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Beaucoup de Bruit pour Rien

Chapter 10: SCÈNE III
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About This Book

Un jeune seigneur revient de la guerre et se fiance à la fille d'un notable, mais un frère malveillant orchestre une mise en scène pour la faire accuser d'infidélité, provoquant sa disgrâce publique et sa feinte mort; parallèlement, deux esprits vifs qui professent le mépris du mariage sont victimes d'une machination qui les conduit à s'aimer. Des constables burlesques compliquent l'enquête, la vérité finit par triompher, les réputations sont restaurées et l'œuvre mêle comédie amoureuse, satire sociale et jeux d'apparence et de tromperie.



SCÈNE II


Appartement du palais de Léonato.

Entrent DON JUAN ET BORACHIO.

DON JUAN.—C'est une affaire conclue, le comte Claudio épouse la fille de Léonato.

BORACHIO.—Oui, seigneur; mais je puis traverser cette affaire.

DON JUAN.—Tout obstacle, toute entrave, toute machination sera un baume pour mon coeur. Je suis malade de la haine que je lui porte, et tout ce qui pourra contrarier ses inclinations s'accordera avec les miennes.—Comment feras-tu pour entraver le mariage?

BORACHIO.—Ce ne sera pas par des voies honnêtes, seigneur; mais elles seront si secrètes, qu'on ne pourra m'accuser de malhonnêteté.

DON JUAN.—Vite, dis-moi comment.

BORACHIO.—Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a un an, combien j'étais dans les bonnes grâces de Marguerite, suivante d'Héro.

DON JUAN.—Je m'en souviens.

BORACHIO.—Je puis, à une heure indue de la nuit, la charger de se montrer au balcon de l'appartement de sa maîtresse.

DON JUAN.—Qu'y a-t-il là qui soit capable de tuer ce mariage21?

Note 21: (retour) What life is in that to be the death of this marriage?

BORACHIO.—Le poison, c'est à vous à l'extraire, seigneur. Allez trouver le prince votre frère, ne craignez point de lui dire qu'il compromet son honneur, en unissant l'illustre Claudio, dont vous faites le plus grand cas, à une vraie prostituée, comme Héro.

DON JUAN.—Quelle preuve en fournirai-je?

BORACHIO.—Une preuve assez forte pour abuser le prince, tourmenter Claudio, perdre Héro, et tuer Léonato. Avez-vous quelque autre but?

DON JUAN.—Seulement pour les désoler, il n'est rien que je n'entreprenne.

BORACHIO.—Allons donc, trouvez-moi une heure propice pour attirer à l'écart don Pèdre et Claudio. Dites-leur que vous savez qu'Héro m'aime. Affectez du zèle pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez conduit par l'intérêt que vous prenez à l'honneur de votre frère qui a fait ce mariage, et à la réputation de son ami qui se laisse ainsi tromper par les dehors de cette fille.... que vous avez découvert être fausse. Ils ne le croiront guère sans preuve; offrez-en une qui ne sera pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre d'Héro; entendez-moi dans la nuit appeler Marguerite, Héro, et Marguerite me nommer Borachio. Amenez-les pour voir cela la nuit même qui précédera le mariage projeté; car dans l'intervalle je conduirai l'affaire de façon à ce qu'Héro soit absente, et sa déloyauté paraîtra si évidente que le soupçon sera nommé certitude, et tous les préparatifs seront abandonnés.

DON JUAN.—Quelque revers possible que l'événement amène, je veux suivre ton dessein. Sois adroit dans le maniement de tout ceci, et ton salaire est de mille ducats.

BORACHIO.—Soyez vous-même ferme dans l'accusation, et mon adresse n'aura pas à rougir.

DON JUAN.—Je vais de ce pas m'informer du jour de leur mariage.



SCÈNE III


Le jardin de Léonato.

Entrent BÉNÉDICK ET UN PAGE.

BÉNÉDICK.—Page!

LE PAGE.—Seigneur?

BÉNÉDICK.—Sur la fenêtre de ma chambre est un livre; apporte-le moi dans le verger.

LE PAGE.—Me voilà déjà ici, seigneur.

BÉNÉDICK.—Je le vois bien, mais je voudrais que tu t'en fusses allé et te voir de retour. (Le page sort.) Je suis étonné qu'un homme qui voit combien un autre homme est sot qui se dévoue à l'amour, après avoir ri de cette folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à servir de texte à son propre mépris, en devenant lui-même amoureux; et Claudio est ainsi. J'ai vu le temps où il ne connaissait d'autre musique que le fifre et le tambour; aujourd'hui il aimerait mieux, entendre le tambourin et la flûte. J'ai vu le temps où il aurait fait dix milles à pied pour voir une bonne armure; à présent il veillera dix nuits pour méditer sur la façon d'un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler simplement et d'aller au but comme un honnête homme et un soldat; maintenant le voilà puriste; ses phrases ressemblent à un festin bizarre, tant il y a de plats étranges. Se pourrait-il qu'en voyant avec mes yeux, je fusse jamais métamorphosé comme lui? Je ne sais qu'en dire; mais je ne crois pas. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour ne pût me transformer en huître; mais j'en fais le serment, qu'avant qu'il ait fait de moi une huître, il ne fera jamais de moi un sot comme le comte: une femme est belle, et cependant je vais bien; une autre est aimable, cependant je vais bien; une autre est vertueuse, cependant je vais bien. Non, jusqu'au jour où toutes les grâces seront réunies dans une seule femme, aucune ne trouvera grâce auprès de moi. Elle sera riche, cela est certain; sage, ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou jamais je ne la marchanderai; belle, ou je ne regarderai jamais son visage; douce, ou qu'elle ne m'approche pas; noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton; elle saura bien causer, sera bonne musicienne; et ses cheveux seront de la couleur qu'il plaira à Dieu.—Ah! voici le prince et monsieur l'Amour. Il faut me cacher dans le bosquet.

(Il se retire.)

(Entrent don Pèdre, Léonato et Claudio.)

DON PÈDRE.—Venez; irons-nous écouter cette musique?

CLAUDIO.—Très-volontiers, seigneur.—Que la soirée est calme! Elle semble faire silence pour favoriser l'harmonie.

DON PÈDRE.—Voyez-vous où Bénédick s'est caché?

CLAUDIO.—Oh! très-bien, seigneur; la musique finie, nous saurons bien attraper ce renard aux aguets.

(Balthazar entre avec des musiciens.)

DON PÈDRE.—Venez, Balthazar; répétez-nous cette chanson.

BALTHAZAR.—Oh! mon bon seigneur, ne forcez pas une aussi vilaine voix à faire plus d'une fois tort à la musique.

DON PÈDRE.—Déguiser ses propres perfections, c'est toujours la preuve du grand talent. Chantez, je vous en supplie, et ne me laissez pas vous supplier plus longtemps.

BALTHAZAR.—Puisque vous parlez de supplier, je chanterai: maint amant adresse ses voeux à un objet qu'il n'en juge pas digne; et pourtant il prie, et jure qu'il aime.

DON PÈDRE.—Allons! commence, je te prie; ou si tu veux disputer plus longtemps, que ce soit en notes.

BALTHAZAR.—Notez bien avant mes notes, qu'il n'y a pas une de mes notes qui vaille la peine d'être notée.

DON PÈDRE.—Eh! mais, ce sont des croches que ses paroles, notes, notez, notice!

BÉNÉDICK.—Oh! l'air divin!—Déjà son âme est ravie! N'est-il pas bien étrange que des boyaux de mouton transportent l'âme hors du corps de l'homme? Fort bien, présentez-moi la corne pour demander mon argent quand tout sera fini.

BALTHAZAR chante.

Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus,

Les hommes furent toujours des trompeurs,

Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage,

Jamais constants à une seule chose.

Ne soupirez donc plus;

Laissez-les aller;

Soyez heureuses et belles;

Convertissez tous vos chants de tristesse

Eh eh nonny! eh nonny!

Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus

Ces peines si ennuyeuses et si pesantes;

La perfidie des hommes fut toujours la même

Depuis que l'été eut des feuilles pour la première fois;

Ne soupirez donc plus, etc., etc.

DON PÈDRE.—Sur ma parole, une bonne chanson.

BALTHAZAR.—Oui, seigneur, et un mauvais chanteur.

DON PÈDRE.—Ah! non, non; ma foi vous chantez vraiment assez bien pour un cas de nécessité.

BÉNÉDICK, à part.—Si un dogue eût osé hurler ainsi, on l'aurait pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne présage point de malheur: j'aurais autant aimé entendre la chouette nocturne, quelque fléau qui eût pu suivre son cri.

DON PÈDRE, à Claudio.—Oui, sans doute. (A Balthazar.) Vous entendez, Balthazar; procurez-nous, je vous en prie, des musiciens d'élite, la nuit prochaine: nous voulons les rassembler sous la fenêtre d'Héro.

BALTHAZAR.—Les meilleurs qu'il me sera possible, seigneur.

DON PÈDRE.—N'y manquez pas, adieu! (Balthazar sort.) Léonato, approchez. Que me disiez-vous donc aujourd'hui que votre nièce Béatrice aimait le seigneur Bénédick?

CLAUDIO.—Oui, sans doute.—(A don Pèdre.) Avancez, avancez22, l'oiseau est posé.—(Haut.) Je n'aurais jamais cru que cette dame pût aimer quelqu'un.

Note 22: (retour) Stalk on, terme de chasse.

LÉONATO.—Ni moi; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui que, d'après ses manières extérieures, elle a paru toujours détester.

BÉNÉDICK, à part.—Est-il possible? le vent souffle-t-il de ce côté?

LÉONATO.—Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser, si ce n'est qu'elle l'aime à la rage; cela dépasse l'imagination.

DON PÈDRE.—Peut-être que ce n'est qu'une feinte de sa part.

CLAUDIO.—Ma foi, c'est assez probable.

LÉONATO.—Une feinte? Bon Dieu! jamais passion feinte ne ressembla d'aussi près à une passion véritable que celle qu'elle témoigne.

DON PÈDRE.—Oui? Et quels symptômes de passion montre-t-elle donc?

CLAUDIO, bas.—Amorcez la ligne, ce poisson mordra.

LÉONATO.—Quels symptômes, seigneur? Elle s'asseoira... vous avez entendu ma fille vous dire comment.

CLAUDIO.—C'est vrai, elle nous l'a dit.

DON PÈDRE.—Comment, comment, je vous prie? Vous m'étonnez: j'aurais jugé sa fierté inaccessible à tous les assauts de la tendresse.

LÉONATO.—Je l'aurais juré aussi, seigneur, surtout pour Bénédick.

BÉNÉDICK, à part.—Je prendrais ceci pour une attrape si ce gaillard à barbe blanche ne le racontait pas. Sûrement la tromperie ne peut se cacher sous un aspect si vénérable.

CLAUDIO, bas.—Il a pris la maladie; redoublez.

DON PÈDRE.—A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bénédick?

LÉONATO.—Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera jamais; c'est là son tourment.

CLAUDIO.—Rien n'est plus vrai; c'est ce que dit votre Héro. Quoi! dit-elle, écrirai-je à un homme, que j'ai souvent accablé de mes dédains, que je l'aime?

LÉONATO.—Voilà ce qu'elle dit, lorsqu'elle se met à lui écrire; car elle se lève vingt fois dans la nuit et reste assise en chemise, jusqu'à ce qu'elle ait écrit une feuille de papier.—Héro me rend compte de tout.

CLAUDIO.—En parlant de feuille de papier, vous me rappelez un badinage que votre fille nous a conté.

LÉONATO.—Ah! oui. Quand elle eut écrit, en relisant sa lettre, elle trouva les noms de Béatrice et Bénédick s'embrassant sur les deux feuillets.

CLAUDIO.—C'est cela.

LÉONATO.—Alors, elle mit sa lettre en mille pièces grandes comme un sou, s'emporta contre elle-même d'avoir assez peu de réserve pour écrire à un homme qu'elle savait bien devoir se moquer d'elle. «Je mesure son âme sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais de lui s'il venait à m'écrire; oui, quoique je l'aime, je me moquerais de lui.»

CLAUDIO.—Puis elle tombe à genoux, pleure, sanglote, se frappe la poitrine, s'arrache les cheveux; elle prie, elle maudit; Cher Bénédick!... O Dieu! donne-moi la patience.

LÉONATO.—Voilà ce qu'elle fait, ma fille le dit; et les transports de l'amour l'ont réduite à un tel point que ma fille craint parfois qu'elle ne se fasse du mal dans son désespoir. Tout cela est parfaitement vrai.

DON PÈDRE.—Il serait bien que Bénédick le sût par quelque autre, si elle ne veut pas le déclarer elle-même.

CLAUDIO.—A quoi bon? Ce serait un jeu pour lui, et il tourmenterait d'autant plus cette pauvre femme.

DON PÈDRE.—S'il en était capable, ce serait une bonne oeuvre que de le pendre; c'est une excellente et très-aimable personne, et sa vertu est au-dessus de tout soupçon.

CLAUDIO.—Et elle est remplie de sagesse.

DON PÈDRE.—Sur tous les points, sauf son amour pour Bénédick.

LÉONATO.—Oh! seigneur, quand la sagesse et la nature combattent dans un corps si délicat, nous avons dix preuves pour une que la nature remporte la victoire; j'en suis fâché pour elle, comme j'en ai de bonnes raisons, étant son oncle et son tuteur.

DON PÈDRE.—Que n'a-t-elle tourné son tendre penchant sur moi! J'aurais écarté toute autre considération, et j'aurais fait d'elle ma moitié. Je vous en prie, informez-en Bénédick, et sachons ce qu'il dira.

LÉONATO.—Cela serait-il à propos? Qu'en pensez-vous?

CLAUDIO.—Héro croit que sûrement sa cousine en mourra; car elle dit qu'elle mourra s'il ne l'aime point, et qu'elle mourra plutôt que de lui laisser voir son amour; et qu'elle mourra s'il lui fait la cour plutôt que de rabattre un point de sa malice accoutumée.

DON PÈDRE.—Elle a raison; s'il la voyait jamais lui offrir son amour, je ne répondrais pas qu'elle n'en fût dédaignée; car, comme vous le savez tous, il est disposé au dédain.

CLAUDIO.—Il est bien fait de sa personne.

DON PÈDRE.—Et doué d'une physionomie heureuse, on ne peut le nier.

CLAUDIO.—Devant Dieu et dans ma conscience, je le trouve très-raisonnable.

DON PÈDRE.—A vrai dire, il laisse échapper quelques étincelles qui ressemblent bien à de l'esprit.

LÉONATO.—Et je le tiens pour vaillant.

DON PÈDRE.—Comme Hector, je vous assure. Et dans la conduite d'une querelle on peut dire qu'il est sage; car il l'évite avec une grande prudence, ou s'il la soutient, c'est avec une frayeur vraiment chrétienne.

LÉONATO.—S'il craint Dieu, il doit nécessairement tenir à la paix; et s'il est forcé d'y renoncer, il doit entrer dans une querelle avec crainte et tremblement.

DON PÈDRE.—Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu, quoiqu'il n'y paraisse pas grâce aux plaisanteries un peu fortes qu'il sait faire. Eh bien! j'en suis fâché pour votre nièce.—Irons-nous chercher Bénédick et lui parler de son amour?

CLAUDIO.—Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons conseils détruisent son amour.

LÉONATO.—Non, cela est impossible, elle aurait plutôt le coeur brisé.

DON PÈDRE.—Eh bien! votre fille nous en apprendra davantage; que cela se refroidisse en attendant. J'aime Bénédick; je souhaiterais que, portant sur lui-même un oeil modeste, il vît combien il est indigne d'une si excellente personne.

LÉONATO.—Vous plait-il de rentrer, seigneur? Le souper est prêt.

CLAUDIO, à part.—Si, après cela, il ne se passionne pas pour elle, je ne me fierai jamais à mes espérances.

DON PÈDRE, à voix basse.—Qu'on tende le même filet à Béatrice. Votre fille doit s'en charger avec la suivante. L'amusant sera lorsqu'ils croiront chacun à la passion de l'autre, et que cependant il n'en sera rien; voilà la scène que je voudrais voir et qui se passera en pantomime. Envoyons Béatrice l'appeler pour le dîner.

(Don Pèdre s'en va avec Claudio et Léonato.)

(Bénédick sort du bois et s'avance.)

BÉNÉDICK.—Ce ne peut être un tour; leur conférence avait un ton sérieux.—La vérité du fait, ils la tiennent d'Héro.—Ils ont l'air de plaindre la demoiselle.—Il paraît que sa passion est au comble.—M'aimer!—Il faudra bien y répondre.—J'ai entendu à quel point on me blâme. On dit que je me comporterai fièrement si j'entrevois que l'amour vienne d'elle.—Ils disent aussi qu'elle mourra plutôt que de donner un signe de tendresse.—Je n'ai jamais pensé à me marier.—Je ne dois point montrer d'orgueil.—Heureux ceux qui entendent les reproches qu'on leur fait et en profitent pour se corriger!—Ils disent que la dame est belle: c'est une vérité. De cela j'en puis répondre.—Et vertueuse, rien de plus sûr; je ne saurais le contester.—Et sensée,—excepté dans son affection pour moi.—De bonne foi, cela ne fait pas l'éloge de son jugement, et pourtant ce n'est pas une preuve de folie; car je serai horriblement amoureux d'elle.—Il se pourra qu'on me lance sur le corps quelques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce qu'on m'a toujours entendu déblatérer contre le mariage. Mais les goûts ne changent-ils jamais? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu'il ne peut souffrir dans sa vieillesse. Des sentences, des sornettes, et ces boulettes de papier que l'esprit décoche, empêcheront-elles de suivre le chemin qui tente?—Non, non, il faut que le monde soit peuplé. Quand je disais que je mourrais garçon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu'à ce que je fusse marié.—Voilà Béatrice qui vient ici.—Par ce beau jour, c'est une charmante personne!—Je découvre en elle quelques symptômes d'amour.

(Béatrice parait.)

BÉATRICE.—Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir dîner.

BÉNÉDICK.—Belle Béatrice, je vous remercie de la peine que vous avez prise.

BÉATRICE.—Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour me remercier.—S'il y avait eu quelque peine pour moi, je ne serais point venue.

BÉNÉDICK.—Vous preniez donc quelque plaisir à ce message?

BÉATRICE.—Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger un oiseau avec la pointe d'un couteau,—Vous n'avez point d'appétit, seigneur? Portez-vous bien.

(Elle s'en va.)

BÉNÉDICK.—Ah! «Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir dîner.» Ces mots sont à double entente, «Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour me remercier.» C'est comme si elle disait: «Toutes les peines que je prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements.»—Si je n'ai pitié d'elle, je suis un misérable; si je ne l'aime pas, je suis un juif.—Je vais aller me procurer son portrait.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.




ACTE TROISIÈME



SCÈNE I


Le jardin de Léonato.

Entrent HÉRO, MARGUERITE, URSULE.

HÉRO.—Bonne Marguerite, cours au salon; tu y trouveras ma cousine Béatrice, devisant avec le prince et Claudio. Glisse-lui à l'oreille qu'Ursule et moi nous nous promenons dans le verger, que tout notre entretien roule sur elle. Dis-lui, que tu nous as entendues en passant. Engage-la à se glisser dans ce berceau épais, dont l'entrée est défendue au soleil par les chèvrefeuilles qu'il a fait pousser,—tels que des favoris qui, élevés par des princes, opposent leur orgueil au pouvoir qui les a agrandis;—elle s'y cachera pour écouter notre entretien. Voilà ton rôle: acquitte-t'en bien, et laisse-nous seules.

MARGUERITE.—Je vous garantis que je vous l'enverrai dans un moment.

(Marguerite sort.)

HÉRO.—Maintenant, Ursule. Lorsque Béatrice sera arrivée, en allant et venant dans cette allée, il faut que tous nos discours roulent sur Bénédick. Dès que j'aurai prononcé son nom, ton rôle sera de le louer plus qu'aucun homme ne le mérita jamais; le mien de t'apprendre comment Bénédick est malade d'amour pour Béatrice. C'est ainsi qu'est faite la flèche adroite du petit Cupidon, qui blesse par un ouï-dire. (Béatrice entre par derrière.) Mais commence, car, vois-tu, voilà Béatrice qui, comme un vanneau, se glisse tout près de terre pour surprendre nos paroles.

URSULE.—Le plus grand plaisir de la pêche est de voir le poisson fendre de ses nageoires dorées l'onde argentée, et dévorer avidement le perfide hameçon. Jetons ainsi l'amorce à Béatrice; la voilà déjà tapie sous ce toit d'aubépine. Ne craignez rien pour ma part du dialogue.

HÉRO.—Allons donc plus près d'elle, afin que son oreille ne perde rien du doux et perfide leurre que nous lui préparons. (Elles s'avancent vers le berceau.) Non, non, Ursule: franchement elle est trop dédaigneuse; je sais qu'elle est farouche et sauvage comme le faucon du rocher.

URSULE.—Mais êtes-vous certaine que Bénédick soit si amoureux de Béatrice?

HÉRO.—C'est ce que disent le prince et le seigneur auquel je viens d'être fiancée.

URSULE.—Vous auraient-ils chargée, madame, d'en informer votre cousine?

HÉRO.—Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les exhortais, s'ils aimaient Bénédick, à l'engager à lutter contre son affection, sans jamais la laisser voir à Béatrice.

URSULE.—Quel était votre motif? Ce gentilhomme ne mérite-t-il pas bien une couche aussi fortunée que celle qui peut échoir à Béatrice?

HÉRO.—O dieu d'amour! je sais bien qu'il mérite tout ce qu'on peut accorder à un homme; mais la nature n'a jamais fait un coeur de femme d'une trempe plus orgueilleuse que celui de Béatrice. La morgue et le dédain étincellent dans ses yeux, qui méprisent tout ce qu'ils regardent: et son esprit s'estime si haut, que tout le reste lui semble faible. Elle ne peut aimer ni recevoir aucun sentiment, aucune idée d'affection, tant elle est idolâtre d'elle-même!

URSULE.—Oui, je le crois, et par conséquent il ne serait certainement pas à propos de lui faire connaître l'amour de Bénédick, de peur qu'elle ne s'en fit un jeu.

HÉRO.—Oh! vous avez bien raison. Je n'ai encore jamais vu un homme quelque sage, quelque noble, quelque jeune et quelque doué des traits les plus heureux qu'il pût être, qu'elle ne prit à l'envers. Est-il beau de visage, elle vous jure que ce gentilhomme mériterait d'être sa soeur. Est-il brun, c'est la nature qui, voulant dessiner un bouffon23, a fait une grosse tache. S'il est grand, c'est une lance mal terminée; petit, c'est une agate grossièrement taillée24; aime-t-il à parler, bon, c'est une girouette qui tourne à tous les vents; est-il taciturne, c'est un bloc que rien ne peut émouvoir. Ainsi, elle tourne chaque homme du mauvais côté; elle ne rend jamais à la franchise et à la vertu ce qui est dû au mérite et à la simplicité.

Note 23: (retour) Antick, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom d'antick indique, selon Warburton, l'idée traditionnelle des anciens mimes dont Apulée nous dit: mimi centunculo fuligine faciem obducti.
Note 24: (retour) Quelques commentateurs veulent lire anglet, une tête d'épingle à cheveux qui représentait autrefois des figures taillées, et le plus souvent une tête bizarre.

URSULE.—Certes, certes, cette causticité n'est pas louable!

HÉRO.—Non sans doute, on ne peut applaudir à cette humeur bizarre de Béatrice, qui fronde tous les usages. Mais qui osera le lui dire? Si je parle, ses brocards iront frapper les nues; oh! elle me ferait perdre la tête à force de rire; elle m'accablerait de son esprit. Laissons donc Bénédick, comme un feu couvert, se consumer de soupirs et s'user intérieurement. C'est une mort plus douce que de mourir sous les traits de la raillerie; ce qui est aussi cruel que de mourir à force d'être chatouillé.

URSULE.—Cependant parlez-en à Béatrice; voyez ce qu'elle dira.

HÉRO.—Non, j'aimerais mieux aller trouver Bénédick et lui conseiller de combattre sa passion; et vraiment je trouverai quelque médisance honnête pour en noircir ma cousine: on ne sait pas combien un trait malin peut empoisonner l'amour.

URSULE.—Ah! ne faites pas tant de tort à votre cousine. Avec l'esprit vif et juste qu'on lui attribue, elle ne peut être assez dénuée de véritable jugement pour rebuter un homme aussi rare que le seigneur Bénédick.

HÉRO.—C'est le seul cavalier d'Italie: toujours à l'exception de mon cher Claudio.

URSULE.—De grâce, ne m'en veuillez pas, madame, si je dis ce que je pense. Pour la tournure, les manières, la conversation et la valeur, le seigneur Bénédick marche le premier dans l'opinion de toute l'Italie.

HÉRO.—Il jouit en effet d'une excellente renommée.

URSULE.—Ses qualités la méritèrent avant de l'obtenir.—Quand vous marie-t-on, madame?

HÉRO.—Que sais-je?—Un de ces jours....—Demain.—Viens, rentrons, je veux te montrer quelques parures; te consulter sur celle qui me siéra le mieux demain.

URSULE, bas.—Elle est prise; je vous en réponds, madame, nous la tenons.

HÉRO, bas.—Si nous avons réussi, il faut convenir que l'amour dépend du hasard. Cupidon tue les uns avec des flèches, il prend les autres au trébuchet.

(Elles sortent.)

(Béatrice s'avance.)

BÉATRICE.—Quel feu25 je sens dans mes oreilles! Serait-ce vrai? Me vois-je donc ainsi condamnée pour mes dédains et mon orgueil? Adieu dédains, adieu mon orgueil de jeune fille, vous ne traînez à votre suite aucune gloire. Et toi, Bénédick, persévère, je veux te récompenser; je laisserai mon coeur sauvage s'apprivoiser sous ta main amoureuse. Si tu m'aimes, ma tendresse t'inspirera le désir de resserrer nos amours d'un saint noeud; car on dit que tu as beaucoup de mérite, je le crois sur de meilleures preuves que le témoignage d'autrui.

Note 25: (retour) Chez nous, les oreilles nous sifflent.


SCÈNE II


Appartement dans la maison de Léonato.

DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK ET LÉONATO entrent.

DON PÈDRE.—Je n'attends plus que la consommation de votre mariage, et je prends ensuite la route de l'Aragon.

CLAUDIO.—Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous daignez me le permettre.

DON PÈDRE.—Non, ce serait bien grande honte au début de votre mariage que de montrer à une enfant son habit neuf en lui défendant de le porter. Je ne veux prendre cette liberté qu'avec Bénédick, dont je réclame la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois brisé la corde de l'Amour, et le petit fripon n'ose plus s'attaquer à lui. Son coeur est vide comme une cloche, dont sa langue est le battant26; car ce que son coeur pense, sa langue le raconte.

Note 26: (retour) Allusion à un ancien proverbe: As the sound thinks, so the bell clinks. Ce que le son pense, la cloche le chante.

BÉNÉDICK.—Messieurs, je ne suis plus ce que j'étais.

LÉONATO.—C'est ce que je disais; vous me paraissez plus sérieux.

CLAUDIO.—Je crois qu'il est amoureux.

DON PÈDRE.—Au diable le novice! Il n'y a pas en lui une goutte d'honnête sang qui soit susceptible d'être honnêtement touchée par l'amour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'argent.

BÉNÉDICK.—J'ai mal aux dents.

DON PÈDRE.—Arrachez votre dent.

BÉNÉDICK.—Qu'elle aille se faire pendre.

CLAUDIO.—Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite27.

Note 27: (retour) Hang it! you must hang it first and draw it afterwards.

DON PÈDRE.—Quoi! soupirer ainsi pour un mal de dents?

LÉONATO.—Qui n'est qu'une humeur ou un ver.

BÉNÉDICK.—Soit. Tout le monde peut maîtriser le mal, excepté celui qui souffre.

CLAUDIO.—Je répète qu'il est amoureux.

DON PÈDRE.—Il n'y a en lui aucune apparence de caprice28, à moins que ce soit le caprice qu'il a pour les costumes étrangers; comme d'être aujourd'hui un Hollandais, et un Français demain, ou de se montrer à la fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en bas par de grands pantalons, et Espagnol depuis la hanche jusqu'en haut par le pourpoint; à part son caprice pour cette folie, et il paraît qu'il a ce caprice-là, certainement il n'est pas assez fou pour avoir le caprice que vous voudriez lui attribuer.

Note 28: (retour) Fancy, amour, imagination.

CLAUDIO.—S'il n'est pas amoureux de quelque femme, il ne faut plus croire aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins; qu'est-ce que cela annonce?

DON PÈDRE.—Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier?

CLAUDIO.—Non, mais on a vu le garçon du barbier chez lui, et l'ancien ornement de son menton sert déjà à remplir des balles de paume.

LÉONATO.—En effet, il semble plus jeune qu'il n'était avant la perte de sa barbe.

DON PÈDRE.—Comment! il se parfume à la civette. Pourriez-vous deviner son secret par l'odorat?

CLAUDIO.—C'est comme si on disait que le pauvre jeune homme est amoureux.

DON PÈDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mélancolie.

CLAUDIO.—A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le visage?

DON PÈDRE.—Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre Ce que vous dites de lui.

CLAUDIO.—Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde de luth qui ne résonne plus que sous les touches.

DON PÈDRE.—Voilà en effet des témoignages accablants contre lui.—Concluons, concluons, il est amoureux.

CLAUDIO.—Ah! mais je connais celle qui l'aime.

DON PÈDRE.—Pour celle-là, je voudrais la connaître. Une femme, je gage, qui ne le connaît pas.

CLAUDIO.—Oui-dà, et tous ses défauts; et en dépit de tout, elle se meurt d'amour pour lui.

DON PÈDRE.—Elle sera enterrée, le visage tourné vers le ciel.

BÉNÉDICK.—Tout cela n'est pas un charme contre le mal de dents.—Vieux seigneur, venez à l'écart vous promenez avec moi. J'ai étudié huit ou dix mots de bon sens que j'ai à vous dire et que ces étourdis ne doivent pas entendre.

(Bénédick sort avec Léonato.)

DON PÈDRE.—Sur ma vie, il va s'ouvrir à lui au sujet de Béatrice.

CLAUDIO.—Oh! c'est cela même! A l'heure qu'il est Héro et Marguerite ont dû jouer leur rôle avec Béatrice: ainsi nos deux ours ne se mordront plus l'un l'autre quand il se rencontreront.

(Don Juan paraît.)

DON JUAN.—Mon seigneur et frère, Dieu vous garde!

DON PÈDRE.—Bonjour, mon frère.

DON JUAN.—Si votre loisir le permet, je voudrais vous parler.

DON PÈDRE.—En particulier?

DON JUAN.—Si vous le jugez à propos; cependant le comte Claudio peut rester. Ce que j'ai à vous dire l'intéresse.

DON PÈDRE.—De quoi s'agit-il?

DON JUAN, à Claudio.—Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se marier demain?

DON PÈDRE.—Vous savez que oui.

DON JUAN.—Je n'en sais rien.... quand il saura ce que je sais.

CLAUDIO.—S'il y a quelque empêchement, dites-le-nous, je vous prie.

DON JUAN.—Vous pouvez croire que je ne vous aime pas; la suite vous en instruira et vous apprendrez à mieux penser de moi par le fait dont je vais vous informer. Quant à mon frère, je vois qu'il fait cas de vous, et c'est par tendresse pour vous qu'il a travaillé à accomplir ce prochain mariage; soins certainement bien mal adressés, peines bien mal employées!

DON PÈDRE.—Comment? De quoi s'agit-il?

DON JUAN.—Je venais vous dire et sans préambule (car elle n'a que trop longtemps servi de texte à nos discours) que votre future est déloyale.

CLAUDIO.—Qui? Héro?

DON JUAN.—Elle-même. L'Héro de Léonato, votre Héro, l'Héro de tout le monde.

CLAUDIO.—Déloyale?

DON JUAN.—Le terme est trop honnête pour peindre toute sa corruption. Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux, et je vous prouverai qu'elle le mérite. Ne vous étonnez point jusqu'à ce que vous ayez d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; vous verrez entrer quelqu'un par la fenêtre de sa chambre, la nuit même avant le jour de ses noces. Si vous l'aimez alors, épousez-la demain; mais il siérait mieux à votre honneur de changer d'idée.

CLAUDIO.—Est-il possible?

DON PÈDRE.—Je ne veux pas le croire.

DON JUAN.—Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en conséquence.

CLAUDIO.—Si je suis cette nuit témoin de quelque chose qui m'empêche de l'épouser demain, je la confondrai dans l'assemblée même où nous devons nous marier.

DON PÈDRE.—Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous, je me joindrai à vous pour la déshonorer.

DON JUAN.—Je m'abstiens de la décrier davantage jusqu'à ce que vous soyez mes témoins. Supportez seulement cette nouvelle avec patience jusqu'à minuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-même.

DON PÈDRE.—O jour qui tourne bien mal!

CLAUDIO.—O malheur étrange qui me bouleverse!

DON JUAN.—O fléau prévenu à temps! Voilà ce que vous direz quand vous aurez vu la suite.

(Ils sortent.)



SCÈNE III


Une rue.

Entrent DOGBERRY ET VERGES avec les gardiens de nuit.

DOGBERRY.—aux gardiens.—Êtes-vous des gens braves et fidèles?

VERGES.—Oui, sans doute; sinon ce serait dommage qu'ils risquassent le salut de l'âme et du corps.

DOGBERRY.—Ce serait pour eux un châtiment trop doux, pour peu qu'ils aient de sentiments de fidélité, étant choisis pour la garde du prince.

VERGES.—Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne.

DOGBERRY.—D'abord, qui croyez-vous le plus incapable29 d'être constable?

Note 29: (retour) Dogberry, peu au fait de la valeur des termes, fait mille contre-sens en employant un mot pour l'autre. On devine facilement l'intention du poëte.

PREMIER GARDIEN.—Hugues d'Avoine, ou Georges Charbon, car ils savent tous deux lire et écrire.

DOGBERRY.—Venez ici, voisin Charbon; Dieu vous a favorisé d'un beau nom. Être homme de bonne mine, c'est un don de la fortune. Mais le don d'écrire et de lire nous vient par nature.

SECOND GARDIEN.—Et ces deux choses, monsieur le constable...

DOGBERRY.—Vous les possédez; je savais que ce serait là votre réponse. Allons, quant à votre bonne mine, ami, rendez-en grâce à Dieu et n'en tirez point vanité; et à l'égard de votre talent de lire et d'écrire, faites-le paraître quand on n'aura pas besoin de cette vanité. Vous êtes ici réputé l'homme le plus insensé et capable d'être constable, c'est pourquoi vous porterez le fallot; c'est là votre emploi. Appréhendez au corps tous les vagabonds. Vous devez ordonner à tout passant de s'arrêter au nom du prince.

SECOND GARDIEN.—Et s'il ne veut pas s'arrêter?

DOGBERRY.—Alors ne prenez pas garde à lui et laissez-le passer. Sur-le-champ appelez à vous tout le reste de la patrouille, et remerciez Dieu d'être délivré d'un coquin.

VERGES.—S'il refuse de s'arrêter quand on lui ordonne, il n'est pas un sujet du prince.

DOGBERRY.—Sans doute, et ils ne doivent avoir affaire qu'aux sujets du prince.—Vous éviterez aussi de faire du bruit dans les rues; car de voir un gardien de nuit jaser et bavarder, cela est tolérable et ne peut se souffrir.

SECOND GARDIEN.—Nous aimons mieux dormir que bavarder. Nous savons quel est le devoir du guet.

DOGBERRY.—Bien, vous parlez comme un ancien, comme un gardien paisible; car je ne saurais voir en quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde seulement qu'on ne vous dérobe vos piques 30. Ensuite vous devez frapper à tous les cabarets, et commander à ceux qui sont ivres d'aller se coucher.

Note 30: (retour) Bills. Pertuisanes, armes de l'ancienne infanterie anglaise.

SECOND GARDIEN.—Et s'ils ne le veulent pas?

DOGBERRY.—Alors, laissez-les tranquilles, jusqu'à ce qu'ils soient de sang-froid. S'ils ne vous font pas alors une meilleure réponse, vous pouvez dire qu'ils ne sont pas ceux pour qui vous les aviez pris d'abord.

SECOND GARDIEN.—Fort bien, monsieur.

DOGBERRY.—Si vous rencontrez un voleur, en vertu de votre charge vous pouvez le soupçonner de n'être pas un honnête homme; et quant à cette espèce de gens, le moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce sera le mieux pour votre probité.

SECOND GARDIEN.—Si nous le connaissons pour un voleur, ne mettrons-nous pas la main sur lui?

DOGBERRY.—Vraiment par votre charge vous le pouvez. Mais je pense que ceux qui touchent le goudron se salissent les mains. Si vous prenez un voleur, la manière la plus tranquille est de le laisser se montrer ce qu'il est, en fuyant votre compagnie.

VERGES.—Assez, mon cher collègue, vous avez toujours été réputé pour un homme miséricordieux.

DOGBERRY.—En vérité je ne voudrais pas être cause de la pendaison d'un chien, bien moins d'un homme qui possède l'honnêteté.

VERGES.—Si vous entendez un enfant crier dans la nuit, vous devez appeler la nourrice et lui commander de le faire taire.

SECOND GARDIEN.—Et si la nourrice est endormie et ne veut pas nous entendre?

DOGBERRY.—Alors allez-vous en paisiblement et laissez l'enfant l'éveiller lui-même par ses cris; car la brebis qui n'entend pas son agneau quand il mugit ne répondra pas aux bêlements du veau.

VERGES.—C'est la vérité.

DOGBERRY.—Voilà toute votre consigne. Vous, constable, vous devez représenter la personne du prince. Si vous rencontrez le prince dans la nuit, vous pouvez l'arrêter.

VERGES.—Non, par Notre-Dame; quant à cela je ne crois pas qu'il le puisse.

DOGBERRY.—Je gage cinq shillings contre un, avec tout homme qui connaît les statues31, qu'il peut l'arrêter. Non pas, à la vérité, sans que le prince y consente; car le guet ne doit offenser personne, et c'est faire offense à un homme que de l'arrêter contre sa volonté.

Note 31: (retour)

Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculisés ici par Shakspeare:

«Personne ne sifflera passé neuf heures du soir.

«Personne n'ira masqué la nuit passé neuf heures du soir.

«Nul homme à marteau, forgeron, serrurier, ne travaillera passé neuf heures du soir.

«Nul homme ne donnera l'alarme passé neuf heures du soir en battant sa femme, sa servante ou son chien, sous peine de trois shillings d'amende.»

VERGES.—Par Notre-Dame, je crois que vous avez raison.

DOGBERRY.—Ah! ah! ah! Or çà, bonne nuit, mes maîtres; s'il survient quelque affaire un peu grave, appelez-moi. Gardez les secrets de vos camarades et les vôtres; bonne nuit.—Venez, voisin.

SECOND GARDIEN, à ses camarades.—Ainsi, camarades, nous venons d'entendre notre consigne. Asseyons-nous ici sur ce banc près de l'église jusqu'à deux heures, et de là allons tous nous coucher.

DOGBERRY.—Encore un mot, honnêtes voisins. Je vous en prie, veillez à la porte du seigneur Léonato, car le mariage étant fixé à demain sans faute, il y a grand tumulte cette nuit. Adieu, soyez vigilants, je vous en conjure.

(Dogberry et Verges sortent.) (Entrent Borachio et Conrad.)

BORACHIO.—Conrad, où es-tu?

PREMIER GARDIEN, bas à ses compagnons.—Paix, ne bougez pas.

BORACHIO.—Conrad! dis-je?

CONRAD, en le poussant.—Ici. Je suis à ton coude.

BORACHIO.—Par la messe, le coude me démangeait; je pensais bien qu'il s'ensuivrait quelque croûte.

CONRAD.—Je te devrai une réponse à cela. Poursuis maintenant ton récit.

BORACHIO.—Mettons-nous à couvert sous ce toit; il bruine: et là, comme un vrai ivrogne, je te dirai tout.

SECOND GARDIEN, à part.—Quelque trahison! Restons cois, mes amis.

BORACHIO.—Tu sauras que don Juan m'a promis mille ducats.

CONRAD.—Est-il possible qu'aucune scélératesse soit si chère?

BORACHIO.—Demande plutôt comment il est possible qu'aucun scélérat soit si riche! car lorsque le scélérat riche a besoin du scélérat pauvre, le pauvre peut faire le prix à son gré.

CONRAD.—Tu m'étonnes.

BORACHIO.—Cela prouve que tu es novice; tu sais que la forme d'un pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau, n'est rien dans un homme.

CONRAD.—Cependant c'est une parure!

BORACHIO.—Je veux dire la forme à la mode.

CONRAD.—Oui, la mode est la mode.

BORACHIO.—Bah! autant dire un sot est un sot. Mais ne vois-tu pas quel voleur maladroit est la mode?

UN GARDIEN.—Je connais ce La Mode, c'est un voleur depuis sept ans. Il s'introduit çà et là mis en gentilhomme; je me rappelle son nom.

BORACHIO.—N'as-tu pas entendu quelqu'un?

CONRAD.—Non, c'est la girouette sur le toit.

BORACHIO.—Ne vois-tu pas, dis-je, quel maladroit voleur est la mode? Par quels vertiges elle renverse toutes les têtes chaudes, depuis quatorze ans jusqu'à trente-cinq; parfois elle les affuble comme les soldats de Pharaon dans les tableaux enfumés, tantôt comme les prêtres du dieu Baal dans les vieux vitraux de l'église; quelquefois comme l'Hercule rasé32 dans la tapisserie fanée et rongée des vers, où son petit doigt semble aussi gros que sa massue?

Note 32: (retour) Pharaon, Hercule, personnages de tapisseries.

CONRAD.—Je vois tout cela, et que la mode use plus d'habits que l'homme. Mais n'es-tu pas entraîné toi-même par la mode, en t'écartant de ton récit pour me parler de la mode?

BORACHIO.—Nullement. Mais sache que cette nuit j'ai courtisé Marguerite, la suivante de la signora Héro, sous le nom d'Héro; elle m'a tendu la main par la fenêtre de la chambre de sa maîtresse, et m'a dit mille fois adieu!—Je raconte cela horriblement mal. J'aurais dû d'abord te dire que le prince, Claudio et mon maître, placés, postés et prévenus par mon maître don Juan, ont vu de loin, du verger, cette entrevue amoureuse.

CONRAD.—Et ils croyaient que Marguerite était Héro?

BORACHIO.—Deux d'entre eux l'ont cru, le prince et Claudio. Mais mon démon de maître savait que c'était Marguerite. D'un côté, grâce à ses serments qui les ont d'abord séduits; de l'autre, grâce à la nuit obscure qui les a déçus, mais surtout à mon manège qui confirmait toutes les calomnies inventées par don Juan, Claudio est parti plein de rage, jurant d'aller la joindre demain matin au temple à l'heure marquée, et là, devant toute l'assemblée, de la déshonorer par le récit de ce qu'il a vu cette nuit, et de la renvoyer chez elle sans époux.

PREMIER GARDIEN s'avançant.—Nous vous sommons au nom du prince, arrêtez.

SECOND GARDIEN.—Appelez le grand chef constable. Nous avons ici déterré le plus dangereux complot de débauche qui se soit jamais vu dans la république.

PREMIER GARDIEN.—Et un certain La Mode33 est de leur bande; je le connais, il porte une boucle de cheveux.

Note 33: (retour) En anglais, c'est le mot deformed que les gardiens prennent pour un nom d'homme.

CONRAD.—Messieurs, messieurs!

PREMIER GARDIEN.—On vous forcera bien de faire comparaître La Mode; je vous le garantis.

CONRAD.—Messieurs!....

PREMIER GARDIEN.—Taisez-vous, nous vous l'ordonnons; nous vous obéirons en vous conduisant.

BORACHIO.—Nous avons l'air de devenir une bonne marchandise, après avoir été ramassés par les piques de ces gens-là.

CONRAD.—Une marchandise compromise, je vous en réponds; venez, nous vous obéirons.

(Ils sortent.)