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Barnave

Chapter 37: CHAPITRE III
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About This Book

A reflective first-person account alternates personal memoir, political history, and literary meditation, recalling revolutionary upheavals, the fall and passage of monarchy, and public responses to kings. The narrator revisits memories of Paris, recounts ceremonies and departures, and contemplates the meanings of authority, loyalty, and national feeling. Interwoven are poetic allusions and critiques invoking contemporary poets and hymns to monarchy, observations on the temper of crowds, and examination of shifting doctrines and social hope. The prose moves between vivid anecdote and broad commentary, balancing sentimental portrayal of lost regimes with sober reflection on political change and cultural memory.

QUATRIÈME PARTIE


CHAPITRE I

Tels sont les événements dont je me souviens comme s'ils étaient d'hier!... Tout le reste échappe à mon souvenir, et le premier venu saura mieux que moi l'histoire appartenant à tout le monde! Un bruit confus m'est resté des paroles de la tribune, des hurlements de la foule, de cette royauté sur laquelle un peuple agité, furieux, frappe à toute heure sans rémission! Je me rappelle aussi très-confusément l'agitation des provinces, la misère publique, l'infâme banqueroute et l'émeute allant dans la ville à main armée! Mais quoi... les détails de cette abominable histoire devaient m'échapper; fatigué de tant de passions diverses, las de souffrir sans oser me plaindre, honteux de mon peu d'intelligence, indifférent à la cour qui n'avait aucun besoin de mes services flegmatiques, inaperçu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux sommités françaises, je m'étais plongé de nouveau dans les contemplations si chères à ma paresse et dont j'avais été distrait violemment.

Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi de déceptions en ce genre. Hélas! ce dix-huitième siècle a fini dans le nuage, et j'y rencontre, à chaque pas, cette espèce de mensonge ambulant au moyen duquel il était convenu qu'un homme était juste et bon, à la condition que pour la justice et pour la bonté il ne sortirait pas de certaines limites qu'il se traçait à lui-même, et qu'il avait soin de se tracer aussi peu reculées que possible. Le fabuleux roi Louis XV avait mis à la mode (avec tant de lâcheté!) cette bonté facile et misérable qui consiste à être myope et presque sourd; de ces hommes bons... à si bon marché, j'en trouvais partout; ils affluaient à Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie a-t-elle porté des fruits dignes d'elle, et quand elle fut poussée au bout de ses limites, la terreur s'empara en souveraine de ces justices douteuses, de ces bontés limitées, de tous ces égoïsmes honteux; elle trancha la tête à ces vertus, elle les frappa l'une après l'autre, et sans qu'elles songeassent à sortir des bornes qu'elles s'étaient imposées, à se secourir l'une et l'autre, en combattant, ou du moins en criant ensemble au secours!

C'était acheter bien cher cette fureur de comploter lentement, minutieusement; étrange erreur des temps de sophisme! Ils ne comprennent pas l'unité; ils rêvent une fausse unité qu'ils ne sauraient atteindre! Ainsi fut le siècle, ainsi étais-je aussi, moi-même, incessamment tenté de faire un tout, avec des parties éparses, comme si l'unité se composait de fragments! En ce moment, la France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait enfin sous la dévorante épilepsie d'opinions et d'idées qui la devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise était longue et si le dénoûment fut terrible! en ce monde ouvert aux plus grands crimes tout était mystère ou conspiration. C'était je ne sais quoi de plus dangereux que le creuset de l'alchimiste ou la conjuration diabolique du sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la conspiration, qui fut la magie et le péril du dix-huitième siècle, se réunissait, s'agglomérait, ne faisait qu'un seul et même corps, et se cachait uniquement pour se donner un air plus solennel. À cette heure de l'histoire de France, les têtes tournaient, les esprits se dénaturaient, le mensonge et le faux planaient en maîtres sur cette société pervertie! Il y avait la peur, la haine, la vengeance, l'envie et le désespoir sans frein, les ambitions déchaînées, les vices hideux, les sophismes menaçants, la colère aveugle et les passions mauvaises, délire, ivresse et sommeil, les rêves; la philosophie en manteau, la religion vêtue en fille de joie! Ici, le vieux temps masqué et burlesque, et plus loin, le temps présent dans sa nudité misérable avec la débauche et le jeu, l'anglomanie et le Nouveau Monde... un tas de paradoxes; tout cela s'emparait de la France, à la façon de ce livre du poëme de Virgile où les Grecs, vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie à la clarté des flammes, au râle des mourants!

C'était donc une confusion profonde, incroyable, un bourdonnement sans frein; vengeances, paradoxes, passions, délires, assouvissement de la bête fauve acharnée à sa proie... une folie, une honte, une ivresse... et cette ivresse, où le sang se mêle au vin des coupes, se communique, abominable, à la ville, à la cour, à Paris, à la province. Tout chancelle en cette France au désespoir. O ruine! ô meurtre! Il lui fallut trente années de combats et de gloire avant de se remettre de ses frayeurs.

Ainsi pressé, ainsi épouvanté moi-même, ainsi fatigué de ce rêve ingrat que je faisais tout éveillé, vous comprenez ma hâte au départ, et mon désir immense, inassouvi de revoir ma chère patrie! Absolument, cette fois encore, il me semblait que je pouvais partir.

—Allons, me disais-je, il faut renoncer à mes rêves, il faut obéir au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant, avant mon départ, je voulus revoir Barnave et Mirabeau, mes deux camarades! Depuis longtemps Barnave m'évitait. À peine il avait l'air de me reconnaître, si le hasard me mettait sur sa route, et souvent je n'obtenais qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des confidences que je lui avais faites, il semblait uniquement occupé des affaires publiques et de ces discours courageux et funestes qui paralysaient l'éloquence même de Mirabeau.

Quant à celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'était plus le même homme... On eût dit qu'il avait la conscience enfin du mal qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait faire. Ange et démon, il portait la même activité dans tout son rôle. Sa vie était grave et laborieuse. Plus de jeux, plus de fêtes, de festins somptueux, de femmes enlevées, de filles séduites, plus rien de l'ancien Mirabeau que l'éloquence et le génie. En ce moment de son retour aux doctrines des royalistes, il se disait qu'il était fait pour gouverner la France, et s'il l'eût gouvernée à son gré elle pouvait être sauvée; ainsi, il redoublait de travail et de zèle chaque jour. Ses premiers succès de tribune, entraînants, victorieux, irrésistibles tant qu'il parlait de sa voix de tonnerre aux passions de la multitude, étaient devenus une lutte, un combat, un danger, aussitôt qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait soulevées et qui ne lui obéissaient plus.

Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique instant dans la vie et dans l'honneur de ces deux hommes, quand Mirabeau se mit à peser sa parole, et quand Barnave à son tour devint tout à fait un orateur. Un changement dans les saisons, un astre inconnu dans le ciel m'auraient frappé moins vivement que le tribun devenu sage et prudent, où Barnave accomplissait chaque jour son projet de remplacer Mirabeau lui-même dans l'admiration, l'enthousiasme et les respects qu'il inspirait à son peuple. Évidemment, les rôles de ces deux hommes étaient changés. Mais si je comprenais la conversion du premier, je cherchais à comprendre à qui donc en voulait Barnave, et d'où lui venait cet incroyable acharnement?

Barnave en ce moment évitait ma présence, ont eût dit qu'il ne m'avait jamais connu; il était tout entier à sa rage, à sa joie, aux accents de la foule, aux fureurs de l'assemblée, aux cris de la rue, aux violences du journal, à ses traînées sanglantes, présages funestes des plus mauvais jours de cette révolution qui semblait emporter la terre elle-même! Ah! ce Barnave... un jour cependant comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre, et je l'arrête.

—Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous demande si j'ai démérité de vous?

—Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, évitez, croyez-moi, toute explication inutile! Vous êtes étranger, vous êtes un seigneur: nous marchons sur des charbons ardents; mon amitié pouvait être fatale à votre bonne renommée, et votre amitié pouvait me rendre suspect au despote que je sers; voilà pourquoi j'ai rompu avec vous... j'imagine aussi que nous n'avons plus rien à nous dire à présent.

—Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une amitié commencée, il y avait ensuite un double secret, et je ne comprendrais guère que ce petit danger d'amoindrir une popularité si brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forcé d'oublier que vous avez été mon confident et que je suis le vôtre! À coup sûr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-même, et dans ma naïveté allemande, il me semblait que ce double lien ne pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi...

—Monsieur, reprit Barnave, on est presque en république... et l'on n'est pas toujours son maître! Un jour de plus, dans les temps où nous sommes, a souvent changé bien des âmes. La dernière fois que je vous ai vu, vous m'avez raconté une histoire galante à laquelle vous avez attaché plus d'intérêt qu'il ne convient, et que j'ai tout à fait oubliée... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai pu dire... et dont je me souviens à peine. Et puis la belle heure, et bien choisie, après tout, pour ces belles passions!

Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais... mais on m'attend, ce sera, s'il vous plaît, pour un autre jour!

—Non, non, m'écriai-je, et vous vous expliquerez à l'instant.

—Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'étais à rêver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame voilée... Elle pleurait, à travers son voile; elle était belle, elle me parla avec désespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que vous m'avez raconté vous-même: l'ivresse du bal, son masque et sa faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour vous, ses terreurs d'être découverte, et la peine que vous lui causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon prince, et voilà certes la beauté même, et la grâce en personne. Elle me connaît, certes, et moi, je ne sais pas où donc je l'ai vue... Et quand elle eut ajouté que vous deviez l'oublier, que vous ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.—Et dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il parte, à l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand elle eut essuyé ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle était restée avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnaître si je venais à la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grâce, unies à plus de décence et de désespoir!

—Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en.

—Eh! je savais bien que mon récit aurait l'effet tout contraire de celui qu'attendait la belle inconnue; en même temps j'espérais, à vous voir calme et résigné, que vous aviez oublié cette heure d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! j'obéirai à la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est belle! et, vous l'aviez devinée. En même temps, elle est une femme honnête et sérieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous commande, à vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il me semble, en effet, que vous devez obéir.

—Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas commandé elle-même, et tant qu'elle me devra... cet adieu que j'invoque, eh bien! je m'obstine à sa recherche, et je reste au milieu de cet horrible Paris où tout se dénature, au milieu de ce peuple affreux qui me regarde avec défiance, au milieu de ces cris, de cette ivresse, de cette famine, de cette lèse-majesté divine et humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste, immobile témoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente; encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz qui elle est, vous me direz où elle est, que je la voie et que je lui parle... enfin!

—Monsieur, reprit Barnave après un silence, il y a des circonstances de la vie où la passion est un contre-sens. Voyez-moi, vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir; à présent, je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, avant peu, sera décidée; intéressez-vous à cette partie éclatante et terrible dont votre tête sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal avec vous. Vous êtes arrivé chez nous comme un gentilhomme révolté contre les préjugés de sa caste et partisan de toutes les innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'était votre devoir, je vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait de votre gloire et de votre honneur de rester à côté de votre mère et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai épargné toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai fait le représentant de la bonne moitié de moi-même, et c'est vous, Monsieur, que j'ai chargé de mon dévouement à la reine; voulant sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon second; je me suis fié à vous pour accomplir la partie honorable et sainte de la mission que je me suis donnée! Or çà, soyez un homme, et patientez encore un jour! Barnave, le révolutionnaire accomplira seul la tâche impérieuse de sa révolution, Barnave le royaliste, a besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle est perdue... à moins d'un miracle... Or, ce miracle, à nous deux, nous l'accomplirons, je l'espère, et quand vous l'aurez accompli, je vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc à la reconnaissance, à l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramènerez Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra à bras ouverts.

Ou bien, si je succombe, si je meurs à la peine, j'aurai besoin de vous pour dire à la reine que jamais Barnave n'a été son ennemi personnel, malgré tous les outrages dont il l'a abreuvée; que Barnave a suivi sans colère et sans passion la voie que les progrès du temps et les besoins de la France lui avaient tracée, et que si Mirabeau ne se fût pas rencontré sur le passage de Barnave, pour l'éclipser et le réduire à la seconde place, j'aurais été moins emporté, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trône s'écroule! Ainsi, vous le voyez, votre part est assez belle, vous êtes destiné ou à sauver ma mémoire, ou à sauver la reine... Allons! vivez! oubliez!... et souvenez-vous!

Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un père; il me fit honte enfin de moi-même et de mes lâchetés; il rendit quelque repos à mon âme, un peu de sérénité à mon cœur en me prouvant que j'étais utile.

—Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas d'éclat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions d'un subalterne qui trouve sa plus douce récompense en son cœur, parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien, Monseigneur, que vous serez un des hommes de cœur de cette révolution!

—Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que j'ambitionne. Le premier jour où je vous ai rencontré, vous vous êtes emparé de toutes mes volontés, comme un maître. Le rôle le plus subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi d'écuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un subalterne, je vous obéirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout fait pour vous, quand j'aurai oublié, pour vous, mon nom, ma seigneurie et jusqu'aux vagues rêveries de mon amour malheureux... ne ferez-vous rien pour moi?

—Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave, qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme généreux que Barnave a chargé de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue encore un jour le rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère, et que le roi tremble! En même temps que les derniers abus soient effacés, que les priviléges soient anéantis jusqu'au dernier... et puis, je vous dirai:—Elle est là... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a délié de mon serment.

Oui! que je sois Mirabeau! que je force, à mon tour, la reine elle-même à m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne à moi en s'écriant: «Sauvez-moi, Barnave!» et que je meure empoisonné comme Mirabeau!...

Je poussai un cri terrible.—O Dieu! que parlez-vous de poison et de Mirabeau?

—Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt...

—Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'aîné de sa race et le premier né de l'éloquence?

—Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est mort!

—Empoisonné, Barnave! Et par qui?

—Par la main terrible, implacable! Elle a frappé tous les grands pouvoirs quand leur tâche est finie. Un grain de sable dans l'urètre de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il faut qu'elles tombent à un jour marqué, ces extraordinaires puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs priviléges les plus sacrés, les plus incontestables: mourir à temps!


CHAPITRE II

Véritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue, il se mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutté contre le mal, le mal avait été plus fort que ce génie... Il était vaincu, pour la première fois. Cet homme (il touchait à l'immortalité de tant de côtés divers), cet homme, il allait si vite et si droit! la mort l'arrête en son ardente carrière, elle le terrasse; il tombe, écrasé par la logique meurtrière des partis; il tombe, héroïque victime de son propre ouvrage, à savoir: l'émancipation de l'humanité. Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dévouement extrême aux libertés qui venaient de se faire jour en France, pour hasarder cet immense attentat... la mort de Mirabeau. Il fallait que l'émancipation des peuples se sentît bien forte en effet pour assassiner son père et pour se passer, au premier moment de gêne, de la force qui l'avait fait naître. Enfin pour se délivrer de l'obéissance par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec des crimes au delà de toute prévoyance et de toute vraisemblance. À l'aspect de cette joie immense, il était facile à l'Assemblée nationale de prévoir son sort à venir!

On n'a pas assez parlé de cette mort. Elle a changé les destinées de l'Europe. La révolution, en perdant Mirabeau, son maître, a jeté plus de bave et de venin qu'elle n'eût pu en jeter s'il eût vécu pour la comprimer. S'il eût vécu, le héros des temps modernes, la France n'aurait connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en venant au monde, aurait trouvé un maître, et il n'eût point songé à le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau représente, et complétement, le pouvoir populaire, aussi complétement que Richelieu l'autorité du prêtre et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple est mort, et maintenant que le sceptre a passé dans tant de mains, à présent qu'il a été violemment arraché de toutes ces mains, devenues trop faibles pour le soutenir, que deviendrait le vieux sceptre impossible à porter? Par quelle flatterie ou par quelle gloire, ajoutez par quelles grandes actions se maintiendra l'autorité dans la main qui le porte? Difficile question, qui ne peut être résolue que par le temps.

Je reviens à Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir, absolument, et qu'il était au delà de toute espérance, il se résigna à la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de la médecine...; il comprenait qu'un homme de sa sorte était fait pour bien mourir.

Amis qui le pleurez, adorateurs de son génie, esprits reconnaissants de tant de biens qu'il a rêvés pour son peuple, accourez à son aide! Écoutez sa plainte suprême! Ouvrez la fenêtre qui donne sur les jardins, approchez son lit de l'arbre en fleurs, laissez pénétrer les rayons du soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau; le soleil est clair comme au jour où mourut Jean-Jacques; l'air est embaumé; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante; la nature est presque aussi belle qu'elle était belle au Bignon, quand le jeune homme, agriculteur sous son père, allait parcourant les campagnes, rêvant tout haut, jetant au vent la poésie et les soupirs de son âme. Hélas! hélas! c'est bien le même soleil, ce sont les mêmes fleurs, c'est le même chant des oiseaux: rien ne meurt, rien ne change, ô bruits, chansons, parfums! Rien n'est changé dans cette France, que la loi, et le roi et la royauté: rien n'est changé... il est là étendu, le roi de son temps, le Mirabeau qui parcourait les joyeux chemins, en criminel d'État, le Mirabeau du fort de Joux et du donjon de Vincennes: alors aussi, il voyait le soleil étincelant à travers les grilles; il lui tendait les mains de sa fenêtre; ô mains impuissantes à l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier retenu par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort!

Le voilà donc arrivé tout à fait, le maître jour, brisant les derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez, bons serviteurs; venez, votre maître appelle: il s'agit de le dépouiller de ses habits de malade, et de le parer de son habit de cour! Allons! des fleurs! des broderies: le talon rouge au soulier, la poudre aux cheveux, l'épée au côté; Mirabeau, marchand de draps, redevient un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant, calme et fort, et que son dernier jour soit un jour de fête. Il renonce, et sans pleurer, à ce bel avenir qu'il s'était ouvert.

Hélas! il mourait au moment où il venait de comprendre toute sa force, et comme il était sûr que le monde, à son tour, saurait quelle perte il avait faite en perdant son tribun, Mirabeau donc pouvait mourir. Ouvrez les portes de sa chambre et laissez entrer ses amis, sa maîtresse et ses enfants, ses sœurs, tout ce qu'il aime... il n'a plus qu'un instant à les entendre... à les bénir.

Il est donc vrai! encore une heure et tout sera mort. Grâce, esprit, éloquence, autorité, geste et regard, intelligence, âme et cœur! Tant de qualités mêlées à tant de vices! tant de vertus, tant de courage! O maître... ô fantôme! Ainsi, grâce à cette mort imprévue... et trop heureux, il ne verra pas mourir la monarchie éternelle qu'il voulait sauver! Il n'assistera pas au convoi de ce monarque auquel il a pardonné, lui, si souvent emprisonné et mendiant! Il ne le suivra pas dans ses fanges et dans ses chutes éternelles le tombereau de cette reine infortunée, aux touchants souvenirs, quand elle portait sur l'échafaud sa tête blanchie avant l'heure! Ah! pauvre femme, à peine vêtue de la robe noire qu'elle avait raccommodée de ses mains! Ah! Majesté!... Un cercueil pour la veuve Capet...sept francs!

Heureux de mourir, Mirabeau, trop heureux, avant d'entendre à son oreille indignée ces bruits sinistres de république à peine fondée, et d'échafauds permanents sur les places les plus vastes de ce Paris des élégances et des poésies! Trop heureux en effet au seul aspect de ce maître... appelé la Terreur, il eût réclamé ses titres de noblesse, ou bien, si, malgré sa noblesse et ses épreuves ardentes, le bourreau l'eût épargné par respect, vous l'eussiez vu, quand vint la réaction thermidorienne, réclamer son titre de citoyen dans le peuple! Il était un de ces hardis courages qui ont peur du sang, et qui meurent, plutôt que d'en respirer la vapeur.

Il meurt! Adieu, Mirabeau! Adieu au dix-huitième siècle! Adieu nos années de délivrance! Adieu le règne éclatant de Voltaire et de l'esprit français! Adieu, vieux monde, qui ne te soutiens plus que par le souvenir! Autel, adieu! Trône, adieu! Majestés souveraines, poésie et philosophie, histoire, aristocratie et majestés de l'autre monde, adieu! L'ancien monde à Mirabeau s'arrête... ainsi que le Nouveau Monde fut l'Europe, le jour même où Christophe Colomb porta le pied sur ces terres ignorées. Silence donc et courage! À présent que Mirabeau n'est plus, vous n'avez qu'un choix, vous qui vivez encore: allons! vivre en plein chaos... ou mourir!

Longue et triste agonie! ô lente, impitoyable et superbe douleur! Parfois la nature prenait le dessus, le malade semblait renaître! Le sang circulait dans ce vaste corps, le feu remontait à ce regard éteint; le mal vaincu se taisait, alors il redevenait tout à fait Mirabeau.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix qu'il me vit au pied de son lit, comme je le regardais mourir. Il m'appela, du regard, à son chevet, et la tête penchée il me parla de la reine. «L'avez-vous vue... et n'aura-t-elle pas un mot à me dire avant la mort? Et le roi, lui pour qui je meurs!» Son regard inquiet cherchait en vain le messager royal... personne de cette cour ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau.

Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants; un éclair de joie et d'orgueil brilla dans ses yeux éteints:—Qui va là? demanda-t-il.

—C'est une députation de l'Assemblée nationale qui vient pour saluer son héros; Barnave la conduit.

Il se leva en souriant; il salua de la main ses collègues; puis il prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant à soi comme pour l'embrasser:—Barnave, ô bon jeune homme! ô Barnave, eh bien! C'est vrai, je meurs! Désormais, soyez le premier à la tribune, et si vous avez été jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bénit au lit de mort; vous êtes un grand cœur! Vous êtes un orateur à ma taille, et vous mourrez comme moi, assassiné; cela est sûr, aussi sûr que je meurs... Hâtez-vous de montrer qui vous êtes, vous mourrez avant peu. Vous êtes tous morts, moi mort. Je te bénis donc, Barnave; esprit loyal! honnête cœur! Dévoué! fidèle... et malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant... que ce sont des bêtes féroces... et qu'il n'est plus de salut que dans la fuite, à présent que Mirabeau est mort... Il entrait, en ce moment, dans les douleurs de la suprême agonie... et de l'agonie, il entrait dans le râle... il dormait, puis il se réveillait, pour embrasser ses amis; il leur tendait la main avec un muet sourire. Il songea à dicter son testament... Il n'avait rien à donner. Un de ses amis, le plus hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin qu'il eût quelque chose à donner. Mirabeau l'accepta.

Même il y eut une scène d'une effrayante solennité.

Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout à coup entre un homme, il marchait doucement, respirant à peine, son visage était résolu; il se posa devant Cabanis, et lui tendant son bras nu, il lui dit à demi voix:

—Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brûlé et perdu; la prison et l'amour ne lui en ont pas laissé. Les Anglais savent ranimer les cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang à remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon sang, un sang pur et fort, honnête et dévoué, qui remontera au cœur de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il appartient à Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en criant: Vive le roi!

On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupières, on cherchait à se souvenir si jamais le deuil du peuple était allé jusque-là? J'eus encore, à ce propos, un vil moment de jalousie et je m'écriai tout bas: C'est le fou de la reine, Messieurs! Mais lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau:

—Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais été un insensé, comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couché sur ce lit, pâle et blême et pris par le râle, eh bien! c'est chose sage et sensée au premier venu de dire à ce cadavre: Ami, prends mon sang! C'est chose honnête et prudente de donner tout son sang à ce cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isolé, un père, un fils, un époux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le deuil, auquel on élève un tombeau sous un cyprès... douleur d'un jour, que le temps emporte aux premières feuilles du cyprès. Ceci, c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au désespoir... c'est vraiment la France qui râle et qui est morte! Si je suis un fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est que peut-être arrivé-je trop tard. En ce cas seulement je suis un fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vôtres... un fou... je ne l'ai pas toujours été!

Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps étendu du mourant: Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dévoué! vaincu, pardonné, impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs entouré, honoré, pleuré;... encore un jour, et tu venais à bout de ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas même un royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre encore huit jours!

Ses paroles furent étouffées par les sanglots.

On tira un coup de canon à l'intérieur: Mirabeau se leva sur son séant, et d'une voix encore sonore et franche: N'est-ce pas le commencement des funérailles d'Achille?

C'était mieux que les funérailles d'Achille, c'était la mort d'Hector.

C'était la constitution française qui venait de perdre, elle aussi, son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies.

Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante échappa à sa lèvre... et cette voix éloquente, qui avait suffi à donner la liberté à tout un peuple, elle resta muette!

Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie à la douleur, il se laissa tenailler comme un martyr à la question, après quoi il ouvrit les yeux, et, sur une page commencée, il écrivit en grosses lettres ce simple mot: Dormir!

Il avait vu le ciel, il avait respiré les derniers parfums, il avait entendu les derniers concerts de la terre, il avait dit adieu à ses amis, à sa sœur, à son enfant; il avait entendu les derniers sanglots de sa maîtresse qui pleurait agenouillée au seuil de sa porte... il avait compris les angoisses de la foule... À présent il voulait dormir.

Il s'endormait, quand il fut réveillé au nom de Pitt. Ce nom d'un commençant politique le tira de sa léthargie et lui rendit un instant la parole:—«Euh! si j'avais vécu, je lui aurais été fatal.»

Fatal, en effet, car si la même France avait eu, tenu dans son sein un Bourbon légitime, une constitution légale, Mirabeau ministre, et Bonaparte général, je vous demande où serait la grandeur de M. Pitt?

Il dit à l'ami qui soutenait sa tête accablée et couverte de sueur: Tu soutiens cependant la tête la plus forte de la monarchie!

À ces mots j'entendis le fou de la reine qui disait tout bas:

—Et la plus forte tête, après celle de Mirabeau, c'est la mienne... O! la tête d'un pauvre fou, qui n'est bonne à rien, pas même à jeter à la populace,... un jour de crime et de fureur!

Quand la tête de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous étions à genoux. Il y a des têtes privilégiées dans le monde, leur dernier bond a de singuliers échos. La tête d'Alexandre retombe en brisant la monarchie universelle. La tête de Mirabeau brisait plus que la tête d'Alexandre n'a brisé, elle faisait voler en éclats la monarchie immortelle de saint Louis, de Henri IV et de Louis le Grand!


CHAPITRE III

Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette vaste poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel aurait dû se couvrir, à ce triste et solennel moment. Je sortis de cette maison funèbre; je traversai cette galerie encombrée de livres en désordre, ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrés aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour, désormais pleins de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la trace évidente de son génie et de son désordre, il en avait fait un pêle-mêle étrange où se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa vie entière! Évidemment, cette demeure abritait autant de vices que de vertus! Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés de guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en vieille étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi, la tenture à l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé, reluisant, épais et riche! En même temps, sur ces meubles magnifiques, étaient épars dans la poussière et le mépris des livres, des journaux, des discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pensée révoltée... On voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il était mort brusquement. Comme il était un bon homme à la maison, chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et la sœur du mort, appuyée au marbre d'une console, était plongée dans les plus amères réflexions.

À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hâve; ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu leur bon seigneur; car à force de bienfaisance et d'urbanité la féodalité chassée de toutes parts se retrouvait encore à la porte de Mirabeau avec ses respectueuses formules; à la porte de Mirabeau, il y avait même un prêtre... un prêtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur distribuant les dernières aumônes de Mirabeau.

O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit charmant! grâce et bonté! force et courage!... Un monument placé sur les limites de la philosophie et de la politique! Il a réuni, par un privilége unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même ses passions à l'obéissance, il a dompté même son génie, il est mort après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer dans la voie étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui aussi, il a été fléchi par la voix d'une femme; il a embrassé avec transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains et gentilshommes; aux républicains il a donné le vrai et sincère langage qui se doit parler parmi les hommes attachés à la chose publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entièrement à son état d'homme nouveau, de citoyen, d'égalité.

Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme éloquent dévoré par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques, les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi compagnon avait brisé les outres dans lesquelles étaient contenus tous les vents de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du genre humain.—L'outre une fois percée, il n'en fut plus maître, et le voilà qui succombe à son tour, sous les vents qu'il a déchaînés. Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas d'imitateurs, et maintenant que te voilà mort tout entier, le trône de France renversé de fond en comble te servira d'oraison funèbre, d'épitaphe et de tombeau!

J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu, ne concevant rien à la douleur qui me saisissait à l'âme; jamais je n'avais ressenti pareille douleur; hélas! jamais je n'aurais imaginé que la perte de cet homme amènerait pour moi un découragement si complet. Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave; il était la reine, il était Barnave, il était moi-même; il était le drame autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment poussés par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le roman de ma jeunesse étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau, mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un écho dans toutes les capitales du monde; il n'est plus ce génie, il ne bat plus ce grand cœur, elle est épuisée, enfin (qui l'eût dit?) cette passion qui s'emportait çà et là, abandonnée à ses propres hennissements.

Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le pied sur la flamme éteinte de son flambeau renversé, je rencontrai un homme à demi penché sur un rosier mousseux dont il étudiait l'architecture. La méditation de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui manquait à sa collection, et courbé jusqu'à terre, il était devant cet arbuste, ivre, heureux, content.... Si l'on disait à cet homme: ami, de cette fleur qui vient de naître et du bouton qui s'épanouira demain, je te prie, faisons un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de s'éteindre?—Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez l'œillet, le lys, l'anémone et la pervenche, et le laurier, et l'immortelle... Ah! de grâce, épargnez ma collection!

C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de Mirabeau! Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a défendu sa passion jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifié tout le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer ces dépouilles mortelles, demandez à ce peuple éloigné de son Dieu, qui ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le plus grand, le plus beau de ses temples, pour y déposer ce corps... le peuple aussitôt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacrée de l'autel, et chargée encore de reliques, il la posera sur le tombeau de son héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce moment; un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à ce peuple ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus, l'oubli d'une colère, ou le renoncement à une injustice: au nom de Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation d'épargner une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tête encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes vieux temples à Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que j'en fasse à mon plaisir!

Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement tout ce qu'il y a de plus lâche et de plus cruel!

Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans condition son humble écuyer, je veux quitter ce volcan qui me dédaigne; il faut m'arracher à la perpétuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il est mort, Barnave me dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne suis aimé de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe en ce monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien; en si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons.

Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la cité morte; adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opéra et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrissées et dorées par le vice; adieu à cette société fardée, en nœuds roses et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu! Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas monde, hélas! le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi!


CHAPITRE IV

Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon départ furent bientôt arrêtés. C'était par une chaude journée, au mois de juin, j'étais prêt dès le matin; mais avant de partir, je voulus saluer une dernière fois tous ces lieux où j'avais laissé tant de souvenirs. Je me rendis à la taverne du Trompette blessé, je montai dans la salle haute, où j'avais vu, pour la première fois, les héros de ce nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était alors! les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués de ce cabaret, si vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus ou dépassés! Ils étaient déjà vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dévoré ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mêmes bancs, tachés du vin de la dernière orgie, étaient assis les pouvoirs nouveaux de la France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles. Il est donc vrai, la théorie est une grâce, une force, une fête... et l'expérience apporte avec soi une tristesse abominable. Où donc étaient les orateurs de ce club innocent encore? Ils étaient remplacés par des conspirateurs, cachés dans l'ombre, et chargés des livrées de l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses; ces Brutus et ces Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'échafauds!

Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne, et dans cette caverne arrivaient, à pied, les anciennes divinités de cet olympe anéanti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans livrée!

Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux et leurs hôtels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses; l'art était caché, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain autour du monument dégradé quelques ombres errantes des sourires d'autrefois.

Aux colonnes du Théâtre-Français, le Mariage de Figaro avait disparu de l'affiche; il était remplacé par des drames de son école, avec moins d'esprit, de style et de talent! Voilà ce que c'est! vous semez la révolte et l'ironie, étonnez-vous de recueillir le doute et l'abandon.

La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable encan. Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les médailles, les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot, tout ce qui faisait jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce qui composait naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur les quais et sur les places publiques; ils étaient exposés sans ordre et sans choix à la curiosité indifférente des passants. On comprenait que les portraits de famille arriveraient à leur tour dans cet encan à l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des rigueurs de cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères, arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le grand roi!

C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures sur les générations anciennes, de les arracher violemment à cette vie intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de figures vénérables sur les places publiques et dans les carrefours, de déshonorer l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs. À l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour personne en France, le logis du roi lui-même avait été profané, le premier.

Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais vu tant de personnages divers, où j'avais entendu tant de choses inouïes; cette élégante petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets rouges... à ce qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux.

À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que l'appartement était à louer. On passait devant la maison, sans se découvrir.

J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne pouvait plus me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gâté en si peu de temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison de Mirabeau, ses grâces à l'Opéra, son esprit à la Comédie-Française, son inviolabilité à la vie intérieure; ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les malheureux!

Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée... Hâtons-nous, me disais-je, et partons!

J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!

Ici je fus pris de vertige.—Eh quoi, partir sans voir Barnave, et sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et pourtant je quitterai Paris ce soir.

Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris, pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait! Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai, en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées, espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!...

Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui, je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la ville...

Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou songe?

Et tout à coup, poussant un grand cri:—Et la comtesse Hélène. Et ma mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château.

La sentinelle me demanda où j'allais?

—Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la douairière de Wolfenbuttel.


CHAPITRE V

Dans la cour du château, tout au bas du perron de Leurs Majestés, je vis arrêté le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'étaient groupés autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout était tranquille en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas réguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles; tout le château avait l'aspect accoutumé. Je pensai que j'étais le jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait à l'exaltation de ma tête: alors je me rassurai quelque peu, et je ralentis le pas.

La même voiture arrivée au galop, repartit au galop: les sentinelles portèrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans le repos.

Cependant, je demandai ma mère. Elle était chez elle; je montai, un domestique vint m'ouvrir.

—Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de m'annoncer.

Je voulus entrer dans l'appartement: la porte était fermée en dedans... ce que ma mère ne faisait jamais.

Je grattai à la porte: d'abord on ne me répondit pas; je frappai de nouveau. Une voix faible et tremblante cria:—Que me veut-on?

—C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi!

J'entendis ma mère qui faisait un effort pour se lever; mais elle retomba sur son siége:—Les jambes me refusent tout service, Hélène!

—Je vais ouvrir, Madame, répondit une voix qui m'était bien connue, et la porte s'ouvrit.

Hélène me salua tristement d'un signe de tête; ma mère, à mon aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce regard me toucha jusqu'au fond du cœur... nous changeâmes alors de rôle, ma mère et moi; elle m'avait guidé jusqu'ici, désormais je comprends que je suis son guide et son appui.

La comtesse avait repris sa place à la fenêtre... elle tenait sa tête entre ses deux mains.

Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:—Je viens de rencontrer Sa Majesté, Madame, dis-je à ma mère avec l'accent de la plus profonde affliction.

—Quelle Majesté? reprit vivement Hélène, et ses joues se couvrirent de rougeur: de quelle Majesté parlez-vous, monsieur?... il y en a tant aujourd'hui!

—Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la rue, à cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour vous, ma mère! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de la fureur du peuple, aussitôt qu'il apprendra que ses victimes lui échappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous, choisissez!

—Vous avez vu le roi? reprit ma mère.

—Oui, Madame, le roi, bien déguisé; j'ai reconnu la reine aux flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a qu'un instant.

Les deux femmes pâlirent.—Quoi! la reine a rencontré cette fatale voiture?.. s'écria ma mère en joignant les mains.

—Oui, Madame, elle l'a rencontrée; et elle ne s'est pas contenue, elle l'a frappée de son fouet, et quand ces flambeaux ont passé, elle ne s'est plus cachée, et c'est à sa royale allure que je l'ai reconnue; elle doit être bien loin à présent.

—O ma noble maîtresse! ô ma fille! s'écria ma mère, en pleurant, te voilà sauvée. Et béni soit Dieu qui t'a conduite à travers tant d'obstacles! À présent, ma chère Hélène, il ne nous reste plus qu'à la rejoindre, et à partager de nouveau ses périls.

—Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma chaise de poste m'attend à la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient pris Leurs Majestés, nous pouvons arriver presque en même temps à la frontière. Allons, venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons, rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce volcan, il finira par tout engloutir.

—Rejoignons la reine! Allons à notre œuvre! à notre devoir, Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est ma patrie; votre patrie, à vous, c'est votre mère; en ces périls pressants, soyons à la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi, notre devoir.

Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une humble prière, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent sous de vastes chapeaux, et, me prenant le bras, les voilà qui s'abandonnent à tous les hasards.

Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si chères, que je les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes, la ville me parut beaucoup plus sombre et plus menaçante. La nuit s'épaissit à mes yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma pauvre mère, à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la première fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter!

À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait ma cousine Hélène. Bien plus que ma mère, elle avait la conscience du danger que nous courions. À chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût dit que Paris se réveillait en sursaut et que la grande voix du peuple ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont il avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le pas, comme si nous eussions été poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux moment! Ma mère allait à peine, Hélène aurait voulu courir; j'aurais voulu porter ma mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale nuit!

Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis; nous avions déjà détourné plus d'une rue; à la lueur du réverbère, Hélène aperçut un homme qui nous suivait, enveloppé dans un large manteau.

Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions... il allait: nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à gauche, il était à gauche: on eût dit une ombre impassible qui suivait tous nos mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient sa proie. À cette vue, il me sembla que nous étions perdus.

Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant aucune idée du danger que nous courions; Hélène, avait l'œil fixé sur l'homme au manteau noir, elle tremblait autant que moi.

À la fin, elle me dit tout bas:—Si nous allons plus loin, nous trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de route,... à coup sûr, nous sommes épiés!

Je sentis en même temps que les forces de ma mère l'abandonnaient.

Je dis à Hélène:—Il est impossible d'aller plus loin, ma mère est accablée... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauvée... au petit jour, et déjà bien loin de ses géôliers.

La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu d'apparence il y avait un banc de pierre, où je les fis asseoir... je me tins debout dans l'angle de la porte; ainsi nous étions dans l'ombre! À quelques pas, du côté opposé, se tenait notre espion, immobile, et dans l'ombre aussi!

La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés tous les trois l'un contre l'autre, nous attendions.

Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée, à l'instant le plus grand de notre découragement, une étrange apparition attira nos regards. Une vive lumière vint à frapper sur cette fenêtre, et dans l'appartement ainsi éclairé, nous vîmes entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se placèrent à genoux contre les murailles.

Quand ces personnages furent à genoux, un enfant alluma le lustre attaché au plancher de la salle, et cette scène lugubre fut éclairée à la façon d'un spectacle qui se serait donné pour nous seuls.

À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous avions regardé de toutes nos forces cette scène nocturne; ma mère tenait toujours la tête baissée. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes regards de cette scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos yeux, habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux, hommes et femmes, prêtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et se frappaient la poitrine. À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et nous vîmes sortir de cette porte un vieux prêtre qui traînait une croix de bois; cette croix était noire et massive, et le vieux prêtre avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis; le prêtre à genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bénite, on apporta les clous et les clous furent bénits. Quand tout fut préparé, la même porte latérale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait après l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient, appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime était de petite taille, à la tête penchée, au sourire grimaçant; ses épaules étaient couvertes de longs cheveux, ses pieds étaient enveloppés de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes; une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif, elle marcha seule, elle grandit de deux coudées; elle arracha elle-même ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tête, et croisant ses pieds l'un sur l'autre, étendant les deux bras, ouvrant ses deux mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait; elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:—Je sauverai le monde à force de douleurs.

Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le jeûne et la mortification.

Je m'assurai, d'un coup d'œil rapide, que ma mère avait toujours la tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai mes regards vers ce drame épouvantable, dont la réalité me paraissait douteuse, en dépit du témoignage de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle se tenait debout, pour mieux voir.

Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue; ici, les assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mère endormie, et, là bas, l'espion immobile qui nous regarde, éclairés par le reflet de la faible lumière... et je revenais toujours à ce chapitre en action de la Passion de Notre-Seigneur.

La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha d'elle; il baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise les sept plaies du Christ. En même temps l'enfant lui présente un marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le clou sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le sang coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle était attachée à la croix... l'œil gonflé, les joues pendantes, le sein qui bat, le cou parsemé de veines bleues, la tête expirante... ô profanation!

Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion chrétienne, qui avait fait toutes les destinées de la France. En ce lieu, plein de ténèbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes étaient les seuls chrétiens que la France eût gardés, ils étaient les seuls croyants que le doute eût épargnés sur son passage. Étranges chrétiens, qui démontrent la divinité de leur Dieu par le cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi, qui se rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne résultat de tant de sophismes!.. de tant de miracles! Voilà une femme appelée en témoignage de la divinité, d'un Dieu. Que si cette femme eût faibli, si seulement elle eût appelé à son secours le vinaigre et le fiel, c'était fait de l'Évangile dans le cœur des assistants!

Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma jeune compagne poussa un grand cri.

Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma mère découvrit cette croix noire, attachée au mur blanchi, et sur cette croix ce cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main de l'enfant de chœur.

Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide... elle voyait l'enfer!

Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion se détachant de la muraille, elle tomba évanouie entre ses bras...

—O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains étaient froides; puis me retournant vers son étrange sauveur, je reconnus le fou de la reine...

Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut, d'un regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mère; Hélène et moi, nous le suivions sans parler.

Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et dont la porte basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout était sombre. Un tapis moelleux était étendu sur l'escalier; d'invisibles parfums, à peine entré dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles échos répétaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient sur les murs, comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques; l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce pâle crépuscule du matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'étaient partout, dans ce lieu, des lustres éteints, des miroirs voilés de gaze, des siéges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux déposa ma mère contre un meuble inconnu, qui répétait les paroles et jusqu'aux soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces ténèbres, une horrible et mystérieuse confusion!

Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument d'airain lui répondit par un sourd gémissement, il ne vint personne et pas une lumière ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une voix ne se fit entendre... À la fin, ma mère reprenait ses sens: je sentis le sang revenir à sa joue, et le battement à son cœur.

—Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours à une femme évanouie, en cette maison qui guérissait tous les maux! Où est-il donc allé, le grand médecin? Qu'est-il devenu l'infaillible et le guérisseur? Autrefois, cette salle était pleine de malades de tout rang et de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour toutes les douleurs, des parfums pour les maux de l'âme, un feu caché pour les maux du corps!... Puis, voyant ma mère ouvrir les yeux enfin, il prenait ses deux mains et les plaçant sur les bords de la cuve:—Ne sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il, penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que moi qui vous parle, je suis entré malade ici, j'en suis sorti guéri!

Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.—De grâce, un verre d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le jour vient, dans une heure nous sommes perdus!

Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.—Où sommes-nous, me dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?—Nous sommes dans la maison d'un médecin, ma mère, et le jour va bientôt venir.

La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma mère se retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions tous les trois, nous nous trouvâmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de Mesmer, attendant le retour de Castelnaux.

Debout, machinalement appuyés sur les bords de la cuve, nos idées n'allèrent pas plus loin que l'heure présente. La fatigue, la terreur, la nuit, nous retenaient à cette place, autour de cette cuve reluisante autant que l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille branches d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage inouï d'ombres légères, de bruits étranges, écho mouvant qui eût répété les battements du cœur.

L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies invisibles, se plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt je cherchai à découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle était fascinée et que son regard plongeait où plongeait mon regard! Chère âme, en ce moment elle cherchait mon âme; à cette heure et dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là, donnant la chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique de ce fer, à présent refroidi... si la foule eût entouré le baquet magique de ses mille regards, de ses mille espérances, de ses mille terreurs; si à chaque nouveau venu, il nous eût été donné de comprendre enfin qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise; et si l'imagination, vague désir, et la peur, sa plus puissante compagne, eussent présidé à ces enchantements; si j'avais ignoré qu'Hélène était près de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle, malade, et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son soupir, à son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons, la femme inconnue... et ma maîtresse que je cherchais depuis si longtemps; à coup sûr, guidé par le sixième sens, et le suivant dans le sentier lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la foule: ô bonheur! ô miracle! ô Mesmer!

En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais reconnu ton pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant Mesmer mon sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgré moi je fus soumis à une puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du baquet des restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que je trouverais une explication à tous ces mystères! Je voulais retenir à mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part du drame accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je tombai dans une rêverie étrange, le rêve magnétique s'empara de mon âme; ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de l'espérance à la terreur; j'entendis des voix célestes et des hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve où s'agitait mon rêve, mon rêve se nouait et se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra joué en grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde, et quand le lustre est éteint.

Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que jamais le monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme à propos de tout; sophiste à propos des maladies de l'âme, il crucifie une femme pour démontrer un Dieu! Sophiste à propos des maladies du corps, il invente un sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq autres. Triste condition de la religion et de la science en cette France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en moqueries indestructibles, puis enfin parodiées l'une et l'autre, jusqu'au crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas même le nom!