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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 16: CHAPITRE XV.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

CHAPITRE XIV.

Les bonnes gens du Maypole, qui ne se doutaient guère du changement qui bientôt allait se faire dans leur rendez-vous favori, entrèrent dans la forêt pour se rendre à Londres. Ils ne prirent pas la grand'route, pour éviter la chaleur et la poussière, et se tinrent dans les sentiers à travers champs. À mesure qu'ils approchaient de leur destination, ils se mirent à faire des questions aux gens qui passaient, sur l'émeute, sur la vérité ou la fausseté des récits qu'on leur en avait faits. Les réponses qu'ils reçurent laissaient bien loin derrière elles les chétives nouvelles qui avaient pénétré dans la paisible bourgade de Chigwell. Un homme leur dit que, cette après-midi même, la troupe, chargée de conduire à Newgate quelques émeutiers qu'on venait d'interroger en justice, avait été attaquée par la populace et forcée de faire retraite; un autre, que l'on était en train de démolir la maison de deux témoins à charge près de Clare-Market, au moment où il était parti de Londres; un autre, que l'on devait mettre ce soir le feu à celle de sir Georges Saville, dans le quartier de Leicester-Field, et que sir Georges passerait un mauvais quart d'heure s'il tombait entre les mains du peuple, parce que c'était lui qui avait présenté le bill en faveur des catholiques. Tous s'accordaient à dire que l'émeute était à l'oeuvre, plus forte et plus nombreuse que jamais; qu'il ne faisait pas bon dans les rues; que l'épouvante publique croissait à chaque moment, et qu'il y avait déjà un grand nombre de familles qui s'étaient sauvées à la campagne. Passa un drôle qui portait les couleurs populaires et qui les insulta pour n'avoir point de cocardes à leurs chapeaux, en leur recommandant d'aller voir le lendemain soir une fameuse poussée qu'on allait donner aux portes de la prison. Un autre leur demanda si c'est qu'ils étaient incombustibles, de sortir ainsi sur les chemins sans porter la marque distinctive des honnêtes gens; enfin un troisième, qui allait à cheval tout seul leur ordonna de lui jeter chacun un shilling dans son chapeau, pour la quête des émeutiers.

Malgré le désagrément de se voir ainsi rançonnés, et la crainte que leur causaient tous ces renseignements, ils persistèrent, puisqu'ils avaient tant fait que de venir, dans la résolution de pousser plus loin et d'aller voir de leurs propres yeux l'état réel des choses. Ils doublèrent le pas, comme on fait toujours en pareil cas, lorsqu'on vient du recevoir des nouvelles qui vous intéressent; et, ruminant, chacun de leur côté, les rapports qu'ils venaient d'entendre, ils ne se disaient pas grand'chose.

Or, la nuit était venue, et, quand ils approchèrent de Londres, ils eurent de loin la triste confirmation de ce qu'on leur avait dit, dans la lueur qu'ils purent voir de trois incendies, tout près l'un de l'autre, dont la flamme jetait une réverbération lugubre dans le ciel. En arrivant à l'entrée des faubourgs, ils aperçurent, à la porte de presque toutes les maisons, ces mots écrits à la craie, en gros caractères: «Pas de papisme!» Les boutiques étaient fermées, l'alarme et la crainte se lisaient sur tous les visages.

Chacun de nos curieux faisait à part soi ces remarques peu rassurantes, sans les communiquer à ses camarades, lorsqu'ils arrivèrent à une barrière qui se trouvait fermée. Ils passaient par le Tourniquet sur la contre-allée, comme un cavalier, venant de Londres au grand galop, appela d'un ton très ému le garde- barrière: «Vite, vite, ouvrez-moi, au nom du ciel!»

À cette prière si pressante et si véhémente, l'homme accourut, une lanterne à la main, et se disposait à ouvrir, lorsque, jetant par hasard les yeux derrière lui, il s'écria: «Bonté divine! qu'est-ce que c'est que ça? encore un feu?»

À ces mots, les trois amateurs de Chigwell tournèrent la tête et virent à distance, juste dans la direction d'où ils venaient, jaillir une nappe de feu qui jetait sur les nuages une clarté menaçante, comme si l'incendie était en effet derrière eux, semblable à un soleil couchant de sinistre présage.

«Si je ne me trompe, dit le cavalier, je sais d'où partent ces flammes. Allons! mon brave homme, ne restez pas là pétrifié. Ouvrez-moi la porte.

— Monsieur, lui cria le portier en mettant la main sur la bride de son cheval, au moment où il lui ouvrait un passage, je crois vous reconnaître, monsieur; croyez-moi, n'allez pas plus loin. Je les ai vus passer, je sais de quoi ces gens-là sont capables. Ils vous assassineront.

— Soit! dit le cavalier, toujours l'oeil fixé sur le feu, et non sur son interlocuteur.

— Mais, monsieur, monsieur, cria l'homme en serrant encore davantage la bride, si vous voulez aller plus loin, portez donc au moins le ruban bleu. Tenez! monsieur, ajoutât-il en détachant la cocarde de son chapeau. Si je la porte, ce n'est pas par goût, c'est par nécessité; c'est que j'ai peur pour moi et pour ma maison. Prenez-la seulement pour cette nuit… pour cette nuit seulement.

— Faites, monsieur, faites ce qu'il vous dit, crièrent les trois amis, se pressant autour de son cheval.

— Monsieur Haredale, mon digne monsieur, mon brave gentleman, je vous en prie, laissez-vous persuader.

— Qu'est-ce que j'entends-là? répondit M. Haredale, se baissant pour mieux voir; n'est-ce pas la voix de Daisy?

— Oui, monsieur, répliqua le petit homme. Laissez-vous persuader, monsieur. Ce brave homme dit vrai. Votre vie peut en dépendre.

— Dites-moi, reprit Haredale brusquement, auriez-vous peur de venir avec moi?

— Moi, monsieur? n-o-n.

— Eh bien! mettez cette cocarde à votre chapeau. Si nous rencontrons ces gueux-là, vous leur jurerez que je vous emmène prisonnier, parce que vous la portez. Je leur en dirai autant moi- même: car, aussi vrai que j'espère le pardon du bon Dieu dans l'autre monde, je ne veux pas qu'ils me fassent grâce, pas plus que je ne leur ferai quartier, si nous en venons aux mains ce soir. Allons! sautez en croupe!… vite. Tenez-moi bien par la taille, et n'ayez pas peur.»

En un instant les voilà partis au grand galop, dans un nuage de poussière épaisse, et toujours courant devant eux, comme Robin des Bois.

Par bonheur que l'excellent coursier de Haredale connaissait bien la route: car pas une fois, pas une seule fois, dans tout le voyage, M. Haredale n'abaissa les yeux sur le sol, ni ne les détourna un moment de la clarté qui serrait de but et de fanal à leur course furieuse. Une fois il dit à demi-voix: «C'est ma maison.» Mais il ne desserra pas les dents davantage. Quand ils arrivaient à des endroits où le chemin était plus mauvais et plus sombre, il n'oubliait jamais de poser sa main sur le petit homme pour bien l'affermir en selle; mais il n'en continuait pas moins de garder la tête droite et les yeux fixés sur le feu, alors comme toujours.

La route n'était pas sans danger: car ils avaient quitté la grand'route pour prendre le plus court, toujours à bride abattue, par des ruelles et des sentiers solitaires, où les roues des charrettes avaient fait des ornières profondes, où le passage étroit était bordé de haies et de fossés, où l'on avait sur la tête une arcade de grands arbres qui épaississaient l'ombre et l'obscurité. Mais c'est égal, en avant, en avant, en avant, sans s'arrêter et sans broncher, jusqu'à la porte du Maypole, d'où ils purent voir que le feu commençait à s'éteindre, apparemment faute d'aliment.

«Descendons un moment, un seul moment, Daisy, dit M. Haredale, en l'aidant à sauter de cheval et suivant ses pas. Willet, Willet, où sont ma nièce et mes domestiques?… Willet!»

Tout en poussant ces cris de détresse, il se précipite au comptoir. Qu'est-ce qu'il voit? L'aubergiste lié et garrotté sur sa chaise, la salle démantibulée, dévastée, toute sens dessus dessous… Évidemment, personne n'avait pu venir chercher là un refuge.

M. Haredale était un caractère fort, accoutumé à se contraindre et à réprimer ses plus vives émotions; mais cet augure sinistre des découvertes auxquelles il devait s'attendre (car, en voyant l'incendie, il avait bien deviné tout de suite que sa maison devait être rasée) vainquit son courage. Il se couvrit la figure de ses mains pour un moment, et détourna la tête.

«Johnny, Johnny, dit Salomon, et le brave homme criait de toute sa force en se tordant les mains… mon cher Johnny, oh! quel changement! Je n'aurais jamais cru voir le Maypole en cet état, de ma vie vivante. Et le vieux château de la Garenne, donc! Johnny! Monsieur Haredale!… Ah! Johnny! quel affreux spectacle!

En même temps le petit Salomon Daisy, montrant M. Haredale, plantait ses coudes sur le dos de la chaise de M. Willet, et pleurait comme un veau sur l'épaule de l'aubergiste.

Le vieux John, pendant ce temps-là, le laissait dire. Il restait assis, muet comme un merlan, fixant sur lui un regard qui n'était pas de ce monde, et donnant tous les symptômes possibles d'entière et de parfaite insensibilité à tout ce qui se passait autour de lui. Cependant, quand Salomon ne dit plus rien, il suivit avec ses gros yeux ronds la direction des regards du sacristain, et commença à montrer quelque idée vague qu'il pouvait bien y avoir là quelqu'un qui était venu le voir.

«Vous nous reconnaissez bien, n'est-ce pas, Johnny? dit Salomon en se donnant un coup sur la poitrine: Daisy, vous savez bien… dans l'église de Chigwell… celui qui sonne les cloches… Vous rappelez-vous le petit lutrin des dimanches dans la chapelle… hein! Johnny?»

M. Willet réfléchit quelques minutes, puis il se mit à entonner tout bas, par un instinct mécanique, à propos au lutrin: Magnificat anima mea…

«C'est cela, cria vivement le petit homme; justement, c'est bien moi qui chante les vêpres, Johnny. Vous y êtes, n'est-ce pas? Dites-moi que vous êtes tout à fait remis.

— Remis? dit Willet en récriminant, comme si c'était une question à vider entre lui et sa conscience; remis? ah!

— Ils ne vous ont pas maltraité à coups de bâton, de tisonniers, ou de tout autre instrument contondant, n'est-ce pas, Johnny? demanda Salomon en jetant un coup d'oeil plein d'inquiétude sur la tête de Willet, ils ne vous ont pas battu, n'est-ce pas?»

John fronça le sourcil, baissa les yeux comme s'il était absorbé dans quelque calcul d'arithmétique mentale; puis les releva, comme s'il cherchait au plafond le total de l'addition rebelle; puis les promena sur Salomon Daisy, depuis la pointe des cheveux jusqu'à la plante des pieds; puis les porta lentement tout autour de la salle. Et alors une grosse larme, ronde, plombée, et point du tout transparente, lui roula de chaque oeil, lorsqu'en branlant la tête il répondit:

«S'ils avaient eu seulement la bonté de m'assassiner, combien ils m'auraient obligé!

— Non, non, ne dites pas ça, Johnny, reprit Daisy, la larme à l'oeil; c'est bien triste, mais ça ne va pas jusque-là. Non, non.

— Voyez-moi ça, monsieur, cria John, tournant ses yeux douloureux sur M. Haredale, qui avait mis un genou en terre pour travailler lestement à délivrer l'aubergiste de ses liens. Voyez-moi ça, monsieur. Il n'y a pas jusqu'au Mai lui-même, le vieux Mai, tout de bois et tout insensible qu'il est, qui regarde tout étonné à la fenêtre, comme s'il voulait me dire: «John Willet, John Willet, allons-nous-en piquer une tête dans la mare la plus voisine, qui sera assez profonde pour nous noyer, car c'est fait de nous à tout jamais.»

— Finissez, Johnny, finissez, lui cria son ami, non moins touché de cet effort d'imagination douloureux de la part de M. Willet, que du ton sépulcral dont il avait parlé du Maypole. Je vous en prie, Johnny, finissez.

— Votre perte est grande et votre malheur est pénible, lui dit M. Haredale jetant un regard d'impatience vers la porte, et ce n'est pas le moment de chercher à vous consoler: ce ne serait pas moi, dans tous les cas, qui pourrais le faire; mais, avant de nous quitter, dites-moi une chose, et tâchez de me le dire nettement, je vous en supplie. Avez-vous vu Emma, ou avez-vous entendu parler d'elle?

— Non, dit M. Willet.

— Vous n'avez donc vu que cette canaille?

— Oui.

— Elles se seront sauvées, j'espère, avant le commencement de ces scènes affreuses, dit M. Haredale, qui, au milieu de son agitation, de son désir impatient de remonter à cheval, et de son peu d'habileté pour débrouiller des cordes emmêlées, n'avait pas seulement défait encore un noeud. Daisy un couteau!

— Vous n'auriez pas, dit John regardant autour de lui comme pour chercher son mouchoir de poche ou quelque autre bagatelle qu'il aurait perdue, vous n'auriez pas, l'un ou l'autre, trouvé quelque part par là… un cercueil?

— Willet!» cria M. Haredale.

Salomon laissa tomber de ses mains le couteau, et sentit une sueur froide lui courir tout le long du corps. «Ciel! s'écria-t-il.

— C'est que, voyez-vous, continua John sans les regarder, un moment avant de vous voir, j'ai reçu la visite d'un mort qui allait là-bas. Et s'il avait apporté là sa bière ou que vous l'eussiez rencontrée sur le chemin, j'aurais bien pu vous dire le nom qu'il y avait sur la plaque. Enfin, s'il ne l'a pas apportée, ça ne fait rien.»

M. Haredale, qui venait d'écouter ces paroles avec une attention palpitante, se releva à l'instant droit sur ses pieds, et, sans dire un seul mot, emmena Salomon Daisy à la porte, monta à cheval, le prit en croupe derrière lui, et vola plutôt qu'il ne galopa vers cet amas de ruines, qui était encore un château majestueux quand le soleil couchant l'avait éclairé la veille de ses derniers feux. M. Willet les regarda, les écouta, ramena ses yeux sur lui- même pour bien s'assurer qu'il n'était plus garrotté, et, sans donner le moindre signe d'impatience, de surprise ou de désappointement, retomba doucement dans l'état léthargique dont il n'était sorti un moment que d'une manière très imparfaite.

M. Haredale attacha son cheval à un tronc d'arbre, et, serrant le bras de son compagnon, se glissa doucement le long du sentier, dans les lieux où était hier encore son jardin. Il s'arrêta un instant à regarder ses murs fumants et les étoiles qui envoyaient leur lumière, à travers les toits et les planchers ouverts, jusque sur le tas de cendres et de poussière. Salomon jeta de côté un coup d'oeil timide sur sa figure, et vit que ses lèvres étaient étroitement serrées l'une contre l'autre, que ses traits respiraient une résolution sombre, sans qu'il lui échappât une larme, un regard, un geste qui trahît sa douleur.

Il tira son épée, tâta sa poitrine, comme s'il portait sur lui d'autres armes cachées, saisit de nouveau Salomon par le poignet, et fit, d'un pas discret, le tour de la maison. Il regardait à chaque porte, à chaque ouverture, revenait sur ses pas, quand il entendait seulement remuer une feuille, et cherchait à tâtons, les mains étendues devant lui, dans chaque encoignure plus obscure. C'est ainsi qu'ils firent tout le tour des bâtiments. Mais ils revinrent au point de départ sans avoir rencontré aucune créature humaine, ou sans trouver le moindre indice qu'il y eût là quelque traînard caché.

Après un moment de silence, M. Haredale se mit à crier à deux ou trois reprises, puis enfin il dit tout haut: «Y a-t-il quelqu'un de caché ici, qui connaisse ma voix! il n'y a plus rien à craindre: il peut se montrer. S'il y a là quelqu'un de ma maison, je le prie de me répondre.» Il les appela tous par leur nom, les uns après les autres; l'écho répéta sa voix lugubre sur bien des tons; ensuite tout redevint muet comme auparavant.

Ils se tenaient au pied de la tourelle où était suspendue la cloche d'alarme. Le feu ne l'avait pas épargnée, et depuis, les planchers en avaient été sciés, coupés, enfoncés. Elle était ouverte à tous les vents. Cependant il y restait un bout d'escalier au bas duquel était accumulé un grand tas de cendres et de poussière; des fragments de marches ébréchées et rompues offraient ça et là une place mal sûre et mal commode pour y poser le pied, puis il disparaissait derrière les angles saillants du mur, ou dans les ombres profondes que projetaient sur lui d'autres portions de ruines: car, pendant ce temps-là, la lune s'était levée à l'horizon et brillait d'un grand éclat.

Pendant qu'ils étaient là debout à écouter les échos lointains et à espérer en vain d'entendre quelque voix connue, des grains de poussière glissèrent du haut de cette tourelle en bas. Ému par le moindre bruit dans ce lieu sinistre, Salomon leva les yeux sur son compagnon, et vit qu'il venait de se retourner vers le même endroit, qu'il observait avec une grande attention: il était tout yeux et tout oreilles.

M. Haredale couvrit de sa main la bouche du petit homme, et se remit en observation. L'oeil en feu, il lui recommanda expressément, sur sa vie, de se tenir tranquille, sans parler et sans bouger. Puis, retenant son haleine, et marchant courbé en deux, il se glissa furtivement dans la tourelle, l'épée nue à la main, et disparut.

Effrayé de se voir laisser là tout seul, au milieu de cette scène de destruction, après tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu ce soir même, Salomon l'aurait suivi, si l'air et les manières de M. Haredale n'avaient pas eu, en lui défendant d'avancer, quelque chose dont le souvenir le tenait, pour ainsi dire, enchanté. Il resta donc comme enraciné à la place où il était, osant à peine respirer, montrant dans tous ses traits un mélange de surprise et de crainte.

Encore des cendres qui glissent et roulent en bas… très, très doucement… puis encore… puis encore, comme si elles s'écrasaient sous un pied furtif. Et puis voici une figure qui se dessine dans l'ombre, grimpant très doucement aussi et s'arrêtant souvent pour regarder en bas; la voilà qui poursuit son ascension difficile, et qui disparaît aux yeux encore une fois!

La voici qui reparaît dans un jour obscur et douteux! elle est un peu plus haut, pas beaucoup, parce que le chemin est escarpé et pénible; elle ne peut avancer que lentement. Quel est donc le fantôme imaginaire qu'elle poursuit là-haut, et pourquoi donc est- elle toujours à regarder en bas? Cet homme ne sait-il pas qu'il est seul? Est-ce que par hasard il aurait perdu l'esprit dans les pertes cruelles qu'il a pu faire cette nuit? S'il allait se jeter la tête en bas du haut de ce mur chancelant! Salomon, dans sa frayeur, se sentait défaillir et joignait les mains. Ses jambes tremblaient sous lui; une sueur froide inondait son pâle visage.

S'il en avait eu la force, il aurait désobéi aux ordres de M. Haredale, mais il était incapable de prononcer un mot ou de faire un mouvement. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de tenir sa vue fixe sur un petit coin de clair de lune où il allait voir sans doute apparaître la figure, si elle continuait de monter; et, quand il la verrait arriver là, il essayerait de l'appeler.

Encore des cendres qui glissent et tombent, des pierres qui roulent en bas avec un bruit, lourd et sourd. Salomon tenait sans cesse ses yeux tendus sur le coin de clair de lune. La figure avançait toujours, car on voyait déjà son ombre sur la muraille. Ah! la voilà qui reparaît… la voilà qui se retourne… la voilà…

Le sacristain, frappé d'horreur, avait poussé un cri qui avait percé l'air: «Le revenant! le revenant!» L'écho n'avait pas encore achevé de répéter ce cri, qu'une autre figure à son tour passait au clair de la lune, se jetait sur la première, la terrassait, lui mettait un genou sur la poitrine, et lui serrait la gorge avec ses deux mains.

«Scélérat! cria M. Haredale d'une voix terrible, car c'était lui, c'est donc toi qui, par une ruse infernale, te fais passer aux yeux des hommes pour mort et enterré, mais que le ciel avait réservé pour ce jour de vengeance. Enfin… enfin, je te tiens, toi dont les mains sont teintes du sang de mon frère et de celui de son fidèle serviteur que tu as répandu après, pour cacher ton premier crime! Toi, Rudge, double assassin, double monstre; je t'arrête au nom de Dieu, qui vient de te remettre entre mes mains. Non, non. Tu aurais la force de vingt hommes comme toi, ajouta-t- il en voyant que le meurtrier luttait contre ses étreintes, non, tu ne m'échapperas pas, tu resteras cette nuit dans mes serres.»

CHAPITRE XV.

Barnabé, armé comme nous l'avons vu, continuait de se promener de long en large devant la porte de l'écurie, enchanté de se retrouver seul, et savourant avec plaisir le silence et la tranquillité dont il avait perdu l'habitude. Après le tourbillon de bruit et de tapage où il avait passé les jours derniers, il n'en sentait que mieux mille fois la douceur de la solitude et de la paix. Il se sentait heureux: appuyé sur le manche du drapeau, plongé dans ses rêveries, il avait sur toute sa figure un sourire radieux, et son cerveau ne nourrissait que des visions joyeuses.

Croyez-vous qu'il ne pensait pas à Elle, à celle dont il était le seul bonheur, et qu'il avait, sans le savoir, plongée dans cet abîme d'affliction amère? Oh! que si: c'était elle qui était au coeur de ses plus brillantes espérances, de ses réflexions les plus orgueilleuses; c'était elle qui allait jouir de tout cet honneur, de toute cette distinction de son fils: la joie et le profit, tout pour elle. Quelle félicité pour elle d'entendre faire l'éloge des prouesses de son pauvre garçon! Ah! Hugh n'avait pas besoin de le lui dire, il l'aurait bien deviné de lui-même. Et puis, comme il était heureux encore de savoir qu'elle nageait dans l'aisance et qu'elle se rengorgeait (il se figurait son air digne et fier dans ces moments-là) en entendant la haute estime qu'on faisait de lui, le brave des braves, honoré du premier poste de confiance. Une fois, d'ailleurs, que tout ce bruit-là allait être fini, et que le bon lord aurait vaincu ses ennemis, quand la paix allait revenir, qu'elle serait riche et lui aussi, comme ils seraient heureux de parler ensemble de ces temps de trouble et de peine où il avait été un héros! Quand ils seraient là, assis ensemble tous les deux, en tête-à-tête, à la lueur d'un crépuscule tranquille et serein, qu'elle n'aurait plus à s'inquiéter du lendemain, quel plaisir de pouvoir se dire que c'était l'oeuvre de son pauvre nigaud de Barnabé! comme il lui donnerait une petite tape sur la joue en riant de grand coeur! «Eh bien! mère, suis-je toujours un imbécile?.,. Voyons! suis-je toujours un imbécile?»

Là-dessus, d'un coeur plus léger, d'un pas plus glorieux, d'un oeil plus triomphant au travers de ses larmes, Barnabé reprit sa promenade militaire, et, chantonnant tout bas, se mit à garder son poste paisible.

Son camarade Grip, qui partageait avec lui sa faction, ordinairement si avide de soleil, au lieu de s'y pavaner aujourd'hui, aimait mieux rôder dans l'écurie. Il y était très affairé à fouiller dans la paille pour y cacher tous les menus objets qu'il pouvait ramasser près de là, et à visiter de préférence le lit de Hugh, auquel il semblait prendre un intérêt tout particulier. Quelquefois Barnabé, passant la tête par la porte, venait l'appeler, et alors il sortait en sautillant; mais on voyait que c'était une simple concession qu'il croyait devoir, par pitié, à l'imbécillité de son maître, et il retournait tout de suite à ses occupations sérieuses. Il fourrait son bec dans la paille, regardait, recouvrait la place, comme si, nouveau Midas, il murmurait à la terre ses secrets pour les ensevelir dans son sein: tout cela d'un air sournois, affectant, chaque fois que Barnabé passait, de regarder les nuages au firmament, sans avoir l'air d'y toucher; en un mot, prenant, à tous égards, un air plus grave, plus profond, plus mystérieux qu'à l'ordinaire.

Le jour avançait. Barnabé, à qui sa consigne ne défendait pas de boire et de manger sur place, mais auquel on avait, au contraire, laissé pour ses besoins une bouteille de bière et un panier de provisions, se décida à déjeuner, car il n'avait rien pris depuis le matin. Pour ce faire, il s'assit par terre devant la porte, et mettant son drapeau sur ses genoux, pour ne pas le perdre en cas d'alarme ou de surprise, il invita Grip à venir dîner.

L'oiseau intelligent ne se le fit pas dire deux fois, et, sautant de côté vers son maître, se mit à crier en même temps: «Je suis un diable, je suis un Polly, je suis une bouilloire, je suis protestant: pas de papisme!» Il avait appris cette dernière ritournelle des braves messieurs avec lesquels il faisait société depuis peu: aussi la prononçait-il avec une énergie peu commune.

«Bien dit, Grip! cria son maître en lui choisissant les meilleurs morceaux pour sa part; bien dit, mon vieux!

— N'aie pas peur, mon garçon, coa, coa, coa, bon courage! Grip! Grip! Grip! Holà! il nous faut du thé! je suis une bouilloire protestante, pas de papisme! criait le corbeau.

— Grip, vive Gordon!» criait de son côté Barnabé.

Le corbeau, mettant sa tête par terre, regardait son maître de côté, comme pour lui dire: «Redis-moi ça.»

Barnabé, comprenant parfaitement son désir, lui répéta la phrase bien des fois. L'oiseau l'écouta avec une profonde attention, répétant quelquefois ce cri populaire à voix basse, comme pour comparer les deux manières et pour s'essayer dans ce nouvel exercice; quelquefois battant des ailes ou aboyant; quelquefois enfin, dans une espèce de désespoir, tirant une multitude infinie de bouchons retentissants, avec une obstination extraordinaire.

Barnabé était si occupé de son oiseau favori, qu'il ne s'aperçut pas d'abord de l'approche de deux cavaliers qui venaient au pas, juste dans la direction du poste qu'il avait à garder. Cependant, quand ils furent à une portée de fusil, il les vit, sauta vivement sur ses pieds, commanda à Grip de rentrer, prît son drapeau à deux mains, et resta tout droit à attendre qu'il pût reconnaître si c'étaient des amis ou des ennemis.

Presque au même instant, il vit que, de ces deux cavaliers, l'un était le maître et l'autre le domestique; le maître était précisément lord Georges Gordon, devant lequel il se tint la tête découverte, les yeux fixés en terre.

«Bonjour, lui dit lord Georges sans arrêter son cheval avant d'être arrivé tout près de lui; tout va bien?

— Tout est tranquille, monsieur, tout va bien, cria Barnabé. Les autres sont partis: ils ont pris par là; voyez-vous ce sentier-là. Ils étaient beaucoup?

— Ah! dit lord Georges en le regardant d'un air sérieux, et vous?

— Oh! ils m'ont laissé ici en sentinelle… pour monter la garde… pour veiller à la sûreté du poste jusqu'à leur retour, ce que je ferai, monsieur, pour l'amour de vous. Vous êtes un bon gentilhomme, un excellent gentilhomme… ça, c'est sûr. Vous avez bien du monde contre vous; mais vous leur ferez voir leur maître. N'ayez pas peur.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit lord Georges, en montrant le corbeau qui regardait du coin de l'oeil à la porte de l'écurie; mais en faisant cette question, il regardait toujours Barnabé d'un air pensif, et, à ce qu'il semblait, avec une certaine inquiétude.

— Comment, vous ne savez pas? répondit Barnabé, éclatant de rire; ne pas savoir ce que c'est! c'est un oiseau d'abord, mon oiseau, mon ami Grip.

— Un diable, une bouilloire, Grip; Polly, un protestant, pas de papisme! cria le corbeau.

— Ce n'est pas l'embarras, ajouta Barnabé, passant la main sur le col du cheval de lord Georges, et parlant doucement; vous n'aviez pas tort de me demander ce que c'est: car souvent je n'en sais rien moi-même, et il faut que je sois familiarisé avec lui comme je le suis, pour croire que ce n'est qu'un oiseau. C'est plutôt un frère pour moi, que Grip… il est toujours avec moi, toujours jasant… toujours content… n'est-ce pas, Grip?»

L'oiseau répondit par un croassement amical, et sautant sur le bras de son maître, que Barnabé lui avait tendu pour cela, se laissa caresser d'un air de parfaite indifférence tournant son oeil mobile et curieux, tantôt vers lord Georges, tantôt vers son domestique.

Lord Georges, se mordant les ongles d'un air un peu déconfit, regarda Barnabé quelque temps en silence, puis il fit signe à son domestique de venir plus près de lui.

John Grueby toucha le bord de son chapeau par respect et s'approcha.

«Aviez-vous déjà vu ce jeune homme? lui demanda son maître à voix basse.

— Deux fois, milord, dit John. Je l'ai vu dans la foule hier au soir et samedi.

— Est ce que… est-ce que vous lui avez trouvé l'air aussi singulier, aussi étrange? continua lord Georges d'une voix faible.

— Fou! répondit John avec une concision énergique.

— Et qu'est-ce qui vous fait croire qu'il est fou, monsieur? lui dit son maître d'un ton de dépit. Je vous trouve bien prompt à lâcher ce mot-là. Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il est fou?

— Milord, vous n'avez qu'à voir son costume, ses yeux, son agitation nerveuse; vous n'avez qu'à l'entendre crier: «Pas de papisme!» Fou, milord.

— Ainsi, parce qu'un homme s'habille autrement que les autres, répliqua son maître avec colère, en jetant un coup d'oeil sur son propre habillement; parce qu'il n'est pas dans son port et dans ses manières exactement comme les autres, et qu'il épouse avec chaleur une cause qu'abandonnent les gens corrompus et irréligieux, c'est une raison pour qu'il soit fou, à votre avis?

— Un vrai fou, tout ce qu'il y a de plus fou, un fou à lier, repartit l'inébranlable John.

— Comment osez-vous me dire cela en face? cria son maître en se tournant vivement de son côté.

— Je le dirais à n'importe qui, s'il me faisait la même question.

— Je vois, dit lord Georges, que M. Gashford avait raison. Je croyais que c'était un effet de ses préventions, et je me le reproche; j'aurais bien dû savoir qu'un homme comme lui était au- dessus de cela.

— Je sais bien que M. Gashford ne parlera jamais en bien de moi, répliqua John en touchant respectueusement son chapeau, et je n'y tiens pas.

— Vous êtes une mauvaise tête, un ingrat, dit lord Georges, un mouchard, peut-être. M. Gashford a parfaitement raison, j'en ai la preuve. J'ai tort de vous garder à mon service. C'est une insulte indirecte que j'ai faite à un ami digne de mon affection et de toute ma confiance, quand je songe à la cause pour laquelle vous avez pris parti, le jour où on l'a maltraité à Westminster. Vous quitterez ma maison dès ce soir… ou plutôt dès notre retour. Le plus tôt sera le mieux.

— Puisqu'il faut en venir là, je suis de votre avis, milord. Que M. Gashford triomphe, à la bonne heure! Mais, quant à me traiter de mouchard, milord, vous savez bien que vous ne le croyez pas. Je ne sais pas ce que vous entendez par vos causes; mais la cause pour laquelle j'ai pris parti, c'est celle d'un homme que je voyais contre deux cents, et je vous avoue que je me rangerai toujours du côté de cette cause-là.

— En voilà assez, répondit lord Georges en lui faisant signe de retourner à sa place. Je ne veux pas en entendre davantage.

— Si vous voulez me permettre d'ajouter un mot, milord, je voudrais donner un bon avis à ce pauvre imbécile: c'est de ne pas rester ici tout seul. La proclamation a déjà circulé dans beaucoup de mains, et tout le monde sait qu'il est intéressé dans l'affaire. Il fera bien, le pauvre malheureux, de se cacher en lieu sûr.

— Vous entendez ce qu'il dit, cria lord Georges à Barnabé, qui les avait regardés avec étonnement pendant ce dialogue. Il pense que vous pourriez bien avoir peur de rester à votre poste, et qu'on vous retient peut-être ici contre votre gré. Qu'est-ce que vous dites de ça?

— Ce que je pense, jeune homme, dit John pour expliquer son conseil, c'est que les soldats pourraient bien venir vous prendre, et que certainement, dans ce cas, vous serez pendu par votre col jusqu'à ce que vous soyez mort… mort… mort, vous m'entendez? Et ce que je pense, c'est que vous ferez bien de vous en aller d'ici, et au plus tôt. Voilà ce que je pense!

— C'est un poltron, Grip, un poltron! cria Barnabé à son corbeau, en le mettant à terre et en posant son drapeau sur son épaule. Qu'ils y viennent! Vive Gordon! Qu'ils y viennent!

— Oui, dit lord Georges, qu'ils y viennent. Qu'ils se risquent à venir attaquer un pouvoir comme le nôtre, la sainte ligue d'un peuple tout entier! Ah! c'est un fol! C'est bon, c'est bon. Je suis fier d'avoir à commander de tels hommes.»

En entendant ces mots, Barnabé sentit son coeur se gonfler d'orgueil dans sa poitrine. Il prit la main de lord Georges et la porta à ses lèvres, caressa la crinière de son coursier, comme si l'affection et l'amour qu'il portait au maître s'étendaient jusqu'à sa monture, déploya son drapeau, le fit flotter fièrement, et se remit à marcher de long en large.

Lord Georges, l'oeil brillant et la figure animée, ôta son chapeau, le fit tourner autour de sa tête, et lui dit adieu avec enthousiasme; puis il se remit au petit trot, après avoir jeté derrière lui un regard de colère, pour voir si son domestique le suivait. L'honnête John donna un coup d'éperon pour courir après son maître, après avoir commencé par inviter encore Barnabé à se retirer, par des signes répétés, qui n'étaient pas équivoques, mais auxquels celui-ci résista résolument jusqu'à ce que le détour de la route les empêchât de se voir.

Se trouvant seul encore une fois, et plus fier que jamais de l'importance du poste qui lui était confié, plein d'enthousiasme, d'ailleurs, en songeant à l'estime particulière et aux encouragements de son chef, Barnabé se promenait de long en large, dans le ravissement d'un songe délicieux, où il était plongé tout éveillé. Les rayons du soleil couchant qu'il avait en face de lui avaient passé dans son âme. Il ne manquait qu'une chose à son bonheur. Ah! si Elle pouvait seulement le voir en ce moment!

Le jour était sur son déclin; la chaleur commençait à faire place à la fraîcheur du soir. Le vent léger qui se levait se jouait dans sa chevelure et faisait frissonner doucement le drapeau au-dessus de sa tête. Il y avait, dans ce bruit glorieux et dans le calme d'alentour, comme un souffle frais et libre qui répondait à ses sentiments. Il n'avait jamais été si heureux.

Il était donc appuyé sur sa hampe, regardant le soleil couchant, et songeant avec un sourire qu'il était en sentinelle pour garder l'or enterré près de là, lorsqu'il vit de loin trois ou quatre hommes qui s'avançaient d'un pas rapide vers la maison, et qui faisaient signe de la main aux gens de l'intérieur de se retirer pour ne pas se trouver au milieu d'un danger prochain. À mesure qu'ils s'approchaient, leurs gestes devenaient de plus en plus expressifs, et ils ne furent pas plus tôt à portée de la voix, que les premiers crièrent que les soldats arrivaient.

À ces mots Barnabé plia son drapeau, et l'attacha autour de la lance. Son coeur battait bien fort, mais il ne songeait pas plus à avoir peur, ni à se retirer, que sa lance elle-même. Les passants officieux qui l'avaient averti se hâtèrent, après l'avoir prévenu du danger qu'il courait, d'entrer dans la maison, où ils jetèrent par leur arrivée le trouble et l'alarme. Les gens se mirent aussitôt à fermer les portes et les fenêtres, en lui faisant signe avec instance de fuir sans perdre de temps, et répétèrent à plusieurs reprises cet avis: mais pour toute réponse il branla la tête d'un air indigné, et n'en resta que plus ferme à son poste. Voyant alors qu'il n'y avait pas moyen de le persuader, ils ne songèrent plus qu'à leur propre sûreté, et quittant la place, où ils ne laissèrent qu'une bonne vieille, ils se sauvèrent à toutes jambes.

Jusque-là, rien n'annonçait que la crainte produite par cette nouvelle ne fût pas imaginaire; mais la Botte n'était pas évacuée depuis cinq minutes, qu'on vit apparaître, à travers champs, une troupe d'hommes en mouvement, et, à l'éclat de leurs armes et de leur équipement qui brillaient au soleil, à leur marche régulière et soutenue (car ils avançaient comme un seul homme), il était facile de reconnaître que c'étaient… des soldats. En un moment Barnabé s'aperçut bien que c'était un fort détachement de gardes à pied, avec deux messieurs en habit bourgeois dans leurs rangs, et un petit peloton de cavalerie; ces derniers étaient à l'arrière-garde et pas plus d'une demi- douzaine.

Ils avançaient résolument, sans accélérer le pas en approchant, sans pousser un cri, sans montrer la moindre émotion ni la moindre inquiétude. Barnabé lui-même savait bien que cela n'avait rien d'extraordinaire dans la troupe; cependant cet ordre invariable avait quelque chose de singulièrement imposant pour un homme accoutumé au bruit et au tumulte d'une populace indisciplinée. Avec tout cela, il n'en resta pas moins décidé à garder son poste, et fit bonne contenance.

Ils étaient déjà arrivés dans la cour, où ils firent halte. L'officier qui les commandait dépêcha une ordonnance aux cavaliers, qui envoyèrent immédiatement un des leurs. L'officier échangea avec lui quelques mots, et ils jetèrent un coup d'oeil à Barnabé, qui reconnut dans le cavalier celui qu'il avait démonté à Westminster, bien étonné de le revoir en face de lui. L'autre, renvoyé en toute hâte, fit le salut militaire au commandant et retourna vers ses camarades, rangés à quelques pas de là.

L'officier ayant alors commandé: «amorcez… chargez, etc.,» Barnabé, malgré la cruelle assurance que c'était pour lui que se faisaient ces préparatifs, ne put se défendre d'un certain plaisir en entendant sonner la crosse des fusils à terre et retentir la baguette dans le canon de l'arme. Mais après quelques autres commandements, les soldats se mirent immédiatement sur une file et cernèrent entièrement les bâtiments, à la distance d'une dizaine de pas; du moins Barnabé n'en compta pas davantage entre lui et les soldats qui lui faisaient face. Les cavaliers restèrent à part, à leur place.

Les deux messieurs en habit bourgeois qui s'étaient mis à l' écart avancèrent à cheval avec l'officier au milieu d'eux; il y en eut un qui tira de sa poche la proclamation et la lut: l'officier somma alors Barnabé de se rendre.

Au lieu de répondre, il alla se placer dans l'embrasure de la porte devant laquelle il montait la garde, et croisa la lance pour se défendre. Après un moment d'un profond silence eut lieu la seconde sommation.

Il n'y répondit pas davantage; et alors il eut fort à faire de promener ses yeux de tous côtés sur une demi-douzaine d'adversaires qui vinrent immédiatement se poster en face de lui, avant de jeter son dévolu sur celui qu'il devait frapper le premier quand ils allaient se jeter sur lui. Il rencontra les yeux de l'un d'eux dans le centre de la petite troupe, et c'est celui- là qu'il résolut d'abattre, dût-il y perdre la vie.

Encore un silence de mort, puis la troisième sommation.

Le moment d'après il reculait dans l'écurie, distribuant des coups à droite et à gauche comme un enragé. Deux de ses ennemis étaient étendus à ses pieds. Celui qu'il avait choisi pour première victime était tombé d'abord en effet: Barnabé n'avait pas perdu la tête, car il en fit la remarque au milieu du trouble et de l'animation de la lutte. Encore un coup… encore un homme à bas puis à bas à son tour, terrassé, blessé à la poitrine d'un coup de crosse (il l'avait vue tomber sur lui), inanimé… prisonnier…

Il fut rappelé à lui par un cri de surprise que poussa l'officier. Il se retourna. Grip, après avoir travaillé en secret toute l'après-midi avec un redoublement d'ardeur, pendant que tout le monde était occupé d'autre chose, avait écarté la paille du lit de Hugh, et retourné de son bec en fer la terre fraîchement remuée. Il y avait là un trou qu'on avait négligemment rempli jusqu'au bord, et qu'on avait seulement recouvert d'une couche de terre. Des gobelets d'or, des cuillers d'or, des flambeaux d'or, des guinées… quel trésor fut mis tout à coup à découvert!

Ils apportèrent un sac et des pelles, déterrèrent tout ce qu'on avait caché là, et en retirèrent la charge de deux hommes au moins. Quant à Barnabé, on lui mit les menottes, on lui lia les bras, on le fouilla, on lui prit tout ce qu'il avait. Personne ne lui adressa ni une question ni un reproche, personne ne lui témoigna la moindre curiosité, les deux soldats qu'il avait étourdis furent emportés par leurs compagnons avec le même ordre insouciant qui avait présidé à tout le reste. Finalement, on le laissa sous la garde de quatre soldats, la baïonnette au bout du fusil, pendant que l'officier dirigea en personne une perquisition générale dans la maison et dans les bâtiments qui en dépendaient.

Ce fut bientôt fait. Les soldats se reformèrent en rangs dans la cour. «En avant, marche!» Barnabé est emmené sous escorte; on lui fait une place, «Serrez les rangs.» Et les voilà partis avec leur prisonnier au centre.

Quand une fois ils furent dans les rues, il s'aperçut qu'il était en spectacle, et dans leur marche rapide il pouvait voir tout le monde venir aux fenêtres quand il était passé, et relever la croisée pour le regarder. De temps en temps il apercevait une figure de curieux par-dessus la tête des gardes qui l'entouraient, ou par-dessous leurs bras, ou sur le haut d'une charrette, ou sur le siège d'un cocher; mais c'est tout ce qu'il pouvait distinguer au milieu de sa nombreuse escorte. Le bruit même de la rue semblait dompté et garrotté comme lui, et l'air qu'il respirait était fétide et chaud comme les bouffées malsaines qui s'exhalent d'un four.

«Une, deux! une, deux! la tête droite! les épaules effacées! emboîtez le pas!» Tout cela avec tant d'ordre et de régularité, sans que pas un d'eux le regardât ou parût se douter de sa présence! Il ne pouvait croire qu'il fût prisonnier, mais il ne l'était que trop bien, il n'avait pas besoin qu'on le lui dit: il sentait les menottes lui serrer les poignets, la corde lui lier les bras au flanc, les fusils chargés à hauteur de sa tête, avec ces pointes froides, brillantes, affilées, tournées de son côté. Rien que de les regarder, lié et retenu comme il était maintenant, c'en était assez pour lui glacer le sang dans les veines.

CHAPITRE XVI.

Ils ne mirent pas longtemps à regagner la caserne, car l'officier qui commandait le détachement voulait éviter de soulever le peuple par un déploiement inusité de force militaire dans les rues, et, par humanité d'ailleurs, il désirait donner le moins de tentation possible à la foule d'essayer quelque rébellion pour arracher le prisonnier de ses mains: car il savait bien que cela ne manquerait pas d'amener une effusion de sang fatale, et que, si les autorités civiles qui l'accompagnaient l'autorisaient à faire tirer ses soldats, la première décharge ferait tomber sur la place un grand nombre d'oisifs innocents, victimes de leur sotte curiosité. Il fit donc marcher sa troupe au pas accéléré, évitant avec une prudence louable les rues populeuses et les carrefours, prenant de préférence le chemin qu'il croyait le moins infesté par les partisans du désordre. Grâce à ces sages précautions, non seulement ils purent retourner dans leurs quartiers sans embarras, mais ils déjouèrent complètement les projets d'une bande d'insurgés qui s'étaient rassemblés dans une grande rue qu'on s'attendait à leur voir prendre, et qui restèrent encore à les attendre, pour délivrer le prisonnier, longtemps après qu'ils l'avaient déjà déposé en lieu de sûreté, avaient fermé les portes de la caserne, et doublé les postes de chacune d'elles pour mieux en assurer la défense.

Une fois là, le pauvre Barnabé fut coffré dans une chambre carrelée, où il n'y avait qu'une odeur empestée de tabac, un air lourd et épais, avec un grand lit de camp pour vingt hommes au moins. Quelques soldats à moitié déshabillés flânaient par là, ou mangeaient à la gamelle. On voyait des uniformes pendus à des rangées de portemanteaux le long du mur blanchi à la chaux, et une demi-douzaine d'hommes couchés sur le dos, dormant et ronflant de concert comme des bienheureux. Il avait à peine eu le temps de faire toutes ces remarques, lorsqu'on le tira de là pour l'emmener, à travers le champ de parade, dans une autre partie du bâtiment.

Dans une pareille situation, un coup d'oeil suffit pour vous faire voir bien des choses, qui vous prendraient bien plus de temps dans un moment moins critique. Il y a cent à parier contre un que, si Barnabé avait flâné en pleine liberté à la porte, il serait sorti de là avec une idée très imparfaite des localités, et qu'il ne s'en serait guère souvenu plus tard. Mais, avec les mains serrées dans les menottes, en traversant le préau sablé des exercices du régiment, il ne laissa rien passer. L'aspect sec et aride de cette place poudreuse, et du bâtiment de briques dans toute sa nudité; les habits pendus ça et là à quelques fenêtres; les hommes en bras de chemises et en bretelles se balançant à quelques autres, la moitié du corps en avant; les jalousies vertes dans le quartier des officiers, avec quelques arbustes chétifs sur le devant; les tambours étudiant dans une cour éloignée; les hommes à l'exercice; les deux soldats qui, tout en portant à eux deux le panier de provisions, se regardent du coin de l'oeil, en voyant passer Barnabé, et font un geste de la main en travers de la jugulaire sans rien dire, triste augure pour le prisonnier; le joli sergent qui se dandine, sa canne à la main et sous son bras un registre à fermoir, recouvert de parchemin; les lascars, au rez-de-chaussée, occupés à brosser et à astiquer différents articles de toilette, qui s'arrêtent pour le regarder et se parlent tous ensemble, faisant retentir de leurs voix bruyantes les échos des longs corridors et des sonores galeries; tout, jusqu'au râtelier d'armes devant le poste, et au tambour attaché dans un coin à son ceinturon blanchi à la terre de pipe, se grave dans son esprit, comme s'il avait passé par là plus de cent fois, ou qu'il fût resté un jour entier avec eux, au lieu de cette minute d'observations faites en courant.

On le mena dans une petite cour pavée, sur le derrière, et là on ouvrit une grande porte, doublée de fer, percée, à cinq pieds du sol, de quelques trous pour laisser pénétrer l'air et le jour. C'était le cachot, où on le mit incontinent; puis on ferma la porte sur lui, on plaça devant une sentinelle, et on l'abandonna à ses réflexions.

Ce caveau ou trou noir, selon l'inscription peinte sur la porte, était très sombre, et, comme le dernier occupant était un déserteur ivre, la place n'était pas propre. Barnabé alla trouver à tâtons un peu de paille au fond, et, regardant du côté de la porte, essaya de s'accoutumer à l'obscurité, ce qui n'était pas facile, en sortant de la clarté d'un beau soleil couchant.

Il y avait au dehors une espèce de portique ou colonnade, qui interceptait encore le peu de jour qui aurait pu à grand'peine faire son chemin par les petites ouvertures pratiquées dans la porte. Les pas cadencés de la sentinelle retentissaient avec un bruit monotone sur la dalle, de long en large, rappelant à Barnabé la garde qu'il avait montée lui-même une heure auparavant; et, chaque fois que le factionnaire passait et repassait devant la porte, son ombre obscurcissait tellement le caveau que, quand elle disparaissait, il semblait que le jour revenait: c'était comme une nouvelle aurore.

Quand le prisonnier fut resté quelque temps assis sur la paille, à regarder les crevasses de la porte et à écouter les pas éloignés ou rapprochés de la sentinelle, le soldat se tint tranquille en place. Barnabé, qui n'avait pas assez de prévoyance pour réfléchir au sort qu'on pouvait lui réserver, avait été bercé dans une espèce de sommeil enfantin par le pas régulier du factionnaire; mais, quand l'autre s'arrêta, cela le réveilla, et alors il s'aperçut qu'il y avait deux hommes en conversation sous la colonnade, tout près de la porte de sa cellule.

Il lui était impossible de dire s'il y avait longtemps qu'ils étaient là à causer, car il était tombé dans un état d'apathie où il avait totalement oublié sa position réelle, et, au moment où il entendit les pas du soldat cesser, il était en train de répondre tout haut à une question que lui faisait Hugh dans l'écurie: à quel propos? sur quel sujet? qu'allait-il lui répondre? Quoiqu'il eût encore la réponse sur les lèvres en s'éveillant, il ne se rappelait plus la moindre chose. Les premiers mots qui frappèrent ses oreilles furent ceux-ci:

«Pourquoi donc l'a-t-on amené là, si on devait le reprendre sitôt?

— Et où vouliez-vous qu'il allât? Croyez-vous qu'il pût être nulle part aussi en sûreté qu'avec les troupes du roi? Que vouliez-vous qu'on en fit? Fallait-il pas le livrer à un tas de péquins qui tremblent dans leurs bottes à en enfoncer la semelle, à la moindre menace des gueux de son bord?

— Pour ça, c'est vrai.

— Si c'est vrai!… tenez! je vais vous dire. Je voudrais tant seulement, Tom Green, être capitaine comme je ne suis que sous- officier, et qu'on me donnât à commander deux compagnies… je ne demanderais que deux compagnies … de mon régiment. Après ça qu'on m'appelle pour apaiser l'émeute. Qu'on me donne carte blanche et une demi-douzaine de cartouches à balle…

— Ouais! disait l'autre voix, vous en parlez bien à votre aise, mais ils ne vous donneront pas carte blanche. Et si le magistrat ne veut pas vous autoriser, qu'est-ce que vous voulez que fasse l'officier?»

Cette difficulté parut embarrasser le sergent, qui s'en tira en envoyant les magistrats à tous les diables. «De tout mon coeur, répondit son ami.

— Qu'y a-t-il besoin d'un magistrat? reprit l'autre. Un magistrat, dans ce cas-là, ce n'est qu'une cinquième roue à un carrosse, une espèce d'intrus inconstitutionnel. Voilà une proclamation. Voilà un homme désigné dans la proclamation. Voilà des preuves contre lui, et un témoin oculaire. Que diable! mettez- le en place, et tirez-lui une balle dans la tête, monsieur. Pour quoi faire un magistrat?

— Quand est-ce qu'on le mène devant sir John Fielding? demanda le premier interlocuteur.

— Ce soir, à huit heures, répondit l'autre. Eh bien! voyez un peu les suites de tout ça. Le magistrat l'envoie à Newgate. Bon! nous l'amenons à Newgate. Les insurgés nous attaquent. Nous reculons devant les insurgés. On nous jette des pierres, on nous insulte: nous ne tirons pas un coup de fusil. Pourquoi ça? Parce qu'il y a des magistrats. Que le diable emporte les magistrats!»

Après s'être donné la consolation d'épuiser toutes les malédictions de son vocabulaire contre les magistrats, l'homme ne fit plus entendre qu'un grognement sourd, qui lui échappait de temps en temps, toujours à l'adresse de ces autorités respectables.

Barnabé, qui avait encore assez d'esprit pour comprendre que cette conversation l'intéressait directement, resta parfaitement tranquille jusqu'à la fin; puis, quand ils ne dirent plus rien. Il reprit à tâtons le chemin de la porte, et jetant un coup d'oeil par les trous ventilatoires, il essaya de voir ce que c'était que les hommes qu'il venait d'entendre causer là.

Celui qui condamnait en termes si énergiques le pouvoir civil, était un sergent, pour le moment employé, comme on le voyait aux rubans qui flottaient sur sa calotte, au service du recrutement. Il était appuyé de côté contre un pilier, presque en face de la porte, et, tout en grommelant entre ses dents, il dessinait avec sa canne des arabesques sur le trottoir. L'autre avait le dos tourné au cachot, et ne laissait voir à Barnabé que sa forme. À en juger par les apparences, c'était un bel homme, bien taillé, bien tourné, mais qui avait perdu le bras gauche. On l'avait amputé entre le coude et l'épaule, et sa manche flottante et vide était croisée sur sa poitrine.

C'est sans doute à cette circonstance qu'il dut d'attirer de préférence l'attention et l'intérêt de Barnabé. Il avait quelque chose de militaire dans la tenue, et il portait une toque gracieuse et une veste qui dessinait bien sa taille. Peut-être avait-il déjà servi; dans tous les cas il ne pouvait pas y avoir bien longtemps, car il était encore tout jeune.

«Bon! bon! dit-il d'un air pensif. Que la faute en soit où ça voudra, il n'en est pas moins vrai qu'il est triste de revenir dans ma bonne vieille Angleterre pour la voir dans cet état-là.

— Je suppose que les cochons vont s'en mêler, dit le sergent, avec une imprécation contre les émeutiers, à présent que les oiseaux leur ont déjà donné l'exemple.

— Les oiseaux! répéta Tom Green.

— Mais oui, les oiseaux, répéta le sergent d'un air bourru Est-ce que vous n'entendez plus votre langue?

— Ma foi! je ne vous comprends pas.

— Vous n'avez qu'à aller voir au poste: vous y trouverez un oiseau qui sait leur cri de ralliement comme pas un d'eux; vous l'entendrez brailler: Pas de papisme! comme un homme, ou comme un diable, car il prend lui-même ce titre, et franchement je crois qu'il a raison. Il faut que le diable soit déchaîné quelque part dans Londres. Dieu me damne! si on voulait me croire, je lui aurais bientôt tordu le col.»

Le jeune manchot s'était reculé de deux ou trois pas pour filer voir l'animal, quand la voix de Barnabé l'arrêta:

«C'est à moi, cria-t-il, moitié riant, moitié pleurant; c'est mon chéri, mon ami Grip. Ha! ha! ha! n'allez pas lui faire du mal; il ne vous en a pas fait. C'est moi qui lui ai appris ce qu'il sait: ce n'est donc pas sa faute, c'est la mienne. Vous devriez bien me l'apporter. C'est le seul ami que j'aie à présent. Avec vous, voyez-vous, il se gardera bien de danser, de causer ou de siffler; mais avec moi, c'est bien différent, parce qu'il me connaît; vous ne croiriez jamais comme il m'aime. Vous n'êtes pas capable d'aller faire du mal à un oiseau, n'est-ce pas? Vous êtes un brave soldat, monsieur; vous n'iriez pas faire du mal à une femme ou à un enfant: un oiseau, c'est tout comme.

Cette dernière supplication s'adressait au sergent, que Barnabé, d'après son habit rouge et ses épaulettes, jugeait d'un grade assez élevé dans les honneurs militaires, pour pouvoir décider d'un mot la destinée de Grip. Mais ce gentleman, pour toute réponse, l'envoya au diable comme un brigand de rebelle qu'il était, et jurant par le sang, par la mort, par la tête, etc., finit par l'assurer que, si cela ne dépendait que de lui, il aurait bientôt coupé le sifflet de l'oiseau… et de son maître par-dessus le marché.

— Vous êtes bien brave en paroles avec un pauvre homme en cage, dit Barnabé furieux. Si j'étais seulement de l'autre côté de la porte qui nous sépare, et que nous fussions entre quatre yeux, je vous ferais bientôt chanter une autre gamme…Oui, oui, remuez la tête tant que vous voudrez… je vous ferais chanter une autre gamme. Tuer mon oiseau!… Eh bien! essayez. Tuez tout ce que vous voudrez; mais gare aux représailles, quand ceux qui ont les mains liées pour le quart d'heure seront en état de vous le rendre!»

Après ce beau défi, il se jeta dans le coin de son cachot en marmottant:

«Au revoir, Grip… au revoir, mon bon vieux Grip!» Puis il versa des larmes, pour la première fois depuis sa captivité, et se cacha la figure dans la paille.

Il avait eu d'abord dans l'idée que le manchot aurait pris son parti, ou qu'au moins il lui aurait dit un mot ou deux d'encouragement. Pourquoi? c'est ce qu'il n'aurait pu expliquer, mais enfin il s'était imaginé ça. Le jeune invalide, en l'entendant parler, avait pris soin de ne pas se retourner de son côté, et de se tenir immobile, sans dire un mot, écoutant attentivement chaque mot de ce que disait Barnabé. Peut-être était-ce cette attention de sa part, ou sa jeunesse ou son air franc et honnête, sur lesquels le prisonnier avait bâti ses suppositions. Dans tous les cas, il avait bâti sur le sable. L'autre s'en alla tout de suite quand Barnabé eut fini de parler, sans lui répondre, sans se retourner seulement de son côté. Tant pis! tant pis! Il voyait maintenant que tout le monde était contre lui; il aurait bien dû s'en douter: «Au revoir, mon vieux Grip, au revoir.»

Au bout de quelque temps, on vint ouvrir sa porte et l'appeler pour sortir. Il fut aussitôt sur pied: car il n'aurait pas voulu, pour tout au monde, leur laisser croire qu'il eût la moindre émotion, la moindre crainte. Il sortit donc et se mit à marcher comme un homme, en les regardant face à face.

Pas un des soldats qui l'accompagnaient ne fit seulement attention à cette fanfaronnade. Ils le ramenèrent au champ d'exercice par le même chemin qu'ils avaient pris pour venir, et s'arrêtèrent là, au milieu d'un détachement deux fois aussi nombreux que celui qui l'avait fait prisonnier dans l'après-midi. L'officier, qu'il reconnut, lui dit en peu de mots de bien faire attention que, s'il essayait de s'échapper, quelle que fût l'occasion qu'il pût rencontrer de le faire avec une chance de succès, il y avait là des hommes dont la consigne était de faire feu sur lui au moment même. Après quoi ils l'enveloppèrent comme la première fois, et l'emmenèrent de nouveau.

C'est dans cet ordre invariable qu'ils arrivèrent à Bow-Street[4], suivis et pressés de tous côtés par une foule toujours croissante. Là on le fit comparaître devant un brave monsieur qui n'y voyait pas clair, et on lui demanda s'il avait, quelque chose à dire:

«Moi? rien. Que diable voulez-vous que j'aie à vous dire.»

Après quelques minutes de conversation entre les officiers de police, dont il ne prit aucun souci, tant il montrait d'indifférence, on lui annonça qu'il allait se rendre à Newgate, et on l'emmena.

Quand il fut dans la rue, il était si bien entouré des deux côtés par les soldats qui le pressaient qu'il ne pouvait rien voir. Seulement, au murmure qu'il entendit, il reconnaissait la présence d'une foule considérable, et la mauvaise disposition des assistants pour la troupe, qui se manifestait par des malédictions et des coups de sifflets. Avec quelle ardeur il prêtait l'oreille pour démêler la voix de Hugh! Mais non, dans toutes ces voix confuses, il n'y en avait pas une qu'il connût. Hugh ne serait-il pas aussi prisonnier par hasard? alors, adieu l'espérance!

À mesure qu'ils approchaient de la prison, les huées du peuple devenaient plus violentes. On jetait des pierres à la troupe. De temps en temps on faisait contre les soldats une poussade qui leur faisait perdre un moment l'équilibre. L'un d'eux, tout près de lui, atteint d'un coup à la tempe, mit son fusil en joue; mais l'officier releva l'arme avec son sabre, en lui défendant, sous peine de mort, de tirer. Ce fut là le dernier incident que Barnabé put voir d'une manière un peu distincte: car immédiatement après, il fut poussé, ballotté, agité comme une barque sur une mer orageuse. Mais, c'est égal, qu'on poussât par-ci ou par-là, il retrouvait toujours fidèlement ses gardes à ses côtés. Deux ou trois fois il fut renversé avec eux; mais, même alors, il ne pouvait échapper un seul moment à leur vigilance. Ils étaient debout sur leurs pieds, et le serraient de près, avant que leur prisonnier, embarrassé d'ailleurs par ses menottes, eût pu seulement songer à jouer des jambes.

Ainsi gardé, il se sentit bientôt hissé et soulevé jusqu'au haut d'un étage d'escalier, d'où il put un moment embrasser, d'un coup d'oeil, les assauts livrés par la foule aux soldats, qu'on voyait çà et là faisant des efforts désespérés pour rejoindre leurs camarades. Puis, le moment d'après, tout devint sombre et ténébreux. Il se trouva dans le corridor de la prison, au centre d'un groupe d'hommes inconnus.

Il y avait là un serrurier qui l'attendait pour river ses fers. Trébuchant sous le poids inaccoutumé des chaînes dont il était chargé, il fut conduit à un cachot solide, en pierre de taille, où on le laissa en toute sécurité, après avoir fermé sur lui toutes les serrures, les barres et les verrous de la porte. Il avait un compagnon qu'on lui avait jeté là avec lui, sans qu'il s'en aperçût d'abord; c'était Grip, qui, la tête basse et les plumes noires toutes chiffonnées et tout ébouriffées, semblait comprendre et partager la triste fortune de son maître.

CHAPITRE XVII.

Il nous faut maintenant retourner à Hugh, que nous avons laissé dispersant les émeutiers de la Garenne, avec un mot d'ordre pour se trouver à un autre rendez-vous, et rentrant furtivement dans l'ombre dont il venait de sortir un moment pour ne plus reparaître de la nuit.

Il s'arrêta dans le taillis, se dérobant à la vue de ses compagnons furieux qui attendaient encore dans l'incertitude, ne sachant s'ils devaient lui obéir et se retirer, ou s'ils ne feraient pas mieux de rester là quelque temps encore, dans l'espérance de revenir avec lui. Il en vit même quelques-uns qui n'étaient point du tout disposés à s'en retourner sans lui, et qui se dirigeaient du côté où il se tenait caché, pour aller à sa rencontre et le presser encore de leur tenir compagnie au retour. Mais ces traînards, s'entendant à leur tour presser par leurs amis de partir, et ne se sentant pas bien braves pour s'aventurer dans l'obscurité du bois, où ils avaient peur d'une surprise, et où ils pouvaient tomber entre les mains des voisins ou des serviteurs de la famille qui peut-être les épiaient derrière les arbres, renoncèrent bientôt à leur premier projet, et, formant une petite troupe de ceux de leurs compagnons qu'ils trouvèrent disposés à se mettre en route à l'instant, ils décampèrent.

Après s'être assuré que la grande majorité des perturbateurs avaient pris ce parti, et que le jardin allait bientôt être évacué tout à fait, il plongea dans le plus épais du fourré, cassant les branches sur son passage, et marchant tout droit vers une lumière lointaine qui lui servait à se guider, ainsi que les dernières et sombres lueurs de l'incendie par derrière.

À mesure qu'il approchait du fanal vacillant vers lequel il dirigeait sa course, il commença à voir apparaître la flamme rougeâtre de quelques torches, et à entendre des hommes dont la voix contenue rompait le silence de la nuit, troublé seulement à présent par quelques cris rares et lointains. Il finit par sortir du bois, et, sautant un fossé, il se trouva dans un sentier obscur où un groupe de bandits d'assez mauvaise mine, qu'il avait laissés là un quart d'heure auparavant, attendaient son retour avec impatience.

Ils étaient réunis autour d'une vieille chaise de poste, menée par l'un d'eux assis en postillon sur le porteur. Les stores étaient baissés, et les deux fenêtres gardées par M, Tappertit et Dennis. C'est le premier qui commandait la troupe, et qui, en cette qualité, adressa la parole à Hugh quand il le vit revenir. Pendant le dialogue, les autres, qui s'étaient couchés par terre, en attendant, autour de la voiture, se levèrent et se rangèrent près de lui.

«Eh bien! dit Simon à voix basse, tout va-t-il bien?

— Pas mal, répliqua Hugh sur le même ton. Les voilà qui s'en vont; ils étaient déjà en train de se disperser quand je les ai quittés pour venir.

— Et la route est-elle sûre?

— Oh! pour les camarades, je vous en réponds: ils ne rencontreront pas beaucoup de gens disposés à venir leur chanter pouille, après la besogne qu'on sait qu'ils viennent de faire ce soir… Quelqu'un a-t-il quelque chose à me donner à boire ici?»

Chacun d'eux avait fait sa provision dans les caves, et on lui offrit aussitôt une demi-douzaine de flacons et de bouteilles. Il choisit la plus grande, la mit à sa bouche, et fit dégringoler le vin gargouillant dans sa gorge. Quand il l'eut vidée, il la jeta par terre, et tendit la main pour en prendre une autre qu'il vida d'un trait comme la première. On lui en passa une troisième qu'il ne vida qu'à moitié, réservant le reste pour le coup de l'étrier.

«Ah çà! demanda-t-il, vous autres, n'avez-vous pas quelque chose à me donner à manger? J'ai une faim de loup. Qui est ce qui a rendu visite au garde-manger?… Allons!

— Moi, camarade, dit Dennis, ôtant son chapeau pour chercher quelque chose, si ça peut vous aller; j'ai là dedans un bout de pâté de venaison.

— Bon, cria Hugh en s'asseyant sur le chemin. Aboule, et dépêchons; qu'on m'éclaire et qu'on m'entoure. Je veux faire mon gala en grande cérémonie, mes gars, ha! ha! ha!»

Ils n'avaient pas besoin d'être excités davantage à partager ses dispositions tapageuses; ils avaient tous bu plus que de raison, et il n'y en avait pas un qui eût la tête plus saine que lui dans tous ceux qui vinrent se grouper autour de lui. Il y en avait deux qui lui tenaient une torche de chaque côté pour illuminer son grand couvert. M. Dennis qui, pendant ce temps-là, était parvenu à aveindre dans le fond de son chapeau un gros morceau de pâté, si serré dans la forme que ce n'était pas une petite affaire de l'en extraire, le servit devant Hugh. Celui-ci emprunta à un honorable membre de la société un eustache ébréché, et se mit vigoureusement à l'ouvrage.

«Dites donc, frère, lui cria Dennis après quelques moments, si vous m'en croyez, vous ferez bien d'avaler tous les jours un petit incendie comme cela une heure avant votre dîner, pour vous ouvrir l'appétit: c'est étonnant comme ça vous réussit.»

Hugh le regarda, ainsi que les figures noircies dont il était entouré, et, arrêtant un moment l'exercice de ses mâchoires pour faire voltiger son couteau au-dessus de sa tête, il répondit par un grand éclat de rire.

«Tenez-vous tranquille, hein, si vous voulez bien, dit Simon
Tappertit.

— Ah! voilà-t-il pas, noble officier, qu'il ne sera plus permis de se régaler à présent! répliqua Hugh, en écartant avec son couteau les gens qui l'empêchaient de voir le capitaine… Il ne sera donc plus permis de se régaler un brin, après avoir travaillé comme j'ai fait? En voilà un capitaine mal commode! Diable de capitaine! Ce n'est pas un capitaine, c'est un tyran. Hal ha! ha!

— Je voudrais qu'il y eût là un camarade qui tînt constamment une bouteille à la bouche du lieutenant pour l'empêcher de crier; du moins nous n'aurions pas à craindre de voir bientôt les militaires sur notre dos.

— Eh bien, après! quand nous les aurions sur notre dos? répondit Hugh. Qu'est-ce que ça nous fait? Croyez-vous qu'on en ait peur? Qu'ils y viennent, je ne leur dis que ça, qu'ils y viennent. Le plus tôt sera le mieux. Mettez-moi seulement Barnabé à côté de moi, et à nous deux nous vous les arrangerons, les militaires, sans vous donner la peine de vous en occuper. À la santé de Barnabé!»

Cependant, comme la majorité des camarades là présents en avaient assez pour cette nuit, et ne demandaient pas d'autre affaire, dans l'état de fatigue et d'épuisement où ils étaient déjà, ils se rangèrent du parti de M. Tappertit, et pressèrent l'autre de se dépêcher de souper, disant qu'on n'avait déjà que trop différé le départ. Hugh, de son côté, au milieu même de son ivresse frénétique, ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'ils courraient de gros risques à rester là sur le théâtre des violences récentes; il finit donc son repas sans autre réplique, se leva, s'approcha vers M. Tappertit, et lui donnant une lape sur le dos:

«Là, maintenant, cria-t-il, on est prêt. Il y a de jolis oiseaux dans cette cage, hein? des petits oiseaux bien délicats? de tendres et amoureuses colombes? C'est moi qui les ai mises en cage. C'est moi; voyons que j'y regarde encore.»

En disant cela, il jeta de côté le petit homme, monta sur le marchepied qui était à moitié baissé, leva de force le store, et mit l'oeil à la fenêtre de la chaise, comme l'ogre qui regarde dans son garde-manger.

«Ha! ha! ha! c'est donc vous qui m'avez égratigné, pincé, battu, ma jolie bourgeoise? se mit-il à crier en saisissant une petite main qui cherchait en vain à se dégager de ses griffes. Voyez-vous ça? avec des yeux si pétillants! des lèvres si vermeilles! une taille si appétissante! Eh bien! je ne vous en aime que mieux, madame. Vrai, ma parole. Je veux bien que vous me poignardiez, si ça vous fait plaisir, pourvu que ce soit vous qui me guérissiez après. Ah! que j'aime à vous voir cette mine fière et dédaigneuse! Vous n'avez jamais été si jolie; et, pourtant qui est-ce qui peut se vanter d'avoir jamais été aussi jolie que vous, ma belle petite?

— Allons, dit M. Tappertit, qui avait entendu ces complimenta avec une impatience manifeste, en voilà assez: partons.»

La petite main, du fond de la voiture, vint en aide à ce commandement, en repoussant de toutes ses forces la grosse vilaine tête de Hugh, et en relevant le store, au milieu du rire bruyant du lieutenant éconduit, qui jurait ses grands dieux qu'il lui fallait encore un petit coup d'oeil dans la voiture, parce que le dernier l'avait mis en appétit. Cependant, en voyant l'impatience longtemps contenue de la bande éclater enfin en murmures ouverts, il renonça à son dessein et s'assit sur l'avant-train, se contentant de taper de temps en temps au carreau de devant et d'essayer d'y jeter furtivement un regard. M. Tappertit, monté sur le marchepied, et suspendu comme un beau page à la portière, donnait de là ses ordres au postillon, dans l'attitude du commandement, et d'une voix militaire; les autres venaient par derrière ou voltigeaient sur les flancs, comme ils pouvaient. Il y en avait qui, à l'exemple de Hugh, essayaient d'apercevoir à la dérobée le visage dont il avait tant vanté la beauté; mais ils voyaient bientôt leur indiscrétion réprimée par un coup de gourdin de M. Tappertit. C'est ainsi qu'ils poursuivirent leur voyage par des routes détournées et des circuits nombreux, gardant en résumé un ordre passable et un silence assez discret, excepté quand ils faisaient une halte pour reprendre baleine, ou qu'ils se disputaient sur le meilleur chemin à prendre pour gagner Londres.