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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 23: CHAPITRE XXII.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

Ils s'arrêtèrent face à face, se dévisageant l'un l'autre. Lui, il recula tout honteux, malgré lui: quant à Barnabé, en proie à des souvenirs imparfaits et confus, il se demandait, où il avait déjà vu cette figure-là. Il ne fut pas longtemps incertain: car tout à coup, portant sur lui les mains, et le colletant pour le jeter à terre, il lui cria:

«Ah! je sais, c'est vous le voleur!»

Rudge d'abord, au lieu de répondre, baissa la tête et soutint la lutte en silence; mais, voyant que l'agresseur était trop jeune et trop fort pour lui, il releva la tête, le regarda fixement entre les deux yeux, et lui dit:

«Je suis ton père.»

Cette parole produisit un effet magique: Barnabé lâche prise à l'instant, recule, et le regarde effrayé; puis, par un élan subit, il lui passe les bras autour du cou, et lui presse la tête contre ses joues.

Oui, oui, c'était son père: il n'en pouvait douter. Mais où donc était-il resté si longtemps, laissant sa mère toute seule, ou, ce qui était bien pis, seule avec son pauvre idiot d'enfant? Était- elle réellement maintenant heureuse et à son aise, comme on avait voulu le lui faire croire? Où était-elle? N'était-elle pas près d'eux? Ah! bien sûr elle n'était pas heureuse, la pauvre femme, si elle savait son fils en prison Oh! non.

À toutes ces questions précipitées, l'autre ne répondit pas un mot: il n'y eut que Grip qui croassa de toutes ses forces, sautillant autour d'eux, tout autour, comme s'il les enveloppait dans un cercle magique, pour invoquer sur eux toutes les puissances du mal.

CHAPITRE XXI.

Pendant le cours de cette journée, tous les régiments de Londres ou des environs furent de service dans quelque quartier de la ville. Les troupes régulières et la milice, dispersées en province, reçurent l'ordre, dans chaque caserne et dans chaque poste à vingt-quatre heures de marche, de commencer à se diriger sur la capitale. Mais les troubles avaient pris une proportion si formidable, et, grâce à l'impunité, l'émeute était devenue si audacieuse, que la vue de ces forces considérables, continuellement accrues par de nouveaux renforts, au lieu de décourager les perturbateurs, leur donna l'idée de frapper un coup plus violent et plus hardi que tous les attentats des jours précédents, et ne servit qu'à allumer dans Londres une ardeur de révolte qu'on n'y avait jamais vue, même dans les anciens temps de la révolution.

Toute la veille et tout ce jour-là, le commandant en chef essaya de réveiller chez les magistrats le sentiment de leur devoir, et, en particulier chez le lord-maire, le plus poltron et le plus lâche de tous. À plusieurs reprises, on détacha, dans ce but, des corps nombreux de soldats vers Mansion-House pour attendre ses ordres. Mais, comme ni menaces ni conseils ne faisaient rien sur lui, et que la troupe restait là en pleine rue, sans rien faire de bon, exposée plutôt à de mauvaises conversations, ces tentatives louables firent plus de mal que de bien. Car la populace, qui n'avait pas tardé à deviner les dispositions du lord-maire, ne manquait pas non plus d'en tirer avantage pour dire que les autorités civiles elles-mêmes étaient opposées aux papistes, et n'auraient pas le coeur de tourmenter des gens qui n'avaient pas d'autre tort que de penser comme elles. Bien entendu que c'était surtout aux oreilles des soldats qu'on faisait résonner ces espérances, et les soldats, qui, de leur côté, naturellement, n'ont pas de goût pour se battre contre le peuple, recevaient ces avances avec assez de bienveillance, répondant à ceux qui leur demandaient s'ils iraient volontiers tirer sur leurs compatriotes: «Non! de par tous les diables!» montrant enfin des dispositions pleines de bonté et d'indulgence. On fut donc bientôt persuadé que les militaires n'étaient pas des soldats du pape, et n'attendaient que le moment de désobéir aux ordres de leurs chefs pour se joindre à l'émeute. Le bruit de leur répugnance pour la cause qu'ils avaient à défendre, et de leur inclination pour celle du peuple, se répandit de bouche en bouche avec une étonnante rapidité, et, toutes les fois qu'il y avait quelque militaire écarté à flâner dans les rues ou sur les places, il se formait aussitôt un rassemblement autour de lui: on lui faisait fête, on lui donnait des poignées de main, on lui prodiguait toutes les marques possibles de confiance et d'affection.

Cependant la foule était partout. Plus de déguisement, plus de dissimulation; l'émeute allait tête levée dans toute la ville. Un des insurgés voulait-il de l'argent, il n'avait qu'à frapper à la porte de la première maison venue, ou à entrer dans une boutique, pour en demander au nom de l'Émeute: il était sûr de voir sa demande sur-le-champ satisfaite. Les citoyens paisibles ayant peur de leur mettre la main sur le collet quand ils marchaient seuls et isolés, il n'y avait pas de danger qu'on allât leur chercher querelle quand ils étaient en corps nombreux. Ils se rassemblaient dans les rues, les traversaient selon leur bon plaisir, et concertaient publiquement leurs plans. Le commerce était arrêté, presque toutes les boutiques fermées. Presque sur toutes les maisons était déployé un drapeau bleu, en gage d'adhésion à la cause populaire. Il n'y avait pas jusqu'aux juifs de Houndsditch, dans le quartier de Whitechapel, qui écrivaient sur leurs portes et leurs volets: «C'est ici la maison d'un vrai et fidèle protestant.» La foule faisait loi, et jamais loi ne fut acceptée avec plus de crainte et d'obéissance.

Il était à peu près six heures du soir quand un vaste attroupement se précipita dans Lincoln's-Inn-Fields par toutes les avenues, et là se divisa, évidemment d'après un plan préconçu, en diverses branches. Ce n'est pas que l'arrangement prémédité fut connu de toute la foule: c'était le secret de quelques meneurs qui, venant se mêler aux autres, à mesure qu'ils arrivaient sur les lieux, et les distribuant dans tel ou tel détachement, exécutaient le mouvement avec autant du rapidité que si c'eût été une manoeuvre faite au commandement, et que chacun eût eu son poste assigné d'avance.

Tout le monde savait, du reste, que la bande la plus considérable, comprenant à peu près les deux tiers de la masse, était désignée pour l'attaque du Newgate. Elle se formait de tous les perturbateurs qui s'étaient distingués dans les premiers troubles; de tous ceux que la rumeur publique signalait comme des gens de résolution et d'audace, des hommes d'action; de tous ceux qui avaient eu des camarades arrêtés dans les affaires des jours précédents, enfin d'un grand nombre de parents ou d'amis de criminels détenus dans la prison. Cette dernière classe de héros ne renfermait pas seulement les bandits les plus désespérés et les plus redoutables de Londres; on y voyait aussi quelques personnes comparativement honnêtes. Plus d'une femme s'était habillée en homme pour aller aider à la délivrance d'un fils ou d'un frère. Il y avait les deux fils d'un condamné à mort, dont la sentence devait être exécutée le surlendemain, en compagnie de trois autres criminels. Combien de mauvais sujets dont les camarades avaient été emprisonnés pour filouterie! Et aussi que de misérables femmes, parias du genre humain, qui allaient là pour faire relâcher quelque autre créature de bas étage comme elles, ou peut- être entraînées, Dieu seul pourrait le dire, par un sentiment général de sympathie qui les intéressait à tous les malheureux sans espoir!

De vieux sabres, et de vieux pistolets sans poudre ni balles; des marteaux de forge, des couteaux, des scies, des haches, des armes pillées dans des étals de boucherie; une véritable forêt de barres de fer et de massues de bois; des échelles longues, pour escalader les murs, portées par une douzaine d'hommes; des torches allumées, des étoupes enduites de poix, de soufre, de goudron, des pieux arrachés à des palissades ou à des haies; jusqu'à des béquilles enlevées à des mendiants estropiés dans les rues: voilà quelles étaient leurs armes. Quand tout fut prêt, Hugh et Dennis, aux côtés de Simon Tappertit, prirent la tête; et derrière eux se pressa la foule, mouvante et grondante comme une mer qui marche.

Au lieu de descendre tout droit d'Holborn à la prison, comme tout le monde s'y attendait, les chefs de la troupe prirent par Clerkenvall, et se répandant dans une rue paisible, s'arrêtèrent devant une boutique de serrurier… À la clef d'or.

«Tapez à la porte, cria Hugh aux gens qui étaient près de lui. Il nous faut ce soir un homme du métier. Enfoncez plutôt la porte, si on ne vous répond pas.»

La boutique était fermée. La porte et les volets étaient de force et de taille; on avait beau taper, rien ne bougeait. Mais quand la foule impatiente se fut avisée de crier: «Mettons le feu à la maison,» et que les torches s'avancèrent pour mettre la menace à exécution, la croisée du premier s'ouvrit toute grande, et le brave vieux serrurier se dressant à la fenêtre:

«Eh bien! canaille, dit-il, qu'est-ce que vous me voulez? Venez- vous me rendre ma fille?

— Pas de questions, mon vieux, répondit Hugh en faisant signe de la main à ses camarades de le laisser parler. Pas de questions; mais dépêchez-vous de descendre avec les outils de votre état. Nous avons besoin de vous.

— Besoin de moi! cria le serrurier jetant un coup d'oeil sur l'uniforme qu'il portait. Eh bien! si bien des gens de ma connaissance n'étaient pas des coeurs de poulets, il y a déjà quelque temps que vous n'auriez plus besoin de moi. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, mon garçon, et vous aussi, les autres. Vous avez là parmi vous une vingtaine de gens que je vois et que je connais bien, et que je regarde, à partir de ce moment, comme des hommes morts. Tenez! filez, vous avez encore le temps de faire l'économie d'un enterrement; sans cela, avant qu'il soit longtemps, vous n'aurez plus qu'à commander vos cercueils.

— Voulez-vous descendre? cria Hugh.

— Voulez-vous me rendre ma fille, brigand? cria le serrurier.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua Hugh. Allons! camarades, mettons le feu à la porte.

— Arrêtez! cria le serrurier d'une voix qui les fit trembler, en leur présentant la gueule de son fusil. Faites plutôt faire la besogne par un vieux; ce serait dommage de tuer cet innocent.»

Le jeune gars qui tenait la torche, et qui s'était accroupi devant la porte pour y mettre le feu, se hâta de se lever à ces mots et recula de quelques pas. Le serrurier promena ses yeux sur les visages qui lui faisaient face, en abaissant son arme dirigée sur le pas de sa porte. La crosse de son fusil fixée contre son épaule n'avait pas besoin d'autre appui, elle était ferme comme un roc.

«Je préviens l'individu qui va faire ça de commencer par dire son In manus, ajouta-t-il d'une voix sûre; je ne le prends pas en traître.»

Arrachant à un de ses voisins la torche qu'il portait, Hugh s'avançait en jurant comme un possédé, quand il fut arrêté par un cri vif et perçant, et en levant les yeux il vit un vêtement flottant au haut de la maison.

Alors on entendit encore un cri, puis un autre; puis une voix perçante s'écria: «Simon est-il en bas?» En même temps un grand col maigre s'allongea sur la fenêtre de la mansarde, et Mlle Miggs, dont la forme indistincte commençait à être moins manifeste sous l'influence du crépuscule se mit à crier avec frénésie:

«Ah! mes chers messieurs, laissez-moi, laissez-moi entendre Simon me répondre de ses propres lèvres. Parlez-moi, Simon; parlez-moi donc!»

M. Tappertit, qui n'était pas autrement flatté de cette faveur, leva les yeux pour la prier de se taire et lui donner l'ordre de descendre ouvrir la porte, parce qu'ils avaient besoin de son maître, et qu'il ne ferait pas bon leur désobéir.

«Ô mes bons messieurs, cria Mlle Miggs. Ô mon précieux, précieux
Simon!

— Dites donc, avez-vous bientôt fini vos bêtises? répliqua
M. Tappertit. Descendez donc plutôt nous ouvrir la porte…
Gabriel Varden, relevez votre fusil, ou vous n'en serez pas le bon
marchand.

— Ne vous inquiétez pas de son fusil, cria Miggs, Simon et messieurs, j'ai versé dans le canon une chope de petite bière.»

La foule poussa un grand cri de joie, qui fut bientôt suivi d'un grand éclat de rire. «N'ayez pas peur qu'il parte, quand il serait chargé jusqu'à la gueule, continua Miggs, Simon et messieurs, je suis enfermée dans la mansarde, la petite porte à droite, quand vous croirez être tout en haut de la maison; et, par parenthèse, prenez garde, en montant les dernières marches du coin, de ne pas vous cogner la tête contre les poutres et de ne pas marcher sur le côté: vous tomberiez à travers le plafond dans la chambre à deux lits du premier étage, car le plafond est mince, je vous en préviens. Simon et messieurs, je suis enfermée ici pour plus du sûreté; mais ils auront beau faire, mon intention a toujours été et sera toujours de marcher dans la bonne cause, la sainte cause… Je renonce au pape de Babylone, et à toutes ses oeuvres intérieures et extérieures. Foin du païen!… Je sais bien que mon opinion n'est pas grand'chose (et ici sa voix devenait de plus en plus criarde et perçante), puisque je ne suis qu'une pauvre domestique, et par conséquent un objet d'humiliation; mais ça ne m'empêchera pas de dire ce que je pense, et de me confier dans l'appui de ceux qui pensent comme moi.»

Une fois que Miggs eut déclaré que le fusil était hors de service, personne ne s'avisa plus de s'amuser à l'écouter, et on la laissa bavarder à son aise. Les assiégeants dressèrent une échelle contre la fenêtre où se tenait le serrurier, et, malgré la résistance de son courage obstiné, on eut bientôt forcé l'entrée en cassant un carreau et en mettant le châssis en pièces. Après avoir distribué quelques bons coups autour de lui, il se trouva sans défense au milieu d'une populace furieuse qui inondait la chambre et ne présentait plus partout qu'une masse confuse de figures inconnues, à la fenêtre et à la porte.

On était très irrité contre lui, car il avait blessé deux hommes grièvement, et on invitait d'en bas ceux qui étaient montés à l'apporter pour le pendre à un réverbère. Mais Gabriel restait indomptable, et, regardant tour à tour Hugh et Dennis qui lui tenaient chacun un bras, et Simon Tappertit qui lui faisait face:

«Vous m'avez déjà volé ma fille, disait-il, ma fille qui m'est plus chère que la vie; vous pouvez bien me prendre aussi la vie, si vous voulez. Je remercie Dieu d'avoir permis que j'aie pu dérober ma femme à cette scène, et de m'avoir donné un coeur qui ne demandera pas quartier à des gens comme vous.

— Oui, oui, disait M. Dennis, vous avez raison. Vous êtes un brave homme, et vous ne pouvez pas montrer plus de coeur pour votre âge. Bah! qu'est-ce que ça vous fait, un réverbère ce soir, ou un lit de plume dans dix ans d'ici? Voilà-t-il pas une belle affaire!»

Le serrurier lui lança un regard dédaigneux sans lui rien répondre.

«Pour ma part, dit le bourreau, qui trouvait particulièrement de son goût l'idée du réverbère, j'honore vos principes et je les partage. Quand je rencontre des gens aussi bien pensants (et ici il colora son discours par un bon gros juron), je suis tout prêt à leur épargner, comme à vous, la moitié du chemin… N'avez-vous pas quelque part par là un bon bout de corde? Si vous n'en avez pas, ne vous inquiétez pas; un mouchoir fera l'affaire tout de même.

— Pas de bêtises, maître! murmura Hugh en saisissant rudement Varden par l'épaule. Faites ce qu'on vous dit. Vous saurez bientôt ce qu'on vous demande. Allons! faites.

— Je ne ferai rien du tout de ce que vous me demanderez ni vous, ni tout autre coquin de la bande, répondit le serrurier. Si vous vous attendez à obtenir de moi quelque service, vous pouvez vous épargner la peine de me dire ce que c'est. Je vous en préviens d'avance, je ne ferai rien pour vous.

M. Dennis fut si touché de la constance du vieux grognard, qu'il protesta, presque la larme à l'oeil, qu'il y aurait de la cruauté à faire violence à ses inclinations et que, pour sa part, il ne voudrait pas avoir pareil tort sur la conscience. Ce gentleman, disait-il, avait déjà déclaré à plusieurs reprises qu'il lui était égal qu'on l'exécutât; en conséquence, il regardait comme un devoir pour eux, en leur qualité de populace civilisée et éclairée, de l'exécuter en effet. On n'avait pas, comme il le faisait observer, on n'avait pas tous les jours la bonne fortune de pouvoir s'accommoder aux voeux des gens dont on était assez malheureux pour ne pas partager la manière de voir. Mais, puisqu'ils étaient justement tombés sur un individu qui exprimait un désir auquel ils pouvaient raisonnablement satisfaire (et, pour sa part, il ne demandait pas mieux que d'avouer que, dans son opinion, ce désir faisait honneur à ses sentiments), il espérait bien qu'on se déciderait à lui passer sa fantaisie avant d'aller plus loin. C'était un exercice qui, avec un peu d'habileté et de dextérité, ne demandait pas plus de cinq minutes pour s'accomplir à l'entière satisfaction des deux parties; et, quoique sa modestie l'empêchât de faire lui-même son propre éloge, il demandait la permission de dire qu'il avait dans ces matières des connaissances pratiques assez connues, et que comme il était en même temps d'un caractère obligeant et serviable, il se ferait un véritable plaisir d'exécuter le gentleman.

Ces observations, débitées à la foule qui l'entourait, au milieu d'un tapage et d'un brouhaha effroyables, furent reçues avec grande faveur, peut-être moins à cause de l'éloquence du bourreau que de l'entêtement obstiné du serrurier. Gabriel était dans un péril imminent, et il le savait bien; mais il gardait un silence constant, et n'aurait pas ouvert davantage la bouche, quand on aurait débattu devant lui la question de savoir si on ne le ferait pas rôtir à petit feu.

Pendant que le bourreau parlait, il y eut quelque agitation et quelque confusion sur l'échelle, et aussitôt qu'il eut cessé, au grand désappointement de la foule qui était en bas et qui n'avait pas eu le temps d'apprendre ce qu'il venait de dire, ni d'y répondre par ses acclamations, quelqu'un cria par la fenêtre:

«Il a les cheveux gris, il est vieux; ne lui faites pas de mal.»

Le serrurier se retourna vivement du côté d'où venaient ces paroles de pitié, et fixant un regard assuré sur ceux qui étaient là le long de l'échelle sans rien faire, accrochés les uns aux autres.

«Tu n'as que faire de respecter mes cheveux gris, jeune homme, se mit-il à dire, répondant au timbre de la voix qu'il avait entendue, plutôt qu'à la personne même qu'il n'avait pas vue. Je ne vous demande pas de grâce. Si j'ai les cheveux gris, j'ai le coeur encore assez vert pour vous mépriser et vous braver tous, tas de brigands que vous êtes.»

Ce discours imprudent n'était pas fait, comme on pense, pour apaiser la férocité des assaillants. Ils recommencèrent à demander à grands cris qu'on le leur descendît, et l'honnête serrurier allait passer un mauvais quart d'heure si Hugh ne leur avait pas rappelé, dans la réponse qu'il leur adressa, qu'ils avaient besoin de ses services, et qu'il fallait le garder pour ça.

«Voyons, dit-il à Simon Tappertit, dépêchez-vous donc de lui faire savoir ce que nous lui demandons. Et vous, brave homme, ouvrez vos oreilles toutes grandes, si vous voulez qu'on vous les laisse.»

Gabriel croisa ses bras maintenant libres, et considéra en silence son ancien apprenti.

«Voyez-vous, Varden, dit Simon, c'est que nous allons à Newgate de ce pas.

— Certainement que vous y allez, je le vois bien, répliqua le serrurier, vous n'avez jamais dit plus grande vérité.

— Un instant, reprit Simon, ce n'est pas comme ça que je l'entends. Nous allons le réduire en cendres, forcer les portes et mettre les prisonniers en liberté. C'est vous qui avez aidé dans le temps à faire la serrure de la grande porte.

— Oui, oui, dit le serrurier, et vous verrez, avant peu, quand vous y serez, que vous ne me devez pas d'obligation pour cela.

— C'est possible, mais en attendant, il faut que vous nous montriez le moyen de la forcer.

— Ah vraiment!

— Sans doute, parce qu'il n'y a que vous qui le sachiez; moi, je n'en sais rien. Ainsi, venez avec nous pour la briser de vos propres mains.

— Quand vous me verrez faire ça, dit tout tranquillement le serrurier, c'est que mes mains me tomberont des bras; et vous ferez bien de les ramasser, Simon Tappertit, pour vous en faire des épaulettes, mon garçon.

— C'est bon, on verra ça, cria Hugh qui intervint en ce moment parce qu'il voyait l'indignation de la foule s'échauffer bien fort. Allons! remplissez-lui un panier des outils dont il va avoir besoin pendant que moi, je vais vous faire descendre l'homme. Ouvrez les portes en bas, vous autres, pendant qu'il y en aura qui vont éclairer le grand capitaine. Tudieu, mes gars, à vous voir là à ne rien faire que de grommeler les bras croisés, ne dirait-on pas que nous n'avons plus de besogne!

Ils se regardèrent les uns les autres, et se dispersant aussitôt, montèrent à l'escalade sur la maison, pillant tout, cassant tout, selon leur habitude, et emportant tous les articles de quelque valeur qui venaient à les tenter. Ils n'eurent pas du reste grand temps à perdre dans cette expédition, car le panier d'outils fut bientôt prêt et suspendu aux épaules d'un homme de bonne volonté. Les préparatifs étant donc achevés, et tout disposés pour l'attaque, ceux qui étaient occupés à des oeuvres de pillage et de destruction dans les autres pièces furent rappelés en bas dans l'atelier. Enfin ils allaient tous sortir lorsque celui qui venait de descendre le dernier du haut de la maison, s'avança pour demander s'il fallait relâcher la jeune femme qui était dans le grenier où elle faisait, dit-il un tapage terrible, sans discontinuer.

En ce qui le concernait, Simon Tappertit n'aurait pas manqué de se prononcer pour la négative; mais la masse des frères et amis, se rappelant le bon office qu'elle leur avait rendu en abreuvant le canon de fusil du serrurier, se montrant d'un avis contraire, le capitaine se vit bien obligé de répondre qu'il fallait la mettre en liberté. L'homme alors retourna à son secours, et reparut bientôt avec miss Miggs pliée en deux et toute mouillée de ses larmes.

Comme cette jeune demoiselle s'était laissé emporter tout le long de l'escalier sans donner signe de vie, son libérateur la déclara morte ou mourante, et ne sachant trop que faire d'elle, il cherchait déjà des yeux quelque banc ou quelque tas de cendres commode pour déposer dessus la belle insensible, lorsque tout à coup elle se dressa sur ses pieds par je ne sais quel mécanisme mystérieux, rejeta ses cheveux en arrière, regarda M. Tappertit d'un air égaré en criant «la vie de mon Simmun est sauve!» et à l'instant elle se jeta dans les bras du héros avec tant de promptitude qu'il en perdit l'équilibre et recula de quelques pas sous le choc de son aimable fardeau.

«Ah! que c'est embêtant! dit M. Tappertit. Voyons! des hommes ici! qu'on l'empoigne, et qu'on la remette sous les verrous; on n'aurait jamais dû lui ouvrir.

— Mon Simmun! criait Mlle Miggs en larmes et défaillante; mon cher, mon béni, mon adoré à toujours Simmun!

— Voyons! allez-vous vous tenir, hein? disait M. Tappertit d'un ton tout différent, ou bien je vais vous laisser tomber par terre. Que diable avez-vous donc à glisser comme ça vos pieds le long du plancher au lieu de vous redresser?

— Mon bon ange Simmun! murmurait Miggs… Il m'a promis…

— Promis! Ah! c'est vrai, répondit Simon d'un ton bourru. N'ayez pas peur, je vous tiendrai ma promesse. Je vous ai dit que je vous pourvoirais, et vous pouvez y compter. Allons! mais tenez-vous donc!

— Où voulez-vous que j'aille à présent? Qu'est-ce que je vais devenir après ce que j'ai fait ce soir? cria Miggs. Je n'ai plus d'autre lieu de repos à espérer que le silence de la tombe.

— Plût à Dieu que vous y fussiez déjà, dans le silence de la tombe, répliqua M. Tappertit, et d'une bonne tombe encore, et bien serrée… Venez ici, cria-t-il à l'un des camarades; puis il lui donna le mot d'ordre à voix basse dans le tuyau de l'oreille. Emmenez-la avec vous. Vous savez où?»

L'autre fit signe qu'il le savait; et la prenant dans ses bras, malgré ses protestations, ses sanglots et sa résistance, y compris les égratignures, qui ne laissaient pas de rendre la lutte peu agréable, il enleva son Hélène. Tous ceux qui étaient restés jusque-là dans la maison sortirent dans la rue. Le serrurier fut mis en tête de la bande et forcé de marcher entre deux conducteurs. Toute la troupe se mit aussitôt en mouvement; et sans cri, sans tumulte, ils allèrent droit à Newgate, et firent halte au milieu d'une masse énorme d'insurgés déjà réunis devant la porte de la prison.

CHAPITRE XXII.

Rompant le silence qu'ils avaient gardé jusque-là, ils se mirent à pousser un grand cri, aussitôt qu'ils se furent rangés devant la prison, et demandèrent à parler au gouverneur. Leur visite n'était pas tout à fait inattendue, car sa maison, qui se trouvait sur la rue, était fortement barricadée; le guichet de la geôle était fermé, et on ne voyait personne aux grilles ni aux fenêtres. Avant qu'ils eussent répété plusieurs fois leur sommation, un homme apparut sur le toit de l'habitation du gouverneur, pour leur demander ce qu'ils voulaient.

Les uns disaient une chose, les autres une autre, la plupart ne faisaient que grogner et siffler. Comme il faisait déjà presque nuit, et que la maison était haute, il y avait dans la foule un grand nombre de gens qui ne s'étaient pas même aperçus qu'il fût venu personne pour leur répondre, et qui continuaient leurs clameurs, jusqu'à ce que la nouvelle s'en fût répandue partout dans le rassemblement. Il s'écoula bien au moins dix minutes avant qu'on pût entendre une voix distincte, et, pendant ce temps-là, on voyait cette figure qui restait perchée là-haut, et dont la silhouette se détachait sur le fond brillant d'un ciel d'été, regardant en bas dans la rue où se passait la scène de trouble.

«N'êtes-vous pas, finit par crier Hugh, monsieur Akerman, le geôlier en chef de la prison?

— Certainement, c'est lui, camarade,» lui dit Dennis à l'oreille.

Mais Hugh, sans faire attention à lui, voulait avoir la réponse de l'homme même.

«Oui, dit-il, c'est moi.

— Vous avez là, sous votre garde, maître Akerman, quelques-uns de mes amis.

— J'ai là beaucoup de monde sous ma garde;» et en même temps il jetait en bas un coup d'oeil dans l'intérieur de la prison.

Et l'idée qu'il pouvait voir de là les différentes cours, et embrasser tout ce qui leur était masqué par ces murailles maudites, irritait et excitait si fort la populace, qu'ils hurlaient comme des loups.

«Eh bien! délivrez seulement nos amis, dit Hugh, et vous pourrez garder les autres.

— Mon devoir est de les garder tous; et je ferai mon devoir.

— Si vous ne nous ouvrez pas les portes toutes grandes, nous allons les enfoncer, dit Hugh, parce que nous voulons absolument faire sortir les gens de l'émeute.

— Tout ce que je peux faire pour vous, mes braves gens, répliqua Akerman, c'est de vous exhorter à vous disperser, et de vous rappeler que toutes les conséquences du moindre trouble causé dans cette maison ne peuvent qu'être très sérieuses, et donner à bon nombre d'entre vous d'amers et d'inutiles regrets, quand il ne sera plus temps.»

Il fit mine de se retirer là-dessus, mais il fut arrêté par la voix du serrurier.

«Monsieur Akerman, cria Gabriel, monsieur Akerman!

— Je ne veux plus entendre un seul d'entre vous, répondit le gouverneur, se tournant vers l'homme qui lui parlait, et lui faisant signe de la main qu'il ne voulait pas parlementer plus longtemps.

— Mais je ne suis pas un d'entre eux, dit Gabriel. Je suis un honnête homme, monsieur Akerman, un honorable industriel… Gabriel Varden, le serrurier. Vous me connaissez bien?

— Comment! vous dans la foule! cria le gouverneur d'une voix altérée.

— Ils m'ont amené de force… ils m'ont amené ici pour leur forcer la serrure de la grand'porte, répondit le serrurier. Veuillez m'être témoin, monsieur Akerman, que je m'y refuse, que je n'en veux rien faire, advienne que pourra de mon refus. S'ils me font quelque violence, faites-moi le plaisir de vous rappeler ça.

— N'avez-vous plus moyen de vous tirer de là? dit le gouverneur.

— Non, monsieur Akerman. Vous allez faire votre devoir et moi le mien… Encore une fois, tas de brigands et de coupe-jarrets, dit le serrurier, se retournant de leur côté, je refuse. Ah! enrouez- vous tant que vous voudrez à hurler contre moi, je refuse.

— Un moment, un moment, se hâta de dire le geôlier, Monsieur Varden, je vous connais pour un digne homme, pour un homme qui ne consentirait jamais à rien faire contre la loi… à moins d'y être forcé.

— Forcé, monsieur! reprit le serrurier, qui voyait bien d'après le ton dont c'était dit, que le gouverneur lui ménageait une excuse bien suffisante pour céder à la multitude qui l'assiégeait et l'étreignait de toutes parts, et au milieu de laquelle on voyait debout ce vieillard, seul contre tous. Forcé, monsieur! je ne ferai rien de force ni de gré.

— Où donc est l'homme qui me parlait tout à l'heure? dit le gardien avec inquiétude.

— Présent! répondit Hugh.

— Ne savez-vous pas ce que c'est qu'une accusation de meurtre, et qu'en retenant cet honnête artisan avec vous, vous mettez sa vie en péril?

— Nous savons bien ça, répondit-il; pourquoi donc croyez-vous que nous l'avons amené ici, si ce n'est pas pour ça? Donnez-nous nos amis, maître Akerman, et nous vous donnons le vôtre. N'est-ce pas que vous ratifiez, ce troc, mes gars?»

La populace lui répondit par un bruyant hourra.

«Vous voyez ce que c'est, cria Varden. Ne les laissez pas entrer, au nom du roi Georges, et rappelez-vous ce que je viens de vous dire. Bonne nuit.»

Les négociations finirent là. Une grêle de pierres et d'autres projectiles força le gouverneur à se retirer, et la multitude, s'avançant par essaims le long des murailles, bloqua Gabriel Varden contre la porte.

C'est en vain qu'on mit à ses pieds le paquet d'instruments de son état; c'est en vain qu'on employa tour à tour, pour le forcer d'en faire usage, les promesses, les coups, des offres de récompense, des menaces de mort sur place: «Non, cria l'intrépide serrurier, non, je ne veux pas.»

Il n'avait jamais tant aimé la vie, mais rien ne put l'ébranler. Les faces sauvages qui le dévisageaient de tous côtés, les cris de ceux qui étaient altérés de son sang, comme des bêtes féroces, la vue des hommes qui fendaient la foule et marchaient sur le corps de leurs camarades pour arriver jusqu'à lui, le visant, par-dessus la tête des autres, avec leurs haches et leurs piques, tout échouait devant son courage obstiné. Il les regardait l'un après l'autre, homme par homme, face à face, et toujours avec sa voix fatiguée, son visage pâlissant, il leur criait haut et ferme; «Non, je ne veux pas!»

Dennis lui asséna sur la figure un coup de poing qui le jeta par terre. Il se remit sur ses pieds avec la prestesse d'un jeune homme, et, le front tout ensanglanté, il lui sauta à la gorge.

«Ah! c'est toi, chien de lâche? lui dit-il; rends-moi ma fille, rends-moi ma fille.»

Ils luttèrent ensemble. Il y en avait qui criaient: «Tuez-le! et d'autres qui heureusement ne se trouvaient pas assez près, qui voulaient l'écraser sous leurs pieds. Quant au bourreau, il avait beau serrer de toutes ses forces les poignets de son adversaire, il ne pouvait pas venir à bout de lui faire lâcher prise.

«Si c'est comme ça que vous me remerciez, monstre d'ingratitude! dit-il enfin avec force jurons et hors d'haleine, car il avait toutes les peines du monde à articuler une parole.

— Rends-moi ma fille, criait le serrurier, devenu aussi furieux que ceux qui l'entouraient; rends-moi ma fille.

Renversé encore une fois, encore une fois redressé, puis par terre, il luttait contre une vingtaine d'hommes qui se le passaient de main en main, quand un grand coquin, qui sortait de l'abattoir avec ses habits et ses grandes bottes encore chauds et fumants de sang et de graisse, leva une hallebarde et, poussant un horrible jurement, visa la tête découverte du brave vieillard. Au même instant, pendant qu'il avait le bras levé pour frapper, il tomba lui-même comme d'un coup de foudre, et un manchot lui passa sur le corps pour venir en aide au serrurier. Il avait un autre homme avec lui, et à eux deux ils saisirent vivement et rudement l'artisan.

«Vous n'avez qu'à nous le laisser, crièrent-ils à Hugh en jouant des pieds et des mains pour se frayer un passage en arrière à travers la foule. Vous n'avez qu'à nous le laisser. N'allez-vous pas gaspiller votre force contre cet homme-là quand il n'en faut que deux comme nous pour lui faire son affaire en deux minutes? Vous perdez votre temps. Songez, aux prisonniers, songez à Barnabé.»

Ceci fut répété partout dans la foule. Les marteaux commencèrent à battre contre les murs; chacun fit des efforts pour arriver au pied de la prison et prendre place au premier rang. S'ouvrant de force un passage à travers les mutins avec une ardeur aussi désespérée que s'ils étaient au milieu d'ennemis acharnés et non de leurs propres camarades, les deux hommes opérèrent leur retraite avec le serrurier au milieu d'eux, et l'entraînèrent jusqu'au coeur même du rassemblement.

Pendant ce temps-là, les coups commençaient à pleuvoir comme la grêle sur la grande porte et sur le bâtiment, qui ne s'en émouvait guère: car ceux qui ne pouvaient approcher de la porte étaient toujours bien aises de décharger leur rage sur n'importe quoi… même sur les gros blocs de pierre qui brisaient leurs armes en morceaux dans leurs mains, leur donnant jusque dans les bras des fourmillements douloureux, comme s'ils ne se contentaient pas d'une résistance passive et qu'ils leur rendissent coup pour coup. Le fracas du fer contre le fer se mêlait au tumulte étourdissant qu'il dominait par son bruit éclatant, à mesure que les grands marteaux de forge s'abaissaient sur les clous et les plaques de la porte. C'était une pluie d'étincelles. Les gens travaillaient par bandes et se relayaient à de courts intervalles, pour mettre toute la fraîcheur de leur force au service de cette oeuvre de destruction. Mais c'est égal: on voyait toujours debout le grand portail, aussi fier, aussi sombre, aussi fort qu'avant, et, sauf les marques des coups à sa surface, toujours le même.

Pendant qu'il y en avait qui dépensaient toute leur énergie à cette tâche pénible, il y en avait d'autres qui dressaient des échelles contre la prison, et qui essayaient de grimper de là jusqu'au haut des murs, où elles ne pouvaient atteindre parce qu'elles étaient trop courtes. Il y en avait d'autres qui soutenaient un engagement avec une escouade de la police, forte d'une centaine d'hommes, et la faisaient reculer à grands coups, ou l'écrasaient sous leur nombre; d'autres encore faisaient le siège de la maison sur laquelle s'était montré le gouverneur, et, enfonçant les portes, revenaient avec tous les meubles, les empilaient contre la porte de la prison pour en faire un feu de joie qui pût la consumer. Aussitôt qu'on eut vent de cette idée, tous ceux qui se donnaient jusque-là une peine inutile jetèrent là leurs outils et se mirent à augmenter le tas, qui bientôt atteignit la largeur de la moitié de la rue, et une telle hauteur que ceux qui allaient porter en haut des combustibles étaient obligés de prendre des échelles. Quand tout le mobilier et les effets du gouverneur eurent été jetés sur ce riche bûcher, jusqu'au dernier, on se mit à les enduire de poix, de goudron, de résine, apportés de toutes parts, et on arrosa le tout de térébenthine. Ils en firent autant à tout le bois qui garnissait les portes de la prison, sans oublier la moindre traverse ni le moindre madrier. Après avoir accompli ce baptême infernal, ils mirent le feu au bûcher avec des allumettes flamboyantes et du goudron enflammé; puis alors ils se tinrent auprès, pour en surveiller le résultat.

Comme les meubles étaient très secs et rendus plus inflammables encore par l'huile et la bougie qui s'y trouvaient mêlées, sans parler des autres moyens employés, ils n'eurent pas de peine à prendre feu. Les flammes s'élancèrent avec un rugissement terrible, noircissant le mur de la prison, et se dressant jusqu'au haut de sa façade en serpents de feu. Dans le commencement, les insurgés ramassés autour de l'incendie ne témoignaient l'ivresse de leur triomphe que par leurs regards satisfaits; mais quand il devint plus brûlant et plus menaçant… quand il se mit à craquer, à bondir, à mugir, comme une grande fournaise… quand il se réfléchit sur les maisons vis-à-vis, et qu'il illumina non seulement les visages pâles et étonnés aux fenêtres, mais jusqu'aux plus intimes recoins de chaque habitation… quand ils le virent caresser la grande porte de sa lueur rougeâtre, et badiner avec elle, tantôt s'attachant à sa surface durcie, tantôt la quittant tout à coup avec une inconstance sauvage pour prendre son essor vers les cieux, puis revenant l'envelopper dans ses serres brûlantes et préparer sa ruine… quand il répandit une si vive clarté que le cadran de l'église du Saint-Sépulcre, dont l'aiguille marque si souvent l'heure de la mort pour les condamnés, était aussi lisible qu'en plein jour, et que le coq qui tourne au haut de son clocher brillait à ce soleil inaccoutumé comme un riche joyau monté de pierreries chatoyantes… quand la pierre noircie et la brique sombre devinrent toutes rouges par la force de la réflexion, et que les croisées reluisirent comme de l'or bruni, miroitant aussi loin que pouvait s'étendre la vue, avec leurs vitres purpurines… quand les murs et les tours, les toits et les blocs de cheminées, au milieu des flammes vacillantes, semblèrent trembler et chanceler comme un homme ivre… quand des milliers d'objets qu'on n'avait jamais vus jusqu'alors vinrent s'étaler à la vue, et que les choses les plus familières prirent un aspect tout nouveau… alors la populace commença à faire chorus avec le tourbillon enflammé, et à pousser des cris, des clameurs, des vociférations comme heureusement il est rare d'en entendre, s'agitant en même temps pour entretenir le feu et le tenir en haleine, afin de ne pas le laisser décroître.

Quoique la chaleur fût si intense que le badigeon des maisons en face de la prison grillait et se craquelait, formant ça et là des boursouflures, comme des pustules à la peau du patient tenu sur le gril par le bourreau, et finissait par crever et tomber en miettes: quoique les carreaux tombassent en éclats des croisées, et que le plomb et le fer sur les toits dépouillassent la main imprudente qui venait à s'y frotter par hasard; que les moineaux sortissent de leurs trous pour prendre leur vol sur les gouttières, et qu'étourdis par la fumée, ils tombassent tremblants jusque sur le bûcher embrasé; le feu n'en était pas moins activé sans relâche par des mains infatigables, et l'on voyait tout autour des ombres aller et venir sans cesse. Jamais ils ne se ralentissaient dans leur zèle, jamais ils ne se retiraient à l'écart; au contraire, ils serraient la flamme de si près que les spectateurs du premier rang avaient fort à faire pour que les chauffeurs, dans leur ardeur, ne les jetassent pas dedans, par la même occasion. Si un homme s'évanouissait ou se laissait choir, il y en avait une douzaine qui se disputaient sa place, et cela, quoiqu'ils sussent bien que c'était un poste de torture, de soif, de fatigue insupportables. Ceux qui tombaient évanouis, et qui avaient le bonheur de ne pas être écrasés sous les pieds ou brûlés par la flamme, étaient emportés dans une cour d'auberge tout près de là, pour y recevoir une douche à la pompe. On se passait de mains en mains de pleins baquets d'eau dans la foule; mais la soif était si ardente et si générale, l'empressement si grand à qui boirait le premier, que, le plus souvent, tout le contenu en était renversé par terre, sans que pas un eût pu seulement humecter ses lèvres.

Cependant, au milieu des cris et du vacarme, ceux qui étaient le plus près du bûcher continuaient de rejeter dans le tas les fragments embrasés qui venaient à rouler en bas, et poussaient les charbons ardents contre la porte, qui, malgré ce linceul de flammes, n'en restait pas moins fermée et barricadée, sans leur ouvrir de passage. On passait, par-dessus la tête des gens, de gros tisons à ceux qui se tenaient au pied des échelles, tout prêts à grimper jusqu'au dernier échelon, pour les tenir d'une main contre le mur de la prison, déployant tout ce qu'ils avaient d'habileté et de force pour lancer ces brandons sur le toit, ou les jeter en bas dans les cours intérieures. Souvent ils en venaient à bout, et c'était alors un redoublement d'horreur dans cette scène effroyable: car les prisonniers enfermés là-dedans, voyant, à travers leurs barreaux, le feu prendre dans plusieurs endroits et s'approcher menaçant, pendant qu'ils étaient là sous clef pour la nuit, commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient en danger de brûler vifs. Cette crainte horrible, se répandant de cellule en cellule, leur arrachait des cris et des lamentations épouvantables; ils appelaient au secours avec des cris si affreux, que la prison tout entière retentissait de leurs plaintes; on entendait leurs clameurs dominer les hurlements de la populace et le mugissement des flammes: c'était un tumulte d'agonie et de désespoir à faire trembler les plus hardis.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces cris commencèrent par le côté de la prison qui faisait face à Newgate-Street, où tout le monde savait qu'étaient renfermés les hommes condamnés à être exécutés le mardi suivant. Et non seulement ces quatre criminels, qui avaient si peu de temps à vivre, furent les premiers à prendre l'alarme, en se voyant menacés de brûler vifs, mais ce furent aussi, du commencement jusqu'à la fin, les plus importuns de tous: car on les entendait distinctement, malgré la solide épaisseur des murailles, crier que le vent donnait de leur côté et que les flammes allaient bientôt les atteindra; ils appelaient les agents de la prison, pour qu'ils vinssent éteindre le feu en puisant de l'eau à la citerne qui était dans leur cour, et pleine d'eau. À en juger du milieu de la foule, au dehors, ces quatre condamnés ne cessaient pas un instant d'appeler au secours, et cela avec autant de frayeur et d'attachement frénétique à l'existence, que si chacun d'eux avait devant lui le long espoir d'une vie heureuse et honorée, au lieu de quarante-huit heures d'un emprisonnement misérable, suivi d'une mort violente et infâme.

Mais rien ne saurait décrire l'angoisse et la souffrance des deux fils d'un de ces malheureux, chaque fois qu'ils entendaient ou croyaient entendre la voix de leur père. Après s'être tordu les mains, en courant à droite, à gauche, comme des fous furieux, l'un d'eux montait sur les épaules de l'autre pour essayer de grimper jusqu'au mur élevé, surmonté dans le haut par des piques et des pointes de fer. Et quand il retombait dans la foule, tout meurtri qu'il était, cela ne l'empêchait pas de remonter, de retomber; et enfin, lorsqu'il reconnut l'inutilité de ses tentatives, il se mit à battre les pierres pour les déchirer avec ses mains, comme s'il pouvait par là faire brèche dans l'épaisse muraille et s'y ouvrir de force un passage. À la fin, ils se frayèrent, à travers la multitude, un chemin jusqu'à la porte, quoique bien des hommes, douze fois plus forts qu'eux, eussent en vain essayé de le faire; et on les vit dans le feu, oui, dans le feu, faire des efforts désespérés pour la jeter par terre avec des leviers.

Et ils n'étaient pas les seuls à être émus par le vacarme qui se faisait entendre de la prison. Les femmes qui étaient là à regarder, criaient à tue-tête, frappaient leurs mains l'une contre l'autre et se bouchaient les oreilles; d'autres tombaient évanouies. Les hommes qui n'avaient pu approcher de la muraille pour prendre part au siège, plutôt que d'être là à ne rien faire, arrachaient les pavés de la rue avec une furie et une ardeur aussi grandes que si c'eût été la prison même et qu'ils avançassent ainsi leur projet. Il n'y avait pas dans la foule une seule créature qui ne fût dans une agitation perpétuelle. Toute cette masse énorme était folle.

Un grand cri! Encore! encore! sans que la plupart pussent savoir pourquoi, ni ce que cela voulait dire. C'est que les gens qui étaient autour de la porte l'avaient vue céder tout doucement et se détacher du gond d'en haut. Elle n'était plus suspendue de ce côté que sur celui d'en bas; mais cela ne l'empêchait pas de rester encore toute droite, soutenue derrière par la barre, et affermie par son propre poids, qui l'avait fait enfoncer au pied, dans le tas de cendres. On voyait maintenant par en haut une ouverture béante, à travers laquelle se montrait un passage obscur, caverneux, sombre… «Entassez le feu!»

Le feu brûlait avec rage. La porte en était toute rouge et l'ouverture s'élargissait. Ils essayaient en vain de s'abriter le visage avec leurs mains, et, debout, tout prêts à prendre leur élan, ils surveillaient le progrès du leur oeuvre. On voyait passer le long du toit de sombres figures, les unes rampant sur leurs mains et leurs genoux, les autres emportées à bras. Il était clair que la prison ne pouvait pas tenir plus longtemps. Le gouverneur, avec ses agents, leurs femmes et leurs enfants, s'échappaient… «Entassez le feu!»

La porte s'enfonce encore; elle descend plus avant dans les cendres… elle chancelle… elle cède… la voilà par terre!

Ils poussent un nouveau cri, reculent un pas et laissent un espace libre entre eux et l'entrée de la prison. Hugh saute sur le monceau de braise ardente et fait voler dans les airs un tourbillon d'étincelles, illumine le sombre passage avec les flammèches qui se sont attachées à ses vêtements, et s'élance dans l'intérieur.

Le bourreau le suit. Et alors il s'en précipite tant d'autres derrière eux, que le feu s'écrase sous leurs pas et va joncher la rue; mais ils n'ont plus besoin de lui maintenant: au dedans comme au dehors, toute la prison est en flammes.

CHAPITRE XXIII.

Pendant tout le cours de la terrible scène qui venait de finir par ce succès, il y avait dans Newgate un homme en proie à une crainte et à une torture morale qui n'avait point de pareille au monde, même celle des criminels condamnés à mort.

Lorsque les mutins s'étaient assemblés d'abord devant les bâtiments, l'assassin avait été tiré de son sommeil… si le sien mérita ce nom béni… par l'éclat des voix et le tumulte de la foule. Il tressaillit en entendant ce bruit, et s'assit sur son lit pour écouter.

Après un court intervalle de silence, le bruit redoubla. Écoutant toujours d'une oreille attentive, il finit par comprendre que la prison était assiégée par une multitude furieuse. Aussitôt sa conscience coupable lui représenta ces gens comme animés contre lui, et lui donna la crainte qu'ils ne vinssent l'arracher seul de sa cellule pour le mettre en pièces.

Une fois sous l'empire de cette terrible idée, tout semblait fait exprès pour la confirmer et la fortifier. Son double crime, les circonstances dans lesquelles il avait été commis, la longueur du temps qui s'était écoulé depuis la découverte survenue en dépit de tout, faisaient de lui, pour ainsi dire, l'objet visible de la colère du Tout-Puissant. Au milieu des crimes, des vices, de la peste morale de ce grand lazaret de la capitale, il était là tout seul, marqué et désigné comme victime expiatoire de ses forfaits, un Lucifer au milieu des démons. Les autres prisonniers n'étaient qu'une vile tourbe, occupés à se cacher et à se dissimuler, une populace comme celle qui frémissait dans la rue. Lui, il était l'homme, l'homme unique, en butte à toutes ces fureurs réunies; un homme à part, solitaire, isolé, dont les captifs eux-mêmes s'éloignaient et se reculaient avec effroi.

Soit que la nouvelle de sa capture ébruitée au dehors les eût amenés tout exprès pour le tirer de là et le tuer dans la rue, soit que ce fussent les émeutiers qui, fidèles à quelque plan arrêté d'avance, étaient venus pour saccager la prison; dans l'un comme dans l'autre cas, il n'avait aucune espérance qu'on épargnât sa vie. Chaque cri qu'ils poussaient, chaque clameur qu'ils faisaient entendre, était un coup nouveau qui le frappait au coeur; à mesure que l'attaque avançait, il devenait de plus en plus égaré par ses terreurs frénétiques; il essayait de renverser les barreaux qui défendaient la cheminée pour l'empêcher de grimper par là; il appelait à haute voix les guichetiers pour qu'ils vinssent se ranger autour de sa cellule et le sauver de la furie de la canaille.

«Mettez-moi si vous voulez dans un cachot souterrain, n'importe la profondeur, je me moque bien qu'il soit sombre ou dégoûtant, que ce soit un nid de rats ou de vipères, pourvu que je puisse m'y cacher et m'y dérober à toute recherche.»

Mais personne ne venait, personne ne répondait à ses cris. Ses cris mêmes lui faisaient craindre d'attirer sur lui l'attention, et il retombait dans le silence. De temps en temps, en regardant par la grille de sa fenêtre, il voyait une étrange clarté sur la muraille et sur le pavé de la cour; cette clarté, d'abord assez faible, augmenta insensiblement; c'était comme si des gardiens passaient et repassaient avec des torches sur le toit de la prison. Bientôt l'air était tout rouge, et des brandons enflammés venaient en tourbillonnant tomber à terre, éparpiller le feu sur le sol, et brûler tristement dans les coins. L'un d'eux roula sous un banc de bois et le mit en combustion. Un autre attrapa un tuyau et s'en vint tout du long grimper sur le mur, laissant derrière lui une longue traînée de feu. Le moment d'après, une pluie épaisse de flammèches commença à tomber petit à petit devant la porte, du haut de quelque partie voisine de la toiture, apparemment incendiée.

Se rappelant que sa porte ouvrait en dehors, il reconnut que chaque étincelle qui venait tomber sur le tas et y éteindre sa force et sa vie, ne laissant en mourant qu'un sale atome de plus de cendre et de poussière, aidait à l'ensevelir là comme dans une tombe vivante. Et pourtant, quoique la prison retentît de clameurs et du cri: «Au secours!…» quoique le feu bondit dans l'air comme si chaque flamme détachée avait une vie de tigre, et mugit comme si chacune d'elles avait une voix affamée… quoique la chaleur commençât à devenir intense et l'air suffoquant, que le bruit allât croissant, que le danger de sa situation, ne fût-ce que de la part de l'élément impitoyable, devint à chaque instant plus menaçant… c'est égal, il avait peur de faire entendre de nouveau sa voix: la foule alors pourrait se porter par là et se diriger d'après le témoignage de ses oreilles ou les renseignements donnés par les autres prisonniers, du côté où il était détenu. C'est ainsi que, redoutant également les gens de la prison et les gens du dehors, le bruit et le silence, le jour et l'obscurité, entre la crainte d'être relâché et celle d'être abandonné là pour y mourir, il souffrait un supplice et des tortures si violentes, que jamais l'homme, dans le plus horrible caprice d'un pouvoir despotique et barbare, n'a pu infliger à l'homme un plus cruel châtiment que celui qu'il s'infligeait lui-même.

Enfin, la porte était donc renversée. Alors les voilà qui se précipitent dans la prison, s'appelant les uns les autres dans les corridors voûtés; secouant les grilles de fer qui séparaient chaque cour; frappant à la porte des cellules et des gardiens, enfonçant serrures, gâches et verrous, arrachant les dormants, pour faire sortir par là les prisonniers; essayant de les tirer de vive force par des ouvertures et des croisées où un enfant n'aurait pas pu passer; poussant des huées et des hurlements à tout confondre; courant au travers de l'air embrasé et des flammes, comme des salamandres. Par les cheveux, par les jambes, par la tête, ils saisissaient les prisonniers pour les faire sortir. Il y en avait qui se jetaient sur les détenus à mesure qu'ils accouraient aux portes, pour essayer de limer leurs fers; d'autres qui dansaient autour d'eux avec une joie frénétique, qui leur déchiraient leurs vêtements, tout prêts, en vérité, dans leur folie, à leur écarteler les membres. Une douzaine d'assiégeants vint alors à percer dans la cour où l'assassin jetait des regards effrayés du haut de sa fenêtre obscure; cette bande tirait par terre un prisonnier dont ils avaient si bien déchiré les vêtements, qu'ils ne lui tenaient plus au corps, et qui était là sanglant et inanimé entre leurs mains. Plus loin, une vingtaine de prisonniers couraient çà et là, égarés dans la prison comme dans un labyrinthe, tellement effarouchés par le bruit et la lumière, qu'ils ne savaient que faire ni par où aller, criant toujours au secours comme avant, à tue-tête. Quelque malheureux affamé, qui s'était fait arrêter volant un pain ou un morceau de viande, se glissait à la dérobée et les pieds nus… s'échappant lentement, en voyant brûler sa maison, sans en avoir une autre prête à le recevoir, ni des amis prêts à lui tendre les bras, ni quelque ancien asile où chercher un gîte, ni d'autre liberté à recouvrer que la liberté de mourir de faim. Ailleurs, un groupe de voleurs de grandes routes s'en allait en troupe, sous la conduite des amis qu'ils avaient dans la foule, et qui, le long du chemin, leur enveloppaient leurs menottes de mouchoirs ou de cordes de foin pour les cacher, jetaient sur eux des manteaux et des redingotes, leur donnaient à boire, en leur tenant la bouteille contre les lèvres, parce qu'ils n'avaient pas de temps à perdre à briser les fers de leurs mains. Tout cela, Dieu sait avec quel accompagnement de bruit, de précipitation, de confusion! C'était pis qu'un mauvais rêve, et sans relâche, sans intervalle même d'un seul instant de repos.

Il était encore à regarder ce spectacle du haut de sa fenêtre, quand une bande de gens avec des torches, des échelles, des haches, des armes de toute espèce, s'élança dans la cour et, frappant à la porte à coups de marteau, demanda s'il y avait là dedans un prisonnier. En les voyant venir, il avait quitté la croisée pour se blottir dans le coin le plus reculé de sa cellule; mais il eut beau ne point leur répondre, comme ils s'étaient mis dans l'idée qu'il y avait quelqu'un, ils dressèrent leurs échelles et commencèrent à arracher les barreaux de sa fenêtre, et, non contents de cela, à faire tomber jusqu'aux pierres de la muraille.

Aussitôt qu'ils eurent fait une brèche assez large pour y passer la tête, l'un d'eux y jeta une torche et regarda tout autour de la chambre. Lui, il suivit le regard de l'inconnu, jusqu'à ce qu'il s'arrêta sur lui, et qu'il l'entendit lui demander pourquoi il n'avait pas répondu; mais il n'ouvrit pas la bouche.

Dans ce trouble et cette stupéfaction générale, ils n'en furent pas surpris. Sans dire un mot de plus, ils élargirent la brèche de manière à y passer le corps d'un homme, et alors ils sautèrent par là sur le plancher, l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de place dans la cellule. Ils le prirent avec eux, le passèrent par la fenêtre à ceux qui se tenaient sur les échelles, et qui le passèrent à leur tour jusque dans la cour. Alors ils sortirent l'un après l'autre, et, lui ayant bien recommandé de se sauver sans perte de temps, parce que, autrement, il trouverait le passage obstrué, ils se précipitèrent ailleurs pour en sauver d'autres.

Il lui semblait que tout cela n'avait pas duré plus d'une minute. Il chancelait sur ses jambes, sans pouvoir croire encore que ce fût vrai, lorsque la cour se remplit de nouveau d'une multitude empressée qui emmenait avec elle Barnabé. En une minute encore, peut-être moins; à peine une minute; au même instant; sans intervalle de temps… lui et son fils étaient passés de main en main à travers la foule épaisse amassée dans la rue, et jetaient derrière eux un coup d'oeil sur une masse de feu: quelqu'un leur dit que c'était là Newgate.

Dès le moment où ils avaient commencé à entrer dans la prison, les assiégeants s'étaient dispersés dans diverses directions, s'élançant comme une fourmilière par chaque trou et chaque crevasse, comme s'ils avaient une parfaite connaissance des réduits les plus secrets, et qu'ils portassent dans leur tête un plan exact des bâtiments. Il est vrai qu'ils devaient en grande partie cette connaissance immédiate de la place au bourreau qui se tenait dans le couloir, disant à l'un d'aller par ici, à l'autre de tourner par là, et qui leur fut d'un grand secours pour la merveilleuse rapidité avec laquelle fut opérée la délivrance des prisonniers.

Mais ce fonctionnaire légal tenait en réserve un petit bout de renseignement important qu'il gardait précieusement pour lui-même. Quand il eut distribué ses instructions relatives aux diverses parties de l'établissement, que la populace se fut dispersée d'un bout à l'autre, et qu'il la vit sérieusement à la besogne, il prit dans un placard du mur voisin un trousseau de clefs, et s'en alla, par un corridor particulier tout près de la chapelle, qui joignait la maison du gouverneur, et se trouvait alors en proie à l'incendie, rendre visite aux cellules de condamnés. C'était une série de petites chambres lugubres et bien défendues, donnant sur une galerie basse, protégée, du côté où il entra, par un fort guichet en fer, et à l'autre bout par deux portes et une grille épaisse. Il ferma par-dessus lui le guichet à double tour, et, après s'être bien assuré que les autres entrées étaient également solidement fermées, il s'assit sur un banc dans la galerie, et se mit à sucer la tête de sa canne avec un air de complaisance, de calme et de satisfaction extrêmes.

C'eût été déjà bien étrange de voir un homme se donner ce genre de plaisir avec tant de tranquillité, pendant que la prison était en feu et au milieu du tumulte qui déchirait l'air, quand il aurait été hors de l'enceinte des murs. Mais ici, au coeur même du bâtiment, et, de plus, assourdi par les prières et les cris des quatre condamnés dont les mains, étendues à travers le grillage des portes de leurs cellules, se serraient avec frénésie sous ses yeux pour implorer son aide, c'était une particularité bien remarquable. C'est que, voyez-vous, M. Dennis s'était dit apparemment que ce n'était pas tous les jours fête, et qu'il ne fallait pas perdre cette bonne occasion de rire un peu à leurs dépens. En effet, il s'était planté son chapeau sur le coin de l'oreille, en vrai farceur, et suçait la tête de sa canne avec délice, de plus en plus charmé et souriant, comme s'il se disait en lui-même: «Dennis, Dennis, vous êtes un chien de vaurien: le drôle de corps que vous faites! Il n'y en a pas deux comme vous au monde: vous êtes un vrai original.»

Il resta comme cela sur son banc quelques minutes, pendant que les quatre misérables dans leurs cellules, certains d'avoir entendu entrer dans la galerie quelqu'un qu'ils ne pouvaient pas voir, éclataient en prières aussi pathétiques et aussi pitoyables qu'on pouvait s'y attendre de la part de malheureux dans leur position; suppliant l'inconnu, quel qu'il fût, de les mettre en liberté, au nom du ciel! et protestant, avec une ferveur qui pouvait être vraie dans la circonstance, qu'ils s'amenderaient, et qu'ils ne feraient plus jamais, jamais, jamais, le mal devant Dieu et devant les hommes, qu'ils mèneraient, au contraire, une vie honnête et pénitente, pour réparer par leur chagrin et leur repentir les crimes qu'ils avaient commis. L'énergie terrible de leur langage aurait ému le premier venu. Bon ou mauvais, juste ou injuste (s'il eût été possible qu'on homme bon et juste fût égaré là cette nuit), personne, non personne n'aurait pu s'empêcher de les délivrer, et, laissant à d'autres le soin de leur trouver une autre punition, personne ne se serait refusé à les sauver de cette peine terrible et répugnante qui n'a jamais ramené au bien une âme portée au mal, et qui en a endurci des milliers naturellement peut-être portées au bien.

M. Dennis, qui avait été, lui, élevé et nourri dans les principes de notre bonne vieille école, et qui avait administré nos bonnes vieilles lois d'après notre bon vieux système, toujours au moins une fois ou deux par mois, et cela depuis longtemps, supportait tous ces appels à sa pitié en véritable philosophe. À la fin pourtant, comme ces cris répétés le troublaient dans sa jouissance, il frappa avec sa canne à l'une des portes en criant:

«Dites-moi, voulez-vous me faire le plaisir de vous taire?»

Là-dessus, ils se mirent tous à vociférer qu'ils allaient être pendus le surlendemain, et renouvelèrent leurs supplications pour obtenir son aide.

«Mon aide! pourquoi faire? dit M. Dennis, s'amusant à cogner sur les doigts de la main qui se trouvait à la grille de la cellule la plus voisine.

— Pour nous sauver, crièrent-ils.

— Oh! certainement, dit M. Dennis en clignant de l'oeil au mur en face, faute d'avoir un autre compagnon à qui faire partager sa belle humeur de cette plaisanterie goguenarde. Et vous disiez donc, camarades, qu'on doit vous exécuter?

— Si nous ne sommes pas relâchés ce soir, cria l'un d'eux, nous sommes des hommes morts.

— Tenez, je vais vous dire ce que c'est, reprit le bourreau gravement. J'ai peur, mon ami, que vous ne soyez pas dans cet état d'esprit qui convient à votre condition, d'après ce que je vois. On ne vous relâchera pas, ne comptez pas là-dessus… Voulez-vous finir ce tapage indécent? Je m'étonne que vous ne soyez pas honteux: moi, je le suis pour vous.»

Il accompagna ce reproche d'un bon coup de canne sur les dix doigts de chaque cellule, l'une après l'autre, après quoi il alla reprendre son siège d'un air enchanté.

«Comment! vous avez des lois? dit-il en se croisant les jambes et en relevant ses sourcils; vous avez des lois faites pour vous tout exprès; une jolie prison faite pour vous tout exprès; un prêtre pour votre service tout exprès; un officier constitutionnel nommé pour vous tout exprès; une charrette entretenue pour vous tout exprès… et vous n'êtes pas encore contents!… Voulez-vous bien cesser votre tapage, vous, monsieur, tout là-bas?»

Un gémissement fut toute la réponse.

«Autant que je puis croire, dit M. Dennis d'un ton demi-badin, demi-fâché, il n'y a pas un seul nomme parmi vous. Je commence à croire que j'ai pris un côté pour l'autre, et que je suis ici chez les dames. Et pourtant, pour ce qui est de ça, j'ai vu bien des dames faire bonne mine à mauvais jeu d'une manière tout à fait honorable pour le sexe… Dites donc, numéro deux, ne grincez donc pas des dents comme ça. Jamais, continua le bourreau en frappant la porte avec sa canne, jamais je n'ai vu ici de si mauvaises manières jusqu'à ce jour. Tenez! vous me faites rougir; vous déshonorez Bailey.»

Après avoir attendu un moment quelque justification en réponse,
M. Dennis reprit d'un ton câlin:

«Faites bien attention tous les quatre. Je suis venu ici pour prendre soin de vous et pour veiller à ce que vous ne soyez pas brûlés, au lieu de l'autre chose. Vous n'avez pas besoin de faire tant de bruit, parce que vous ne serez pas trouvés par ceux qui ont forcé la prison; vous ne ferez que vous égosiller inutilement. La belle avance, si vous perdez la voix quand il vous faudra en venir au fameux speech, vous savez! ce serait grand dommage. C'est ce que je ne cesse de leur dire toujours pour le speech de la fin: «Donnez-moi un bon tour de gueule, c'est ma maxime: donnez-moi un bon tour de gueule.» C'est moi qui en ai entendu, continua le bourreau, ôtant son chapeau pour prendre son mouchoir dans la coiffe et s'en essuyer la face, et se recoiffant après d'un air un peu plus crâne encore, c'est moi qui en ai entendu, de l'éloquence sur le plancher!… vous savez bien le plancher dont je veux vous parler!… C'est moi qui en ai entendu de fameux tours de gueule en manière de speechs, qui étaient aussi clairs qu'une cloche, et aussi réjouissants qu'une vraie comédie! À la bonne heure! parlez- moi de ça. Quand la chose est de nature à vous amener à l'endroit où est marquée ma place, voilà ce que j'appelle une disposition d'esprit décente. Prenons donc, s'il vous plaît, une disposition d'esprit décente, je puis même dire honorable, agréable, sociable. Quoi que vous fassiez (et c'est à vous en particulier que je m'adresse, dites donc là-bas, numéro quatre), ne pleurnichez jamais. J'aimerais cent fois mieux, quoique je ne parle pas là dans mon intérêt, voir un homme déchirer exprès ses habits devant moi pour me gâter mes profits, que de le voir pleurnicher. C'est toujours, au bout du compte, une disposition d'esprit bien plus décente.»

Pendant que le bourreau leur tenait ce langage du ton paterne d'un pasteur en conversation familière avec son troupeau, le bruit s'était un peu apaisé, parce que les émeutiers étaient occupés à transporter les prisonniers à Sessions-House, située en dehors des murs d'enceinte de la prison, quoiqu'elle en fût une dépendance, et à les faire passer de là dans la rue. Mais au moment où il en était là de ses admonitions bénévoles, le bruit des voix dans la cour prouva clairement que la populace était revenue de ce côté sur ses pas, et aussitôt après une violente secousse à la grille d'en bas annonça qu'ils voulaient finir par une attaque contre les Cellules: c'était le nom qu'on donnait à cette partie de la prison.

C'est en vain que le bourreau courait de porte en porte, couvrant les guichets l'un après l'autre avec son chapeau, et se consumant en efforts inutiles pour étouffer les cris des quatre prisonniers. C'est en vain qu'il repoussait leurs mains étendues, les frappait de sa canne ou les menaçait d'ajouter par surcroît pour les punir quelque douleur de plus à leur exécution, quand il en serait chargé, et de les faire languir pour la peine, cela ne les empêchait pas de faire retentir la maison de leurs cris. Au contraire, stimulés par l'assurance où ils étaient qu'il n'y avait plus qu'eux maintenant sous les verrous, ils pressaient les assiégeants avec tant d'insistance que ceux-ci, avec une célérité incroyable, forcèrent la forte grille d'en bas, formée de barreaux en fer de deux pouces carrés, renversèrent les deux autres portes, comme si c'eussent été des cloisons de bois blanc, et apparurent au bout de la galerie, séparés seulement des Cellules par un ou deux barreaux.

«Holà! cria Hugh, qui fut le premier à plonger les yeux dans le corridor sombre. C'est Dennis que je vois là! C'est bien fait, mon vieux. Dépêche-toi de nous ouvrir; sans quoi nous allons être suffoqués par la fumée en nous en allant.

— Vous n'avez qu'à vous en aller tout de suite, dit Dennis
Qu'est-ce que vous venez chercher ici?

— Chercher! répéta Hugh. Eh bien! et les quatre hommes?

— Dis donc les quatre diables! cria le bourreau. Est-ce que vous ne savez pas bien qu'ils restent là pour être pendus mardi? Est-ce que vous n'avez plus aucun respect pour la loi et la constitution… rien du tout? Laissez ces quatre hommes tranquilles.

— Allons! nous n'avons pas le temps de rire, cria Hugh. Ne les entendez-vous pas? Retirez ces barres qui sont là fixées entre la porte et le plancher, et laissez-nous entrer.

— Camarade, dit le bourreau à voix basse, en se baissant pour n'être pas entendu des autres, sous prétexte de faire ce que Hugh désirait, mais ne le quittant pas des yeux; ne peux-tu pas bien me laisser ces quatre hommes à ma discrétion, si c'est mon caprice comme ça? Tu fais bien ce que tu veux, toi; tu te fais en toute chose la part que tu veux… eh bien! moi, voilà ma part que je te demande. Je te le répète, laisse-moi ces quatre hommes-là tranquilles, je n'en veux pas davantage.

— Voyons, à bas les barreaux, ou laisse-nous passer, fut la réponse de Hugh.

— Tu sais bien, reprit doucement le bourreau, que tu peux remmener ce monde-là, si ça te convient. Comment! tu veux décidément entrer?

— Oui.

— Tu ne laisseras pas ces quatre hommes-là tranquilles, à ma discrétion? Tu n'as donc de respect pour rien… hein? continua le bourreau en opérant sa retraite par où il était entré, et regardant son compagnon d'un air sombre. Tu veux entrer, camarade, tu le veux?

— Quand je te dis que oui. Que diable! qu'est-ce que tu as donc?… Où veux-tu aller?

— Je vais où je veux, ça ne te regarde pas, répliqua le bourreau, jetant encore du guichet de fer où il était, et qu'il tenait entrebâillé, un regard dans la galerie, avant de le fermer sur lui tout à fait. Ne t'inquiète pas où je vais; mais fais attention où tu cours: tu t'en souviendras. Je ne t'en dis pas davantage.»

Là-dessus, il secoua d'un air menaçant du côté de Hugh son portrait sculpté sur sa canne, et, lui faisant une grimace encore moins aimable que son sourire habituel, il ferma la porte et disparut.

Hugh ne perdit pas de temps. Stimulé à la fois par les cris des condamnés et par l'impatience de la foule, il recommanda au camarade qui était immédiatement derrière lui (il n'y avait de place que pour un homme de front), de reculer un peu pour ne pas attraper de mal, et brandit avec tant de force un marteau de forge, qu'en quatre coups il fit ployer et rompre le barreau, qui leur livra passage.

Si les deux fils du prisonnier dont nous avons parlé déployaient déjà auparavant un zèle qui allait jusqu'à la fureur, on peut juger à présent de leur vigueur et de leur rage; ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des lions. Après avoir prévenu le prisonnier renfermé dans chaque cellule de se reculer de la porte aussi loin qu'il pourrait, pour ne pas se faire blesser par les coups de hache qu'ils allaient donner dans la porte, ils se divisèrent en quatre groupe; pour peser sur elle chacun de leur côté, et l'enfoncer de vive force en faisant sauter gâches et verrous. Mais, quoique la bande où se trouvaient ces deux jeunes gens ne fût pas la plus forte, il s'en faut; quoiqu'elle fût la plus mal armée, et qu'elle n'eût commencé qu'après les autres, c'est leur porte qui céda la première, et leur homme qui fut le premier délivré. Quand ils l'entraînèrent dans la galerie pour briser ses fers, il tomba à leurs pieds, comme un vrai tas de chaînes, et on l'emporta dans cet état sur les épaules de ses libérateurs sans qu'il donnât signe de vie.