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Bataille de dames

Chapter 9: ACTE TROISIÈME
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About This Book

A light comedy of social and romantic intrigue that follows an aristocratic household as familial tact, political differences, and courting misapprehensions produce a sequence of witty situations. A shy suitor’s affection for a young niece triggers clumsy advances, comic foils, and strategic interventions by elder relatives, while rival characters embody contrasting temperaments and loyalties. The structure relies on precise stagecraft and timed revelations, blending farcical caricature with sympathetic psychological touches that transform timidity into confidence and emphasize generosity, reconciliation, and the navigation of private feeling within public social codes.

SCÈNE IV

LA COMTESSE, seule, regardant dans la salle du bal.


Elle le rejoint ... la contredanse commence ... il est vis-à-vis d'elle ... comme il la regarde!... Il oublie que c'est à lui de danser.—Ils traversent[107] ... il lui donne la main.... Mais que vois-je?... elle pâlit ... la consternation se peint sur son visage? Que dis-je? sur tous les visages! Henri s'élance dans la cour, et Léonie revient éperdue....


SCÈNE V

LA COMTESSE, LÉONIE, rentrant.


LA COMTESSE. Qu'as-tu? au nom du ciel, qu'as-tu?

LÉONIE, éperdue. Des soldats ... des dragons....

LA COMTESSE. Des soldats!

LÉONIE. Ils entourent le château, et des gendarmes viennent d'entrer dans la cour.

LA COMTESSE. Ciel!

LÉONIE. Ils viennent l'arrêter!

LA COMTESSE. C'est impossible! venir l'arrêter chez moi, comtesse d'Autreval!... c'est impossible, te dis-je. Du calme! du calme!

LÉONIE. Du calme!... vous pouvez en avoir, vous, ma tante ... vous ne l'aimez pas!

LA COMTESSE. Tu crois! (A part.) Oh! s'il est en péril, il verra bien laquelle de nous deux l'aime le plus.... (Apercevant Henri qui entre et courant à lui.)

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, HENRI, entrant par le fond.


LA COMTESSE, l'apercevant. Eh bien?

HENRI, gaiement. Eh bien!... ce sont effectivement des dragons qui me cherchent, de vrais dragons.

LA COMTESSE. Qui vous l'a appris?

HENRI. L'officier lui-même, que j'ai interrogé adroitement.

LÉONIE. Comment! avez-vous osé?...

HENRI, gaiement. Il me semble que cela m'intéresse assez pour que je m'en informe ...

LA COMTESSE. Mais enfin, que vous a-t-il dit?

HENRI. Qu'il venait pour arrêter monsieur Henri de Flavigneul.... C'est assez clair, ce me semble.

LÉONIE. Perdu!

HENRI. Est-ce que le malheur peut m'atteindre entre vous deux?...

LA COMTESSE. Il dit vrai; à nous deux de le sauver!

HENRI. Permettez! à nous trois ... car je demande aussi à en être.[108] Voyons ... cherchons quelque bon déguisement, bien original....

LA COMTESSE. Toujours du roman![109] ...

HENRI. En connaissez-vous un plus charmant?... (A la comtesse.) Ne me grondez pas; je me mets sous vos ordres.

LA COMTESSE. Sachons d'abord quels sont nos ennemis....

HENRI. Oui, mon général....

LA COMTESSE. Comment se nomme l'officier des dragons?

HENRI. Je l'ignore, mon général, mais il est accompagné du nouveau préfet, le terrible baron de Montrichard....

LÉONIE, éperdue. Terrible!... oh! je meurs d'épouvante!

LA COMTESSE, passant près d'elle. Mais ne pleure donc pas ainsi, malheureuse enfant!

LÉONIE. Je ne peux m'en défendre![110]

LA COMTESSE. Eh! crois-tu donc que la frayeur ne m'oppresse pas comme toi? mais je pense à lui, et ma douleur même me donne du courage....

HENRI, à la comtesse qui remonte vers le fond. Qu'elle est belle![111]

LÉONIE, essuyant ses yeux, mais pleurant toujours. Oui, ma tante ... oui!... je vais essayer....

HENRI, à Léonie. Qu'elle est touchante!... Ah! mon danger, je te bénis!... (A la comtesse.) Fâchez-vous ... accusez-moi ... je dirai toujours ... ô mon danger, je te bénis!... Sans lui, vous verrais-je toutes deux à mes côtés, me plaignant, me défendant ... Ah! vienne[112] la sentence elle-même ... je ne la regretterai pas ... puisque, grâce à elle, je puis vous inspirer.... (A Léonie) à vous, tant de terreur ... (A la comtesse.) à vous, tant de courage!

LA COMTESSE. Vous êtes insupportable avec vos madrigaux[113].... pensons au baron.... S'il ose venir ici, c'est qu'il sait tout ... c'est qu'on nous a trahis....

HENRI, avec insouciance. Eh! qui donc?... est-ce que ma tête est mise à prix? est-ce que ma capture vaut une trahison?

LA COMTESSE. Il y a des gens qui trahissent pour rien.

HENRI, souriant. Il y a donc encore du désintéressement![114] ...

LA COMTESSE. Taisez-vous! on vient.


SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE.


LE DOMESTIQUE. Monsieur le baron de Montrichard, qui s'est déjà présenté chez madame la comtesse, fait demander si elle veut bien lui faire l'honneur de le recevoir?

LÉONIE. Ciel!

LA COMTESSE. Certainement, avec plaisir.... (Le domestique sort.) Le baron!... et rien de décidé encore!

LÉONIE, à Henri. Fuyez, monsieur, fuyez.

LA COMTESSE. Au contraire!... qu'il reste!

HENRI. Vous avez une idée?

LA COMTESSE. Non, pas encore! mais il faut que vous restiez! que monsieur de Montrichard vous voie ... vous voie comme domestique. On soupçonne plus difficilement ceux qu'on a vus d'abord sans les soupçonner....

HENRI. Comme c'est vrai!

LÉONIE. Que vous êtes heureuse, ma tante, d'avoir tant de présence d'esprit!... comment faites-vous donc?

LA COMTESSE, avec force. Je meurs d'angoisse, ma fille! Allons, éloigne-toi ... il faut que je sois seule avec le baron....

HENRI. Seule?... oh! non pas!... je veux savoir ce que vous lui direz....

LA COMTESSE. Vous ... bien entendu.... (A Léonie.) Va!... (Léonie sort.)

LE DOMESTIQUE, annonçant. Monsieur le baron de Montrichard!

HENRI, à part. C'est original![115]


SCÈNE VIII

LA COMTESSE, HENRI, se tenant au fond à l'écart, MONTRICHARD.


LA COMTESSE, allant vivement à Montrichard. Ah!... Monsieur le baron!... que je suis heureuse de vous voir!...

MONTRICHARD. Je venais d'abord, madame, vous adresser mes remerciements....

LA COMTESSE. Pour votre préfecture? eh bien! je les mérite: vous aviez un adversaire redoutable ... mais j'ai tant cabalé ... tant intrigué ... car vous m'avez fait faire des choses dont je rougis ... que j'ai fini par l'emporter....

MONTRICHARD. Que[116] de grâces à vous rendre, madame!... Et qui donc a pu me valoir un si honorable patronage?

LA COMTESSE. Votre mérite, d'abord! oh! je vous connais de plus longue date[117] que vous ne le croyez ... nous avons fait la guerre l'un contre l'autre en Vendée....

MONTRICHARD. Et vous m'avez protégé, quoique ennemi?

LA COMTESSE. Mieux encore ... à titre[118] d'ennemi. ... Je vous conterai cela un de ces jours ... car vous me restez.... Charles.... (Henri ne répond pas.) Charles ... délivrez monsieur le baron de son chapeau ... (Mouvement du baron.) oh! je le veux!... (A Henri.) Charles ... allez chercher des rafraîchissements pour monsieur le baron.... (Henri sort en riant.)

MONTRICHARD. Vous me comblez....

LA COMTESSE. Oui ... je veux vous rendre la reconnaissance très difficile![119]

MONTRICHARD. Vraiment, madame!... eh bien! jugez de ma joie, je crois que je viens de trouver le moyen de m'acquitter vis-à-vis de vous!

LA COMTESSE. Vous commencez déjà ... (Mouvement de surprise du baron) en me donnant le plaisir de vous recevoir....

MONTRICHARD. Je ferai mieux encore ... je viens vous offrir à vous, madame, qui êtes si dévouée à la bonne cause, l'occasion de rendre un signalé service à Sa Majesté![120]

LA COMTESSE. Donnez-moi la main, baron; voilà le mot d'un vrai royaliste! et ce service, c'est ...

MONTRICHARD. De faire arrêter le chef de la grande conspiration bonapartiste....

LA COMTESSE. Bravo!... Ce chef est donc un homme important ... connu ...

MONTRICHARD. Connu?... oui! du moins de vous, à ce que je crois, madame la comtesse....

LA COMTESSE, riant. De moi!... je connais un conspirateur!... Ah! le nom de ce traître, qui m'a trompée?...

MONTRICHARD. Monsieur Henri de Flavigneul!...

LA COMTESSE, avec bonhomie. Monsieur de Flavigneul!... ce tout jeune homme qui a l'air si doux ... oh! je n'aurais jamais cru cela de lui!... je l'ai vu en effet quelquefois chez sa mère ... mais c'en est fait![121] ... (Riant.) Je dis comme le farouche Horace:[122] Il est bonapartiste, je ne le connais plus! je crois que je fais le vers un peu long,[123] mais Corneille[124] me le pardonnera.... Ah! ça,[125] mais où est-il ce monsieur de Flavigneul?

MONTRICHARD. Il se cache.

LA COMTESSE. Il se cache!

MONTRICHARD. Dans un château....

LA COMTESSE. Voisin?

MONTRICHARD. Très voisin....

LA COMTESSE. Où vous allez le surprendre....

MONTRICHARD. Voilà le difficile!... et il me faudrait votre aide pour cela, madame....

LA COMTESSE. Mon aide!...

MONTRICHARD. Oui! Imaginez-vous que ce château appartient à une femme du plus haut rang, du plus pur royalisme ... une femme d'esprit, de coeur, et de plus, ma bienfaitrice....

LA COMTESSE, ironiquement. Comme moi?...

MONTRICHARD. Précisément ... vous concevez mon embarras ... pour lui dire d'abord, que je la soupçonne, puis, que je viens faire chez elle une invasion domiciliaire ... et, ma foi, madame, je vous l'avouerai ... j'ai compté sur vous pour la prévenir.

LA COMTESSE, éclatant de rire. Ah! la bonne folie!... Ainsi, vous croyez que moi!... je recèle un conspirateur....

MONTRICHARD. Hélas!... je ne le crois pas; j'en suis sûr!

LA COMTESSE. Et c'est pour cela que vous avez amené tout cet attirail de dragons? que vous avez déployé ce luxe de gendarmerie?

MONTRICHARD. Mon dieu, oui! et je ne m'éloignerai qu'après avoir arrêté l'ennemi du roi ... il faut bien que je vous prouve ma reconnaissance, comtesse....

LA COMTESSE, changeant de ton. Eh bien ... moi, monsieur le baron, je vous prouverai comment une femme offensée se venge!

10 MONTRICHARD. Vous venger....

LA COMTESSE. D'un procédé inqualifiable ... d'une sanglante[126] injure pour une fervente royaliste comme moi.... (Allant au canapé.) Veuillez-vous asseoir, baron ... asseyez-vous ... et écoutez-moi!...

HENRI, se rapprochant pour écouter, et à part. Qu'est-ce qu'elle va lui dire?

LA COMTESSE, à Henri. Qu'est-ce que vous faites là?... vous écoutez, je crois ... achevez donc votre service![127] ... (A Montrichard.) Vous rappelez-vous, monsieur le baron, qu'il y a, hélas!... dix-huit ans,[128] un jeune magistrat plein de talent et de zèle fut envoyé au château de Kermadio, pour y arrêter trois chefs vendéens....

MONTRICHARD. Si je me le rappelle, madame, ce magistrat, c'était moi!

LA COMTESSE, avec moquerie. Vous!... vous étiez alors procureur[129] de la république, ce me semble....

MONTRICHARD. Vous croyez?

LA COMTESSE. J'en suis sûr.

MONTRICHARD. C'est possible.

LA COMTESSE. Or donc, puisque c'était vous, monsieur le baron, vous souvenez-vous qu'une petite fille de treize ou quatorze ans....

MONTRICHARD. Fit évader les trois chefs vendéens à ma barbe[130] et avec une adresse....

LA COMTESSE. Épargnez ma modestie, monsieur le baron; cette petite fille, c'était moi!

MONTRICHARD. Vous?... madame?...

LA COMTESSE. Douze ans après, en Normandie ... où vous étiez, je crois fonctionnaire sous l'empire....

MONTRICHARD, avec embarras. Madame!...

LA COMTESSE. Eh! mon dieu!... qui n'a pas été fonctionnaire sous l'empire! Vous rappelez-vous ces compagnons du général Moreau[131] qui allèrent rejoindre une frégate anglaise?...

MONTRICHARD. Sous prétexte d'un déjeuner, d'une promenade en rade....

LA COMTESSE. Où je vous avais invité.... Ne vous fâchez pas.... Vous voyez, comme je vous le disais, que nous avons déjà combattu l'un contre l'autre sur terre et sur mer ...aujourd'hui, nous voici de nouveau en présence, vous, cherchant toujours, moi, cachant encore, du moins à ce que vous croyez.... Rien de changé à la situation, sinon que vous êtes aujourd'hui préfet de la royauté. Mais ce n'est là qu'un détail. Eh bien! baron, suivez mon raisonnement ...ou monsieur de Flavigneul est ici, ou il n'y est pas!

MONTRICHARD. Il y est, madame!

LA COMTESSE. A moins qu'il n'y soit pas.

MONTRICHARD. Il y est!

LA COMTESSE. Décidément?... Eh bien! vous savez comme je cache, cherchez!... (Elle se lève.)

MONTRICHARD. (Il se lève.) Vous verrez comme je cherche ...cachez!... Ah! madame la comtesse, vous me prenez pour le novice de 98, ou pour l'écolier de 1804,[132] mais j'étais jeune alors, je ne le suis plus!

LA COMTESSE. Hélas!... je le suis moins!

MONTRICHARD. L'ardent et crédule jeune homme est devenu homme!

LA COMTESSE. Et la jeune fille est devenue femme! Ah! monsieur le baron, vous venez m'attaquer ... chez moi! dans mon château! Pauvre préfet! quelle vie vous allez mener! je ris d'avance de toutes les fausses alertes que je vais vous donner.... Vous serez en plein sommeil!... debout! le proscrit vient d'être aperçu dans une mansarde.[133] Vous serez assis devant une bonne table, car vous êtes fort gourmet, je me le rappelle ... à cheval! Monsieur de Flavigneul est dans la forêt!... Allons, parcourez le château, fouillez, interrogez ... et surtout de la défiance![134] défiez-vous de mes larmes! défiez-vous de mon sourire!... quand je parais joyeuse, pensez que je suis inquiète ... à moins que je ne prévoie cette prévoyance, et que je ne veuille la déconcerter par un double calcul.... Ah! ah! ah!

HENRI, à part. Par le ciel, cette femme est ravissante!

LA COMTESSE, à Henri. Servez des rafraîchissements à monsieur le baron.... Prenez des forces,[135] baron.... Prenez ... vous en aurez besoin.... (Voyant qu'Henri rit encore et n'apporte rien.) Eh bien! que faites-vous là avec vos bras pendants et votre mine bêtement réjouie.... Servez donc! (A Montrichard en s'en allant.) Adieu! baron ... ou plutôt au revoir!... car si vous devez rester ici jusqu'à capture faite ... vous voilà chez moi en semestre ... (Lui faisant la réverence.) ce dont je me félicite de tout mon coeur.... Adieu! baron, adieu!... (Elle sort par la porte du fond.)

SCÈNE IX

HENRI, MONTRICHARD.


MONTRICHARD, se promenant, pendant qu'Henri le suit en tenant un plateau de rafraîchissements. Démon de femme! voilà le doute qui commence à me prendre ... on m'a trompé peut-être.... Monsieur de Flavigneul n'est pas ici....

HENRI, le suivant. Monsieur le baron désire-t-il?...

MONTRICHARD, se promenant toujours. Tout à l'heure!... S'il y était ... la comtesse aurait-elle ce ton insultant et railleur?

HENRI, lui offrant toujours à boire. Monsieur le baron ...

MONTRICHARD. Tout à l'heure, vous dis-je!... (A lui-même.) Mais s'il n'y est pas ... mon expédition va me couvrir de ridicule ... sans compter que le crédit de la comtesse est considérable et qu'elle peut me perdre.... Si je repartais?... oui, mais s'il est ici! si une heure après mon départ la comtesse fait passer la frontière à monsieur de Flavigneul, me voilà perdu de réputation.... Ah! j'en ai la tête tout en feu!

HENRI. Si monsieur le baron voulait des rafraîchissements?

MONTRICHARD. Va-t'en au diable!

HENRI. Oui, monsieur le baron!

MONTRICHARD. Attends.... Quelle idée ... oui!... (A Henri.) Venez ici et regardez-moi.... (Il boit après l'avoir examiné.) Vous ne me semblez pas aussi niais que vous voulez paraître....

HENRI. Monsieur le baron est bien bon!

MONTRICHARD. L'air vif, l'air fin....

HENRI, à part. Où veut-il en venir?[136]

MONTRICHARD, après un moment de silence. Votre maîtresse vous a bien maltraité tout à l'heure....

HENRI. Oui, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Est-ce qu'elle vous soumet souvent à ce régime-là?

HENRI. Tous les jours, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Et combien vous donne-t-elle de surcroît de gages,[137] pour ce supplément de mauvaise humeur?

HENRI. Rien du tout, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Ainsi mal mené et mal payé?... (Changeant de ton.) Mon garçon, veux-tu gagner vingt-cinq louis?

HENRI. Moi, monsieur le baron?

MONTRICHARD. Le voici![138] ... (Mystérieusement.) Monsieur Henri de Flavigneul doit être caché dans ce château.

HENRI. Ah!

MONTRICHARD. Si tu peux le découvrir et me le montrer ... je te donne vingt-cinq louis.

HENRI, riant. Rien que pour vous le montrer, monsieur le baron?

MONTRICHARD. Pourquoi ris-tu?

HENRI. C'est que c'est de l'argent gagné![139]

MONTRICHARD. Est-ce que tu sais quelque chose?

HENRI. Un peu, pas encore beaucoup, mais c'est égal!... ou je me trompe fort ou je vous le montrerai.

MONTRICHARD. Bravo!... tiens, voilà un louis d'avance!

HENRI. Merci, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Et maintenant va-t'en de peur qu'on ne nous soupçonne de connivence ... la comtesse est si fine!...

HENRI. Oui, monsieur le baron.... (Revenant) Monsieur le baron? si je tâchais de me faire attacher par madame à votre service, nous pourrions plus facilement nous parler....

MONTRICHARD. Très bien!... je vois que je ne me suis pas trompé en te choisissant....

HENRI. Merci, monsieur le baron. ( Il sort.)


SCÈNE X

MONTRICHARD, seul.


Et d'un[140] allié dans la place! ce n'est pas maladroit ce que j'ai fait là ... cela vous apprendra à gronder vos gens devant moi, madame la comtesse.... Mais, voyons; il n'est pas de citadelle, si forte qu'elle soit, qui n'ait un côté faible, et vous n'êtes pas ici, madame, la seule que l'on puisse attaquer.... (Tirant un portefeuille.) Quels sont les habitants de ce château?... (Lisant.) Monsieur de Kermadio, frère de la comtesse, personnage muet;[141] monsieur de Grignon ... ce doit être un parent de monsieur de Grignon, le président de la cour prévôtale,[142] un homme de notre bord[143] ... il pourra m'être utile.... (Continuant de lire.) Ah! arrêtons-nous là.... Mademoiselle Léonie de Villegontier ... nièce de la comtesse ... et une nièce non mariée!... elle doit avoir seize ou dix-sept ans au plus ... on se marie très jeune dans notre classe.[144] ... et ... monsieur de Flavigneul ... quel âge a-t-il? vingt-cinq ans, à ce que l'on dit; sa figure?... je n'ai pas encore son signalement,[145] mais j'attends; d'ailleurs, il doit être beau, un proscrit est toujours beau! donc, si monsieur de Flavigneul est ici, mademoiselle Léonie le sait ... si elle le sait, elle doit lui porter de l'intérêt ... peut-être mieux, et mon arrivée doit la faire trembler ... or, à seize ans, quand on tremble, on le montre ... ce n'est pas comme la comtesse! quelle femme! en vérité je crois qu'on en deviendrait amoureux si l'on avait le temps.[146] ... Une jeune fille s'avance vers ce salon; la figure romanesque,[147] le front rêveur, les yeux baissés ... ce doit être elle.... Oh! si je pouvais prendre ma revanche!... essayons!


SCÈNE XI

MONTRICHARD, LÉONIE.


LÉONIE, l'apercevant. Pardonnez-moi, monsieur le baron ... je croyais ma tante dans ce salon, je venais ...

MONTRICHARD. Elle sort à l'instant, mademoiselle, mais je serais bien malheureux si son absence me faisait traiter par vous en ennemi!

LÉONIE. Moi, vous traiter en ennemi! comment, monsieur....

MONTRICHARD. En vous éloignant.... Mon dieu!... je conçois votre défiance ...

LÉONIE. Ma défiance?

MONTRICHARD. Sans doute, vous croyez que je viens ici pour vous ravir quelqu'un qui vous est cher!

LÉONIE, à part. Il veut me sonder, mais je vais être fine.... (Haut.) Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur.

MONTRICHARD. Ce que je veux dire est bien simple, mademoiselle. Il y a une heure, quand vous m'avez vu arriver ici ... suivi d'hommes armés ... vous avez dû me prendre pour votre adversaire. Je l'étais en effet, puisque je croyais monsieur de Flavigneul dans ce château, et que je venais pour l'arrêter ... mais maintenant tout est changé!

LÉONIE. Comment?

MONTRICHARD. Je sais ... j'ai la certitude que monsieur de Flavigneul n'est pas ici.

LÉONIE. Ah!

MONTRICHARD. Et je pars!

LÉONIE, vivement. Tout de suite?

MONTRICHARD, souriant. Tout de suite!... tout de suite!... Savez-vous, mademoiselle, que votre empressement pourrait me donner des soupçons ...

LÉONIE, commençant à se troubler. Comment, monsieur?

MONTRICHARD. Certainement! A vous voir si heureuse de mon départ ... je pourrais croire que je me suis trompé ... et que monsieur de Flavigneul est encore ici....

LÉONIE, avec agitation. Moi, heureuse de votre départ! au contraire, monsieur le baron; et certainement, si nous pouvions vous retenir longtemps, très longtemps....

MONTRICHARD, souriant. Permettez, mademoiselle, voilà que vous tombez dans l'excès contraire! Tout à l'heure, vous me renvoyiez un peu trop vite, maintenant vous voulez me garder un peu trop longtemps ... ce qui, pour un homme soupçonneux, pourrait bien indiquer la même chose....

LÉONIE, avec trouble. Je ne comprends pas ... monsieur le baron.

MONTRICHARD, souriant. Calmez-vous, mademoiselle, calmez-vous! ce sont là de pures suppositions ... car je suis certain que monsieur de Flavigneul n'est pas ou n'est plus dans ce château.

LÉONIE. Et vous avez bien raison!

MONTRICHARD. Aussi, par pure formalité, et pour acquit de conscience[148] ... (Souriant.) je ne veux pas avoir dérangé tout un escadron pour rien ... (L'observant.) je vais faire fouiller les bois environnants par les dragons.

LÉONIE, tranquillement. Faites, monsieur le baron.

MONTRICHARD, à part. Il n'est pas dans les bois.... (A Léonie.) Visiter les combles, les placards,[149] les cheminées du château ...

LÉONIE, de même. C'est votre devoir, monsieur le baron.

MONTRICHARD, à part. Il n'est pas caché dans le château!... (A Léonie.) Enfin, interroger, examiner, car il y a aussi des déguisements.... (Léonie fait un mouvement, à part.) Elle tressaille!... (Haut.) Interroger donc, toujours par pur scrupule de conscience ... les garçons de ferme.[150] ... (A part.) Elle est calme!... (A Léonie, et l'observant.) les hommes de peine, les domestiques.... (A part.) Elle a tremblé.... (Haut.) Et enfin ... ces formalités remplies, je partirai avec regret, puisque je vous quitte, mesdames, mais heureux cependant de ne pas être forcé d'accomplir ici mon pénible devoir....

LÉONIE, avec agitation. Comment, monsieur le baron, quel devoir?

MONTRICHARD. Mais, vous ne l'ignorez pas, monsieur de Flavigneul est militaire, et je devrais l'envoyer devant un conseil de guerre.

LÉONIE, éperdue. Un conseil de guerre!... mais c'est la mort!...

MONTRICHARD. La mort ... non; mais une peine rigoureuse!

LÉONIE. C'est la mort, vous dis-je! Vous n'osez me l'avouer! mais j'en suis certaine!... La mort pour lui! oh! monsieur, monsieur, je tombe à vos genoux! grâce!... il a vingt-cinq ans! il a une mère qui mourra s'il meurt! il a des amis qui ne vivent que de sa vie![151] grâce!... il n'est pas coupable, il n'a pas conspiré ... il me l'a dit lui-même ... ne le condamnez pas!

MONTRICHARD, à Léonie. Pauvre enfant!... (A part.) Après tout, c'est mon devoir.... (Haut.) Prenez garde, mademoiselle ... vous me parlez comme s'il était en mon pouvoir!... Il est donc ici?...

LÉONIE, au comble de l'angoisse. Ici!... je n'ai pas dit ...

MONTRICHARD. Non, mais quand j'ai parlé d'interroger les domestiques du château, vous avez pâli....

LÉONIE. Moi!...

MONTRICHARD. Vous vous êtes écriée: Il me l'a dit lui-même!...

LÉONIE. Moi!...

MONTRICHARD. A l'instant, vous me disiez: Ne l'arrêtez pas!...

LÉONIE. Moi!... (Apercevant Henri qui entre, elle pousse un cri terrible et reste éperdue, la tête dans ses deux mains.)

HENRI, à ce cri et apercevant Montrichard va à lui et vivement à voix basse. Je suis sur la trace!

MONTRICHARD, bas. Et moi aussi.

HENRI. Il est dans le château.

MONTRICHARD. Je viens de l'apprendre.

HENRI. Sous un déguisement.

MONTRICHARD, bas. Bravo!... (Voyant que Léonie a relevé la tête et le regarde.) Silence!... (S'approchant de Léonie.) Je vous vois si émue, si troublée, mademoiselle, que je craindrais que ma présence ne devînt importune.... je me retire.... (A Henri, en s'éloignant.) Veille toujours, et qu'il ne sorte pas d'ici.

HENRI, bas. Il n'en sortira pas ... tant que j'y serai.[152] ...

MONTRICHARD. Bien!... (Il sort.)


SCÈNE XII

LÉONIE, HENRI.


HENRI, se jetant sur une chaise en riant. Ah! ah! ah! quelle scène!

LÉONIE. Ah! ne riez pas, monsieur, ne riez pas!...

HENRI. Ciel! quelle douleur sur vos traits! Qu'avez-vous donc?

LÉONIE. Accablez-moi, monsieur Henri, maudissez-moi!...

HENRI. Vous?...

LÉONIE. Je suis une malheureuse sans foi et sans courage![153]

HENRI. Au nom du ciel! que dites-vous?

LÉONIE. Vous vous étiez confié à moi, vous m'avez révélé le secret d'où dépend votre vie.... Eh bien! ce secret, je l'ai livré ... je vous ai trahi!

HENRI. Comment?

LÉONIE. Devant votre juge, ici ... à l'instant même!... Oh! lâche que je suis!... j'ai eu peur!... (Se reprenant vivement.) peur pour vous, monsieur!...

HENRI, surpris. Est-il possible?

LÉONIE, sanglotant. Moi!... vous perdre?... moi, qui donnerais ma vie pour vous sauver!...

HENRI. Qu'entends-je?

LÉONIE. Mais, je ne survivrai pas à votre arrêt, je vous le jure.... Aussi, je vous supplie de ne pas m'en vouloir et de me pardonner.... (Elle se jette à genoux.)

HENRI, voulant la relever. Léonie! au nom du ciel!...


SCÈNE XIII

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE, entrant vivement.


LA COMTESSE. Que vois-je?... Et que fais-tu là?...

LÉONIE. Je lui demande grâce et pardon, car c'est par moi que tout est découvert, par moi que tout est perdu!

LA COMTESSE, vivement. Perdu!... Perdu?... non pas; je suis là, moi!

LÉONIE, avec joie. Oh! ma tante!... sauvez-le!...

HENRI. Ne craignez rien, monsieur de Montrichard m'a pris pour complice!...

LA COMTESSE, vivement. Ne vous y fiez pas! Un mot, un geste, une seconde suffisent pour l'éclairer; mais je suis là!...

SCÈNE XIV

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.


DE GRIGNON. Qu'est-ce que cela signifie, le savez-vous, comtesse? qu'est-ce que tous ces bruits de conspiration, de conspirateurs déguisés?...

LA COMTESSE. Un rêve de monsieur de Montrichard!

DE GRIGNON. Un rêve? soit; mais en attendant on arrête tout le château, toute la livrée!

LÉONIE, avec frayeur. O ciel!

LA COMTESSE, à de Grignon. Vous en êtes sûr?...

DE GRIGNON. Parfaitement! je viens de voir saisir votre cocher et un de vos valets de pied ... mais, tenez, voici un brigadier[154] de gendarmerie ... non, de dragons ... qui vient sans doute ici avec des intentions ... de gendarme....


SCÈNE XV

LES PRÉCÉDENTS, UN BRIGADIER DE GENDARMERIE.


LE BRIGADIER, à Henri. Ah! c'est vous que je cherche, monsieur.

HENRI. Moi?

LE BRIGADIER. Veuillez me suivre....

HENRI, au brigadier. Il y a erreur, monsieur, je suis attaché au service particulier de monsieur le préfet.

LE BRIGADIER. Il n'y a pas erreur; mes ordres sont précis; veuillez me suivre!...

LA COMTESSE, bas à Henri. N'avouez rien, je réponds de tout.... (Haut.) Allez donc, Charles, allez, obéissez.

HENRI. Oui, madame. (Il va prendre son chapeau sur la cheminée.)

LA COMTESSE, bas à de Grignon. Ici, dans un quart d'heure, il faut que je vous parle, à vous seul.

DE GRIGNON. Moi?

LA COMTESSE. Silence!... (Elle se dirige à gauche, vers Léonie.)

DE GRIGNON, à part. Un rendez-vous? De mieux en mieux!

LÉONIE, à part. Et c'est moi qui le perds!

HENRI, au brigadier. Je vous suis.

LA COMTESSE, à part. Perdu par elle! sauvé par moi!... (Elle sort à gauche, avec Léonie; Henri et le brigadier, par le fond; de Grignon, par la droite.)


ACTE TROISIÈME

Même décor.


SCÈNE I

LA COMTESSE, LÉONIE, entrant chacune d'un côté opposé.


LA COMTESSE, à Léonie. Eh bien! quelles nouvelles?

LÉONIE. J'ai exécuté toutes vos instructions sans trop[155] les comprendre.

LA COMTESSE. Cela n'est pas nécessaire.... La livrée de George, mon valet de pied ...

LÉONIE. Je l'ai fait porter, comme vous me l'aviez dit ... (Montrant l'appartement à gauche.) là dans cet appartement; mais monsieur de Montrichard ...

LA COMTESSE. Il a appelé tour-à-tour devant lui tous les domestiques de la maison, les renvoyant après les avoir interrogés.

LÉONIE. Et monsieur Henri?

LA COMTESSE. Il l'a toujours gardé auprès de lui.

LÉONIE, effrayée. C'est mauvais signe.

LA COMTESSE. Peut-être!

LÉONIE. Signe de soupçon ...

LA COMTESSE. Ou de confiance! car Tony, notre petit groom, qui écoute toujours, a entendu, en plaçant sur la table des plumes et de l'encre qu'on lui avait demandées ...

LÉONIE. Il a entendu ...

LA COMTESSE. Henri disant à voix basse au préfet: "Ne vous découragez pas; je vous assure qu'il est ici, qu'on veut le faire évader sous le costume d'un des gens de la maison."

LÉONIE. Quelle audace!... Cela me fait trembler ...

LA COMTESSE. Et moi, cela me rassure!... On peut mettre cette idée à profit; mais il faut se hâter ... Henri est imprudent!... il finira par se trahir!...

LÉONIE. Et vous voulez le faire évader?

LA COMTESSE. Le faire évader?... Enfant!... où sont les troupes ennemies?

LÉONIE. Une douzaine de gendarmes dans la cour du château.

LA COMTESSE. Bien.

LÉONIE. Une trentaine de dragons en dehors, autour des fossés[156] et devant la grande porte.

LA COMTESSE. Très bien!

LÉONIE. Par exemple,[157] ils ont oublié de garder la porte des écuries et remises qui donne[158] sur la campagne.

LA COMTESSE, souriant. Tu crois!... Je reconnais bien là monsieur de Montrichard ...

LÉONIE. Vous en doutez ... ma tante?... (La conduisant vers la porte à gauche qui est restée ouverte.) Par la croisée de cette chambre qui donne sur la grande route, regardez ... pas un seul soldat!

LA COMTESSE. Non! mais à vingt pas plus loin, ne vois-tu pas le bouquet de bois?[159] ... Il doit y avoir là une embuscade.

LÉONIE. Comment supposer.... (Poussant un cri.) Ah! mon dieu! j'ai vu au dessus d'un buisson le chapeau galonné[160] d'un gendarme....

LA COMTESSE. Quand je[161] te le disais....

LÉONIE. Ah! je comprends!... on voulait l'engager à fuir de ce côté....

LA COMTESSE. Pour mieux le saisir ... précisément.... Merci, monsieur le baron! le moyen est bon, et il pourra nous servir!

LÉONIE. Comment?

LA COMTESSE. Fie-toi à moi.... J'entends monsieur de Grignon ... va dire à Jean, le palefrenier, de mettre les chevaux à la calèche ...

LÉONIE. Mais, ma tante ...

LA COMTESSE. Va, ma fille, va!... (Léonie sort par la porte de gauche.)