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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 20: CHAPITRE XIX.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

Pendant ce temps-là, que faisait Dolly?… la belle, la charmante, la séduisante petite Dolly! Les cheveux en désordre, sa robe déchirée, ses cils noirs tout humectés de larmes, son sein palpitant, le visage tantôt pâle de crainte, tantôt cramoisi de colère et d'indignation, mais après tout, dans cet état d'excitation, mille fois plus jolie que jamais, elle faisait tout ce qu'elle pouvait, mais vainement, pour remettre Mlle Haredale, et lui donner un peu de cette consolation dont elle aurait eu tant de besoin elle-même. Les soldats allaient venir, bien sûr. Elles allaient retrouver leur liberté. Il était impossible qu'on les conduisît à travers les rues de Londres sans que, en dépit des menaces de leurs ravisseurs, elles appelassent par leurs cris les passants à leur secours. Si elles choisissaient pour cela le moment où elles seraient dans les endroits les plus fréquentés, comment vouliez-vous qu'on ne vînt point les délivrer? Voilà ce que disait la pauvre Dolly, ce qu'elle essayait même de se persuader; mais tous ses beaux raisonnements finissaient toujours par un déluge de larmes: elle pleurait, elle se lamentait, elle se tordait les mains en se demandant ce qu'on faisait, ce qu'on pensait, ce qu'on souffrait là-bas, à la Clef d'or; et elle sanglotait à fendre le coeur.

Miss Haredale, dont les sentiments étaient toujours d'une nature moins turbulente que ceux de Dolly, mais plus profonds, éprouvait de cruelles alarmes; elle était à peine remise d'un évanouissement qui lui avait encore laissé la figure toute pâle; sa main, dans celle de sa compagne, était froide comme la glace. Néanmoins, elle lui rappelait qu'après Dieu tout dépendait de leur prudence; que si elles se tenaient tranquilles, pour endormir la vigilance des misérables qui les tenaient entre leurs mains, elles auraient bien plus de chances de pouvoir obtenir du secours quand elles seraient arrivées en ville; qu'à moins de supposer que la société tout entière fût bouleversée, on devait déjà s'être mis à leur recherche avec ardeur, et qu'elle était bien sûre que son oncle ne se donnerait pas de repos qu'il ne fût parvenu à les découvrir et à les délivrer. Mais en prononçant ces dernières paroles d'espérance, à l'idée malheureusement trop vraisemblable, après tout ce qu'elle venait de voir et de souffrir elle-même, qu'il avait pu succomber dans un massacre général des catholiques, elle redevint muette de frayeur; et, abîmée dans le souvenir des horreurs dont elle venait d'être témoin, dans la crainte de celles qu'elle pouvait avoir à subir encore, elle se sentait incapable de rien penser ni de rien dire; elle n'osait même laisser un libre cours à sa douleur: elle était roide, froide et blanche comme un marbre.

Ah! que de fois, pendant ce long voyage, Dolly songea à son ancien amoureux, au pauvre Joe, si bon pour elle, et si peu digne de ses dédains! Que de fois elle se rappela le soir où elle s'était précipitée dans ses bras pour échapper à l'homme qui, en ce moment même, plongeait son regard insolent dans les ténèbres où elle était assise dans son affliction, lançant d'odieuses oeillades d'une admiration dégoûtante! Et quand elle pensait à Joe, qu'elle se représentait ce brave garçon, tout prêt, s'il était là, à venir hardiment se jeter au milieu de ces brigands, sans calculer leur nombre… son petit poing se fermait de colère, ses petits pieds trépignaient d'impatience, et l'orgueil qu'elle avait un moment ressenti d'avoir conquis un si grand coeur s'éteignait dans un ruisseau de larmes, et elle poussait des soupirs plus amers que jamais.

Cependant la nuit avançait, et on leur faisait prendre des chemins qui leur étaient tout à fait inconnus, dont la vue redoublait leur inquiétude, car elles cherchaient vainement à reconnaître sur la route les objets qui pouvaient y avoir frappé quelquefois leurs regards en passant. Et cette inquiétude n'était que trop fondée. Comment deux belles filles comme elles pouvaient-elles se voir emportées, Dieu sait où, par une bande de brigands qui les poursuivaient de leurs yeux effrontés, sans craindre tout ce qu'il y avait de pis? Enfin, quand elles entrèrent dans Londres, par un faubourg qu'elles ne connaissaient pas le moins du monde, il était plus de minuit, et les rues étaient sombres et vides. Encore si ce n'eût été que cela! mais la chaise s'étant arrêtée dans un endroit isolé, Hugh vint tout à coup ouvrir la portière, sauta dans la voiture, et s'assit entre elles deux.

Elles eurent beau crier au secours: il passa un bras autour du col de chacune d'elles, en jurant par tous les diables de les étouffer de ses baisers si elles n'étaient pas silencieuses comme la tombe.

«Je suis venu ici pour vous faire tenir tranquilles, dit-il, et c'est comme ça que je m'y prendrai. Ainsi, ne vous tenez pas tranquilles, mes belles demoiselles, si cela vous fait plaisir; criez tant que vous voudrez, j'en serai bien aise, je ne puis qu'y gagner.»

Elles avancèrent alors au grand trot, et probablement avec un cortège moins nombreux que tout à l'heure, quoique l'obscurité de la nuit, maintenant qu'ils avaient éteint leurs torches, ne leur permît pas de s'en assurer par leurs yeux. Elles se reculaient pour ne point le toucher, chacune dans son coin; mais Dolly avait beau se reculer, elle n'en sentait pas moins sa taille enlacée dans le bras hideux qui la serrait. Elle ne criait plus, elle ne parlait plus; la terreur et le dégoût lui en ôtaient la force: seulement, elle lui repoussait le bras avec une telle énergie qu'elle espérait mourir dans ces efforts suprêmes pour se dégager de ses étreintes, et se glissait au fond de la voiture en détournant la tête, et continuant à se débattre avec une vigueur qui l'étonnait elle-même autant que son persécuteur. La voiture s'arrêta de nouveau.

«Emportez celle-là, dit Hugh à l'homme qui vint ouvrir la portière, en prenant la main de miss Haredale et la sentant retomber inanimée; elle est pâmée.

— Tant mieux, grogna Dennis, car c'était cet aimable gentleman: elle en sera plus tranquille. J'aime ça, quand elles se pâment, à moins qu'elles ne soient calmes et douces comme des colombes.

— Pouvez-vous la prendre à vous tout seul? demanda Hugh.

— Je ne peux pas le savoir avant d'essayer. Mais je dois pouvoir en venir à bout. J'en ai déjà enlevé bien d'autres dans ma vie, dit le bourreau. Allons! hop. Elle n'est pas légère, camarade. Ces jolies filles sont toutes comme ça. Allons! encore un petit coup de main! là! je la tiens.»

Pendant ce temps-là il avait pris à bras la jeune demoiselle, et s'en allait chancelant sous son fardeau.

«À votre tour, ma jolie poulette, dit Hugh, attirant à lui Dolly. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit: «Chaque cri, chaque baiser.» À présent, criez bien fort, si vous m'aimez, ma mignonne. Un petit cri, seulement, mademoiselle. Ma belle demoiselle, un petit cri seulement pour l'amour de moi.»

Repoussant sa face de toutes ses forces, et se renversant la tête en arrière, Dolly se laissa transporter hors de la chaise, à la suite de miss Haredale, dans une méchante cabane, où son ravisseur, qui la serrait contre sa poitrine, la déposa doucement par terre.

Pauvre Dolly! elle avait beau faire, elle n'en était que plus jolie et plus attrayante. Quand ses yeux pétillaient de colère et qu'elle entrouvrait ses lèvres de pourpre pour laisser casser le souffle rapide de sa fureur, comment vouliez-vous qu'on résistât à cela? Quand elle pleurait, et sanglotait à se fendre le coeur, et qu'elle se lamentait de ses peines de la plus douce voix qui eût jamais charmé une oreille, comment vouliez-vous qu'on restât insensible à cette charmante mauvaise humeur qu'elle montrait de temps en temps d'un air revêche, dans la franche et sincère expansion de sa douceur? lorsque, s'oubliant elle-même et ses propres peines, elle s'agenouillait devant son amie pour se pencher sur elle, pour approcher ses joues de la sienne, pour lui passer ses bras autour du col, quels sont donc les yeux mortels qui auraient pu se détacher de cette taille délicate et souple, de cette chevelure abondante, de ce négligé de toilette, de cet abandon complet et naturel, qui faisaient mieux valoir encore ses charmes et sa beauté? Qui donc aurait pu la regarder prodiguant et sa maîtresse ses tendresses et ses caresses, sans souhaiter d'être à la place d'Emma Haredale, ou au moins à la place de l'une ou l'autre, de celle qui tenait son amie dans ses bras, ou de celle qui était dans les bras de son amie? Ce n'était toujours pas Hugh; ce n'était toujours pas Dennis.

«Tenez! mes jeunes demoiselles, dit M. Dennis, je vais vous dire. Je ne suis pas un homme à beaucoup songer aux dames pour moi-même, et je ne suis pas ici pour mon compte: je n'y suis que pour donner un coup de main à des amis. Mais s'il faut que j'en voie beaucoup comme ça, je sens que je vais changer de rôle, et que je ne jouerai pas longtemps un personnage secondaire, je vous le dis franchement.

— Pourquoi nous avez-vous amenées ici? dit Emma. Est-ce pour nous tuer?

— Vous tuer! cria Dennis en s'asseyant sur un tabouret, et la regardant de l'air le plus aimable. Mais, mon chéri, qui donc voudrait couper le col à de jolis petits poulets comme vous? Demandez-moi plutôt si on vous a amenées ici pour y trouver des maris, à la bonne heure!»

Et ici il échangea un rire affreux avec Hugh, qui faisait exprès de détourner modestement ses yeux du visage de Dolly.

«Que non, que non, mes petits amours, qu'on ne vous tuera pas. Il n'est pas question de ça: c'est tout le contraire.

— Vous qui êtes plus âgé que votre camarade, monsieur, dit Emma toute tremblante, est-ce que vous n'aurez pas pitié de nous? Vous voyez pourtant que nous ne sommes que des femmes.

— Je le vois bien, ma chère, répliqua-t-il: il faudrait donc que je fusse aveugle de ne pas le voir, avec deux pareils échantillons de votre sexe sous les yeux! Ha! ha! certainement, je le vois bien, et je ne suis pas seul à le voir, mademoiselle.»

Il secoua la tête d'un air de mauvais sujet et fit des yeux en coulisse à Hugh, comme s'il avait dit la plus belle chose du monde, et qu'il s'applaudît de se voir si bien en verve.

«Non, non, on ne vous tuera pas le moins du monde. Eh bien! pourtant, continua-t-il en retroussant son chapeau pour se gratter plus commodément la tête, et en regardant gravement son compagnon, n'est-il pas bien remarquable, à l'honneur de l'égalité des sexes devant la loi, qu'elle n'admet pas de distinction là-dessus dans la pénalité entre un homme et une femme? J'ai souvent entendu le juge dire à un voleur de grand chemin, ou à quelque malfaiteur qui avait pénétré dans les maisons, et qui avait garrotté des femmes pieds et poings liés pour s'assurer d'elles (pardon, excuse, mesdemoiselles, de cet épisode): «Malheureux! vous n'aviez donc pas seulement de respect pour leur sexe?» Or, je vous dirai que ce juge-là ne savait pas son métier, mon camarade, et que, si j'avais été à la place des accusés, je n'aurais pas été embarrassé pour lui répondre: «Qu'est-ce que vous me chantez là, milord? J'ai montré pour le sexe le même respect que la loi, pouvais-je faire mieux?» Vous n'avez qu'à faire dans les journaux le relevé du nombre de femmes qui ont été exécutées, dans cette ville-ci seulement, depuis dix ans, dit M. Dennis d'un ton pensif, et vous serez étonné du total… mais très étonné. C'est une belle chose que l'égalité, et bien honorable pour la dignité de la loi. Malheureusement, il n'est pas sûr du tout que cela dure. Les voilà qui commencent déjà à ménager les papistes: je m'attends, du train dont on y va, à voir un de ces jours réformer même cette égalité. Ma foi! oui, je m'y attends.»

Ce sujet de conversation sentait trop son bourreau pour intéresser un profane comme Hugh, qui ne devait pas avoir la même partialité pour la profession; mais, d'ailleurs, Dennis n'eut pas le temps de continuer ses doléances: car, à l'instant même, M. Tappertit entra précipitamment, et sa vue arracha un cri de joie à Dolly, qui se jeta de bonne foi dans ses bras.

«Je le savais bien, j'en étais sûre, cria-t-elle. Mon cher père est à la porte. Merci, ô merci, grand Dieu! Qu'il vous bénisse, Simon! Que le ciel vous bénisse d'être venu ici!»

Simon Tappertit, qui s'était d'abord imaginé dans son for intérieur que la fille du serrurier, ne pouvant plus réprimer sa passion pour lui, allait y donner un libre cours, et déclarer qu'elle était à lui pour toujours, parut déconcerté en entendant cette méprise; d'autant plus que Hugh et Dennis l'accueillirent par un grand éclat de rire qui la fit reculer, et porter sur son prétendu libérateur un regard fixe et inquiet.

«Miss Haredale, dit Simon après un silence plein d'embarras, j'espère que vous êtes aussi bien ici que le permettent les circonstances. Dolly Varden, ma chérie, mon tendre et délicieux amour, j'espère que vous n'êtes pas mal non plus.»

Pauvre petite Dolly! elle vit tout de suite ce qu'il en était, se cacha la face dans ses mains, et se mit à pousser encore des sanglots plus amers que jamais.

«Vous voyez en moi, miss Varden, dit Simon, la main sur le coeur, vous voyez en moi non pas un apprenti, un ouvrier, un esclave, la victime du joug tyrannique de votre père; mais le chef d'un grand peuple, le capitaine d'une noble troupe dont ces messieurs sont, comme qui dirait, les caporaux et les sergents. Vous voyez en moi, non pas un individu comme tout le monde, mais un homme public; non pas un rapiéceur de serrures, mais un médecin des plaies vives de sa malheureuse patrie. Dolly Varden, charmante Dolly Varden, combien y a-t-il d'années que j'attends cette rencontre d'aujourd'hui! Combien y a-t-il d'années que j'aspire à vous relever et vous ennoblir par mon choix! Mais me voici payé de mes peines. Voyez en moi désormais… votre mari. Oui, belle Dolly, charmante enchanteresse, Simon Tappertit est à vous pour toujours.»

En disant ces mots il s'avança vers elle. Dolly recula jusqu'au pied de la muraille; et là, ne pouvant aller plus loin, elle tomba par terre. Persuadé que ce n'était qu'une frime pudique, Simon essaya de la relever. Mais alors Dolly, poussée au désespoir, lui saisit la crinière à deux mains, et, s'écriant tout en larmes que ce n'était qu'un misérable petit polisson, et qu'il n'avait jamais été que ça, le secoua, le tira, le battit si bien, que c'était plaisir de la voir, et d'entendre le malheureux appeler au secours. Jamais elle n'avait paru si belle à Hugh que dans ce moment.

«Il faut qu'elle ait les nerfs bien agacés ce soir, dit Simon en rajustant ses plumes toutes fripées; elle ne sait pas ce qu'elle fait. Il faut la laisser seule jusqu'à demain matin, cela va la remettre un peu. Emportez-la dans la maison voisine.»

À l'instant, Hugh la prit dans ses bras. Mais, soit que M. Tappertit se sentit réellement attendrir le coeur à la vue de sa douleur, soit qu'il ne trouvât pas bienséant qu'on vit sa future se débattre dans les bras d'un autre homme, il ordonna à Hugh, réflexion faite, de la déposer là, et la regarda de mauvais oeil, pendant qu'elle allait bien vite se réfugier auprès de miss Haredale, s'attachant après son amie, et cachant dans les plis de sa robe la rougeur de son front.

«Elles vont rester ensemble ici jusqu'à demain matin, dit Simon, qui avait eu le temps de reprendre toute sa dignité… jusqu'à demain matin. Partez.

— Bah! cria Hugh, comment, capitaine? Partez! Ha! ha! ha!

— Qu'est-ce qui vous fait rire? demanda Simon d'un air sévère.

— Rien, capitaine, rien,» répondit Hugh; et en même temps il tapait de sa main l'épaule du petit homme et recommençait à rire dix fois plus fort sans en expliquer la raison.

M. Tappertit le toisa des pieds à la tête avec une expression de dédain suprême (ce qui fit rire l'autre de plus belle), et se tournant vers les belles captives:

«Mesdames, leur dit-il, vous n'oublierez pas que cette maison est surveillée de tous côtés, et que le moindre bruit qu'on y entendrait serait suivi à l'instant des plus funestes conséquences. Demain, nous vous ferons connaître, à l'une et à l'autre, nos intentions. En attendant, tâchez de ne pas vous montrer à la fenêtre, et de ne pas appeler à votre aide les passants: car, au premier mot, le public verra que vous venez d'une maison catholique, et tous les efforts de nos gens pour défendre votre vie seraient impuissants à vous sauver.»

Après cet avertissement, qui ne manquait pas de vraisemblance, il s'en retourna vers la porte, suivi de Hugh et de Dennis. Ils s'arrêtèrent un moment, avant de sortir, à les contempler enlacées dans les bras l'une de l'autre; puis ils quittèrent la cabane, verrouillèrent la porte en dehors et y mirent bonne garde, ainsi qu'autour de la maison.

«Savez-vous, grommela Dennis en s'en allant avec ses compagnons, que nous avons là deux jolis brins de filles? Celle de maître Gashford vaut bien l'autre, qu'en dites-vous?

— Chut! dit Hugh avec précipitation; n'appelez pas les gens par leurs noms: c'est une mauvaise habitude.

— Eh bien! je ne voudrais pas être à sa place, au monsieur dont vous ne voulez pas qu'on dise le nom, quand il viendra lui faire sa déclaration: voilà tout, dit Dennis. C'est une de ces brunes à l'oeil noir, orgueilleuses et fières, auxquelles je ne me fierais pas, si je leur voyais un couteau sous la main. J'en ai déjà vu plus d'une. Mais il y en a une surtout que je me rappelle qui a été exécutée, il y a bien des années (il y avait aussi un gentleman dans l'affaire): elle me dit d'une lèvre tremblante, mais d'un coeur aussi ferme que celui de Judith devant Holopherne: «Dennis, je suis près de ma fin, mais je voudrais avoir au bout de mes doigts une lame et le voir, lui, devant moi, pour le frapper roide mort.» Ah! mais, c'est qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.

— Qui donc, roide mort? demanda Hugh.

— Comment voulez-vous que je vous le dise, camarade? répondit
Dennis. Elle ne l'a pas nommé, ma foi!»

Hugh parut un moment tenté de demander encore quelques renseignements sur ce souvenir incohérent; mais Simon Tappertit, qui, pendant ce temps-là, était plongé dans ses méditations profondes, donna à ses pensées une nouvelle direction.

«Hugh, lui dit-il, vous avez bien travaillé aujourd'hui. Vous serez récompensé. Et vous aussi, Dennis… vous n'avez pas quelque jeune beauté à faire enlever pour votre compte?

— N-o-n, répondit le gentleman passant sa main sur sa barbe grise, longue au moins de deux pouces, je ne vois pas que j'en aie une qui me tienne au coeur.

— Très bien! dit Simon; alors nous trouverons quelque autre moyen de vous indemniser. Quant à vous, mon brave garçon (en se tournant vers Hugh), vous aurez Miggs, vous savez, celle que je vous ai promise, et cela avant qu'il soit trois jours. Comptez là-dessus: je vous en donne ma parole; c'est comme si vous la teniez.»

Hugh le remercia de tout son coeur, et de tout son coeur aussi se mit à rire, si bien et si fort qu'il s'en tenait les côtes, et qu'il était obligé de s'appuyer sur l'épaule de son petit capitaine, pour ne pas se rouler par terre, car il n'aurait pas pu s'en empêcher sans cela.

CHAPITRE XVIII.

Les trois honorables compagnons se dirigèrent du côté de la Botte avec l'intention de passer la nuit dans ce lieu de rendez- vous, et de chercher, à l'abri de leur antique repaire, le repos dont ils avaient tant besoin: car, maintenant que l'oeuvre de destruction qu'ils avaient méditée se trouvait accomplie, et qu'ils avaient mis, pour la nuit, leurs prisonnières en lieu de sûreté, ils commençaient à se sentir épuisés, et à éprouver les effets énervants du transport de folie, qui les avait entraînés à de si déplorables résultats.

Malgré la fatigue et la lassitude à laquelle il succombait alors, comme ses deux camarades, et, on peut dire, comme tous ceux qui avaient pris une part active à l'incendie de la Garenne, Hugh retrouvait encore toute sa verve de tapageuse gaieté, chaque fois qu'il regardait Simon, et, à la grande colère du petit capitaine, il la manifestait par de tels éclats de rire qu'il s'exposait à attirer sur eux l'attention de la police, et à se mettre sur les bras quelque affaire dans laquelle leur état de faiblesse et d'épuisement ne leur aurait pas fait jouer un rôle brillant. M. Dennis lui-même, qui n'était pas très sensible à l'endroit de la dignité personnelle et de la gravité, et qui avait de plus un extrême plaisir à voir les excès d'humeur bouffonne de son jeune ami, crut devoir lui faire des remontrances sur l'imprudence d'une telle conduite, qu'il considérait comme une espèce de suicide; or le suicide étant une anticipation volontaire sur l'action de la loi par la main du bourreau, il ne trouvait rien de plus sot ni de plus ridicule.

En dépit de ces remontrances, Hugh, sans rabattre un iota de son humeur folâtre et bruyante, s'en allait se balançant entre eux deux, en leur donnant le bras, jusqu'au moment où ils se trouvèrent en vue de la Botte, à quelque cent pas de cette honnête taverne. Heureusement pour eux qu'il avait cessé de rire avec sa grosse voix en approchant du but de leur course. Ils continuaient donc leur marche sans bruit, lorsqu'ils virent sortir avec précaution de sa cachette un ami qu'on avait chargé de faire le guet toute la nuit dans les fossés du voisinage pour avertir les traînards qu'il y avait du danger à venir se faire prendre dans cette souricière: «Arrêtez, leur cria-t-il.

— Arrêtez! et pourquoi? dit Hugh.

— Parce que la maison est pleine de constables et de soldats, depuis qu'elle a été envahie hier au soir. Les habitants sont en fuite ou en prison, je ne sais pas lequel des deux. J'ai déjà empêché bien des gens de venir s'y faire prendre, et je crois qu'ils sont allés dans les marchés et les places pour y passer la nuit. J'ai vu de loin la lueur des incendies, mais ils sont éteints maintenant. D'après tout ce que j'ai entendu dire aux gens qui passaient et repassaient, ils ne sont pas tranquilles et se montrent inquiets. Quant à Barnabé, dont vous me demandez des nouvelles, je n'en ai pas entendu parler; je ne le connais pas même de nom, mais, par exemple, il paraît qu'on a pris ici un homme qu'on a emmené à Newgate. Est-ce vrai, est-ce faux? je ne saurais l'affirmer.»

Le trio d'amis, à cette nouvelle, délibéra sur ce qu'ils devaient faire. Hugh, supposant que Barnabé pouvait bien être entre les mains des soldats, et détenu en ce moment sous leur garde à l'auberge de la Botte, voulait qu'on s'avançât furtivement et qu'on mît le feu à la maison; mais ses compagnons, qui n'avaient pas envie de se lancer dans ces entreprises téméraires tant qu'ils n'avaient pas un peuple d'insurgés derrière eux, lui représentèrent que, s'il était vrai qu'ils eussent attrapé Barnabé, ils n'avaient pas manqué de le faire passer dans une prison plus sûre; qu'ils n'auraient pas été assez simples pour le garder toute la nuit dans un lieu si faible et si isolé. Cédant à ces raisons et docile à leurs conseils, Hugh consentit à revenir sur ses pas et à prendre le chemin de Fleet-Market, où ils retrouveraient, selon toute apparence, quelques-uns de leurs plus intrépides camarades, qui s'étaient dirigés de ce côté-là en recevant le même avis.

La nécessité d'agir leur rendit une force nouvelle et rafraîchit leur ardeur; ils pressèrent donc le pas sans songer à la fatigue qui les accablait cinq minutes auparavant, et furent bientôt arrivés à destination.

Fleet-Market, à cette époque, était une longue file irrégulière de hangars et d'appentis en bois qui occupaient le centre de ce qu'on appelle aujourd'hui Farringdon-Street. Ces constructions grossières, adossées malproprement l'une à l'autre, empiétaient jusque sur le milieu de la route, au risque d'encombrer la chaussée et de gêner les passants, qui se dépêchaient de se tirer de là comme ils pouvaient, à travers les charrettes, les paniers, les brouettes, les diables, les tonneaux, les bancs et les bornes, coudoyés par les portefaix, les marchands ambulants, les charretiers, par la foule bigarrée d'acheteurs, de vendeurs, de voleurs, de coureurs, de flâneurs. L'air était parfumé de la puanteur des herbes pourries et des fruits moisis, des rebuts de la boucherie, des boyaux et des tripailles jetés sur le chemin. On croyait alors qu'il fallait acheter par ces incommodités publiques l'avantage d'avoir dans les villes certains commerces utiles, et Fleet-Market exagérait encore la chose.

C'est en cet endroit, peut-être parce que ses hangars et ses paniers pouvaient remplacer passablement un lit pour ceux qui n'en avaient pas, peut-être aussi parce qu'il offrait les moyens de faire, en cas de besoin, des barricades improvisées, que les émeutiers étaient venus en nombre, non seulement cette nuit-là, mais depuis déjà deux ou trois nuits. Il faisait alors grand jour; mais, comme la matinée était fraîche, il y avait un groupe de ces vagabonds autour de l'âtre du cabaret, buvant des grogs bouillants d'absinthe, fumant leur pipe et concertant de nouvelles expéditions pour le lendemain. Comme Hugh et ses deux amis étaient bien connus de la plupart de ces buveurs, ils furent reçus avec des marques d'approbation distinguées, et on leur laissa la place d'honneur pour s'asseoir. La chambre fut fermée et barricadée pour éloigner les fâcheux, et on commença à sa communiquer les nouvelles qu'on pouvait avoir.

«Il parait, dit Hugh, que les soldats ont pris possession de la
Botte
. Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse nous dire ce qui en est?

— Certainement,» s'écrièrent ensemble plusieurs voix. Mais, comme la plupart de ceux qui étaient là avaient pris part à l'assaut de la Garenne, et que le reste avait fait partie de quelque autre expédition nocturne, il se trouva que personne n'en savait là- dessus plus que Hugh lui-même. Ils avaient tous été avertis l'un par l'autre, ou par l'ami caché sur la route, mais ils ne savaient rien personnellement.

«C'est que, dit Hugh, nous avons laissé là hier en faction un homme qui n'y est plus. Vous savez bien qui je veux dire… Barnabé, celui qui a renversé le cavalier à Westminster. Y a-t-il quelqu'un qui l'ait revu ou qui ait entendu parler de lui?»

Ils secouaient la tête et murmuraient tous que non, en se regardant à la ronde pour se questionner les uns les autres, quand on entendit du bruit à la porte: c'était un homme qui demandait à parler à Hugh… il fallait absolument qu'il vit Hugh.

«Ce n'est qu'un homme seul? cria Hugh à ceux qui gardaient la porte; laissez-le entrer.

— Oui, oui, répétèrent les autres; qu'il entre, qu'il entre.» En conséquence on débarre la porte; elle s'ouvre, et l'on voit paraître un manchot, la tête et la figure enveloppées d'un linge sanglant, comme un homme qui a reçu de sérieuses blessures. Ses habits étaient déchirés, et sa main unique pressait un bon gourdin. Il se précipite au milieu d'eux tout haletant, demandant après Hugh.

«Présent! lui répondit celui à qui il s'était adressé; c'est moi qui suis Hugh. Qu'est-ce que vous me voulez?

— J'ai une commission pour vous, dit l'homme. Vous connaissez un certain Barnabé?

— Qu'est-ce qu'il est devenu? Est-ce de sa part que vous venez?

— Oui, il est arrêté. Il est dans un des plus forts cachots de Newgate. Il s'est défendu de son mieux, mais il a été accablé par le nombre. Voilà ma commission faite.

— Quand donc l'avez-vous vu? demanda Hugh avec empressement.

— Pendant qu'on l'emmenait en prison sous escorte nombreuse, ils ont pris une rue détournée où nous avions cru qu'ils ne passeraient pas. J'étais un de ceux qui ont essayé de le délivrer. Il m'a chargé de vous dire où il était. Nous n'avons pas réussi; mais c'est égal, l'affaire a été chaude: regardez plutôt.»

Il montrait du doigt ses habits et le bandeau sanglant qui ceignait sa tête: il paraissait encore tout essoufflé de sa course, en regardant la compagnie à la ronde. Enfin, se retournant de nouveau vers Hugh:

«Je vous connaissais bien de vue, dit-il, car j'étais des vôtres vendredi, samedi et hier, mais je ne savais pas votre nom. Je vous reconnais maintenant. Vous êtes un fameux gaillard, et lui aussi. Il s'est battu le soir comme un lion, quoique ça ne lui ait pas servi à grand'chose. Moi aussi, j'ai fait de mon mieux, surtout pour un manchot.»

Il jeta de nouveau un regard curieux autour de la chambre: du moins il en eut l'air, car il était difficile de distinguer ses traits sous le bandeau qui lui couvrait le visage; puis, regardant encore fixement du côté de Hugh, il empoigna son bâton, comme s'il s'attendait à une attaque et qu'il se mît sur la défensive.

Au reste, s'il en eut un moment la peur, elle ne dura pas longtemps, en présence de la tranquillité de tous les assistants. Personne ne songea plus à s'occuper du porteur de nouvelles; tous s'occupèrent des nouvelles elles-mêmes. On n'entendait de tous côtés que des jurons, des menaces, des malédictions. Les uns criaient que, si on souffrait ça, ce serait bientôt leur tour à se voir tous emmenés à la geôle; les autres, que c'était bien fait, que, s'ils avaient délivré d'abord les autres prisonniers, cela ne serait pas arrivé. Un homme se mit à crier de toutes ses forces: «Qui est-ce qui veut me suivre à Newgate?» Tout le monde lui répondit par une acclamation bruyante, en se précipitant vers la porte.

Mais Hugh et Dennis s'adossèrent contre elle pour les empêcher de sortir, attendant que la clameur confuse de leurs voix se fût apaisée et permît de faire entendre des observations raisonnables. Ils leur représentèrent que de vouloir s'en aller faire ce beau coup en plein jour à présent, ce serait un trait de folie; tandis que, s'ils attendaient la nuit, et qu'ils combinassent auparavant un plan d'attaque, non seulement ils pourraient reprendre tous leurs camarades, mais encore délivrer les prisonniers, et mettre le feu à la prison pardessus le marché.

«Et encore pas à la prison de Newgate seule, leur cria Hugh, mais à toutes les prisons de Londres, pour qu'ils n'aient plus d'endroits où mettre les prisonniers qu'ils pourraient nous faire. Nous les brûlerons toutes, nous en ferons des feux de joie. Tenez, dit-il en saisissant la main du bourreau, s'il y a des hommes ici, qu'ils viennent croiser leurs mains avec les nôtres, en gage d'alliance. Barnabé en liberté, et à bas les prisons! Qui est-ce qui le jure avec nous?»

Tous, jusqu'au dernier, vinrent tendre leurs mains. Tous jurèrent avec des serments effroyables d'arracher, la nuit suivante, leurs amis, à Newgate, d'enfoncer les portes, de mettre le feu à la geôle, ou de périr eux-mêmes dans les flammes.

CHAPITRE XIX.

Cette nuit-là même, car il y a des temps de bouleversement et de désordre où vingt-quatre heures suffisent pour embrasser plus d'événements émouvants qu'une vie tout entière, cette nuit-là même M. Haredale, ayant garrotté son prisonnier, avec l'aide du petit sacristain, le força à monter sur son cheval jusqu'à Chigwell, afin de s'y procurer un moyen de transport pour l'emmener à Londres devant un juge de paix. Il ne doutait pas qu'en considération des troubles dont la ville était le théâtre, il n'obtint aisément de le faire mettre en prison provisoirement jusqu'au point du jour, car il n'y aurait pas eu de sécurité à le déposer au corps de garde ou au violon. Et, quant à conduire un prisonnier par les rues, lorsque l'émeute en était maîtresse, ce ne serait pas seulement une témérité puérile, ce serait un défi imprudent jeté à la populace. Laissant au sacristain le soin de conduire son cheval par la bride, il ne quittait pas l'assassin, et c'est dans cet ordre qu'ils traversèrent le village au beau milieu de la nuit.

Tout le monde y était encore sur pied, car chacun avait peur de se voir incendier dans son lit, et cherchait à se réconforter par la compagnie de quelques autres, en veillant en commun. Quelques-uns des plus braves s'étaient armés et réunis ensemble sur la pelouse. C'est à eux que M. Haredale, qui leur était bien connu, s'adressa d'abord, leur exposant en deux mots ce qui était arrivé, et les priant de l'aider à transporter à Londres le criminel avant le point du jour.

Mais il n'y avait pas de danger qu'il s'en trouvât un qui eût le courage de l'aider seulement du bout du doigt. Les émeutiers, en passant par le village, avaient menacé de leurs vengeances les plus atroces quiconque lui porterait secours pour éteindre le feu et lui rendrait le moindre service, aussi bien qu'à tout autre catholique. Ils étaient allés jusqu'à les menacer dans leur vie et leurs propriétés. S'ils s'étaient rassemblés, c'était pour veiller à leur propre conservation, mais ils n'avaient pas envie de se risquer à lui prêter main-forte. C'est ce qu'ils lui déclarèrent, avec quelque hésitation accompagnée de l'expression de leurs regrets, en se tenant à l'écart au clair de la lune, et en jetant de côté un regard craintif sur le lugubre cavalier, qui se tenait là, la tête penchée sur sa poitrine et son chapeau rabattu sur ses yeux, sans remuer et sans dire un mot.

Voyant qu'il était impossible de leur faire entendre raison, et désespérant de les convaincre après les exemples qu'ils avaient vus des furieuses vengeances de la multitude, M. Haredale les pria au moins de le laisser agir lui-même librement et prendre la seule chaise de poste et la seule paire de chevaux qui se trouvassent dans le bourg à sa disposition. Ce ne fut pas sans difficulté qu'ils y consentirent: pourtant ils finirent par lui dire de faire ce qu'il voudrait, pourvu qu'il les quittât le plus promptement possible, au nom du bon Dieu.

Laissant le sacristain à la tête du cheval, il sortit la chaise en la faisant rouler de ses propres mains, et il allait mettre aux chevaux les harnais, lorsque le postillon du village, une espèce de vaurien et de vagabond, mais qui n'avait pas mauvais coeur, en voyant la peine qu'il se donnait, jeta là la fourche dont il était armé, en jurant que les émeutiers le couperaient s'ils voulaient menu, menu comme chair à pâté, mais qu'il ne resterait pas là, les bras croisés, à voir un honnête gentleman, qui ne leur avait pas fait de mal, réduit à une telle extrémité, sans lui prêter son assistance. M. Haredale lui donna une cordiale poignée de main, et le remercia de tout son coeur; au bout de cinq minutes, la chaise était prête et le bon drille sur sa selle. On mit l'assassin dans l'intérieur: on baissa les stores, le sacristain s'assit sur le brancard; M. Haredale monta sur son cheval et ne quitta pas la portière. Les voilà partis, au fort de la nuit et dans le plus profond silence, sur la route de Londres.

Telle était la terreur générale dans le pays, que les chevaux mêmes de la Garenne qui avaient échappé aux flammes n'avaient pu trouver d'abri nulle part. Les voyageurs passèrent devant eux sur la route, pendant qu'ils étaient à brouter un maigre gazon; et le conducteur leur dit que les pauvres bêtes avaient commencé par venir errer dans le village, mais qu'on les en avait chassées pour ne point attirer sur les habitants la colère et la vengeance des ennemis de M. Haredale.

Et il ne faut pas croire que ce sentiment de lâche frayeur fût borné à de petits endroits comme celui-là, où les gens étaient timides, ignorants et sans secours. Quand ils approchèrent de Londres, ils rencontrèrent, au faible crépuscule du matin, de pauvres familles catholiques qui, sous l'influence des menaces effrayantes et des avertissements répétés de leurs voisins, quittaient la ville à pied, faute, disaient-elles, d'avoir pu trouver à louer ni charrette ni chevaux pour déménager leurs effets, qu'elles avaient été obligées de laisser derrière elles à la merci de la populace. Près de Mile-End ils passèrent devant une maison dont le locataire, un gentleman catholique d'une fortune modique, après avoir loué un chariot pour le déménager à minuit avait fait descendre, en attendant, son mobilier dans la rue, — afin de charger sans perdre de temps. Mais l'homme avec lequel il avait fait ses conventions, alarmé par les incendies de cette nuit, et par la vue des émeutiers, qui avaient passé devant sa porte, avait refusé de tenir sa parole; de manière que le pauvre gentleman, avec sa femme, quatre domestiques et leurs petits enfants, étaient assis, grelottants sur leurs paquets, à la belle étoile, redoutant la venue du jour et ne sachant comment faire pour se tirer de là.

On leur dit qu'il en était de même avec les voitures publiques. La panique était si grande, que les malles et les diligences avaient peur de transporter des voyageurs de la religion attaquée. Quand les conducteurs les connaissaient pour des catholiques, ou obtenaient d'eux l'aveu qu'ils appartenaient à cette croyance, ils ne voulaient pas les prendre, même pour de grosses sommes d'argent. La veille même, il y avait des gens qui évitaient de reconnaître, en passant dans les rues, des catholiques de leur connaissance, de peur qu'il n'y eût là des espions apostés qui pourraient les dénoncer et les brûler, comme ils disaient, c'est- à-dire mettre le feu à leur maison. Un bon vieillard, un prêtre, dont on avait détruit la chapelle, un pauvre homme, faible, patient, inoffensif, qui s'en allait tout seul à pied sur la route, dans l'espérance de rencontrer plus loin quelque diligence qui voulût bien le prendre, dit à M. Haredale qu'il serait bien heureux s'il trouvait un magistrat assez hardi pour se charger, sur sa plainte, de faire mettre son prisonnier en état d'arrestation. Malgré tous ces récits décourageants, ils continuèrent de se diriger vers Londres, et, au lever du soleil, ils étaient devant Mansion-House.

M. Haredale se jeta à bas de cheval; mais il n'eut pas besoin de frapper à la porte, car elle était déjà ouverte, et sur le seuil se tenait un vieux gentleman de bonne mine, rouge ou plutôt pourpre de figure, dont la physionomie animée montrait qu'il faisait des représentations à quelque autre personne placée en haut de l'escalier, pendant que le portier essayait, petit à petit, de se débarrasser de lui et de lui fermer la porte sur le nez. Avec l'impatience et l'excitation naturelles à son caractère et à sa position, M. Haredale s'avança de son côté pour prendre la parole, quand le gros monsieur lui dit:

«Mon bon monsieur, laissez-moi, je vous prie, obtenir d'abord une réponse. Voici la sixième fois que je viens ici. Hier seulement, je suis venu cinq fois. On menace de détruire ma maison. Ils doivent venir la brûler ce soir. C'était déjà leur projet hier; mais ils ont eu de l'occupation ailleurs. Laissez-moi, je vous prie, obtenir une réponse.

— Mon bon monsieur, répondit M. Haredale en secouant la tête, ma maison a été brûlée de fond en comble. Mais, à Dieu ne plaise que la vôtre soit incendiée de même! Obtenez votre réponse; seulement, de grâce, tâchez que ce ne soit pas long.

— Eh bien! milord, vous entendez? dit le vieux gentleman à quelqu'un qui se trouvait en haut de l'escalier, où l'on voyait voltiger sur le palier le pan d'une robe de magistrat. Voici un gentleman dont la maison a été effectivement réduite en cendres cette nuit.

— Mon Dieu! mon Dieu! répliqua une voix bourrue. J'en suis bien fâché, mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne peux pas la rebâtir, si elle est démolie. Le chef de la justice de la Cité ne peut pas être occupé à rebâtir les maisons qu'on démolit, mon bon monsieur; vous sentez que c'est ridicule.

— Mais il me semble que le chef de la magistrature de la Cité pourrait empêcher les gens d'avoir besoin qu'on rebâtisse leurs maisons, si le chef de la magistrature est un homme et non pas une momie… qu'en dites-vous, milord? cria le vieux gentleman en colère.

— Vous devriez être plus respectable, monsieur, dit le lord- maire, du moins plus respectueux, voulais-je dire.

— Plus respectueux, milord! répondit le vieux gentleman. J'ai été cinq fois assez respectueux comme cela hier. Le respect est une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser. On ne peut pas toujours être à faire du respect, quand on sait qu'on va avoir sa maison brûlée sur sa tête, avec tout ce qu'il y a dedans. Dites- moi ce qu'il faut que je fasse, milord. Voulez-vous, oui ou non, me donner protection?

— Je vous ai déjà dit hier, monsieur, dit le lord-maire, qu'on pourra vous donner un alderman chez vous, si vous en voulez un.

— Et que diable voulez-vous que je fasse d'un alderman? répliqua le vieux gentleman toujours courroucé.

— Pour intimider la foule, monsieur, dit le lord-maire.

— Est-il Dieu possible! repartit d'un ton désolé le vieux gentleman, en essuyant son front, dans un état d'impatience risible; songer à m'envoyer un alderman pour intimider la foule! Mais, milord, quand tous ces gens-là seraient des poupons à la mamelle, quelle peur voulez-vous qu'ils aient d'un alderman? Viendrez-vous vous-même?

— Moi? dit le lord-maire avec énergie; certainement non.

— Eh bien! alors, qu'est-ce qu'il faut que je fasse? Ne suis-je pas citoyen anglais? Ne dois-je pas jouir du bénéfice des lois de mon pays? Ne me doit-on pas protection pour la taxe que je paye au roi?

— Ma foi! je ne sais pas. Quel dommage que vous soyez catholique! Pourquoi n'êtes-vous pas protestant? Vous ne seriez pas compromis dans tout ce gâchis… Il y a de grands personnages au fond de tous ces troubles… Mon Dieu! mon Dieu! quel ennui que d'être un homme public! Repassez dans la journée. Voulez-vous que je vous donne un porte-javeline[5]? Ou bien, tenez, je peux disposer du constable Philips… celui-là est libre aujourd'hui. Il n'est pas encore trop vieux pour son âge; il n'y a que les jambes qui ne sont pas solides; mais, en le mettant à une fenêtre, le soir, à la chandelle, il aurait encore l'air assez jeune, et il leur ferait une peur du diable… Mon Dieu! mon Dieu! eh bien, nous verrons ça.

— Arrêtez! cria M. Haredale en poussant la porte que le concierge voulait fermer violemment, et en parlant d'un ton animé; milord maire, ne vous en allez pas, s'il vous plaît. J'ai là un homme qui a commis un assassinat, il y a vingt-huit ans. Je n'ai qu'un mot à vous dire et à prêter serment devant vous, pour vous mettre à même de le faire mettre en prison en attendant l'instruction. Je ne vous demande, pour le moment, que de le mettre en lieu sûr. Le moindre retard peut le faire tomber entre les mains des émeutiers.

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! cria le lord-maire, qu'est-ce que je vais devenir? Dieu du ciel… il y a de grands personnages au fond de tous ces troubles, vous savez… vraiment, je ne peux pas.

— Milord, dit M. Haredale, la victime était mon propre frère. Je lui ai succédé dans ses biens: il n'a pas manqué de langues traîtresses dans le temps pour faire circuler tout bas le bruit que j'étais pour quelque chose dans cet horrible assassinat; oui, moi, moi qui l'aimais, Dieu le sait, si tendrement! Enfin, voici le moment venu, après tant d'années d'angoisse et de misères, de le venger, et de mettre au jour un crime si artificieux et si diabolique qu'il n'a pas son pareil. Chaque minute de retard de votre part peut délier les mains sanglantes de ce misérable, et le faire échapper à la justice. Milord, je vous somme de m'entendre, et d'expédier cette affaire sur-le-champ.

— Mon Dieu! mon Dieu! cria le chef de la magistrature, mais vous savez bien que ce n'est pas l'heure de mes séances… je ne vous comprends pas d'agir avec cette insistance indiscrète… vous ne devez pas… réellement vous ne devez pas… et encore je parierais que, vous aussi, vous êtes catholique?

— C'est vrai, dit M. Haredale.

— Dieu du ciel! je crois que tout le monde se fait catholique exprès pour m'ennuyer et me tourmenter. Vous aviez bien besoin de venir ici: ils vont venir, à leur tour, mettre le feu, c'est sûr, à Mansion-House, et c'est à vous que nous en aurons l'obligation. Faites enfermer votre prisonnier, monsieur, donnez-lui un gardien… et… et… repassez à l'heure des séances… alors nous verrons.»

Avant que M. Haredale eût seulement le temps de répliquer, le bruit d'une porte qui se ferma et des verrous qu'on tira en dedans lui annonça que le lord-maire venait de faire retraite dans sa chambre à coucher, et que toute réclamation serait désormais inutile. Les deux clients déconfits se retirèrent ensemble, et le concierge ferma la porte derrière eux.

«Et voilà comme il me congédie! reprit le vieux gentleman, sans que je puisse obtenir de lui aide ni justice Qu'est-ce que vous allez faire, monsieur?

— Je vais essayer d'autre chose, répondît M. Haredale, qui était déjà remonté sur son cheval.

— Je vous assure que je vous plains, et d'autant plus que nous sommes tous les deux dans le même cas. Je ne suis pas sûr d'avoir ce soir une maison à vous offrir: laissez-moi vous l'offrir, au moins, pendant qu'elle est encore debout. Pourtant, en y réfléchissant, ajouta le vieux gentleman en remettant dans sa poche son portefeuille qu'il avait déjà tiré, je ne veux pas vous donner ma carte: car, si on la trouvait sur vous, cela pourrait vous mettre encore dans l'embarras. Je m'appelle Langdale; je suis marchand de vin distillateur; je demeure à Holborn-Hill. Si vous venez me voir, vous serez là bienvenu.»

M. Haredale s'inclina et piqua des deux, tout près de la chaise, comme auparavant, pour se rendre chez sir John Fielding, qui passait pour un magistrat actif et résolu; il était d'ailleurs déterminé, si les émeutiers venaient à l'attaquer, à exécuter lui- même l'assassin de ses propres mains, plutôt que de le laisser échapper.

Ils arrivèrent cependant à la demeure du magistrat, sans encombre: car l'émeute, comme nous l'avons vu, était occupée à concerter des plans plus profonds, et il frappa à la porte. Comme le bruit s'était généralement répandu que sir John avait été mis au ban par les émeutiers, sa maison avait été gardée toute la nuit par des agents de la police. L'un d'eux, sur la déclaration de M. Haredale, jugeant l'affaire assez importante pour l'introduire devant le magistrat, lui procura sur-le-champ une audience.

On ne perdit pas de temps pour délivrer un mandat d'arrêt, afin de mettre l'assassin à Newgate, bâtiment neuf qui venait d'être récemment achevé à grands frais, et que l'on considérait comme une prison d'une force respectable. Quand on eut le mandat, trois agents de police garrottèrent l'accusé de nouveau: car, dans les efforts qu'il avait faits en se débattant en voiture, il s'était dégagé de ses menottes. Ils le bâillonnèrent pour qu'il ne pût pas appeler à son secours, dans le cas où l'on aurait à traverser quelque rassemblement, et prirent place dans la chaise, à côté de lui. Ils étaient bien armés et formaient une escorte formidable: cependant ils prirent encore la précaution de baisser les stores pour faire croire qu'il n'y avait personne dans la voiture, et recommandèrent à M. Haredale de prendre les devants pour ne pas attirer l'attention en ayant l'air d'être avec eux.

On eut bientôt lieu de s'applaudir de ces mesures de prudence: car, en prenant rapidement le chemin de la Cité, ils eurent à traverser quelques groupes qui, sans aucun doute, auraient arrêté la chaise, s'ils avaient pu se douter qu'il y eût quelqu'un dedans. Mais les gens qui se trouvaient à l'intérieur se tenant cois, et le cocher ne s'amusant pas à provoquer des questions, ils arrivèrent bientôt à la prison, et, une fois là, ils firent sortir l'homme et le coffrèrent, en un clin d'oeil, dans la lugubre enceinte de Newgate.

Les yeux ardents de M. Haredale le suivirent avec attention, jusqu'à ce qu'il l'eut vu enchaîné, et bien barricadé dans son cachot. Bien plus, il avait déjà quitté la prison, et se trouvait dans la rue, qu'il passait encore les mains sur les plaques de fer de la porte, et tâtait la pierre de ces fortes murailles, comme pour s'assurer que ce n'était pas un songe, et pour se féliciter de voir que tout cela était si solide, si impénétrable, si froid. Ce ne fut qu'après avoir perdu de vue la prison et regardé les rues encore vides, sans mouvement et sans vie, à cette heure matinale, qu'il sentit de nouveau le poids qu'il avait sur le coeur; qu'il retrouva ses angoisses et ses tortures pour les malheureuses femmes qu'il avait laissées chez lui, quand il avait un chez lui: car sa maison détruite n'était plus elle-même qu'un des grains du long rosaire de ses regrets.

CHAPITRE XX.

Le prisonnier, laissé à lui-même, s'assit sur son grabat, et, les coudes sur ses genoux, son menton dans ses mains, resta plusieurs heures de suite dans cette attitude. Il serait difficile de dire quelle était, pendant ce temps, la nature de ses réflexions. Elles n'étaient point distinctes; et, sauf quelques éclairs de temps en temps, elles n'avaient pas trait à sa condition présente, ni à la suite de circonstances qui l'avait amené là. Les craquelures des dalles de son cachot, les rainures qui séparaient les pierres de taille dont se composait la muraille, les barreaux de sa fenêtre, l'anneau de fer rivé dans le parquet… tout cela se confondait à sa vue d'une manière étrange, et lui créait un genre inexplicable d'amusement et d'intérêt qui l'absorbait tout entier. Et, quoique au fond de chacune de ses pensées il y eût un sentiment pénible de son crime et une crainte constante de la mort, ce n'était que la douleur vague qu'éprouve le malade dans son sommeil, lorsque son mal le poursuit au milieu même de ses songes, lui ronge le coeur au sein de ses plaisirs imaginaires, lui gâte les meilleurs banquets, prive de toute sa douceur la musique la plus suave, empoisonne son bonheur même, sans être cependant une sensation palpable et corporelle; fantôme sans nom, sans forme, sans présence visible; corrompant tout sans avoir d'existence réelle; se manifestant partout, sans pouvoir être perçu, saisi, touché nulle part, jusqu'à l'heure où le sommeil s'en va et laisse la place à l'agonie qui s'éveille.

Longtemps après, la porte de son cachot s'ouvrit. Il leva les yeux, vit entrer l'aveugle, et retomba dans sa première attitude.

Guidé par le souffle de sa respiration, le visiteur s'avança vers son lit, s'arrêta près de lui, et, étendant la main pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, resta longtemps silencieux.

«Ce n'est pas bien, Rudge. Ce n'est pas bien,» finit-il par dire.

Le prisonnier trépigna du pied en se détournant de lui, sans rien répondre.

«Comment donc vous êtes-vous laissé prendre? demanda-t-il, et où cela? Vous ne m'avez jamais confié tout votre secret. N'importe, je le sais maintenant. Eh bien! lui demanda-t-il encore en se rapprochant de lui, comment cela est-il arrivé et dans quel endroit?

— À Chigwell, dit l'autre.

— À Chigwell? pour quoi faire alliez-vous là?

— Parce que, répondit-il, je voulais justement visiter l'homme sur lequel je suis tombé; parce que j'y étais entraîné par lui et par le Destin; parce que j'y étais poussé par quelque chose de plus fort que ma volonté. Quand je l'ai vu veiller dans la maison où elle demeurait, tant de nuits de suite, j'ai reconnu sur-le- champ que je ne pourrais jamais lui échapper… jamais! et quand j'ai entendu la cloche…»

Il frissonna; il marmotta entre ses dents qu'il faisait un froid glacé; il se promena à grands pas de long en large dans son étroit cachot, se rassit, et reprit son ancienne posture.

«Vous disiez donc, reprit l'aveugle après quelque temps de silence, que, lorsque vous avez entendu la cloche…

— Laissez la cloche tranquille, voulez-vous? répliqua l'autre d'une voix précipitée. Il me semble l'entendre encore.»

L'aveugle tourna vers lui sa figure attentive et curieuse, pendant que l'autre, sans y faire attention, continua de parler.

«J'étais allé à Chigwell pour y trouver l'émeute. J'avais été tellement traqué et poursuivi par cet homme, que je n'espérais plus de salut qu'en me cachant dans la foule. Ils étaient déjà partis; je me suis mis à les suivre, quand elle a cessé…

— Quand elle a cessé? qui donc?

— La cloche. Ils avaient quitté la place. J'espérais trouver encore quelque traînard attardé là, et j'étais à chercher dans les ruines, quand j'entendis… (Il tira péniblement son souffle de sa poitrine et passa sa manche sur son front)… quand j'entendis sa voix.

— Qu'est-ce qu'elle disait?

— N'importe: je ne sais pas; j'étais alors au pied de la tour où j'ai commis le…

— Oui, dit l'aveugle en agitant la tête avec un calme parfait… je comprends.

— Je grimpai l'escalier, ou du moins ce qu'il en restait, dans l'intention de me cacher jusqu'à son départ; mais il m'entendit et me suivit au moment même où je mettais le pied sur les cendres encore chaudes.

— Vous auriez dû vous cacher contre le mur, ou jeter l'homme en bas, ou le poignarder, dit l'aveugle.

— Vous croyez ça; vous ne savez donc pas qu'entre cet homme et moi il y en avait un autre qui le guidait (je le voyais, moi, s'il ne le voyait pas, lui), et qui dressait sur sa tête une main sanglante. C'était justement dans la chambre du premier, où lui et moi nous nous sommes regardés en face la nuit du meurtre, et, où avant de tomber il a levé sa main comme cela, fixant sur moi les yeux. Je savais bien que c'était là aussi que je finirais par être traqué.

— Vous avez l'imagination forte, dit l'aveugle avec un sourire.

— Vous n'avez qu'à baigner la vôtre dans le sang, et vous verrez si elle ne deviendra pas aussi forte que la mienne.»

En même temps il poussa un gémissement, il se balança sur son lit, et levant les yeux pour la première fois, il dit d'une voix basse et caverneuse:

«Vingt-huit ans! vingt-huit ans! Et dans tout ce temps-là il n'a jamais changé; il n'a pas vieilli; il est resté toujours le même. Il n'a pas cessé d'être devant moi; la nuit, dans l'ombre; le jour, au grand soleil; à la lueur du crépuscule, au clair de la lune, à la clarté de la flamme, de la lampe, de la chandelle, et aussi dans les ténèbres les plus profondes: toujours le même! En compagnie, dans la solitude, à terre, à bord; quelquefois il me laissait des mois, quelquefois il ne me quittait plus. Je l'ai vu, sur mer, venir se glisser, dans le fort de la nuit, le long d'un rayon de la lune sur l'eau paisible. Et je l'ai vu aussi, sur les quais, sur les places, la main levée, dominant, au centre de la foule empressée, qui allait à ses affaires sans savoir l'étrange compagnon qu'elle avait avec elle dans ce revenant silencieux. Imagination! dites-vous. N'êtes-vous pas un homme en chair et en os? Et moi, ne le suis-je pas? Ne sont-ce pas des chaînes de fer que je porte là, rivées par le marteau du serrurier? ou bien croyez-vous que ce soient des imaginations que je puisse dissiper d'un souffle?»

L'aveugle l'écoutait en silence.

«Imagination! c'est donc en imagination que je l'ai tué? c'est donc en imagination qu'en quittant la chambre où il gisait, j'ai vu la figure d'un homme regarder derrière une porte obscure, et montrer clairement, dans son expression d'effroi, qu'elle me soupçonnait du coup! Je ne me rappelle donc pas bien que j'ai commencé par lui parler doucement, que je me suis approché de lui tout doucement, tout doucement, le couteau encore tout chaud dans ma manche! C'est donc une imagination qu'il est mort, comme je le vois encore! Il n'a donc pas chancelé contre l'angle du mur où je l'avais fait reculer? Et là, le sang lui noyait le coeur; il n'est peut-être pas resté debout dans le coin, roide mort, sans tomber par terre? Je ne l'ai donc pas vu un instant, comme je vous vois, droit sur ses pieds… mais mort?»

L'aveugle, qui entendit qu'en disant ces mots il venait de se lever tout debout, lui fit signe de se rasseoir sur son lit; mais l'autre n'y prit seulement pas garde.

«C'est alors que me vint la première idée de faire retomber sur lui le soupçon du crime; c'est alors que je le revêtis de mes habits, et que je le tirai tout du long de l'escalier jusqu'à la pièce d'eau. Je ne me rappelle donc pas bien encore le bruit crépitant des bulles d'eau qui montèrent à la surface quand je l'eus roulé dedans? Je ne me rappelle donc pas avoir essuyé sur ma figure l'eau qu'il fit rejaillir jusque sur moi en tombant, et qui me semblait sentir le sang?

«Je ne suis peut-être pas retourné chez moi après ce temps-là? Et, grand Dieu! que cela me prit de temps!… Je ne me suis pas présenté à ma femme, et je ne lui ai pas raconté la chose? Je ne l'ai pas vue tomber à la renverse, et, quand j'ai voulu la relever, elle ne m'a donc pas repoussé avec force, comme si je n'avais été qu'un enfant, tachant de sang la main dont elle m'avait serré le poignet? Tout ça, c'est donc de l'imagination?

«Elle ne s'est peut-être pas jetée à genoux pour appeler le ciel à témoin qu'elle et son enfant… encore à naître, ils me reniaient à jamais? Elle ne m'a pas ordonné, en termes si solennels que j'en devins froid comme glace, moi tout bouillant encore des horreurs que venait d'accomplir ma main… elle ne m'a pas ordonné de fuir pendant qu'il en était temps encore, décidée, disait-elle, malgré le silence qu'elle me devait comme ma femme infortunée, à ne plus me donner d'abri? Je ne suis peut-être pas allé, cette nuit-là même, abandonné des hommes et des dieux, promis en proie à l'enfer, commencer sur la terre mon long pèlerinage de torture, à la longueur du câble dont le démon tenait le bout, toujours sûr de me ramener au gîte quand il voudrait?

— Pourquoi y êtes-vous retourné? dit l'aveugle.

— Pourquoi le sang est-il rouge? Je ne pouvais pas plus m'en empêcher que je ne peux vivre sans respirer. J'ai lutté contre la force qui m'entraînait; mais elle me tirait en dépit de tout obstacle et de toute résistance, comme un dragueur de la force de cent chevaux. Rien n'était capable de m'arrêter. Ni l'heure ni le jour n'étaient de mon choix. Dormant, veillant, il y avait de longues années que je revisitais le vieux théâtre de la chose, que je hantais mon tombeau. Pourquoi j'y suis retourné! parce que Newgate ouvrait sa geôle béante pour me recevoir, et que lui, il était à la porte à me faire signe d'entrer.

— On ne vous reconnaissait pas! dit l'aveugle.

— Comment vouliez-vous qu'on me reconnût? Il y avait vingt-deux ans que j'étais mort.

— Vous auriez dû garder mieux votre secret.

— Mon secret? Vous croyez que c'était le mien? C'était un secret que le premier souffle pouvait à son gré répandre et faire circuler dans l'air. Les étoiles le trahissaient dans leur lueur scintillante, l'eau dans le murmure de son cours, les feuilles dans leur frémissement, les saisons dans le retour de leurs quartiers. On l'aurait vu percer dans les traits ou dans la voix du premier venu. Est-ce que toute chose n'avait pas des lèvres où il tremblait à chaque instant, impatient de se trahir… mon secret!

— Dans tous les cas, dit l'aveugle, c'est bien vous qui l'avez révélé de vous-même.

— De moi-même! c'est bien moi qui l'ai fait, mais non pas de moi- même. Je me sentais forcé d'aller, de temps en temps, errer tout autour, tout autour de l'endroit. Quand ça me prenait, vous m'auriez mis à la chaîne, que je l'aurais brisée pour y aller tout de même. Aussi vrai que l'aimant attire le fer, lui, dans le fond de son tombeau, il m'attirait aussi quand il lui en prenait fantaisie. Ah! vous appelez ça de l'imagination! Ah! vous croyez que c'était pour mon plaisir que j'y allais, quand je luttais et résistais au contraire de toutes mes forces contre un pouvoir irrésistible!»

L'aveugle haussa les épaules, et sourit d'un air incrédule. Le prisonnier reprit sa première attitude, et ils restèrent là muets tous les deux pendant longtemps.

«Alors, je suppose, dit le visiteur rompant enfin le silence, que vous voilà pénitent et résigné; que vous n'avez plus d'autre désir que de faire votre paix avec tout le monde, et en particulier avec votre femme qui vous a conduit où vous êtes: en un mot que vous ne demandez pas d'autre faveur que d'être mené à Tyburn[6] le plus tôt possible; que, par conséquent, je ferai bien de vous laisser là, car je sens que, dans ces dispositions, vous n'auriez pas en moi une compagnie bien agréable.

— Ne vous ai-je pas dit, reprit l'autre avec rage, que j'ai lutté et résisté de toutes mes forces contre le pouvoir qui m'a entraîné ici? Ma vie a-t-elle été autre chose depuis vingt-huit ans qu'un combat perpétuel, qu'une résistance incessante, et pouvez-vous croire que je sois disposé à me coucher par terre pour y attendre le coup de la mort? La mort fait horreur à tous les hommes… à moi surtout.

— Ah! voilà qui s'appelle parler, à la bonne heure, Rudge (mais je ne vous donnerai plus ce nom), c'est ce que vous avez dit de mieux depuis longtemps, répondit l'aveugle d'un ton plus familier et en lui mettant la main sur l'épaule. Voyez-vous, moi, je n'ai jamais tué personne, parce que je n'ai jamais été dans une situation à en avoir besoin. Je vais plus loin: je ne trouve pas cela bien de tuer un homme, et je ne crois pas que j'en donnasse le conseil ou que j'en eusse le goût, dans l'occasion… parce que c'est très hasardeux. Mais puisque vous, vous avez eu le malheur de passer par là avant notre connaissance, et que vous êtes devenu mon camarade, que vous m'avez été utile depuis longtemps déjà, je passe là-dessus, et je ne pense qu'à une chose, c'est que vous n'avez que faire d'aller mourir sans nécessité. Or, pour le moment, je ne vois pas du tout que ce soit nécessaire.

— Et comment voulez-vous que je fasse autrement? répondit le prisonnier. Ne voulez-vous pas que je grignote ces murs avec mes dents, comme une souris, pour me faire un trou par où je m'échappe?

— Il y a des moyens plus faciles que ça; promettez-moi de ne plus me parler de toutes vos imaginations, de toutes ces idées sottes et folles, qui ne sont pas dignes d'un homme… et moi je vous dirai ce que je pense.

— Eh bien! dites.

— Votre honorable dame, à la conscience si délicate, votre scrupuleuse, votre vertueuse, votre pointilleuse, je voudrais pouvoir dire votre affectueuse femme…

— Après?

— Elle est en ce moment à Londres.

— Qu'elle soit où elle voudra, que le diable l'emporte!

— Je trouve ce souhait naturel. Si elle avait accepté sa pension comme d'habitude, vous ne seriez pas ici, et nous serions mieux tous les deux dans nos affaires. Mais cela ne fait rien à la chose. Elle est donc à Londres. Elle aura eu peur, je suppose, de mes représentations la dernière fois que je suis allé la voir, et surtout de l'assurance que je lui ai donnée, sachant bien quel en serait l'effet, que vous étiez là tout près d'elle, et elle aura quitté son gîte pour venir à Londres.

— Comment le savez-vous?

— Je le sais de mon ami, le noble capitaine, l'illustre général de blaguerie, M. Tappertit. C'est lui qui m'a dit, la dernière fois que je l'ai vu, c'est-à-dire pas plus tard qu'hier au soir, que votre fils que vous appelez Barnabé… je ne pense pas que ce soit du nom de son père…

— Malédiction! à quoi bon…

— Comme vous êtes vif! dit avec calme le bon aveugle. C'est bon signe, cela sent la vie… Il me disait donc que votre fils Barnabé avait été entraîné loin de sa mère par un de ses anciens amis de Chigwell, et qu'il est parti, pour le moment, avec les émeutiers.

— Et qu'est-ce que cela me fait? si on doit pendre en même temps le père et le fils, la belle consolation pour moi!

— Doucement, doucement l'ami, répliqua l'aveugle d'un air narquois; vous allez trop vite au but. Je suppose que je déterre votre douce dame, et que je lui dise quelque chose comme ceci: «Vous voudriez bien retrouver votre fils, madame; bien. Comme je connais les personnes qui le retiennent auprès d'elles, je puis vous le faire rendre, madame; bien. Seulement il faut payer pour le ravoir: c'est toujours bien. Et cela ne vous coûtera pas cher, madame… c'est encore le meilleur de l'affaire.»

— Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise plaisanterie?

— Très probablement c'est ce qu'elle me dira; mais moi je lui répondrai; «Ce n'est pas du tout une plaisanterie; un monsieur qu'on dit votre mari, madame, quoique l'identité ne soit pas facile à constater après un laps de temps si considérable, est en prison. Sa vie est en danger; il est accusé d'assassinat. Or, madame, vous savez que votre mari est mort depuis bien, bien longtemps. Le monsieur dont il s'agit ne pourra donc pas être pris pour lui, pour peu que vous ayez la bonté de déclarer en justice, sous serment, quand il est mort et comment; mais que, quant au monsieur qu'on vous représente, et qui lui ressemble assez, à ce qu'il paraît, il n'est pas plus votre mari que moi. Une pareille déposition décidera l'affaire. Promettez-moi de la faire, madame, et je vais essayer de mettre en sûreté votre fils (un joli garçon, ma foi!) en attendant que vous nous ayez rendu ce petit service, après quoi je vous le ferai rendre sain et sauf. Si, au contraire, vous vous refusez à ce que je vous demande, j'ai grand'peur qu'il ne soit trahi, livré à la justice, qui, sans aucun doute, le condamnera à mort. Vous avez donc le choix; c'est à vous qu'il devra la vie ou la mort. Si vous refusez, le voilà pendu. Si vous consentez, le chanvre dont on doit faire la corde qui lui sera passée autour du cou n'est pas encore près de pousser.»

— Il y a là une lueur d'espérance, cria le prisonnier.

— Une lueur! répliqua son ami; dites une aurore radieuse, un beau et glorieux soleil. Chut! j'entends des pas à distance. Comptez sur moi.

— Quand viendrez-vous me reparler de ça?

— Aussitôt que je pourrai. Je voudrais pouvoir vous dire que ce sera demain. On vient nous dire que le temps de ma visita est expiré. J'entends tinter le trousseau de clefs. Pas un mot de plus là-dessus; on pourrait en surprendre quelque chose.»

Comme il finissait ces mots, la serrure tourna, et un guichetier apparut à la porte pour annoncer qu'il était l'heure pour les visiteurs de sortir.

«Déjà! dit Stagg d'un air patelin. C'est bien dommage; mais qu'y faire? Allons! du courage, mon ami; ce n'est qu'une méprise qui sera bientôt reconnue, et alors vous remonterez sur votre bête. Si ce charitable gentleman veut voir la complaisance de conduire seulement jusqu'au porche de la prison un pauvre aveugle, qui n'a d'autre récompense à lui offrir que ses prières, et de lui tourner la figure dans la direction de l'ouest, il fera un acte de charité. Merci, mon bon monsieur, je vous suis bien obligé.»

En disant ces mots, et, après s'être un moment arrêté à la porte pour tourner vers son ami son visage ricanant, il partit.

Le guichetier le reconduisit jusqu'au porche, puis il revint ouvrir et débarrer la porte du cachot, et, la tenant toute grande ouverte, il informa le prisonnier qu'il avait la liberté de se promener, pendant une heure, dans la cour voisine, si cela lui faisait plaisir.

Celui-ci répondit par un signe de tête qu'il acceptait, et, quand il se retrouva seul, il se mit à ruminer ce qu'il venait d'entendre dire à l'aveugle, et à peser la valeur des espérances que cette conversation récente avait éveillées dans son âme, tout en regardant machinalement et tour à tour, pendant ce temps-là, la clarté du jour au dehors, ou l'ombre projetée par un mur sur l'autre, et s'allongeant sur les dalles. La cour dont il jouissait n'était qu'un petit carré, rendu plus froid et plus sombre par la hauteur des murs dont il était entouré, et capable en apparence de donner le frisson au soleil même. La pierre dont elle était formée, nue, rude et dure, donnait, par contraste, même à Rudge, des pensées de campagne, de prairies et d'arbres verdoyants, avec un désir brûlant de prendre la clef des champs. Cependant il se leva, alla s'appuyer contre le chambranle de la porte et regarda l'azur éclatant du ciel, qui semblait sourire même à cet affreux repaire du crime. À voir le prisonnier, on pouvait croire qu'oubliant un moment sa prison, il se trouvait, par souvenir, étendu sur le dos dans quelque champ embaumé, où ses yeux poursuivaient les rayons du soleil à travers le mouvement des branches étendues sur sa tête… il y avait bien longtemps.

Tout à coup son attention fut attirée par un bruit de ferraille… il savait bien ce que c'était, car il avait tressailli tout à l'heure de s'entendre lui-même faire un bruit pareil en marchant pour sortir du cachot. Puis une voix se mit à chanter, et il vit l'ombre d'une personne se dessiner sur les dalles. Cette ombre s'arrêta… se tut brusquement, comme si le chanteur s'était rappelé tout à coup, après l'avoir un moment oublié, qu'il était en prison… puis le même bruit de ferraille, et l'ombre disparut.

Il se promena dans la cour de long en large, effarouchant les échos du tintement sonore de ses fers. Il y avait auprès de la porte de son cachot une autre porte, entr'ouverte comme la sienne.

Il n'avait pas fait une demi-douzaine de fois le tour de sa cour qu'en s'arrêtant à regarder cette porte. Il entendit encore le bruit de ferraille; puis il vit à la fenêtre grillée une figure, bien indistincte (le cachot était si sombre et les barreaux si épais!) puis, immédiatement après, parut un homme qui vint vers lui.

La solitude lui pesait, comme s'il y avait un an qu'il fût en prison. L'espoir d'avoir un camarade lui fit doubler le pas pour faire la moitié du chemin au-devant du nouveau venu.

Qui était cet homme? C'était son fils.