The Project Gutenberg eBook of Barnabé Rudge, Tome II
Title: Barnabé Rudge, Tome II
Author: Charles Dickens
Translator: M. Bonnomet
Release date: February 27, 2006 [eBook #17880]
Language: French
Credits: Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
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Charles Dickens
BARNABÉ RUDGE
Tome II
(1841)
Traduction Mr Bonnomet
Table des matières
CHAPITRE PREMIER. CHAPITRE II. CHAPITRE III. CHAPITRE IV. CHAPITRE V. CHAPITRE VI. CHAPITRE VII. CHAPITRE VIII. CHAPITRE IX. CHAPITRE X. CHAPITRE XI CHAPITRE XII. CHAPITRE XIII. CHAPITRE XIV. CHAPITRE XV. CHAPITRE XVI. CHAPITRE XVII. CHAPITRE XVIII. CHAPITRE XIX. CHAPITRE XX. CHAPITRE XXI. CHAPITRE XXII. CHAPITRE XXIII. CHAPITRE XXIV. CHAPITRE XXV. CHAPITRE XXVI. CHAPITRE XXVII. CHAPITRE XXVIII. CHAPITRE XXIX. CHAPITRE XXX. CHAPITRE XXXI. CHAPITRE XXXII. CHAPITRE XXXIII. CHAPITRE XXXIV. CHAPITRE XXXV. CHAPITRE XXXVI. CHAPITRE XXXVII. CHAPITRE XXXVIII. CHAPITRE XXXIX. CHAPITRE XL.
CHAPITRE PREMIER.
Le lendemain matin, le serrurier resta en proie aux mêmes incertitudes, et le surlendemain, et plusieurs jours de suite encore. Souvent, après la chute du jour, il entrait dans la rue et tournait ses regards vers la maison qu'il connaissait si bien; et il était sûr d'y voir la lumière solitaire briller encore à travers les fentes du volet de la fenêtre, quand tout paraissait au dedans muet, immobile, triste comme un tombeau. Comme il ne voulait pas risquer de perdre la faveur de M. Haredale en désobéissant à ses injonctions précises, il ne s'aventurait jamais à frapper à la porte ou à trahir sa présence; mais, chaque fois que l'attrait d'un vif intérêt et d'une curiosité non satisfaite le poussait à venir voir de ce côté, et Dieu sait s'il y venait souvent, la lumière était toujours là.
Quand il aurait su ce qui se passait au dedans, il n'en aurait guère été plus avancé; ce n'est pas là ce qui lui aurait donné la clef de ces veilles mystérieuses. À la brune, M. Haredale se renfermait chez lui, et au point du jour il sortait. Il ne manquait jamais une seule nuit le même manège. Il entrait et sortait toujours tout seul, sans varier le moins du monde ses habitudes.
Voici comment il occupait sa veillée. Le soir, il entrait au logis, absolument comme le jour où le serrurier l'avait accompagné. Il allumait une bougie, parcourait l'appartement, l'examinant avec soin et en détail. Cela fait, il retournait dans la chambre du rez-de-chaussée, posait son épée et ses pistolets sur la table, et s'asseyait devant jusqu'au lendemain matin.
Il avait presque toujours avec lui un livre que souvent il essayait de lire, mais sans pouvoir jamais y fixer les yeux ou sa pensée cinq minutes de suite. Le plus léger bruit au dehors frappait son oreille: il semblait qu'il ne pouvait pas résonner un pas sur le trottoir qui ne lui fit bondir le coeur.
Il ne passait pas ces longues heures de solitude sans rien prendre. Il portait généralement dans sa poche un sandwich au jambon, avec un petit flacon de vin, dont il se versait quelques gouttes dans une grande quantité d'eau, et il buvait ce sobre breuvage avec une ardeur fiévreuse, comme s'il avait la gorge desséchée; mais il était rare qu'il prit une miette de pain pour déjeuner.
S'il était vrai, comme le serrurier, après mûre réflexion, paraissait disposé à le croire, que ce sacrifice volontaire de sommeil et de bien-être dût être attribué à l'attente superstitieuse de l'accomplissement d'une vision ou d'un rêve en rapport avec l'événement qui l'avait occupé tout entier depuis tant d'années; s'il était vrai qu'il attendit la visite de quelque revenant qui courait les champs à l'heure où les gens sont tranquillement endormis dans leur lit, il ne montrait toujours aucune trace de crainte ou d'hésitation. Ses traits sombres exprimaient une résolution inflexible; ses sourcils froncés, ses lèvres serrées, annonçaient une décision ferme et profonde; et, quand il tressaillait au moindre bruit, l'oreille aux aguets, ce n'était point du tout le tressaillement de la peur, c'était plutôt celui de l'espérance: car aussitôt il saisissait son épée, comme si l'heure était enfin venue; puis il la serrait à poing fermé, et écoutait avidement, l'oeil étincelant et l'air impatient, jusqu'à ce qu'il n'entendît plus rien.
Ces désappointements étaient fréquents, car ils se renouvelaient à chaque son extérieur; mais sa constance n'en était point ébranlée. Toujours, toutes les nuits, il était là à son poste, comme une sentinelle lugubre et sans sommeil. La nuit se passait, le jour venait: il veillait toujours.
Et cela bien des semaines. Il avait pris un logement garni au Vauxhall pour y passer la journée et goûter quelque repos; c'est de là qu'à la faveur de la marée il venait, ordinairement par eau, de Westminster à London-Bridge, pour éviter les rues populeuses.
Un soir, peu de temps avant le crépuscule, il suivait sa route accoutumée le long de la rivière, dans l'intention de passer par la salle de Westminster-Hall, puis par la cour du palais, pour aller prendre, comme d'habitude, le bateau de London-Bridge. Il y avait pas mal de gens rassemblés autour des Chambres, pour voir entrer et sortir les membres du Parlement, qu'ils accompagnaient de leurs acclamations bruyantes, d'approbations ou de sifflets, selon leurs opinions connues. En traversant la foule il entendit deux ou trois fois pousser le cri de: «Pas de papisme!» qui n'était pas nouveau pour ses oreilles; mais il n'y fit seulement pas attention, en voyant qu'il partait d'un attroupement de fainéants de bas étage; et, sans en prendre aucun souci, il continua son chemin avec la plus parfaite indifférence.
Il y avait dans la salle de Westminster de petits groupes épars au milieu desquels les uns, en petit nombre, levaient les yeux vers la voûte majestueuse de l'édifice, éclairée par les derniers feux du soleil couchant, dont les rayons obliques coloraient ses vitraux, avant de s'éteindre tout à fait dans l'ombre. D'autres, des passants bruyants, des ouvriers qui retournaient chez eux en sortant de leurs ateliers, pressaient le pas, éveillant de leurs voix animées les échos sonores, et bouchant le jour de la petite porte lointaine, quand ils défilaient devant pour continuer leur route. D'autres, en conversation réglée sur des sujets politiques ou personnels, se promenaient lentement de long en large, les yeux fixés sur le sol, et semblaient être tout oreilles depuis les pieds jusqu'à la tête, pour écouter ce qui se disait. Ici une demi-douzaine de gamins se chamaillaient ensemble, de manière à faire de Westminster une vraie tour de Babel; là un homme isolé, demi-clerc et demi-mendiant, se promenait à pas comptés, épuisé par la faim qui perçait dans le désespoir de ses traits; coudoyé, en passant, par un petit garçon chargé de quelque commission, dandinant son panier, et fendant, de ses cris perçants, la charpente même du plafond; pendant qu'un écolier, plus discret et surtout plus prudent, s'arrêtait à mi-chemin pour remettre sa balle dans sa poche, à la vue du bedeau qui arrivait de loin en grondant. C'était l'heure de la soirée où, rien que le temps de fermer les yeux, on trouve en les rouvrant que l'obscurité a fait des progrès. La dalle, usée par les pas qui la réduisaient en poussière, faisait un appel aux murs élevés de l'enceinte pour répéter le bruit retentissant des pieds toujours en mouvement, à moins qu'il ne fût dominé tout à coup par la chute de quelque lourde porte retombant contre le bâtiment, comme un coup de tonnerre, qui noyait tous les autres bruits dans son fracas éclatant.
M. Haredale, donnant à peine un coup d'oeil à ces groupes en passant, et un coup d'oeil distrait, avait déjà presque traversé la salle, lorsque son attention fut attirée par deux personnes debout devant lui. L'une d'elles, un gentleman d'une mise élégante, portait à la main une badine qu'il faisait tourner, en se promenant, de la façon la plus fashionable; l'autre l'écoutait d'un air de chien couchant, avec des manières obséquieuses et rampantes: c'était à peine s'il se permettait de glisser un mot dans leur colloque. La tête rentrée dans les épaules jusqu'aux oreilles, il se frottait les mains avec une basse complaisance, ou répondait de temps en temps par une simple inclination de tête, qui tenait un juste milieu entre un signe d'approbation et une plate révérence.
Après tout, ces deux hommes n'offraient rien de bien remarquable: car ce n'est déjà pas si rare de voir des gens faire une cour servile à un bel habit accompagné d'une canne, sans vouloir parler ici des cannes à pommes d'or ou d'argent de nos seigneurs les lords, ni des baguettes officielles de nos magistrats. Et pourtant, dans ce monsieur bien mis, et aussi dans l'autre, il y avait quelque chose qui fit éprouver à M. Haredale une sensation désagréable. Il hésita, s'arrêta, et se disposait à se jeter de côté pour éviter leur rencontre, lorsque, au même moment, les deux autres, s'étant retournés vivement, se trouvèrent face à face avec lui avant qu'il eût pu leur échapper.
Le gentleman à la canne leva son chapeau et commençait à s'excuser de ce choc imprévu; M. Haredale se hâtait d'accepter l'explication et de s'évader, quand le premier s'arrêta tout court et s'écria: «Tiens! c'est Haredale! Parbleu! voilà qui est étrange!
— C'est vrai, répondit-il avec impatience. Oui, je…
— Mon cher ami, cria l'autre en le retenant, comme vous êtes pressé! Une minute, Haredale, au nom de notre ancienne connaissance.
— Je suis pressé, en effet. Nous ne désirions cette rencontre ni l'un ni l'autre. Nous n'avons rien de mieux à faire que de l'abréger. Bonsoir.
— Fi! fi! répliqua sir John, car c'était lui, vous êtes aussi trop maussade. Justement nous parlions de vous. J'avais encore votre nom sur les lèvres; peut-être même me l'avez-vous entendu prononcer… Non? J'en suis fâché, j'en suis vraiment fâché. Vous reconnaissez notre ami ici présent, Haredale? convenez que c'est une singulière rencontre.»
L'ami en question, évidemment mal à son aise, avait pris la liberté de serrer le bras de sir John et de lui faire entendre, par toute sorte d'autres signes, qu'il désirait éviter cette présentation. Mais comme cela n'entrait pas dans les vues de sir John, il n'eut pas l'air de s'apercevoir de ces supplications muettes, et le montra de la main, en même temps qu'il disait «notre ami,» pour appeler plus particulièrement sur lui l'attention.
Notre ami n'eut donc plus d'autre ressource que d'étaler sur son visage le plus brillant sourire dont il pouvait disposer, et de faire une révérence propitiatoire au moment où M. Haredale tourna sur lui ses yeux. Se voyant reconnu, il avança la main d'un air de gaucherie et d'embarras, qui ne fit qu'augmenter lorsque Haredale la rejeta d'un air de mépris, en disant froidement:
«M. Gashford! Alors on ne m'avait pas trompé. Il paraît, monsieur, que vous avez décidément jeté le masque, et que vous poursuivez à présent avec l'ardeur amère d'un renégat ceux dont les opinions étaient autrefois les vôtres. Grand honneur pour la cause que vous embrassez, monsieur! Je fais mon compliment à celle que vous venez d'épouser, d'avoir fait, une pareille acquisition.»
Le secrétaire se frottait les mains avec force révérences, comme pour désarmer son adversaire en s'humiliant devant lui. Sir John Chester s'écriait de l'air le plus réjoui: «Vraiment, il faut convenir que c'est une singulière rencontre!» Et là-dessus il prenait dans sa tabatière une prise de tabac avec son calme ordinaire.
«M. Haredale, dit M. Gashford, levant les yeux en cachette et les baissant tout de suite après, quand ils eurent rencontré le regard fixe et ferme du premier, M. Haredale est trop consciencieux, trop honorable, trop sincère, assurément, pour attribuer à d'indignes motifs un changement d'opinions plein de loyauté, même quand ces opinions nouvelles ne seraient pas d'accord avec celles qu'il professe lui-même; M. Haredale est trop juste, trop généreux, d'une intelligence trop éclairée, pour…
— Ah! vraiment, monsieur? reprit l'autre avec un sourire sarcastique en le voyant s'arrêter embarrassé. Vous disiez donc…?
Gashford haussa légèrement les épaules et, baissant encore les yeux sur les dalles, garda le silence.
«Non; mais, réellement, dit John venant alors à son aide, convenons que c'est une rencontre tout à fait singulière. Haredale, mon cher ami, pardon; je ne crois pas que vous soyez frappé, comme il faut l'être, de ce qu'elle a de remarquable. Voyez un peu: nous voici là, sans rendez-vous préalable, trois anciens camarades de collège, réunis dans la salle de Westminster; trois anciens pensionnaires du triste et ennuyeux séminaire de Saint-Omer, où vous deux vous étiez obligés, par votre titre de catholiques, de faire votre éducation, et où moi, l'une des espérances en herbe du parti protestant de ce temps-là, j'avais été envoyé pour prendre des leçons de français d'un Parisien pur sang.
— Vous pourriez ajouter une particularité qui rend la chose encore plus singulière, sir John, dit M. Haredale: c'est que quelques-unes de ces espérances en herbe du parti protestant sont en ce moment liguées dans l'édifice là-bas pour nous dépouiller du privilège abusif et monstrueux d'apprendre à nos enfants à lire et à écrire; c'est que, dans ce pays de liberté prétendue, en Angleterre même, où nous entrons par milliers tous les ans dans vos troupes pour défendre votre liberté, et pour aller mourir en masse à votre service dans les sanglantes batailles du continent, vous aussi, par milliers, à ce que j'entends dire, vous vous laissez persuader par ce M. Gashford, qu'il faut nous regarder tous comme des loups et des bêtes fauves. Vous pourriez ajouter encore que cela n'empêche pas cet homme-là d'être reçu dans votre société, de se promener tranquillement par les rues en plein jour, la tête levée (pas comme en ce moment): et je vous réponds que ce n'est pas la particularité la moins étrange de cette étrange rencontre.
— Oh! vous êtes bien sévère pour notre ami, répliqua sir John avec un sourire engageant; vraiment, je vous trouve bien sévère avec notre ami.
«Laissez-le continuer, sir John, dit Gashford en tripotant ses gants, laissez-le continuer, j'y mettrai de la patience, sir John. Quand on a l'honneur de votre estime, on peut se passer de celle de M. Haredale. M. Haredale est un des hommes qui se sentent atteints par nos lois pénales, et naturellement je ne dois pas m'attendre à me voir en faveur auprès de lui.
— Ma faveur! monsieur, repartit Haredale, jetant un regard amer à l'autre interlocuteur, elle vous est au contraire si bien acquise, que je suis charmé de vous voir en si bonne compagnie. N'êtes- vous, pas à vous deux, l'essence de votre fameuse Association?
— Je dois vous dire, reprit sir John de son air le plus doucereux, qu'ici vous faites une méprise. C'est de votre part, pour un homme aussi exact et aussi judicieux, une erreur qui m'étonne. Je n'appartiens pas à l'Association dont vous parlez; je professe un immense respect pour ses membres, mais je n'en fais pas partie, quoique je sois, il est vrai, opposé par conscience à ce qu'on vous rende vos droits. Je regarde cela comme mon devoir, j'en ai beaucoup de regret; mais c'est une nécessité fâcheuse, et qui me coûte plus que vous ne pensez… Voulez-vous une prise? si vous ne voyez pas d'inconvénient à prendre cette légère infusion d'un parfum innocent, vous en trouverez l'arôme exquis, j'en suis sûr.
— Pardon, sir John, dit Haredale en faisant signe qu'il n'en usait pas, pardon de vous avoir mis au rang des humbles instruments qui travaillent au grand jour. J'aurais dû faire plus d'honneur à votre génie. Les hommes de votre capacité se contentent de comploter impunément dans l'ombre et de laisser leurs enfants perdus exposés au premier feu des mécontents.
— Comment donc! répliqua sir John, toujours avec la même douceur, vous n'avez pas besoin de vous excuser. Ce serait bien le diable si de vieux amis comme vous et moi ne pouvaient pas se passer quelques libertés.»
Gashford, qui avait été tout ce temps-là dans une agitation perpétuelle, mais sans lever les yeux, se tourna enfin vers sir John et se hasarda à lui glisser à l'oreille qu'il était obligé de partir, pour ne pas faire attendre milord.
«Vous n'avez que faire de vous tourmenter, mon bon monsieur, lui dit M. Haredale; je vais vous quitter pour vous mettre plus à l'aise.» Et c'est ce qu'il allait faire sans plus de cérémonie, lorsqu'il fut arrêté par un murmure et un bourdonnement qui partaient du bout de la salle; et, jetant les yeux dans cette direction, il vit arriver lord Georges Gordon, entouré d'une foule de gens.
La figure de ses deux compagnons laissa percer, chacun à sa manière, une expression de triomphe secret, qui donna naturellement à M. Haredale l'envie de ne point se déranger devant ce chef de parti, et de l'attendre de pied ferme sur son passage. Il se redressa donc, et, croisant ses bras derrière son dos, prit une attitude fière et méprisante, pendant que lord Georges s'avançait lentement, à travers la foule qui se pressait autour de lui, juste vers l'endroit où les trois interlocuteurs étaient réunis.
Il venait de quitter à l'instant la chambre des Communes, et était venu tout droit à la salle du palais, répandant, selon sa coutume, le long de son chemin, la nouvelle de ce qui avait été dit, le soir même, relativement aux papistes, des pétitions présentées en leur faveur, des personnes qui les avaient appuyées, du jour où l'on passerait le bill, et du moment opportun qu'il faudrait choisir pour présenter à leur tour leur grande pétition protestante. Il débitait tout cela aux personnes qui l'entouraient, en élevant la voix et ne ménageant pas les gestes. Ceux qui se trouvaient le plus près de lui se communiquaient leurs commentaires, et laissaient éclater des menaces et des murmures; ceux qui étaient en arrière de la foule criaient: «Silence,» ou bien: «Ne fermez donc pas le passage,» ou se pressaient contre les autres pour tâcher de leur prendre leurs places; en un mot, ils avançaient péniblement, de la façon la plus irrégulière et la plus désordonnée, comme fait toujours la foule.
Quand ils furent arrivés près de l'endroit où se tenaient le secrétaire, sir John et M. Haredale, lord Georges se retourna en faisant quelques réflexions incohérentes d'une nature assez violente, finit par le cri banal de «À bas les papistes!» et demanda aux assistants trois salves de hourras pour appuyer sa motion. Pendant qu'on s'empressait, autour de lui, d'y répondre avec une grande énergie, il se débarrassa de la multitude et s'avança auprès de Gashford. Comme ils étaient tous les deux, ainsi que sir John, bien connus de la populace, elle fit un pas en arrière pour les laisser tous quatre ensemble.
«Voici M. Haredale, lord Georges, lui dit sir John Chester, voyant que le noble lord regardait l'inconnu d'un oeil scrutateur, un gentleman catholique malheureusement… je regrette beaucoup qu'il soit catholique… mais c'est une de mes connaissances que j'estime beaucoup, une ancienne connaissance aussi de M. Gashford. Mon cher Haredale, voici lord Georges Gordon.
— J'aurais reconnu tout de suite Sa Seigneurie, quand je ne l'aurais jamais vue auparavant, dit M. Haredale. J'espère qu'il n'y a pas deux gentilshommes en Angleterre qui, en s'adressant à une populace ignorante et passionnée, fussent capables de lui parler dans les termes injurieux que je viens d'entendre, d'une part considérable de leurs concitoyens. Fi! milord, fi!
— Je n'ai rien à vous dire, monsieur, répliqua lord Georges à haute voix, en agitant la main avec un trouble visible; il n'y a rien de commun entre nous.
— Il y a bien des choses au contraire qui devraient être communes entre nous, dit M. Haredale; je puis dire même que Dieu nous a donné tout en commun… la charité commune à tous les hommes, le sens commun, les notions les plus communes des convenances qui devraient vous interdire une pareille conduite. Quand chacun de ces hommes que vous avez là autour de vous aurait des armes dans les mains, comme ils les portent déjà dans le coeur, je ne quitterais pas la place sans vous dire que vous déshonorez votre rang.
— Je ne vous entends pas, monsieur, répliqua-t-il encore du même ton; je ne veux pas vous entendre, je me moque bien de ce que vous dites. Gashford, ne répliquez pas (en effet le secrétaire faisait mine de vouloir répondre), je n'ai rien de commun avec les adorateurs des idoles.»
À ces mots il lança un coup d'oeil à sir John, qui leva les mains et les sourcils, comme pour déplorer la conduite téméraire de M. Haredale, en même temps qu'il adressait à la foule et à son chef un sourire d'admiration.
«Lui! me répliquer! cria Haredale en toisant Gashford des pieds à la tête. Un homme qui a commencé par être un voleur, quand il n'était pas plus haut que cela; qui, depuis, est devenu le fripon le plus servile, le plus faux, le plus éhonté! un homme qui a rampé à plat ventre toute sa vie, déchirant la main qu'il léchait et mordant ceux qu'il flattait! Un sycophante qui n'a su, de sa vie ni de ses jours, ce que c'est qu'honneur, vérité, courage; qui, après avoir ravi l'innocence à la fille de son bienfaiteur, l'a épousée pour lui briser le coeur par ses cruels traitements! Un chien couchant qui allait remuer la queue à la fenêtre de la cuisine pour attraper un morceau de pain! un mendiant qui demandait trois pence à la porte de nos églises! Voilà l'apôtre de foi dont la conscience délicate renie les autels où la honte de sa vie a été publiquement dénoncée!… À présent, vous reconnaissez l'homme.
— Oh! réellement… vous êtes trop, trop sévère avec notre ami, s'écria sir John.
— Laissez continuer M. Haredale, dit Gashford, dont la hideuse figure était, pendant tout ce temps-là, trempée et dégouttante de sueur, il peut bien dire tout ce qu'il voudra, cela m'est aussi indifférent qu'à milord. S'il traite milord lui-même comme vous venez de l'entendre, comment voulez-vous que moi je n'y passe pas à mon tour?
— Ce n'est pas assez, milord, continua M. Haredale, que moi, un aussi bon gentilhomme que vous, je ne puisse plus garder ma propriété, quelle qu'elle soit, que par une connivence de l'État, effrayé lui-même des lois cruelles dirigées contre nous; que nous ne puissions plus faire apprendre à nos enfants, dans les écoles, les premiers éléments du bien et du mal: il faut encore qu'on lâche après nous des dénonciateurs comme cet homme-là! En voilà un brillant chef de file pour donner le signal à vos cris de: «Pas de papistes!» Fi donc! fi donc!»
La noble dupe, lord Georges Gordon, avait plus d'une fois regardé du côté de sir John Chester, pour lui demander s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on disait là de Gashford, et chaque fois sir John lui avait répondu en haussant les épaules et en lui faisant des yeux qui voulaient dire; «Oh ciel! non,» Alors milord reprit, toujours aussi haut et avec la même affectation que tout à l'heure:
«Monsieur, je n'ai rien à vous répondre, et ne me soucie pas d'en entendre davantage. Je vous prie de ne pas m'imposer votre conversation, et de ne point me mêler dans vos attaques personnelles. Je ferai mon devoir envers mon pays et mes compatriotes, et ce n'est point par de telles violences qu'on m'en empêchera, qu'elles viennent ou non des émissaires du pape, je vous en réponds; venez, Gashford.»
Ils avaient fait quelques pas, tout en parlant, et ils étaient arrivés à la porte de la salle, par laquelle ils passèrent ensemble. M. Haredale, sans un mot d'adieu, tourna du côté de l'escalier de la Tamise dont il était près, et appela le seul batelier qui se trouvât encore au bas.
Mais la populace, dont l'avant-garde n'avait pas perdu une parole de lord Georges Gordon, et dans laquelle avait promptement circulé le bruit que l'étranger était un papiste qui venait d'insulter milord pour s'être fait l'avocat de la cause populaire, se précipita pêle-mêle et, poussant devant elle le noble lord, son secrétaire et sir John Chester, qui avaient l'air d'être à sa tête, se réunit en foule au haut de l'escalier où M. Haredale attendait que le bateau fut prêt, et là se tint tranquille, laissant entre elle et lui un espace vide.
Mais si elle était inactive, elle n'était pas pour cela silencieuse. Il commença par s'élever au milieu d'eux quelques murmures indistincts, suivis de quelques sifflets, qui bientôt eux-mêmes se transformèrent en un orage violent. Alors on entendit une voix crier: «À bas les papistes!» et tout le monde fit chorus, rien de plus. Quelques moments après un homme se mit à crier: «Il faut le lapider;» un autre: «Il faut lui donner un plongeon;» un autre d'une voix de stentor: «Pas de papisme!» les autres répétèrent en écho ce cri favori que la foule (environ deux cents braillards) accueillit par une acclamation générale.
M. Haredale était resté calme jusque-là sur le bord des marches: en entendant cette manifestation, il leur jeta à la ronde un regard de mépris et descendit lentement l'escalier. Il était déjà près du bateau, quand Gashford se retourna de côté, d'un air innocent, et aussitôt une main se leva dans la foule et lança à M. Haredale une grosse pierre qui le frappa à la tête, et le fit chanceler sur ses pieds comme un homme ivre.
Le sang jaillit à l'instant de sa blessure et coula le long de ses vêtements. Il se retourna tout de suite et, remontant les marches avec une audace et une colère qui les fit tous reculer:
«Qui est-ce qui a fait cela? demanda-t-il. Qu'on me montre celui qui m'a visé.»
Pas une âme ne bougea; et pourtant, je me trompe, il y eut un homme ou deux sur les derrières qui s'esquivèrent et se glissèrent de l'autre côté, où ils se mirent à regarder, les mains dans les poches, comme des spectateurs indifférents.
«Qui est-ce qui a fait cela? répéta-t-il. Qu'on me montre celui qui l'a fait. Misérable chien que vous êtes, est-ce vous? Le coup part de votre tête, si ce n'est pas de votre bras…, je vous connais.»
À ces mots, il se jeta sur Gashford et le jeta à ses pieds, il y eut un mouvement soudain dans la foule, et plusieurs bras se levèrent contre lui; mais en voyant son épée nue, tous reculèrent encore.
«Milord, sir John, criait-il, allons! Dégainez donc, l'un ou l'autre; c'est vous qui me devez raison de cet outrage, et me voilà en face de vous. Allons! l'épée au poing, si vous êtes des gentilshommes.»
En même temps, il frappait la poitrine de sir John du plat de sa lame, et se mettait en garde, la figure enflammée, l'oeil étincelant, seul contre tous.
Un instant, un instant seulement, aussi rapide que la pensée, on vit passer sur la doucereuse figure de sir John un éclair sombre que personne n'y avait vu jamais. Le moment d'après, il fit un pas en avant, étendit une main sur l'arme de M. Haredale, pendant que de l'autre il essayait d'apaiser la foule.
«Mon cher ami, mon bon Haredale, vous êtes aveuglé par la colère; c'est bien naturel, extrêmement naturel, mais cela vous empêche de reconnaître même vos amis d'avec vos ennemis.
— Que si, que je les reconnais bien, n'ayez pas peur que je m'y trompe, répliqua-t-il, presque fou de fureur. Sir John, lord Georges, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Vous êtes donc des lâches!
— Allons, allons! dit un homme qui perça la foule et le poussa doucement devant lui vers le bas des escaliers; ne parlons plus de cela. Au nom du ciel, allez-vous-en. Que diable voulez-vous faire en face de tous ces gens-là? et ne voyez-vous pas qu'il y en a deux fois autant dans la rue voisine, qui vont tomber sur vous dans un moment?» Et, en effet, on les voyait accourir. «Vous n'auriez pas poussé la première botte, que vous tomberiez étourdi du coup de pierre que vous venez de recevoir. Voyons! retirez- vous, monsieur, ou je vous promets que vous allez vous faire écharper. Venez, monsieur, dépêchez-vous… plus vite que ça.»
M. Haredale, qui commençait à se sentir tourner le coeur, reconnut la justesse de cet avis et descendit les marches avec l'assistance de son ami inconnu. John Grueby (car c'était lui) le fit monter dans le bateau qu'il poussa du pied, l'envoyant du coup à trente pieds du rivage, et recommanda au batelier de gagner au large hardiment; puis il remonta avec autant de calme et de sang-froid que s'il venait de débarquer.
La populace montra d'abord quelque velléité de lui faire payer son intervention dans l'affaire; mais, comme John avait l'air solide et de sang-froid, comme d'ailleurs il portait la livrée de lord Georges, on se ravisa, et l'on se contenta d'envoyer de loin, après le bateau, une grêle de cailloux qui firent sur l'eau des ricochets innocents: car la barque, pendant ce temps-là, avait passé le pont, et glissait à toutes rames au milieu du courant.
Après cette récréation, les gens de la foule s'en retournèrent, donnant, sur leur chemin, des coups de marteau à la protestante dans les portes des catholiques, cassant quelques lanternes et rossant quelques constables égarés. Mais, en entendant annoncer à voix basse qu'il arrivait un détachement des gardes du roi, ils prirent leurs jambes à leur col, et la rue fut balayée en un moment.
CHAPITRE II.
Après que le rassemblement se fut dispersé, se dirigeant, par petits groupes fortuits, dans différentes directions, il ne resta plus, sur le lieu de la scène du dernier événement, qu'un homme; c'était Gashford. Tout meurtri de sa chute, mais plus abattu encore par la honte, et furieux de la flétrissure qu'il venait de subir, il s'en allait boitant de droite et de gauche, ne respirant que malédictions, menaces et vengeance.
Le secrétaire n'était pas homme à épuiser sa colère en vaines paroles. Tout en évaporant, dans ces effusions violentes, les premières bouffées de sa haine, il suivait d'un oeil ferme deux hommes qui, après avoir disparu avec les autres, quand on avait sonné l'alarme, étaient revenus depuis, et se montraient à présent au clair de la lune, errant et causant ensemble, à quelque distance, sur la place.
Il ne fit pas un mouvement pour s'avancer vers eux, mais il attendit patiemment, dans le côté sombre de la rue, qu'ils fussent las de se promener de long en large et qu'ils fussent partis de compagnie. Alors il les suivit, mais d'un peu loin, ne les perdant pas de vue, mais sans le faire paraître, et surtout sans se laisser voir à ces deux personnages.
Ils montèrent dans la rue du Parlement, passèrent devant l'église Saint-Martin, tournèrent Saint-Gilles, gagnèrent la route de Tottenham-Court, derrière laquelle se trouvait alors, à l'ouest, une place appelée les Chemins verts. C'était un endroit retiré, assez mal famé, qui conduisait dans la campagne. De gros tas de cendres, des mares d'eau stagnante, une végétation de mouron et de chiendent; des tourniquets cassés, quelques pieux de barricades encore fichés en terre, après que les gens en avaient, depuis longtemps, emporté les barreaux pour faire du feu avec, et menaçant d'accrocher de leurs clous rouillés le promeneur distrait qui passait par là: voilà les traits les plus remarquables du tableau que présentait ce paysage. Seulement, çà et là, un baudet ou une rosse décrépite, attachés par la longe à un piquet, pour se régaler des misérables touffes d'herbe rabougrie qu'ils pourraient disputer au sol rude et pierreux, étaient en parfaite harmonie avec le reste et annonçaient clairement, quand les maisons ne l'auraient pas assez fait connaître par elles-mêmes, la pauvreté des gens qui vivaient là dans les buttes crevassées du voisinage, et la témérité qu'il y aurait à un homme qui aurait de l'argent dans ses poches, ou une mise cossue, de s'aventurer par là tout seul, autrement qu'en plein jour.
Les pauvres sont, à certains égards, comme les riches: ils ont aussi leurs caprices en fait de goût. Il y avait de ces cabanes avec de petites tourelles; il y en avait d'autres qui avaient de fausses fenêtres peintes sur leurs murailles en ruine. L'une d'elles soutenait un joujou de clocher sur une tour caduque de quatre pieds de haut, qui servait à dérober aux yeux la cheminée. Il n'en était pas une qui n'eût, dans le petit morceau de terre devant la maison, un banc rustique ou un berceau. La population du lieu faisait le commerce d'os, de chiffons, de verres cassés, de vieilles roues, de chiens et d'oiseaux. Tous ces divers objets, distribués sans ordre, emplissaient les jardins et répandaient un parfum qui n'était pas des plus délicieux, dans l'air agité d'ailleurs par des aboiements, des cris, des hurlements.
C'est dans ce refuge que le secrétaire suivit les deux hommes qu'il n'avait pas perdus de vue; c'est là qu'il les vit entrer chez eux dans une des maisons les plus misérables, qui ne se composait que d'une chambre, et encore assez petite. Il attendit dehors, jusqu'à ce que le bruit de leurs voix, mêlé à des chants discordants, lui eût fait connaître qu'ils étaient en belle humeur; et alors, s'approchant de la porte, au moyen d'une planche vacillante placée en travers sur le fossé, il frappa avec la main.
«Monsieur Gashford! dit l'homme qui vint ouvrir, retirant sa pipe de ses dents avec une surprise évidente. Par exemple, nous ne nous serions jamais attendus à tant d'honneur. Entrez, monsieur Gashford… entrez, monsieur.»
Gashford, sans se le faire dire deux fois, entra d'un air gracieux. Il y avait du feu dans la grille couverte de rouille; car, en dépit du printemps qui était déjà bien avancé, les nuits étaient fraîches, et Hugh s'y chauffait, en fumant sa pipe sur un tabouret, Dennis approcha une chaise, son unique chaise, pour le secrétaire, devant le foyer, et reprit lui-même sa place sur le tabouret qu'il avait quitté pour aller ouvrir au visiteur nocturne.
«Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau, monsieur Gashford? dit-il en reprenant sa pipe et le regardant de côté. Est-il venu des ordres du quartier général? Allons-nous nous mettre en train? Contez-nous ça, monsieur Gashford.
— Oh! rien, rien, dit le secrétaire en lui faisant un signe de tête amical. Mais c'est égal, voilà la glace rompue; nous avons commencé la danse aujourd'hui… n'est-ce pas, Dennis?
— Un bien petit commencement! répondit en grognant le bourreau; il n'y en a pas pour ma dent creuse.
— Ni moi non plus, cria Hugh. Donnez-nous seulement quelque chose à faire où il y ait une vie au bout… oui, une vie au bout, notre bourgeois. Ha! ha!… à la bonne heure!
— Mais, dit le secrétaire, de son expression de physionomie la plus hideuse et de son ton de voix le plus doux, vous ne voudriez pas que je vous donnasse quelque chose à faire avec la mort… la mort d'un homme au bout?
— Je ne connais pas tout ça, répliqua Hugh. Je ne connais que ma consigne. Je m'en moque pas mal, moi.
— Et moi donc? vociféra Dennis.
— Les braves garçons! dit le secrétaire, d'une voix aussi pastorale que s'il recommandait au prône quelque rare merveille de valeur et de générosité. À propos…» Et ici il s'arrêta un moment, pour se chauffer les mains; puis les regardant en face soudainement: «Qui est-ce donc qui a jeté cette pierre aujourd'hui?
M. Dennis toussa et branla la tête, comme pour dire: «Ça, c'est un mystère.» Hugh restait assis et fumait en silence.
«Pas mal visé, dit le secrétaire, se chauffant encore les mains devant le feu. Je voudrais bien connaître le gaillard qui a fait ce coup-là.
— Est-ce vrai? dit Dennis après l'avoir regardé en face, pour s'assurer qu'il parlait sérieusement. Est-ce que réellement vous tenez à le connaître, monsieur Gashford?
— Certainement, répliqua le secrétaire.
— Eh bien! sur l'honneur, dit le bourreau en riant de la gorge, et en montrant Hugh du bout de sa pipe, vous le voyez assis là: voilà votre gaillard. Mille pipes! monsieur Gashford, ajouta-t-il tout bas, en approchant de lui sa chaise et le poussant du coude, c'est une fine lame, allez! On a autant de peine à le retenir qu'un bouledogue à la niche. Sans moi, il allait vous jeter à bas ce catholique romain, et, en moins de rien, vous aviez une émeute.
— Et pourquoi pas? cria Hugh d'une voix hargneuse, attrapant à la volée cette dernière observation. Qu'est-ce qu'on gagne à remettre toujours les choses? Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud; je ne connais que ça.
— Ah! reprit Dennis, secouant la tête avec une espèce de pitié pour la candeur de son jeune ami; vous supposez donc que le fer est chaud, mon cher frère? Il faut échauffer le sang des gens avant de frapper le premier coup; il faut les mettre en humeur. Ce n'est pas le tout, voyez-vous, que d'aller faire quelques provocations, comme aujourd'hui. Si je vous avais laissé faire, vous alliez nous gâter tout pour demain, et ruiner nos affaires.
— Dennis a parfaitement raison, dit Gashford d'un air doucereux.
Parfaitement raison. Dennis a une grande connaissance du monde.
— Comment ne connaîtrais-je pas le monde, moi qui aide tant de gens à en sortir?» fit le bourreau en riant avec une grimace, et prononçant sa plaisanterie à demi-voix derrière sa main.
Le secrétaire ne manqua pas de rire pour faire plaisir à Dennis; puis après, se tournant vers Hugh:
«Vous avez pu voir, dit-il, que la politique de Dennis est aussi la mienne. Vous avez vu, par exemple, comme je me suis laissé tomber dès la première attaque. Je n'ai fait aucune résistance; je n'ai rien fait pour provoquer une échauffourée. Grand Dieu! je m'en suis bien gardé.
— Ma foi! c'est vrai, cria Dennis avec un rire bruyant; vous êtes tombé tout tranquillement, monsieur Gashford, et tout de votre long, qui plus est. Je me suis dit sur le moment: «Voilà M. Gashford fini.» Je n'ai jamais vu personne mieux étendu sur le dos, ni plus tranquillement que vous, à moins que ça ne fût un cadavre. C'est que c'est un rude jouteur, ce papiste-là; ça, c'est vrai.»
La figure de secrétaire, pendant que Dennis éclatait de rire en tournant ses yeux recoquillés du côté de Hugh, qui en faisait autant de son côté, aurait pu servir de modèle pour un portrait du diable. Il resta assis sans rien dire, jusqu'à ce que les autres eussent repris leur sérieux. Alors jetant un regard autour de lui:
«On est très agréablement ici, dit-il, si agréablement, Dennis, que, n'était le désir particulier que m'a témoigné milord que j'allasse souper avec lui, et voilà le moment d'y aller, je serais tenté de rester plus tard, au risque d'être arrêté en sortant sur mon chemin. Je suis venu vous trouver pour une petite affaire… oui… vous vous en doutez bien. Et vous ne pouvez manquer d'être flatté que j'aie pensé à vous pour cela. Si nous devions un jour être obligés… on ne peut pas répondre de ça, vous savez… La vie du monde est quelque chose de si incertain…
— Je crois bien, monsieur Gashford, dit en l'interrompant le bourreau avec un signe de tête plein de gravité; en ai-je assez vu, moi, d'incertitudes en ce qui regarde l'existence de la vie du monde! en ai-je assez vu, de ces chances inattendues comme il en arrive! nom d'une pipe!»
Et, trouvant le sujet trop vaste pour pouvoir y suffire, il se remit à fumer sa pipe en regardant les autres.
«Je disais donc, reprit le secrétaire lentement et avec une intention marquée, que nous ne pouvons pas répondre de ce qui arrivera; et, si nous devions un jour être obligés d'avoir recours à la violence, milord (qui a souffert aujourd'hui toutes les impertinences qu'on peut souffrir) a fait choix de vous deux, parce que je vous ai recommandés comme de braves et solides garçons, sur lesquels on peut compter, pour vous donner l'agréable commission de punir cet Haredale. Arrangez-vous avec lui, ou ce qui lui appartient, comme vous l'entendrez, pourvu que vous ne lui fassiez pas de quartier, et que vous ne laissiez pas deux soliveaux de sa maison debout à la place où les a mis le charpentier. Pillez, brûlez, faites ce que vous voudrez, mais que tout ça dégringole; rasez-moi la place. Lui et tous ceux qui l'intéressent, mettez-les nus comme vers, comme des nouveau-nés que leurs mères viennent d'exposer sans abri. Vous m'entendez? dit Gashford faisant une pause et se pressant doucement les mains l'une contre l'autre.
— Vous comprendre? notre bourgeois! cria Hugh. Vous vous expliquez assez clairement à présent; à la bonne heure, voilà qui s'appelle parler!
— Je savais que cela vous ferait plaisir, dit Gashford en lui donnant une poignée de main, j'en étais sûr. Allons, bonsoir. Ne vous levez pas, Dennis, je trouverai bien mon chemin tout seul. Ce n'est peut-être pas la dernière fois que je reviendrai vous faire visite, et j'aime mieux aller et venir sans vous déranger. Je trouverai parfaitement bien mon chemin. Bonsoir.»
Et il était parti: il avait fermé la porte derrière lui. Les deux camarades s'entre-regardèrent avec un signe de satisfaction. Dennis, ranimant le feu:
«Ça m'a l'air, dit-il, de prendre tournure.
— Oui-da! cria Hugh. Ça me va.
— J'avais toujours entendu dire que maître Gashford, dit le bourreau, avait de la mémoire et une constance surprenante, qu'il ne savait pas ce que c'était qu'oubli et pardon… Buvons à sa santé.»
Hugh ne se fit pas prier; et, sans verser une goutte du liquide sur le plancher, en manière de libation, ils trinquèrent à la santé du secrétaire, de l'homme selon leur coeur.
CHAPITRE III.
Pendant que les passions les plus perverses des hommes les plus pervers travaillaient ainsi dans l'ombre, et que le manteau de la religion, dont ils se couvraient pour cacher les difformités les plus hideuses, menaçait de devenir le linceul de tout ce qu'il y avait d'honnête et de paisible dans la société, il y eut une circonstance qui changea la position de deux de nos personnages, dont nous nous sommes séparés depuis longtemps dans le cours de cette histoire, et que nous sommes obligés d'aller retrouver maintenant.
Dans une petite ville de province, en Angleterre, dont les habitants soutenaient leur existence par le travail de leurs mains, à tresser et préparer la paille pour les fabricants de chapeaux et autres articles de toilette et d'ornement de ce genre, vivaient sous un nom supposé, dans une pauvreté obscure, étrangers aux variations, aux plaisirs, aux soucis de ce monde, occupés seulement de gagner, à la sueur de leur front, leur pain quotidien, Barnabé et sa mère. Le pas d'un visiteur n'avait pas franchi le seuil de leur demeure dans les cinq ans qu'ils y avaient passés, depuis qu'ils étaient venus y chercher un asile; et jamais, dans cet intervalle, ils n'avaient renoué connaissance avec le monde auquel ils s'étaient dérobés à cette époque. La triste veuve n'avait pas d'autre pensée que de travailler en paix, et de se sacrifier corps et âme pour son pauvre fils. Si le bonheur avait pu jamais être le partage d'une femme en proie aux chagrins secrets qui la poursuivaient, elle aurait pu se croire heureuse à présent. La tranquillité, la résignation, l'amour dévoué qu'elle portait à un être auquel elle était si nécessaire, formaient le cercle étroit de ses joies tranquilles; et elle ne demandait qu'une chose: c'était de n'en pas voir la fin.
Quant à Barnabé, le temps avait coulé pour lui avec la rapidité du vent. Les jours et les années avaient passé sans éclaircir les nuages de sa raison, sans que l'aube qui devait dissiper la nuit, la sombre nuit de son intelligence, se fût encore levée pour lui. Souvent il restait assis des jours entiers, sur son petit banc, auprès du feu ou à la porte de la chaumière, occupé sans relâche du travail que lui avait enseigné sa mère, et prêtant l'oreille aux contes qu'elle lui répétait, pour le retenir sous ses yeux par l'appât de cette ruse innocente. Il ne se les rappelait jamais. Le conte de la veille était nouveau pour lui le lendemain, il l'entendait toujours avec le même plaisir; et, dans ses moments de tranquillité, il restait patiemment à la maison, écoutant les histoires de sa mère comme un petit enfant, et travaillant gaiement depuis le lever du soleil jusqu'au moment où la nuit l'empêchait de continuer son ouvrage.
D'autres fois, et dans ces moments-là elle avait bien du mal à gagner leur pain grossier, il allait errer à l'aventure depuis les premières heures du jour jusqu'à l'heure où le crépuscule avait fait place à la nuit. Presque personne dans le pays, même les petits enfants, n'avait de temps à perdre dans l'oisiveté, et il n'avait pas de camarade pour l'accompagner dans ses excursions sans but. D'ailleurs, quand il y en aurait eu une légion, ils n'auraient pas été tentés de le suivre. Mais il y avait bien dans le voisinage une vingtaine de chiens errants dont il aimait tout autant la compagnie. Il en prenait deux ou trois, quelquefois une demi-douzaine, qui l'escortaient en aboyant derrière ses talons, quand il partait pour quelque expédition qui devait durer tout le jour. Et le soir, quand ils rentraient ensemble, ils étaient tous fatigués de leur course boitillant ou tirant la langue. Barnabé seul, debout le lendemain dès le lever du soleil, comme si de rien n'était, reprenait, avec un cortège plus frais, le cours de ses promenades lointaines, et revenait de même. Dans tous ses voyages, Grip, au fond de son petit panier, sur le dos de son maître, ne manquait pas une partie; et, quand le beau temps les mettait de belle humeur, il n'y avait pas un chien dans la bande qui criât plus haut que le corbeau.
Leurs plaisirs étaient bien simples: une croûte de pain, avec une bouchée de viande, l'eau de la source ou du ruisseau, suffisaient à leurs repas. Barnabé s'amusait à marcher, à courir, à sauter, jusqu'à ce qu'il fut las; alors il se couchait sur l'herbe, ou le long du blé, ou à l'ombre de quelque grand chêne, suivant des yeux les nuages qui flottaient sur la surface d'un ciel d'azur, et écoutant le chant brillant de l'alouette qui s'élevait dans l'air. Et puis il y avait des fleurs champêtres à cueillir, le coquelicot d'un rouge éclatant, la jacinthe parfumée, le coucou ou la rose. Il y avait des oiseaux à regarder; des poissons, des fourmis, des insectes; des lapins ou des lièvres qui traversaient comme une flèche l'allée du bois et disparaissaient au loin dans le fourré. Il y avait des millions de créatures vivantes à étudier, à épier, qu'il accompagnait de ses battements de mains quand ils avaient fui de sa vue. À défaut de tout cela, ou pour varier son plaisir, il y avait le gai soleil à poursuivre à travers les feuilles et les branches des arbres, où il jouait à cache-cache avec lui, descendant bien avant, bien avant dans des creux semblables à une mare d'argent, où les rameaux frémissants baignaient leur feuillage en se jouant. Il y avait les douces senteurs de l'air par un soir d'été, quand il avait traversé les chants de trèfle et de fèves; le parfum des feuilles ou de la mousse humides; l'agitation vivante des arbres, dont les ombres changeantes suivaient tous les mouvements. Et puis après, quand il en avait assez de l'un ou de l'autre, ou même pour mieux savourer sa jouissance, il fermait les yeux, et il y avait un somme à faire au milieu de ces innocentes séductions de la campagne, avec le doux murmure du vent dont ses oreilles aimaient la musique, et tous les objets d'alentour dont le spectacle et le bruit se fondaient en un sommeil délicieux.
Leur hutte (car elle ne valait guère mieux) était placée sur les lisières de la ville, à une petite distance de la grande route, mais dans un endroit retiré, où il était bien rare qu'on rencontrât, dans aucune saison de l'année, quelques voyageurs égarés. Il y avait un petit morceau de terre qui en dépendait, et que Barnabé, dans ses accès de travail, arrangeait ou soignait par boutades. En dedans comme en dehors, la mère ne cessait jamais de travailler pour leur commune subsistance: la grêle, la pluie, la neige ou le soleil, tout cela lui était bien égal.
Quoique déjà bien loin des scènes de sa vie passée, bien loin surtout de songer ou d'espérer qu'elles revinssent jamais, elle ressentait pourtant un désir étrange de savoir ce qui se passait dans le monde d'activité auquel elle était maintenant étrangère. Sitôt qu'il lui tombait sous la main quelque vieux journal ou quelque bout de nouvelles de Londres, elle les lisait avec avidité. L'impression qu'elle en éprouvait n'était pas toujours agréable: car, dans ces moments-là, la plus vive anxiété et les angoisses de la crainte se peignaient quelquefois sur ses traits, mais sans lasser sa curiosité. Puis aussi, dans les nuits de tempête, pendant l'hiver, quand le vent sifflait et faisait rage, sa figure reprenait son expression d'autrefois, et elle tremblait de tous ses membres, comme dans un accès de fièvre. Mais Barnabé ne s'en apercevait guère: elle se contenait de son mieux, et finissait par recouvrer son calme apparent avant qu'il eût pu seulement remarquer chez elle le changement passager qu'elle venait de subir.
Il ne faut pas croire que Grip fût le moins du monde un membre oisif et inutile de l'humble communauté. Grâce aux leçons de Barnabé, grâce au développement d'une espace d'instruction naturelle commune à sa race, et à l'usage exercé qu'il faisait de ses rares facultés d'observation, il avait acquis un degré de sagacité qui l'avait rendu fameux à plusieurs milles à la ronde. Son esprit de conversation et ses à-propos surprenants étaient le sujet de l'admiration générale, et, comme il venait beaucoup de monde voir l'oiseau merveilleux, et que chaque visiteur laissait quelque souvenir de satisfaction pour son caquet (quand il lui plaisait de se prêter à la circonstance, car on sait qu'il n'y a rien de capricieux comme le génie), il gagnait de quoi ajouter un item important aux revenus du ménage. Bien mieux, l'oiseau lui- même avait l'air de savoir ce qu'il valait; malgré la liberté sans réserve à laquelle il s'abandonnait en présence de Barnabé ou de sa mère, il gardait en public une étonnante gravité, et ne s'abaissait pas à donner jamais d'autres représentations gratis que d'aller becqueter la cheville des petits vagabonds qui se trouvaient là (c'était un exercice, par parenthèse, qui paraissait lui faire un plaisir infini), ou bien de tuer, par occasion, quelque poulet, ou enfin d'avaler le dîner des chiens du voisinage, dont le plus hargneux lui témoignait une crainte respectueuse.
Le temps s'était donc écoulé comme cela, sans qu'il fût rien survenu qui eût troublé ni changé l'uniformité de leur vie, lorsque, par une soirée de juin, ils étaient ensemble dans leur petit jardin, prenant un peu de repos après les fatigues du jour. La veuve avait encore son ouvrage sur ses genoux, et à ses pieds la paille nécessaire à ses travaux. Barnabé était debout, appuyé sur le manche de sa bêche, regardant le soleil couchant dans le lointain, et chantonnant tranquillement.
«Une brave soirée, ma mère! Si nous avions seulement, en espèces sonnantes dans nos poches, quelques morceaux de cet or qui est empilé là-bas dans le ciel, nous serions riches pour le restant de nos jours.
— Nous sommes mieux comme nous sommes, répondit la veuve avec un sourire paisible. Il faut nous trouver contents, sans nous donner seulement le souci d'y penser, quand même il serait là reluisant à nos pieds.
— Oui! dit Barnabé croisant ses bras sur sa bêche, et regardant toujours avec attention le soleil couchant, c'est bel et bon, ma mère; mais l'or est bon à prendre. Je voudrais bien savoir où en trouver. Grip et moi nous saurions bien en faire notre profit, je vous en réponds.
— Qu'est-ce que vous en feriez?
— Ce que j'en ferais? un tas de choses. Nous nous mettrions comme des princes… je veux dire vous et moi, mère, je ne parle pas de Grip. Nous aurions des chevaux, des chiens, des habits de riches couleurs et des plumes à notre chapeau; nous ne travaillerions plus, nous vivrions délicatement et à notre aise. Oh! que oui, que nous en trouverions bien l'emploi. Si je savais seulement où en déterrer! J'aurais coeur à la besogne, allez!
— Vous ne savez pas, dit la mère, se levant de son siège en lui mettant la main sur l'épaule, ce que bien des gens ont fait pour en gagner, qui ont reconnu, trop tard, qu'il n'est jamais plus brillant que de loin, mais qu'il perd tout son prix et son éclat quand une fois on l'a dans la main.
— Eh! eh! vous dites ça. Vous croyez ça, répondit-il, toujours l'oeil fixé dans la même direction: c'est égal, mère, je voudrais bien en essayer.
— Ne voyez-vous pas, dit-elle, comme il est rouge? Il n'y a rien au monde qui ait autant de taches de sang que l'or. Évitez-le, Barnabé. Il n'y a personne qui ait plus de raison que moi d'en détester jusqu'au nom même. C'est lui qui a amassé sur votre tête et sur la mienne plus de misère et de souffrance que personne n'en a jamais connu, et que personne, j'espère, grâce à Dieu! n'en connaîtra jamais. J'aimerais mieux que nous fussions morts et couchés dans la tombe que de vous voir jamais aimer l'or.»
Il détourna un moment ses yeux pour regarder sa mère avec étonnement; puis, les portant alternativement du rouge vif du ciel à la cicatrice de son poignet, comme pour en comparer la couleur, il allait lui adresser une question avec vivacité, lorsqu'un nouvel objet vint frapper son attention facile à distraire, et lui fit tout à fait oublier son dessein.
Il y avait là, debout, la tête nue, un homme dont les pieds et les vêtements étaient couverts de poussière, et qui se tenait derrière la baie de séparation entre leur jardin et le sentier. Il se penchait modestement en avant, comme pour se mêler à leur conversation, quand il pourrait trouver l'occasion d'y placer son mot. Il avait aussi la figure tournée du côté de la lumière du soleil couchant; mais ses yeux exposés à l'éclat des derniers feux du soir montraient, par leur immobilité, qu'il était aveugle et qu'il n'en éprouvait aucune perception.
«Dieu bénisse les voix qui frappent mon oreille! dit le voyageur. La soirée m'en semble plus belle encore à les entendre. Les voix remplacent pour moi les yeux. Voudraient-elles bien parler encore, pour réjouir le coeur d'un pauvre pèlerin?
— Est-ce que vous n'avez pas de guide? demanda la veuve après un moment de silence.
— Je n'en ai pas d'autre que celui-ci (et il levait son bâton vers le soleil), et quelquefois la nuit un astre plus doux pour diriger mes pas; mais en ce moment il se repose.
— Est-ce que vous venez de faire un long voyage?
— Bien long et bien fatigant, répondit-il en secouant la tête; fatigant, on ne peut plus. Tiens! je viens de heurter avec mon bâton la margelle de votre puits… Faites-moi donc le plaisir de me donner un verre d'eau, madame?
— Pourquoi m'appeler madame? répliqua-t-elle. Je ne suis pas plus riche que vous.
— C'est que vous avez la parole douce et distinguée, voilà pourquoi; la bure ou la soie sont tout un pour moi, quand je ne peux les toucher. Je ne puis pas juger les gens à leur mise.
— Tournez par ici, dit Barnabé, qui était sorti du jardin à sa rencontre. Donnez-moi la main. Vous êtes donc aveugle, et toujours dans l'obscurité, hein? N'avez-vous pas peur de l'obscurité? Est- ce que vous n'y voyez pas un tas de figures qui marmottent je ne sais quoi en faisant des grimaces?
— Hélas! répliqua l'autre, je n'y vois rien du tout. Que je veille ou que je dorme, jamais rien.»
Barnabé regarda ses yeux avec curiosité; il les toucha da ses doigts, comme aurait pu le faire un enfant indiscret, en le conduisant à la maison.
«Si vous venez de si loin, dit la veuve allant au-devant de lui à la porte, comment avez-vous pu trouver votre chemin tout le long de la route?
— J'ai toujours entendu dire que le temps et le besoin sont de grands maîtres: ce sont bien les meilleurs, dit l'aveugle en s'asseyant sur la chaise vers laquelle l'avait conduit Barnabé, et posant son bâton et son chapeau à terre sur le carreau. Mais, c'est égal, puissiez-vous, vous et votre fils, vous passer de leurs leçons! Ce sont de rudes maîtres.
— Avec tout cela, vous vous êtes écarté de la route? dit la veuve d'un ton de compassion.
— Cela se peut bien, cela se peut bien, reprit-il avec un soupir, et cependant aussi avec une espèce de sourire dans ses traits. C'est très probable. Les poteaux et les bornes militaires ne me disent rien, vous comprenez, je ne vous en suis que plus obligé de me procurer une chaise pour me reposer, et un verre d'eau pour me rafraîchir.»
En même temps il leva le pot à l'eau vers sa bouche. C'était de belle et bonne eau, bien claire, bien fraîche, bien appétissante; mais avec tout cela il fallait qu'il ne la trouvât pas à son goût, ou qu'il n'eût pas bien soif, car il ne fit qu'y tremper ses lèvres et remit le pot sur la table.
Il portait, suspendue à une longue courroie autour de son cou, une espèce de sacoche ou de bissac à mettre de la nourriture. La veuve plaça devant lui un morceau de pain et du fromage; mais il la remercia en disant que, grâce à quelques âmes charitables, il avait déjeuné le matin, et qu'il n'avait plus faim. Après cette réponse, il ouvrit son bissac pour y prendre quelques pence, la seule chose qu'il parût y avoir dedans.
«Voulez-vous bien me permettre de vous demander, dit-il en se tournant du côté où Barnabé se tenait, les yeux fixés sur lui, à vous qui n'êtes pas privé du don précieux de la vue, si vous ne voudriez pas aller m'acheter avec cela un peu de pain pour me soutenir en route. Que Dieu répande ses bénédictions sur les jeunes pieds qui vont se déranger pour venir en aide à la misère d'un pauvre aveugle!»
Barnabé regarda sa mère, qui lui fit signe qu'il pouvait accepter la commission, et le voilà parti dans son empressement charitable. L'aveugle, sur son siège, écouta d'un air attentif jusqu'à ce que la veuve ne pût plus entendre les pas de son fils déjà loin, et changeant brusquement de ton:
«Voyez-vous, la veuve, il y a bien des espèces d'aveuglement, il y a l'aveuglement conjugal, madame; celui-là, vous avez pu l'observer par vous-même dans le cours de votre propre expérience et c'est un aveuglement à peu près volontaire, qui se met lui-même la bandeau sur les yeux. Il y a l'aveuglement de parti, madame, et des hommes d'État: celui-là ressemble à celui d'un taureau furieux au milieu d'un régiment de soldats en uniforme rouge. Il y a la confiance aveugle de la jeunesse, qui ressemble à l'aveuglement des petits chatons dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à la lumière. Il y a encore cet aveuglement physique, madame, dont je suis, bien malgré moi, un trop illustre exemple. Enfin, madame, il y a cet aveuglement de l'intelligence dont nous avons un échantillon dans cet intéressant jeune homme, votre fils, et qui, malgré quelques lueurs, quelques éclairs lucides, ne peut pas inspirer plus de confiance que des ténèbres absolues. Voilà pourquoi, madame, j'ai pris la liberté de le tenir à l'écart un bout de temps pendant que je vais avoir avec vous un petit entretien; et, comme cette précaution ne peut que faire honneur à la délicatesse de mes sentiments envers vous, je suis sûr, madame, que vous voudrez bien m'excuser.»
Après avoir prononcé ce discours avec des manières élégantes et dégagées, il tira de dessous sa blouse une bouteille de grès plate, la déboucha, et, tenant le bouchon entre ses dents, modifia d'une manière sensible le liquide du pot à l'eau par une infusion plantureuse du breuvage de son cru. Il eut la politesse de le vider à la santé de la veuve et des dames en général; puis, le déposant vide, il fit claquer ses lèvres avec une jouissance manifeste.
«Je suis, madame, un citoyen cosmopolite, dit l'aveugle en rebouchant son flacon, et, si j'ai l'air de me conduire franchement, comme vous voyez, en voilà la raison. Vous vous demandez qui je peux être, madame, et ce que je viens faire ici. Je n'ai pas besoin de mes yeux pour lire cela dans les vôtres; il me suffit de l'expérience que j'ai de la nature humaine pour connaître tous les mouvements de votre âme, comme si je les voyais écrits dans vos traits féminins. Je vais satisfaire immédiatement votre curiosité, madame, immédiatement.»
Là-dessus, il donna une tape sur le plat de sa bouteille, la remit en place sous sa blouse, passa les jambes l'une sur l'autre, se croisa les bras et s'installa bien dans sa chaise, avant de procéder à ses explications.
Ce changement de manières avait été si soudain et si inattendu; l'astuce et l'audace de sa conduite faisaient un tel contraste avec son infirmité (car nous sommes accoutumés à voir, chez ceux qui ont perdu l'usage de quelque sens, ce vide rempli par je ne sais quoi de divin), et cette métamorphose inspirait de telles craintes à celle qui en était témoin, qu'il lui fut impossible de prononcer un mot. Le visiteur, après avoir attendu une réflexion ou une réponse, voyant qu'il attendait vainement, reprit:
«Madame, je m'appelle Stagg. Un de mes amis, qui a passé ces cinq dernières années à espérer l'honneur d'un rendez-vous avec vous, m'a chargé de venir vous rendre visite. Je serais bien aise de vous dire dans le tuyau de l'oreille le nom de ce gentleman… Tudieu! madame, êtes-vous sourde? Vous n'entendez donc pas que je vous dis que je serais bien aise de vous glisser le nom de mon ami dans le tuyau de l'oreille?
— Vous n'avez que faire de répéter ce que vous venez de dire, répondit la veuve avec un gémissement étouffé; je ne sais que trop de quelle part vous venez.
— Mais, aussi vrai que je suis un homme d'honneur, madame, dit l'aveugle en se frappant sur la poitrine, et dont il n'y a pas à discuter les pouvoirs confidentiels, je vous demande la permission de vous répéter que je veux absolument vous dire le nom du gentleman. Bien! bien! ajouta-t-il, comme s'il voyait avec son ouïe subtile jusqu'au mouvement des mains de la veuve repoussant cette confidence. Je ne vous le dirai pas tout haut. Avec votre permission, madame, je désire la faveur de vous le dire tout bas.»
Elle s'approcha de lui et se baissa. Il lui murmura un nom dans l'oreille, et alors elle se tordit les mains et se promena de long en large dans la chambre, comme une femme au désespoir. L'aveugle, avec un calme parfait, fit une nouvelle exhibition de sa bouteille, se versa un autre grog à plein verre, leva le coude comme tout à l'heure, et, sirotant à petits coups, la suivit du visage en silence.
«Vous n'avez pas la conversation prompte, la veuve, dit-il, pendant un petit intervalle qu'il mit entre deux gorgées. Est-ce que vous voulez que nous en parlions devant votre fils?
— Que voulez-vous de moi? répondit-elle. Que demandez-vous?
— Nous sommes pauvres, la veuve; nous sommes pauvres, répliqua-t- il en étendant sa main droite et en se frottant le pouce dans la paume de la main.
— Pauvres! s'écria-t-elle. Et moi, qu'est-ce que je suis donc?
— Les comparaisons sont toujours odieuses, dit l'aveugle. Je n'en sais rien; ça ne me fait rien; ça ne me fait rien. Ce que je sais, c'est que nous sommes pauvres. Les affaires de mon ami ne sont pas brillantes; les miennes non plus. Il nous faut nos droits ou un dédommagement. D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que moi; à quoi bon tant de paroles?»
Elle recommença à se promener d'un air terrifié, de long en large dans la chambre. À la fin, s'arrêtant brusquement devant lui:
«Est-ce qu'il est près d'ici? demanda-t-elle.
— Oui, tout près.
— Alors je suis perdue.
— Perdue, la veuve! dit l'aveugle avec calme. Au contraire; dites donc plutôt retrouvée. Voulez-vous que je l'appelle?
— Pour rien au monde, répondit-elle en frissonnant.
— Très bien, répliqua-t-il en croisant de nouveau ses jambes, car il avait fait mine de se lever pour aller à la porte. Comme vous voudrez, la veuve; sa présence n'est pas nécessaire, que je sache. Mais enfin, lui et moi, il faut bien que nous vivions. On ne peut pas vivre sans boire ni manger. On ne peut pas boire et manger sans avoir de l'argent… Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
— Vous ne savez donc pas, reprit-elle, que je ne vis moi-même que de privations? Il faut que vous l'ignoriez apparemment. Si vous aviez des yeux et que vous pussiez les promener autour de vous dans ce pauvre réduit, vous auriez pitié de moi. Ah! mon ami, que votre propre affliction attendrisse aussi votre coeur en notre faveur et lui donne quelque sympathie pour ma misère!»
L'aveugle fit claquer ses doigts et répondit: «Vous n'êtes pas dans la question, madame, vous n'êtes pas dans la question. J'ai le coeur le plus tendre du monde, mais ça ne suffit pas pour vivre. Au contraire, je connais bien des gentlemen qui n'en vivent pas plus mal pour avoir la tête dure, mais qui ne feraient pas grand'chose d'un coeur tendre. Écoutez. Il s'agit ici d'une affaire qui n'a rien à voir avec les sympathies et le sentiment. En ma qualité d'ami commun, je désire arranger les choses d'une manière satisfaisante, si c'est possible, et c'est possible. Si vous êtes pauvre comme vous dites à présent, c'est que vous le voulez bien. Vous avez des amis qui ne vous laisseraient pas dans le besoin s'ils le savaient. Mon ami, à moi, est dans une position plus gênée et plus misérable qu'on ne peut croire, et, comme vous êtes l'un et l'autre les anneaux d'une même chaîne, il est tout naturel que ce soit de votre côté qu'il se tourne pour obtenir aide et assistance. Il a partagé longtemps mon logis et ma table: car, je vous le disais tout à l'heure, j'ai le défaut d'avoir le coeur tendre, et je ne puis m'empêcher, comme ami, de trouver qu'il a tout à fait raison de s'adresser à vous. Vous avez toujours eu un abri sur votre tête; lui, il a toujours erré sans asile. Vous avez votre fils pour vous aider et vous consoler; lui, il n'a personne. Il ne faut pas que tous les avantages soient du même côté. Puisque vous êtes embarqués dans le même bateau, il faut vous partager le lest avec plus d'équité.»
Elle allait prendre la parole, lorsqu'il l'en empêcha pour continuer:
«Le seul moyen de le faire, c'est de boursicoter pour moi et mon ami; et c'est le conseil que je voulais vous donner. Il ne vous en veut pas, à ce que je peux croire, madame; bien loin de là: car, malgré la dureté avec laquelle vous l'avez traité plus d'une fois, en le mettant pour ainsi dire à la porte, il a tant d'égards pour vous, je pense, que, même dans le cas où vous tromperiez aujourd'hui son attente, il consentirait à se charger de votre fils pour en faire un homme.»
Il prononça ces derniers mots avec une expression particulière et se tut pour en voir l'effet. La pauvre veuve ne répondit que par des larmes.
«C'est un garçon, dit l'aveugle d'un air réfléchi, qui paraît avoir des dispositions: on pourra en faire quelque chose. Il a l'air assez disposé, d'après ce que j'ai entendu ce soir de sa conversation avec vous, à essayer de changer un peu l'uniformité de la vie qu'il mène ici… Mais ce n'est pas tout ça. Mon ami a un besoin pressant de vingt livres sterling. Puisque vous refusez une pension pour vous, vous pouvez bien faire ça pour lui. Il serait désagréable de vous exposer à voir troubler la paix de votre maison. Vous avez l'air d'être bien ici, et il faut faire un petit sacrifice pour y rester tranquillement. Vingt livres, la veuve, ce n'est pas le diable. Vous savez bien où vous procurer ça, quand vous voudrez: un petit mot à la poste et tout est dit… vous avez vos vingt livres.»
Elle allait encore lui répondre, lorsqu'il l'arrêta de nouveau pour lui dire:
«Ne vous pressez pas trop de me donner votre réponse: vous pourriez vous en repentir. Pensez-y un peu. Vingt livres… prises dans la poche d'un autre… ce n'est pas difficile. Songez à tout ça. Je ne suis pas si pressé. Voici la nuit qui arrive, et, si vous ne me donnez pas à coucher ici, je n'irai toujours pas loin. Vingt livres! je vous donne vingt minutes pour y réfléchir, madame, une guinée à la minute, c'est bien joli. En attendant, je vais prendre un peu l'air, qui est très pur et très agréable dans ce pays.»
En même temps, il prit à tâtons le chemin de la porte, emportant avec lui sa chaise. Puis s'asseyant sous un chèvrefeuille touffu, et étendant ses jambes en travers de la porte pour que personne ne pût entrer ni sortir sans qu'il en eût connaissance, il tira de sa poche une pipe, une pierre à fusil, un briquet et de l'amadou, et se mit à fumer. La soirée était charmante; c'était dans la saison où le crépuscule est la plus jolie chose du monde. De temps en temps il s'arrêtait pour laisser la fumée de sa pipe monter lentement en spirales dans l'air, et pour renifler le parfum délicieux des fleurs. Il était là si à son aise! il était comme chez lui: on aurait cru qu'il n'en avait pas bougé de sa vie; et il attendait en maître de céans la réponse de la veuve et le retour de Barnabé.