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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 32: CHAPITRE XXXI.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

CHAPITRE XXX.

En effet, le Lion Noir était si loin, et il fallait tant de temps pour y arriver, que, malgré les fortes présomptions que Dolly trouvait en elle-même de la réalité des derniers événements, dont les effets étaient bien visibles, elle ne pouvait pas se débarrasser de l'idée que ce ne pouvait être qu'un rêve qui durait toute la nuit. Elle se défiait de ses yeux et de ses oreilles, même quand elle vit, à la fin des fins, la voiture s'arrêter au Lion Noir, l'hôte de cette taverne approcher à la lueur éclatante d'une prodigalité de flambeaux, pour les aider à descendre, et leur souhaiter une cordiale bienvenue.

Ce n'est pas le tout: à la portière de la voiture, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, étaient déjà Édouard Chester et Joe Willet: il fallait qu'ils fussent venus par derrière dans une autre voiture, procédé si étrange, si bizarre, si inexplicable, que Dolly n'en était que plus disposée à se bercer de l'idée qu'elle dormait de plus en plus profondément. Mais quand M. Willet apparut aussi… le vieux John lui-même… avec sa grosse caboche têtue et son double menton si copieux que l'imagination la plus téméraire, dans ses conceptions les plus extravagantes, n'aurait jamais rêvé un menton avec de si vastes proportions… alors elle reconnut son erreur, et fut bien obligé de s'avouer qu'elle était, ma foi! bien éveillée.

Et Joe, qui n'avait plus qu'un bras!… Joe, ce joli garçon si bien tourné, si bel homme! Quand Dolly jeta un regard de son côté, et qu'elle pensa au mal qu'il avait dû souffrir, aux pays lointains où il était allé se perdre, et qu'elle se demanda qui est-ce qui avait été sa garde-malade, souhaitant dans son coeur que cette femme, quelle qu'elle fût, l'eût soigné avec autant de bonté et de ménagement qu'elle l'eût fait elle-même, les larmes montèrent à ses beaux yeux, une par une, petit à petit, si bien qu'elle ne put plus les retenir, et se mit à pleurer devant tout le monde, comme une Madeleine.

«Nous voilà tous maintenant, Dolly, lui dit son père avec douceur; nous ne serons plus séparés; courage, ma chérie, courage!»

La femme du serrurier devinait peut-être mieux que lui la cause du chagrin de sa fille. Mais Mme Varden n'était plus du tout la même femme; c'était toujours cela qu'on devait à l'émeute: elle joignit donc aussi ses consolations à celles de son mari, et adressa à sa fille des représentations amicales du même genre.

«Peut-être bien, dit M. Willet senior, en regardant la compagnie à la ronde, peut-être bien qu'elle a faim. Ça doit être ça, soyez-en sûrs… c'est comme moi.»

Le Lion noir qui, à l'exemple du vieux John, avait prolongé l'attente du souper: au delà de tout délai raisonnable et tolérable, applaudit à cet amendement comme à la découverte philosophique la plus profonde et la plus fine à la fois; et, comme la table était toute servie, on se mit au souper à l'instant même.

La conversation ne fut pas des plus animées, et il y avait bien quelques convives qui n'avaient pas un gros appétit. Mais le vieux John ne laissa languir ni l'un ni l'autre, et, si quelqu'un eut ce double tort, il fut bien réparé par le vieux John, qui ne s'était jamais tant distingué.

Ce n'est pas que M. Willet soutint une conversation bien suivie; ce n'est pas par là qu'il brilla au souper; il n'avait pas là un seul de seul de ses vieux camarades d'enfance à «asticoter» et il n'osait trop s'y risquer avec Joe: il avait à son égard quelque vague pressentiment que ce gaillard-là, au premier mot qui ne lui plairait pas, flanquerait par terre le Lion noir et s'en irait tout droit en Chine, ou dans quelque autre région lointaine également inconnue, pour le restant de ses jours, ou au moins jusqu'à ce qu'il se fût débarrassé du bras qui lui restait et de ses deux jambes, peut-être même d'un oeil ou de quelque chose comme ça par-dessus le marché. Le beau de la conversation de M. Willet, c'était une espèce de pantomime dont il animait chaque intervalle de silence, et qui faisait dire au Lion noir, son ami intime depuis longues années, qu'il ne l'avait jamais vu comme ça, et qu'il dépassait l'attente et l'admiration de ses amis les plus émerveillés de son esprit.

Le sujet qui occupait toutes les méditations de M. Willet et qui occasionnait ces démonstrations mimiques, n'était autre que le changement corporel qu'avait subi son fils; il n'avait jamais pu prendre sur lui d'y croire et de s'en rendre raison. Peu de temps après leur première entrevue, on s'était aperçu qu'il s'en était allé, d'un air égaré, dans un état de grande perplexité, tout droit à la cuisine, dirigeant son regard sur le feu de l'âtre, comme pour consulter son conseiller ordinaire en matières de doute et dans les cas embarrassants. Seulement, comme il n'y avait pas de chaudron au Lion noir, et que le sien avait été si bien arrangé par les insurgés, qu'il était tout à fait hors de service, il sortit encore d'un air égaré, dans un effroyable gâchis de confusion morale, et dans son incertitude il avait recours aux moyens les plus étranges pour dissiper ses doutes: par exemple, d'aller tâter la manche de Joe, comme s'il croyait que le bras de son fils était peut-être caché dedans, ou de regarder ses propres bras et ceux de tous les autres assistants, comme pour s'assurer que c'était bien deux, et non pas un, qui étaient le lot ordinaire de chacun, ou de rester assis une heure de suite dans une méditation profonde, comme s'il essayait de se remettre en mémoire l'image de Joe quand il était plus jeune, et de se rappeler si c'était réellement un bras qu'il avait dans ce temps-là, ou s'il avait bien la paire; enfin de se donner une foule d'occupations et d'imaginer une foule de vérifications du même genre.

Se voyant donc, au souper, entouré de visages qu'il avait si bien connus dans son vieux temps, M. Willet reprit son sujet avec une nouvelle vigueur: on voyait qu'il était décidé à savoir le fin mot aujourd'hui ou jamais. Tantôt, après avoir mangé deux ou trois bouchées, il déposait sa fourchette et son couteau, pour regarder fixement son fils de toute sa force, surtout du côté mutilé. Puis il promenait ses yeux tout autour de la table, jusqu'à ce qu'il eût rencontré ceux de quelque convive, et alors il remuait la tête avec une grande solennité, se donnait une petite tape sur l'épaule, clignait de l'oeil, pour ainsi dire, car un clin d'oeil n'était pas chez lui synonyme d'un mouvement rapide: il y mettait le temps; il serait plus exact de dire qu'il se mettait à dormir d'un oeil pendant une minute ou deux. Puis il donnait encore à sa tête une secousse solennelle, reprenait son couteau et sa fourchette, et se remettait à manger. Tantôt il portait à sa bouche un morceau d'un air distrait, et, concentrant sur Joe toutes ses facultés, le regardait, dans un transport de stupéfaction, couper sa viande d'une seule main, jusqu'à ce qu'il fut rappelé à lui par des symptômes d'étouffement qui finissaient par lui rendre sa connaissance. D'autres fois, il imaginait une foule de petits détours, comme de lui demander le sel, ou le poivre, ou le vinaigre, ou la moutarde, tout ce qu'il voyait du côté mutilé, et observait comment son fils faisait pour lui passer ce qu'il lui avait demandé. À force de répéter ces expériences, il finit par se donner pleine satisfaction et se convaincre si bien, qu'après un intervalle de silence plus long que tous les précédents, il remit sa fourchette et son couteau aux deux côtés de son assiette, but une bonne gorgée au pot d'étain qu'il avait près de lui (toujours sans perdre Joe de vue), et se renversant sur le dos de sa chaise avec un gros soupir, dit en regardant les convives à la ronde:

«C'est coupé.

— Par saint Georges! dit de son côté le Lion noir en frappant sa main contre la table, il a trouvé ça.

— Oui, monsieur, reprit M. Willet, de l'air d'un bomme qui sentait qu'il avait bien gagné le compliment qu'on faisait de sa sagacité, et qu'il le méritait. On dira ce qu'on voudra; c'est coupé.

— Racontez-lui donc où ça vous est arrivé, dit le Lion noir à
Joe.

— À la défense de la Savannah, mon père.

— À la défense de la Savaigne, répéta M. Willet tout bas, en jetant encore un regard autour de la table.

— En Amérique, dans le pays qui est en guerre, dit Joe.

— En Amérique, dans le pays qui est en guerre, répéta M. Willet. On l'a coupé à la défense de la Savaigne en Amérique, dans le pays qui est en guerre.» Après avoir continué de se répéter en lui-même ces paroles à voix basse (notez que c'était bien la cinquantième fois qu'on lui avait déjà donné auparavant ce renseignement dans les mêmes termes), M. Willet se leva de table, tourna autour de Joe, lui tâta sa manche tout du long, depuis le poignet jusqu'au moignon, lui donna une poignée de main, alluma sa pipe, en tira une bonne bouffée, se dirigea vers la porte, se retourna quand il y fut, se frotta l'oeil gauche avec le dos de son index, et dit d'une voix défaillante: «Mon fils a eu le bras… coupé… à la défense de la… Savaigne… en Amérique… dans le pays qui est en guerre.» Là-dessus, il se retira pour ne plus revenir de toute la nuit.

Au reste, sous un prétexte ou sous un autre, chacun en fit autant à son tour, excepté Dolly qu'on laissa là toute seule, assise sur sa chaise. Elle était bien soulagée de se trouver seule, pour pleurer tout son content, quand elle entendit au bout du corridor la voix de Joe qui souhaitait bonne nuit à quelqu'un. Elle l'entendit encore marcher dans le corridor et passer devant la porte; seulement sa marche trahissait quelque hésitation. Il revint sur ses pas… comme le coeur de Dolly se mit à battre!… et regarda dans la chambre.

«Bonne nuit!…» Il n'ajouta pas: «Dolly;» mais c'est égal, elle était bien aise qu'il n'eût pas dit non plus: «Mademoiselle Varden.

— Bonne nuit! sanglota Dolly.

— Je suis bien fâché de vous voir encore si affectée de choses qui sont maintenant passées pour toujours, dit Joe avec bonté. Ne pleurez donc pas. Je n'ai pas le courage de vous voir si triste. Voyons! n'y pensez plus. Vous voilà maintenant sauvée et heureuse.»

Dolly n'en pleurait que de plus belle.

«Vous avez dû bien souffrir pendant ce peu de jours… et pourtant je ne vous trouve point du tout changée, si ce n'est peut-être en bien. On m'avait dit que vous étiez changée; mais moi, je ne vois pas ça. Vous étiez… vous étiez déjà très jolie, mais vous voilà plus jolie que jamais. C'est vrai comme je vous le dis. Vous ne pouvez pas m'en vouloir de vous faire ce compliment; car enfin, vous le savez bien vous-même, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on vous l'a dit, bien sûr.»

La vérité est que Dolly le savait bien, et que ce n'était pas la première fois qu'elle se l'entendait dire; loin de là. Mais il y avait des années qu'elle avait reconnu que le carrossier n'était qu'un âne bâté; et, soit qu'elle eût peur de faire la même découverte chez les autres, ou que, à force d'entendre, elle se fût blasée en général sur les compliments, il est sûr et certain que, tout en pleurant bien fort, elle se sentait plus flattée de celui-là, dans ce moment, qu'elle ne l'avait jamais été de tout autre auparavant.

«Je bénirai votre nom, dit en sanglotant la bonne petite fille du serrurier, tant que je vivrai. Je ne l'entendrai jamais sans me sentir briser le coeur. Je ne l'oublierai jamais dans mes prières, soir et matin, jusqu'à la fin de mes jours!

— Vraiment? fit Joe avec vivacité: est-ce bien vrai? cela me rend… vous ne sauriez croire comme cela me rend heureux et fier de vous entendre dire de ces choses-là.»

Dolly sanglotait toujours en tenant son mouchoir devant ses yeux; et Joe restait toujours là debout, à la regarder.

«Votre voix, dit-il, me reporte avec tant de plaisir à mon bon vieux temps, que, pour le moment, il me semble comme si cette soirée… je peux bien en parler, n'est-ce pas, maintenant, de cette soirée-là… comme si cette soirée était encore là, et qu'il ne fût rien arrivé dans l'intervalle. J'ai oublié toutes les peines que j'ai endurées depuis, et il me semble que c'est hier que j'ai rossé ce pauvre Tom Cobb, et que je suis venu vous voir, mon paquet sur l'épaule, avant de décamper… Vous rappelez-vous?»

Si elle se rappelait! mais elle ne dit mot; elle leva seulement les yeux un petit instant. Ce ne fut qu'un coup d'oeil, un petit coup d'oeil timide et larmoyant, mais qui fit garder à Joe le silence… bien longtemps.

«Bah! finit-il par dire résolument, il fallait que ça arrivât comme c'est arrivé. Je suis donc allé bien loin me battre tout l'été, et me geler tout l'hiver, depuis ce temps-là. Me voilà revenu, la bourse aussi vide qu'en partant, et estropié par-dessus le marché. Mais voyez-vous, Dolly, c'est égal; j'aimerais mieux encore avoir perdu l'autre bras… j'aimerais mieux avoir perdu ma tête… que d'être revenu pour vous voir morte, et non pas telle que je me figurais toujours vous voir, telle que je n'ai pas cessé d'espérer et de souhaiter vous retrouver. Ainsi, au bout du compte, Dieu soit loué!»

Ah! comme la petite coquette d'il y a cinq ans était devenue sensible depuis ce temps-là! Elle avait fini par se trouver un coeur. C'est parce qu'elle n'en connaissait pas tout le prix, qu'elle avait tant méconnu le prix du coeur de Joe, mais à présent elle ne l'aurait pas donné pour tout l'or du monde.

«N'ai-je pas eu autrefois, dit Joe avec son ton de franchise un peu brusque, l'idée que je pourrais revenir riche et me marier avec vous? Mais dans ce temps-là j'étais un enfant, et il y a longtemps que je ne suis plus si bête. Je sais bien que je ne suis qu'un pauvre soldat licencié et mutilé, trop heureux maintenant de traîner son existence comme il pourra. Pourtant, là! vrai! même à présent, je ne peux pas dire que ça me fera plaisir de vous voir mariée, Dolly; mais c'est égal, je suis content… Oui, je le suis, et je suis bien aise de l'être… en songeant que vous êtes admirée et courtisée, et que vous pouvez, quand vous voudrez, choisir à votre goût un homme pour vous rendre heureuse. C'est une consolation pour moi de savoir que vous parlerez quelquefois de moi à votre mari; et je ne désespère pas d'en arriver un jour à l'aimer, à lui donner une bonne poignée de main, à venir vous voir quelquefois, comme un pauvre ami qui vous a connue petite fille. Que Dieu vous bénisse!»

Sa main tremblait; mais, avec tout ça, il sut bien la contenir, et quitta Dolly.

CHAPITRE XXXI.

La nuit de ce vendredi-là, car c'était le vendredi de la semaine des émeutes qu'Emma et Dolly furent délivrées, grâce à l'aide empressée de Joe et d'Édouard Chester, les troubles furent entièrement apaisés; l'ordre et la tranquillité furent rétablis dans la ville épouvantée. Mais comme, en vérité, après ce qui s'était passé, personne ne pouvait dire si ce calme nouveau durerait longtemps ou si on n'était pas destiné à voir éclater tout à coup de nouveaux orages qui viendraient remplir les rues de Londres de sang et de ruines, ceux qui s'étaient dérobés par la fuite au tumulte récent se tenaient encore à distance, et bien des familles, qui n'avaient pu jusque-là se procurer les moyens de fuir, profitaient de ce moment de répit pour se retirer à la campagne. De Tyburn à Whitechapel, les boutiques étaient encore fermées, et il ne se faisait guère d'affaires dans aucun des centres habituels du mouvement commercial. Cependant, malgré les prédictions sinistres des alarmistes, cette nombreuse classe de la société qui voit toujours si clair dans les évènements les plus obscurs, la ville restait dans une tranquillité profonde, la force armée, composée de troupes considérables, distribuée sur tous les points les plus dangereux, et postée dans tous les endroits principaux, tenait en échec les restes dispersés de l'émeute. On poursuivait avec une vigueur infatigable la recherche des perturbateurs, et s'il s'en trouvait encore parmi eux d'assez incorrigibles et d'assez téméraires pour avoir la fantaisie, après les terribles scènes des derniers jours, de se risquer dans les rues, ils étaient tellement abattus par ces mesures fermes et résolues, qu'ils se dépêchaient de retourner s'ensevelir dans leurs cachettes, ne songeant plus qu'à leur propre salut.

En un mot, l'émeute était en déroute. On avait tué à coups de fusil plus de deux cents insurgés dans les rues. Il y en avait en outre deux cent cinquante dans les hôpitaux avec des blessures graves: là-dessus, peu de jours après, on comptait soixante-dix ou quatre-vingts morts de plus. Il y en avait une centaine d'arrêtés, sans compter ceux qu'on arrêtait d'heure en heure. Quant à ceux qui avaient péri victimes de l'incendie ou de leurs propres excès, le nombre en était inconnu.

Cependant il est certain qu'il y avait beaucoup de ces misérables qui avaient trouvé une horrible sépulture dans la cendre brûlante des feux qu'ils avaient allumés, ou qui s'étant glissés dans des caves et des celliers, soit pour y boire en secret, soit pour y panser leurs blessures, ne revirent jamais le jour. Bien des semaines après que le foyer de l'incendie ne contenait plus qu'une cendre noire et froide, la bêche du fossoyeur, mise en réquisition, ne laissa point de doute à cet égard.

Pendant les quatre grands jours de l'insurrection, soixante-dix maisons particulières et quatre prisons considérables avaient été détruites. La perte totale des objets mobiliers, d'après l'estimation de ceux qui l'avaient subie, était de cent cinquante mille livres sterling. À l'estimer au plus bas, d'après l'évaluation plus impartiale de personnes désintéressées, elle montait toujours bien à plus de cent vingt-cinq mille livres. Cette perte immense fut bientôt après couverte par une indemnité sur la fortune publique, en exécution d'un vote de la chambre des Communes, la somme ayant été prélevée sur les différents quartiers de Londres, et sur le comté et le bourg de Southwark. Toutefois, lord Mansfield et lord Saville ne voulurent ni l'un ni l'autre recevoir d'indemnité d'aucun genre.

La chambre des Communes dans sa séance du mardi, avec ses portes fermées et bien gardées, avait émis une résolution à l'effet de procéder, immédiatement après la fin des émeutes, à l'examen des pétitions présentées par un grand nombre des sujets protestants de Sa Majesté, et à leur prise en sérieuse considération. Pendant qu'on débattait cette question, M. Herbert, l'un des membres présents, se leva indigné et pria la chambre de remarquer que lord Georges Gordon était là sur son banc, au-dessous de la galerie, avec la cocarde bleue, signe de ralliement de la rébellion, attachée à son chapeau. Non seulement ceux qui siégeaient auprès de lui l'obligèrent de l'ôter; mais, quand il s'offrit à aller dans les rues pacifier l'émeute, rien qu'avec la vague assurance que la chambre était disposée à leur donner «la satisfaction qu'ils voulaient,» plusieurs membres se réunirent pour le retenir de force sur son banc. Bref, le désordre et la violence qui régnaient en vainqueurs au dehors, pénétrèrent aussi dans le sénat, et là, comme ailleurs, l'alarme et la terreur étaient à l'ordre du jour, et les formes régulières furent un moment oubliées.

Le mardi, les deux chambres s'étaient ajournées au lundi suivant, déclarant impossible de continuer le cours de leurs délibérations avec la gravité et la liberté nécessaires, tant qu'elles seraient entourées par la troupe armée. Mais, à présent que les révoltés étaient dispersés, les citoyens furent assaillis par une autre crainte. En effet, en voyant les places publiques et leurs lieux ordinaires de réunion remplis de soldats autorisés à faire usage à discrétion de leurs fusils et de leurs sabres, ils commencèrent à prêter une oreille avide au bruit qui circulait de la proclamation d'une loi martiale et à des contes effrayants de prisonniers qu'on aurait vus pendus aux lanternes de Cheapside et de Fleet-Street. Ces terreurs ayant été promptement dissipées par une proclamation déclarant que tous les perturbateurs seraient jugés par une commission spéciale, constituée conformément à la loi, on eut une autre alerte. Il se disait tout bas, d'un bout de la ville à l'autre, qu'on avait trouvé de l'argent français sur quelques insurgés, et que ces troubles avaient été soudoyés par les puissances étrangères, pour arriver au renversement et à la ruine de l'Angleterre. Cette sourde rumeur, entretenue par des placards anonymes semés avec profusion, quoique dénués probablement de tout fondement, tenait sans doute à la découverte de quelques pièces de monnaie qui n'étaient point de fabrication anglaise, trouvées, avec d'autres objets volés, en fouillant les poches des rebelles, ou sur les prisonniers arrêtés et les cadavres des victimes. Cela n'empêcha pas que ce bruit, une fois répandu, produisit une grande sensation, et, au milieu de cette excitation générale qui dispose les gens à saisir avidement toute nouvelle alarmante, il fut colporté avec une merveilleuse activité.

Cependant, comme la tranquillité ne se démentit pas pendant toute la journée de vendredi, puis pendant toute la nuit, et qu'on ne fit plus de nouvelles découvertes, la confiance commença à renaître, et les plus timides, les plus découragés, recommencèrent à respirer. Rien que dans Southwark, il n'y eut pas moins de trois mille habitants qui se formèrent en garde privée, pour faire dans les rues des patrouilles d'heure en heure. Les citoyens de Londres ne restèrent pas en arrière pour imiter ce bel exemple, et, selon l'habitude des gens paisibles, qui deviennent d'une audace incroyable quand le danger est passé, il était impossible de rien voir de plus intraitable et de plus hardi. Ils n'hésitaient pas à faire subir au passant le plus robuste un interrogatoire sévère, et menaient haut la main les petits commissionnaires, les bonnes et les apprentis qu'ils trouvaient sur leur chemin.

Quand le jour s'obscurcit pour faire place au soir, à l'heure où les ténèbres commencèrent par se glisser dans les coins et recoins de la ville comme pour s'essayer en secret et prendre leur clan avant de s'aventurer en pleine rue, Barnabé était assis dans son cachot, s'étonnant du silence, et attendant en vain le bruit et les clameurs qui avaient troublé les nuits précédentes. À côté de lui était assis, la main dans la sienne, une compagne dont la présence mettait son âme en paix. Elle était pâle, bien changée, accablée de chagrin, et elle avait le coeur bien gros; mais elle était pour lui toujours la même.

«Ma mère, dit-il après un long silence, combien de temps encore… combien de jours et de nuits… vont-ils me retenir ici?

— Pas beaucoup, mon enfant; pas beaucoup, j'espère.

— Vous espérez! c'est bon, mais ce n'est pas avec des espérances que vous ferez tomber mes chaînes. Moi aussi j'espère, mais cela leur est bien égal. Grip espère; mais qui est-ce qui se soucie de Grip?»

Le corbeau poussa un petit cri triste et mélancolique.

«Personne, dit-il, aussi clairement que peut parler un corbeau.

— Qui est-ce qui se soucie de Grip, excepté vous et moi? dit Barnabé, passant la main sur les plumes ébouriffées de l'oiseau. Il ne parle jamais ici; il ne dit pas un mot en prison. Il est là à se morfondre toute la journée dans son petit coin noir, tantôt faisant un somme, tantôt regardant le jour qui se glisse à travers les barreaux et qui brille dans son oeil, perçant comme une étincelle de ces grands feux qui viendrait à tomber dans la chambre, et qui brûlerait encore. Mais qui est-ce qui se soucie de Grip?

Le corbeau croassa encore: «Personne.

— Et à propos, dit Barnabé, retirant sa main de l'oiseau pour la mettre sur le bras de sa mère, en la regardant fixement en face, s'ils me tuent, car c'est bien possible, j'ai entendu dire qu'ils me tueraient; que deviendra Grip, quand ils m'auront fait mourir?»

Le son du mot ou le courant de ses propres pensées suggéra à l'oiseau sa vieille sentence: «N'aie pas peur de mourir.» Seulement il s'arrêta au beau milieu, tira un bouchon mélancolique, et finit par un croassement languissant, comme s'il ne se sentait pas le courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase, quoiqu'elle ne fût pas bien longue.

«Est-ce qu'ils lui ôteront la vie comme à moi? dit Barnabé. Je le voudrais bien; si lui et moi et vous nous mourions tous ensemble, il ne resterait personne pour en avoir du chagrin et de la peine, Mais ils feront ce qu'ils voudront, je ne les crains pas, mère.

— Ils ne vous feront pas de mal, dit-elle, d'une voix presque étouffée par ses larmes. Ils ne voudront pas vous faire de mal, quand ils sauront tout. Je suis sûre qu'ils ne vous en feront pas.

— Oh! n'en soyez pas trop sûre, cria Barnabé, qui montrait un étrange plaisir à croire qu'elle se trompait, mais que lui, il avait trop de sagacité pour tomber dans la même erreur. Ils m'ont désigné, mère, dès le commencement. Je le leur ai entendu dire entre eux quand ils m'ont amené ici la nuit dernière, et je les crois. Ne pleurez pas pour ça, mère. Ils disaient que j'étais hardi, et je leur ferai voir jusqu'au bout qu'ils ne se trompent pas. On peut me croire imbécile, mais cela ne m'empêchera pas de mourir aussi bien qu'un autre… Je n'ai pas fait de mal, n'est-ce pas? ajouta-t-il vivement.

— Pas devant Dieu, répondit-elle.

— Eh bien! alors, dit Barnabé, qu'ils me fassent tout ce qu'ils voudront. Vous m'avez dit un jour, vous-même, un jour que je vous demandais ce que c'était que la mort, que c'était quelque chose qui n'était pas à craindre, quand on n'avait pas fait de mal. Ha! ha! mère, je suis sûre que vous pensiez que j'avais oublié cela.»

Elle était navrée de voir ce joyeux éclat de rire et le ton enjoué avec lequel il lui disait ces mots. Elle le serra contre son coeur et le supplia de lui parler tout bas et de se tenir tranquille, parce qu'il commençait à faire nuit, qu'ils n'avaient plus que peu de temps à rester ensemble, et qu'elle allait être obligée de le quitter.

«Vous reviendrez demain? dit Barnabé.

— Oui, et tous les jours, et nous ne nous séparerons plus.»

Il répliqua avec joie que c'était bien, que c'était tout ce qu'il désirait, et qu'il était sûr d'avance de sa réponse. Puis il lui demanda où elle était restée depuis si longtemps, et pourquoi elle n'était pas venue le voir, pendant qu'il était un grand soldat; et alors il se mit à lui détailler tous les plans qu'il avait formés pour qu'ils pussent devenir riches et vivre dans l'opulence. Cependant il eut quelque soupçon qu'elle avait du chagrin et que c'était lui qui en était en cause; il essaya de la consoler et de la distraire en lui parlant de la vie qu'ils menaient autrefois ensemble, de ses amusements et de la liberté dont il jouissait alors. Il ne se doutait pas que chacune de ses paroles redoublait la douleur de sa mère, et qu'elle répandait des larmes de plus en plus amères à chaque souvenir qu'il ravivait de leur tranquillité perdue.

«Mère, dit Barnabé, quand ils entendirent approcher l'homme qui venait fermer les cellules pour la nuit, tout à l'heure, quand je vous ai parlé de mon père, vous m'avez crié: «Chut!» et vous avez détourné la tête; pourquoi donc? dites-moi pourquoi en deux mots. Vous l'aviez cru mort. Vous n'êtes pas fâchée qu'il vive et qu'il soit revenu nous voir? où est-il? serait-il ici?

— Ne demandez à personne où il est; ne parlez de lui à qui que ce soit, répondit-elle.

— Pourquoi pas? Est-ce parce que c'est un homme sévère et qui a la parole rude? Car enfin, je ne l'aime pas, et je ne tiens pas à me trouver seul avec lui; mais pourquoi ne pas parler de lui?

— Parce que je suis fâchée qu'il vive encore, fâchée qu'il soit revenu nous voir, fâchée que vous et lui vous vous soyez trouvés ensemble. Parce que, cher Barnabé, j'ai fait ce que j'ai pu, toute ma vie, pour vous tenir séparés.

— Séparés! un fils et un père! Pourquoi?

— Il a, lui murmura-t-elle à l'oreille, il a versé le sang; le temps est venu de vous faire cette révélation; il a versé le sang d'un homme qui l'aimait bien, qui avait placé en lui sa confiance, qui ne lui avait jamais rien dit ni rien fait de mal.»

Barnabé recula d'horreur, et, jetant un coup d'oeil rapide sur la tache de son poignet, la cacha en frissonnant sous sa veste.

«Mais, ajouta-t-elle avec précipitation, en entendant la clef tourner dans la serrure, quoique nous devions le fuir, ce n'en est pas moins votre père, mon cher enfant, et moi, je n'en suis pas moins sa malheureuse femme. On en veut à sa vie, et il la perdra. Il ne faut pas que nous y soyons pour quelque chose. Bien au contraire, si nous pouvions l'amener à se repentir, notre devoir serait de l'aimer encore. N'ayez pas l'air de le connaître, si ce n'est comme un homme qui s'est sauvé de la prison, et, si on vous fait des questions sur son compte, ne répondez pas. Que Dieu veille sur vous toute cette nuit, cher enfant! que Dieu soit avec vous!»

Elle s'arracha de ses bras et, quelques secondes après, Barnabé fut tout seul. Il resta longtemps comme enraciné là, la figure cachée dans ses mains, puis il se jeta en sanglotant sur son triste lit.

Mais la lune vint tout doucement dans sa gloire modeste, et les étoiles se montrèrent à travers le petit espace de la fenêtre grillée, comme, à travers l'étroite brèche d'une bonne action, dans une sombre vie de crime, la face du ciel rayonne pleine d'éclat et de miséricorde. Il leva la tête, regarda en l'air ce ciel tranquille qui avait l'air de sourire à la terre affligée, comme si la nuit, plus compatissante que le jour, abaissait des regards de pitié sur les souffrances et les fautes des hommes, et qu'elle voulût insinuer sa paix au fond du coeur de Barnabé. Un pauvre idiot comme lui, emprisonné dans son étroite cellule, se sentait élevé aussi près de Dieu, en contemplant cette clarté si douce, que l'homme le plus libre et le plus heureux de toute cette vaste cité; et dans sa prière, qu'il ne se rappelait pas bien, dans le bout d'hymne, souvenir de son enfance, qu'il se chantonnait pour se bercer avant de s'endormir, il y avait un souffle aussi pur pour monter vers le ciel que dans toutes les homélies du monde, et dans l'écho des voûtes des plus vieilles cathédrales.

Sa mère, en traversant une cour pour sortir, vit, à travers une porte grillée qui donnait sur une autre cour, son mari, marchant autour de l'enceinte, les mains croisées sur sa poitrine et la tête penchée. Elle demanda à l'homme qui la conduisait si elle ne pourrait pas dire un mot au prisonnier. Il y consentit, mais en lui recommandant de se dépêcher, parce qu'il allait fermer pour la nuit, et il n'avait plus qu'une ou deux minutes à lui. En même temps, il ouvrit la porte et lui dit d'entrer.

La porte, en tournant, grinça bien fort sur ses gonds; mais lui, il était sourd au bruit, et continuait sa promenade circulaire dans la petite cour, sans lever la tête ni changer d'attitude le moins du monde. Elle lui parla; mais sa voix était si faible qu'elle ne pouvait se faire entendre. Enfin, elle alla au-devant de ses pas, et, quand il vint, elle étendit la main et le toucha.

Il tressaillit et recula d'un pas, tremblant des pieds à la tête; mais en voyant qui c'était, il lui demanda ce qu'elle venait faire là. Sans attendre sa réponse:

«Voyons! dit-il, venez-vous me rendre la vie ou me l'ôter? m'assassiner aussi, ou me sauver?

— Mon fils… notre fils, répondit-elle, est dans cette prison.

— Qu'est-ce que ça me fait? cria-t-il en frappant du pied avec impatience le pavé de la cour. Je sais bien cela. Il ne peut pas plus m'aider que je ne puis l'aider. Si vous êtes venue pour me parler de lui, vous pouvez vous en aller.»

En même temps il reprit sa promenade, et se mit à faire son tour dans la cour comme auparavant, d'un pas précipité. Quand il la retrouva où il l'avait laissée, il s'arrêta pour lui dire:

«Venez-vous me rendre la vie ou me l'ôter? Vous repentez-vous?

— Oh! c'est à vous qu'il faut demander ça, répondit-elle. Voulez- vous vous repentir, pendant qu'il en est temps encore? Quant à vous sauver, croyez bien que je n'en aurais pas le pouvoir, quand j'en aurais le courage.

— Dites que c'est la volonté qui vous manque, répondit-il avec un juron, en cherchant à se dégager d'elle et à passer outre. Dites que vous ne le voulez pas.

— Écoutez-moi un instant seulement, répliqua-t-elle, rien qu'un instant. Je ne fais que de relever d'une maladie dont je croyais que je ne relèverais jamais. Les meilleurs d'entre nous, dans des moments pareils, pensent aux bonnes intentions qu'ils n'ont pas réalisées, aux devoirs qu'ils ont laissés inachevés. Si j'ai jamais, depuis cette fatale nuit, manqué à prier Dieu pour vous envoyer le repentir avant votre mort… si j'ai manqué de vous en suggérer la pensée, même au moment où l'horreur de votre crime était encore toute fraîche, si, la dernière fois que je vous ai vu, tout entière à la crainte qui venait de m'accabler, j'ai oublié de tomber à deux genoux pour vous adjurer de la façon la plus solennelle, au nom de celui que vous avez envoyé au ciel pour y porter témoignage contre vous, de vous préparer à la punition qui ne pouvait manquer de vous atteindre, et qui s'approche insensiblement en ce moment même… je m'humilie devant vous, et, dans l'agonie de mon rôle de suppliante, je vous conjure de me laisser expier ma faute.

— Qu'est-ce que tout ce jargon veut dire? répondit-il rudement.
Parlez donc de manière que je puisse vous comprendre.

— Je vais le faire, répliqua-t-elle; c'est tout ce que je désire. Accordez-moi encore un moment de patience. La main de celui qui a maudit l'assassin s'est appesantie sur nous, vous n'en pouvez douter. Notre fils, notre innocent enfant, sur lequel est tombée sa colère, avant même qu'il vînt au monde, est ici en danger de perdre la vie… il y est, conduit par votre faute, oui, Dieu le sait, par votre unique faute: car, si la faiblesse de son intelligence l'a entraîné dans ses égarements, n'est-ce pas la terrible conséquence de votre crime?

— Si vous venez pour m'ennuyer de vos reproches et de vos criailleries de femme… marmotta-t-il entre ses dents, en essayant encore de passer.

— Non. Je viens pour autre chose, qu'il faut que vous entendiez. Si ce n'est pas ce soir, c'est demain. Si ce n'est pas demain, ce sera un autre jour; mais il faut que vous l'entendiez. Mon mari, il n'y a point d'espoir pour vous de vous sauver de là… c'est impossible.

— Et c'est vous qui venez me dire ça?» En même temps il leva sa main chargée de fers et l'en menaça. «Ah! c'est vous?

— Oui, dit-elle, avec une vivacité inexprimable, c'est moi. Mais pourquoi?

— Sans doute pour me tranquilliser dans cette prison. Pour me faire passer agréablement le temps d'ici jusqu'à ma mort. Pour mon bien… oui, pour mon bien sans aucun doute, dit-il en grinçant des dents et en lui adressant un sourire avec sa face livide.

— Non, ce n'est pas pour vous accabler de reproches, répliqua-t- elle; non, ce n'est pas pour aggraver les misères et les tortures de votre situation; non, ce n'est pas pour vous dire une seule parole amère: c'est au contraire pour vous rendre l'espérance et la paix. Mon mari, mon cher mari, avouez seulement ce crime abominable; implorez seulement le pardon du ciel et de ceux que vous avez offensés sur la terre. Écartez seulement ces vaines pensées qui vous troublent, et qui ne se réaliseront jamais, pour ne compter que sur votre repentir et votre sincérité, et je vous promets, au nom suprême du créateur, dont vous avez détruit l'image, qu'il vous donnera aide et consolation. Et moi, cria-t- elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, je jure devant lui, devant lui qui connaît mon coeur et qui peut y lire la vérité de mes paroles, je vous promets, à partir de ce moment-là, de vous aimer tendrement comme autrefois, de veiller sur vous nuit et jour durant le court intervalle qui nous reste, de vous prodiguer les témoignages de ma plus fidèle affection comme je le dois, de joindre mes prières aux vôtres pour que Dieu suspende le jugement qui menace votre tête, pour qu'il épargne notre fils et lui permette de bénir ici son saint nom, de son mieux, le pauvre enfant, à l'air libre et à la clarté du jour.»

Il recula et fixa ses yeux sur elle, pendant qu'elle lui adressait ces prières ardentes, comme s'il était un moment frappé de respect pour elle, et qu'il ne sût que faire. Mais la crainte et la colère prirent bientôt le dessus, et il la repoussa avec mépris.

«Allez-vous-en! cria-t-il. Laissez-moi. Vous complotez contre moi, n'est-ce pas? Vous voulez me faire parler, pour aller dire que je suis bien ce qu'on soupçonne. Malédiction sur vous et votre enfant!

— Hélas! elle est déjà tombée sur lui, la malédiction, répliqua- t-elle en se tordant les mains.

— Qu'elle y tombe plus lourdement encore! Qu'elle tombe sur lui et sur vous tous! Je vous déteste tous les deux. Je n'ai plus rien à perdre. La seule consolation qui puisse me rester et que je me souhaite, c'est de savoir avant de mourir que la malédiction vous atteint. À présent, partez.»

Elle allait encore lui faire de douces instances, même après cet éclat de fureur; mais il menaça de la frapper de sa chaîne.

«Je vous le répète, partez… je vous le répète pour la dernière fois. Le gibet me tient dans ses griffes, et c'est un noir fantôme qui peut me porter encore à d'autres excès. Allez-vous-en! Je maudis l'heure où je suis né, l'homme que j'ai tué, et toutes les créatures vivantes de ce monde.»

Dans un paroxysme de rage, de terreur, de crainte de la mort, il la repoussa, pour se précipiter dans les ténèbres de sa cellule, où il se jeta pantelant sur le carreau, qu'il grattait de ses mains enchaînées. Le geôlier revint fermer la porte du cachot, et emmena ensuite la malheureuse femme.

Dans cette nuit de juin, chaude et embaumée, il y avait par toute la ville des visages heureux et des coeurs gais et légers, qui savouraient doublement la douceur d'un sommeil depuis plusieurs jours inconnu, au milieu des horreurs qui venaient d'avoir lieu. Cette nuit-là, chacun chez soi se réjouissait en famille; on se félicitait les uns les autres d'avoir échappé au danger commun; ceux qui avaient été désignés pour victimes par l'émeute, s'aventuraient à sortir dans les rues; ceux qui avaient été pillés, allaient gagner quelque bon refuge; même le pusillanime lord-maire, qui avait été cité ce soir-là devant le Conseil privé pour donner des explications sur sa conduite, revint content, déclarant à tous ses amis qu'il avait été bien heureux d'en être quitte pour une réprimande, et leur répétant avec la plus grande satisfaction sa mémorable défense devant le Conseil, «qu'il avait montré dans les troubles une telle témérité de courage, qu'il avait bien cru la payer de sa vie.»

Cette nuit-là aussi, quelques agents dispersés de l'émeute furent poursuivis jusque dans leurs cachettes, et arrêtés. Dans les hôpitaux, ou sous les amas de ruines qu'ils avaient faites, dans les fossés, dans les champs, on trouva de ces misérables enterrés sans linceul; plus heureux que ceux qui, pour avoir pris une part active au désordre, dans des prisons provisoires, reposaient en ce moment sur la paille leur tête promise au bourreau.

À la Tour aussi, dans une chambre lugubre dont les murs épais interdisaient l'accès au moindre bourdonnement de la vie et entretenaient un silence dont les inscriptions laissées par d'anciens prisonniers sur ces témoins muets ne faisaient que redoubler l'horreur, gisait sur sa couche un homme tourmenté de remords pour chaque cruauté commise par chaque révolté, reconnaissant à présent que leur crime était son crime, et que c'était lui qui avait mis leurs vies en péril; ne trouvant, au milieu de ces réflexions, qu'une triste consolation dans son fanatisme, ou dans sa vocation imaginaire; c'était le malheureux autour de tout le mal… lord Georges Gordon.

On l'avait arrêté le soir même. «Si vous êtes sûr que c'est moi que vous voulez, dit-il à l'officier qui l'attendait à la porte de chez lui avec un mandat d'amener sous la prévention de haute trahison, je suis prêt à vous accompagner…»

Et en effet, il le suivit sans résistance. On commença par le conduire devant le Conseil privé, puis à la caserne des Horse- Guards, puis on l'emmena par le pont de Westminster, pour éviter l'embarras des rues, jusqu'à la Tour, sous l'escorte la plus forte qu'on eût encore vue chargée d'y conduire un prisonnier seul.

De tous ses quarante mille hommes, il ne lui en restait pas un pour lui tenir compagnie. Tant amis que protégés, clients et serviteurs… il n'avait personne. Son tartuffe de secrétaire l'avait trahi et l'homme qui s'était laissé, dans sa faiblesse, pousser et compromettre par tant d'intrigants uniquement occupés de leurs intérêts personnels, se trouvait à présent seul et abandonné.

CHAPITRE XXXII.

M. Dennis, ayant été fait prisonnier à une heure avancée le même soir, fut emmené pour la nuit seulement au violon voisin, et le lendemain, samedi, on le fit comparaître devant un juge de paix. Comme les charges qui s'élevaient contre lui étaient nombreuses et importantes, qu'en particulier, il fut prouvé par le témoignage de Gabriel Varden qu'il avait manifesté bonne envie de lui ôter la vie, il fut renvoyé devant les assises. De plus, il eut l'honneur distingué de se voir considérer comme un chef de révoltés, et de recevoir de la bouche même du magistrat la flatteuse assurance qu'il était dans une position d'un danger imminent, et qu'il ferait bien de s'attendre à tout.

Dire que la modestie de M. Dennis ne fut pas un peu émue par ces honneurs insignes, ou qu'il fût bien préparé à une réception si obligeante, ce serait lui prêter un plus grand fonds de philosophie stoïque qu'il n'en posséda jamais. À dire vrai, le stoïcisme de ce gentleman était de ceux (combien en voit-on comme cela!) qui mettent un homme en état de supporter avec un courage exemplaire les afflictions de ses amis, mais qui, par une espèce de compensation, le rendent, en ce qui le concerne, très sensible à ses maux, et d'un égoïsme très susceptible. On peut donc, sans calomnier ce fonctionnaire intéressant, déclarer sans réserve et sans déguisement qu'il commença par se montrer très alarmé tout d'abord, et qu'il manifesta des émotions qui ne faisaient pas honneur à son héroïsme, jusqu'à ce qu'il eut appelé à son aide ses facultés ratiocinatives, qui lui firent entrevoir une perspective moins désespérée.

À mesure que M. Dennis exerçait les qualités intellectuelles dont la nature l'avait doué à passer en revue ses chances les plus favorables de se tirer d'affaire bellement et sans grand désagrément personnel, il sentait renaître ses esprits et augmenter sa confiance. Quand il se rappelait la haute estime dans laquelle était tenu son ministère, et le besoin constant qu'on avait de ses services; quand il se considérait lui-même, dont le Code pénal avait fait une espèce de remède universel, applicable aussi bien aux femmes qu'aux hommes, aux vieillards qu'aux enfants, aux gens de tout âge, de toute variété de criminalité; quand il songeait à la haute faveur dont il jouissait, par titre officiel, près de la Couronne, et des deux Chambres du parlement, de la Monnaie, de la Banque d'Angleterre et des Juges du territoire; quand il repassait dans son esprit tous les ministres successifs dont il était resté toujours la panacée favorite; quand il réfléchissait que c'était à lui que l'Angleterre devait de rester isolée dans la gloire de la pendaison parmi les nations civilisées de la terre; quand il se représentait tous ces titres et qu'il les pesait dans son esprit, il n'avait pas l'ombre d'un doute qu'il y allait de l'honneur de la nation reconnaissante de l'acquitter des conséquences de ses dernières escapades, et qu'elle ne pouvait manquer de lui rendre son ancienne place dans le bienheureux système social.

Il en était donc resté, comme on dit, sur sa bonne bouche, quand il prit place au milieu de l'escorte qui l'attendait, et il se rendit à la prison avec une indifférence héroïque. Et arrivant à Newgate, où on avait réparé à la hâte les ruines de quelques cachots pour y tenir en toute sûreté les révoltés, il reçut un accueil chaleureux des porte-clefs, charmés de voir un cas extraordinaire, un cas intéressant, qui rompait agréablement la monotonie de leur service uniforme. Aussi, sous l'empire de cette aimable surprise, lui mit-on les fers avec un soin tout particulier, avant de le coffrer dans l'intérieur de la prison.

«Camarade, dit le bourreau, pendant que, sous la conduite d'un officier de la geôle, il traversait, dans cet attirail nouveau pour lui, tous les corridors qu'il connaissait si bien, est-ce que je vais rester longtemps avec quelqu'un?

— Si vous nous aviez laissé plus de cellules debout, on vous en aurait donné une pour vous tout seul, lui répondit-on; mais, pour le moment, la place nous manque, et nous sommes obligés de vous donner de la compagnie.

— À la bonne heure, répliqua Dennis, je n'ai pas de répugnance pour être en compagnie, camarade; au contraire, j'aime assez la société. J'étais né pour la société, vrai.

— Quel dommage, n'est-ce pas? dit son conducteur.

— Mais non, répondit Dennis, je ne trouve pas. Pourquoi donc serait-ce dommage, camarade?

— Oh! dame! je ne sais pas, dit l'autre négligemment. C'est que, comme vous dites que vous étiez né pour la société, et qu'on va vous en priver dans votre fleur, vous comprenez…

— Dites-moi donc, reprit l'autre vivement, de quoi diable me parlez-vous là? Qu est-ce que c'est que ces gens-là qu'on va priver dans leurs fleurs?

— Oh! personne précisément: je croyais que c'était peut-être vous,» dit le geôlier.

M. Dennis s'essuya la face, qui était devenue tout à coup rouge comme le feu. «Vous avez toujours aimé à dire des farces» dit-il à son conducteur d'une voix tremblante, et il le suivit en silence, jusqu'à ce qu'il se fut arrêté devant la porte.

— C'est là ma résidence, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un air facétieux.

— Oui, voilà la boutique, monsieur,» répliqua l'autre. Dennis se disposait à y entrer, d'assez mauvaise grâce, quand tout à coup il s'arrêta et recula tout saisi.

«Eh bien! dit le geôlier, comme vous voilà ému!

— Hum! dit Dennis à voix basse et fort alarmé. Il y a de quoi!
Fermez cette porte.

— C'est ce que je vais faire, quand vous serez entré.

— Mais je n'entrerai pas du tout. Je ne veux pas qu'on m'enferme avec cet homme-là. Est-ce que vous avez envie de me faire étrangler, camarade?»

Le geôlier n'avait pas l'air d'avoir la moindre envie pour ou contre; mais lui faisant observer en deux mots qu'il avait sa consigne, et qu'il voulait l'exécuter, il ferma la porte par- dessus lui, tourna la clef et se retira.

Dennis se tenait tout tremblant le dos contre la porte, et levant le bras par un mouvement involontaire pour se mettre en défense, les yeux fixés sur un homme, le seul locataire pour le moment du cachot, qui était étendu tout de son long sur un banc de pierre, et qui venait de suspendre sa respiration comme s'il était en train de se réveiller. Cependant il se roula sur le côté, laissa pendre son bras négligemment poussa un long soupir et, murmurant quelques mots inintelligibles, retomba aussitôt dans le sommeil.

Légèrement rassuré par ce répit, le bourreau détourna un moment les yeux de son compagnon endormi, et jeta un coup d'oeil autour du cachot pour voir s'il ne trouverait pas quelque endroit favorable ou quelque arme propice pour se défendre. Il n'y avait pas d'autre meuble qu'une mauvaise table, qu'on ne pouvait déranger sans faire du bruit, et une lourde chaise. Il se glissa sur la pointe du pied vers ce dernier article de mobilier, l'emporta dans le coin le plus reculé, et le mettant devant lui pour s'en faire un rempart, il surveilla de là les mouvements de l'ennemi avec la plus grande vigilance et une extrême défiance.

L'homme qui dormait là, c'était Hugh. Et naturellement Dennis devait se trouver dans un état d'attente assez pénible, et souhaiter à part lui que l'autre ne se réveillât jamais. Fatigué de rester debout, il s'accroupit dans son coin au bout de quelque temps, et finit par s'asseoir sur le pavé glacé. Cependant, quoique la respiration de Hugh annonçât toujours qu'il dormait d'un bon somme, il ne pouvait se résoudre à le quitter des yeux un instant. Il en avait si grand'peur, il redoutait tellement un assaut subit de sa part, que, non content d'observer ses yeux fermés au travers des barreaux de la chaise, il se levait en tapinois de temps en temps sur ses pieds pour le regarder, le cou tendu, et s'assurer qu'il était réellement bien endormi, et qu'il n'allait pas profiter d'un moment de surprise pour s'élancer sur lui.

Hugh dormit si longtemps et si profondément, que M. Dennis commença à croire qu'il ne se réveillerait pas avant la visite du porte-clefs. Déjà il se félicitait de cette supposition flatteuse, et bénissait son étoile avec ferveur, quand il se manifesta deux ou trois symptômes assez peu rassurants, comme par exemple un nouveau mouvement du bras, un nouveau soupir, une agitation incessante de la tête; puis, juste au moment où le dormeur allait tomber lourdement à bas de ce lit étroit, les yeux de Hugh s'ouvrirent.

Le hasard voulut que sa figure se trouvât précisément tournée du côté de son visiteur inattendu, il le regarda bien une douzaine de secondes tranquillement, sans avoir l'air d'être surpris ni de le reconnaître. Puis tout à coup il fit un bond et prononça son nom avec un gros juron.

«N'approchez pas, camarade, n'approchez pas, cria Dennis, se cachant derrière la chaise, ne me touchez pas. Je suis prisonnier comme vous. Je n'ai pas la liberté de mes membres. Je ne suis qu'un pauvre vieux. Ne me faites pas de mal.»

Il prononça les derniers mots d'un air si câlin et d'un ton si piteux, que Hugh, qui avait saisi la chaise et la tenait en l'air pour lui en asséner un coup, se retint et lui dit de se relever.

«Oui certainement, camarade, je vais me relever, cria Dennis, prompt à l'apaiser par tous les moyens en son pouvoir; je ne demande pas mieux que de faire tout ce qui peut vous être agréable, bien sûr; là! me voici relevé. Qu'est-ce que je puis faire pour vous? Vous n'avez qu'un mot à dire, et je le ferai.

— Ce que vous pouvez faire pour moi! cria Hugh, en l'empoignant par le collet avec ses deux mains et le secouant aussi rudement que s'il voulait lui couper la respiration. Et qu'est-ce que vous avez fait pour moi?

— J'ai fait de mon mieux, ce que je pouvais faire de mieux.» répondit le bourreau.

Hugh, sans répliquer, le secoua dans ses serres vigoureuses à lui faire branler les dents dans la mâchoire, le lança par terre, et alla se rejeter lui-même sur son banc.

«Si ce n'était pas le plaisir que je ressens au moins de vous voir ici, murmura-t-il entre ses dents, je vous aurais écrasé la tête contre la muraille; oh! oui, et ça ne serait pas long.»

Il se passa quelque temps avant que Dennis eût retrouvé sa respiration pour pouvoir parler; mais sitôt qu'il put reprendre son langage humble et soumis, il n'y manqua pas.

«Oui, j'ai fait de mon mieux, dit-il d'un ton caressant; savez- vous que j'avais là deux baïonnettes dans les reins, et je ne sais pas combien de cartouches à mon service, pour me forcer à aller où vous étiez, et que, si vous n'aviez pas été pris, vous auriez été tué à coups de fusil? Jugez un peu, la belle figure que vous auriez faite!… un beau jeune homme comme vous!

— Je vais donc faire à présent plus belle figure, hein? demanda Hugh, en relevant la tête avec une expression si terrible que l'autre n'osa pas lui répliquer pour le moment.

— Il n'y a pas de doute, dit Dennis d'un ton doucereux, après un instant de silence. D'abord il y a les chances du procès, et vous en avez mille pour vous. Nous pouvons nous en tirer les braies nettes: on a vu des choses plus extraordinaires que ça. Après cela, quand même ce ne serait pas, et que les chances tourneraient contre nous, nous en serons quittes pour être exécutés une bonne fois; et ça se fait, voyez-vous, avec tant de propreté, d'adresse et d'agrément, si le terme ne vous paraît pas trop fort, que vous ne pourriez jamais croire qu'on ait pu porter la chose à ce point de perfection. Tuer un de nos semblables à coups de fusil… Pouah!» Et cette idée seule révoltait tellement sa nature, qu'il cracha sur le pavé du cachot.

La chaleur qu'il montrait sur ce sujet pouvait passer pour du courage aux yeux de quelqu'un qui ne connaissait pas ses goûts et ses préférences artistiques; de plus, comme il se gardait bien de laisser percer ses espérances secrètes, et qu'il avait l'air au contraire de se mettre sur le même pied que Hugh, ce vaurien fut plus sensible à ces considérations pour se laisser attendrir, qu'il ne l'aurait été à tous les plus beaux raisonnements ou à la soumission la plus abjecte. Il reposa donc ses bras sur ses genoux, et, se baissant en avant, il regarda Dennis par-dessous les mèches de ses cheveux, avec une espèce de sourire sur les lèvres.

«Le fait est, camarade, dit le bourreau d'un ton de plus intime confiance, que vous vous étiez fourré là en assez mauvaise compagnie. Vous étiez avec un homme qu'on poursuivait bien plus que vous: c'était lui que je cherchais. Au reste, vous voyez ce que j'ai gagné à tout cela. Me voici ici comme vous: nous sommes dans la même barque.

— Tenez, gredin, lui dit Hugh en fronçant les sourcils, je ne suis pas assez dupe pour ne pas savoir que vous comptiez y gagner quelque chose, sans quoi vous ne l'auriez pas fait; mais c'est une affaire finie. Vous voilà ici. Il ne sera bientôt pas plus question de vous que de moi; et je ne tiens pas plus à vivre qu'à mourir, à mourir qu'à vivre; ce m'est tout un. Alors, pourquoi me donnerais-je la peine de me venger de vous? Boire, manger, dormir, tout le temps que j'ai à rester ici, je ne me soucie pas d'autre chose. S'il pouvait seulement pénétrer un peu plus de soleil dans ce maudit trou, pour qu'on pût s'y réchauffer, je voudrais y rester couché tout le long du jour, sans me donner la peine de me lever ou de m'asseoir une fois: voilà comme je me soucie de moi. Pourquoi donc me soucier de vous?»

Il finit cette harangue par un grognement qui ressemblait assez au bâillement d'une bête féroce, se remit tout de son long sur le banc, et ferma de nouveau les yeux.

Après l'avoir regardé quelques moments en silence, Dennis tout heureux de l'avoir trouvé si bénin, approcha de sa couche grossière la chaise sur laquelle il s'assit près de lui; pourtant il prit la précaution de ne pas se mettre à portée de son bras nerveux.

«Bien dit, camarade, on ne peut pas mieux dire, se risqua-t-il à répondre. Nous allons boire et manger tant que nous pourrons, dormir tant que nous pourrons, nous rendre la vie douce tant que nous pourrons; et avec de l'argent on a tout: dépensons-le gaiement.

— De l'argent! dit Hugh en se retournant dans une position plus commode… où est-il?

— Dame! ils m'ont pris le mien à la loge, dit M. Dennis, mais ils ne traitent pas tout le monde de même.

— Vous croyez? Eh bien! ils m'ont pris le mien aussi.

— Alors je vais vous dire, camarade, il faut vous adresser à vos parents.

— Mes parents! dit Hugh se relevant en sursaut et se soutenant sur ses mains; où sont-ils, mes parents?

— Vous avez toujours bien de la famille?

— Ha! ha! ha! dit Hugh en éclatant de rire et balançant son bras au-dessus de sa tête. Ne va-t-il pas parler de parents, ne va-t-il pas parler de famille à un homme dont la mère a péri de la mort qui attend son fils, et l'a laissé, pauvre affamé, sans un visage de connaissance au monde! Venez donc me parler de parents et de famille!

— Camarade, cria le bourreau, dont les traits éprouvèrent un changement subit, vous ne voulez pas dire que…

— Je veux dire, reprit Hugh, qu'ils l'ont pendue à Tyburn. Ce qui était bon pour elle est assez bon pour moi. Qu'ils m'en fassent autant quand ils voudront… le plus tôt sera le mieux. Pas un mot de plus; je vais dormir.

— Au contraire, j'ai besoin de vous parler; j'ai besoin d'avoir là-dessus plus de détails, dit Dennis, changeant de couleur.

— Ne vous avisez pas de ça, répondit Hugh en grognant; vous ferez bien de tenir votre langue. Quand je vous dis que je vais dormir!»

Dennis s'étant risqué à dire quelques mots encore malgré cet avertissement, son camarade, furieux, lui lança de toute sa force un coup de poing qui pourtant ne l'atteignit pas, puis se recoucha en murmurant une foule de jurons et d'imprécations et en se tournant la face contre la muraille. Après avoir essayé encore une ou deux fois à ses risques et périls, malgré la terrible humeur de son compagnon, de le tirer tout doucement par la basque de son habit pour reprendre cette conversation dont M. Dennis, pour des raisons à lui connues, tenait tant à poursuivre le cours, il n'eut pas d'autre alternative que d'attendre, aussi patiemment qu'il le put, le bon plaisir du dormeur.

CHAPITRE XXXIII.

Un mois s'est écoulé… Nous sommes dans la chambre à coucher de sir John Chester. À travers la fenêtre entr'ouverte, le jardin du Temple paraît vert et agréable. La paisible rivière, égayée par des bateaux et des barques, sillonnée par le battement des rames, étincelle au loin. Le ciel est clair et bleu, et l'air suave de l'été pénètre doucement dans la chambre, qu'il remplit de ses parfums. La ville même, cette ville de fumée, est radieuse. Ses toits élevés, ses clochers, ses dômes, ordinairement noirs et tristes, ont pris une teinte de gris clair qui est presque un sourire. Toutes les vieilles girouettes dorées, les boules, les croix qui surmontent les édifices, brillent à nouveau au gai soleil du matin, et bien haut, au-dessus de tous les autres, domine Saint-Paul, montrant sa crête majestueuse d'or bruni.

Sir John était en train de déjeuner dans son lit. Son chocolat et sa rôtie étaient placés près de lui sur une petite table. Des livres et des journaux étaient étalés sur le couvre-pied, et, s'interrompant tantôt pour jeter un coup d'oeil de satisfaction tranquille autour de sa chambre rangée dans un ordre parfait, tantôt pour contempler d'un air indolent le ciel azuré, il continuait de manger, de boire et de lire les nouvelles, en homme qui sait savourer les douceurs de la vie élégante.

La joyeuse influence du matin semblait produire quelque effet, même sur son humeur toujours uniforme. Ses manières étaient plus gaies qu'à l'ordinaire, son sourire plus serein et plus agréable, sa voix plus claire et plus animée. Il déposa le journal qu'il venait de lire, se renfonça dans son oreiller de l'air d'un homme qui s'abandonne au cours d'une foule de charmants souvenirs, et, après un moment de repos, s'adressa à lui-même le monologue suivant:

«Et mon ami le Centaure, qui suit les traces de sa petite maman! cela ne m'étonne pas. Et son mystérieux ami, M. Dennis, qui prend le même chemin! cela ne m'étonne pas non plus. Et mon ancien facteur, ce jeune imbécile de Chigwell, avec ses allures indépendantes! cela me fait infiniment de plaisir. Il ne pouvait rien lui arriver de plus heureux.»

Après s'être soulagé de ces réflexions, il retomba dans le cours de ses pensées souriantes, auxquelles il ne s'arracha plus que pour finir son chocolat, qu'il ne voulait pas laisser refroidir, et pour tirer la sonnette afin qu'on lui en apportât encore une tasse.

La tasse arrivée, il la prit des mains de son domestique, et lui dit, en le congédiant avec une affabilité charmante: «Bien obligé, Peak.»

«C'est une circonstance bien remarquable, se dit-il d'un ton nonchalant, en jouant tranquillement avec sa petite cuiller, qu'il ne s'en est fallu de rien que mon ami l'imbécile s'échappât de là. Par bonheur (ou, comme on dit dans le monde, par un cas providentiel), le frère de milord le maire s'est trouvé juste à point à l'audience avec d'autres juges de paix campagnards, dont la tête épaisse n'a pu résister à la curiosité d'aller voir ça. Car, bien que le frère de milord le maire eût décidément tort, et donnât par sa déposition stupide une nouvelle preuve de sa parenté avec ce drôle de personnage, en déclarant que la tête de mon ami était très saine, et qu'à sa connaissance il avait parcouru la province avec sa vagabonde mère pour y proclamer des sentiments révolutionnaires et séditieux, je ne lui en suis pas moins obligé d'avoir porté de lui-même ce témoignage. Ces créatures idiotes font quelquefois des observations si étranges et si embarrassantes, qu'en vérité il n'y a rien de mieux à faire que de les pendre, pour le repos de la société.»

Le juge de paix campagnard avait en effet tourné les chances contre le pauvre Barnabé, et décidé les doutes qui faisaient pencher la balance en sa faveur. Grip ne se doutait guère de la responsabilité qui pesait sur lui dans cette affaire.

«Cela fera un trio singulier, dit sir John, s'appuyant la tête sur sa main et dégustant son chocolat, un trio très curieux. Le bourreau en personne, le Centaure et l'imbécile. Le Centaure ferait un excellent sujet d'autopsie dans l'amphithéâtre de chirurgie et rendrait grand service à la science, j'espère qu'ils n'auront pas manqué de le retenir d'avance… Peak, je n'y suis pas, vous sentez: pour personne, excepté le coiffeur.»

Cette recommandation à son domestique fut provoquée par un petit coup à la porte, que Peak se dépêcha d'aller ouvrir. Après un chuchotement prolongé de demandes et de réponses, il revint, et, au moment où il venait de fermer soigneusement derrière lui la porte de la chambre, on entendit tousser un homme dans le corridor.

«Non, c'est inutile, Peak, dit sir John, levant la main pour lui faire signe qu'il pouvait s'épargner la peine de lui rendre compte de son message: je n'y suis pas, je ne puis pas vous entendre. Je vous ai déjà dit que je n'y étais pas, et ma parole est sacrée. Vous ne ferez donc jamais ce que je vous commande?»

N'ayant rien à répondre à un ordre si péremptoire, l'homme allait se retirer, quand le visiteur qui lui avait valu ce reproche, impatient d'attendre, apparemment, cogna plus fort à la porte, en criant qu'il avait à communiquer à sir John Chester une affaire urgente, qui n'admettait point de retard. «Faites-le entrer, dit sir John. Mon brave homme, ajouta-t-il quand la porte fut ouverte, comment pouvez-vous vous introduire si familièrement et d'une manière si extraordinaire dans les appartements particuliers d'un gentleman? Comment pouvez-vous vous manquer ainsi à vous-même, et vous exposer au reproche mérité de vous montrer si mal élevé?

— L'affaire qui m'amène, sir John, n'est pas ordinaire, je vous assure, répondit la personne à qui s'adressait ce mauvais compliment; et si je n'ai pas suivi les règles de la politesse ordinaire pour me présenter devant vous, j'espère que vous voudrez bien me le pardonner, par cette considération.

— À la bonne heure! Nous verrons bien, nous verrons bien, reprit sir John, dont le visage s'éclaircit aussitôt qu'il eut vu celui de son visiteur, et qui reprit tout à fait son sourire avenant. Je crois que nous nous sommes déjà vus quelque part? ajouta-t-il de son ton séduisant; mais, réellement, je ne me rappelle plus votre nom.

— Je m'appelle Gabriel Varden.

— Varden? Ah! oui, certainement. Varden, reprit sir John en se donnant une tape sur le front. Mon Dieu! comme ma mémoire devient quinteuse! Certainement, Varden… M. le serrurier Varden. Vous avez une charmante femme, monsieur Varden, et une bien belle fille! Ces dames se portent bien?

— Oui, monsieur, très bien; je vous remercie.

— J'en suis charmé. Rappelez-moi à leur souvenir quand vous allez les revoir, et dites-leur que je regrette bien de ne pouvoir être assez heureux pour leur faire moi-même les compliments dont je vous ai chargé pour elles. Eh bien! demanda-t-il après un moment de silence de l'air le plus mielleux, qu'est-ce que je peux faire pour vous? Disposez de moi, ne vous gênez pas.

— Je vous remercie, sir John, dit Gabriel avec un peu de fierté; mais ce n'est pas pour vous demander une faveur que je viens ici, c'est simplement pour une affaire… particulière, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil du côté du domestique, qui restait là à regarder… une affaire très pressante.

— Je ne vous dirai pas que votre visite n'en est que plus agréable pour être désintéressée, et que vous n'eussiez pas été également le bienvenu si vous aviez eu à me demander quelque chose, car je me serais estimé heureux de vous rendre service; mais enfin, soyez le bienvenu dans tous les cas… Faites-moi le plaisir, Peak, de me verser encore un peu de chocolat, et de ne pas rester là.»

Le domestique se retira et les laissa seuls.

«Sir John, dit Gabriel, je ne suis qu'un ouvrier, et je n'ai jamais été autre chose de ma vie; si je ne sais pas bien vous préparer à entendre ce que j'ai à vous dire, si je vais tout droit au but, un peu brusquement, si je vous donne un coup qu'un gentleman vous aurait mieux ménagé ou au moins adouci mieux que moi, j'espère que vous me saurez toujours gré de l'intention: car j'ai bien le désir d'y mettre du soin et de la discrétion, et je suis sûr que, de la part d'un homme tout rond comme moi, vous prendrez l'intention pour le fait.

— Monsieur Varden, répliqua l'autre, sans être en rien déconcerté par cet exorde, je vous prie de vouloir bien prendre une chaise. Je ne vous offre pas de chocolat, vous ne l'aimez peut-être pas? À la bonne heure! Ce n'est pas un goût primitif.

— Sir John, dit Gabriel, qui avait reconnu par un salut l'invitation à lui faite de s'asseoir, sans vouloir en profiter; sir John…» Il baissa la voix et s'approcha plus près de lui… «J'arrive tout droit de Newgate.

— Dieu du ciel! s'écria sir John, se mettant bien vite sur son séant dans son lit; de Newgate, monsieur Varden! Il n'est pas possible que vous ayez l'imprudence de venir de Newgate. Newgate, où il y a des typhus de prison, des gens en guenilles, des va-nu- pieds, tant hommes que femmes, et un tas d'horreurs! Peak, apportez le camphre, vite, vite. Ciel et terre! mon cher monsieur Varden, ma bonne âme! est-il vraiment possible que vous veniez de Newgate?»

Gabriel, sans répondre, regardait seulement en silence, pendant que Peak, qui venait d'entrer à propos avec le supplément de chocolat tout chaud, courait ouvrir un tiroir, et rapportait une bouteille dont il aspergeait la robe de chambre de son maître, et toute la literie; après quoi il en arrosa le serrurier lui-même, à pleines mains, et décrivit autour de lui un cercle de camphre sur le tapis. Cela fait, il se retira de nouveau; et sir John, appuyé nonchalamment sur son oreiller, tourna encore une fois sa face souriante du côté de son visiteur.

«Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, monsieur Varden, de m'être montré si ému tout de suite, dans votre intérêt comme dans le mien. J'avoue que j'en ai été saisi, malgré votre exorde délicat. Voulez-vous me permettre de vous demander la faveur de ne pas approcher davantage?… Réellement, est-ce que vous venez de Newgate?»

Le serrurier inclina la tête.

«Vrai… ment! Eh bien! alors, monsieur Varden, toute exagération et tout embellissement à part, dit sir John d'un ton confidentiel, en savourant son chocolat, quel genre d'endroit est-ce que Newgate?

— C'est un endroit bien étrange, sir John, répondit le serrurier. Un endroit d'un genre bleu triste et bien affligeant. Un endroit étrange, où l'on voit et où l'on entend d'étranges choses; mais il ne peut pas y en avoir de plus étranges que celles dont je viens vous entretenir. C'est un cas urgent. Je suis envoyé ici…

— Ce n'est toujours pas… de la prison? Non, non, ce n'est pas possible.

— Si, de la prison, sir John.

— Mais mon bon, mon crédule, mon brave ami, dit sir John en posant sa tasse pour rire aux éclats, envoyé par qui donc?

— Par un homme du nom de Dennis… qui, après en avoir tant pendu d'autres depuis des années, sera demain lui-même un pendu.» répondit le serrurier.

Sir John s'était attendu… il en était même sûr dès le commencement… qu'il lui dirait que c'était Hugh qui l'avait envoyé, et il tenait là-dessus sa réponse prête. Mais ce qu'il entendait là lui causa un degré d'étonnement que, pour le moment, malgré son habileté à composer son visage, il ne put s'empêcher de laisser percer dans ses traits. Cependant il eut bientôt dissimulé ce léger trouble, et dit du même ton léger:

«Et qu'est-ce que le gentleman veut de moi? Ma mémoire peut bien encore me faire défaut, mais je ne me souviens pas d'avoir jamais eu le plaisir de lui être présenté, ou de le compter au nombre de mes amis personnels, je vous assure, Varden.

— Sir John, répondit le serrurier gravement, je vais vous répéter, aussi exactement que je pourrai, dans les termes mêmes dont il s'est servi, ce qu'il désire vous communiquer, et ce qu'il faut que vous sachiez, sans perdre un instant.»