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Bataille de dames

Chapter 8: ACTE DEUXIÈME
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About This Book

A light comedy of social and romantic intrigue that follows an aristocratic household as familial tact, political differences, and courting misapprehensions produce a sequence of witty situations. A shy suitor’s affection for a young niece triggers clumsy advances, comic foils, and strategic interventions by elder relatives, while rival characters embody contrasting temperaments and loyalties. The structure relies on precise stagecraft and timed revelations, blending farcical caricature with sympathetic psychological touches that transform timidity into confidence and emphasize generosity, reconciliation, and the navigation of private feeling within public social codes.


SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, LÉONIE, en habit de cheval.


LÉONIE. Me voici, ma tante. Suis-je bien?[53]

LA COMTESSE, l'ajustant. Très bien, chère enfant; ta cravate[54] un peu moins haute.... (A Henri.) Charles, allez voir si mon frère est prêt!... (Henri sort. A Léonie, tout en l'ajustant) Qui t'a donné cette belle rose?

LÉONIE. Monsieur de Grignon!

LA COMTESSE. Je ne l'ai pas encore vu d'aujourd'hui, notre cher hôte.

LÉONIE. Il monte ... je l'ai laissé au bas du perron, admirant le cheval de mon oncle!


SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.


DE GRIGNON, au fond. Quel bel animal! quel feu! quelle vigueur! qu'on doit être heureux de se sentir emporté sur cet ouragan vivant!

LA COMTESSE, qui l'entend. Le curieux! c'est qu'il le croit![55]

DE GRIGNON, descendant la scène et apercevant la comtesse et Léonie qu'il salue. Ah! mademoiselle!... Madame la comtesse!...

LA COMTESSE. Bonjour, mon hôte!... Ah! çà,[56] vous aurez donc toujours la manie de l'héroïsme! je vous entendais là, tout à l'heure, vous extasier sur le bonheur de s'élancer sur un cheval indompté. Je parie que vous regrettez de n'avoir pas monté Bucéphale.[57]

DE GRIGNON, avec enthousiasme. Vous dites vrai, madame! c'est si beau ... c'est ... si ... oh!...

LA COMTESSE. Vous ne trouvez pas le second adjectif ... je vais vous rendre le service de vous interrompre; tenez, il y a là des journaux et des lettres!

DE GRIGNON. Pour moi?

LA COMTESSE. Oui, là ... sur la table.

SCÈNE VIII

LES PRÉCÉDENTS, HENRI.


HENRI. Monsieur de Kermadio est aux ordres de mademoiselle....

LA COMTESSE, à Léonie. Je vais te mettre à cheval..... (A de Grignon, qui va pour la suivre.) Lisez votre lettre, lisez, je remonte à l'instant. Viens, Léonie.... (Elles sortent suivies par Henri.)


SCÈNE IX

DE GRIGNON, seul. Il la suit des yeux.


Quel est le mauvais, génie qui m'a mis au coeur une passion insensée pour cette femme?... une femme qui a été héroïque en Vendée, une femme qui adore le courage! Aussi, pour lui plaire, il n'est pas d'action intrépide que je ne rêve ... pas de péril auquel je ne m'expose ... en imagination! Dès que je pense à elle, rien ne m'effraie ... je me crois un héros ... moi! un maître des requêtes, qui par état[58] n'y suis pas obligé; et quand je dis un héros ... c'est que je le suis ... en théorie! Par malheur, il n'en est pas tout à fait de même dans la pratique.... C'est inconcevable! c'est inouï! il y a là un mystère qui ne peut s'expliquer que par des raisons de naissance! C'est dans le sang! Je tiens[59] à la fois de ma mère, qui était le courage en personne, et de mon père, qui était la prudence même! Les imbéciles me diront à cela: Eh bien! monsieur, restez toujours le fils de votre père: n'approchez pas du danger.... (Avec colère.) Mais, est-ce que je le peux, monsieur? est-ce que ma mère me le permet, monsieur? Est-ce que, s'il pointe[60] à l'horizon quelque occasion d'héroïsme, le maudit démon maternel qui s'agite en moi ne précipite pas ma langue à des paroles compromettantes? Est-ce que ma moitié héroïque ne s'offre pas, ne s'engage pas? Comme tout à l'heure, à la vue de ce beau cheval fougueux et écumant que je brûlais d'enfourcher ... parce qu'un autre était dessus; et si l'on m'avait dit; montez-le!... alors, mon autre moitié, ma moitié paternelle, l'aurait emporté,[61] et adieu ma réputation!... Ah! c'est affreux! c'est affreux! être brave ... et nerveux! et penser que pour comble de maux, me voilà amoureux fou d'une femme dont la vue m'anime ... m'exalte! Elle me fera faire quelque exploit, quelque sottise, j'en suis sûr. Jusqu'à présent je m'en suis assez bien tiré. Je n'ai eu à dépenser que des paroles ... mais cela ne durera peut-être pas ... et alors ... repoussé, méprisé par elle.... (Avec résolution.) Il n'y a qu'un moyen d'en sortir! c'est de l'épouser! Une fois marié, j'ai le droit d'être prudent avec honneur! Que dis-je? le droit! c'est un devoir ... un père de famille se doit à sa femme et à ses enfants. Un bonapartiste insulte le roi devant moi ... je ne peux pas le provoquer[62] ... je suis père de famille! Qu'il arrive une inondation, un incendie, une peste, je me sauve ... je suis père de famille! Il faut donc se hâter d'être père de famille le plus tôt possible!... (Se mettant à la table à gauche et écrivant.) Et pour cela, risquons ma déclaration bien chaude, bien brûlante ... comme je la sens. Plaçons-la ici ... sous ce miroir; elle la lira ... et espérons!

SCÈNE X

DE GRIGNON, LA COMTESSE, soutenant LÉONIE, et entrant avec elle par le fond.


LA COMTESSE, dans la coulisse. Louis! Joseph!

DE GRIGNON. Elle appelle.... (Il va au fond au moment où la comtesse entre, et l'aide à soutenir Léonie qu'ils placent tous les deux sur le canapé à droite.)

DE GRIGNON. Qu'y a-t-il donc?

LA COMTESSE. Un accident; mais elle commence à reprendre ses sens.

DE GRIGNON. Elle n'est pas blessée?

LA COMTESSE. Non, grâce au ciel, mais je crains que la secousse, l'émotion.... Sonnez donc, mon ami, je vous prie....

DE GRIGNON. Que désirez-vous?

LA COMTESSE. Qu'on aille à l'instant à Saint-Andéol chercher le médecin.

DE GRIGNON. J'y vais moi-même et je le ramène.

LA COMTESSE. J'accepte; vous êtes bon!

DE GRIGNON, à part. J'aime autant[63] ne pas être là quand elle lira mon billet.... (Haut.) Je pars et je reviens.... (Il sort.)


SCÈNE XI

LA COMTESSE, LÉONIE, assise.


LÉONIE, encore sans connaissance. Ma tante!... ma tante!... si vous saviez ... je n'y puis croire encore.... J'étais si en colère ... c'est à dire, si ingrate! ce pauvre jeune homme à qui je dois la vie!

LA COMTESSE. Qu'est-ce que cela signifie?

LÉONIE, revenant à elle. C'est une aventure si étonnante ... ou plutôt ... si heureuse! Imaginez-vous ma tante, que Charles ... (Se reprenant.) non, monsieur Henri ... non ... je disais bien! Charles ... ce pauvre Charles....

LA COMTESSE, vivement. Tu sais tout?

LÉONIE, avec joie. Eh! oui, sans doute!

LA COMTESSE, avec effroi. O ciel!

LÉONIE, vivement et se levant du canapé. Je me tairai, ma tante, je me tairai, je vous le jure. Je vous aiderai à le protéger, à le défendre ... j'y suis bien forcée maintenant ... ne fût-ce que par reconnaissance.

LA COMTESSE, avec impatience. Mais tout cela ne m'explique pas ...

LÉONIE, avec joie. C'est juste ... Il me semble que tout le monde doit savoir ... et il n'y a que moi ... c'est-à-dire nous deux.... Voilà donc que nous galopions dans le parc avec mon oncle, quand tout à coup son cheval prend peur, la ponette en fait autant et m'emporte du côté du bois. Déjà ma jupe s'était accrochée à une branche; j'allais être arrachée de ma selle et traînée peut-être sur la route, quand Charles ... monsieur Charles, se précipite à terre, se jette hardiment au-devant de la ponette, l'arrête d'une main, me retient de l'autre, et me dépose à moitié évanouie sur le gazon.

LE COMTESSE. Brave garçon!

LÉONIE. Et malgré cela, j'étais d'une colère....

LA COMTESSE. Tu lui en voulais[64] de te sauver?

LÉONIE. Mon pas de me sauver, mais de me sauver avec si peu de respect! Imaginez-vous, ma tante, qu'il me prenait les mains pour me les réchauffer ... qu'il me faisait respirer un flacon[65] ... je vous demande si un domestique doit avoir un flacon ... et qu'il répétait sans cesse comme il aurait fait pour son égale: Pauvre enfant! pauvre enfant! Je ne pouvais pas répondre, parce que j'étais évanouie[66] ... mais j'étais très en colère, en dedans. Et lorsqu'en ouvrant les yeux, je le trouvai à mes genoux ... presque aussi pâle que moi, et qu'il me tendit la main en me disant: Eh bien! chère demoiselle, comment vous trouvez-vous? mon indignation fut telle que je répondis par un coup de cravache dont je frappai la main qu'il osait me tendre ... puis je fondis en larmes ... sans savoir pourquoi....

LA COMTESSE, avec un commencement d'inquiétude.[67] Eh bien! après?

LÉONIE. Après? Jugez de ma surprise, de ma joie, quand je le vis se relever en souriant ... découvrir sa tête avec une grâce charmante, et me dire après m'avoir saluée: Que votre légitime orgueil ne s'alarme pas de ma témérité, mademoiselle; celui qui a osé tendre la main à mademoiselle de Villegontier, ce n'est pas Charles, le valet de chambre, c'est monsieur Henri de Flavigneul, le proscrit.

LA COMTESSE. Ah! le malheureux! il se perdra!

LÉONIE. Se perdre, parce qu'il m'a confié son secret!

LA COMTESSE. Qui me dit que tu sauras le garder?

LÉONIE. Vous croyez mon coeur capable de le trahir!...

LA COMTESSE. Le trahir! Dieu me garde d'un tel soupçon!... mais c'est ta bonté même, ce sont tes craintes qui te trahiront.

LÉONIE, avec élan. Ah! ne redoutez rien ... je serai forte ... il s'agit de lui!

LA COMTESSE, vivement. De lui!

LÉONIE, avec abandon.[68] Pardonnez-moi! Je ne puis vous cacher ce qui se passe dans mon âme.... Mais pourquoi vous le cacher, à vous? Eh bien! oui, une force, une joie ineffable remplissent mon coeur tout entier.... J'étais si malheureuse depuis quinze jours,[69] je ne pouvais m'expliquer à moi-même ce que je ressentais ... ou plutôt je ne l'osais pas: c'était de la honte, de la colère, je me sentais entraînée vers un abîme, et cependant j'y tombais avec joie.

LA COMTESSE, avec anxiété. Que veux-tu dire?

LÉONIE. Je comprends tout, maintenant. Si j'étais aussi indignée contre lui ... et contre moi, ma tante, c'est que je l'aimais!

LA COMTESSE, avec explosion. Vous l'aimez!

LÉONIE. Qu'avez-vous donc?

LA COMTESSE, froidement. Rien! rien! Vous l'aimez!

LÉONIE. Vous semblez irritée contre moi, chère tante.

LA COMTESSE, de même. Irritée ... moi ... non!... je ne suis pas irritée.... Pourquoi serais-je irritée?

LÉONIE. Je l'ignore!... peut-être ... est-ce de ma confiance trop tardive.... Je vous aurais dit plus tôt mon secret si je l'avais su plus tôt!

LA COMTESSE. Qui vous reproche votre manque de confiance?... Laissez-moi ... j'ai besoin d'être seule!...

LÉONIE, avec douleur. Oh! mais ... vous m'en voulez![70] ...

LA COMTESSE, avec impatience. Mais non, vous dis-je.

LÉONIE. Vous ne m'avez jamais parlé ainsi! vous ne me dites plus ... toi![71] ...

LA COMTESSE, avec émotion. Tu pleures?... Pardon, chère enfant, pardon! Si je t'ai affligée, c'est que moi-même ... je souffrais ... oh! cruellement!... je souffre encore.... Laisse-moi seule un moment, je t'en prie!... (Elle regarde Léonie, puis l'embrasse vivement.) Va-t'en![72] va-t'en!...

LÉONIE, en s'en allant. A la bonne heure,[73] au moins.... (Elle sort.)


SCÈNE XII

LA COMTESSE, seule.


Elle l'aime! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? N'est-elle pas jeune comme lui? riche et noble comme lui?... Pourquoi donc souffré-je tant de cette pensée? Pourquoi, pendant qu'elle me parlait ... ressentais-je contre elle un sentiment de colère ... d'aversion, de ... Non, ce n'est pas possible! depuis quinze jours ne veillais-je pas sur lui comme une amie ... ne lui parlais-je pas comme une mère?... ce matin, ne l'ai-je pas remercié de ce qu'il m'appelait ma soeur?... Ah! malgré moi le voile tombe!... ce langage maternel n'était qu'une ruse de mon coeur pour se tromper lui-même ... je ne cherchais dans ces titres menteurs de soeur ou de mère qu'un prétexte, que le droit de ne lui rien cacher de ma tendresse. Ce n'est pas de l'intérêt ... de l'amitié ... du dévouement ... c'est de l'amour!... J'aime!... (Avec effroi.) J'aime!... moi! et ma rivale, c'est l'enfant de mon coeur, c'est un ange de grâce, de bonté. Ah! tu n'as qu'une résolution à prendre! renferme, renferme ta folle passion dans ton coeur comme une honte, cache-la, étouffe-la.... (Après un moment de silence.) Je ne peux pas! Depuis que ce feu couvert a éclaté à mes propres yeux, depuis que je me suis avoué mon amour à moi-même ... il croît à chaque pensée, à chaque parole!... je le sens qui m'envahit comme un flot qui monte!... (Avec résolution.) Eh bien! pourquoi le combattre? Léonie aime Henri, c'est vrai ... mais lui, il ne l'aime pas encore ... il aurait parlé, s'il l'aimait ... elle me l'aurait dit, s'il avait parlé.... (Avec joie.) Il est libre! eh bien! qu'il choisisse!... Elle est bien belle déjà ... on dit que je le suis encore.... Qu'il prononce!... (Avec douleur.) Pauvre enfant!... elle l'aime tant!... Ah! Mais je l'aime mille fois davantage! Elle aime, elle, comme on aime à seize ans, quand on a l'avenir devant soi et que le coeur est assez riche pour guérir, se consoler, oublier et renaître!... mais à trente ans notre amour est notre vie tout entière.... Allons! il faut lutter avec elle! luttons ... non pas de ruse ou de perfidie féminine ... non! mais de dévouement, d'affection, de charme.... On dit que j'ai de l'esprit, servons-nous-en.[74] ... Léonie a ses seize ans, qu'elle se défende!... et si je triomphe aujourd'hui ... ah! je réponds de l'avenir ... je rendrai Henri si heureux que son bonheur m'absoudra du mien!... (Après un moment de silence.) Mais triompherai-je? sais-je seulement s'il m'est permis de lutter?... qui me l'apprendra? Quand on a un grand nom, du crédit, de la fortune ... ceux qui nous entourent nous disent-ils la vérité?... (Elle prend sur la table à gauche un miroir.) Ma main tremble en prenant ce miroir ... ce n'est pas le trouble de la coquetterie ... non! c'est mon coeur qui fait trembler ma main ... je ne me trouverai jamais telle que je voudrais être ... ne regardons pas!... (Après un moment d'hésitation, elle regarde, fait un sourire, et dit ensuite) Oui ... mais il en a trompé tant d'autres!... (Elle remet le miroir sur la table et aperçoit la lettre que de Grignon avait mise dessous.) Quelle est cette lettre?... A madame le comtesse d'Autreval.... (Regardant la signature.) De monsieur de Grignon! Eh bien ... lisons!... (Au moment où elle ouvre la lettre, de Grignon paraît au fond!)


SCÈNE XIII

LA COMTESSE, DE GRIGNON.


DE GRIGNON, au fond. Elle tient ma lettre!

LA COMTESSE, lisant. Qu'ai-je lu?

DE GRIGNON, au fond. Elle ne semble pas trop irritée!

LA COMTESSE, continuant de lire. Oui ... oui ... c'est bien le langage d'un amour vrai ... l'accent de la passion ... le cri du coeur!

DE GRIGNON, à part. Elle se parle à elle-même....

LA COMTESSE, tenant toujours la lettre. Il m'aime!... on peut donc m'aimer encore!... il demande ma main!... on peut donc songer à m'épouser encore!

DE GRIGNON, s'avançant. Ma foi ... je me risque!... (Il fait un pas en se mettant à tousser.)

LA COMTESSE, se retournant et l'apercevant. Est-ce vous qui avez écrit cette lettre?

DE GRIGNON. Cette lettre ... celle que tout à l'heure.... (A part!) Ah! mon dieu![75]

LA COMTESSE, vivement. Répondez ... est-ce vous?

DE GRIGNON. Eh bien! oui, madame.

LA COMTESSE, de même. Et ce qu'elle contient est bien l'expression de votre pensée?

DE GRIGNON. Certainement.

LA COMTESSE. Vous m'aimez!... vous me demandez ma main?

DE GRIGNON. Et pourquoi pas?

LA COMTESSE. Vous, à vingt-cinq ans!

DE GRIGNON. Eh! qu'importe l'âge! tout ce que je sais, tout ce que je peux vous dire ... c'est que vous êtes jeune et belle ... ce que je sais, c'est que je vous aime.

LA COMTESSE, avec joie.[76] Vous m'aimez?

DE GRIGNON. Et dussiez-vous[77] ne pas me le pardonner ... dussiez-vous m'en vouloir!

LA COMTESSE, de même. Vous en vouloir! mon ami, mon véritable ami ... ainsi, c'est bien certain, vous m'aimez? vous me trouvez belle?... Ah! jamais paroles ne m'ont été si douces ... et si vous saviez ... si je pouvais vous dire....

DE GRIGNON. Ah! je n'en demande pas tant ... l'émotion ... le trouble où je vous vois suffiraient à me faire perdre la raison.... (On entend en dehors à droite le bruit d'un orchestre.)

LA COMTESSE. Qu'est-ce que cela?

DE GRIGNON. Ah! mon dieu! j'oubliais ... une surprise ... une fête ... la vôtre.

LA COMTESSE. Ma fête! je n'y pensais plus.

DE GRIGNON. Mais nous y pensions, nous et votre nièce ... et là, dans le grand salon, vos amis, les habitants du village ... tous vos gens....

LA COMTESSE. Mes gens!

DE GRIGNON. Bal champêtre[78] et concert.

LA COMTESSE. Un bal! un concert.... (A part.) Il sera là.... (Haut.) Oh! merci, mon ami, venez, venez, nous danserons....

DE GRIGNON. Oui, madame.

LA COMTESSE, à part. Il sera là ... il nous entendra ... il nous jugera.[79] ... (A de Grignon.) Venez, mon ami, je suis si heureuse.

DE GRIGNON. Et moi donc![80]

LA COMTESSE. Venez, venez!... (Ils sortent par la porte à droite.)


ACTE DEUXIÈME

(Même décor.)


SCÈNE I

DE GRIGNON, sortant de l'appartement à droite, puis MONTRICHARD, entrant par le fond.


DE GRIGNON. C'est étonnant!... depuis l'aveu qu'elle m'a fait ... elle ne me regarde plus!... Et pourtant ... quand je me rappelle son trouble de ce matin, sa physionomie ... tout me dit que je suis aimé ... tout ... excepté elle!... Ah! c'est qu'une lettre passionnée ... des paroles brûlantes ne suffisent pas pour la connaissance de mon amour ... il faudrait des preuves réelles ... des actions.... (Remontant le théâtre et voyant monsieur de Montrichard qui entre précédé d'un maréchal des logis de dragons,[81] auquel il parle bas.) Quel est cet étranger?

MONTRICHARD, au dragon. Que mes ordres soient exécutés de point en point! Rien de plus, rien de moins! vous entendez?

LE DRAGON, saluant et se retirant. Oui, monsieur, le préfet.[82]

MONTRICHARD, s'avançant et saluant de Grignon. Madame la comtesse d'Autreval, monsieur.

DE GRIGNON. Elle est au salon, environnée de tous ses amis, dont elle reçoit les bouquets.... C'est sa fête ... mais dès qu'elle saura que monsieur le préfet du département....

MONTRICHARD. Vous me connaissez, monsieur?

DE GRIGNON. Je viens d'entendre prononcer votre nom.... (Faisant quelques pas vers le salon) et je vais....

MONTRICHARD. Ne vous dérangez pas, de grâce! rien ne me presse!... Quand on est porteur de fâcheuses nouvelles....

DE GRIGNON. Ah! mon dieu!

MONTRICHARD. La comtesse, que je connais depuis longtemps, a toujours été parfaite[83] pour moi, et, dernièrement encore, le ministre ne m'a pas laissé ignorer qu'elle avait parlé en ma faveur.

DE GRIGNON. Elle est fort bien en cour![84] et je conçois qu'il vous soit pénible....

MONTRICHARD. Pour la première visite que je lui fais....

DE GRIGNON. De lui apporter une mauvaise nouvelle.

MONTRICHARD, froidement. Plusieurs, monsieur....

DE GRIGNON, effrayé. Et lesquelles?

MONTRICHARD. Lesquelles?... mais d'abord une qui est assez grave, le feu vient de prendre à l'une des fermes[85] de madame la comtesse.

DE GRIGNON. Vous en êtes sûr?

MONTRICHARD. Nous l'avons aperçu, de la grande route où nous passions, et comme je ne pouvais détacher aucun des gens de mon escorte ... pour des motifs sérieux....

DE GRIGNON. Ah!

MONTRICHARD. Oui, fort sérieux! J'ai dirigé sur la ferme tous les paysans que j'ai rencontrés sur mon chemin, ordonnant qu'on m'envoyât au plus tôt des nouvelles de l'incendie.... (Il remonte le théâtre.)

DE GRIGNON, sur le devant du théâtre. Un incendie! ... quelle belle occasion d'héroïsme!... Si j'y allais! ... Quel effet sur la comtesse, quand elle demandera: Où donc est monsieur de Grignon? et qu'on lui répondra: Il est au feu ... pour vous ... pour vous, comtesse! ... (A Montrichard.) Monsieur, cette ferme est-elle loin d'ici?...

MONTRICHARD. A une demi-lieue[86] à peine, et si l'on pouvait y envoyer une pompe à incendie....

DE GRIGNON, avec chaleur. Une pompe?... j'y vais moi-même. Il y en a une à la ville voisine, et je cours....

MONTRICHARD. Très bien, monsieur, très bien!... Mais attendez ... on ne vous la confierait peut-être pas sans un ordre de moi, et si vous le permettez....

DE GRIGNON. Si[87] je le permets! (Montrichard se met à la table de gauche et cherche autour de lui ce qu'il faut pour écrire; ne le trouvant pas, il tire un carnet de sa poche et trace quelques lignes au crayon.)

DE GRIGNON, se promenant pendant ce temps avec agitation. Est-il un plus beau rôle que celui de sauveur dans un incendie!... marcher sur des poutres enflammées ... disparaître au milieu des tourbillons de fumée et de feu ... au moment le plus terrible ... quand la toiture va s'écrouler.... Voir tout à coup à une fenêtre un vieillard, une femme qui tend vers vous les bras, en s'écriant! Sauvez-moi!... Alors, s'élancer au milieu des cris de la foule: "Vous allez vous perdre!" ... N'importe! ... "C'est une mort certaine!" (S'interrompant et s'adressant à Montrichard.) Le fermier a-t-il des enfants?

MONTRICHARD, écrivant toujours. Trois ... je crois....

DE GRIGNON, avec joie. Trois enfants ... quel bonheur![88] ... (A Montrichard.) En bas âge?...

MONTRICHARD, écrivant toujours. Oui....

DE GRIGNON, à part. Tant mieux! c'est plus facile à sauver!... Puis, rendre trois enfants à leur mère!... Et comme la comtesse me recevra, quand je reviendrai escorté par tous les hommes de la ferme ... porté sur un brancard de feuillages ... les vêtements brûlés ... le visage noirci.... Ah! ma tête s'exalte.... Donnez ... donnez, monsieur!... J'y vais.... j'y cours!

MONTRICHARD, lui remettant le billet. A merveille!... (A part.) Quel enthousiasme dans ce jeune homme!... (A de Grignon, qui fait un pas pour s'éloigner.) Veuillez en même temps vous informer de ce pauvre garçon de ferme que nous avons rencontré sur la route, et qu'on rapportait blessé du lieu de l'incendie.

DE GRIGNON, commençant à avoir peur. Ah!... ah! ... blessé!... légèrement, sans doute....

MONTRICHARD. Hélas! non, la peau ... lui tombait du visage comme s'il avait été brûlé vif....

DE GRIGNON. Ah!... la peau ... lui ... tombait ...

MONTRICHARD. Le plus dangereux ... c'est une poutre qui lui a enfoncé trois côtes....

DE GRIGNON. Enfoncé trois côtes!... voyez-vous cela!... En voulant porter secours?...

MONTRICHARD. Oui, monsieur. Mais partez, partez!...

DE GRIGNON, immobile et restant sur place. Oui ... monsieur ... le temps de faire seller un cheval ... par mon domestique ... qui en même temps pourrait bien y aller lui-même ... car enfin ... cela le regarde ... dès qu'il s'agit de porter une lettre ... il s'en acquittera mieux que moi ... il ira plus vite....

UN BRIGADIER[89] DE GENDARMERIE, entre dans ce moment, et s'adressant à monsieur de Montrichard. Monsieur le préfet, un exprès arrive, annonçant que le feu est éteint!

MONTRICHARD. Tant mieux!

DE GRIGNON, vivement. Éteint!... Quelle fatalité!... au moment où j'y allais! (A Montrichard.) Car j'y allais, vous l'avez vu, je partais....

LE BRIGADIER, bas à Montrichard. Le sous-lieutenant a placé à l'extérieur tous nos hommes, comme vous l'aviez indiqué ... mais il a de nouveaux renseignements dont il voudrait faire part à monsieur le préfet.

MONTRICHARD, à part. Très bien.... Je tiens à[90] les connaître et à les vérifier avant de voir la comtesse.... (Haut, à de Grignon.) Veuillez, monsieur, ne pas parler de mon arrivée à madame d'Autreval, car un devoir imprévu m'oblige à vous quitter; mais je reviens à l'instant.... (Il sort.)

DE GRIGNON, se promenant avec agitation. Malédiction!... Il n'y eut jamais une occasion pareille!... un incendie que j'aurais trouvé éteint! de l'héroïsme et pas de danger! Ah! si jamais j'en rencontre un autre!... Voici la comtesse!... Toujours rêveuse, comme ce matin.... Mais est-ce à moi qu'elle pense?... (S'approchant d'elle.) Madame....


SCÈNE II

DE GRIGNON, LA COMTESSE, sortant de l'appartement à droite.


LA COMTESSE, distraite. Ah! c'est vous, mon cher de Grignon!...

DE GRIGNON, à part. Elle a dit mon cher de Grignon!...

LA COMTESSE, qui a l'air préoccupé et regarde dans la salle de bal. Eh! pourquoi donc n'êtes-vous pas dans la salle de bal? Un bal champêtre au milieu du salon: le château et la ferme ... grands seigneurs et femmes de chambre.

DE GRIGNON. J'étais ici ... m'occupant de vos intérêts.... Une de vos fermes où le feu avait pris ... mais il est éteint par malheur pour moi....

LA COMTESSE, distraite. Comment cela?

DE GRIGNON, avec chaleur. J'aurais été si heureux de m'exposer pour vous!... car, sachez-le bien, je vous aime plus que moi-même ... plus que ma vie.

LA COMTESSE, riant, mais rêveuse. C'est beaucoup!

DE GRIGNON. Vous en doutez?

LA COMTESSE. Vous m'aimez bien, je le crois; mais plus que la vie ... non!... Vous n'assistiez[91] seulement pas à notre concert.

DE GRIGNON, avec enthousiasme. J'y étais, madame! j'ai entendu votre admirable duo[92] avec votre nièce.... Quel enthousiasme général!... vos gens eux-mêmes, qui écoutaient de l'antichambre ... étaient ravis ... transportés ... un surtout ... votre nouveau domestique....

LA COMTESSE, vivement. Charles!...

DE GRIGNON. Oui, Charles ... il criait brava[93] encore plus fort que moi....

LA COMTESSE, avec affection. Ah! ce cher de Grignon, que j'accusais ... que je méconnaissais!...

DE GRIGNON, à part. Je l'ai ramenée enfin au même point que ce matin.

LA COMTESSE. Ainsi, vous et Charles, vous m'applaudissiez?...

DE GRIGNON, apercevant Henri qui entre par le fond. Mais certainement.... Et tenez, il pourrait vous le dire lui-même, car le voici qui vient de ce côté....

LA COMTESSE, à part. Lui! (Vivement, à de Grignon.) Mon ami ... j'ai eu des torts avec vous ... je veux les réparer.... Allez m'attendre dans le salon, et nous ouvrirons le bal ensemble....

DE GRIGNON, avec ivresse. J'y cours ... madame ... j'y cours!... (S'éloignant par la droite.) Cela va bien!


SCÈNE III

LA COMTESSE, puis HENRI.


HENRI. C'est vous, enfin, comtesse; je vous cherchais de tous côtés....

LA COMTESSE, émue. Et pourquoi donc, Henri?

HENRI, avec exaltation. Pourquoi? pour vous dire tout ce que j'ai dans l'âme! le dire si je le puis ... car comment exprimer ce que j'ai ressenti ... puisque personne n'a jamais vu ce que je viens de voir ... n'a jamais entendu ce que je viens d'entendre!...

LA COMTESSE, souriant, mais émue. Quel enthousiasme! et qui donc a pu le causer?

HENRI. Qui? vous et elle!...

LA COMTESSE. Comment!

HENRI. Elle et vous!... vous deux, que je ne veux plus séparer dans ma pensée; vous deux, qui venez de m'apparaître unies, confondues comme deux soeurs!

LA COMTESSE, riant. Ou comme deux roses sur la même tige ... ou comme deux étoiles dans la même constellation.... Mais cependant, avouez-le, la rose cadette[94] était la plus belle!

HENRI. Comment vous le dire, puisque je ne le sais pas moi-même? Aucune n'était la plus belle ... car elles s'embellissaient l'une l'autre, car le front pur et angélique de la plus jeune faisait ressortir le front poétique et brillant de l'aînée!... Vous souriez ... que serait-ce donc ... si je vous racontais mes impressions pendant le duo que vous avez chanté ensemble....

LA COMTESSE, gaiement. Racontez ... racontez ... je suis curieuse de voir comment vous sortirez de cet embarras....

HENRI, gaiement. Je n'en sortirai pas ... et mon bonheur est dans cet embarras même....

LA COMTESSE. C'est fort original![95]

HENRI. Grâce à ma bienheureuse livrée, j'étais mêlé à vos fermiers et à vos gens.... Eh bien ... à peine vos premières notes entendues, car c'était vous qui commenciez, à peine votre belle voix touchante eut-elle attaqué ce cantabile[96] admirable, que des larmes coulèrent de tous les yeux....

LA COMTESSE. Prenez garde!... vous allez être infidèle à la seconde étoile!...

HENRI. Vos railleries ne m'arrêteront pas.... Ces intelligences incultes[97] ... ces oreilles grossières devenaient fines et délicates en vous écoutant ... elles ne se rendaient compte de rien, et cependant elles comprenaient tout....

LA COMTESSE. Et Léonie?...

HENRI. Elle parut à son tour ... et je vous l'avoue, quand elle commença, une sorte de pitié me saisit pour elle.... Pauvre enfant!... me dis-je ... comme elle va paraître gauche[98] et inexpérimentée!...

LA COMTESSE, avec plus de vivacité. Eh bien?...

HENRI. Eh bien! j'avais raison!... Son inexpérience se trahissait dans chaque note ... mais je ne sais comment cette inexpérience avait un charme que je ne puis rendre!

LA COMTESSE. Ah!

HENRI. On ne pouvait s'empêcher de sourire en entendant cette voix enfantine après la vôtre ... et cependant, ce contraste même lui prêtait quelque chose de naïf ... de frais.

LA COMTESSE. Prenez garde!... voici la première étoile qui pâlit à son tour....

HENRI, avec chaleur. Non!... non!... car les voici toutes deux réunies! car l'ensemble du duo commence, car cette voix émouvante et passionnée se mêle à son chant timide et pur.... Oh! alors ... alors ... il sortit de ce mélange je ne sais quelle impression qui tenait de[99] l'enchantement. Ce n'étaient plus seulement vos deux voix qui se confondaient, c'étaient vos deux personnes ... vous ne formiez plus qu'un seul être!... charmant ... complet ... représentant à la fois la jeune fille et la femme, tout semblable enfin à un rameau de cet arbre fortuné[100] qui croît sous le ciel de Naples, et porte sur une même branche et des fleurs et des fruits!

LA COMTESSE, à part. J'espère!

HENRI, poussant un cri. Ah! mon dieu!

LA COMTESSE. Qu'avez-vous?

HENRI. Une contredanse que j'ai promise.

LA COMTESSE. A qui?

HENRI. A Catherine, votre fermière, vis-à-vis mademoiselle Léonie, votre nièce, contredanse que j'oubliais près de vous.

LA COMTESSE, avec joie. Est-il possible!

HENRI. Heureusement l'orchestre n'a pas encore donné le signal, et je cours....

LA COMTESSE. Oui, mon ami ... il ne faut pas faire attendre ... madame Catherine la fermière.... Allez!... allez!... (Pendant que Henri sort par la porte de droite, après avoir baisé la main de la comtesse qui le suit des yeux, Léonie entre doucement par la porte du fond, et s'approchant de la comtesse.)

LÉONIE. Ma tante!...

LA COMTESSE. Toi! Je te croyais invitée pour cette contredanse.

LÉONIE. Oui.

LA COMTESSE. Eh bien! tu n'y vas pas?

LÉONIE. C'est qu'auparavant j'aurais un conseil à vous demander.

LA COMTESSE. Comment?

LÉONIE. Je vais vous dire.... Pendant que je chantais ... j'ai vu des larmes dans ses yeux ... à lui[101] et c'est déjà un bon commencement.... Cela prouve que je ne lui déplais pas ... n'est-ce pas, ma tante?

LA COMTESSE. Sans doute....

LÉONIE. Mais c'est qu'il m'a priée de lui faire vis-à-vis, et j'ai une grande peur que ma danse ne vienne détruire le bon effet de mon chant ... j'ai envie de ne pas danser.

LA COMTESSE. Y penses-tu?

LÉONIE. J'ai tant de défauts en dansant.... Hier encore, vous me le disiez vous-même ... trop de raideur dans les bras ... les épaules pas assez effacées[102]....

LA COMTESSE, avec franchise. Et malgré cela tu étais charmante.

LÉONIE, vivement. Vraiment?...

LA COMTESSE, s'oubliant. Que trop![103]

LÉONIE. Ah! tant mieux!... (Avec contentement.) Je vais danser, ma tante, je vais danser ... (Gaiement.) et puis je tâcherai de me corriger ... et la première fois que je danserai avec lui ... ce qui ne tardera pas, je l'espère.... (S'arrêtant.)

LA COMTESSE. Eh bien!... qui te retient?...

LÉONIE. Un autre conseil que j'aurais encore à vous demander ... un conseil ... pour lui plaire.... (Elle regarde autour d'elle avec inquiétude.) Nous avons le temps encore....

LA COMTESSE, à part. Moi, lui apprendre?... Eh bien! oui! Si Henri me choisit après cela ... c'est bien moi qu'il aimera.

LÉONIE, à demi-voix. C'est pour ma coiffure.... Si je plaçais, comme vous, quelque ornement dans mes cheveux ... une fleur ... ou plutôt ... (Montrant un bracelet) ce bracelet de perles.

LA COMTESSE, vivement. Enfant! qui ne sait pas que la plus belle couronne de la jeunesse, c'est la jeunesse elle-même, et qu'en voulant parer un front de seize ans, on le dépare[104]....

LÉONIE. Eh bien ... je ne mettrai rien.... Merci, ma tante ... adieu, ma tante!... (Elle fait un pas pour s'éloigner.) Ah! j'oubliais.... S'il me parle en dansant ... que lui dirai-je?... j'ai peur de rester court[105] et de lui paraître sotte par mon silence.... Ah! ma tante, conseillez-moi; donnez-moi un sujet de conversation....

LA COMTESSE. Moi!

LÉONIE. Vous avez tant d'esprit, et votre esprit lui plaît tant!

LA COMTESSE, vivement. Il te l'a dit?

LÉONIE. Pendant plus d'un quart d'heure; ainsi il me semble que des paroles inspirées par vous garderaient quelque chose de votre grâce à ses yeux....

LA COMTESSE, à part. Quelle singulière pensée lui vient là?...

LÉONIE, vivement. J'y suis![106] oui ... oui ... voilà mon sujet!... je suis certaine de lui plaire!... je parlerai....

LA COMTESSE. De quoi?...

LÉONIE. De vous!... Sur ce chapitre-là, je réponds de mon éloquence!...

LA COMTESSE, avec effusion. Ah! bonne et tendre nature ... je veux....

LÉONIE. J'entends la voix de monsieur Henri....

LA COMTESSE. Henri!... (A part.) Quand il est là je ne vois plus que lui!

LÉONIE. Il m'attend; il me semble qu'il m'appelle.... Adieu, ma tante ... adieu!... (Elle sort par la droite.)