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Barnabé Rudge, Tome II cover

Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 7: CHAPITRE VI.
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About This Book

The narrative unfolds in the backdrop of London, where the atmosphere is charged with political tension and social unrest. It explores the lives of various characters, including a locksmith who is consumed by curiosity and uncertainty regarding a mysterious figure. As the story progresses, themes of loyalty, betrayal, and the impact of societal upheaval are examined through the interactions and experiences of the characters. The setting is marked by vivid descriptions of the city and its inhabitants, reflecting the complexities of human emotions and the consequences of historical events. The work delves into the psychological states of its characters, particularly focusing on their fears and hopes amidst turmoil.

CHAPITRE IV.

Quand Barnabé revint avec le pain demandé, la vue du bon vieux pèlerin fumant sa pipe et se mettant à son aise avec si peu de cérémonie, parut lui causer, même à lui, beaucoup de surprise, surtout lorsqu'il vit ce digne et pieux personnage, au lieu de serrer précieusement et avec soin son pain dans son bissac, le repousser négligemment sur la table, et tirer sa bouteille en l'invitant à s'asseoir pour boire un coup avec lui.

«Car, dit-il, je ne m'embarque jamais sans biscuit, comme vous voyez. Goûtez-moi ça. Est-ce bon?»

Les yeux de Barnabé en pleuraient et il toussait comme un malheureux, tant le grog était fort, ce qui ne l'empêcha pas de répondre que c'était excellent.

«Encore une goutte, dit l'aveugle; n'ayez pas peur, vous n'en prenez pas comme cela tous les jours.

— Tous les jours, cria Barnabé, dites donc jamais!

— Vous êtes trop pauvre, reprit l'autre avec un soupir. Voilà le mal. Votre mère, la pauvre femme, serait plus heureuse si elle était plus riche, Barnabé.

— Tiens! comme cela se trouve! C'est justement ce que je lui disais quand vous êtes venu ce soir, en voyant tout l'or qui brillait au ciel, dit Barnabé rapprochant sa chaise, et regardant attentivement l'aveugle en face. Dites-moi donc. N'y aurait-il pas quelque moyen de devenir riche, que je pourrais apprendre?

— Quelque moyen? il y en a cent.

— Vraiment? Comme vous dites ça! Eh bien! quels sont-ils?… ne vous tourmentez pas, mère, c'est pour vous que je fais cette question, ce n'est pas pour moi… quand je vous dis que c'est pour vous… Quels sont-ils, voyons?»

L'aveugle tourna sa face, où perçait un sourire de joie triomphante, du côté où la veuve se tenait en grand émoi.

«Mais, répondit-il, mon bon ami, ça ne se trouve pas comme ça à rester le derrière sur sa chaise.

— Sur sa chaise! cria Barnabé s'étirant les manches; ce n'est toujours pas moi que vous voulez dire; ou bien vous vous trompez joliment, moi qui suis souvent à courir avant le lever du soleil, pour ne rentrer à la maison qu'à la nuit. Vous me trouveriez dans les bois avant que le soleil en ait chassé l'ombre, et j'y suis bien des fois encore après que la lune brille au ciel, et regarde à travers les branches pour voir l'autre lune qui demeure dans l'eau. En allant à droite, à gauche, je cherche bien à trouver, dans l'herbe et dans la mousse, s'il n'y a pas quelqu'une de ces pièces de monnaie pour lesquelles elle se donne tant de mal à travailler et verse tant de larmes. Et, quand je suis couché à l'ombre, où je m'endors, c'est encore pour en rêver… Je rêve que j'en déterre des tas, que j'en vois des cachettes dans les broussailles, que je les vois étinceler dans le feuillage, comme des gouttes de rosée. Mais, avec tout cela, je n'en trouve jamais. Dites-moi donc où il y en a. Fallût-il un an pour y aller, j'y vais; parce que je sais bien comme vous qu'elle serait plus heureuse si elle m'en voyait revenir chargé. Parlez donc, je vous écoute, dussé-je vous prêter l'oreille toute la nuit.»

L'aveugle passa légèrement sa main sur toute la personne du pauvre diable; et, voyant qu'il avait les coudes plantés sur la table, le menton appuyé sur ses deux mains, qu'il se penchait avidement en avant, montrant dans toute son attitude l'intérêt et l'impatience dont il était animé, il s'arrêta une minute avant de lui répondre, pour laisser la veuve considérer la chose à loisir.

«C'est dans le monde, mon brave Barnabé, c'est dans les joyeux amusements du monde: ce n'est pas dans des endroits solitaires comme ceux où vous passez votre temps; c'est dans les foules, au milieu du bruit et du tapage.

— Bravo! bravo! cria Barnabé, en se frottant les mains, à la bonne heure! voilà ce que j'aime. Et Grip aussi. Voilà ce qu'il nous faut à tous les deux. Bravo!

— Dans les endroits, continua l'autre, comme il en faut à un jeune gars qui aime sa mère et qui peut faire là pour elle, et pour lui par-dessus le marché, en moins d'un mois, ce qu'il ne ferait pas ici dans toute sa vie… c'est-à-dire avec un ami, vous comprenez, pour lui donner de bons conseils.

— Vous entendez, mère? cria Barnabé, se retournant vers elle avec délice. Et puis maintenant venez donc me dire qu'il ne vaut pas seulement la peine qu'on le ramasse, quand même il serait là reluisant à nos pieds! Et pourquoi donc alors le recherchons-nous tant à présent, que, pour en avoir un peu, nous nous tuons de travail du matin jusqu'au soir?

— Certainement, dit l'aveugle, certainement… La veuve, n'avez- vous pas encore votre réponse prête? Est-ce que, ajouta-t-il tout bas, vous n'êtes pas encore décidée?

— Je veux vous dire un mot… à part.

— Mettez votre main sur ma manche, dit Stagg se levant de table, et je vous suivrai où vous voudrez. Courage, mon brave Barnabé! Nous reparlerons de ça. J'ai un caprice pour vous. Attendez-moi là un peu, je vais revenir… Allons, la veuve!»

Elle le mena à la porte, puis dans le petit jardin, où ils s'arrêtèrent.

«Il a bien choisi son commissionnaire, dit-elle à demi-voix; vous êtes bien l'homme qu'il faut pour représenter celui qui vous envoie.

— Je lui dirai cela de votre part, répondit Stagg. Comme il a beaucoup de considération pour vous, l'éloge que vous voulez bien faire de moi ne pourra que me relever dans son estime. Mais il nous faut nos droits, la veuve.

— Des droits! savez-vous qu'un seul mot de moi…?

— Pourquoi ne continuez-vous pas? répliqua l'aveugle avec calme, après un long silence. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas bien qu'un mot de vous suffirait pour faire faire à mon ami le dernier pas de danse qu'il pût jamais faire dans ce monde? Que si, que je le sais bien. Eh bien, après? ne sais-je pas bien aussi que ce mot-là, vous ne le direz jamais, la veuve?

— Vous croyez ça?

— Si je le crois! j'en suis si sûr que je ne veux pas seulement que nous perdions notre temps à discuter cette question. Je vous répète qu'il nous faut nos droits, ou un dédommagement. Ne vous écartez pas de là, ou je retourne à mon jeune ami, car ce garçon- là m'intéresse, et j'ai envie de le mettre en bon chemin pour faire fortune. Bah! je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t- il bien vite; vous n'avez pas besoin de m'en parler, vous me l'avez déjà fait entendre. Vous voulez me demander si je ne devrais pas avoir pitié de vous, parce que je suis aveugle. Eh bien! non. Faut-il, parce que je ne vois pas, que vous vous imaginiez que je dois mieux valoir que ceux qui voient? Et de quel droit? Ne semble-t-il pas que la main de Dieu se manifeste plutôt à me priver de mes yeux qu'à vous laisser les vôtres? Voilà bien votre jargon, à vous autres! Oh! quelle horreur! c'est un aveugle et il a volé; ou bien il a menti; ou bien il a filouté. Voyez un peu la belle histoire! Parce qu'il n'a pour vivre que les liards que vous lui jetez dans sa sébile, le long des rues, il est bien plus coupable que vous qui pouvez voir, travailler, vivre enfin indépendants de la charité d'autrui. Le diable soit de vous! Parce que vous avez vos cinq sens, vous pouvez être aussi vicieux que vous voulez. Parce que nous n'en avons que quatre, et qu'il nous manque le plus précieux de tous, il faut que nous vivions bien moralement de notre infirmité. Voilà la justice et la charité du riche pour le pauvre, comme on l'entend par tout le monde!»

Il s'arrêta là-dessus un moment, et entendant sonner da l'argent dans la main de la veuve:

«Bon, s'écria-t-il, reprenant tout de suite son air posé, voilà qui peut arranger les affaires. Est-ce la somme, dites-moi, la veuve?

— Je veux d'abord que vous répondiez à une question. Vous dites qu'il est près d'ici. Est-ce qu'il a quitté Londres?

— S'il est près d'ici, la veuve, vous comprenez qu'il faut qu'il ait quitté Londres.

— Oui, mais, je veux dire, est-ce pour de bon? Vous savez bien.

— Oui, ma foi! c'est pour de bon. La vérité est que, s'il y était resté plus longtemps, cela pouvait avoir pour lui des conséquences désagréables. C'est la raison qui lui a fait quitter Londres.

— Écoutez, dit la veuve, faisant sonner des pièces de monnaie sur le banc près duquel ils étaient; comptez.

— Six, dit l'aveugle en les écoutant attentivement à mesure.
Comment! pas davantage?

— C'est l'épargne de cinq années. Six guinées.»

Il prit une des pièces dans sa main, la tâta soigneusement, la mit dans ses dents, la fit sonner sur le banc, et invita la veuve à continuer.

«Ces guinées-là, je les ai amassées sou par sou, pour les cas de maladie, ou dans la prévision de la mort qui pourrait m'enlever à mon fils. C'est le prix de cinq années de faim, de veilles et de travail. Si vous êtes disposé à les prendre, prenez-les, mais à la condition que vous quitterez la maison à l'instant, et que vous ne rentrerez plus dans cette chambre où mon fils est assis à vous attendre.

— Six guinées! dit l'aveugle, secouant la tête; il est vrai qu'elles sont de poids et de bon aloi, mais ce n'est pas les vingt guinées que je vous demande, la veuve; nous sommes loin de compte.

— Vous savez bien que, pour une somme pareille, il faut que j'écrive loin d'ici. Envoyer une lettre, recevoir la réponse tout cela demande du temps.

— Deux jours, peut-être? dit Stagg.

— Davantage.

— Quatre jours?

— Huit jours. Revenez d'aujourd'hui en huit, à la même heure; mais pas ici: vous m'attendrez au coin de la ruelle.

— Et par conséquent, dit l'aveugle d'un air rusé, je suis sûr de vous retrouver encore ici?

— Où voulez-vous que j'aille chercher un asile ailleurs? N'êtes- vous pas encore content, après m'avoir réduite à la mendicité et m'avoir dépouillée du petit trésor si chèrement amassé, que je sacrifie, en ce moment, pour pouvoir au moins rester chez moi?

— Hum! dit l'aveugle après quelques moments de réflexion: mettez- moi la face tournée du côté que vous dites, et juste dans le chemin. Suis-je bien là?

— Vous y êtes.

— Eh bien! d'aujourd'hui en huit au coucher du soleil. N'oubliez pas le garçon qui est là dedans. Quant à présent, bonsoir!»

Elle ne lui fit pas de réponse, et il n'en attendait pas. Il s'en alla lentement, retournant de temps en temps la tête, et s'arrêtant pour écouter, comme s'il était curieux de savoir s'il n'y avait pas quelqu'un par là qui l'observât. Les ombres de la nuit s'épaississaient rapidement; il fut bientôt perdu dans leur obscurité. Cependant, ce ne fut qu'après avoir traversé la ruelle, d'un bout à l'autre, et s'être assurée qu'il était parti, qu'elle rentra dans sa cabane et se dépêcha de barrer la porte et la fenêtre.

«Mère, dit Barnabé, qu'est-ce que vous faites donc? Où est l'aveugle?

— Il est parti.

— Parti! cria-t-il en sursaut. Je voulais encore lui parler. Par où est-il allé?

— Je ne sais pas, répondit-elle en le prenant à bras-le-corps. Il ne faut pas sortir ce soir: il y a des revenants et des rêves dehors.

— Ah! dit Barnabé, frissonnant tout bas.

— Il ne fait pas bon à bouger d'ici ce soir, et demain nous quittons la place.

— Quelle place? Cette cabane… avec le petit jardin, mère?

— Oui, demain matin au lever du soleil. Il nous faut aller à Londres; tâcher de nous perdre dans cette grande cohue: on nous suivrait à la trace dans toute autre ville: et puis, après cela, nous nous remettrons en route pour aller chercher quelque nouveau gîte.»

Il ne fallait pas grands efforts de persuasion pour réconcilier Barnabé avec l'idée d'un changement. Au premier moment il était fou de joie: le moment d'après il était accablé de chagrin, en songeant qu'il allait se séparer de ses amis les chiens. Le moment d'après, il était plus enchanté que jamais; puis il frissonnait à l'idée que sa mère lui avait parlé de revenants pour l'empêcher de sortir ce soir, et rien n'égalait sa terreur et la singularité de ses questions. À la fin, grâce à la mobilité de ses sentiments, il surmonta sa peur, et se couchant tout habillé, pour être plus tôt prêt le lendemain, il s'endormit bientôt devant le triste feu de tourbe.

La mère ne ferma pas l'oeil; elle resta près de lui à veiller. Chaque souffle de vent qu'elle entendait au dehors retentissait à ses oreilles comme ce pas redouté qu'elle connaissait si bien à sa porte, ou comme cette main scélérate posée sur le loquet; cette nuit calme de l'été fut pour elle une nuit d'horreur. Enfin, Dieu merci! le jour parut. Quand elle eut fini les petits préparatifs nécessaires pour son voyage, et fait à genoux sa prière avec bien des larmes, elle éveilla Barnabé qui, au premier appel, sauta gaiement sur ses pieds.

Son paquet d'habillements n'était pas bien lourd à porter, et Grip était plutôt un plaisir qu'une gêne. Au moment où le soleil darda sur la terre ses premiers rayons, ils fermèrent la porte de leur maison désormais abandonnée, et partirent. Le ciel était bleu et clair. L'air était frais et chargé de doux parfums. Barnabé, les yeux en l'air, riait à gorge déployée.

Mais, comme c'était un des jours qu'il avait l'habitude de consacrer à ses grandes excursions, un des chiens, le plus laid de tous, vint d'un bond à ses pieds et se mit à sauter autour de lui en signe de joie. Quand il fallut faire la grosse voix pour le faire retourner chez lui, cela coûta beaucoup à Barnabé. Le chien battit en retraite, reculant d'un air moitié incrédule, moitié suppliant; puis, après avoir reculé quelques pas, il s'arrêta.

C'était le dernier appel d'un vieux camarade, d'un ami fidèle… repoussé désormais. Barnabé ne put supporter cette idée, et, quand il fit de la main, en secouant sa tête, à son compagnon de plaisir et de promenade, le dernier signe d'adieu pour le renvoyer chez lui, il éclata en un torrent de larmes.

«Ah! ma mère, ma mère, comme il va avoir du chagrin, quand il viendra gratter à la porte et qu'il la trouvera toujours fermée!»

Il n'était pas le seul à penser au logis; elle-même, on voyait bien à ses yeux noyés dans les pleurs, qu'elle ne pouvait pas l'oublier; d'ailleurs elle ne l'aurait pas voulu, ni pour lui, ni pour elle, quand on lui aurait donné tout l'or du monde.

CHAPITRE V.

Dans le catalogue des grâces inépuisables que le ciel a faites à l'homme, celle qui doit occuper la première place, c'est, sans contredit, la faculté que nous avons de trouver quelques germes de consolation dans nos plus rudes épreuves: et ce n'est pas seulement parce qu'elle nous ranime et nous soutient quand nous avons le plus besoin de secours; mais c'est aussi parce que, dans cette source de consolations, il y a quelque chose, à ce que nous pouvons croire, qui émane de l'esprit divin; quelque chose de cette bonté suprême qui démêle au milieu de nos fautes une qualité qui les rachète, quelque chose que, même dans notre chute, nous partageons avec les anges; qui remonte au bon vieux temps où ils parcouraient la terre, et que, en partant, ils ont laissée derrière eux, par pitié pour nous.

Que de fois, pendant leur voyage, la veuve se rappela, d'un coeur reconnaissant, que, si Barnabé était si gai et si aimant, il le devait surtout à l'infirmité de son esprit! Que de fois elle se répétait que, sans cela, il aurait été triste, morose, dur, éloigné d'elle, qui sait? méchant et cruel, peut-être! Que de fois elle trouva une consolation dans la force de son fils, une espérance dans la simplicité de sa nature! Le monde était pour lui un monde de bonheur. Il n'y avait pas un arbre, une plante, une fleur, un oiseau, une bête, un faible insecte déposé sur l'herbe par le souffle de la brise d'été, qui ne fût un plaisir pour lui; et le plaisir de son fils était aussi le sien. Dans les conditions de sa vie, que de fils plus sensés auraient été pour elle un sujet de chagrin, pendant que ce pauvre idiot, avec la faiblesse de son esprit, remplissait le coeur de sa mère d'un sentiment de reconnaissance et d'amour! Leur bourse était bien légère: mais la veuve avait retenu pour elle une guinée du petit trésor qu'elle avait compté dans la main de l'aveugle; avec quelques pence qu'elle avait ramassés d'ailleurs, cela valait, pour leurs habitudes frugales, une bonne somme à la banque. Ils avaient, de plus, Grip avec eux; et souvent, quand il aurait fallu changer la guinée, ils n'avaient qu'à lui faire donner une représentation à la porte de quelque cabaret, ou sur la place d'un village, ou devant quelque maison de campagne, pour obtenir du caquet amusant de l'oiseau quelque secours, qu'ils n'auraient pas obtenu de la charité des gens.

Un jour, car ils avançaient lentement, et, malgré les carrioles et les charrettes où on voulait bien les recevoir quelquefois un bout de chemin, ils furent près d'une semaine en voyage, Barnabé, le corbeau sur l'épaule, et marchant devant sa mère, demanda la permission au concierge d'aller seulement jusqu'à un château sur la route, au bout de l'avenue, pour montrer son oiseau. Le brave concierge avait bonne envie de lui en accorder la permission, et s'y disposait sans doute, quand un gros gentleman, un fouet de chasse à la main, et la figure animée comme s'il avait bu un bon coup le matin, vint à cheval à la grille, en jurant et tempêtant plus qu'il n'était nécessaire pour se la faire ouvrir à l'instant.

«Avec qui donc êtes-vous là? dit-il tout en colère au concierge, qui lui ouvrait la grille à deux battants en lui ôtant son chapeau. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? hein? Vous êtes une mendiante, n'est-ce pas, la femme?»

La veuve répondit, avec une humble révérence, qu'ils étaient de pauvres voyageurs.

«Des coureurs, dit le gentleman, des vagabonds. Vous avez donc envie que je vous fasse faire connaissance avec le violon, hein? le violon, le billot et le fouet? d'où venez-vous?»

Elle, d'un ton timide, en le voyant rouge de fureur et en entendant sa grosse voix, le pria de ne pas se fâcher, car ils ne faisaient pas de mal et allaient se remettre en route sur-le- champ.

«Ah! voyez-vous ça? vous croyez que nous allons laisser rôder des vagabonds par ici? Je sais bien ce que vous venez faire. Vous venez voir s'il n'y a pas du linge qui sèche sur les haies, ou quelque poulet égaré sur les chemins. Hein? Qu'est-ce que tu as là dans ton panier, grand fainéant?

— Grip, Grip, Grip, Grip le malin, Grip le savant, Grip l'habile homme, Grip, Grip, Grip, cria le corbeau, que Barnabé s'était empressé de renfermer à l'approche du monsieur en colère. Je suis un démon, je suis un démon. N'aie pas peur, mon garçon. Hourra! coa, coa, coa. Polly, mets sur le feu la bouilloire, nous allons prendre le thé.

— Sors-moi cette vermine, drôle, dit le gentleman, que je la voie.»

Barnabé, sur une invitation si gracieuse, prit son oiseau avec crainte et tremblement, et le posa à terre. Grip ne se sentit pas plutôt libre qu'il déboucha au moins cinquante bouteilles à la file et se mit à danser, regardant en même temps le gentleman avec une insolence sans pareille, et tournant de côté sa tête en spirale, comme s'il avait juré de la démancher.

Les glouglous du bouchon parurent faire plus d'impression sur l'esprit du gentleman que le babil de l'oiseau, sans doute parce qu'ils répondaient mieux à ses habitudes et à ses goûts. Il voulut lui faire répéter cet exercice; mais, malgré ses ordres péremptoires et les cajoleries de Barnabé, Grip resta sourd à la requête et garda un morne silence.

«Viens me l'amener,» dit le gentleman en montrant du doigt le château. Mais Grip, qui ne s'endormait pas, s'était douté de la chose, et se mit à sauter devant eux, échappant à la poursuite de son maître; il battait des ailes et criait en courant: «Marguerite,» afin d'annoncer à la cuisinière qu'il arrivait de la compagnie, pour laquelle elle ferait bien de préparer une petite collation.

Barnabé et sa mère, chacun de leur côté, accompagnaient le gentleman qui, du haut de son cheval, les regardait, de temps en temps, d'un oeil fier et farouche, vociférant par-ci par-là quelque question dont Barnabé trouvait le ton si sévère que, dans son trouble, il n'y faisait point de réponse. Ce fut dans une occasion de ce genre que, voyant le gentleman disposé à le châtier à coups de fouet, la veuve prit la liberté de l'informer à voix basse, et la larme à l'oeil, que son fils était imbécile.

«Tu es donc idiot, hein? dit le gentleman en regardant Barnabé. Y a-t-il longtemps que tu es idiot?

— La mère sait ça, dit timidement Barnabé. Moi je crois que je l'ai toujours été.

— C'est de naissance, dit la veuve.

— Je ne crois pas ça, dit le gentleman, je n'en crois pas un mot. C'est une excuse pour faire le paresseux. Il n'y a rien de bon comme le fouet pour guérir ça tout de suite. Je vous réponds qu'il ne me faudrait pas dix minutes pour lui faire passer cette maladie-là.

— Le ciel y a mis vingt-deux ans déjà, monsieur, sans y réussir, dit la veuve avec douceur.

— Alors, pourquoi ne le faites-vous pas enfermer? Nous payons pourtant assez cher en province pour ces institutions-là, que Dieu confonde! Mais c'est que vous aimez mieux le promener pour demander l'aumône, comme de raison. Oh! je vous connais bien.»

Or, ce gentleman avait plusieurs petits surnoms d'amitié dans ses connaissances. Les uns l'appelaient «un gentilhomme campagnard de la bonne roche,» d'autres «un gentilhomme campagnard du bon temps,» d'autres «un Nemrod,» d'autres «un Anglais pur sang,», d'autres «un vrai John Bull;» mais tous ils s'accordaient en un point: c'est que c'était bien dommage qu'il n'y en eût pas beaucoup comme lui, et que c'était là ce qui faisait que le pays marchait tous les jours à sa ruine. Il était juge de paix: il savait à peine écrire son nom lisiblement; mais il avait des qualités de premier ordre. D'abord, il était très sévère pour les braconniers; ensuite il n'y avait pas de meilleur tireur, de cavalier plus intrépide; nul n'avait de meilleurs chevaux, de meilleurs chiens; il mangeait de la viande, il buvait du vin comme personne; il n'y avait pas, dans tout le comté, un homme comme lui pour se coucher tous les soirs plus aviné, sans qu'il y parût le lendemain matin. Il se connaissait en bêtes chevalines aussi bien qu'un vétérinaire; il avait des connaissances en écurie, qui faisaient honte à son premier cocher. Il n'avait pas un porc dans ses étables qui pût se vanter d'être aussi glouton que son maître. Il n'avait pas un siège au Parlement en personne, mais il était extrêmement patriote, et menait ses gens au vote haut la main. C'était un des plus chauds partisans de l'Église et de l'État, et il n'aurait pas, au grand jamais, donné un bénéfice de son ressort à un curé qui n'aurait pas justifié de boire ses trois bouteilles à son repas, et de chasser le renard dans la perfection. Il n'avait aucune confiance dans l'honnêteté des pauvres gens qui avaient le malheur de savoir lire et écrire, et, dans le fond de l'âme, il n'avait pas encore pardonné à sa femme d'en savoir là- dessus plus long que lui. Bien entendu qu'il avait épousé cette dame pour cette bonne raison que ses amis appelaient «la bonne vieille raison anglaise,» à savoir que les deux propriétés se touchaient. Bref, si nous appelons Barnabé un idiot et Grip une créature de pur instinct animal, je ne sais plus trop comment qualifier notre gentilhomme.

Il poussa jusqu'à la porte d'une belle habitation où l'on montait par un perron; au bas des marches se tenait un domestique pour prendre le cheval. Puis il les conduisit dans un grand vestibule qui, tout spacieux qu'il était, sentait encore les orgies de la veille. Des manteaux de cheval, des cravaches, des brides, des bottes à revers, des éperons, etc., étaient épars de tous côtés et composaient, avec quelques grands andouillets et des portraits de chevaux et de chiens, le principal embellissement de la pièce.

Il se jeta dans un grand fauteuil, qui, par parenthèse, lui servait souvent à ronfler, la nuit, quand il se trouvait que, ces jours-là, il avait été, selon ses admirateurs, plus beau gentilhomme campagnard encore que de coutume; et il donna l'ordre au valet de dire à sa maîtresse de descendre; et aussitôt on vit, un peu agitée, à ce qu'il semblait, par cet appel inaccoutumé, paraître une dame beaucoup plus jeune que lui, qui n'avait pas l'air d'être bien forte de santé, ni bien heureuse.

«Tenez! vous qui n'aimez pas à suivre les chiens en bonne Anglaise, regardez-moi ça; ça vous fera peut-être plus de plaisir.»

La dame sourit, s'assit à quelque distance de lui, et jeta sur
Barnabé un regard de commisération.

«C'est un idiot, à ce que dit cette femme, remarqua le gentleman, en secouant la tête, quoique je ne croie pas ça.

— Est-ce que vous êtes sa mère? demanda la dame.

— Oui, madame.

— Qu'est-ce que vous avez besoin de lui demander ça? dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses goussets; vous savez bien qu'elle ne dira pas non. Il est probable que c'est un imbécile qu'elle aura loué à tant par jour. Là! voyons! faites-lui faire quelque chose.»

Cependant Grip avait retrouvé sa civilité: il voulut bien condescendre, à la prière de Barnabé, à répéter son vocabulaire et à exécuter toutes ses gentillesses avec le plus grand succès. Le tire-bouchon, glou et l'encouragement ordinaire: «N'aie pas peur, mon garçon,» amusèrent si bien le gentleman, qu'il demanda bis pour cette partie du rôle: mais Grip rentra dans son panier, et finit par refuser décidément d'ajouter un mot de plus. La dame aussi prit beaucoup de plaisir à l'entendre; mais rien ne divertit son mari comme l'obstination de l'animal dans son refus: il en poussa des éclats de rire à faire trembler la maison, et demanda combien il valait.

Barnabé eut l'air de ne pas comprendre la question, et probablement il ne la comprenait pas.

«Son prix? dit le gentleman, faisant sonner de l'argent dans son gousset. Qu'est-ce que vous en voulez? Combien?

— Il n'est pas à vendre, répondit Barnabé, se dépêchant de fermer le panier et d'en passer la courroie dans son col. Mère, allons- nous-en!

— Voyez-vous comme c'est un idiot, madame la savante? dit le gentleman, jetant à sa femme un regard méprisant. Il n'est déjà pas si bête pour faire valoir sa marchandise. Et vous, la vieille, voyons! Qu'est-ce que vous en voulez?

— C'est le fidèle camarade de mon fils, dit la veuve; il n'est pas à vendre, monsieur, je vous assure.

— Pas à vendre! cria le gentleman, dix fois plus rouge, plus enroué, plus tapageur que jamais; pas à vendre!

— Je vous assure que non, répondit-elle. Nous n'avons jamais eu l'idée de nous en séparer, monsieur; c'est la vérité pure.»

Il allait évidemment faire quelque réplique violente, lorsque, ayant attrapé au passage quelques mots prononcés tout bas par sa femme, il se tourna vivement vers elle pour lui dire: «Hein? quoi?

— Je dis que nous ne pouvons pas les forcer à vendre leur oiseau s'ils ne veulent pas, répondit-elle d'une voix faible. S'ils préfèrent le garder…

— S'ils préfèrent le garder! répéta-t-il après elle. Des gens comme ça, qui traînent dans le pays pour vagabonder et voler de toutes mains, préférer garder un oiseau, quand un propriétaire terrier, un juge de paix, demande à l'acheter! Voilà une vieille femme qui a été à l'école! c'est bien facile à voir. Ne me dites pas que non, cria-t-il de tous ses poumons à la veuve. Moi, je vous dis que si.»

La mère de Barnabé se reconnut coupable d'avoir été à l'école; mais, disait-elle, il n'y avait pas de mal à ça.

«Pas de mal! Non, pas de mal! pas de mal à ça, vieille rebelle, pas le moindre mal. Si j'avais seulement ici mon greffier, je te ferais tâter du billot, ou je te fourrerais dans la geôle pour apprendre à rôder à droite, à gauche, à l'affût d'un tas de menus larcins, bohémienne que tu es. Ici, Simon, jetez-moi ces filous-là dehors, et qu'on les mette à la porte, par la grand'route. Ah! vous ne voulez pas vendre cet oiseau, et vous venez mendier ici l'aumône! S'ils ne détalent pas plus vite que ça, mettez-moi les chiens à leurs trousses.»

Ils n'attendirent pas leur reste et se mirent à se sauver en toute hâte, laissant le gentleman tempêter tout seul, car la pauvre dame s'était déjà retirée auparavant, et firent en vain tout ce qu'ils purent pour faire taire Grip, qui, excité par le bruit, déboucha des bouteilles tout le long de l'avenue, de quoi régaler une ville entière, apparemment pour se réjouir méchamment d'avoir été la cause de tout ce tapage. Ils étaient déjà presque arrivés à la loge du concierge, quand un autre domestique, sorti des massifs voisins, en faisant semblant de les presser de s'en aller, mit un écu dans la main de la veuve, en lui disant tout bas que c'était de la part de la dame, et ferma doucement sur eux la porte.

Quand la veuve s'arrêta avec son fils à la porte d'un cabaret, à quelques milles de là, et qu'elle entendit vanter par ses amis le caractère du juge de paix, en songeant à cet incident, elle ne put s'empêcher de penser qu'il faudrait peut-être quelque chose de plus qu'une capacité d'estomac remarquable et un goût prononcé pour les chenils et les écuries, pour former un parfait gentilhomme campagnard, ou un Anglais pur sang, ou un vrai John Bull, et que peut-être aussi c'était abuser de ces éloges que de les déshonorer ainsi dans l'application. Elle ne se doutait guère alors qu'une circonstance si futile dût avoir jamais quelque influence sur leur sort; mais elle ne l'apprit que trop du temps et de l'expérience.

«Mère, dit Barnabé, pendant qu'ils étaient assis le lendemain sur un chariot qui devait les mener jusqu'à dix milles de la capitale, nous allons commencer, m'avez-vous dit, par aller à Londres; y verrons-nous l'aveugle?»

Elle allait lui répondre: «Dieu nous en garde!» mais elle se retint et se contenta de lui dira: «Non, je ne crois pas. Pourquoi cette question?

— C'est un homme d'esprit, dit Barnabé d'un air pensif; je voudrais bien me retrouver encore avec lui. Qu'est-ce qu'il disait donc des foules? Que l'or se trouvait dans les endroits où il y avait de la foule, et non pas parmi les arbres, ni dans des endroits si tranquilles? Il avait l'air d'aimer ça; et, comme il ne manque pas de foule à Londres, je crois bien que je le trouverai là.

— Mais, mon cher enfant, pourquoi donc tenez-vous tant à le voir?

— Parce que, dit Barnabé en la regardant d'un air sérieux, il me parlait de l'or, qui est une chose bien précieuse, et que vous- même, vous avez beau dire, vous voudriez bien en avoir, j'en suis sûr. Et puis, il n'a fait que paraître et disparaître d'une manière si étrange! Il m'a rappelé ces vieux bonshommes à tête grise, qui viennent quelquefois au pied de mon lit, la nuit, me dire un tas de choses que je ne puis plus me rappeler le lendemain, quand il fait jour. Il m'avait dit qu'il me reparlerait avant de partir: je ne sais pas pourquoi il ne m'a pas tenu parole.

— Mais, mon cher Barnabé, je croyais que vous ne pensiez jamais, auparavant, à être riche ou pauvre, et je vous ai toujours vu content comme vous étiez.»

Il se mit à rire en la priant de lui répéter ça. Puis il se mit à crier: «Hé! hé!… oh! oui;» et recommença de rire. Mais bientôt il lui passa une autre chose par la tête, qui chassa ce sujet de son esprit, pour faire place elle-même à quelque autre rêve aussi fugitif.

Cependant il était évident, par ce qu'il venait de dire, et par sa persévérance à revenir plusieurs fois là-dessus dans le courant de la journée et encore le lendemain, que la visite de l'aveugle et surtout ses paroles s'étaient fortement emparées de son esprit. L'idée de la richesse lui était-elle vraiment venue, pour la première fois, en regardant ce soir-là les nuages dotés dans le ciel, quoiqu'il eût eu souvent sous les yeux des images pareilles auparavant à l'horizon? Ou bien était-ce leur vie misérable et pauvre qui, par contraste, lui avait, depuis longtemps, mis cette idée dans la tête? Ou bien fallait-il croire, comme il le pensait, que c'était l'assentiment fortuit donné par l'aveugle à ces pensées, qu'il couvait dans son esprit qui l'avait décidé? Serait- ce, enfin, qu'il avait été frappé davantage de cette circonstance, parce que c'était le premier aveugle avec lequel il avait jamais fait conversation? C'était un mystère pour la mère. Elle fit tout ce qu'elle put pour obtenir quelque éclaircissement, mais ce fut en vain: il est probable que Barnabé lui-même ne s'en rendait pas compte.

Elle était très malheureuse de lui voir toucher cette corde; mais tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de l'amener doucement à quelque autre sujet pour chasser celui-là de son esprit. Quant à le mettre en garde contre leur visiteur, à montrer quelque crainte ou quelque soupçon à cet égard, elle craignait que ce ne fût plutôt le moyen de redoubler l'intérêt que lui portait déjà Barnabé, et de lui faire souhaiter davantage la rencontre après laquelle il soupirait; elle espérait, en se plongeant dans la foule, échapper à la poursuite terrible qu'elle fuyait; puis ensuite, en s'échappant de Londres avec précaution pour aller plus loin, elle voulait, si c'était possible, aller encore chercher une retraite inconnue où elle pût trouver la solitude et la paix.

À la fin, ils arrivèrent à la station où on devait les déposer, à dix milles de Londres, et y passèrent la nuit, après avoir fait marché avec un autre voiturier, moyennant peu de chose, pour se faire emmener le lendemain dans une carriole qui s'en retournait à vide, et qui devait partir à cinq heures du matin. Le voiturier fut exact, la route était bonne, sauf un peu de poussière que la chaleur et la sécheresse rendaient étouffante; et, à sept heures du matin, le 2 juin 1780, qui était un vendredi, ils mirent pied à terre au bas du pont de Wesminster, prirent congé de leur conducteur, et se trouvèrent seuls ensemble sur le pavé brûlant; car la fraîcheur que la nuit répand sur ces carrefours populeux était déjà partie, et le soleil brillait dans tout son lustre.

CHAPITRE VI.

Ne sachant où aller après, et effarouchés par la foule de gens qui étaient déjà sur pied, ils s'assirent à l'écart dans une des retraites du pont pour se reposer. Ils s'aperçurent bientôt que le courant d'activité générale se portait tout entier d'un côté, et qu'il y avait un nombre infini de personnes qui traversaient la Tamise de la rive de Middlesex à celle de Surrey, avec une précipitation extraordinaire et dans un état d'excitation évident. Elles étaient, le plus souvent, réunies par petits pelotons de deux ou trois, ou même d'une demi-douzaine, se parlaient peu, quelquefois observaient un silence absolu, et suivaient leur route d'un pas pressé, comme des gens absorbés par un but unique et commun.

Barnabé et sa mère furent surpris de voir presque tous les hommes de ce grand rassemblement, qui passaient devant eux sans discontinuer, porter une cocarde bleue à leur chapeau, et ceux qui n'avaient pas cette décoration, passants inoffensifs, se montrer inquiets et chercher timidement à éviter l'attention et les attaques des autres, auxquels ils laissaient le haut du pavé, par voie de conciliation. C'était d'ailleurs assez naturel, vu l'infériorité de leur nombre: car ceux qui portaient des cocardes bleues étaient à ceux qui n'en portaient pas dans la proportion de quarante ou cinquante au moins contre un. Cependant on ne voyait point de querelles. Les cocardes bleues se pressaient comme des essaims, cherchant à se passer l'une l'autre, et se hâtant de tout leur pouvoir au milieu de la multitude, échangeant seulement un regard, et encore pas toujours, avec les passants qui n'appartenaient pas à leur association.

Au commencement, le courant populaire s'était borné à occuper les deux trottoirs; un petit nombre de traînards seulement se rencontraient sur la chaussée. Mais, au bout d'une demi-heure environ, le passage fut complètement bloqué par la foule qui, serrée et compacte à présent, embarrassée dans les charrettes et les voitures qu'elle rencontrait, ne pouvait plus avancer que lentement, et quelquefois même se voyait obligée de faire des haltes, de huit ou dix minutes.

Au bout de deux heures environ, le nombre des passants commença à diminuer sensiblement; on les vit, petit à petit, s'éclaircir, débarrasser le pont, disparaître, sauf quelques traînards à cocardes, qui, se sentant en retard, le visage poudreux et échauffé, pressaient le pas pour ne point arriver trop tard, ou s'arrêtaient à demander le chemin qu'avaient pris leurs amis, et se hâtaient, après s'être renseignés, de marcher dans cette direction avec une satisfaction visible. Au milieu de cette solitude relative, qui lui semblait si étrange et si nouvelle après la foule qui l'avait précédée, la veuve eut, pour la première fois, l'occasion de s'informer à un vieillard, qui était venu s'asseoir près d'eux, de ce que signifiait ce concours extraordinaire de gens.

«Mais d'où donc venez-vous? répondit-il, si vous n'avez pas entendu parler de la Grande Association de lord Georges Gordon. C'est aujourd'hui qu'il présente à la Chambre la pétition contre les catholiques. Que Dieu l'assiste!

— Eh bien! qu'est-ce que tous ces gens-là ont à voir là dedans? demanda-t-elle.

— Ce qu'ils ont à voir là dedans? Comme vous y allez! Vous ne savez donc pas que Sa Seigneurie a déclaré qu'elle ne présenterait rien à la Chambre s'il n'y avait pas, pour soutenir la pétition, quarante mille hommes au moins à la porte, et des gaillards solides? Jugez de la foule qu'il va y avoir.

— Quelle foule, en effet! dit Barnabé. Entendez-vous, mère?

— Ils vont, à ce qu'on dit, reprit le vieillard, passer une revue de plus de cent mille hommes. Ah! vous n'avez qu'à laisser faire lord Georges. Il connaît bien son pouvoir. Il y a de puissants visages à ces trois fenêtres là-bas (et il montrait la chambre des Communes qui dominait la rivière), qui vont devenir pâles comme la mort en voyant ce soir lord Georges monter à la tribune: et ils n'auront pas tort. Eh! eh! laissez faire Sa Seigneurie, c'est un malin.»

Et là-dessus, marmottant, riant dans sa barbe, et remuant son index d'un air significatif, il se leva à l'aide de son bâton, et s'en alla comme un château branlant.

«Mère, dit Barnabé, quelle brave foule dont il parle là. Allons!

— Pas pour la rejoindre, toujours, cria-t-elle.

— Si, si, répondit-il en tirant les manches de sa veste. Pourquoi pas? Allons!

— Vous ne savez pas, dit-elle avec instance, le mal que ces gens- là peuvent faire, où ils peuvent vous conduire, ni quelles sont leurs intentions. Pour l'amour de moi…

— C'est justement pour l'amour de vous, cria-t-il en lui tapotant les mains. C'est bien cela, pour l'amour de vous, mère. Vous vous rappelez bien ce que l'aveugle nous disait de l'or. Voilà une brave foule! Allons! ou plutôt, attendez que je sois revenu; attendez-moi là.»

Avec toute l'énergie de sa crainte maternelle, elle essaya, mais en vain, de le détourner de son idée. Il était baissé à boucler son soulier, quand un fiacre passa rapidement devant eux, et, de l'intérieur, une voix ordonna au cocher de s'arrêter.

«Jeune homme! dit la voix.

— Qu'est-ce qu'on me veut? cria Barnabé en levant les yeux.

— Est-ce que vous ne voulez pas porter cette décoration? reprit l'étranger en lui tendant une cocarde bleue.

— Au nom du ciel, n'en faites rien; ne la lui donnez pas, s'écria la veuve.

— Parlez pour vous, bonne femme, dit l'autre froidement. Laissez le jeune homme faire ce qu'il lui plaît. Il est assez grand pour se décider tout seul; il n'a plus besoin de s'accrocher aux cordons de votre tablier. Il sait bien, sans que vous ayez besoin de le lui dire, s'il veut ou non porter le signe d'un fidèle Anglais.»

Barnabé, tremblant d'impatience, se mit à crier: «Oui, oui, je veux le porter.» Il avait déjà répété ce cri plus de vingt fois, quand l'homme lui jeta une cocarde en lui disant: «Dépêchez-vous de vous rendre aux Champs de Saint-Georges.» Puis il ordonna au cocher de prendre le trot et les laissa là.

Barnabé, les mains tremblantes d'émotion, était en train d'attacher de son mieux ce signe de ralliement à son chapeau, répondant avec vivacité aux larmes et aux instances de sa mère, lorsque deux gentlemen qui passaient de l'autre côté jetèrent les yeux sur eux, et, voyant Barnabé occupé à s'embellir de cet ornement, se dirent quelques mots à l'oreille et revinrent sur leurs pas, à leur rencontre.

«Qu'est-ce que vous faites donc là à vous reposer? dit l'un d'eux, habillé tout en noir, avec de grands cheveux clairsemés sur sa tête, et une canne à la main. Pourquoi n'avez-vous pas suivi les autres?

— J'y vais, monsieur, répliqua Barnabé finissant sa besogne et mettant son chapeau d'un air crâne; j'y cours à l'instant.

— Dites donc milord et non pas monsieur, jeune homme, si vous voulez bien, quand Sa Seigneurie vous fait l'honneur de vous adresser la parole, dit le second gentleman avec un air de doux reproche; si vous n'avez pas reconnu lord Georges Gordon tout de suite, il est grand temps maintenant.

— Non, non, Gashford, dit lord Georges, pendant que Barnabé se découvrait et lui faisait un beau salut. Ça ne fait pas grand'chose dans un jour comme celui-ci, que tout Anglais fidèle se rappellera avec orgueil et plaisir; couvrez-vous, l'ami, et suivez-nous, car vous êtes en arrière et vous allez arriver trop tard. Voilà qu'il est dix heures passées. Vous ne saviez donc pas que le rassemblement se faisait à dix heures précises?

Barnabé secoua la tête en les regardant l'un après l'autre, comme s'il ne se doutait pas de ce qu'on voulait lui dire.

«Vous auriez dû le savoir, l'ami, dit Gashford. C'était bien convenu. D'où venez-vous donc, que vous êtes si mal informé?

— Il n'est pas dans le cas de vous répondre, monsieur, dit la veuve. Cela ne sert à rien de l'interroger. Nous ne faisons que d'arriver de bien loin dans la province, et nous ne savons rien de tout cela.

— Il paraît que la cause a poussé loin ses racines, et qu'elle étend déjà ses branches de tous côtés, dit lord Georges à son secrétaire. Bonne nouvelle, et que Dieu soit loué!

— Ainsi soit-il! cria Gashford d'un air solennel.

— Vous ne m'avez pas comprise, milord, dit la veuve. Pardon, vous vous méprenez cruellement sur ce que j'ai voulu dire. Nous n'entendons rien à tout ce qui se passe, et nous n'avons ni l'intention ni le droit d'y prendre avec vous la moindre part. Ce jeune homme est mon fils, mon pauvre fils, infirme d'esprit, et qui m'est plus cher que la vie. Au nom du ciel, milord, allez- vous-en sans lui; épargnez-lui la tentation de vous suivre dans quelque danger.

— Ma bonne femme, dit Gashford, comment est-il possible? Je ne vous comprends pas. Qu'est-ce que vous nous parlez de tentation et de danger? Est-ce que vous prenez milord pour le lion de l'Écriture, qui chercha quelqu'un à dévorer? Que le bon Dieu vous bénisse!

— Non, non, milord; pardonnez-moi, reprit la veuve éplorée, lui mettant les deux mains sur la poitrine, sans savoir ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait, dans le trouble de son ardente prière; mais j'ai des raisons de vous supplier de céder à mes larmes, aux larmes d'une mère. Au nom du ciel! laissez-moi mon fils. Il n'est pas dans son bon sens; il ne sait pas ce qu'il fait, je vous le jure.

— Voyez, dit lord Georges, reculant devant les mains de la veuve et rougissant tout à coup, voyez un peu la perversité de ce siècle! On traite de folie le zèle de ceux qui veulent servir fidèlement la bonne cause. Avez-vous bien le coeur de parler comme cela de votre propre fils, mère dénaturée?

— Vous m'étonnez, dit Gashford à la veuve, avec une espèce de sévérité sans aigreur; voilà un triste échantillon de la dépravation des femmes!

— Il n'en a toujours pas l'air, dit lord Georges jetant un coup d'oeil sur Barnabé, et demandant tout bas à son secrétaire s'il était vrai que le gars avait l'esprit dérangé. Et, quand ce serait, nous ne devons pas nous arrêter à une bagatelle comme ce prétendu dérangement d'esprit. Qui de nous (et il rougit encore) échapperait à ce reproche, si c'était un cas d'exclusion?

— Pas un de nous, répliqua le secrétaire. Dans un cas comme celui-ci, plus il y a de zèle, de fidélité, de bonne volonté, plus la vocation est écrite là-haut, et plus sainte est la folie. Quant à ce jeune homme, milord, ajouta-t-il en retroussant légèrement sa lèvre, pendant qu'il regardait Barnabé, qui était là debout, à tourner dans les mains son chapeau, et à leur faire signe en cachette de partir, soyez sûr qu'il a toute sa raison, et qu'il est aussi sain d'esprit que pas un.

— Ah çà! désirez-vous faire partie de la Grande Association? dit lord Georges en s'adressant à lui; avez-vous l'intention d'être un des nôtres?

— Oui! oui! dit Barnabé, l'oeil étincelant. Certainement que j'en ai l'intention. Je le lui disais à elle-même, pas plus tard que tout à l'heure.

— Je vois ce que c'est, répliqua lord Georges en jetant à la malheureuse mère un regard de reproche; je m'en doutais. Eh bien! vous n'avez qu'à me suivre, moi et ce gentleman, et vous allez accomplir votre désir.»

Barnabé déposa sur la joue de sa mère un tendre baiser, et lui disant d'avoir bon courage, que leur fortune était faite, il marcha derrière eux. Elle aussi, la pauvre femme, elle se mit à les suivre, en proie à une terreur et à un chagrin inexprimables.

Ils marchèrent rapidement le long de Bridge-Road, dont toutes les boutiques étaient fermées; car en voyant passer cette cohue, et dans la crainte de leur retour, les gens n'étaient pas rassurés pour leurs marchandises et les vitres de leurs fenêtres; on pouvait apercevoir à l'étage supérieur de leurs maisons tous les habitants réunis à leurs croisées, regardant en bas dans la rue avec des visages alarmés, où se peignaient diversement l'intérêt, l'attente et l'indignation. Les uns applaudissaient, les autres sifflaient. Mais sans faire attention à ces manifestations, et tout entier au bruit du vaste rassemblement voisin, qui retentissait à ses oreilles comme le mugissement de la mer, lord Georges Gordon hâta le pas et se trouva bientôt dans les Champs de Saint-Georges.

C'étaient réellement des champs à cette époque, et même très étendus. On y voyait rassemblée une multitude immense, portant des drapeaux de toute forme et de toute grandeur, mais tous d'une couleur uniforme, tous bleus, comme les cocardes. Il y avait des pelotons qui faisaient des évolutions militaires, d'autres en ligne, en carré, en cercle. Un grand nombre des détachements qui marchaient sur le champ de parade et de ceux qui restaient stationnaires, chantaient des psaumes et des hymnes. Quel que fût le premier qui en avait eu l'idée, elle n'était pas mauvaise: car le son de ces milliers de voix élevées dans les airs était fait pour remuer l'âme la plus insensible, et ne pouvait manquer de produire un effet merveilleux sur les enthousiastes de bonne foi dans leur égarement.

On avait posté en avant du rassemblement des sentinelles pour annoncer l'arrivée du chef. Quand celles-ci se furent repliées pour passer le mot d'ordre, il circula en un moment dans toute la troupe, et il y eut alors un moment de profond et morne silence, pendant lequel les masses se tinrent si tranquilles et si immobiles, qu'on ne voyait plus, partout où pouvaient se porter les yeux, d'autre mouvement que celui des bannières flottantes. Puis tout à coup éclata un hourra terrible, puis un second, puis un autre. L'air en était ébranlé et déchiré comme par un coup de canon.

«Gashford, cria lord Georges, serrant le bras de son secrétaire tout contre le sien, et parlant avec une émotion qui se trahissait également par l'altération de sa voix et de ses traits, je sens maintenant que je suis prédestiné; je le vois, je le sais. Je suis le chef d'une armée. Ils me sommeraient en ce moment, d'une commune voix, de les conduire à la mort, que je le ferais; oui! dussé-je tomber le premier moi-même.

— En effet, c'est un fier et grand spectacle, dit le secrétaire; une noble journée pour l'Angleterre et pour la grande cause du monde. Recevez, milord, l'hommage d'un humble mais dévoué serviteur…

— Qu'allez-vous faire? lui cria son maître en le prenant par les deux mains, car il avait fait mine de s'agenouiller à ses pieds; cher Gashford, n'allez pas me mettre hors d'état de remplir les devoirs qui m'attendent dans ce glorieux jour.» Et en disant ces mots le pauvre gentleman avait des larmes dans les yeux. «Passons à travers leurs rangs; il nous faut trouver une place dans quelque division pour notre nouvelle recrue. Donnez-moi la main.»

Gashford glissa sa froide, son insidieuse main, dans l'étreinte fanatique de son maître, et alors, la main dans la main, toujours suivis de Barnabé et de sa mère, ils se mêlèrent à la foule.

L'Association, pendant ce temps-là, s'était remise à chanter, et, à mesure que leur chef passait dans les rangs, tous élevaient leurs voix à qui mieux mieux. Parmi ces ligueurs, coalisés pour défendre jusqu'à la mort la religion de leur pays, il y en avait beaucoup qui n'avaient pas même entendu ni psaume ni cantique de leur vie. Mais comme c'étaient de fameux lurons, pour la plupart, cela ne les empêchait pas d'avoir de bons poumons, et, comme ils aimaient naturellement à chanter, ils braillaient toutes les ribauderies et toutes les sottises qui leur passaient par la tête, sachant bien que cela se perdrait dans le choeur général des voix, et ne s'inquiétant guère d'ailleurs qu'on s'en aperçût ou non. Il y eut bien de ces gaudrioles chantées jusque sous le nez de lord Georges Gordon; mais sans faire attention à leurs flonflons, il continua sa marche avec sa roideur habituelle et sa majesté solennelle, charmé, édifié de la piété de ses partisans.

Ils allaient donc toujours, toujours, tantôt sur le front de cette ligne, tantôt derrière celle-là, tournant autour de la circonférence de ce cercle, longeant les quatre côtés de ces carrés, et il y en avait sans fin à passer en revue, de ces cercles, de ces carrés, de ces lignes. La chaleur du jour était arrivée à son apogée; la réverbération du soleil sur la place du rassemblement la rendait encore plus étouffante: ceux qui portaient les lourdes bannières commençaient à se sentir défaillir, et prêts à tomber de lassitude. La plupart des frères et amis ne se gênaient pas pour ôter leurs cravates et déboutonner leurs habits et leurs gilets. Dans le centre, un certain nombre d'entre eux, accablés par l'excès de la chaleur rendue plus insupportable encore par la multitude dont ils étaient entourés, se jetaient sur le gazon, tout haletants, offrant d'un verre d'eau tout ce qu'ils avaient d'argent. Et pourtant pas un homme ne quittait la place, pas même parmi ceux qui souffraient le plus; et pourtant lord Georges, tout ruisselant de sueur, continuait sa marche avec Gashford; et pourtant Barnabé et sa mère les suivaient de près avec persévérance.

Ils étaient arrivés au bout d'une longue ligne d'environ huit cents hommes sur une seule file et lord Georges avait tourné la tête derrière lui, quand on entendit un cri de reconnaissance, à demi étouffé comme tous les cris que la voix fait entendre en plein air au milieu d'une foule; et aussitôt un homme sortit des rangs avec un grand éclat de rire, et posa sa lourde main sur l'épaule de Barnabé.

«Eh quoi! s'écria-t-il, Barnabé Rudge? Voilà un siècle qu'on ne vous a vu. Où diable étiez-vous donc caché?»

Dans ce moment-là, Barnabé pensait à toute autre chose; l'odeur du gazon foulé aux pieds lui rappelait ses vieilles parties de cricket, du temps qu'il était petit garçon et qu'il allait jouer sur la pelouse de Chigwell. Surpris de cette apostrophe soudaine et tapageuse, il fixa sur le personnage ses yeux effarouchés, sans pouvoir dire autre chose que «Est-ce bien Hugh que je vois?»

— Oui-da, Hugh en personne, répéta l'autre; Hugh du Maypole. Vous rappelez-vous mon chien? Il vit toujours et il va bien vous reconnaître, je vous en réponds. Mais, Dieu me pardonne! je crois que vous portez nos couleurs? Tant mieux, ma foi, tant mieux! Ha! ha!

— Vous connaissez ce jeune homme-là, à ce que je vois? dit Lord
Georges.

— Si je le connais, milord! je le connais aussi bien que ma main droite. Mon capitaine aussi le connaît: nous le connaissons tous.

— Voulez-vous le prendre dans votre division?

— Il n'y a pas un garçon meilleur, ni plus agile, ni plus décidé que Barnabé Rudge, dit Hugh; je parie avec qui voudra qu'on ne trouve pas son pareil. Il va marcher, milord, entre Dennis et moi; et c'est lui qui va porter, ajouta-t-il en prenant un drapeau des mains d'un camarade fatigué, c'est lui qui va porter le plus gai drapeau de soie de cette vaillante armée.

«Dieu du ciel! non, cria la veuve eu s'élançant devant eux.
Barnabé… milord… voyez… il faut qu'il revienne; Barnabé,
Barnabé.

— Comment, des femmes dans le camp! cria Hugh se jetant entre eux et les séparant. Holà! capitaine, à l'ordre!

— Qu'est-ce qu'il y a donc? cria Simon Tappertit, qui accourut en toute hâte et tout échauffé. Vous appelez cela de l'ordre!

— Ma foi! non, capitaine, répondit Hugh, tenant toujours la veuve en respect avec ses mains étendues; c'est bien plutôt du désordre. Les dames ne sont bonnes ici qu'à détourner nos vaillants soldats de leurs devoirs. Elles auraient bientôt rempli la place, si on les laissait faire. Allons, vite!

— Serrez les rangs! cria Simon à plein gosier; en avant, marche!»

La pauvre femme était tombée sur le gazon. Tout le camp était en mouvement. Barnabé était entraîné au coeur d'une masse épaisse de ligueurs; elle ne le voyait plus.

CHAPITRE VII.

La populace ameutée avait été tout d'abord divisée en quatre sections; celles de Londres, de Westminster, de Southwark et d'Écosse. Chacune de ces divisions se décomposait elle-même en divers corps, dont la figure et les contours, étant loin d'offrir un ensemble uniforme, présentaient au premier coup d'oeil un ordre auquel il était impossible de rien comprendre, excepté peut-être pour les chefs et les commandants: car, pour les autres, c'était comme le plan de bataille qui n'est pas fait pour être compris du simple soldat, dont l'affaire est de se faire tuer en attendant. Pourtant, il ne faudrait pas croire que ce grand corps n'eût pas une méthode à lui. Car il n'y avait pas cinq minutes qu'on avait commandé le mouvement, que déjà la masse s'était répartie en trois grandes sections, prêtes à passer chacune, selon les ordres donnés antérieurement, la rivière sur un pont différent, et à se diriger par détachements séparés sur la chambre des Communes.

C'est à la tête de la section qui avait pour direction le pont de Wesminster, que lord Georges Gordon prit sa place. Il avait Gashford à sa droite et autour de lui une espèce d'état-major composé de sacripants et de coupe-jarrets. La conduite de la seconde section, qui devait passer par Black-friars, était confiée au Comité d'administration, composé de douze citoyens. La troisième enfin, qui devait prendre London-Bridge, et traverser les rues d'un bout à l'autre pour mieux faire connaître et apprécier leur nombre aux bons bourgeois de Londres, était commandée par Simon Tappertit (assisté par quelques officiers subalternes, pris dans la confrérie des Bouledogues unis), par Dennis, le bourreau, et quelques autres.

Au commandement de: «Marche!» chacun de ces grands corps prit le chemin qui lui était assigné, et se forma dans un ordre parfait, et dans un profond silence. Celui qui traversa la Cité surpassait de beaucoup les autres en nombre, et tenait une si grande étendue, dans son développement, que, lorsque l'arrière-garde commença à se mettre en mouvement, la tête était déjà à plus de quatre milles en avant, quoique les hommes marchassent trois de front, en emboîtant le pas.

En tête de cette division, à la place que Hugh, dans la fougue de son humeur folâtre, lui avait assignée, entre ce dangereux compagnon et le bourreau marchait Barnabé, et bien des gens qui plus tard se rappelèrent ce jour-là n'oublièrent pas non plus la figure qu'il y faisait. Étranger à toute autre pensée qu'à son extase passagère, la face animée, l'oeil étincelant de plaisir, sentant à peine le poids de la grande bannière dont il était chargé, et ne songeant qu'à la faire briller au soleil et flotter à la brise d'été, il avançait, plus fier, plus heureux, plus exalté qu'on ne peut dire: c'était peut-être le seul coeur insouciant, la seule créature innocente de toute l'émeute.

«Que pensez-vous de ça? lui demanda Hugh en passant au travers des rues encombrées par la foule, et en lui faisant lever les yeux vers les fenêtres garnies de spectateurs. Les voilà tous sortis pour voir nos drapeaux et nos banderoles. Hein, Barnabé? Ma foi! c'est Barnabé qui est le héros de la fête! C'est son drapeau qui est le plus grand, et le plus beau, par-dessus le marché! Il n'y a rien, dans tout le cortège, qui approche de Barnabé. Tous les yeux sont tournés sur lui. Ha! Ha! ha!

— Ne faites donc pas tant de tapage, frère, dit le bourreau en grognant, et en lançant du côté de Barnabé un coup d'oeil qui n'avait rien de flatteur. J'espère qu'il ne s'imagine pas qu'il n'y a rien à faire qu'à porter ce chiffon bleu, comme un petit garçon qui porte sa bannière à la procession. Vous êtes prêt à agir sérieusement, je suppose, hein? C'est à vous que je parle, ajouta-t-il en poussant rudement du coude Barnabé. Qu'est-ce que vous faites là à bayer aux corneilles? Pourquoi ne répondez-vous pas?»

Barnabé, en effet, n'avait d'yeux que pour son drapeau. Pourtant, sur cette apostrophe, il promena un regard hébété du bourreau au camarade Hugh, qui dit à l'autre:

«Il ne sait pas ce que vous voulez lui dire; attendez, je vais le lui faire comprendre. Barnabé, mon vieux, écoute-moi bien.

— Je vais vous écouter, dit-il en regardant autour de lui avec inquiétude; mais je voudrais bien la voir, et je ne la vois pas.

— Voir qui? demanda Dennis d'un ton bourru. Seriez-vous par hasard amoureux? j'espère que non. Il ne manquerait plus que ça. Nous n'avons que faire d'amoureux ici.

— Ah! qu'elle serait fière de me voir comme ça! hein? Hugh, dit Barnabé. Comme elle serait contente de me voir à la tête de ce grand spectacle! Elle en pleurerait de joie, j'en suis sûr; où donc peut-elle être? Elle ne me voit jamais à mon avantage; et pourtant, qu'est-ce que ça me fait d'être gai et pimpant, si elle n'est pas là pour en jouir?

— Bon! voilà-t-il pas un beau céladon! s'écria M. Dennis avec le plus suprême dédain. Ah çà! est-ce que vous croyez que nous prenons dans l'Association des amoureux pour faire du sentiment?

— Ne vous tourmentez pas, frère, lui dit Hugh. C'est de sa mère qu'il parle.

— De sa quoi? dit M. Dennis avec un abominable juron.

— De sa mère.

— Et vous croyez que je suis venu me mêler à cette division-ci, que je suis venu prendre part à ce jour mémorable pour entendre des petits garçons appeler leurs mamans! répondit en grondant M. Dennis avec le plus profond dégoût. L'idée d'une maîtresse, c'était déjà assez ennuyeux; mais une maman!»

Et il en eut si mal au coeur, qu'il cracha par terre sans pouvoir ajouter un mot.

«Barnabé a raison, cria Hugh avec une grimace. Mais je vais vous dire, mon garçon; regardez-moi bien, mon brave. Si elle n'est pas ici pour vous admirer, c'est que j'ai eu soin d'elle: je lui ai envoyé une demi-douzaine de gentlemen, chacun avec un beau drapeau bleu, quoique pas si beau de moitié que le vôtre, pour la mener, en grande cérémonie, à une maison magnifique, tout ornée de banderoles d'or et d'argent, et de mille autres choses plaisantes à voir, où elle va attendre que vous soyez revenu, et où je vous réponds qu'elle ne manque de rien.

— Ah! vraiment? dit Barnabé, la figure rayonnante de plaisir.
Voilà qui me réjouit! À la bonne heure, mon bon Hugh!

— Bah! ce n'est rien en comparaison de ce que nous allons voir, reprit Hugh en clignant de l'oeil à Dennis, qui regardait avec un grand étonnement son nouveau compagnon d'armes.

— Comment! est-ce vrai?

— Oh mais, rien du tout. De l'argent, des chapeaux à cornes avec des plumets, des habits rouges brodés d'or, tout ce qu'il y a de plus beau au monde, maintenant et jamais, tout cela est à nous, si nous promettons à ce noble gentleman, le meilleur gentleman de la terre, de porter nos drapeaux pendant quelques jours sans les perdre: nous n'avons pas plus que ça à faire.

— Quoi! pas plus que ça? cria Barnabé avec des yeux animés, en serrant de toutes ses forces la hampe de son étendard. Je vous réponds, alors, que ce n'est pas moi qui perdrai le mien. Laissez faire, il est en bonnes mains. Vous me connaissez, Hugh: n'ayez pas peur que personne me le prenne.

— Voilà qui est bien parlé, cria Hugh; ha! ha! noblement parlé. Je reconnais là mon intrépide Barnabé, avec qui j'ai tant de fois sauté et fait des tours. Je savais bien que je ne me trompais pas sur son compte… Est-ce que vous ne voyez pas, ajouta-t-il à l'oreille de Dennis, vers lequel il s'était rapproché, que ce garçon-là est imbécile, et qu'on peut lui faire faire tout ce qu'on voudra si on sait le prendre? Sans bêtise, savez-vous qu'il vaut douze hommes à lui tout seul? vous n'avez qu'à essayer. Laissez-moi faire, vous verrez bientôt s'il peut nous être utile ou non.»

M. Dennis reçut ces explications avec des signes de tête et des clignements d'yeux qui annonçaient sa complète édification; et, à partir de ce moment, il changea de ton avec Barnabé. Hugh, mettant son doigt à son nez pour lui recommander d'être discret, retourna prendre sa première place, et ils avancèrent en silence.

Il était de deux à trois heures de l'après-midi quand les trois grandes divisions se trouvèrent réunies à Westminster, et formant une masse formidable, poussèrent ensemble un hourra terrible. Ce n'était pas seulement pour annoncer leur présence, c'était surtout un signal, pour ceux qui étaient chargés de ce soin, qu'il était temps de prendre possession des corridors des deux chambres, de tous les accès qui y aboutissaient, ainsi que des escaliers de la galerie. Ce fut aux escaliers que Dennis et Hugh, toujours avec leur disciple au milieu d'eux, se précipitèrent tout droit, Barnabé ayant remis son drapeau à un de leurs camarades, chargé de garder ce dépôt à la porte. Pressés par derrière par ceux qui les suivaient, ils se trouvèrent emportés comme une vague jusqu'à la porte même de la galerie, d'où il était impossible de revenir sur ses pas, quand on en aurait eu envie, à raison de la multitude qui obstruait les passages. On dit souvent par une expression familière, en parlant d'une grande foule, qu'on aurait pu marcher dessus, tant elle était serrée. C'est justement ce qui se fit: car un petit garçon qui s'était trouvé, je ne sais comment, dans la bagarre, et qui était en grand danger d'être étouffé, grimpa sur les épaules d'un homme près de lui, et courut sur les chapeaux et les têtes des gens jusqu'à la rue voisine, traversant dans sa course toute la longueur des deux escaliers et une longue galerie. Au dehors les rangs n'étaient pas moins épais: car un panier jeté dans la foule fut ballotté de tête en tête, d'épaule en épaule, et, tournant comme un toton sur lui-même, disparut au loin, sans être tombé par terre une seule fois.

Dans cette vaste cohue, il y avait bien par-ci par-là quelques honnêtes fanatiques; mais la plus grande partie se composait de l'écume et du rebut de Londres, de gens tarés, de bandits, encouragés par un mauvais code de lois pénales, par de mauvais règlements dans les prisons, par une organisation de police détestable, si bien que les membres des deux chambres du Parlement qui n'avaient pas eu la précaution de se rendre de bonne heure à leur poste étaient obligés de faire le coup de poing pour pénétrer dans ces masses et se faire faire un passage.

On arrêtait, on brisait leurs voitures, on en arrachait les roues, on réduisait les glaces en atomes de poussière, on enfonçait les panneaux; les cochers, les laquais, les maîtres, étaient enlevés de leurs sièges et roulés dans la boue; lords, évêques, députés, sans distinction de personnes ou de partis, recevaient des coups de pied, des bourrades, des bousculades, passaient de main en main par tous les traitements les plus injurieux; et, quand ils finissaient par arriver à l'assemblée, c'était avec leurs habits en loques, leurs perruques arrachées, qu'ils s'y présentaient sans voix et sans haleine, tout couverts de la poudre qu'on avait fait tomber de leurs cheveux sur toute leur personne, à force de les battre et de les secouer. Il y eut un lord qui resta si longtemps dans les mains de la populace, que les pairs en corps résolurent de faire une sortie pour le reprendre, et se disposaient réellement à exécuter leur dessein, lorsque heureusement il apparut au milieu d'eux tout couvert de boue et tout meurtri de coups, à peine reconnaissable aux yeux de ses meilleurs amis. Le bruit et le vacarme ne faisaient que croître de moment en moment. L'air était plein de jurons, de huées, de hurlements; l'émeute furieuse mugissait sans cesse, comme un monstre enragé qu'elle était, et chaque insulte nouvelle dont elle se rendait coupable enflait encore sa furie.

À l'intérieur, l'aspect des choses était peut-être encore plus menaçant. Lord Georges, précédé d'un homme qui faisait porter sur un crochet une immense pétition à travers le couloir jusqu'à la porte de la chambre, où deux huissiers vinrent la recevoir et la déplier sur la table disposée pour la soutenir, était venu de bonne heure occuper sa place, avant même que le président fit la prière. Ses partisans avaient profité de ce moment pour remplir en même temps, comme nous avons vu, le couloir et les avenues. Les membres n'étaient donc plus seulement arrêtés en passant dans les rues, mais on sautait sur eux jusque dans les murs mêmes du parlement, pendant que le tumulte, au dedans et au dehors, couvrait la voix de ceux qui voulaient prendre la parole. Ils ne pouvaient pas seulement délibérer sur le parti que leur conseillait la prudence dans une pareille extrémité, ni s'animer les uns les autres à une résistance noble et ferme. Chaque fois qu'il arrivait un membre, les habits en désordre et les cheveux épars, cherchant à percer, à son corps défendant, la foule du couloir, on était sûr d'entendre pousser un cri de triomphe, et, au moment où la porte de la chambre entr'ouverte avec précaution pour le faire entrer, laissait jeter à la foule un regard rapide sur l'intérieur, ils en devenaient plus sauvages et plus farouches, comme des bêtes fauves qui ont vu leur proie, et ils faisaient contre les battants du portail une poussée à rompre les serrures et les verrous dans leurs gâches et à ébranler jusqu'aux solives du plafond.

La galerie des étrangers, placée immédiatement au-dessus de la porte de la chambre, avait été fermée par ordre à la première nouvelle des troubles, et par conséquent elle était vide. Seulement lord Georges allait s'y asseoir de temps en temps pour être plus à portée d'aller au haut de l'escalier qui y aboutissait, pour répéter au peuple ce qui se faisait à l'intérieur. C'est sur cet escalier qu'étaient postés Barnabé, Hugh et Dennis. Il y avait deux montées de marches, courtes, hautes, étroites, parallèles l'une à l'autre, et conduisant aux deux petites portes communiquant avec un passage bas qui ouvrait sur la galerie. Entre elles deux était une espèce de puits ou de jour sans vitres pour faire circuler l'air et la lumière dans le couloir, qui pouvait bien avoir de dix-huit à vingt pieds de profondeur.

Sur un de ces petits escaliers, non pas celui où se montrait en haut, de temps en temps, lord Georges, mais l'autre, se tenait Gashford, le coude appuyé sur la rampe, la tête posée sur sa main, avec l'expression d'astuce qui lui était familière. Chaque fois qu'il changeait le moins du monde cette attitude, ne fût-ce que pour remuer doucement le bras, vous étiez sûr d'entendre un redoublement de cris furieux, non seulement là, mais dans le couloir au-dessous, où il faut croire qu'il y avait un homme en vedette à examiner constamment ses moindres mouvements.