DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
La reine (et ma mère ignorait cette habitude) passait la plupart de ses soirées chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac, en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les plus aimables de la cour. C'était l'heure où, délivrée enfin de l'étiquette et maîtresse à son tour de sa parole et de son geste, elle jouissait des douceurs de l'intimité. La maison de la comtesse Jules de Polignac occupait une aile du château de Versailles, à côté même du grand escalier, et la maîtresse de céans, pour plaire à sa souveraine, s'efforçait de donner à son logis la grâce et le sans façon d'une simple maison bourgeoise; c'étaient l'abandon, la grâce facile, les conversations interrompues, les rires éclatants, les récits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une maison bourgeoise, hantée royalement, réunis à l'esprit, à l'élégance, à l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands seigneurs. Dans cette société de son choix, la reine était une jeune femme, la première de la société, parce qu'elle était la plus belle et la mieux écoutée, uniquement pour la vivacité, le charme et l'entrain de son bel esprit.
Le soir dont je parle, en vain son monde accoutumé s'était empressé pour complaire à la reine, elle avait témoigné de vives impatiences; que dis-je? elle eût été maussade, si jamais elle avait pu l'être. Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsemé d'éclairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funèbre; le roi, qui était à causer géographie et voyages lointains (ses rêves!) ne s'en allait pas. La présence du roi (si voisin de Louis XV!) jetait toujours un peu de contrainte dans cette société intime. Il fallait être absolument plus grave et moins rieur, quand le prince était là; c'était, de sa nature, un époux plein de soins, un bon maître, mais un homme accablé de soucis cuisants et de tant de malheurs, dont il avait le pressentiment.
—Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma princesse, dit la reine à demi-voix, nous ne serons jamais à minuit; avancez, s'il vous plaît, cette aiguille inerte; on se meurt d'impatience et d'ennui.
La princesse avança l'aiguille, et la reine avec un regard triste et doux:
—À présent, dit-elle, voilà que l'heure va trop vite; puis, se penchant vers une jeune femme assise à ses pieds:—Allons, Thaïs, l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fâchée, et veux-tu bien me permettre de retrancher quelques minutes à ta belle vie? Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de Montbarrey.
Pour toute réponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux noirs du côté de la reine, avec une singulière expression d'enthousiasme et de dévouement.
—On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses glaçons et ses tempêtes, faisant place au jeune printemps qui dit en nous frappant de sa tiède haleine: Me voilà!
—Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant à madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de Bezenval. L'hiver et ses glaçons ont leur charme aussi bien que des cheveux blancs sur un front cicatrisé; attendons le printemps patiemment. Mais quoi! le printemps ramène, entre autres fleurs, ces pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi! s'évanouir à l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide, elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es pâle comme elle; et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or çà, nous ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur proscrite va reparaître en nos jardins réjouis; je veux que Bezenval, lui-même, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois d'avril.
Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tête et ferma les yeux, ses beaux cheveux se répandirent sur ses épaules, on eût dit qu'elle allait mourir...—Ne parlons plus de ces maudites fleurs; reviens à toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que toi-même, ô beauté! disait la reine, en l'embrassant.
La pendule, avancée d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors, le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en jetant un coup d'œil d'intérêt sur la princesse évanouie: Ce ne sera rien! dit-il; puis, saluant la maîtresse de l'appartement, il retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la moitié du service ayant manqué, justement par cette pendule avancée un instant.
La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se tournant vers la comtesse Jules;—Nous avons fait une grande faute, ce soir, ma mignonne, nous avons oublié les respects... Eh bien! pour nous châtier, renonçons à ces curiosités malséantes, et renvoyons à sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit.
—Si Votre Majesté veut me permettre un conseil, reprit le marquis de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la soirée est funèbre, et tout annonce au dehors une tristesse abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous plaît, des vers de Voltaire ou du nouveau poëte, M. de Parny; cela sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la princesse de Lamballe sortit de sa léthargie:—Ne verrons-nous donc pas le sorcier? dit-elle avec cette air penché qu'elle avait mis à la mode, et qui lui allait si bien.
—On m'a conté cependant que la lune et les astres étaient favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse voix, et la princesse de Tarente vient de me dire à l'oreille, qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous arriver, comme un fantôme, à l'heure fatale de minuit.
—Je voudrais savoir, à ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy, reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il serait douloureux de renoncer aux délicieuses terreurs que nous nous sommes promises depuis si longtemps.
—Je n'ai rien à dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy; seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu n'est pas absolument à nos ordres, et même il n'a pas été facile de le décider à venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, et je puis assurer à Sa Majesté qu'il m'en a coûté bien des arguments pour en venir à bout.
—Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en quel lieu il devait être amené, quelle société l'appelait, à quel auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous êtes bien gardé de compromettre la reine, M. d'Esterhazy?
La reine reprit:—Vous voilà bien toujours, prudent et bon Vaudreuil, dévoué à ma très-imprudente majesté, plein de précaution et de minutieuses prévenances! Pourriez-vous cependant me dire comment se porte madame la marquise de Vaudreuil?
Cette question imprévue interrompit toute conversation. Le penchant de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble résolution du marquis, lorsqu'il échappa, par un mariage, à son fatal amour, n'étaient un secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se jetèrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en eût trop dit, avait le regard baissé et plein de larmes; le marquis de Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il était difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquiétant.
À la fin, madame de Châlons, se rappelant à propos la visite de ma mère, et voulant donner aux idées un autre cours:
—S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, là-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre Majesté.
À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:—Amenez-la tout de suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle; j'ai oublié que j'avais donné ce soir même un rendez-vous à ma cousine... Hélas! le roi est rentré, madame de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote, même quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous.
Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mère et moi; elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa demeure intime, sa bibliothèque et son boudoir orné des plus belles glaces que Venise ait biseautées. Ce réduit caché lui plaisait par sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du palais, retraite austère et profonde où la reine était cachée à tous les yeux.
Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se dérobait aux fracas du palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant de ses eaux. Elle était seule, inaccessible aux lâches, aux intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Très-souvent la reine disparaissait tout à coup de ses appartements, et c'était un bonheur pour elle d'échapper un instant aux hommages, aux respects, aux demandes, aux adorations.
Un escalier dérobé conduisait, de ce réduit, à l'appartement de madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie à toutes les heures. Ma mère descendit cet escalier à grand'peine, embarrassée qu'elle était dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui se passait dans l'âme de ma mère, mais cette réception nocturne et cachée; et cet escalier difficile, étroit,.. bourgeois, l'heure avancée de la nuit, toutes ces choses si peu semblables à l'étiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible étonnement.
Tout à coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvâmes, ma mère et moi, dans un salon moderne, faiblement éclairé, en présence de plusieurs femmes en négligé, qui me parurent, les unes et les autres, d'une éclatante beauté. Je n'ai jamais vu un assemblage plus choisi de jolies têtes; elles étaient groupées dans un coin du salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empressées, avec un sourire à moitié commencé, qui n'attendait qu'un signal pour devenir ironique; au fond du salon toutes ces têtes formaient un bloc de beautés de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses, tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une façon ravissante; au premier coup d'œil, à la première émotion, il eût été impossible de faire un choix dans cette masse enchantée; on ne distinguait personne et pas même la reine; car c'était, parmi ces dames, à qui l'approcherait de plus près; la reine était assise sur un tabouret; les unes étaient à ses pieds devant elle, d'autres à genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs étaient derrière elle, penchées sur elle, l'abritant sous leurs poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin opposé du salon; ils s'étaient levés pour nous recevoir.
Ma mère se tira bien de cette inquiétante présentation. Elle avait été belle et sa démarche était naturellement pleine de noblesse et d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc reçue avec bienveillance, en dépit de sa robe à vastes paniers et de ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, et se faisant un passage à travers le groupe qui l'entourait, alla au-devant de ma mère et la baisa à deux reprises:—Soyez la bienvenue, ma cousine, dit-elle à ma mère, soyez la bienvenue à ma cour; je vous rends grâces de vous être souvenue de moi.
Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mère:—C'est donc vous, Monsieur, me dit-elle, qui vous êtes enfui si brusquement de la cour du roi mon frère? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous êtes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et que nous dompterons, soyez-en sûr, si vous voulez y mettre un peu de bonne volonté.
Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime compagnie.—Or çà, dit-elle, on vous dénonce ici une jeune demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et c'est à vous que le compliment s'adresse, à vous, la mystérieuse Hélène de Salzbourg.—Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hélène, que nous avions un cousin de cet âge et de cette tournure, ajouta la reine en souriant.
Cette beauté, que la reine interpellait si vivement, était, en effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de Salzbourg, alliée aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hélène, et, jusqu'à l'âge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions étudié dans les mêmes livres, joué aux mêmes jeux enfantins, et chanté les mêmes chansons. Puis, à l'heure des noces royales, la jeune Hélène de Salzbourg était partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait amenée avec elle à Versailles, promettant chaque jour de la rendre à la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune comtesse étaient plus nécessaire, celle-ci à celle-là. Cependant Hélène avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avançant en tremblant, elle vint embrasser ma mère, et elle répondit à mon profond salut par une révérence aussi cérémonieuse qu'amicale, pour le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frère; à la cour de France, elle ne me traitait plus qu'en étranger!
Après les premières salutations, la reine fit asseoir ma mère; elle revint à sa place ordinaire, et m'ordonna d'un geste de me placer à ses côtés; j'étais debout, à sa gauche, ma cousine Hélène était assise à sa droite; la reine avait passé son bras autour de ce cou charmant, et jouait avec ces beaux cheveux.
—Dites-moi, ma cousine, dit la reine à ma mère, vous avez laissé l'empereur, mon frère, travaillant au bonheur de ses peuples, parlant beaucoup de liberté et de finances, plus souvent vêtu en bourgeois qu'en monarque, invitant à sa table tous ceux qui lui plaisent, dînant à ses heures, parcourant la ville à pied, la canne à la main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trône, et sans gardes, sans aumônier, sans médecin, sans courtisans?... Ah! l'heureux prince! Ah! la délicieuse cour! Puis, se tournant vers moi:
—Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment va l'abbé Métastase, mon élégant écrivain, mon poëte favori?
—Madame, le professeur chante son élève, l'Allemagne l'applaudit et répète ses chants; nous avons tous partagé la joie de Métastase quand il a vu ses vers imprimés à l'imprimerie du Louvre, aussi bien que les chefs-d'œuvre de la langue française: il n'y a que Votre Majesté qui sache honorer, et récompenser comme cela.
—J'aime, en effet, ce Métastase; il est le seul qui m'ait appris quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas même su l'italien. Quand j'étais petite fille, et que, par hasard, je dînais à la table de ma mère, vous ne sauriez croire tout ce que faisait l'impératrice pour faire valoir ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des longs discours par cœur, on distribuait précieusement des dessins que j'avais faits, disait-on; c'était à qui vanterait ma prose et mes vers; j'ai parlé latin, moi, qui vous parle... Hélas! de tous mes précepteurs, il n'y a que l'abbé Métastase qui ait été fidèle à sa mission.
—Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine à ma mère, vous devez bien vous souvenir de mes espiègleries de petite fille, de nos longues promenades dans le parc, de mon départ pour cette belle France, où je suis si heureuse, et qui me faisait tant de peur; mais n'ayez crainte: si je suis Française avant tout, je suis Allemande aussi, je n'ai pas oublié mon pays, ma famille et mes jeunes années; nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je ne veux pas que nous nous séparions; je veux que vous soyez de ma famille; je vous présenterai au roi mon époux, je vous montrerai mes enfants, mon dauphin, d'une si belle et si sérieuse figure; mon petit Louis, si joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trésors. Je sais que vous n'aimez guère les fêtes. Ce n'est plus le temps des fêtes chez nous; il fallait venir quand je n'étais que dauphine, et quand vivait le roi Louis XV. Cependant, Monsieur le comte, ajouta Marie-Antoinette en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons encore au bal.
Ma mère ne savait que répondre à tant de grâce et de bonté. L'impératrice Marie-Thérèse elle-même n'avait jamais été plus loin dans ses familiarités les plus aimables. D'ailleurs, c'était une grande étude pour ma mère de reconnaître aux traits de la reine de France le joli enfant qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras. La reine était tout simplement d'une beauté royale. On ne pouvait qu'admirer sa taille aérienne, on était séduit par son sourire; elle était d'une admirable blancheur. Rien n'égalait la forme éclatante de son cou et de ses épaules; il n'y eut jamais des bras aussi beaux, des mains aussi belles. Ajoutez qu'avant tout, même en ces instants où elle aspirait au bonheur de n'être que jolie, elle avait la figure et la majesté d'une reine; enfin quoique brillante d'une grâce toute française, à l'attitude un peu fière de sa tête et de ses épaules, on reconnaissait toujours la fille des Césars.
Il fallait toute la majesté de la reine Marie-Antoinette pour éclipser madame la princesse de Lamballe, si bien faite, et jolie à ravir; elle était toute semblable à la fleur qui penche sur sa tige; elle avait des yeux tendres qui avaient déjà beaucoup pleuré, tant ils avaient pleuré de bonne heure... Elle était apparue à sa royale amie, un jour d'hiver, dans un rapide traîneau, enveloppée de fourrures, éclatante de sa fraîcheur de vingt ans; on disait: Voyez le printemps, couvert de l'hermine et des martres de l'hiver!
Nos regards s'arrêtèrent sur madame de Polignac. Après la reine, elle était la plus belle; elle portait, ce soir là, un négligé blanc comme la neige; elle avait une rose à ses cheveux relevés sur les tempes; elle était légèrement posée au-devant d'une glace qui reflétait son image; elle ressemblait à un émail de madame de La Vallière... On eût dit une reine qui allait jouer un rôle de bergère dans un opéra de Monsigny.
Quelquefois, à la dérobée, et redoutant déjà de la compromettre, je regardais ma cousine Hélène; elle était belle, elle était fière et charmante; elle avait, dans ses traits réguliers, quelques-uns des traits de la reine elle-même, et que Dieu me punisse si je mens!
La reine s'aperçut de l'émotion de ma mère. Pour bien juger de la beauté des femmes, pour la sentir complètement, il faut être une femme... Alors, Sa Majesté se penchant à l'oreille de la comtesse:—Eh! fit-elle, avec un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma cousine, que toutes ces dames que vous voyez, et bien d'autres encore de notre société, moins intimes, mais aussi belles, se sont réunies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort à qui embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espèce de rustre appelé Benjamin Franklin, qui est venu du fond de l'Amérique pour nous demander des armes, des vaisseaux, des canons et la liberté des peuples de là-bas?
Bientôt la conversation devint générale. En ce moment, les hommes se rapprochèrent des dames, on parla beaucoup des affaires, des ministres, et des princes, chacun selon ses antipathies ou ses amitiés particulières: d'où je compris que c'était la conversation de chaque jour, puisque, tout frondeur et dénigrant qu'il était, s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette espèce d'entretien avait même gagné les plus secrètes retraites du palais, dont le frivole écho répétait encore, à la façon de l'oiseau moqueur, le fameux mot du grand roi: l'État, c'est moi!
Telle était cette intime société; elle n'avait pas eu d'exemple avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs. Cette réunion de femmes charmantes et d'hommes aimables autour d'une si grande princesse, et qui font toute leur étude d'être ses égaux, était un spectacle étrange et plein d'intérêt. Dans ce lieu chéri par la fantaisie, le palais de la reine était à peine une maison bourgeoise; les courtisans étaient des amis, les dames d'honneur des compagnes; l'abandon remplaçait l'étiquette; l'heure fuyait sur une aile rapide, oubliant la cour. Quant aux plaisirs, au langage, aux délassements de ce monde à part, il eût été difficile d'imaginer plus de grâce et de goût, de finesse et de science exquise en toutes choses de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, Marie-Antoinette était vraiment une Française; elle en eut l'activité, l'intelligence, la répartie avec une gaieté très-naturelle, une âme bien égale, et qui savait le prix de l'amitié.
Il eût été impossible de trouver, quelque part, plus de fatuité sans morgue, plus de préjugés sans malice et de rancunes sans colère; plus d'admirations imprudentes, de médisances cruelles, de projets en l'air, de plans singuliers pour le bonheur du royaume, de décisions burlesques, comme aussi nulle part, dans tout le monde, on n'eût rencontré plus d'esprit, d'incrédulité, d'ironie et de jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs, qui touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables, aux fondements les plus sérieux de l'État.
Tout à coup l'horloge, au bruit de sa roue intérieure avait sonné minuit... Et minuit fut répété par toutes les horloges de ce pays des fables, où chaque heure apporte avec soi une résolution sérieuse. Au bruit strident de ces vibrations souveraines, soudain l'assemblée resta immobile, comme si l'heure eût sonné pour la première fois. L'instant d'après, nous entendîmes frapper à la porte... un léger frisson saisit l'assemblée... en ce moment, on ne songeait déjà plus au sorcier.
CHAPITRE II
Au même instant un des gens de madame de Polignac parut dans le salon. Cet homme, voyant la pâleur sur tant de visages, devint pâle à son tour. Il annonçait M. le prince de Tarente, qui menait en laisse un homme inconnu et dont les yeux étaient bandés.
Le silence était profond dans cet auditoire, habitué à tant de grands spectacles.—Votre Majesté veut-elle, en effet, entendre cet homme aujourd'hui? murmura tout bas madame de Polignac.
—On dit que sa prédiction est infaillible, reprit la reine; tout ce qu'il a prédit au duc d'Orléans est arrivé.
—D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhémar, que risquez-vous? Vous ne voyez déjà pas trop de sorciers, pour refuser d'en voir un ce soir. Quoi qu'il vous dise, il ne vous empêchera pas de danser demain. Fiez-vous à votre jeunesse, aux astres cléments qui ont éclairé votre berceau; fiez-vous aux célestes influences de votre vie; essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait peur: qu'il entre; seulement je porte envie au maraud à qui vont être présentées, ouvertes, toutes ces belles mains.
Le marquis de Vaudreuil était naturellement triste, et la gaieté du comte Adhémar fut impuissante auprès de ce beau ténébreux.—Ces jeux-là ne sont pas de mon goût, dit-il; je ne suis pas un esprit fort; j'ai vu d'étonnants effets de la magie, et je sais d'incroyables révélations; même j'ai connu, en Écosse, une femme douée de seconde vue; elle voyait distinctement ce qui se passait dans la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque vous parlez des mains de ces dames, comte Adhémar, je voudrais que la vieille eût seulement touché votre main de ses doigts gluants, tout votre bras se serait paralysé d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous prie, avec les sorciers, ils ont de mystérieuses et inquiétantes paroles qui font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si plein de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi, à ce fer chaud qui a nom l'avenir.
En ce moment, le même personnage annonça que l'inconnu s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et qu'il menaçait de se retirer...
—Allons, dit la reine, le Rubicon est passé; qu'on introduise le sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se cachera derrière moi. Vous, Mesdames, en avant les éventails; qu'on enlève une grande partie des lumières. Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous êtes étrangère, vous ne risquez pas d'être reconnue, non plus que M. votre fils. Quant à toi, ma chère Hélène, il me plaît que nous nous cachions sous le même voile. Tu es de ma taille, on dit que tu me ressembles, va! va! nous embarrasserons le sorcier.
En même temps, la reine, à demi-rieuse, à demi-pensive, jetait précipitamment un voile sur sa tête et sur celle d'Hélène: on les eût prises pour les deux sœurs.
Tout à coup, précédé du prince de Tarente, dont l'air était plus solennel que d'habitude, apparut au milieu de nous un homme étrange, d'une équivoque beauté: sa taille était au-dessus d'une taille médiocre; sa figure était immobile; quand on eut débarrassé ses yeux du bandeau qui les couvrait, ils se portèrent hardiment sur l'assemblée, et il ne parut pas fâché de voir tant de femmes effrayées à son aspect. Des femmes, son regard se porta sur les hommes; la contenance de ceux-ci était moins favorable à la sorcellerie. On voyait cependant, sous ce froid maintien, un vague et puissant intérêt.
Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un l'osât interroger...—Je m'exposerai le premier, dit Bezenval. Seigneur sorcier, lui dit-il, à l'inspection des lignes de ma main, pourrez-vous me dire à moi, et à ces dames, de quelle mort je dois mourir?
Le sorcier.—«Si vous échappez aux influences de l'habit rouge, vous ne mourrez que d'une indigestion.»
Il y eut quelques sourires dans l'assemblée, et M. de Bezenval:—Le sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier jovial; j'accepte volontiers ton augure, mon ami.
On se rassura quelque peu. La fin prédite à Bezenval n'avait rien de triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant en finir tout d'un coup avec les prédictions:—Voilà ma main, sorcier; dites-moi quel est mon sort à venir, à quels malheurs je suis réservé; car, je le sens, si je vis, c'est assurément pour le malheur. Ici la voix de M. de Vaudreuil était douce et pleine de charme. Le sorcier, avec le ton du respect, et après un instant de silence, répondit en ces termes:
—«Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble cœur bat dans cette poitrine, une âme généreuse anime ce regard; mais le cœur et l'âme, la passion a tout usé. Homme faible, ton grand malheur est d'avoir joué avec ta passion, de t'en être méfié, d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir reculé devant ta fortune. Ta fortune! elle eût fait envie à tous les rois de la terre; ton bonheur! il eût dépassé tous les rêves de l'ambition la plus forcenée! Malheureux, tu n'as pas osé être heureux. Ta main a tremblé, ton regard s'est troublé, tu as voulu donner le change à ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profané dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs, victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi!»
À mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient grandir... Il y avait dans cette voix autant d'émotion que de terreur. Le prophète lui-même était ému. Quant à M. de Vaudreuil, accablé, muet, épouvanté, il jetait un regard d'effroi sur l'inflexible visage du magicien... dans cet état, c'était pitié de voir M. de Vaudreuil.
—«Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et bon, vivant d'amitié et de dévouement, votre vie est attachée à celle d'une autre créature... Ainsi, veillez sur cette tête si chère, protégez-la, défendez-la contre la calomnie et l'injure... Où elle ira, vous irez; si elle meurt, vous êtes mort!»
Adhémar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:—Sorcier, mon ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Liège, et je ne croirai pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu ne fais à quelles destinées nous sommes clairement réservés.
Donc parlons sans métaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec cet habit rouge qui est un signe de mort.
—«N'êtes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien! malheur à vous! Malheur à vous qui, par vos folies, vos prodigalités insolentes, et par vos injustes priviléges, avez lassé la patience éternelle du peuple! Malheur à vous, qui avez élevé des Bastilles, à vous qui peuplez les bagnes! à vous qui baignez les échafauds du sang des misérables! Vous êtes gentilshommes, et vous demandez ce qui vous menace? Écoutez les cris des filles que vous avez séduites; voyez les pleurs des maris déshonorés; regardez, au pharaon, la capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet, les corvées, les justices secondaires, les exécutions seigneuriales, les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forêts, et vous comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur qui vous désignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice; or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon énigme ou ma révélation, comme vous voudrez l'appeler?
À ces mots du sorcier, Adhémar s'emportant:—Tu mens, dit-il, de quel droit, misérable, viens-tu porter l'effroi dans un salon paisible, où tu n'as été introduit que comme un simple amusement?
—«Ah! reprit le sorcier, vous y voilà donc. Ceci est un jeu, à votre sens, un jeu! Vous avez voulu vous amuser de ma crédulité; vous avez cru qu'on pouvait dire à un homme: Viens çà, laisse ton livre au milieu de sa page commencée; viens, que l'hiver, la nuit, le bandeau placé sur tes yeux ne t'arrêtent pas dans ta marche, et tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est très-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis ici parce que vous m'y avez appelé; je suis ici pour vous dire, à vous, Messieurs, à vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherché, vous ne m'éviterez pas!»
Ma mère, à ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui confier sa main loyale et ferme... Elle était peut-être la seule femme de cette assemblée qui n'eût pas peur.
—«Voici, dit le sorcier (l'interrogeant à peine), une heureuse main; mais je n'ai rien à vous annoncer, Madame; votre main et le visage de votre fils sont même chose. Si la mer est calme, et si le vent se tait, celui-là est un plus grand sorcier que moi, qui annonce orage et mauvais temps.»
Ma mère, avec un geste de mépris, retira sa main, toute honteuse, et déjà elle congédiait le sorcier, quand celui-ci s'arrêtant devant la princesse de Lamballe, à peine remise de son effroi: «Hélas! dit-il, hélas! que de malheurs empreints sur cette noble tête! Ah! quels orages dans cette jeune et frêle existence!...» Il y avait, en ce moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix de cet homme... Il se parlait à lui-même, il n'était plus de ce monde! «Infortunées, disait-il, à l'aspect de ces beautés, de ces jeunesses! Malheureuses! la prison, le sang, l'exil, la nécessité, la ruine et la mort!»
À ces mots qu'elle devinait, entrecoupés de mystères et de sanglots, madame de Polignac se leva épouvantée, et comme si elle obéissait au vertige, en jetant un cri effroyable.
-«Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous mourrez dans un lit, vous seule ici, vous seule aurez un tombeau digne de votre rang, avec les armes de votre famille, une urne en marbre et des anges de pierre pour vous pleurer... ô victime innocente de l'exil éternel!» À ces mots, madame de Polignac restait immobile; elle était roide et froide à faire peur; on eût dit le marbre même qui pose, à Vienne, sur son tombeau.
La scène en ce moment devenait effrayante; le silence et la terreur étaient à leur plus haut degré; la duchesse de Fitz-James et la comtesse Diane cachèrent leur tête bouclée entre leurs mains tremblantes, et se plièrent en deux pour échapper à cet œil fascinateur. Restaient la reine et la comtesse Hélène, cachées toutes deux sous le voile noir; le voile en ce moment tremblait, mais c'était un tremblement inégal, comme deux émotions diverses, comme le battement de deux cœurs... deux épouvantes. Les reines ont des peines faites pour leur âme: les autres terreurs ne sont rien, comparées à celles-là.
L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui étaient tendues, deux mains agitées. Il en prit une, et les considérant toutes les deux: «Je vois, dit-il, deux mains allemandes. La main que voici appartient à une jeune femme destinée à tous les chagrins, à tous les plaisirs, aux folles joies, aux vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur sera le veuvage, peut-être. Cessez donc de vous flatter, Madame l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais, ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en même temps il se mit à genoux), à Dieu ne plaise que jamais vous soyez confondue avec personne! Il n'y a là-haut qu'une étoile, elle est vôtre! Une destinée... une seule est semblable à la vôtre!... Cependant, Madame, agréez mon silence, agréez mes respects!...»
Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tête:—Je veux que vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de Vaudreuil était tout ému:—Du courage, et soyez un homme! Allons, Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous à mon ombre, et voyez si j'ai peur.
—«Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux portraits, dans ce palais, qui méritent toute votre attention. Vous avez le portrait de Charles Stuart, acheté pour Louis XV par Mme Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est un des ouvrages les plus intéressants du grand peintre Van Dick.
«Quant à votre image à vous, Majesté, le tableau dans lequel madame Lebrun vous a représentée assise au milieu de vos enfants, ne trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de France? Étudiez-le avec soin, de grâce! et demandez-vous d'où peut venir tant de mélancolie, à propos d'un si aimable sujet?
«Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms résonnent comme un tonnerre au fond des âmes faibles; ils nous poursuivent dans nos rêves, ils nous réveillent en sursaut, ils nous obsèdent; ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire, il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces noms qui se dressent en notre âme comme la flèche de Saint-Denis aux yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible écho nous renvoie, avec des larmes et des cris funèbres, les noms de Cromwell et de Mirabeau!»
Vous eussiez vu, en ce moment, le désordre universel. Tout tremblait, tout frémissait; la reine accablée eût voulu rentrer sous terre; au même instant les courtisans tiraient leur épée, et c'en était fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'eût protégé. Cependant, l'effroi de la reine, la colère des seigneurs, ni son propre danger n'épouvantèrent l'inconnu; sous les glaives nus, son visage était immobile; après la prédiction fatale, il se retira lentement, sans avoir donné aucun signe d'épouvante ou de pitié.
CHAPITRE III
Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; évidemment sa prédiction touchait à toutes les fibres de ces cœurs dévoués et malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes, éplorées, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes gardaient un profond silence... et la reine était au désespoir:
—Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny, Vaudreuil, Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme déshonoré, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop, le sorcier a dit vrai; nous sommes perdues, le trône est croulant, le peuple est roi, la royauté s'efface à jamais; ces grands noms de reine et de roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell!
—Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma reine! écoutez-nous! calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique! N'êtes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de l'impératrice Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la sœur de l'empereur?
—Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première fois que j'en ai fait l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis née malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour... le jour même du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant, mille terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur François, mon auguste père, partait pour Inspruck; il était déjà sorti de son palais, il partait, quand s'arrêtant tout à coup (madame de Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-même qui m'a portée à mon père), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau de son cœur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il m'embrassa tendrement:—Ah! dit-il, me voilà mieux! vraiment, j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma tendresse... Hélas! les pressentiments de mon père ne l'avaient pas trompé; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit plus!
Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi. Quand l'empereur Joseph II perdit sa femme, ma jeune sœur Josèphe, un ange par la beauté, un ange par le cœur, venait d'être accordée au roi de Naples; elle partait le lendemain. L'impératrice, avant le départ de Josèphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau de sa belle-sœur. La jeune reine, à cet ordre, devint tremblante; l'idée horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce caveau funèbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une horrible maladie, était une idée insupportable... O mon Dieu! J'en mourrai, j'en mourrai, ma sœur! me répétait Josèphe... Il fallut obéir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus entrer, afin de l'encourager par ma présence... elle priait... elle pleurait... et lorsqu'enfin nous quittâmes le cercueil, je fus obligée de soutenir ma pauvre sœur. Vous le savez, ma cousine, trois jours après elle était morte, et cette fois elle redescendit dans le caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa sœur... On eût dit la pierre même du tombeau.
Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont la voix était touchante, et qui ne cherchait pas à faire peur. Il passait pour un saint: sa parole était prophétique. À peine étais-je appelée au trône de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le docteur.—Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel avenir dans le monde que le sien?—Majesté, reprit-il gravement, sans répondre aux instances inquiètes, au regard suppliant de ma mère, Majesté, il y a des croix pour toutes les épaules.—Vous le voyez, ils s'accordent tous dans leurs présages. Faut-il à présent, mes amis, que ces prédictions vous atteignent avec moi?
Nous voulûmes répliquer. La reine continua:—Et la place Louis XV, ce jour de fête qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me reçut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides était représentée en ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards... c'était encore une prédiction!
L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au milieu du salon brûlaient sur une table de marbre... une des bougies s'éteignit tout à coup.
La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la comtesse Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la première, sans cause apparente.
—Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis de Vaudreuil.
—Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on m'expliquât ce hasard.
Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand la troisième bougie vint à s'éteindre; une seule bougie restait, sa lumière était vive et pure.
—Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit la reine, d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes perdues!...
La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit.
CHAPITRE IV
Je passai la nuit au château: on conçoit que je dormis peu; toutes les émotions de la journée et de ce terrible soir me poursuivirent dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimité! Du premier abord j'étais entré dans ce salon dont on disait tant de fables... Un poëte allemand a fait, de nos jours, une ballade... et le refrain de cette ballade, il convient fort au récit que je vous fais en ce moment... Les morts vont vite!
J'aime assez cette étrange ballade, et je la compare avec l'étrange histoire de 1789. Écoutez! La ballade commence au milieu d'une nuit d'orage. Eh! là-bas, la chaumière est fermée; eh! la jeune fille endormie... elle rêve... Eh! tout à coup, dans le lointain, se font entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe à la porte de la chaumière.—Allons, descends, Louise, allons. Et la voilà, réveillée en sursaut, qui descend vêtue à peine:—Ah! voilà mon amoureux, Frédéric! Bonjour, Frédéric, revenu de la guerre. Mais Frédéric: Hâte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon cheval!—Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le cavalier au corsage de fer, et les voilà au galop... Derrière eux disparaissent les vallées chargées de moissons, les hautes montagnes où grimpe la vigne... en même temps, disparaissent la ville et le hameau. Louisa tremble, et Frédéric s'en va, disant toujours: Les morts vont vite,—ils vont vite, les morts!
La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent les morts; leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs têtes osseuses se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col décharné. Frédéric baisse alors sa visière, il ôte son casque, et montre un crâne dépouillé; il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main de squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse des morts.
Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la ballade, c'était le château de Versailles, la fiancée était la reine elle-même, et le cavalier noir ressemblait à beaucoup de figures, entre autres à l'homme de la taverne du Trompette blessé. J'eus à subir ainsi tout le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre deux gibets de carrefour!
Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de la majesté royale, ô bonté divine! il n'y avait plus dans ces murs que la Majesté souriante! Le jour était beau, le soleil radieux, le ciel vaste et pur; tout le château s'animait des plus belles passions de la vie... À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et d'habiter le palais du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient rangés dans la cour du château; les ministres se rendaient dans la chambre du conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'épée, et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du château on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le roi passa, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs, les cent-suisses, espèce de géants armés, portèrent les armes, les gentilshommes de service arrivèrent, en grand habit;... dans les jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive le roi!
Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en moi-même. Cette monarchie... elle était croulante hier, elle est forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout affligé d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant de larmes et tant d'émotions.
Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos, je descendis en triomphateur dans ce parc enchanté. Cet imposant appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus éclatant appareil, me rassurait complètement et dissipait tous les nuages. C'était la première fois, à ce degré suprême, que je comprenais l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie; aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le trône croulant; je rendais à la reine ses sujets empressés, son pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intérieur, ses causeries sans fiel, ses amitiés sans nuages; bien plus, je revoyais Hélène elle-même, et, mettant à profit la force du monarque et la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour. Insensé que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines apparences! Je prenais cette maison du roi, ces soldats, ces courtisans, ces Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor et de tambour, pour la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle était tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces armes sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O fantômes!... J'avais sous les yeux des fantômes. Hélas! ces bruits, ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces bâtons fleurdelisés, ces épées, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient plus guère que les dernières et frivoles apparences de la monarchie épuisée... Ici, le champ où fut Troie... Ici, les domaines du roi Louis XIV!... On avait arraché même les arbres séculaires que Sa Majesté avait plantés... Le grand roi les avait plantés pour lui seul; il avait cru bâtir un ombrage comme on lui creusait des fleuves, comme on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été aussi éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux le même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles mortes; Louis XVI venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chênes, qui veulent des siècles pour grandir.
Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes, les statues, les grottes, à présent sans mystères, les pins taillés en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beautés évanouies, les hêtres à l'écorce raboteuse, où l'amour traçait tant de serments que l'air emporta, les flatteries emblématiques, et les dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je revins sur mes pas, cherchant les Bains d'Apollon où le pauvre fou devait m'attendre. Il avait un secret à me dire; il m'intéressait vivement. Je découvris les Bains d'Apollon. C'était encore un rocher factice, une fontaine tombante, un Océan d'une coudée, une île enfantine, un abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret tendu, la tête courbée et la crinière flottante au sommet, semblait vouloir se désaltérer dans l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince filet d'eau, fuyait ses lèvres haletantes; image trop véritable de la poésie en ces temps de révolution!
Mon premier coup d'œil fut pour le groupe en marbre; en me retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine. Il était moins défait que la veille, et son habit était décent. Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous fûmes bientôt à côté l'un de l'autre, en vrais amis.—Vous voyez, Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en l'abordant.—J'y comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole à un pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote et vous devez aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler.
À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un côté, pour voir si nous étions seuls, et baissant la voix:—Vous allez savoir mon secret, me dit-il; c'est à vous seul, à vous qui m'avez tendu la main, que je veux me confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine (et ici il tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr!
Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un fou. Mon épouvante et ma surprise lui firent plaisir.
—Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand le tambour bat aux champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat présente, vous vous découvrez, et vous dites: C'est la reine qui passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais là-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle est faite pour l'être, elle sera toujours la reine pour vous et pour moi.
J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je me laissai guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu encore: à Trianon, ce lieu fameux, où la renommée (elle est si bête!) jetait l'or et les pierreries à pleines mains. On nous ouvrit les portes, grâce à mon fou.
Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majesté, la chambre en diamants que demandaient à voir tous les étrangers qui accouraient à Versailles; je fus étonné de la rusticité du petit Trianon. La maison était toute simple, elle eût indigné une fille d'Opéra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là ses branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On entrait par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait la grotte; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq marches, où se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs l'œil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières, seule et pensive, écoutant nonchalamment les moindres bruits de la campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les branches. Elle était encore assise sur ce banc le jour même où ses serviteurs tremblants et ses femmes éplorées, haletantes comme si elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple envahissait le château, criant: La reine! et hurlant des blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé de ces chères solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les devait plus revoir.
Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes les cinq marches de la montagne, nous arrivâmes sur ces hauteurs factices, aussi émus que si nous eussions foulé la cime la plus haute du Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri de joie.
—Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli village?... Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,... voici le petit village... Admirez le presbytère, la cabane du garde champêtre, l'église surmontée d'une croix. Cette grande maison, revêtue d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la voilà. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est à côté; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées de neige, à ses petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure, au chaume de ses toits. Approchez, s'il vous plaît, montons dans cette barque, elle nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de chansons qui ne sont pas de chez nous!
En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique; on n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait que chaume et cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et quel goût champêtre avait élevé ce village? Salut, paysage de la sainte Allemagne! salut, tableau sérieux de notre bonheur domestique!
En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle de Gessner.
Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase; il me conduisit à l'étable, où ruminaient deux génisses enfouies sur une épaisse litière. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs noms:—Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!—Ici même, sur cette paille, il avait vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin.
Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand complet, vases grands et petits, battoirs, tamis.—Je l'ai vue, elle battait le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au mois de mai, elle était debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une main, et, baissant la tête, je lui dis d'un ton de voix pleureur:—Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît! Aussitôt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.
—Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux éclats d'une gaieté champêtre; là, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets.
Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il avait été paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli; moissonneur dans cette ferme dont la reine était la fermière; il avait semé ces champs; il avait gardé ces troupeaux; il avait prié dans cette chapelle qui avait un cardinal pour curé; tout cela était son bien, son domaine et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être de la même nation que la reine, et de cette nature allemande il me faisait les honneurs.
Quand nous eûmes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait à me dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivés à la porte, il se retourna vers moi.—Croyez-vous, me dit-il, que ce soit une reine à présent?
Pauvre insensé! cette reine à ce point calomniée, méconnue, injuriée, et il n'y a que toi qui l'aies aimée avec passion! qui l'aies comprise aussi bien!
À un certain endroit de l'avenue, il m'arrêta.—C'est ici, Monsieur, que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua. L'avertissement du ciel fut inutile; à la même place, ici, vous dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze années plus tard, des premiers symptômes du mal qui l'emporta... C'était justice... il mourut trop tard... en plein déluge... «Après moi le déluge!» était son mot favori... et voilà comme il se fait que la majesté est morte, et que le royaume est submergé.
Il ajouta tristement:—Ces terres, que la chasse a dévastées, cette plaine et ces forêts, tout ce monde royal ont été témoins de bien des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promené dans ces allées, couvert d'un cilice et menacé par l'Europe... Il s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures, pour la jeter à Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et ridée abominablement, cette femme au désespoir de ces grands rêves qui s'achevaient dans le mépris et l'abandon!
—Avancez, à chaque pas vous heurtez des souvenirs de mort; partout la lancette au frère Côme, et partout des cadavres. Ici, est mort le premier dauphin; ici, sa femme saxonne expira de douleur, sous les tentures grises de son deuil. Il y a vingt ans, à cette maison blanchie à la chaux vive que vous voyez là-bas, si vous vous étiez approché la nuit, et que vous eussiez prêté une oreille attentive, vous eussiez entendu à toute heure (hélas!) les vagissements d'un enfant nouveau-né, les cris plaintifs des mères, le murmure de la vierge enlevée à ses parents, ou vendue par eux, qui se livre à son séducteur; bruits étranges et confus, pleins de terribles mystères et de déshonneurs inouïs! Les saturnales de la royauté s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs! À toute heure, en ces ténèbres obscènes, le sang royal jaillissait de toutes parts, abâtardi par le viol ou par l'inceste; un peuple bâtard de princes honteux et de princesses misérables sortait de ces portes dérobées, livré à toute les misères, à toutes les indigences, aux supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons, celui-ci devenait abbé, celle-là devenait, comme mademoiselle sa mère... une prostituée, et le vieillard, leur père d'un instant, ne demanda jamais ce que l'on faisait de ses filles et de ses garçons!... Dieu soit loué! cette demeure abjecte est muette à la façon de ces lacs sulfureux de l'Écriture, exécrés de la terre et du ciel!
—Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette cour faite à l'image odieuse du feu roi... Au premier abord vous la croiriez pleine de voluptés et de bonheur, c'est une dérision de la renommée, qui dénature tout ce qu'elle raconte. Louis XV est la pierre angulaire d'un édifice qui va crouler; il ne parle à ses complaisants que de la mort qui s'avance, il respire une odeur de funérailles, même au sein de ses maîtresses. Dans les bras de sa marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux ont pour ce fantôme une exhalaison de cadavre. Au milieu d'une chasse à Marly (vous avez vu l'Atalante de Marly, comme elle ressemble à Marie-Antoinette!), le roi rencontre un paysan qui portait une bière:—Pour qui cette bière, demanda le roi, pour un homme ou pour une femme?—Pour un homme, dit le rustre.—Et de quoi est-il mort?—Cet homme est mort de faim!... reprit l'homme en portant sa bière. Ici le fou se prit à rire:—Allons, roi, cherche à te divertir, si tu peux; rassemble en troupeau tes maîtresses nubiles, fais un haras de femmes dans ton parc déshonoré, chasse, honnête roi, le cerf dix-cors... tu dois être heureux, à cette heure, où l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si près de ta majesté paternelle, un homme est mort de faim!
—Monsieur! Monsieur! continuait le fou, à deux lieues d'ici, sur une hauteur, on a placé un joli cimetière: les murs sont garnis de buis et de clématites, les croix de bois passent leurs têtes noires au-dessus du mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux morts; la cloche à la porte obéit au vent qui souffle, et se balance avec un tintement inégal et capricieux, véritable musique de l'autre monde. Un jour, le feu roi passait sous ces murailles silencieuses; sa belle marquise en riant lui faisait mille joyeux et médisants récits, lui jetant au visage, par intervalles, les fleurs tièdes et parfumées qu'elle tenait cachées en son corsage.—Allons voir, dit le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les cyprès...
Ils allèrent au cimetière; en ce moment, trois tombes étaient ouvertes toute fraîches, la terre était amoncelée ici et là, noire et friable et prête à retomber des deux côtés.
—Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispées, les yeux ouverts... C'est beaucoup!...
—C'est à en faire venir l'eau à la bouche, reprit la marquise.
Ils plaisantèrent sur ces trous, artistement creusés.
Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau tout prêt à Saint-Denis, un en cas funéraire pour la mortalité des rois. Eh bien! ces trois tombes fraîches étaient un jouet du fossoyeur; il les avait creusées en un moment de zèle et d'oisiveté... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et refermée à trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et méditant, nous arrivâmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait.
CHAPITRE V
Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier coup d'œil je le reconnus pour l'avoir rencontré dans la chambre haute du Trompette blessé. Il m'avait même accompagné jusqu'à mon logis avec une politesse qui lui était naturelle. Il avait une de ces nobles et tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On comprenait confusément que, sous cette apparence indolente, se cachait une âme active, que ce doux visage annonçait un cœur souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé à cette vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards.
Nécessairement, dans les têtes françaises de cette époque devaient survenir une foule de réflexions bien faites pour donner de grandes inquiétudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions passées, avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on fût sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la faiblesse du trône, on se disait confusément: Je tiens l'avenir! et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la réponse était pleine d'inquiétude et de confusion.
Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il eût été dans sa propre voiture.—Je retourne à Paris, me dit-il, et j'ai pensé que vous me donneriez volontiers une place à côté de vous. Au même instant il aperçut près de moi l'amoureux de la reine, et tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus amical empressement.—Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur de vous rencontrer!
Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il réfléchit un instant, puis il me regarda profondément, se consultant en lui-même s'il pouvait parler devant moi; à la fin emporté par son émotion:—C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, Joseph! Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première fois que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si tu ne m'as pas encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi, là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le reconnaître:—Oh! mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence à l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au parlement de Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et les éclairs; ta voix était prompte et le digne écho des plus grandes pensées; ton âme honnête et vaillante était poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô maître! ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu! tu n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût jamais dit que Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie était ta mère, avec Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:—Enfant du paradoxe... ami de la vérité, te voilà en deux mots, Joseph, prends garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec précaution cette arme éloquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils; mais quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon, tu es venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles projets; si modeste, une ambition fatale a gâté ton cœur; si calme et si doux, tu n'as plus été qu'un homme absolument incapable d'écouter la moindre parole d'humanité ou de raison. Tu es venu représenter le peuple, ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph est parti en colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux, il s'est irrité follement; il a porté une main sans pitié sur le trône, afin qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O misérable, indigne vanité de destruction, dans laquelle malheureusement tu as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines de tes maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié le bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux honnêtes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voilà fait, jeune homme! abattu, rêveur, plein de regrets de tes démences... on te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que l'inconnu songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis, s'animant peu à peu, il ajoutait:—Malheureux, vous l'avez voulu... vous voilà dans les abîmes!... portez la peine exécrable, honteuse, de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice, invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous saurez un jour ce que c'est que d'être un renégat de sa raison et de son cœur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les passions veulent qu'on leur obéisse et qu'on les flatte; elles sont impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent; elles vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entraînent à présent. Dans quel abîme êtes-vous tombé, malheureux, dont le nom est devenu une épouvante, une émeute, une condamnation?
En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches mérités encore cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein air:—Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parlé de vos amours.
Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air touché:—Ah! Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve aux questions indiscrètes! J'aurais une trop belle revanche à prendre avec vous. Ainsi, croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des hommes, et que des hommes choisissent pour les représenter; ceux-là sont proclamés sages et habiles, ils parlent en public; ils raisonnent tout haut; ils détruisent les vieux principes; ils font de nouveaux principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renversé, détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une infortune isolée; ils veulent relever sur sa base éphémère le chef-d'œuvre éternel qu'ils ont foulé aux pieds; ils se prosternent devant le chef-d'œuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en silence. Insensés, eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont faites pour plaire à la foule appartiennent désormais à la foule; elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise à coups de hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le soldat, point de passion à ton usage; à toi comme aux autres, aux autres comme à toi! rien de moins, rien de plus.»
Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se porte votre passion, monsieur le traître? et quels projets formez-vous pour vos amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un renégat, un ravageur, un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, un idiot qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la sienne éclate et tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage. Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph; vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton esprit, dans les vœux de ton cœur! Avec tes haines lamentables, il ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je te prie, as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes? As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le supplice affreux!
Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:—Adieu donc, adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à l'inflexible conseiller, et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre.
—Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de génie et de vertu, que le génie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes dans ton cœur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de renoncer à être un grand homme, que d'obéir à ta passion comme j'obéis à la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse. Hélas! quelle différence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne pas aller plus loin que mes rêveries en plein air! que je serais heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds charmants de tout ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine espérance! il n'y faut plus penser... Là-dessus, il prit congé de nous, et, nous laissant sur la grande route, il nous suivait encore du regard.
À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque peu calmé, se retourna pour saluer une dernière fois l'amoureux de la reine.—Il est mon compatriote, il m'a vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde pitié! ajouta Joseph en soupirant.
Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les honneurs de son propre carrosse, il me dit:—Placez-vous là; marchons au pas, et causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me répondre que la question est importante et mérite qu'on y réponde sérieusement.
—Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air étonné, quand j'ai quitté l'Allemagne, il me semblait que j'étais ce qu'on appelle un esprit fort; je passais à la cour pour un philosophe au moins égal à l'empereur Joseph II. Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu faire une rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France, il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs, sur les grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres inconnus qui me dominent à leur première parole, et qui s'emparent de ma volonté à leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres donneraient des conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre au moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici, chez vous, j'accepte avec résignation votre joug superbe, et j'obéis volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres. Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous écoute; interrogez, je répondrai; dites à mes chevaux d'aller au pas, ils iront au pas. Je comprends à présent ces puissances inconnues dont il est parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on obéit malgré soi.
Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit la parole, et, fort peu touché de ma soumission, il ne changea rien à son air sévère; un vrai juge interroge avec plus de réserve et de civilité.—Vous êtes allé à la cour hier? me dit-il.
Je répondis:—Je suis allé à la cour.
—Et vous avez vu la reine?—J'ai vu la reine.—Le soir même?—Le soir même.—À quelle heure?—À dix heures.—Où était la reine hier soir, s'il vous plaît?
—Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil olympien (c'est un mot de landgrave!) que je puisse honorablement répondre à cette question? Je consens bien à vous raconter ce qui m'est personnel, vous dire mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité, monsieur, je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question!
Il s'emporta.—Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse. Songez, Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire. Répondez-moi, de grâce, et nettement; il s'agit peut-être de personnes pour qui vous donneriez votre sang! Répondez-moi, il y va de l'honneur!