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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 26: CHAPITRE XXV.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

Ce fut là le couronnement de cette scène d'horreur; ce fut la mise en liberté de ces quatre misérables, traversant en pareille escorte, d'un air égaré, abasourdi, les rues pleines d'agitation et de vie, qu'ils n'avaient plus espéré revoir jamais, avant le jour où on viendrait les arracher à la solitude et au silence pour leur dernier voyage, le jour où l'air serait chargé du souffle infect de milliers de poitrines haletantes, où les rues et les maisons ne seraient plus bâties et recouvertes de briques, de moellons et de tuiles, mais de faces humaines étagées les unes au- dessus des autres. À voir en ce moment leur figure pâle, leurs yeux creux et hagards, leurs pieds chancelants, leurs mains étendues en avant pour ne pas tomber, leur air égaré, la manière dont ils ouvrirent la bouche béante pour respirer comme s'ils se noyaient, la première fois qu'ils plongèrent dans la foule, on reconnaissait bien que ce ne pouvaient être qu'eux. Il n'y avait pas besoin de dire: «Vous voyez bien cet homme-là, il était condamné à mort;» il portait hautement ces mots-là imprimés et marqués du fer rouge sur son front. Le monde se retirait devant eux pour les laisser passer, comme si c'étaient des déterrés qui venaient de ressusciter avec leurs linceuls; et l'on vit plus d'un spectateur qui venait, par hasard, de toucher ou de frôler leurs vêtements à leur passage, frissonner de tous ses membres, comme si c'étaient en effet de vrais morts.

Sur l'ordre de la populace, les maisons furent toutes illuminées cette nuit-là… avec des lampions, du haut en bas, comme dans un jour de grande réjouissance publique. Bien des années après, les vieilles gens, qui, dans leur jeunesse, habitaient ce quartier, se rappelaient à merveille cette clarté immense en dedans comme en dehors, et l'effroi avec lequel ils regardaient, petits enfants, par la fenêtre passer la Figure. La foule, l'émeute avec toutes les autres terreurs, s'étaient déjà presque évanouies de leur souvenir, que celui-là, celui-là seul et unique, était encore distinct et vivant dans leur mémoire. Même à cet âge innocent de la première enfance, il suffisait d'avoir vu un seul instant un de ces condamnés passer comme un dard, pour que cette image suprême dominât, obscurcît toutes les autres, absorbât l'esprit tout entier, et ne le quittât plus jamais.

Quand ce beau chef-d'oeuvre fut achevé, les cris et les clameurs devinrent de plus en plus faibles; le cliquetis des chaînes qui retentissait de tous côtés au moment où les prisonniers s'étaient échappés ne se fit plus entendre. Tout le tapage de la foule se changea en un murmure vague et sourd comme dans le lointain; et, quand ce débordement de flots humains se fut retiré, il ne resta plus qu'un triste monceau de ruines fumantes, pour marquer la place qui venait d'être le théâtre du tumulte et de l'incendie.

CHAPITRE XXIV.

Quoiqu'il n'eût pas eu de repos la nuit précédente, et qu'il eut veillé presque sans relâche depuis quelques semaines, ne dormant que dans le jour et à bâtons rompus, M. Haredale, depuis l'aube du matin jusqu'au coucher du soleil, cherchait sa nièce partout où il pouvait croire qu'elle eût cherché un refuge. Tout le long du jour, rien, pas une goutte d'eau, ne passait ses lèvres; il avait beau poursuivre ses recherches au loin, de tous côtés, il ne s'était seulement pas assis… pas une fois.

Tous les quartiers qu'il pouvait imaginer, et Chickwell, et Londres, et les maisons des artisans et commerçants à qui il avait affaire, et toutes ses connaissances, il n'avait rien négligé dans ses courses laborieuses. En proie à l'anxiété la plus harassante, aux appréhensions les plus pénibles, il allait de magistrat à magistrat, jusqu'au secrétaire d'État même. C'est de ce ministre seulement qu'il reçut un peu de consolation. «Le gouvernement, lui dit-il, poussé par les factieux jusqu'aux dernières prérogatives de la couronne, était déterminé à en faire usage; on allait probablement publier le lendemain une proclamation qui donnerait à la force armée un pouvoir discrétionnaire et illimité pour la répression de l'émeute. Les sympathies du roi, de l'administration et des deux chambres du parlement, comme aussi certainement des honnêtes gens de toutes les sectes religieuses, étaient acquises aux catholiques persécutés; et on était résolu à leur faire justice à tout risque et à tout prix.» Il l'assura de plus que d'autres personnes, dont on avait incendié les maisons, avaient aussi pendant quelque temps perdu la trace de quelque enfant ou de quelque parent, qu'ils avaient toujours, à sa connaissance, fini par retrouver; qu'on ne perdrait pas de vue sa déclaration, qu'on la recommanderait particulièrement dans les instructions transmises aux chefs de la police et à ses plus infimes agents; qu'on ne négligerait rien de ce qu'on pourrait faire en sa faveur, et qu'on y apporterait toute la bonne volonté et la constance qu'il avait droit d'espérer.

Reconnaissant de ces bonnes paroles, quelque peu rassurantes que fussent ses démarches antérieures, et sans se faire illusion sur l'espérance qu'il en devait concevoir pour le sujet de peine dont son coeur était dévoré, remerciant pourtant le ministre du fond du coeur pour l'intérêt qu'il lui témoignait dans son malheur et qu'il paraissait si bien ressentir, M. Haredale se retira. Il se trouva, à l'entrée de la nuit, seul dans les rues, sans savoir seulement où aller reposer sa tête.

Il entra dans un hôtel près de Charing-Cross, pour demander quelque rafraîchissement et un lit. Il s'aperçut que son air fatigué et abattu attirait l'attention de l'aubergiste et de ses serviteurs. Il eut l'idée que peut-être on supposait qu'il n'avait pas le sou; il tira sa bourse et la mit sur la table. «Ce n'est pas cela, lui dit l'aubergiste d'une voix troublée.» Il craignait seulement que monsieur ne fût une des victimes de l'émeute, auquel cas il n'oserait risquer de le recevoir chez lui. Il était père de famille, et il avait déjà reçu deux avertissements de prendre garde aux hôtes qu'il admettrait dans son hôtel. Il en était bien fâché, et il en demandait bien pardon à monsieur, mais il ne pouvait faire autrement.

Non. M. Haredale le sentait mieux que personne; c'est ce qu'il lui dit en quittant sa maison.

Comprenant qu'il aurait dû s'y attendre, d'après ce qu'il avait vu le matin à Chigwell, où pas un homme n'avait osé toucher à une bêche, en dépit de ses offres libérales, pour venir fouiller les ruines de sa maison, il prit par le Strand, trop fier pour s'exposer encore à un refus, et d'un esprit trop généreux pour vouloir envelopper dans son chagrin ou sa ruine quelque honnête commerçant qui aurait été assez faible pour lui donner asile. Il errait donc dans une des rues parallèles à la Tamise, marchant au hasard, d'un air soucieux, et pensant à des choses bien anciennes dans son souvenir, quand il entendit un domestique crier à un autre en face, par la fenêtre, que la populace était en train de mettre le feu à Newgate.

À Newgate! où était son homme! Sa force défaillante lui revint, et son énergie, sur le moment, fut dix fois plus puissante que jamais. Quoi! se pourrait-il faire… S'ils allaient délivrer l'Assassin… et que lui, Haredale, après tout ce qu'il avait déjà souffert, finit par mourir sans avoir pu se laver du soupçon d'avoir égorgé son frère!

Sans savoir seulement qu'il se dirigeait vers la prison, il ne s'arrêta que quand il fut en face d'elle. La foule y était en effet, serrée et pressée en une masse épaisse, sombre, mouvante; et on voyait les flammes prendre leur essor dans les airs. La tête lui tournait, mille lumières dansaient devant ses yeux, et il se débattait contre deux hommes qui arrêtaient son élan.

«Non, non, disait l'un; possédez-vous, mon bon monsieur. Nous attirons ici l'attention. Allons-nous-en. Qu'est-ce que vous voulez faire dans tout ce monde-là?

— C'est égal, le gentleman est pour qu'on fasse quelque chose, dit l'autre, l'entraînant tout en parlant. Je lui sais toujours gré de ça; je lui en sais bon gré.»

Pendant ce temps-là ils avaient gagné une cour près de là, tout à fait à côté de la prison. Lui, il les regardait tour à tour, et, en essayant de se remettre, il sentit qu'il n'était pas bien ferme sur ses jambes. Le premier qui lui avait parlé était le vieux gentleman qu'il avait vu chez le lord-maire; l'autre était John Grueby, qui l'avait si bravement soutenu à Westminster.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda-t-il d'une voix défaillante. Où donc nous sommes-nous rencontrés?

— Derrière la foule, répondit le distillateur; mais venez avec nous. Je vous en prie, venez avec nous. Il me semble que vous connaissez mon ami que voilà?

— Certainement, dit M. Haredale, le regardant avec une sorte de stupeur.

— Eh bien! il vous dira, reprit le vieux gentleman, que je suis un homme à qui vous pouvez vous fier. Il me connaît, c'est mon domestique. Il était ci-devant (comme vous savez, je crois) au service de lord Georges Gordon; mais il l'a quitté, et, par pur intérêt pour moi et quelques autres victimes désignées de l'émeute, il est venu me donner les renseignements qu'il a pu recueillir sur les desseins de ces misérables.

— C'est vrai, monsieur, dit John, mettant la main à son chapeau; mais vous savez, à une condition: c'est que vous ne porterez pas témoignage contre milord… Un homme égaré, monsieur; mais au fond un bon homme. Ce n'est pas milord qui a jamais conduit ces complots.

— C'est une condition que j'observerai, vous pouvez en être sûr, répliqua le vieux distillateur. Je vous le garantis sur mon honneur. Mais venez avec nous, monsieur, je vous en prie, venez avec nous.»

John Grueby, sans joindre ses instances à celles de son maître, adopta un autre moyen de persuasion plus direct, en passant son bras dans celui de M. Haredale, pendant que son maître en faisait autant de son côté, et en l'emmenant au plus tôt.

M. Haredale, à l'étrange égarement de sa tête, et à la difficulté qu'il éprouvait à fixer ses idées, tellement qu'il ne pouvait se rappeler ses nouveaux compagnons deux minutes de suite sans les regarder tour à tour, sentit qu'il avait le cerveau troublé par l'agitation et la souffrance qui l'avaient assailli depuis quelque temps, et auxquelles il était encore en proie: il se laissa donc emmener où ils voulaient. Tout le long du chemin, il avait le sentiment qu'il ne savait plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait, et qu'il avait peur de devenir fou.

Le distillateur demeurait, comme il le lui avait déjà dit lors de leur première rencontre, à Holborn-Hill, où il avait de vastes magasins, et où il faisait son commerce sur une grande échelle. Ils pénétrèrent chez lui par une porte de derrière, pour ne pas attirer l'attention de la foule, et montèrent dans une chambre sur le devant. Cependant les fenêtres en étaient, comme toutes celles de la maison, fermées au volet, pour qu'à l'extérieur tout parût dans l'obscurité.

Ils le placèrent là sur un sofa, tout à fait sans connaissance. Mais, John ayant couru tout de suite chercher un chirurgien qui lui fit une copieuse saignée, il reprit graduellement ses sens. Comme il était, pour le moment, trop faible pour marcher, ils n'eurent pas de peine à lui persuader de passer là la nuit, et le mirent au lit sans perdre une minute. Cela fait, ils lui firent prendre un cordial et un biscuit avec une bonne potion fortifiante, dont l'influence le plongea bientôt dans une léthargie où il oublia un instant toutes ses peines.

Le négociant en vins, qui était un vieillard plein de coeur, et tout à fait un digne homme, n'avait pas la moindre envie de se coucher lui-même, car il avait reçu des émeutiers plusieurs avertissements menaçants, et, s'il était sorti ce soir-là, c'était précisément pour tâcher de savoir, dans les conversations de la populace, si ce n'était pas sa maison qu'on devait venir attaquer après. Il passa toute la nuit dans la même chambre, sur un fauteuil, faisant par-ci par-là un petit somme, et recevant de temps en temps les rapports de John Grueby et de trois ou quatre autres employés de confiance, qui s'en allaient aux écoutes dans la foule; il leur avait fait préparer, pour les soutenir, une bonne provision de comestibles dans la chambre voisine, et même, malgré son anxiété, il allait de temps en temps lui-même y chercher du réconfort.

Ces rapports étaient tout d'abord d'une nature assez alarmante; mais, à mesure que la nuit avançait, ils n'en furent que plus inquiétants, et contenaient de telles menaces de violence et de destruction, qu'en comparaison de ce nouveau plan, tous les troubles antérieurs ne paraissaient rien.

La première nouvelle qu'on lui apporta fut celle de la prise de Newgate et de la fuite de tous les prisonniers, dont la marche, à mesure qu'ils montaient par Holborn et les rues adjacentes, s'annonçait à tous les citoyens renfermés dans leurs maisons par le fracas de leurs chaînes, concert épouvantable, qui s'entendait dans toutes les directions, comme autant de forges en exercice. D'ailleurs les flammes jetaient un tel éclat par les voûtes vitrées du distillateur, que les chambres et les escaliers au- dessous étaient presque aussi bien éclairés qu'en plein jour, pendant que les clameurs éloignées de la multitude faisaient trembler jusqu'aux murailles et aux plafonds.

À la fin on les entendit approcher de la maison, et il y eut là quelques minutes d'une anxiété épouvantable. Ils arrivèrent tout près, et s'arrêtèrent devant; mais, après avoir poussé trois cris effroyables, ils continuèrent leur chemin, et, quoiqu'ils y revinssent cette nuit à plusieurs reprises, donnant chaque fois une nouvelle alarme, ils ne firent rien: ils avaient les mains pleines. Peu de temps après qu'ils avaient disparu pour la première fois, un des éclaireurs du brave négociant accourut avec la nouvelle qu'ils s'étaient arrêtés devant la maison de lord Mansfield, dans Bloomsbury-Square.

Bientôt après, il en arriva un autre, puis un autre; puis le premier revint à son tour, et ainsi de suite, petit à petit: voici ce qu'ils racontèrent. L'attroupement qui s'était arrêté devant la maison de lord Mansfield avait sommé les gens qui étaient dedans de leur ouvrir, et ne recevant point de réponse (lord et lady Mansfield s'échappaient en ce moment par une porte dérobée), ils étaient entrés de force, selon leur habitude. Là, ils se mirent à démolir la maison avec la plus grande furie, et, y mettant le feu en plusieurs endroits, ils avaient enveloppé dans une ruine commune tout le mobilier, qui était d'une grande valeur, l'argenterie, les bijoux, une magnifique galerie de tableaux, la plus rare collection de manuscrits qu'il y eût jamais eu au monde entre les mains d'un particulier, et, ce qui était pis encore, parce que c'était irréparable, l'immense bibliothèque de droit, contenant presque à chaque page des notes de la main même du juge, et d'une valeur inestimable, parce que c'était le résultat des études et de l'expérience de sa vie tout entière. Pendant qu'ils étaient à sauter en hurlant autour du feu, une troupe de soldats, un magistrat en tête, était survenue, trop tard, il est vrai, pour empêcher le mal déjà fait; mais pourtant ils s'étaient mis à disperser la foule. On avait lu le riot act[1], et, comme l'attroupement ne se dissipait pas, les soldats avaient reçu l'ordre de faire feu, et, mettant leurs fusils en joue, avaient fait tomber roide morts, à la première décharge, six hommes et une femme; il y avait eu beaucoup de blessés. Ils avaient rechargé sur-le-champ, fait une seconde décharge, mais probablement en l'air, car on n'avait vu tomber personne. Là-dessus, effrayée sans doute aussi par les cris et le tumulte, la foule s'était mise à se disperser; les soldats avaient avancé, laissant par terre les morts et les blessés. Mais ils n'avaient pas eu plus tôt le dos tourné, que les factieux étaient revenus emporter les cadavres et les blessés pour faire une procession funèbre, les corps en tête. Ils avaient marché dans cet ordre avec des éclats de gaieté horrible et sauvage, fixant des armes dans la main même des morts pour leur donner l'air d'être vivants, et précédés par un drôle qui agitait de toutes ses forces la cloche du dîner de lord Mansfield.

Les éclaireurs rapportèrent encore que cette bande de mutins s'était renforcée d'un certain nombre d'autres gens qu'ils avaient rencontrés, revenant de faire semblable besogne; et que, laissant seulement un détachement pour escorter les blessés et les morts, ils s'étaient mis en marche pour la maison de campagne de lord Mansfield à Caen-Wood, entre Hampstead et Highgate, dans l'intention de lui faire subir le même sort qu'à la maison de ville, et se promettant d'y allumer un feu qui, de cette hauteur, illuminerait Londres tout entier. Mais ils avaient été désappointés dans cette espérance par la rencontre d'un parti de cavalerie qui les attendait là, et qui les avait fait revenir, plus vite qu'ils n'étaient allés, tout droit à Londres.

Chaque bande séparée qui s'était reformée dans les rues, était allée, de son côté, se mettre à l'oeuvre, selon son caprice, et le feu avait été mis, en un moment, à une douzaine de maisons, parmi lesquelles celle de sir John Fielding et de deux autres juges de paix. On en avait incendié dans Holborn (alors un des carrefours les plus populeux de Londres) quatre autres qui brûlaient toutes à la fois, et ne laissèrent bientôt plus qu'un amas de cendres, car le peuple avait coupé les tuyaux d'irrigation, et n'avait pas voulu laisser les pompiers faire jouer leurs pompes. Dans une maison près de Moorfields, ils trouvèrent quelques serins en cage; ils les prirent et les jetèrent tout vivants dans les flammes. Les pauvres petites créatures criaient, dit-on, comme des enfants, quand on les lança sur la braise: il y eut même un homme qui, touché de leur sort, fit de vains efforts pour les sauver, à la grande indignation de la foule, qui voulait lui faire un mauvais parti.

Dans cette même maison, un des garnements qui avaient parcouru les appartements, brisant les meubles et prêtant leur aide à la destruction de la maison, trouva une poupée de petite fille… un méchant jouet… qu'il exposa par la fenêtre aux yeux de la populace dans la rue, comme une idole qu'adoraient les habitants de la maison. Pendant ce temps-là, un autre de ses compagnons qui avait la conscience aussi tendre (c'étaient justement ces deux hommes-là qui avaient été les premiers à faire rôtir tout vifs les serins), s'assit sur le parapet de la maison, pour adresser de là à la foule une harangue tirée d'une brochure mise en circulation par l'Association, sur les vrais principes du Christianisme. Que faisait, pendant ce temps-là, le lord-maire? Il avait les mains dans ses poches, contemplant tout cela du même oeil qu'il aurait contemplé tout autre spectacle, charmé, à le voir, d'avoir trouvé une bonne place.

Tels furent les rapports communiqués au vieux négociant par ses serviteurs, pendant qu'il était assis auprès du lit de M. Haredale, sans avoir pour ainsi dire fermé l'oeil depuis la commencement de la nuit, aux cris de la populace, à la lueur des divers incendies, au bruit de la fusillade des soldats. Si on ajoute à ces détails la mise en liberté de tous les prisonniers de la prison neuve, à Klerkenwell, bon nombre de vols commis dans les rues contre les passants, car la foule pouvait faire à son aise tout ce qui lui renaît dans la tête, telles furent les scènes dont, heureusement pour lui, M. Haredale ne se douta seulement pas, et qui se passèrent toutes avant minuit.

CHAPITRE XXV.

Quand les ténèbres commencèrent à faire place au jour, la ville avait un aspect étrange.

C'est à peine si personne avait songé à se coucher de toute la nuit. L'inquiétude générale était si visible sur les visages des habitants, avec une expression si altérée par le défaut de sommeil (car tous ceux qui avaient quelque chose à perdre étaient restés sur pied depuis le lundi), qu'un étranger qui serait tombé dans les rues, sans rien savoir, aurait pu croire qu'il y avait quelque peste ou quelque épidémie qui désolait la ville. Au lieu de l'animation qui égaye d'habitude le matin, tout était mort et silencieux. Les boutiques restaient fermées, les bureaux et les magasins étaient clos, les stations de fiacres et de chaises à porteurs étaient désertes; pas une charrette, pas un wagon qui réveillât de ses cahots les rues paresseuses; les cris des marchands ne se faisaient pas entendre; partout régnait un silence morne. Un grand nombre de gens étaient dehors dès avant le point du jour; mais ils glissaient plutôt qu'ils ne marchaient, comme s'ils avaient peur du bruit même de leurs pas: on aurait dit que la voie publique était plutôt hantée par des revenants que fréquentée par la population, et on voyait, autour des ruines fumantes, des ombres muettes écartées les unes des autres, qui n'osaient pas se risquer à blâmer les perturbateurs ou à en avoir seulement l'air par leurs chuchotements.

Chez le lord président à Piccadilly, dans le palais Lambeth, chez le lord chancelier dans Grent-Ormond-Street, à la Bourse, à la Banque, à Guildhall, dans les Inns de la Cour, dans les salles de justice, dans chaque chambre ayant sa façade sur les rues des environs de Westminster et du Parlement, il y avait des détachements de soldats, postés là avant le jour. Un corps de Horse-Guards était en parade devant Palace-Yard. On avait formé dans le Park un camp où quinze cents hommes et cinq bataillons de la milice étaient sous les armes; la Tour était fortifiée, les ponts-levis étaient dressés, les canons chargés et pointés, avec deux régiments d'artillerie occupés à renforcer la forteresse et à la mettre en état de défense. Un fort détachement de soldats stationnait sur le qui-vive à New-River-Head, que le peuple avait menacé d'attaquer, et où l'on disait qu'ils avaient l'intention de couper les conduits, afin qu'il n'y eût pas d'eau pour éteindre les flammes. Dans le marché à la volaille, à Corn-Hill, sur plusieurs autres points principaux, on avait tendu à travers les rues des chaînes de fer; des escouades avaient été distribuées dans quelques vieilles églises de la Cité, pendant qu'il faisait encore nuit, ainsi que dans un certain nombre de maisons particulières, comme celle de lord Buckingham à Grosvenor-Square: on les avait barricadées comme pour y soutenir un siège, avec des canons pointés aux fenêtres. Le soleil, en se levant, éclaira des appartements somptueux remplis d'hommes armés; les meubles mis en tas dans les coins, à la hâte et sans précaution, au milieu de la terreur du moment; les armes qui brillaient dans les chambres de la Cité au milieu des pupitres, des tabourets, des livres poudreux; les petits cimetières enfumés dans les ruelles tortueuses et les rues de traverse, avec des soldats étendus parmi les tombes, ou flânant à l'ombre de quelque vieil arbre, et leurs fusils en faisceau étincelant au jour; les sentinelles solitaires se promenant de long en large dans les cours de la Cité, maintenant silencieuses, mais hier encore animées par le bruit et le mouvement des affaires; enfin partout des postes militaires, des garnisons, des préparatifs menaçants.

À mesure que le jour faisait fuir l'ombre, on voyait dans les rues des spectacles encore plus inaccoutumés. Les portes du Banc du roi et des prisons de Fleet, quand on vint les ouvrir à l'heure ordinaire, se trouvèrent placardées d'avis annonçant que les émeutiers reviendraient cette nuit pour les réduire en cendres. Les directeurs, sachant qu'ils ne tiendraient que trop bien, selon toute apparence, leur parole, ne demandaient pas mieux que de lâcher leurs prisonniers et de leur permettre de déménager. De sorte que, tout le long du jour, ceux qui avaient quelques meubles s'occupèrent à les emporter, les uns ici, les autres là, la plupart chez des revendeurs, pour en tirer le plus d'argent qu'ils pourraient. Parmi ces débiteurs incarcérés pour dettes, il y en avait qui étaient si abattus par le long séjour qu'ils avaient fait en prison, si misérables, si dénués d'amis, si morts au monde, sans personne qui eût conservé leur souvenir ou qui leur eût gardé quelque intérêt, qu'ils suppliaient leurs geôliers de ne pas leur rendre leur liberté, et de les diriger sur quelque autre maison de force. Mais les geôliers n'en avaient garde; ils craignaient trop de s'exposer à la colère de la populace, et les mettaient à la porte, où ils erraient çà et là dans les rues, se rappelant à peine les chemins dont leurs pieds avaient depuis si longtemps perdu l'habitude; et ces pauvres créatures dégradées et pourries jusqu'au coeur par le séjour de la prison s'en allaient, la larme à l'oeil, ratatinées dans leurs haillons, et traînant la savate tout le long de la chaussée.

Parmi les trois cents prisonniers eux-mêmes qui s'étaient échappés de Newgate, il y en avait… un petit nombre, il est vrai, mais quelques-uns pourtant… qui cherchaient partout leurs geôliers pour se remettre entre leurs mains, préférant l'emprisonnement et une punition nouvelle aux horreurs d'une nuit à passer encore comme la dernière. Plusieurs détenus, ramenés au lieu de leur ancienne captivité par quelque attrait indéfinissable, ou par le désir de triompher de sa chute et de repaître leur ressentiment du plaisir de le voir réduit en cendres, ne craignaient pas d'y retourner en plein midi et de flâner autour des cachots. Ce jour- là, on en reprit cinquante dans l'enceinte de la prison; ce qui n'empêcha pas les autres d'y retourner, malgré tout, et de s'y faire prendre, tout le long de la semaine, plusieurs fois par jour, par groupes de deux ou trois. Sur les cinquante dont nous venons de parler, il y en avait quelques-uns d'occupés à essayer de ranimer le feu; mais en général ils ne semblaient avoir d'autre objet que de venir errer et se promener autour de leur ancienne résidence: car souvent on les trouva là endormis au milieu des ruines, ou assis à causer ensemble, ou même occupés à boire et à manger, comme dans un lieu de plaisir.

Outre les placards affichés aux portes des prisons de Fleet et du Banc du roi, on déposa plusieurs avis pareils, avant une heure de l'après-midi, à la porte de quelques maisons particulières; et plus tard l'émeute proclama son intention de se saisir de la Banque, de la Monnaie, de l'Arsenal de Woolwich et des palais royaux. Ces avis étaient presque toujours distribués par un porteur seul, qui tantôt, si c'était une boutique, entrait pour le déposer, avec des menaces sanglantes peut-être, sur le comptoir; tantôt, si c'était une maison bourgeoise, frappait à la porte, et le remettait à la servante. Malgré la présence de la force armée dans chaque quartier de la ville, et de la troupe nombreuse campée dans le Park, ces messagers continuèrent la distribution de leurs manifestes avec impunité, tout le long de la journée. On vit de même deux jeunes garçons descendre Holborn, armés de barreaux pris aux grilles de la maison de lord Mansfield, et quêtant de l'argent pour les émeutiers. On vit ainsi un homme de haute taille aller à cheval dans Fleet-Street, faire une collecte pour le même objet: celui-là refusait de recevoir autre chose que des pièces d'or.

Il circulait aussi, dans ce moment, une rumeur qui répandait encore plus de terreur dans toute la ville de Londres que ces intentions même annoncées publiquement d'avance par l'émeute, quoique tout le monde ne doutât pas que la réussite de ces machinations ne dût entraîner une banqueroute nationale et la ruine générale. On disait qu'ils étaient résolus à ouvrir les portes de Bedlam et à lâcher les fous. C'était là ce qui présentait à l'esprit de la population des images si effrayantes, et qui menaçait en effet d'un attentat si fécond en horreurs d'un nouveau genre, dont l'imagination même ne pouvait se rendre compte, qu'il n'y avait pas de perte si importante ni de cruauté si barbare dont on n'eût plus volontiers couru le risque, et que beaucoup d'hommes jouissant de leur bon sens quelques heures auparavant furent sur le point d'en perdre la tête.

C'est ainsi que se passa la journée: les prisonniers déménageaient; les gens couraient çà et là dans les rues, emportant ailleurs leurs meubles et leurs effets, des groupes silencieux restaient debout autour des maisons ruinées; tout commerce était suspendu; et les soldats, disposés dans l'ordre que nous avons vu, restaient dans une complète inaction. C'est ainsi que se passa la journée, en attendant la nuit qu'on voyait approcher avec terreur.

Enfin, le soir, sur le coup de sept heures, le Conseil privé du roi publia une proclamation solennelle déclarant: qu'il était devenu nécessaire d'employer la force armée; que les officiers avaient reçu l'ordre le plus direct et le plus formel de faire à l'instant usage de tous les moyens en leur pouvoir pour réprimer les troubles; que tous les sujets honnêtes de Sa Majesté étaient invités à rester chez eux cette nuit-là, eux, leurs domestiques et leurs apprentis. Puis on distribua aux soldats de service trente- six cartouches par homme; on battit le tambour, et toute la troupe fut sous les armes au soleil couchant.

Les autorités municipales, stimulées par ces mesures de rigueur, se réunirent en assemblée générale, votèrent des remercîments aux autorités militaires pour le concours qu'elles voulaient bien prêter à l'administration civile, l'acceptèrent et placèrent les corps désignés sous la direction des deux shériffs. Dans le palais de la reine, une double garde, les yeomen de service, les officiers des menus plaisirs, et tous les autres serviteurs, furent placés dans les corridors et sur les escaliers, à sept heures, avec la recommandation expresse de veiller à leur poste toute la nuit; puis on ferma toutes les portes. Les gentlemen du Temple et autres Inns montèrent la garde à l'intérieur de leurs bâtiments, et firent dépaver le devant de la rue pour barricader leurs portes. Dans Lincoln's Inn, ils cédèrent la grand'salle et les communs à la milice du Northumberland, commandée par lord Algernon Percy; dans quelques quartiers de la Cité, les bourgeois s'offrirent d'eux-mêmes et, sans forfanterie, firent bonne contenance. Des centaines de gentlemen forts et robustes vinrent se jeter, armés jusqu'aux dents, au milieu des salles des diverses compagnies, fermèrent à double tour et au verrou toutes les portes, en disant aux factieux dont ils étaient entourés; «Venez- y, si vous l'osez, et vous allez voir.» Tous ces arrangements faits simultanément, ou à peu près, furent complétés, en attendant qu'il fît tout à fait noir: les rues se trouvèrent comparativement dégagées, gardées aux quatre coins et dans les abords principaux par les troupes, pendant que des officiers à cheval allaient dans toutes les directions, ordonnant aux traînards qu'ils pouvaient rencontrer de rentrer chez eux, et invitant les habitants à rester dans leurs maisons, et même, en cas de fusillade, à ne pas approcher des fenêtres. On doubla les chaînes dressées dans les carrefours où l'on pouvait craindre davantage l'invasion des masses, et on y établit des postes considérables de soldats. Quand on eut pris toutes ces précautions et qu'il fit tout à fait nuit, les commandants attendirent le résultat avec quelque anxiété, mais aussi avec quelque espérance que ces démonstrations vigoureuses suffiraient pour décourager la populace et prévenir de nouveaux désordres.

Mais ils s'étaient cruellement trompés dans leurs calculs: car, moins d'une demi-heure après, comme si la tombée de la nuit eût été le signal arrêté d'avance, les émeutiers, ayant pris d'abord la précaution d'empêcher, par petites bandes, l'allumage des réverbères, se levèrent comme une mer en furie, se montrant à la fois sur tant de points différents, et avec une rage si inconcevable, que les officiers qui commandaient les troupes ne surent d'abord de quel côté se tourner ni que faire. De nouveaux incendies éclatèrent, l'un après l'autre, dans chaque quartier de la ville, comme si les insurgés avaient l'intention d'envelopper la Cité dans un cercle de flammes qui, se resserrant petit à petit, la réduirait en cendres tout entière; la foule grouillait dans les rues comme une fourmilière, avec des cris affreux; et, comme il n'y avait plus dehors que les perturbateurs d'un côté et les soldats de l'autre, ceux-ci pouvaient croire qu'ils voyaient là Londres tout entier rangé contre eux en bataille, et qu'ils étaient seuls contre toute la ville.

En deux heures, trente-six incendies, trente-six conflagrations importantes, étaient signalés; parmi lesquels on comptait Borough- Clink dans Tooley-Street, le Banc du roi, la prison de la Fleet, et le nouveau Bridewell. Chaque rue était un champ de bataille. Dans chaque quartier, le bruit des mousquets de la troupe dominait les clameurs et le tumulte de la populace. La fusillade commença dans le marché à la volaille, où on avait tendu une chaîne au travers de la chaussée; c'est là que la première décharge tua du coup une vingtaine de factieux. Les soldats, après avoir à l'instant emporté leurs cadavres dans l'église Saint Médard, firent feu une seconde fois, et, serrant de près la foule qui avait commencé à céder passage en voyant l'exécution commencer, se reformèrent en ligne dans Cheapside et chargèrent à la baïonnette.

Les rues offraient alors un horrible spectacle. Les huées de la canaille, les cris des femmes, les plaintes des blessés, le bruit incessant de la fusillade, formaient un accompagnement étourdissant et épouvantable aux diverses scènes étalées sous les yeux à chaque bout. Là où le chemin était barré par des chaînes était aussi le fort du combat et le plus grand nombre de victimes; mais on peut dire qu'il n'y avait pas un carrefour important où l'affaire ne fût pas chaude et sanglante.

À Holborn-Bridge, à Holborn-Hill, la confusion était plus grande que partout ailleurs; car la foule qui débordait de la Cité en deux courants impétueux, l'un par Ludgate-Hill, et l'autre par Newgate-Street, se réunissait là et formait une masse si compacte, qu'à chaque décharge les gens semblaient tomber par tas. On avait posté en cet endroit un gros détachement de soldats qui tiraient tantôt du côté de Fleet-Market, tantôt du côté de Holborn, ou de Snowhill, balayant constamment les rues dans toutes les directions. Là aussi il y avait plusieurs incendies considérables, de sorte que toutes les horreurs de cette nuit terrible semblaient s'être donné rendez-vous sur ce seul et même théâtre.

Au moins vingt fois les assaillants, ayant à leur tête un homme qui brandissait une hache dans sa main droite, monté sur un gros et grand cheval de brasseur, caparaçonné avec les chaînes emportées de Newgate, dont le cliquetis accompagnait chacun de ses pas, firent une tentative pour forcer le passage et mettre le feu à la maison du négociant en vins. Au moins vingt fois ils furent repoussés avec perte, ce qui ne les empêcha pas de revenir à la charge; et, quoique le bandit qui était à leur tête fût bien reconnaissable, et bien visible, car il n'y avait pas d'autre factieux à cheval, pas un coup ne put l'atteindre. Chaque fois que la fumée de la fusillade se dissipait, on était sûr de le trouver là, appelant ses compagnons de sa voix enrouée, brandissant toujours sa hache sur sa tête, et prenant un nouvel élan, comme s'il portait un charme qui protégeât sa vie, et qu'il fût à l'épreuve de la poudre et des balles.

C'était Hugh: c'était lui qu'on voyait se multiplier sur tous les points dans l'émeute. C'était lui qui avait dirigé deux attaques sur la Banque, qui avait aidé à renverser les baraques de péage sur le pont de Black-Friars, et en avait semé l'argent sur le pavé; qui avait mis le feu de sa propre main à deux prisons; qui, ici, là, partout et toujours, était à l'avant-garde, toujours en mouvement, frappant les soldats, encourageant la foule, faisant entendre la musique de fer de son cheval à travers les cris et le tapage, sans jamais être atteint ni arrêté un moment. Cerné d'un côté, il se faisait jour de vive force ailleurs; obligé de se retirer sur ce point, il avançait sur cet autre à l'instant même. Repoussé de Holborn pour la vingtième fois, il poussait son cheval à la tête d'une grosse troupe d'insurgés droit à Saint-Paul, attaquait un poste de soldats chargés de la garde des prisonniers derrière les grilles, les forçait à la retraite, leur prenait les hommes dont ils devaient compte, et, avec ce renfort, revenait à la charge, dans le délire du vin et de la rage, les excitant de ses hourras comme un démon.

Le plus habile cavalier aurait eu bien de la peine à rester à cheval au milieu d'une telle foule et d'un pareil tumulte mais, quoique ce furieux roulât sur la croupe (il n'avait pas de selle) comme un bateau ballotté par la mer, il n'était pas un instant embarrassé de se tenir ferme et de diriger sa monture partout où il voulait. Dans les rangs les plus épais et les plus pressés, sur les cadavres et les débris enflammés, tantôt sur les trottoirs, tantôt sur la chaussée, tantôt poussant son cheval sur les marches d'un perron pour mieux se faire voir de son parti, tantôt enfin se frayant un passage dans une masse d'êtres vivants, si serrée et si compacte qu'on n'aurait pas pu en couper une tranche avec la lame d'un couteau, il allait toujours, sûr de surmonter tous les obstacles à son gré. Et peut être est-ce à cette circonstance même qu'il devait de n'avoir pas encore reçu une balle: car son audace extrême, et la certitude où l'on était qu'il devait être un de ceux dont la proclamation officielle avait mis à prix la capture, inspiraient aux soldats le désir de le prendre vivant et détournaient bien des coups qui, sans cela, ne se seraient pas égarés loin de lui.

Le négociant et M. Haredale, ne pouvant plus rester tranquillement assis à écouter le bruit, sans voir ce qui se passait, avaient grimpé sur le toit de la maison, et là, cachés derrière une pile de cheminées, ils regardaient en bas avec précaution dans la rue; ils avaient quelque espérance qu'après tant d'attaques toujours repoussées, les assaillants allaient céder, quand un grand cri leur annonça qu'un parti nouveau arrivait de l'autre côté, et quand l'effroyable fracas de ces fers maudits les avertit en même temps que c'était encore Hugh qui était à la tête de cette troupe. Les soldats s'étaient avancés dans Fleet-Market, où ils étaient occupés à disperser la foule devant eux; ce qui permit aux assaillants de marcher sans rencontrer d'obstacle et d'arriver bientôt devant la maison.

«Tout est perdu maintenant, dit le négociant: dans une minute voilà cinquante mille livres sterling qui vont être jetées dans la rue. Il faut nous sauver. Nous ne pouvons plus rien faire, trop heureux si nous pouvons seulement échapper.»

Leur première idée avait été de se glisser comme ils pourraient le long des toits des maisons, et d'aller frapper à la fenêtre de quelque mansarde pour qu'on leur permît de passer par là, et de descendre dans la rue afin de se sauver. Mais un autre cri, plus furieux encore, monta de la populace, dont tous les visages en l'air étaient tournés vers eux, et leur apprit qu'ils étaient découverts, que même on avait reconnu M. Haredale: car Hugh, le voyant en plein, à la lueur du feu qui éclairait ce côté de la maison a giorno, l'appela par son nom, en jurant qu'il voulait avoir sa vie.

«Laissez-moi, dit M. Haredale au négociant, et au nom du ciel, mon bon ami, sauvez-vous… Viens y donc, marmottait-il entre ses dents en se tournant du côté de Hugh, et en lui faisant face, sans prendre davantage aucun souci de se cacher. Le toit est haut et, si une fois je t'y tiens, je te réponds que nous mourrons ensemble.

— Folie! dit l'honnête marchand en le tirant par derrière; folie toute pure! Entendez raison, monsieur; mon bon monsieur, entendez raison. Je ne pourrais plus maintenant me faire ouvrir en allant cogner à quelque fenêtre, et, quand je le pourrais, je ne trouverais personne d'assez hardi pour favoriser ma fuite. Traversons les caves; il y a là sur la rue de derrière une espèce de passage par où nous entrons et sortons les tonneaux. Ne perdez pas un instant: venez avec moi… pour nous deux… pour moi… mon cher monsieur.»

Tout en parlant, tout en tirant M. Haredale, il put, comme lui, jeter un coup d'oeil sur la rue; un simple coup d'oeil, mais qui suffit pour leur montrer la foule se resserrant et se pressant contre la maison: les uns avec des armes courant au premier rang pour enfoncer les portes et les fenêtres; les autres apportant des tisons du feu voisin; d'autres, le nez en l'air, suivant des yeux leur course sur les toits et les montrant à leurs compagnons; tous, furieux et mugissants, comme les flammes qu'ils avaient allumées. Ils virent des hommes avides des trésors de liqueurs fortes qu'ils savaient entassés là, ils en virent d'autres, qui avaient été blessés, étendus par terre pour y mourir, dans les allées d'en face, misérables abandonnés, au milieu de ce vaste rassemblement; ici une femme tout effrayée qui cherchait à s'échapper; là un enfant perdu; plus loin un ignoble ivrogne, qui, sans s'apercevoir seulement d'une blessure mortelle qu'il avait reçue à la tête, criait et se battait jusqu'à la fin. Ils virent tout cela distinctement, même avec une foule d'incidents vulgaires, comme un homme qui avait perdu son chapeau, ou qui se retournait, ou qui se baissait, ou qui donnait une poignée de main à un autre, mais d'un coup d'oeil si rapide que, rien que le temps de faire un pas pour se retirer, ils avaient perdu de vue tout ce spectacle, et ne voyaient plus que leur pâleur mutuelle, et le ciel en feu sur leurs têtes.

M. Haredale céda aux prières de son compagnon, plutôt parce qu'il était résolu à le défendre, que par souci de sa propre vie et pour assurer sa fuite; ils rentrèrent donc dans la maison et redescendirent ensemble l'escalier. Les coups roulaient comme le tonnerre sur les volets; les pinces travaillaient déjà sous la porte; les vitres tombaient des croisées: une lumière éclatante brillait par les plus minces ouvertures, et ils entendaient parler les meneurs si près de chaque trou de serrure ou autre, qu'on aurait dit que ces brigands leur murmuraient à l'oreille d'une voix enrouée des menaces de mort. Ils n'eurent que le temps d'arriver au bas des degrés de la cave et de fermer la porte derrière eux: la populace était entrée dans la maison.

Les voûtes étaient d'une obscurité profonde, et, comme ils n'avaient ni torche ni chandelle (ils se seraient bien gardés de trahir ainsi leur lieu de refuge), ils étaient obligés de chercher leur chemin à tâtons. Mais ils ne furent pas longtemps sans y voir clair: car ils n'avaient encore fait que quelques pas, lorsqu'ils entendirent l'émeute forcer la porte, et, en jetant derrière eux un regard sous les arcades du corridor, ils purent les voir de loin se précipiter çà et là avec des flambeaux, mettre les tonneaux en perce, défoncer les cuves, tourner à droite à gauche dans les celliers, et se jeter à plat ventre pour boire aux ruisseaux de spiritueux qui déjà coulaient sur le sol.

Les deux fugitifs n'en pressaient que mieux le pas, et déjà ils avaient pénétré jusqu'à la dernière voûte qui les séparait du passage, quand tout à coup, dans la direction où ils allaient, une vive lumière vint éclairer leurs visages, et, avant même qu'ils eussent pu se jeter sur le côté, ou faire un pas en arrière, ou chercher une cachette, deux hommes, dont l'un portait une torche, arrivèrent sur eux et s'écrièrent, dans une espèce de murmure de saisissement: «Les voilà!»

Au même instant ils jetèrent la coiffure postiche dont ils s'étaient affublés. M. Haredale vit devant lui Édouard Chester, et puis après, quand le négociant étonné eut la force d'ouvrir la bouche pour prononcer ce nom… Joe Willet.

Vraiment oui! c'était bien Joe Willet en personne, le même Joe (avec un bras de moins pourtant), qui, tous les ans, faisait à chaque trimestre un voyage sur la jument grise pour venir payer le mémoire du rougeaud marchand de vins. Et c'était ce même rougeaud marchand de vins, ci-devant de Thomas-Street, qui en ce moment le regardait en face et l'appelait par son nom.

«Donnez-moi la main, dit Joe doucement et, qui plus est, la prenant de lui-même bon gré mal gré, n'ayez pas peur de secouer la mienne: elle est à vous de bon coeur; malheureusement elle n'a plus sa camarade. Mais, avez-vous bonne mine! quel gaillard vous faites! Et vous… que Dieu vous bénisse, monsieur. Prenez courage, prenez courage. Nous les retrouverons, allez! n'ayez pas peur; nous n'avons pas perdu notre temps.»

Il y avait dans le langage de Joe quelque chose de si franc et de si honnête, que M. Haredale, involontairement, lui mit la main dans la main, quoique leur rencontre ne laissât pas de lui être un peu suspecte. Mais le regard qu'il lança en même temps à Édouard Chester, la discrétion avec laquelle ce jeune gentleman se tenait à l'écart, n'échappèrent pas à Joe, qui se mit à dire hardiment, en jetant aussi un coup d'oeil du côté d'Édouard:

«Les temps sont bien changés, monsieur Haredale, et voilà le moment venu de distinguer nos amis de nos ennemis et de ne pas prendre les uns pour les autres. Permettez-moi de vous dire que, sans ce gentleman, il est bien probable que vous ne seriez plus en vie à cette heure, ou que vous seriez pour le moins grièvement blessé.

— Que dites-vous là? lui demanda M. Haredale.

— Je dis premièrement qu'il ne fallait déjà pas être capon pour aller dans la foule, déguisé comme un gueux de leur clique: mais passons là-dessus, j'y songe, puisque je me trouvais dans le même cas; secondement, que c'est une action brave et glorieuse (voilà comme je l'appelle), d'avoir porté à ce gredin-là un coup qui l'a descendu de son cheval, et sous leurs yeux.

— Quel gredin? sous les yeux de qui?

— Quel gredin, monsieur! dit Joe. Un gredin qui ne vous veut guère de bien et qui a bien en lui l'étoffe de vingt gredins, ou plutôt de vingt diables. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le connais. S'il avait été une fois dans la maison, il vous aurait bien trouvé, lui, n'importe où. Les autres n'ont pas de rancune particulière contre vous, et, tant qu'ils ne vous verront pas, ils ne songeront qu'à boire à mort. Mais nous perdons là notre temps. Êtes-vous prêt?

— Oui, dit Édouard. Éteignez la torche, Joe, et en avant. Surtout du silence, et vous serez un bon garçon.

— Silence ou pas, murmura Joe en jetant la torche allumée par terre et en l'écrasant avec son pied, en même temps qu'il prenait M. Haredale par la main; c'est égal: c'était toujours une action brave et glorieuse… ça y est.»

M. Haredale et le digne négociant étaient trop étonnés et trop pressés pour faire d'autres questions: ils suivirent donc leurs guides en silence. Seulement, d'après deux mots de chuchotement entre eux et le brave marchand sur le moyen le plus sûr de sortir de là, il apprit qu'ils étaient entrés par la porte de derrière, grâce à la connivence de John Grueby, qui faisait le guet dehors avec la clef dans sa poche et qu'ils avaient mis dans leur confidence. Comme il y avait justement une bande d'insurgés qui arrivaient de ce côté au moment où ils venaient d'entrer, John avait refermé la porte à double tour, et était allé chercher des soldats pour couper la retraite à ces malfaiteurs.

Cependant, comme la porte de devant était enfoncée, et que cette petite troupe, impatiente de se ruer sur les liquides, n'avait pas envie de perdre son temps à en enfoncer une autre, elle avait fait le tour et était entrée par Holborn avec les autres, laissant tout à fait libre et déserte l'étroite ruelle sur laquelle donnait le derrière de la maison. Ainsi donc, quand M. Haredale et ses compagnons eurent rampé par le passage qu'avait indiqué le négociant (ce n'était qu'une espèce de trappe mobile pour passer les tonneaux), et qu'ils eurent réussi, avec quelque difficulté, à déchaîner et lever la porte du fond, ils débouchèrent dans la rue sans avoir été observés ni interrompus par personne. Joe, qui n'avait pas lâché M. Haredale, et Édouard, qui tenait bon aussi avec le négociant, se dépêchèrent de filer par les rues d'un pas rapide; se jetant seulement, par occasion, à l'écart, pour laisser passer quelques fugitifs, ou pour ne pas embarrasser la marche de quelques soldats qui arrivaient derrière eux au pas de course, et dont les questions, quand ils s'arrêtèrent pour leur en faire, furent tout de suite satisfaites par un mot de réponse que Joe leur glissa à l'oreille.

CHAPITRE XXVI.

Pendant que Newgate brûlait, la nuit précédente, Barnabé et son père, après avoir passé de main en main à travers la foule, s'arrêtèrent dans Smithfield, derrière la populace, à contempler les flammes comme des gens qui venaient de se réveiller en sursaut. Il s'écoula quelques moments avant qu'ils pussent reconnaître distinctement où ils étaient, et comment ils y étaient venus, oubliant, pendant qu'ils restaient là spectateurs inactifs et nonchalants de l'incendie, qu'ils avaient dans les mains des outils qu'on leur avait donnés pour se délivrer eux-mêmes de leurs fers.

Barnabé, tout enchaîné qu'il était, n'aurait rien eu de plus pressé, s'il avait suivi son instinct, ou qu'il eût été seul, que de revenir se mettre aux côtés de Hugh, que son intelligence bornée lui représentait en ce moment comme brillant d'un nouveau lustre, depuis qu'il voyait en lui son libérateur et son plus fidèle ami. Mais la terreur que son père éprouvait à rester dans les rues se communiqua bientôt à son esprit, quand il eut compris toute l'étendue de ces craintes, et lui inspira le même empressement à chercher ailleurs leur salut.

Dans un coin du marché, au milieu des stalles à bétail, Barnabé s'agenouilla, et se mit à briser les fers de son père, en s'arrêtant de temps en temps pour lui passer sur la figure une main caressante, ou pour le regarder avec un sourire. Lorsqu'il l'eut vu se dresser, libre, sur ses pieds, et qu'il se fut abandonné au transport de joie que lui causait cette vue, il se mit à l'ouvrage pour son propre compte, et bientôt ses chaînes tombant avec fracas laissèrent ses membres souples et dégagés.

Quand cette tâche fut achevée, ils se glissèrent ensemble furtivement, passèrent devant des groupes de gens rassemblés autour de quelque misérable, accroupi devant eux, pour le cacher aux yeux des passants mais sans pouvoir empêcher qu'on entendit retentir le bruit des marteaux, qui annonçaient assez haut qu'ils étaient aussi occupés de la même besogne. Les deux fugitifs se dirigèrent du côté de Clerkenwell, puis de là gagnèrent Islington, comme la sortie de Londres la plus voisine, et se trouvèrent en un moment dans les champs. Après avoir erré longtemps, ils trouvèrent dans un pâturage, près de Finchley, un misérable hangar dont les murs étaient de pisé et le toit de broussailles et de bruyère; c'était un abri destiné aux bestiaux, mais il était désert pour l'instant. C'est là qu'ils se couchèrent pour y passer la nuit. Ils errèrent encore de tout côté, quand le jour fut venu, et Barnabé alla seul une fois vers un petit hameau à deux ou trois milles de là, pour y acheter du pain et du lait. Mais n'ayant pas trouvé de meilleur lieu de retraite, ils revinrent au même endroit, et s'y couchèrent encore en attendant la nuit.

Il n'y a que Dieu qui puisse dire avec quelle vague idée de devoir et d'affection, avec quelle étrange inspiration de la nature, aussi claire pour lui que pour un homme qui aurait eu l'intelligence la plus radieuse et les facultés les plus développées; avec quelle obscure souvenance des enfants dont il partageait les jeux quand il était enfant lui-même, et qui lui parlaient toujours de leur père, de leur amour pour lui, de son amour pour eux; par quelles associations de souvenirs obscurs de la douleur, des larmes et du veuvage de sa mère, il soignait cet homme et veillait tendrement sur lui. Mais si vagues, si confuses que fussent ces idées qui étaient venues l'émouvoir par degrés, c'est à elles qu'il devait le chagrin qu'il montrait en regardant son visage égaré, les larmes qui inondaient ses yeux en se baissant pour l'embrasser, le soin avec lequel il l'éveillait tout content au milieu de ses pleurs, l'abritant du soleil, l'éventant avec des branchages, la calmant dans les sursauts de son sommeil… Ah! quel sommeil agité!… et se demandant si elle, elle ne voudrait pas bientôt les rejoindre, pour que leur bonheur fût complet. Il resta assis près de lui tout le jour, l'oreille au guet, pour écouter le pas de sa mère à chaque souffle de l'air, cherchant au loin son ombre sur les herbes mollement balancées par le vent, tressant les fleurs des haies pour qu'elle en eût le plaisir quand elle arriverait, et lui aussi quand il s'éveillerait; enfin se baissant de temps en temps pour écouter les murmures des rêves de son père, et pour s'étonner qu'il ne goûtât pas un meilleur repos dans un lieu si tranquille.

Le soleil disparut, la nuit vint et le trouva aussi paisible, tout entier à ces pensées, comme s'il n'y avait qu'eux au monde, et que le lourd nuage de fumée qu'on voyait de loin suspendu sur l'immense cité ne recelât ni vices, ni crimes, ni vie, ni mort, ni aucun sujet d'inquiétude… comme si c'était seulement le vide de l'air.

Mais l'heure était enfin venue où il fallait qu'il allât seul chercher l'aveugle (quel bonheur pour lui!) et le ramener là, en prenant grand soin qu'on ne l'épiât et qu'on ne le suivît en chemin. Il écouta bien les instructions qu'il devait observer, les répéta souvent pour être sûr de les retenir, et, après être revenu deux ou trois fois sur ses pas pour faire une surprise à son père, en riant à coeur joie, il finit par partir sérieusement pour accomplir sa commission, en lui recommandant d'avoir soin de Grip, qu'il n'avait pas oublié d'emporter de la prison dans ses bras.

Agile et impatient de revenir, il ne fut pas long à gagner la ville; cependant, quand il arriva, les incendies étaient déjà allumés et insultaient aux ténèbres de la nuit avec leur éclat affreux. À son entrée dans la ville, peut-être ce changement venait-il de ce qu'il n'avait plus là près de lui ses anciens compagnons, et qu'il n'était point chargé d'une commission violente; peut-être aussi cela venait-il de la beauté de la solitude, où il avait passé la journée, ou des pensées qui l'avaient occupé, mais enfin Londres lui parut peuplé d'une légion de démons. Cette fuite et cette poursuite, cette dévastation cruelle par le fer et la flamme, ces cris effrayants, ce tapage étourdissant, il se demandait si c'était bien là la noble cause du bon lord.

Malgré la stupeur où le plongeait cette scène sauvage, il trouva pourtant le logis de l'aveugle. Tout était fermé: il n'y avait personne. Il attendit longtemps, mais en vain. Il finit par s'en aller, et, comme il apprit justement en ce moment-là que les soldats venaient de tirer, et qu'il devait y avoir beaucoup de morts, il se dirigea vers Holborn, où on lui avait dit qu'était le grand rassemblement; il voulait essayer d'y rencontrer Hugh, pour lui persuader d'éviter le danger et de revenir avec lui.

S'il avait été abasourdi et dégoûté du tumulte tout à l'heure, son horreur ne fit que redoubler en pénétrant dans ce tourbillon de l'émeute, et lorsqu'il en eut sous les yeux ce terrible spectacle, sans y prendre part. Mais enfin, là, au beau milieu, dominant le reste des insurgés, tout près de la maison qu'on attaquait alors, Hugh était à cheval, appelant, animant tous les autres.

Le tumulte qui l'entourait, la chaleur étouffante, les cris, les craquements, tout cela lui faisait mal au coeur; cependant il pénétra de force au travers de la foule, reconnu de bien des gens qui se reculaient eu poussant des bravos pour le laisser passer, et il arrivait justement auprès de Hugh, au moment où il proférait des menaces sauvages contre quelqu'un; mais contre qui et pourquoi, l'extrême confusion de cette scène ne permettait pas à Barnabé de le savoir. Au même instant, la foule se précipita dans la maison dont elle avait brisé la porte, et Hugh… il fut impossible de savoir comment… tomba à terre tout de son long.

Barnabé était à côté de lui, quand il se remit sur ses pieds, encore tout chancelant; heureusement pour lui qu'il fit entendre sa voix, car Hugh levait sa hache pour lui fendre le crâne en deux.

«Barnabé!… vous! Quelle était donc la main qui m'a jeté par terre?

— Ce n'est toujours pas la mienne.

— Qui donc est-ce?,… je vous demande qui c'est? cria-t-il en vacillant et en regardant autour de lui d'un air farouche. Voyons! dépêchons-nous! où est-il? qu'on me le montre.

— Vous avez du mal,» lui dit Barnabé; et, en effet, il était blessé à la tête, d'abord du coup qu'il avait reçu, et puis d'une ruade de son cheval. «Venez-vous-en avec moi.»

En même temps il prit en main la bride, tourna le cheval, et entraîna Hugh à quelques pas de là. Cela suffit pour les dégager de la foule qui se précipitait de la rue dans les caves du négociant en vins.

«Où donc?… où donc est Dennis? dit Hugh s'arrêtant tout court et saisissant Barnabé de son bras vigoureux. Où est-il resté tout le jour? Qu'est-ce qu'il voulait dire en me laissant là, hier au soir, dans la prison? Dites-moi ça… le savez-vous?»

En faisant tourner son arme dangereuse, il tomba par terre, étendu comme un chien. Une minute après, quoique exalté déjà jusqu'à la frénésie par la boisson et par sa blessure à la tête, il rampa jusqu'à un courant d'eau-de-vie enflammée qui coulait dans le ruisseau, et se mit à en boire comme de l'eau.

Barnabé le tira de là et le força à se relever. Quoiqu'il ne fût capable ni de marcher ni de se tenir debout, il se dirigea involontairement en trébuchant jusqu'à son cheval, grimpa sur son dos et s'y tint attaché. Après de vains efforts pour dépouiller l'animal de ses harnais sonores, Barnabé sauta en croupe derrière Hugh, attrapa la bride, tourna dans Leather-Lane, qui était tout près de là, et mit à un bon trot le coursier effrayé.

Cependant, avant de sortir de la rue, il regarda derrière lui: il regarda un spectacle tel qu'il ne devait plus s'effacer jamais, même de sa pauvre mémoire, dût-il vivre cent ans. La maison du négociant en vins, avec une demi-douzaine de maisons voisines, n'était plus qu'une grande et brûlante fournaise. Toute la nuit, personne n'avait essayé d'éteindre les flammes ou d'en arrêter le progrès; mais, pour le moment, un détachement de soldats étaient sérieusement occupés à abattre deux maisons en bois qui étaient à chaque instant en danger de prendre feu, et qui ne pouvaient manquer, si on les laissait s'enflammer, d'étendre au loin l'incendie. La chute bruyante des murs vacillants et des énormes pièces de charpente; les huées et les vociférations de la foule furieuse, la fusillade lointaine d'autres détachements militaires; les regards éplorés et les cris de détresse de ceux dont les habitations étaient en péril; la course errante des gens effrayés qui emportaient leurs effets; la réflexion, sur chaque partie du ciel, des flammes d'un rouge de sang qui s'élançaient dans l'air, comme si le dernier jour était enfin venu et que tout l'univers fût en feu; la poussière, la fumée, les tourbillons de flammèches qui venaient roussir et allumer tous les objets sur lesquels elles tombaient; les bouffées de chaleur malsaine qui venaient tout infecter; les étoiles, la lune, le ciel même, éclipsés: tout cela présentait un tel spectacle de ruine et de terreur, qu'on eût dit que le firmament était effacé du coup, et que la nuit, avec son repos tranquille et sa lumière douce, ne reviendrait plus jamais visiter la terre.

Mais voici un spectacle bien pire encore; pire cent fois que le feu et la fumée, et même que la rage insensée, impitoyable de la canaille! Les gouttières de la rue, et chaque crevasse, chaque fissure dans les pierres de la muraille, versaient les spiritueux enflammés, qui, bientôt endigués par des mains actives, débordaient sur le trottoir et la chaussée et formaient une grande mare où les gens tombaient morts par douzaines. Ils étaient couchés par tas autour de ce lac effroyable, maris et femmes, pères et fils, mères et filles, des femmes avec des enfants dans leurs bras ou contre leur mamelle, et là ils buvaient jusqu'à la mort. Pendant que les uns étaient penchés, pressant leurs lèvres sur le bord pour ne jamais relever la tête, d'autres, d'un bond, s'arrachaient à cette boisson de feu, et se mettaient à danser, moitié dans les transports d'un triomphe insensé, moitié dans l'agonie d'une suffocation dévorante, jusqu'à ce qu'enfin ils tombaient là, plongeant leurs cadavres dans la liqueur qui les avait tués. Eh bien! cela même, ce n'était pas encore la mort la plus cruelle et la plus effrayante qu'on eût à déplorer cette nuit-là. Du fond des celliers enflammés où ils avaient bu dans leurs chapeaux, dans des seaux, dans des baquets, des cuviers, des souliers, on tira quelques hommes encore vivants, mais qui n'étaient qu'une flamme, des pieds à la tête. Dans l'angoisse de leurs souffrances insupportables, avides de tout ce qui ressemblait à de l'eau, ils roulaient leurs corps sifflants dans cet étang hideux, et lançaient à droite et à gauche des éclaboussures du feu liquide qui lapait tout ce qu'il rencontrait dans sa course, n'épargnant pas plus les vivants que les morts. Dans cette dernière nuit des grands troubles, car ce fut la dernière, les malheureuses victimes d'une révolte absurde devinrent elles-mêmes la cendre et la poussière des flammes qu'elles avaient allumées, et jonchèrent de leurs débris méconnaissables les rues et les places de Londres.

L'âme profondément empreinte de ce souvenir ineffaçable qu'un seul coup d'oeil avait suffi pour lui révéler dans sa fuite, Barnabé sortit en courant de la ville qui recelait de telles horreurs; et baissant la tête pour ne pas même voir la lueur des feux souiller le tranquille paysage qui s'étendait sous ses yeux, il fut bientôt sur la route des champs paisibles.

Il s'arrêta environ à un demi-mille du hangar où était couché son père, et faisant comprendre avec quelque difficulté à Hugh qu'il fallait descendre là, il jeta le harnais du cheval au fond d'une mare d'eau stagnante, et abandonna l'animal à lui-même. Après cela il soutint son compagnon du mieux qu'il put, et l'emmena tout doucement du côté de leur asile.

CHAPITRE XXVII.

On était au coeur de la nuit, et d'une nuit très noire quand Barnabé, avec son trébuchant ami, s'approcha de l'endroit où il avait laissé son père; cependant il put le voir se dérobant dans les ténèbres, car il ne se fiait pas même à son fils, et se retirant d'un pas rapide. Après lui avoir crié deux ou trois fois, mais sans succès, qu'il pouvait revenir, qu'il n'y avait rien à craindre, il laissa tomber Hugh sur le sol et se mit à la recherche de son père pour le ramener.

L'autre continua de se glisser furtivement dans l'ombre, jusqu'à ce que Barnabé l'eût rattrapé. Alors il se retourna, et lui dit d'une voix terrible, quoique étouffée:

«Laisse-moi aller. Ne me touche pas. Tu l'as dit à ta mère, et vous vous êtes entendus pour me trahir.»

Barnabé le regarda en silence.

«Tu as vu ta mère?

— Non, cria Barnabé avec ardeur. Oh! non, il y a bien longtemps… plus longtemps que je ne puis dire. Il doit bien y avoir un an. Est-ce qu'elle est ici?»

Son père le regarda fixement quelques instants, puis il lui dit en se rapprochant de lui, car, rien qu'à voir sa figure et à l'entendre parler, il était impossible de douter de sa sincérité:

«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?

— Hugh… c'est Hugh. Pas davantage, vous savez bien. Ce n'est pas celui-là qui vous fera du mal. Comment! vous aviez peur de Hugh! ha! ha! ha! peur de ce bon gros vieux farceur de Hugh!

— Je vous demande qui il est, reprit l'autre d'un ton si farouche que Barnabé s'arrêta au beau milieu de ses éclats de rire, et recula quelques pas, le regardant d'un air de stupéfaction et de terreur.

— Dieu! êtes-vous sévère! vous me faites trembler, comme si vous n'étiez pas mon père. Pourquoi donc me parlez-vous comme cela?

— Je veux, répondit-il en repoussant la main que son fils, d'un air timide, posait, pour l'apaiser, sur sa manche, je veux une réponse, et au lieu de cela vous me répliquez par les plaisanteries et des questions. Quel est l'homme que vous venez d'amener dans notre cachette, pauvre imbécile? et où est l'aveugle?

— Je ne sais pas où il est. Sa maison était fermée. J'ai attendu, sans voir personne venir: ce n'est pas ma faute. Quant à celui-ci, c'est Hugh… le brave Hugh, qui a enfoncé cette odieuse prison pour nous délivrer. Ah! dites à présent que vous ne l'aimez pas, hein? n'est-ce pas que vous l'aimez?

— Pourquoi est-il couché par terre?

— Il a fait une chute, et puis il a trop bu. Les champs, les arbres, tout ça tourne, tourne, tourne autour de lui, et la terre lui manque sous les pieds. Vous le connaissez bien! vous vous le rappelez! Tenez! regardez-le.»

En effet ils étaient revenus à l'endroit où il était couché, et ils se baissèrent sur lui tous les deux pour voir sa figure.

«Bien! je me le rappelle, murmura le père. Pourquoi l'avez-vous amené ici?

— Parce qu'il aurait été tué, si je l'avais laissé là-bas. Si vous aviez vu comme on tirait des coups de fusil et comme le sang coulait! La vue du sang ne vous fait-elle pas trouver mal, mon père? Je vois bien que si, à votre figure. C'est comme moi… qu'est-ce que vous regardez donc?

— Rien, dit l'assassin doucement, après avoir reculé un pas ou deux pour regarder avec les lèvres serrées et l'oeil fixe par- dessus la tête de son fils. Rien.»

Il resta dans la même attitude et avec la même expression dans ses traits pendant quelques minutes; puis il promena lentement son regard autour du lui, comme s'il avait perdu quelque chose, et revint en frissonnant vers le hangar.

«Voulez-vous que je l'emporte là-dedans, père?» demanda Barnabé qui était resté, pendant ce temps-là, à regarder aussi, sans savoir ce que cela voulait dire.

Il ne répondit que par un gémissement étouffé, en se couchant par terre enveloppé de son manteau jusque par-dessus la tête, et se retira dans le coin le plus obscur.

Voyant qu'il n'y avait pas moyen, pour le moment, d'éveiller Hugh ou de lui faire reprendre ses sens, Barnabé le traîna sur l'herbe et le coucha sur un petit tas de foin et de paille de rebut, dont il avait déjà lui-même fait son lit, après avoir commencé par apporter un peu d'eau d'un ruisseau voisin, pour laver sa blessure et lui nettoyer les mains et la figure. Ensuite il se coucha lui- même, entre eux deux, pour y passer la nuit, et, la face tournée vers les étoiles, il tomba dans un profond sommeil.

Réveillé de bonne heure, le lendemain matin, par l'éclat du soleil, le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes, il laissa dormir les autres dans la hutte, pour aller se promener un peu et respirer cet air doux et frais. Mais il sentit que ses sens harassés, accablés, alourdis par les terribles scènes de la veille et des autres soirées précédentes, se refusaient à jouir des beautés du jour naissant, dont il avait si souvent goûté la douceur avec un plaisir infini. Il pensa à ces matinées heureuses où il allait avec ses chiens, bondissant comme lui, au travers des plaines et des bois, et ce souvenir lui remplit les yeux de larmes. Il ne se reprochait pas, Dieu le bénisse! d'avoir fait le moindre mal, et il n'avait pas changé de sentiment sur la justice de la cause où il s'était engagé, ou des hommes qui la défendaient: mais il était, en ce moment, plein de soucis, de regrets, de souvenirs effrayants; il souhaitait, pour la première fois, que tel ou tel événement ne fut jamais arrivé, et qu'on eût épargné à bien des gens tant de chagrins et de souffrances. Il commença aussi à songer combien ils seraient heureux, son père, sa mère, Hugh et lui, s'ils s'en allaient ensemble demeurer dans quelque endroit solitaire, où il n'y eût aucun de ces troubles à craindre; peut-être l'aveugle, qui parlait de l'or en connaisseur, et qui lui avait confié qu'il avait de grands secrets pour en gagner, pourrait-il leur apprendre à vivre sans ressentir l'aiguillon de la faim et du besoin. À ce propos, il regretta encore davantage de ne pas l'avoir vu la nuit dernière, et il méditait encore là-dessus, quand son père vint lui toucher l'épaule.

«Ah! cria Barnabé, tressaillant au sortir de sa rêverie. Ce n'est que vous!

— Qui donc vouliez-vous que ce fût?

— Je croyais presque que c'était l'aveugle. Il faut, père, que j'aie avec lui un bout de conversation.

— Et moi aussi: car, si je ne le vois pas, je ne sais plus où fuir ni que faire, et j'aimerais mieux la mort que de perdre mon temps ici. Il faut que vous alliez tout de suite le voir et que vous me l'ameniez ici.

— Vraiment? s'écria Barnabé charmé. À la bonne heure, mon père.
C'est tout ce que je demandais.

— Mais c'est lui qu'il faut me ramener, et pas d'autre. Surtout, quand vous devriez l'attendre à sa porte pendant vingt-quatre heures, attendez toujours, et ne revenez pas sans lui.

— N'ayez pas peur, cria-t-il gaiement. Je vous l'amènerai, je vous l'amènerai.

— Mettez bas ces babioles, dit le père en lui arrachant les bouts de ruban et les plumes qu'il portait à son chapeau, et jetez mon manteau par-dessus vos habits. Faites bien attention à votre démarche; du reste, on est trop occupé d'autre chose dans les rues pour qu'on vous remarque. Quant à votre retour, ne vous en inquiétez pas; il saura bien y pourvoir en toute sûreté.

— Je crois bien! dit Barnabé, certainement qu'il y pourvoira. C'est ça un habile homme, n'est-ce pas, mon père, et bien capable de nous apprendre le moyen de devenir riches? Oh! je le connais bien, je le connais bien.»

Il fut bientôt habillé, et aussi bien déguisé que possible. Cette fois il avait le coeur plus léger en entreprenant ce second voyage, et en laissant Hugh, encore abruti par l'ivresse, étendu par terre sous le hangar, avec son père qui se promenait devant, de long en large.

L'assassin, en proie aux plus tristes pensées, le regarda partir, et se remit à marcher comme tout à l'heure, troublé par le moindre murmure de l'air dans les branches, et par l'ombre la plus légère que les nuages en passant jetaient sur les prés émaillés de marguerites. Il était impatient de voir son fils revenu sain et sauf, et cependant, quoique sa vie et sa sûreté en dépendissent, il n'était pas fâché de le voir parti. Le profond sentiment d'égoïsme que lui inspiraient ses crimes, toujours présents à ses yeux avec leurs conséquences actuelles ou futures, absorbait et faisait entièrement disparaître toute pensée de Barnabé, comme étant son fils. Bien plus, la présence de ce malheureux était pour lui un reproche pénible et cruel; il retrouvait dans ses yeux égarés les terribles images de cette nuit criminelle. Son visage de l'autre monde, son esprit informe, représentaient à l'assassin une créature qui avait pris naissance dans le sang de sa victime. Il ne pouvait supporter son regard, sa voix, son toucher. Et pourtant il se voyait forcé, par sa condition désespérée et son unique chance d'échapper au gibet, de l'avoir à ses côtés et de reconnaître qu'il ne pouvait sans lui songer à se soustraire à la mort.

Il se promena donc de long en large, sans repos, tout le jour, roulant ces pensées dans son esprit, et Hugh était encore étendu, sans le savoir, sous le hangar. À la fin, au moment où le soleil allait se coucher, Barnabé revint, amenant l'aveugle et causant avec lui d'un air animé tout le long du chemin.

L'assassin s'avança à leur rencontre, et ordonnant à son fils d'aller parler à Hugh qui venait de se dresser sur ses pieds, il le remplaça près de l'aveugle, et le suivit à pas lents du côté du hangar.

«Pourquoi l'avoir envoyé, lui? dit Stagg. Ne saviez-vous pas que c'était le moyen de le perdre, sitôt qu'on l'aurait reconnu?