hugh.

Il était sorti, à ce que lui dit Barnabé, il y avait bien une heure, et n'était pas encore revenu.

«Dennis, dit le souriant secrétaire, de sa voix la plus doucereuse, en se tenant les jambes croisées sur un baril; Dennis!»

Le bourreau, se réveillant en sursaut, se mit sur son séant, et le regarda les yeux tout grands ouverts.

«Comment ça va-t-il, Dennis? dit Gashford, le saluant d'un signe de tête. J'espère que vous n'avez pas eu à vous plaindre de vos dernières expéditions, Dennis?

— Maître Gashford, répondit le bourreau, fixant sur lui les yeux, vous avez une manière si tranquille de vous dire les choses, qu'il y a de quoi faire sauter au plancher. Nom d'un chien, ajouta-t-il entre ses dents, sans détourner les yeux, et d'un air pensif; vous avez quelque chose de si rusé!

— De si distingué, vous voulez dire, Dennis.

— De si distingué, reprit l'autre en se grattant la tête, toujours sans quitter des yeux les traits du secrétaire, que, quand vous me parlez, je crois entendre chacun de vos mots jusque dans la moelle de mes os.

— Je suis charmé de vous voir l'ouïe si subtile, et je m'applaudis de savoir me rendre pour vous si intelligible, dit Gashford, de son ton uniforme et invariable. Où est votre ami?»

M. Dennis se retourna comme s'il s'attendait à le trouver endormi sur son lit de paille; puis, se rappelant qu'il l'avait vu sortir:

«Je ne peux pas vous dire, maître Gashford. Je croyais qu'il devait rentrer plus tôt que ça. J'espère que ce n'est pas encore le moment de nous mettre à la besogne, maître Gashford?

— Mais, dit le secrétaire, je vous le demande, comment voulez- vous que je vous dise ça, Dennis? Vous êtes parfaitement maître de vos actions, vous savez, et vous n'en devez compte à personne, si ce n'est à la justice de temps à autre, n'est-ce pas?»

Dennis, tout dérouté par le sang-froid de manières et de langage de son patron, reprit pourtant son assiette en lui entendant faire cette allusion à sa profession, et lui montra Barnabé en secouant la tête et en fronçant le sourcil.

«Chut! cria Barnabé.

— Ah! motus là-dessus, maître Gashford, dit le bourreau à voix basse. Les préjugés populaires… vous n'y pensez jamais… Eh bien! quoi, Barnabé? qu'est-ce qu'il y a? mon garçon.

— Je l'entends qui vient, répondit-il. Écoutez. Remarquez-vous ça? c'est son pied. N'ayez pas peur, je reconnais bien son pas, et celui de son chien aussi. Tramp, tramp, pitt, patt, c'est bien ça, ils s'en viennent tous les deux, et, tenez! Ha! ha! ha! ha! les voici.» Il criait joyeusement, saluant à deux mains la venue de son camarade, auquel il donna de petites tapes d'amitié sur le dos, comme si ce rude compagnon était le plus aimable des hommes. «Le voici, et il n'a pas de mal, encore! Je suis bien content de le voir revenu, ce vieux Hugh.

— Je veux être un renégat s'il ne me fait pas toujours un meilleur accueil que les gens raisonnables, dit Hugh en lui secouant la main avec une tendresse étrange, qui ressemblait à de la rage. Et vous, garçon, comment allez-vous?

— À merveille, cria Barnabé, ôtant son chapeau. Ha! ha! ha! Et la joie au coeur, Hugh. Et tout prêt à faire ce qu'on voudra pour la bonne cause et la justice, et à soutenir ce bon gentleman si doux et si blême, ce lord qu'ils ont maltraité; n'est-ce pas, Hugh?

— Oui,» répondit son ami, laissant aller sa main, et regardant un moment Gashford avec un changement d'expression notable avant de lui dire: «Bonjour, maître.

— Bonjour donc! répliqua le secrétaire en se caressant la jambe. Et puis encore bonjour et bonne année, accompagnés de beaucoup d'autres! Vous êtes échauffé.

— Ma foi, maître, vous le seriez bien autant que moi, dit-il en s'essuyant la figure, si vous étiez venu ici en courant aussi vite que moi.

— Alors vous savez les nouvelles? En effet, j'ai supposé que vous deviez les savoir.

— Les nouvelles? Quelles nouvelles?

— Quoi, vous ne savez pas? cria Gashford, relevant les sourcils avec une exclamation de surprise. Est-ce possible? Alors venez donc; c'est moi qui vais vous faire connaître votre honorable position, après tout. Voyez-vous là-haut les armes du roi? lui demanda-t-il d'un air souriant, en prenant dans sa poche un papier qu'il déploya sous les yeux de Hugh.

— Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?

— Ça vous fait beaucoup, mais beaucoup; répliqua le secrétaire.
Lisez-moi ça.

— Vous savez bien que, la première fois que je vous ai vu, je vous ai dit que je ne savais pas lire, dit Hugh d'un air d'impatience. Au nom du diable, qu'est-ce qu'il peut y avoir là dedans?

— C'est une proclamation émanée du roi en son conseil, dit Gashford: elle est datée d'aujourd'hui et promet une récompense de cinq cents guinées… Cinq cents guinées, c'est bien de l'argent et une grande tentation pour certaines gens… à quiconque dénoncera la personne ou les personnes qui ont pris la part la plus active aux démolitions de ces chapelles catholiques de samedi soir.

— Ce n'est que ça? cria Hugh d'un air indifférent. Je le savais déjà.

— J'aurais bien dû m'en douter, dit Gashford, souriant, et repliant le document. J'aurais dû deviner que votre ami vous l'avait dit.

— Mon ami? bégaya Hugh, faisant des efforts maladroits pour simuler la surprise. Quel ami?

— Tut, tut! croyez-vous que je ne sais pas d'où vous venez? repartit Gashford en se frottant les mains et se donnant de petites tapes du revers de l'une contre le creux de l'autre, avec un regard de fin renard. Vous me croyez donc bien bête? Voulez- vous que je vous dise son nom?

— Non pas, dit Hugh en jetant un coup d'oeil rapide du côté de
Dennis.

— Il vous aura sans doute appris aussi, continua le secrétaire après une petite pause, que les émeutiers qui ont été pris (les pauvres diables!) sont traduits en justice, et qu'il y a déjà des témoins très actifs qui ont eu la témérité de comparaître à leur charge. Entre autres… et ici il serra les dents, comme pour étrangler quelques mots violents qui lui venaient sur le bout de la langue, et se mit à parler lentement… entre autres un gentleman qui a vu toute la scène à Warwick-Street, un gentleman catholique, un certain Haredale.»

Hugh aurait voulu l'empêcher de prononcer ce nom; mais c'était déjà fait, et Barnabé, qui l'avait entendu, s'était retourné précipitamment.

«À votre poste, à votre poste, brave Barnabé! cria Hugh, prenant son ton le plus brusque et le plus décidé, et lui mettant dans la main son drapeau appuyé contre la muraille. Montez la garde sans perdre de temps, car nous allons partir pour notre expédition. Allons, Dennis, levons-nous, et alerte! Brave Barnabé, vous aurez soin de ne laisser personne retourner ma paillasse: nous savons ce qu'il y a dessous, n'est-ce pas? À présent, maître, vivement! Si vous avez quelque chose à nous dire, faites tôt: car le petit capitaine, avec un détachement, est là dans les champs, qui n'attend plus que nous. Vite, des mots qui parlent et des coups qui portent!»

L'attention de Barnabé ne tint pas contre le remue-ménage du départ. Le regard d'étonnement mêlé de colère qu'on avait pu voir dans ses traits, quand il s'était retourné tout à l'heure, s'était dissipé aussi rapidement que les mots étaient sortis de sa mémoire, comme l'haleine s'efface sur un miroir poli. Alors, empoignant l'arme que Hugh venait de lui fourrer dans la main, il alla monter fièrement sa faction à la porte, trop loin d'eux pour pouvoir les entendre.

«Vous avez manqué de gâter tout, maître, lui dit Hugh. Oui, vous!
N'est-ce pas drôle?

— Qui diable pouvait supposer qu'il eût l'oreille si subtile? répondit Gashford pour se justifier.

— Subtile! Ma foi, je ne parle pas de ses mains, vous les avez vues à l'oeuvre; mais il a quelquefois la tête même aussi subtile que vous et moi, dit Hugh. Dennis, nous devrions être partis. On nous attend; je suis venu vous le dire. Donnez-moi mon bâton et mon baudrier. Un petit coup de main, notre maître; passez-moi ça par-dessus l'épaule, et bouclez-le par derrière, s'il vous plaît.

— Leste comme toujours! dit le secrétaire en lui ajustant son fourniment.

— C'est qu'il faut être leste aujourd'hui. Nous avons à faire une besogne un peu leste.

— Est-ce vrai? est-ce vrai? dit Gashford avec un air si innocent, que l'autre, le regardant par-dessus l'épaule d'un air courroucé, lui répliqua:

— Est-ce vrai? Vous le savez bien, que c'est vrai. Comme si vous ne saviez pas mieux que personne que la première précaution à prendre c'est d'aller faire des exemples sur ces témoins-là pour faire peur aux autres, et leur apprendre à venir encore déposer contre nous et contre les membres de notre Association!

— Je connais quelqu'un, et vous aussi, reprit Gashford avec un sourire expressif, qui sait cela au moins aussi bien que vous et moi.

— Si le gentleman que je pense est le même que celui dont vous parlez, comme je le crois, reprit Hugh d'un ton radouci, il faut donc qu'il soit aussi bien informé de tout que (ici il s'arrêta pour regarder autour de lui, comme pour s'assurer que le gentleman en question n'était pas là)… que le diable en personne. Voilà tout ce que je peux dire. Voyons! est-ce tout, maître? Vous n'en finirez donc pas, ce soir?

— Eh bien! voilà qui est fini! dit Gashford, en se levant; à propos, je voulais encore vous dire… comme cela, vous n'avez pas trouvé que votre ami désapprouvât la petite expédition d'aujourd'hui? Ha! ha! ha! c'est heureux que cela se rencontre si bien avec la leçon à donner à M. le témoin; car je suis sûr qu'il n'a pas plus tôt entendu parler de votre projet qu'il a voulu le voir exécuter. Et à présent vous voilà partis, hein?

— À présent, nous voilà partis, maître. Vous n'avez pas un dernier mot à nous dire?

— Ah! ciel! mon Dieu non, dit Gashford avec une douceur charmante, pas le moindre.

— Bien sûr? cria Hugh en poussant du coude Dennis, qui riait dans sa barbe.

— Bien sûr, hein, maître Gashford?» dit le bourreau, toujours riant d'un rire étouffé.

Gashford réfléchit un moment, indécis entre sa prudence et sa méchanceté. Puis, se plaçant entre eux deux, et leur posant à chacun une main sur l'épaule:

«Mes amis, leur dit-il tout bas d'une voix crispée, n'oubliez pas… mais je suis sûr que vous vous en souviendrez… n'oubliez pas notre conversation de l'autre soir… chez vous, Dennis… vous savez sur qui: Pas de merci, pas de quartier, ne laissez pas deux soliveaux de sa maison debout, à la place où les a mis le charpentier. Le feu, comme on dit, est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Que ce soit son maître; il n'en mérite pas d'autre. Mais je suis bien sûr que vous serez fermes, je suis bien sûr que vous serez résolus; je suis bien sûr que vous vous rappellerez qu'il a soif de votre sang et de celui de vos braves compagnons. Si vous avez jamais montré ce que vous savez faire, c'est aujourd'hui que vous allez le faire voir. N'est-ce pas, Dennis? n'est-ce pas Hugh?»

Ils le regardèrent tous les deux, et s'entre-regardèrent après; alors ils se mirent à pousser un grand éclat de rire, brandirent leurs gourdins au-dessus de leurs têtes, lui donnèrent une poignée de main, et sortirent en courant.

Gashford les laissa prendre un peu les devants, puis il les suivit. Il les vit à distance se diriger en toute hâte du côté des champs voisins, où leurs camarades étaient déjà rassemblés. Hugh regardait en arrière et faisait tourner son chapeau aux yeux de Barnabé, qui, charmé du poste de confiance qu'on lui avait laissé, répliquait de la même manière, et reprenait après sa promenade de long en large devant la porte de l'écurie, où déjà ses pieds avaient tracé un sentier. Et lorsque Gashford lui-même, déjà loin, se retourna pour la première fois, Barnabé était toujours là à se promener de long en large, du même pas cadencé. C'était bien le plus dévoué et le plus fier champion qui eût jamais été chargé de défendre un poste: jamais personne ne se sentit au coeur plus d'attachement à son devoir, ni plus de détermination pour le défendre jusqu'à la mort.

Souriant de la simplicité de ce pauvre idiot, Gashford se rendit lui-même à Welbeck-Street par un chemin différent de celui que devaient suivre les émeutiers, et là, assis derrière un rideau à l'une des fenêtres du premier étage de la maison de lord Georges Gordon, il attendit avec impatience leur passage. Ils y mirent tant de temps que, malgré la certitude qu'il avait que c'était bien par là qu'ils étaient convenus de passer, il eut un moment l'idée qu'ils avaient dû changer leurs plans et leur itinéraire. À la fin pourtant le bruit confus des voix se fit entendre dans les champs voisins, et bientôt après ils défilèrent en foule, formant une troupe nombreuse.

Cependant ils étaient loin d'être tous là, comme on s'en aperçut bientôt, quand ils vinrent divisés en quatre sections, qui s'arrêtèrent l'une après l'autre devant la maison, pour pousser trois salves de hourras, et passèrent ensuite leur chemin, après que les chefs qui les conduisaient eurent crié tout haut où ils allaient, en invitant les spectateurs à se joindre à eux. Le premier détachement, portant en bannières quelques restes du pillage qu'ils avaient consommé à Moorfield, proclama qu'ils étaient en route pour Chelsea, d'où ils reviendraient dans le même ordre, pour faire tout près de là un feu de joie des dépouilles qu'ils en rapporteraient. Le second déclara qu'ils allaient à East-Smithfield, pour le même objet. Tout cela se faisait en plein soleil et au grand jour. De beaux équipages ou des chaises à porteurs s'arrêtaient pour les laisser passer, ou s'en retournaient sur leurs pas, pour éviter leur rencontre; les piétons se rangeaient dans l'encoignure d'une allée ou demandaient aux locataires la permission de se tenir à une croisée ou dans le vestibule, en attendant que l'émeute fût passée: mais personne n'intervenait, et, sitôt que le flot était écoulé, chacun reprenait son trantran ordinaire.

Restait encore la quatrième division, et c'était celle que le secrétaire attendait avec le plus d'impatience. Enfin la voilà qui s'avance! Elle était nombreuse et composée d'hommes de choix: car, en cherchant à les reconnaître, il vit parmi eux bien des figures qui ne lui étaient pas inconnues, et, en tête naturellement, celles de Simon Tappertit, Hugh et Dennis. Ils firent halte, comme les autres, pour pousser leurs hourras; mais, quand ils se remirent en marche, ils ne proclamèrent pas, comme eux, le but qu'ils se proposaient. Hugh se contenta de lever son chapeau au bout de son gourdin, et partit après avoir jeté un coup d'oeil à un gentleman qui était là en spectateur, de l'autre côté de la rue.

Gashford suivit, par instinct, la direction de ce coup d'oeil, et vit, debout sur le trottoir, avec une cocarde bleue, sir John Chester, qui leva son chapeau à quelques lignes au-dessus de sa tête pour faire honneur à l'émeute, et s'appuya ensuite avec grâce sur sa canne, souriant de la manière la plus agréable, déployant sa toilette et sa personne tout à fait à leur avantage, et surtout ayant l'air d'une tranquillité inimaginable. Cela n'empêcha pas, malgré toute son habileté, que Gashford ne le vit bien faire un signe de protection à Hugh, pour le reconnaître en passant: car le secrétaire, oubliant la foule, n'eut plus d'yeux que pour sir John.

Celui-ci resta à la même place et dans la même attitude, jusqu'au moment où le dernier homme de la foule eut tourné le coin de la rue. Alors il prit sans hésiter son chapeau, dont il détacha la cocarde, et la remit soigneusement dans sa poche pour la prochaine occasion. Il se rafraîchit avec une prise de tabac, ferma sa tabatière, et se remit en marche tout doucement. Au même instant passait une voiture qui s'arrêta, une main de dame fit tomber la glace, et sir John s'avança aussitôt, le chapeau à la main. Au bout d'une minute ou deux de conversation à la portière, évidemment au sujet de l'émeute, il monta légèrement dans la voiture, qui l'emmena.

Le secrétaire sourit; mais il avait des sujets plus sérieux en tête, et ne songea pas longtemps à celui-là. On lui apporta son dîner, mais il le fit redescendre sans y toucher. Il passa quatre mortelles heures à se promener de long en large dans sa chambre, sans fin et sans repos, à regarder toujours à la pendule, à faire d'inutiles efforts pour s'asseoir et lire, ou à se jeter sur son lit, ou à regarder par la fenêtre. Quand il vit au cadran que le temps marqué était venu, il monta d'un pas furtif jusqu'au haut de la maison, passa sur la nuit en attique, et s'assit, le visage tourné vers l'est.

Il ne s'inquiétait guère ni de la fraîcheur de l'air, qui saisissait son front échauffé en venant des prairies voisines, ni des masses de toits et de cheminées qu'il avait sous les yeux, ni de la fumée et du brouillard dont il cherchait à percer les nuages, ni des cris perçants des enfants dans leurs jeux du soir, ni du bruit ni du tumulte bourdonnant de Londres, ni du gai souffle qui accourait de la campagne pour se perdre et s'éteindre dans le brouhaha de la grande ville. Non; il regardait… il regardait toujours autre chose jusque dans l'obscurité de la nuit, tachetée seulement çà et là de quelques jets de lumière le long des rues, à distance; et plus l'obscurité augmentait, plus augmentaient aussi son attention et son inquiétude.

«Rien que du noir, non plus, dans cette direction, murmurait-il tout bas incessamment. L'animal! où donc est cette aurore boréale qu'il m'avait promis de me faire voir ce soir dans le ciel?»

CHAPITRE XII.

Pendant ce temps-là, le bruit des troubles de la ville avait déjà circulé joliment dans les bourgs et les villages des environs de Londres, et, chaque fois qu'il arrivait des nouvelles fraîches, elles étaient sûres d'être accueillies avec cet appétit pour le merveilleux et cet amour du terrible, qui sont, probablement depuis la commencement du monde, un des attributs caractéristiques de l'espèce humaine. Cependant ces rumeurs, aux yeux de certaines personnes de ce temps, comme elles le seraient aux nôtres mêmes, si les faits aujourd'hui n'étaient pas acquis à l'histoire, semblaient si monstrueuses et si invraisemblables, qu'un grand nombre des gens qui habitaient loin de là, quelque crédules qu'ils pussent être d'ailleurs, ne pouvaient réellement se mettre dans l'esprit que la chose fût possible, et repoussaient les renseignements qu'ils recevaient de toutes mains, comme de pures fables et des fables absurdes.

M. Willet, bien décidé à n'en rien croire, d'après des raisonnements infaillibles à lui connus, et d'une obstination constitutionnelle dont nous avons déjà eu des preuves, était un de ceux qui refusaient positivement la conversation sur un sujet si ridicule, selon eux. Ce soir-là même, et peut-être bien au moment où Gashford était en vedette sur les toits, le vieux John avait la face si rouge, à force de branler la tête pour contredire ses trois anciens camarades de bouteille, que c'était un vrai phénomène, et qu'on aurait payé sa place pour voir ce visage rubicond, sous le porche du Maypole où ils étaient assis tous quatre, briller comme les escarboucles-monstres qu'on rencontre dans les contes de fées.

«Croyez-vous, monsieur, dit M. Willet, regardant fixement Salomon Daisy (car c'était son habitude, toutes les fois qu'il avait une altercation personnelle, de s'en prendre au plus faible de la bande), croyez-vous, monsieur, que je sois un imbécile de naissance?

— Non, non, Jeannot, répondit Salomon, regardant à la ronde le petit cercle dont il faisait partie. Nous ne sommes pas assez bêtes pour croire cela. Vous n'êtes pas un imbécile, Jeannot; que non, que non!»

M. Cobb et M. Parkes secouèrent la tête à l'unisson en marmottant entre leurs dents: «Non, non, Jeannot, bien loin de là.»

Mais, comme ces sortes de compliments n'avaient ordinairement d'autre effet que de rendre M. Willet encore plus têtu qu'auparavant, il les examina d'un air de profond dédain et leur répondit en ces termes:

«Alors, qu'est-ce que vous venez me chanter, que ce soir vous allez faire un tour ensemble jusqu'à Londres… vous trois… pour vous en rapporter au témoignage de vos sens. Est-ce que, leur dit M. Willet, mettant sa pipe entre ses dents d'un air de dégoût solennel, le témoignage de mes sens, à moi, ne vous suffit pas?

— Mais, dit humblement Parkes pour s'excuser, nous n'en avons pas connaissance, Jeannot.

— Vous n'en avez pas connaissance, monsieur? répéta M. Willet en le toisant des pieds à la tête. Ah! vous n'en avez pas connaissance? Vous en avez connaissance, monsieur. Ne vous ai-je pas dit que Sa benoîte Majesté le roi Georges III ne laisserait pas plus l'émeute rigoler dans les rues de sa bonne ville de Londres, qu'il ne se laisserait lui-même insulter par son parlement?

— À la bonne heure, Johnny; mais c'est là le témoignage de votre bon sens; ce n'est pas le témoignage de vos sens, risqua M. Parkes.

— Et qu'en savez-vous? repartit John avec une grande dignité.
Vous vous permettez là des contradictions un peu lestes, monsieur.
Qu'en savez-vous, si c'est l'un plutôt que l'autre? je ne croyais
pas vous l'avoir dit encore, monsieur.»

M. Parkes, se voyant embarqué dans une discussion métaphysique dont il ne savait trop comment se tirer, balbutia une apologie et battit en retraite devant son antagoniste. Il s'ensuivit un silence de dix ou douze minutes, après lequel M. Willet se mit à grommeler, à branler la tête en éclatant de rire, et à faire l'observation, à propos de son défunt adversaire, «qu'il l'avait joliment arrangé.» Sur quoi MM. Cobb et Daisy rirent aussi avec des signes de tête affirmatifs, et Parkes fut définitivement considéré comme un homme mort.

«Vous imaginez-vous que, si tout cela était vrai, M. Haredale serait toujours dehors, comme il est? dit John, après une autre pause. Croyez-vous qu'il n'aurait pas peur de laisser sa maison toute seule avec deux jeunes femmes et une couple de serviteurs pour toute défense?

— C'est vrai, mais c'est peut-être parce que son château est à une bonne distance de Londres; vous savez qu'on dit que les émeutiers ne s'écartent pas à plus de deux ou trois milles. La preuve, c'est qu'il y a des catholiques, vous savez, qui ont envoyé, pour plus de sûreté, leurs bijoux et leur argenterie à la campagne… du moins, on le dit.

— On le dit, on le dit! répéta M. Willet d'un air bourru. Oui, monsieur; c'est comme on dit que vous avez vu un revenant en mars dernier, mais personne n'en croit rien.

— Eh bien! dit Salomon, se levant pour distraire l'attention de ses deux amis, qui commençaient à rire de cette boutade, qu'on le croie ou qu'on ne le croie pas, que ce soit vrai ou faux, si nous voulons aller à Londres, nous ferons bien de partir tout de suite. Ainsi, Johnny, une poignée de main, et bonne nuit!

— Je n'ai pas de poignée de main, reprit l'aubergiste, qui fourra les siennes dans ses poches, à donner à des gens qui s'en vont à Londres pour de pareilles bêtises.»

Les trois vieux compagnons en furent quittes pour lui prendre les coudes au lieu de lui serrer les mains. Après cette cérémonie, ils décrochèrent leurs chapeaux, prirent leurs cannes, leurs manteaux, lui souhaitèrent le bonsoir et partirent, en lui promettant de lui rapporter le lendemain des détails véridiques sur l'état réel de la ville; et, s'ils la trouvaient tranquille, ils lui feraient de bon coeur amende honorable.

John Willet les regarda partir sur la route, aux rayons abondants et riches d'une belle soirée d'été. Il fit tomber les cendres de sa pipe, rit en lui-même de leur folie, à s'en tenir les côtes. Il en était encore tout essoufflé, car cela lui prit du temps, vu qu'il n'était pas plus prompt à rire qu'à penser ou à parler, lorsqu'enfin il s'assit, le dos à la muraille, allongea ses jambes sur le banc, se couvrit la figure de son tablier, et tomba dans un profond sommeil.

Peu importe le temps qu'il dormit; toujours est-il que ce fut assez long: car, lorsqu'il s'éveilla, la riche clarté du soleil couchant s'était éteinte, les ombres et les ténèbres de la nuit se précipitaient à l'horizon, et on voyait déjà briller au-dessus de sa tête quelques étoiles éclatantes.

Tous les oiseaux étaient à leur perchoir, et les pâquerettes, sur le gazon, avaient fermé leur petit capuchon pour protéger leur sommeil; le chèvrefeuille enlacé autour du porche exhalait ses parfums plus odorants que jamais, comme si, à cette heure silencieuse, il devenait moins timide, et qu'il aimât à prodiguer à la nuit ses douces senteurs; le lierre remuait à peine son feuillage d'un vert profond. Comme tout cela était tranquille! comme tout cela était beau!

Mais est-ce que je n'entends pas encore un autre bruit que le frôlement des feuilles dans les arbres et le gai frémissement des sauterelles? Écoutez bien! c'est quelque chose de bien faible et de bien éloigné; cela ressemble assez à ce bruit de mer qu'on entend dans un coquillage. Mais le voici qui augmente… Ah! maintenant il décroît!… il recommence… il redouble… il s'affaiblit encore… il éclate avec violence.

En effet, c'était bien un bruit qu'on entendait sur la route, et qui variait avec les détours du chemin. Mais à présent il n'y avait plus à s'y méprendre; c'étaient bien les voix, c'étaient bien les pas d'un grand nombre de personnes.

Peut-être pourtant que, même alors, John Willet aurait été à cent lieues de penser à l'émeute, sans les clameurs de sa cuisinière et de sa fille de service, qui se mirent à grimper l'escalier en poussant des cris, et à s'enfermer au verrou dans un vieux grenier, d'où elles firent entendre encore après des hurlements plaintifs, apparemment pour mieux assurer le secret de leur retraite. Ces deux demoiselles ont déposé plus tard que M. Willet, dans sa terreur, ne prononça qu'un mot, six fois de suite, et d'une voix de stentor qui le fit retentir jusqu'au haut de l'escalier où elles étaient. Mais, comme ce mot ne se composait que d'un monosyllabe[2], parfaitement inoffensif quand on l'emploie pour le quadrupède même qu'il désigne, mais très répréhensible quand on l'applique à des femmes d'un caractère irréprochable, il y a des personnes qui ont été portées à croire que ces demoiselles étaient sous l'empire de quelque hallucination causée par l'excès de leur frayeur, et qu'elles avaient été dupes d'une erreur d'acoustique.

Quoi qu'il en soit, John Willet, chez lequel, à défaut de courage, il y avait un entêtement imbécile qui pouvait en avoir l'air, s'établit sous le porche, où il les attendit de pied ferme. Une fois, je crois, il lui passa par la tête une idée vague que cette porte, derrière lui, avait une serrure et des verrous. Il eut, par la même occasion, une autre idée confuse dans le cerveau, qu'il avait sous la main des volets pour fermer les fenêtres du rez-de- chaussée. Mais il n'en resta pas moins là comme une souche, à regarder de loin dans la direction d'où le bruit s'avançait rapidement, sans seulement se donner la peine de retirer les mains de ses goussets.

Il n'eut pas longtemps à attendre: une masse noirâtre, qui se mouvait dans un nuage de poussière, se fit bientôt apercevoir. L'émeute doublait le pas; criant à tue-tête, comme des sauvages, ils se précipitèrent pêle-mêle, et, en quelques secondes, ils s'étaient passé l'aubergiste, comme une balle, de main en main, jusqu'au coeur de la troupe.

«Ohé! cria une voix qu'il reconnut, en même temps que l'homme qui parlait fendait la presse pour se faire un passage jusqu'à lui. Où est-il? Donnez-le-moi. Ne lui faites pas de mal. Eh bien! mon vieux Jean, comment ça va? ha! ha! ha!»

M. Willet le regarda, vit bien que c'était Hugh, mais sans rien dire, et peut-être sans en penser davantage.

«Voilà des camarades qui ont soif; il faut leur donner à boire, cria Hugh, en le poussant dans la maison. Allons, Jean-Jean, hardi à la besogne! Donnez-nous de ce bon petit, de cet excellent petit… extra-fin que vous gardez pour votre boîte ordinaire.»

John articula faiblement ces mots: «Qui est-ce qui payera?

— Dites donc, les autres, entendez-vous? Il demande qui est-ce qui payera,» cria Hugh avec des éclats de rire qui rebondirent dans la foule. Puis, se tournant vers John, il ajouta: «Qui payera? mais, personne!»

John arrêta ses yeux sur cette masse de figures, les unes ricanantes, les autres menaçantes, les unes éclairées par des torches, les autres indistinctes, quelques-unes couvertes par l'ombre et les ténèbres, ou le regardant fixement, ou faisant l'inspection de sa maison, ou se regardant les unes les autres; et, sans savoir comment, car il ne se rappelait seulement pas avoir bougé, il se trouva dans son comptoir, assis dans son fauteuil, assistant à la destruction de ses biens, comme à quelque représentation théâtrale d'une nature surprenante et stupéfiante, mais qui ne le regardait pas du tout, à ce qu'il pouvait croire.

Vraiment, oui! voilà bien le comptoir! ce comptoir vénéré où les plus hardis n'auraient pas osé entrer sans une invitation spéciale du maître, le sanctuaire, le mystère, le Saint des saints: eh bien! le voilà, ce comptoir, qui regorge d'hommes, de gourdins, de bâtons, de torches, de pistolets, qui retentit d'un bruit assourdissant de jurons, de cris, de huées, de menaces; ce n'est plus un comptoir, c'est une ménagerie, une maison de fous, un temple infernal et diabolique. Les gens vont et viennent, entrent et sortent, par la porte ou par la fenêtre, cassent les carreaux, tournent les cannelles, boivent les liqueurs dans de pleins bols de porcelaine; ils se mettent à califourchon sur les tonneaux; ils fument les pipes personnelles et consacrées de John et de ses pratiques; ils élaguent le bosquet respecté d'oranges et de citrons, hachent et taillent en plein fromage dans le fameux chester, brisent des tiroirs inviolables et les ouvrent tout grands, mettent dans leurs poches des choses qui ne leur appartiennent pas, se partagent son propre argent sous ses propres yeux, gaspillent, brisent, cassent, foulent aux pieds comme des insensés tout ce qu'ils trouvent; il n'y a rien d'épargné, rien de sacré. On voit des hommes partout; en haut, en bas, au premier, à la cuisine, dans les chambres à coucher, dans la cour, dans les écuries. Les portes sont ouvertes; cela leur est égal, ils montent par la fenêtre. Qu'est-ce qui les empêche de descendre par l'escalier? non, ils aiment mieux sauter par la croisée. Ils se jettent par-dessus les rampes, pour être plus tôt dans le corridor. À chaque instant ce ne sont que figures nouvelles, une vraie fantasmagorie de gars qui hurlent, de gens qui chantent, de gens qui se battent, de gens qui cassent les verres et les assiettes, de gens qui abreuvent le plancher de la liqueur qu'ils ne peuvent plus boire, de gens qui sonnent la cloche jusqu'à la démancher, de gens qui la frappent à coups de marteau jusqu'à ce qu'ils l'aient mise en morceaux: toujours, toujours, des gens qui grouillent comme des fourmilières; toujours du bruit, de la fumée de tabac, des torches, de l'obscurité, des folies, des colères, des rires, des gémissements, le pillage, l'effroi, la ruine!

Presque tout le temps que John considéra cette scène épouvantable, Hugh se tint auprès de lui, et, quoiqu'il fût bien le plus tapageur, le plus farouche, le plus malfaisant coquin de tous ceux qui étaient là, il empêcha nombre de fois qu'on ne brisât les os de son maître. Et même, quand M. Tappertit, animé par les liqueurs, passa par là, et, pour bien assurer sa prérogative, donna poliment à John Willet des coups de pied dans les os des jambes, Hugh conseilla à son patron de les rendre, et, si le vieux John avait eu la présence d'esprit de comprendre ce qu'il lui disait à demi-mot et d'en profiter, point de doute qu'avec la protection de Hugh il ne s'en fût tiré sans danger.

Enfin la bande commença à se reformer hors de la maison, et à rappeler ceux qui restaient à lambiner au dedans, pour faire corps avec eux. Pendant que les murmures croissaient et se formulaient hautement, Hugh et quelques-uns de ceux qui étaient encore arrêtés au comptoir, et qui étaient évidemment les meneurs principaux, se consultèrent à part pour savoir ce qu'il fallait faire de John, afin de s'assurer de lui jusqu'à ce qu'ils eussent fini leur travail de Chigwell. Les uns proposaient de mettre le feu à la maison et de le laisser s'y consumer; les autres, de lui faire prêter serment qu'il resterait là sur son fauteuil, sans bouger, pendant vingt-quatre heures; d'autres enfin de lui mettre un bâillon et de l'emmener avec eux, sous bonne garde. Après avoir examiné et rejeté successivement toutes ces propositions, on finit par décider qu'il fallait le garrotter dans son fauteuil, et on appela Dennis pour le charger de l'exécution.

«Faites bien attention, père Jean! lui dit Hugh en s'avançant vers lui: nous allons vous lier les pieds et les mains, mais sans vous faire d'autre mal. Vous entendez bien?»

John Willet en regarda un autre, comme s'il ne savait pas qui est- ce qui parlait, et marmotta entre ses dents deux ou trois mots sur l'habitude qu'il avait de prendre quelque chose tous les dimanches à deux heures, ajoutant qu'il n'avait rien pris depuis.

«Est-ce que vous ne m'entendez pas? je vous dis qu'on ne vous fera pas de mal, beugla Hugh en lui donnant un grand coup dans le dos pour mieux lui faire entrer son avis dans la tête. Il a eu si peur, qu'il ne sait plus où il en est, je crois. Donnez-lui donc une goutte. Eh! les autres, passez-nous donc quelque chose.»

En effet, on lui passa un verre de liqueur, dont Hugh versa le contenu dans le gosier du vieux John. M. Willet fit légèrement claquer ses lèvres, fourra la main dans sa poche pour y chercher de l'argent, en demandant combien c'était: il ajouta, en promenant à la ronde des yeux hébétés, qu'il croyait qu'il y avait aussi à payer quelques verres cassés.

«Il a perdu la tête pour le moment, c'est sûr, dit Hugh, après l'avoir secoué rudement sans produire d'autre effet sur tout son système qu'un cliquetis de clefs dans sa poche. Où est-il donc, ce Dennis?»

On appela encore Dennis, qui vint enfin avec un bon bout de corde autour des reins, comme un capucin. Il accourait en toute hâte, escorté d'une demi-douzaine de gardes du corps.

«Allons! lestement! cria Hugh en frappant la terre du pied; dépêchons-nous.»

Dennis ne fit que cligner de l'oeil et déroula sa corde; puis, levant les yeux vers le plafond, regarda tout autour, sur les murs et sur la corniche, d'un oeil curieux: après cette inspection, il branla la tête.

«Mais allez donc, vous ne bougez pas! cria Hugh, frappant encore du pied avec plus d'impatience. Allez-vous nous faire attendre ici qu'on ait sonné l'alarme à dix milles à la ronde, et qu'on vienne nous déranger dans notre besogne?

— C'est bon à dire, camarade, répondit Dennis en faisant un pas vers lui, mais à moins… (et ici il lui parla tout bas)… à moins de l'accrocher à la porte, je ne vois rien de propice pour ça dans toute la chambre.

— De propice pour quoi?

— De propice pour quoi! reprit Dennis; vous savez bien ce qu'on veut faire du bonhomme.

— Quoi! n'alliez-vous pas le pendre? cria Hugh.

— Eh bien! il ne faut donc pas? répliqua le bourreau étonné.
Alors, qu'est-ce qu'il faut faire?»

Hugh ne répondit rien; mais, arrachant la corde des mains de son camarade, il se mit en devoir de lier le père John lui-même. Seulement il s'y prit d'une manière si gauche et si maladroite, que M. Dennis le supplia, presque la larme à l'oeil, de lui laisser faire son métier. Hugh y consentit, et le bourreau eut bientôt fait.

«Là! dit-il, regardant tristement John Willet, qui ne montrait pas plus d'émotion dans ses liens que tout à l'heure, quand il était libre, voilà ce qui s'appelle de la bonne ouvrage, et proprement faite. On le dirait empaillé!… mais dites donc, camarade, je voudrais vous dire un mot; à présent que le voilà troussé comme une volaille, et tout préparé pour la chose, ne vaudrait-il pas mieux, pour tout le monde, le dépêcher sans plus tarder? Ah! que ça ferait bien dans le journal! Le public en aurait bien plus de considération pour nous.»

Hugh, comprenant l'intention de son camarade, mieux encore par ses gestes que par sa manière de s'exprimer un peu technique, pour quelqu'un qui n'en avait pas l'habitude, rejeta derechef cette proposition, et prononça le commandement: «En avant!» qui fut répété au dehors par cent voix en choeur.

«À la Garenne! cria Dennis, en courant, suivi de tous ceux qui étaient encore dans la maison. À la maison du témoin, camarades!»

Un cri de rage répondit à cet appel, et la foule tout entière courut, animée par l'amour de la destruction et du pillage. Hugh resta quelques moments encore en arrière pour prendre quelque nouveau stimulant et pour ouvrir toutes les cannelles, qui pouvaient avoir été épargnées; puis, jetant un dernier coup d'oeil sur cette chambre pillée et dévastée, où les émeutiers avaient jeté le Mai lui-même par la fenêtre, car ils l'avaient scié en morceaux, il alluma sa torche, donna une tape sur le dos de John Willet muet et immobile, il balança son luminaire sur sa tête, poussa un cri furieux, et se dépêcha de courir après ses compagnons.

CHAPITRE XIII.

John Willet, laissé seul dans son comptoir démantibulé, continua de rester assis, tout abasourdi; ses yeux tout grands ouverts montraient bien qu'il était éveillé mais toutes ses facultés de raison et de réflexion étaient abîmées dans un sommeil absolu. Il promenait les yeux autour de cette chambre qui avait été depuis de longues années, et qui était encore, pas plus tard qu'il y a une heure, l'orgueil de son coeur, mais sans qu'un muscle de sa figure en fût seulement ému. La nuit, au dehors, semblait noire et froide, à travers les trouées qui avaient été naguère des fenêtres. Les liquides précieux, à présent à sec ou peu s'en faut, tombaient goutte à goutte sur le plancher. Le Maypole brisé avait l'air de regarder par la croisée rompue, comme le beaupré d'un vaisseau naufragé, et rien n'empêchait de comparer le parquet au fond de la mer, tant il était, comme elle, semé de débris précieux. Les courants d'air, qui n'avaient plus d'obstacles, faisaient claquer et crier sur leurs gonds les vieilles portes. Les chandelles vacillaient et coulaient, garnies de je ne sais combien de champignons. Les beaux et brillants rideaux d'écarlate flottaient et clapotaient au vent. Les bons petits barils hollandais de curaçao ou d'anisette, tournés sens dessus dessous et vides, étaient jetés honteusement dans un coin: ce n'était plus que l'ombre de ces jolis quartauts, qui avaient perdu toute leur jovialité, sans espérance de la retrouver jamais. John voyait cette désolation, ou plutôt il ne la voyait pas. Il ne demandait pas mieux que de rester là, assis les yeux tout grands ouverts, n'éprouvant pas plus d'indignation ou de malaise, revêtu de ses liens, que si c'eussent été des décorations honorifiques. Personnellement, il ne voyait aucun changement: le temps allait son petit bonhomme de chemin, comme d'habitude, et le monde était toujours tranquille comme à l'ordinaire.

N'était qu'on entendait les barils se vider goutte à goutte, les débris des fenêtres cassées crier sous le souffle du vent, et le craquement monotone des portes ouvertes, tout était profondément calme: ces petits bruits, semblables au tic-tac de la montre du temps pendant la nuit, ne faisaient que rendre le silence plus saisissant et plus effrayant. Mais le bruit ou le calme, pour John, c'était tout un: un train de grosse artillerie aurait pu venir exécuter des sarabandes sous sa fenêtre, qu'il n'en aurait été que ça. Il était désormais à l'abri de toute surprise; un revenant même ne lui aurait rien fait.

Justement il entendit un pas, un pas précipité, et cependant discret, qui s'approchait de la maison. Ce pas s'arrêta, avança encore, sembla faire le tour des bâtiments, et finit par venir sous la fenêtre, par laquelle une tête plongea dans la salle.

Les chandelles agitées mettaient ce visage singulièrement en relief sur le fond noir et sombre de la nuit au dehors. Il était pâle, flétri, usé; les yeux, à raison de sa maigreur, paraissaient naturellement grands et brillants; les cheveux étaient grisonnants. Il lança un regard pénétrant dans la chambre, en même temps qu'on entendit une voix creuse demander:

«Est-ce que vous êtes seul dans cette maison?»

John ne fit aucun signe, quoique cette question fût répétée deux fois et qu'il l'eût bien entendue. Après un moment de silence, l'homme entra par la fenêtre. John ne parut pas plus surpris de cela que du reste. Il en avait tant vu monter ou descendre par les croisées en une heure de temps, qu'il ne se rappelait plus seulement qu'il y eût une porte, et qu'il croyait avoir toujours vécu au milieu, de ces exercices gymnastiques depuis son enfance.

L'homme portait un grand habit noir passé, et un chapeau rabattu. Il marcha droit à John et le regarda en face. John lui rendit incontinent la monnaie de sa pièce.

«Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes assis là comme ça?» dit l'homme.

John réfléchit, mais sans pouvoir trouver rien à dire.

«De quel côté sont-ils partis?

À cette question, expliquez-moi comment il se fit, car je n'y comprends rien, que la forme particulière des bottes de l'étranger trotta dans la tête de M. Willet, qui finit par secouer ces distractions importunes et retomba dans son premier état.

— Ah çà! vous feriez aussi bien de me répondre, dit l'autre; ce serait le moyen de conserver au moins votre peau, puisqu'il ne vous reste plus que ça. De quel côté sont-ils partis?

— Par là,» dit John, retrouvant tout de suite la voix et faisant de bonne foi un signe de tête tout juste dans la direction contraire à l'exacte vérité.

Il faut dire que ses pieds et ses mains étaient liés si étroitement, qu'il ne lui restait plus que le visage pour montrer à l'étranger son chemin.

«Vous mentez, dit celui-ci avec un geste de colère et de menace.
Je suis venu par là et je n'ai rien vu. Vous voulez me tromper.»

Cependant il était si visible que l'apathie imperturbable de John n'était pas un jeu; qu'elle était au contraire le résultat de la scène qui venait de se passer sous son toit, que l'étranger retint sa main au moment de le frapper, et se retourna.

John le regarda faire sans seulement sourciller. L'autre alors se saisit d'un verre, le tint sous un des petits barils pour recueillir quelques gouttes, qu'il avala avec une grande avidité. Puis, trouvant que cela n'allait pas assez vite, il jeta le verre par terre avec impatience, prit le baril même à deux mains, et s'en versa directement le contenu dans le gosier. Il y avait çà et là quelques croûtes de pain oubliées; il tomba dessus aussitôt, les mangeant avec voracité, et ne s'arrêtant que pour écouter de temps en temps quelque bruit imaginaire au dehors. Après s'être restauré en courant, il souleva un autre baril pour l'appliquer à ses lèvres, rabattit son chapeau sur son front, comme s'il se disposait à quitter la maison, et revint à John.

«Où sont vos domestiques?»

M. Willet eut un souvenir confus d'avoir entendu les émeutiers leur crier de jeter par la fenêtre la clef de la chambre où elles s'étaient retirées. Il répliqua donc par ces mots:

«Elles sont sous clef.

— Elles feront bien de se tenir tranquilles et vous aussi, repartit l'autre. À présent, dites-moi de quel côté ils sont partis.»

Cette fois-ci, M. Willet ne se trompa pas: l'étranger se précipitait du côté de la porte pour sortir, quand tout à coup le vent leur apporta le tintement éclatant et rapide d'une cloche d'alarme, puis on vit dans l'air une vive et subite clarté qui illumina non seulement toute la chambre, mais toute la campagne.

Ce ne fut pas le passage soudain des ténèbres à cette clarté terrible; ce ne fut pas le son des cris lointains et des hourras victorieux; ce ne fut pas cette invasion effrayante du tumulte dans la paix et la sérénité de la nuit, qui fit reculer d'effroi l'étranger, comme s'il venait d'être frappé d'un coup de tonnerre; non, ce fut la cloche. La forme la plus hideuse du plus épouvantable revenant que l'imagination humaine ait jamais pu se figurer, aurait surgi devant lui, qu'il n'aurait pas fui devant elle, d'un pas chancelant, avec autant d'horreur qu'il en montra au premier son de cette voix de fer retentissante. Les yeux lui sortaient de la tête, il tremblait de tous ses membres, sa figure était horrible à voir, avec sa main droite levée en l'air, la gauche pressant en bas quelque objet imaginaire qu'il frappait à coups redoublés, comme le meurtrier qui plonge un poignard au coeur de sa victime; puis il se tira les cheveux, il se boucha les oreilles, il courut à droite, à gauche, comme un fou; puis enfin il poussa un cri effroyable et se rua dehors: et toujours, toujours la cloche tintait à sa poursuite, plus fort, plus fort, plus vite, plus vite. L'embrasement devenait plus brillant, le tumulte des voix plus profond; l'air était ébranlé par la chute de corps pesants qui craquaient en tombant. Des ruisseaux d'étincelles enflammées jaillissaient jusqu'au ciel; mais il y avait quelque chose de plus sonore que la chute des murs ruinés, de plus rapide pour monter jusqu'au ciel que les étincelles de l'incendie, de plus furieux, de plus sauvage mille fois que le bruit confus des voix, quelque chose qui proclamait d'horribles secrets longtemps ensevelis dans le silence, quelque chose qui parlait la langue des morts: la cloche!… la cloche!»

Une meute de spectres n'aurait jamais devancé à la course cette poursuite rapide, cette chasse enragée; une légion de revenants à ses trousses ne lui aurait pas inspiré tant de crainte. Cela aurait eu au moins un commencement et une fin, tandis qu'ici c'était répandu par tout l'espace. Il n'y avait qu'une voix acharnée à sa poursuite, mais elle était partout: elle éclatait sur la terre, elle éclatait dans l'air; elle courbait en passant la pointe des herbes, elle hurlait à travers les arbres frémissants. Les échos la doublaient et la répétaient, les hiboux la saisissaient au passage dans le vent pour y répondre; le rossignol, de désespoir, en perdait la voix et allait cacher son effroi au plus épais des bois. Elle avait l'air de presser et de stimuler la colère de la flamme en délire; tout était abreuvé d'une teinte écarlate; le feu brillait partout. La nature semblait noyée dans le sang; et toujours le cri impitoyable de cette voix effrayante; la cloche!… la cloche!

Elle cesse, mais pour les autres, non pas pour lui, qui en emporte le glas dans son coeur. Jamais tocsin sorti de la main des hommes n'a eu une voix pour vous vibrer ainsi dans l'âme, et vous répéter, à chaque son, qu'elle ne cessera pas d'appeler le ciel à son aide. Car cette cloche-là sait bien se faire comprendre. Il n'y a pas moyen de ne pas savoir ce qu'elle dit: Assassin! assassin! à chaque note: cruel, barbare, sauvage assassin! Assassin d'un brave homme qui, dans sa confiance, avait mis sa main dans la main de son bourreau. Rien que de l'entendre, les fantômes sortaient de leurs tombes. Tenez! en voilà un, dont la figure animée d'un sourire amical se change tout à coup en une expression d'incrédulité et d'horreur; puis le moment d'après vous y voyez la torture de la douleur; il jette au ciel un regard suppliant et tombe roide sur le sol, les yeux retournés dans leur orbite, comme la biche aux abois qu'il avait quelquefois vue mourir, quand il était petit enfant, qu'il tressaillait et frissonnait… (quel triste souvenir en ce moment!) se cramponnant au tablier de sa mère, curieux et effrayé à cette vue. L'autre, l'étranger, tombe aussi la face sur la terre, qu'il gratte de ses mains comme pour s'y creuser un refuge, pour y cacher, au moins pour y couvrir son visage et ses oreilles. Mais non, non, non. Une triple enceinte de murs, un triple toit d'airain, ne le défendraient pas contre cette voix. L'univers, le vaste univers, n'a point de refuge à lui donner contre elle.

Pendant qu'il se précipitait de tous côtés, sans savoir par où aller; pendant qu'il restait rampant sur la terre, sans pouvoir s'y cacher, la besogne marchait lestement là-bas. En quittant le Maypole, les émeutiers s'étaient formés en un corps compact, et s'étaient avancés d'un pas rapide vers la Garenne. Devancés néanmoins par le bruit de leur approche, ils trouvèrent les portes du jardin bien fermées, les fenêtres barricadées, la maison ensevelie dans une obscurité profonde. Après avoir inutilement tiré les sonnettes et frappé à la grille, ils se retirèrent à quelques pas de là, pour se concerter et prendre conseil sur ce qu'il y avait à faire.

La conférence ne fut pas longue; ils ne soupiraient tous qu'après un même but, sous la double influence d'une ivresse furieuse et de leurs premiers succès, qui ne les enivraient pas moins. L'ordre étant donné de bloquer le château, les uns grimpèrent sur la porte, ou descendirent dans le fossé pour en escalader le revers; d'autres franchirent le mur de clôture, d'autres renversèrent les barreaux de défense, dont ils se firent à chaque brèche nouvelle des armes meurtrières. Quand le château fut complètement cerné, on envoya un petit nombre d'hommes enfoncer dans le jardin un atelier d'outils, et en attendant leur retour les autres se contentèrent de frapper avec violence aux portes, en appelant les gens qui pouvaient être dans la maison, et les sommant de venir leur ouvrir s'ils voulaient avoir la vie sauve.

Voyant qu'ils ne recevaient aucune réponse à ces sommations, et que le détachement envoyé à la découverte des outils revenait avec un supplément utile de pioches, de bêches, de boyaux, ils leur ouvrirent un passage, ainsi qu'à ceux qui étaient déjà armés, ou pourvus d'avance de haches, de barres de fer, de pinces; quand ils eurent percé à travers la foule, ils formèrent le premier rang des assaillants, tout prêts à faire le siège en règle des portes et des fenêtres. Il n'y avait pour le moment parmi eux pas plus d'une douzaine de torches allumées; mais après tous ces préparatifs on distribua des flambeaux qui passèrent de main en main avec tant de rapidité, qu'en moins d'une minute les deux tiers au moins de toute cette masse tumultueuse portaient des brandons incendiaires. Ils leur firent faire la roue au-dessus de leurs têtes, en poussant de grands cris, et se mirent à travailler les fenêtres et les portes.

Au beau milieu du tapage, pendant qu'on entendait le bruit sourd des coups de pioche, le fracas des vitres cassées, les cris et les jurons de la populace, Hugh et ses amis profitèrent du désordre et du tumulte pour se rendre ensemble à la porte de la tourelle, où M. Haredale l'avait reçu la dernière fois avec John Willet, et c'est contre cette porte qu'ils concentrèrent tous leurs efforts. Une bonne porte, ma foi! en vieux chêne, bien fort, soutenue derrière par de fameuses gâches et une traverse solide! Mais, malgré tout, elle ne résista pas longtemps; on l'entendit craquer et tomber sur l'escalier de derrière, où elle leur servit de plate-forme pour leur faciliter l'accès de la chambre haute. Presque au même moment, la maison était forcée sur une douzaine de points et la foule s'éboulait par chaque brèche, comme l'eau déborde à travers une digue rompue.

Il y avait deux ou trois domestiques postés dans le vestibule avec des fusils, dont ils tirèrent un coup ou deux sur les assaillants, quand ils eurent forcé le passage; mais il n'y eut personne d'atteint, et, voyant leurs ennemis se précipiter comme une légion de diables, ils ne songèrent plus qu'à leur propre sûreté et opérèrent leur retraite, en imitant les cris des assiégeants, dans l'espérance de se confondre avec eux, au milieu du vacarme. Et, en effet, ce stratagème leur réussit; il n'y eut qu'un pauvre vieillard dont on n'entendit plus jamais reparler; on lui avait fait, dit-on, sauter la cervelle d'un coup de barre de fer; un de ses camarades le vit tomber, et son cadavre fut ensuite la proie des flammes.

Une fois maîtres du château, les assiégeants se répandirent à l'intérieur, depuis la cave jusqu'au grenier, et commencèrent leur oeuvre de destruction violente. Pendant que quelques groupes allumaient des feux de joie sous les fenêtres d'autres cassaient les meubles et en jetaient les fragments par la croisée pour alimenter la flamme. Là où l'ouverture dans le mur (car ce n'étaient plus des fenêtres) était assez grande, ils lançaient dans le feu les tables, les commodes, les lits, les miroirs, les tableaux, et, chaque fois qu'ils empilaient quelques pièces nouvelles sur le bûcher, c'étaient de nouveaux cris, de nouveaux hurlements, un tintamarre infernal qui ajoutait encore à l'horreur de l'incendie. Ceux qui portaient des haches et qui avaient passé leur colère sur le mobilier, s'en prenaient après aux portes, aux impostes, qu'ils mettaient en pièces; ils brisaient les parquets, coupaient les poutres et les solives, sans s'inquiéter s'ils n'allaient pas ensevelir sous des monceaux de ruines les traînards qui n'avaient pas quitté assez tôt l'étage supérieur. Il y en avait qui fouillaient dans les tiroirs, les caisses, les boites, les pupitres, les armoires, pour y chercher des bijoux, de l'argenterie, des pièces de monnaie; d'autres, plus avides de destruction que de gain, les jetaient dans la cour sans seulement y regarder, en invitant ceux d'en bas à les mettre en tas dans le brasier. D'autres, qui étaient descendus à la cave pour y défoncer les tonneaux, couraient ça et là comme des enragés, mettant le feu à tout ce qu'ils voyaient, souvent même aux vêtements de leurs camarades; enfin brûlant si bien les bâtiments par tous les bouts, qu'on en voyait plusieurs qui n'avaient pas eu le temps de se sauver, suspendus avec leurs mains défaillantes, et le visage noirci par la fumée, aux allèges des croisées où ils s'étaient traînés, en attendant qu'ils fussent attirés et dévorés dans la fournaise. Plus le feu sévissait et pétillait, plus les gens devenaient farouches et cruels, comme des diables qui se sentent dans leur élément au milieu du feu; ils avaient déjà dépouillé leur nature terrestre pour prendre un avant-goût des plaisirs de l'enfer.

Le bûcher en combustion qui montrait les chambres et les couloirs rouges comme le feu, à travers les trous pratiqués dans les murs écroulés; les flammes égarées qui léchaient de leurs langues fourchues les murs de brique et de pierre au dehors, pour trouver un passage et porter leur tribut à la masse ardente qui brûlait en dedans; le reflet de l'incendie sur le visage des brigands occupés à l'attiser; le mugissement de la braise furieuse, si haute et si brillante qu'elle semblait, dans sa rapacité, avoir dévoré jusqu'à la fumée même; les flammèches vivantes que le vent détachait du brasier pour les emporter sur ses ailes, comme une neige de feu; le bruit sourd des poutres brisées, qui tombaient comme des plumes sur le monceau de cendres, et se réduisaient presque au même instant en un foyer d'étincelles et de poussière enflammée; la teinte blafarde qui couvrait le ciel, faisant mieux ressortir tout autour, par le contraste, les ténèbres profondes; la vue de tous les recoins dont leur usage domestique faisait naguère un lieu sacré, livrés maintenant sans pudeur aux regards d'une populace effrontée; la destruction par des mains rudes et grossières des mille petits objets de la prédilection des maîtres, qui les associaient dans leurs coeurs avec de tendres et précieux souvenirs; et cela, non pas au milieu de visages sympathiques et de consolations murmurées par l'amitié, mais au bruit des acclamations les plus brutales, et de cris étourdissants qui faisaient sauver à la hâte jusqu'aux rats, habitués par une longue possession à ce domicile antique, et devenus, pour ainsi dire, les commensaux de la maison: toutes ces circonstances se combinaient pour présenter aux yeux une scène que les spectateurs qui n'y prenaient point part ne devaient jamais oublier, dussent-ils vivre cent ans.

Quels étaient ces spectateurs? La cloche d'alarme, remuée par des mains puissantes, avait longtemps retenti, mais pas une âme qu'on pût voir. Quelques rebelles prétendaient bien que, lorsqu'elle avait cessé d'appeler à l'aide, on avait entendu des cris de femmes éplorées, et qu'on avait vu flotter leurs vêtements dans l'air, pendant qu'elles étaient emportées, malgré leur résistance, par une troupe de ravisseurs. Mais, dans un pareil désordre, personne ne pouvait dire si c'était vrai ou si c'était faux. Cependant où donc était Hugh? Personne ne l'avait plus vu depuis qu'on avait enfoncé les portes. Toute la bande criait après lui; où est donc Hugh?

«Présent, répondit-il d'une voix enrouée, en sortant de l'obscurité, tout haletant, tout noirci par la fumée. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Voilà le feu qui va s'éteindre de lui-même, et, s'il reste encore quelque pan de murailles, ce n'est plus qu'un amas de ruines. Dispersons-nous, mes gars, pendant qu'il y fait bon; rentrez par différents chemins, et nous nous retrouverons comme d'habitude.»

Là-dessus, il disparut de nouveau… (c'était bien étrange, lui qui toujours arrivait le premier et ne s'en allait que le dernier)… et les laissa retourner chacun chez eux comme ils voulaient.

Ce n'était pas une tâche facile que d'organiser la retraite d'une pareille multitude. Quand on aurait ouvert toutes grandes les portes de Bedlam[3], il n'en serait pas sorti autant de fous qu'en avait fait sortir cette nuit de délire. On voyait des hommes danser et trépigner sur les parterres de fleurs, comme s'ils croyaient écraser des victimes humaines sous leurs pieds; ils arrachaient leurs tiges avec fureur, comme des sauvages qui tordent le cou de leurs ennemis. On en voyait d'autres jeter en l'air leurs torches enflammées, et les recevoir sans bouger sur leurs têtes et sur leurs visages tout enflés et tout couturés de brûlures hideuses. On en voyait qui se précipitaient jusqu'au brasier et en écartaient la vapeur avec le mouvement de leurs mains, comme s'ils nageaient en pleine eau; d'autres même qu'on avait beaucoup de peine à empêcher de s'y plonger pour satisfaire leur soif de feu. Sur le crâne d'un garçon, de vingt ans à peine, étendu ivre mort sur le gazon avec le goulot d'une bouteille dans la bouche, coulait du toit une pluie de plomb liquide brûlé à blanc, qui faisait fondre sa tête comme une cire. Quand on réunit tous les gens épars, on retira des caves, pour les emporter à bras, des misérables, vivants encore, mais marqués comme d'un fer chaud sur tout le corps, et, le long de la route, leurs porteurs cherchaient à les ragaillardir par des plaisanteries de corps de garde, en attendant qu'ils les déposassent morts à la porte de quelque hôpital. Mais tous ces tableaux effroyables n'inspiraient à personne, dans cette troupe hurlante, ni pitié ni dégoût; il n'y en avait pas un dont la rage aveugle, féroce, animale, fût seulement assouvie.

Le rassemblement se dispersa à la fin lentement, et par petits pelotons, avec des hourras enroués, et au bruit de leurs cris ordinaires. Quelques traînards, les yeux éraillés et injectés de sang, suivaient l'avant-garde d'un pas aviné. Les appels lointains par lesquels ils se répondaient, le sifflement convenu pour rallier ceux qui manquaient, devinrent de plus en plus rares et faibles, tant qu'enfin ces bruits même expirèrent, faisant place au silence des nuits.

Quel silence! L'éclat éblouissant des flammes n'était plus à présent qu'une lueur d'accès, un éclair intermittent. Les charmantes étoiles du ciel, jusqu'alors invisibles, éclairaient à leur tour le monceau de cendres, bientôt obscur. Une fumée retardataire était encore suspendue le long des ruines, comme pour les cacher aux yeux: le vent semblait la respecter. Des murailles nues, des toits ouverts, des chambres où des êtres bien chers, aujourd'hui défunts, avaient bien des fois relevé le matin leur tête sur leurs chevets pour renaître à une vie nouvelle avec une nouvelle énergie; où tant d'autres, également bien aimés, avaient passé des jours de joie ou de tristesse; où se trouvaient mêlés ensemble tant de souvenirs et de regrets, de soucis et d'espérances… tout cela… parti. Il ne reste plus qu'un vide triste et navrant; un monceau à demi étouffé de poussière et de cendres; le silence et la solitude du néant.