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Belle-Rose

Chapter 12: XI
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

L'inconnue ne prit pas cette fois le soin de déguiser le son de sa voix, son éclat et sa douceur infinie charmèrent Belle-Rose, comme les vibrations sonores de la harpe. Il l'écoutait encore qu'elle ne parlait plus, et son coeur eut la révélation mystérieuse de l'amour sans bornes que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remède qui suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet désespoir de M. d'Assonville.

—Belle-Rose, attendez, reprit-elle; vous serez libre dans un instant.

La dame au masque et le page se parlèrent bas durant quelques minutes; puis celui-ci, approchant une petite table d'ébène sur laquelle se trouvait du papier, présenta une plume à sa maîtresse, qui écrivit une lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu'elle avait au doigt sur la cire brûlante et tendit la dépêche à Belle-Rose.

—Voici ma réponse, remettez-la à M. d'Assonville promptement, et oubliez tout, jusqu'au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment à la porte de la rue Cassette et nommez-vous: une femme se souviendra.

Belle-Rose s'inclina sur la main de l'inconnue et prit la lettre en effleurant de ses lèvres le bout d'un gant parfumé.

—Que Dieu vous garde! beau cavalier, dit-elle à mi-voix; et jetant sur
Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portière.

—Venez-vous? reprit le page, tandis que Belle-Rose, ébloui de ce regard et tout frémissant de ces paroles, restait immobile devant les larges plis du damas pourpre.

Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils descendirent les marches, traversèrent la forêt sans voir aucune ombre cette fois, et montèrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores, et, deux heures après, la voiture s'arrêtait à l'entrée de la rue de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portière, Belle-Rose descendit et l'équipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l'honnête M. Mériset était dans un grand trouble. Le digne propriétaire n'avait pas voulu se coucher. Sa lampe, éteinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures après minuit, et debout derrière ses volets entrebâillés, il jetait des regards pleins d'anxiété dans les ténèbres de la rue.

—Ah! monsieur Belle-Rose! que vous me tirez d'inquiétude, dit-il au sergent, je craignais que vous ne fussiez mort.

—Je ne le suis point encore tout à fait, mais ça pourra venir.

—Ne parlez donc pas de cette façon lugubre… à l'heure qu'il est, ce sont de mauvaises conversations.

—Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m'avez attendu?

—C'est aussi pour vous remettre ce papier qu'un gentilhomme a laissé après être venu deux fois. Il m'a vivement recommandé de ne le donner qu'à vous, m'assurant qu'il s'agissait d'une affaire d'importance.

Tandis que M. Mériset parlait, Belle-Rose avait déjà ouvert le pli, et, à la clarté de la chandelle du propriétaire, il lisait ces quelques mots:

«M. de Villebrais n'est point mort, bien qu'il ne soit pas en état de se lever de longtemps, s'il se lève jamais; il a parlé, et le secret de votre rencontre a été confié à des gens qui ont sans doute donné des ordres pour vous arrêter. Vous n'avez plus qu'à fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et comptez sur moi, quoi qu'il arrive.

«CORNÉLIUS HOGHART.»

Belle-Rose s'attendait à cette nouvelle, il brûla le billet sans paraître ému, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda à M. Mériset s'il ne connaissait point quelque honnête personne, discrète et sûre, qu'il pût charger d'une commission délicate.

—J'ai mon neveu, Christophe Mériset, un garçon adroit comme un racoleur, et muet comme un confessionnal.

—Vous me répondez de lui?

—C'est mon héritier.

—Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je vais écrire à un capitaine de chevau-légers en garnison à Arras?

—Il les portera.

—Sans tarder?

—Dans une heure.

Belle-Rose écrivit à M. d'Assonville pour le prévenir de ce qu'il avait vu et des événements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-même la réponse de la dame inconnue. Aussitôt après l'arrivée du neveu Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire diligence; puis, laissant à M. Mériset un billet pour sa soeur Claudine, il lui fit part de la nécessité où il se trouvait de s'éloigner aussi.

—Ah! mon Dieu! ne reviendrez-vous pas? dit le propriétaire.

—Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec ces dix louis qui seront à vous si, dans quinze jours, je ne suis pas de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que vous avez vu, ni de mon départ, si par hasard quelque curieux vous questionnait.

—Je comprends, fit M. Mériset, qui flairait sous ce mystère une affaire d'État, je comprends et je me tairai.

Belle-Rose se dépouilla de ses habits, en prit d'autres qui appartenaient au neveu Christophe, s'arma d'un bâton et quitta la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.

—C'est à M. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se disait-il, c'est à M. de Nancrais que je la rendrai.

XI

L'ÉCLAIR D'UNE PASSION

Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous les premières et blanches clartés du matin: de joyeuses filles passaient en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté; tout était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son coeur se gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu. Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il s'arrêta dans une espèce de cabaret; depuis la veille il n'avait rien pris. L'hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de main fait sauter une omelette.

—Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d'être entré au coup de midi. Un quart d'heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne plus trouver ni coquilles d'oeufs ni croûte de pain. Où les gens de la maréchaussée passent, il ne reste rien.

—Ah! fit-Belle-Rose, vous attendez les gens du roi?

—Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme des dogues! La basse-cour y passera, et si l'argent vient, il ne viendra guère… Mais, tenez, les voilà qui s'avancent du bout de la plaine… Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l'épaule?

—Fort bien! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute?

—Ah bien oui! le pays pourrait être pillé qu'ils n'y prendraient seulement pas garde… ils cherchent un pauvre soldat.

—Un soldat?

—Quelque déserteur, à ce que m'a conté le brigadier, qui parle assez volontiers de ses affaires… Il s'agit d'un jeune homme à peu près de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous semblez l'être.

L'hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L'éclair du soupçon passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la table et se dirigea vers la porte. La crosse d'un mousquet frappa les cailloux. L'hôtesse s'élança vers le fugitif.

—Chut! fit-elle rapidement à son oreille, je n'ai rien compris, rien deviné, mais n'avancez pas! Un pied sur la route, et vous êtes mort. Passez là, dans ce cabinet; je vais les occuper avec mon meilleur vin… S'ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez sauvé… S'ils vous voient, dame! il y a la fenêtre!

Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du cabaret s'ouvrait.

—Le ciel est un four et la route est un gril! dit le soldat en entrant.

—Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l'hôtesse. Prenez donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table.

Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l'instant. La plupart jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s'assirent autour de la table. L'hôtesse passait et repassait de la salle au cabinet, qui avait une issue sur la cuisine.

—Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose.

—Tous?

—Tous, sauf un.

Belle-Rose ouvrit la fenêtre.

Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit.

—Laissez-moi et finissons, dit-elle.

—Non pas; vous avez de trop beaux bras.

—S'ils sont beaux, ils sont forts; gare à vos joues!

—Eh! eh! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas seuls! La compagnie fait peur à l'amour. Eh! l'ami, retournez-vous donc un peu, qu'on vous regarde!

Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut Bouletord, Bouletord qui était passé de l'arme de l'artillerie dans la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de brigadier.

—Belle-Rose! s'écria-t-il. Eh! eh! camarade! nous avons un vieux compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche; mais à moi la partie. Vous êtes mon prisonnier.

—Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre.

Bouletord s'élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de la campagne et du fuyard était interceptée.

—Qu'y a-t-il donc? demandèrent les soldats.

Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit feu. La balle fit sauter l'écorce d'un saule à dix pas de Belle-Rose.

—Pauvre garçon! dit l'hôtesse, comme il court!

—Mais dépêchez-vous donc! cria Bouletord à ses gens. C'est notre déserteur. S'il nous échappe, il nous vole dix louis.

La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard; mais la maréchaussée était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain. De la fenêtre où elle s'était accoudée, la cabaretière assistait à cette chasse improvisée. Au lieu d'un cerf, c'était un homme qu'on courait.

—Comme il va! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voilà qui traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé… Il a des jambes de chevreuil, ce garçon-là!… Ah! voilà un soldat par terre… il a donné du pied contre une souche, le maladroit!… et d'un autre… celui-là s'est empêtré dans le fourreau de son sabre… Le déserteur est déjà loin… bien certainement il leur échappera… Ah! mon Dieu! le brigadier arrête un maraîcher; il prend son cheval, l'enfourche, le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop!… Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!… Un autre soldat l'imite… puis un autre aussi… Trois soldats à cheval contre un homme à pied!… il est perdu! Ah! il les a entendus… le voilà qui entre dans les terres labourées… ce n'est pas sot! les chevaux sont lourds… ils enfonceront… Bien! ils ne vont déjà plus si vite!… Et lui? le pauvre garçon file comme une perdrix… il saute les ruisseaux… Tiens! où veut-il aller?… Ah! il a songé au bois! et il a, ma foi, bien raison!… Il approche… il y touche… il entre… disparu!

Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien. Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.

—Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que le fer du cheval n'atteignît la tempe! Adonis a été adroit dans sa maladresse.

Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.

—Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'êtes point en état de remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu'on vous a faite au bras.

Belle-Rose s'aperçut seulement alors qu'il avait le bras gauche entouré de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois ou quatre endroits, était tacheté de sang; elle-même portait le bras en écharpe; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune sous-officier que ce n'était pas la première fois que le son de cette voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose, elle répondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses lèvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de dédaigneux qui en altérait la grâce.

—Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée, ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie.

Belle-Rose rougit légèrement.

—Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si brusquement fait pirouetter Adonis?

Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ, sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où sa vie venait d'être plongée.

—Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice: vous m'avez sauvé la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit de garder le silence. Mais, sur mon âme, l'homme qui a failli causer ma mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double compte à me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile venait de chasser la pâleur.

—M. de Villebrais! s'écria Belle-Rose en se soulevant.

—Le connaissez-vous? reprit l'inconnue.

—Un officier d'artillerie? ajouta le blessé.

—Précisément. Un officier d'artillerie que j'attendais au château; son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre où qu'il se cache.

—C'est donc à sa vie que vous en voulez, madame?

—Certes! après le crime, il faut le châtiment.

—Prenez-la donc! s'écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est moi!

—Vous! mais vous l'avez donc frappé par derrière!

—J'ai frappé M. de Villebrais de face, l'épée froissant l'épée, et, si je l'ai frappé, c'est parce qu'il avait insulté une femme.

—Quelque grisette!

—Ma soeur, madame.

—Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur?

—Madame! s'écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous ai pas livré l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble, mais ne m'insultez pas.

Belle-Rose était debout: une émotion extraordinaire animait son visage; sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang; l'éclat de ses yeux, l'autorité de son geste, l'expression hardie de sa voix, imposèrent à l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu'au fond du coeur, et s'étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au téméraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila, et s'inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité:

—Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma soeur contre votre colère, mais j'abandonne le frère à votre vengeance.

Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clartés ondoyantes; tout son être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle murmura:

—Jeune et brave et beau tout à la fois!

Puis elle reprit en souriant:

—Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que
M. de Villebrais n'ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui s'épandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'était certainement pas l'espérance d'échapper à une condamnation inévitable: il était résolu à l'aller chercher lui-même. N'était-elle pas plutôt occasionnée par l'intérêt soudain que l'inconnue semblait prendre à lui? Belle-Rose aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient encore trop confuses pour qu'il songeât à les analyser.

—M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main?

—J'avais le bon droit de mon côté, madame.

—Si vous défendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour une maîtresse?

—Je ferais de mon mieux.

—Bien gardée alors sera celle que vous aimerez!

A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en aperçut.

—Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brève en jetant au blessé un coup d'oeil rapide et profond.

En ce moment, une camériste entra dans l'appartement. En voyant Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses lèvres.

—La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la camériste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces; il chancela et s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

—M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse.

La duchesse s'était avancée vers la porte; en se retournant pour jeter un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle repoussa la camériste et s'élança vers lui.

—Je reste, dit la duchesse.

XII

LES RÊVES D'UN JOUR D'ÉTÉ

Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal; mais il dut céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brisée par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange! dans ces heures où l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le visage de l'inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d'une robe blanche, était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras à l'image trompeuse de son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne.

—Je ne suis pas Suzanne, dit l'étrangère.

Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Belle-Rose reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste éclaira son visage.

—C'était vous? dit-il.

—C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous, répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de vous imposer silence. Obéissez.

La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu'elle s'était chargée de faire exécuter.

—Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

—L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire.

—Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est un aveu.

Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose, à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien confessant sa foi, il reprit:

—Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné, il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli.

—Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres.

—Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée, ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère, se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux, donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité; la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie, de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme, une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement. A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées, peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.

—Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule, cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement, son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt, mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées, eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise. Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait, et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort. Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert. Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans patron au paradis.

—Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat.

—Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine…
Jacques quoi?

—Jacques Grinedal.

—Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas traduire en français?

—Très aisément: Grinedal signifie tout juste vallon vert ou verte vallée. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une prairie, entre deux collines.

—Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de
Verval?

—Eh! madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout propos?

—J'ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon désir.

—J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs?

—Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de l'épaulette, vous l'êtes à présent par le droit du caprice. Cette autorité n'en vaut-elle pas une autre?

—Elle vaut mieux.

—Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme.

—Je me tais et mets M. de Verval à vos ordres.

—C'est un moyen de sauver Belle-Rose.

Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la maréchaussée ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son âme l'image sereine de Suzanne; auprès d'elle passèrent les ombres attristées de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de Cornélius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l'attachait près d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait à Laon, et plein de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où s'enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de Paris et du parti qu'il venait d'arrêter. Il confia ses lettres à un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M. d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurèrent de la diligence du valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer sa volonté de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquiète, tourmentée. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu'il avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son âme, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'éloigner sans lui parler. La crainte de l'offenser l'arrêta; étrange pensée au moment où il se décidait à la fuir pour toujours! Mme de Châteaufort rentra très tard ce jour-là; minuit venait de sonner quand les grilles du parc s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur, peut-être aurait-on découvert qu'il n'était point trop affligé de ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait ébloui. Mme de Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de l'habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer; l'appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit était superbe; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu aux fraîches haleines de la nuit; l'agitation de ses pensées ne lui permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux rêves du sommeil, il l'abandonnait aux rêves de l'amour. Il y avait une heure ou deux déjà qu'il suivait dans leur vol confus les songes, enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres s'illuminer sous les rougeâtres reflets d'une clarté subite. Les éclairs succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l'appui de la fenêtre et se tourna vers l'étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille flammes s'échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots d'étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris d'épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au milieu de leur sommeil, s'élancèrent de chambre en chambre, à demi nues; pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures, s'épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées embrasées, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l'incendie, s'armèrent d'échelles et de seaux; tous les gens du château furent sur pied à l'instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du péril: l'incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie, les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments à son impétuosité. Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres, il bondit, et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde à l'étage où reposait Mme de Châteaufort. L'effroi triplait ses forces: la première porte qu'il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans l'appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de fumée et d'étincelles l'enveloppa; mais il avait déjà saisi dans ses bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine, bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur l'escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'éclat le poursuivait, il déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres, elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre d'amour et d'épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait échevelée sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur, la fascinait. Jusqu'où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle, effarée, tremblante, toute pleine d'émotions charmantes et terribles! Quand Belle-Rose l'eut couchée sur son sofa, il s'agenouilla près d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de larmes et de baisers.

—Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'écria-t-il.

Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent, et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa, chancelant comme un homme blessé.

—Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir!

Geneviève se leva d'un bond.

—Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle.

—Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.

Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard, l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri.

—Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.

Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de quitter.

—Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main, longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond d'un abîme que je m'y jetterais… J'ai des nuits de fièvre pour avoir effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé, j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et chaque jour cependant je vous aimais davantage!

Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se remplissaient de larmes divines.

—Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous? Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime, vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi partir!

Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux rayonnaient comme deux diamants.

—Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime!

XIII

UN SERPENT DANS L'OMBRE

Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements; on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine, elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc, aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires, suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre, patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure. Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc, un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les sons les plus confus, tournait la tête.

—C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de
Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles.

Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois, fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours, l'apparition s'était évanouie.

—Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son amante.

Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait. Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur.

—Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

—Non; elle est presque inconnue aux gens du château.

—On a passé par là cependant.

—Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort.

—Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissée.

—Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes; savez-vous où se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance. Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main, venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues. Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne. La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait une lettre à la main.

—Je lirai ça ce soir, dit la duchesse.

La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui parla bas à l'oreille.

—Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience.

Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme de Châteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lâcha les rênes d'Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d'un cachet de cire noire, et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort.

—Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine est à Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion.

Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa silence d'un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa toilette; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la congédia. La nuit était sereine, et l'étoile de Vénus montait à l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa toilette la lettre dédaignée et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit; à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa.

—Une voiture et des chevaux! s'écria-t-elle.

Ses caméristes étonnées ne remuaient pas.

—M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux! à l'instant! mais courez donc!

Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se précipita dehors.

—Où donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant sur sa tête ses longs cheveux épars.

Camille entra. Du premier regard la camériste intime comprit que sa maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre froissée était dans sa main.

—Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre? s'écria Mme de
Châteaufort.

Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse; toutes sortirent.

—Hier, madame, répondit-elle, hier matin.

—Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai!

—Je vous l'ai présentée deux fois, et deux fois vous m'avez repoussée.

—Ne pouvais-tu pas me contraindre à l'ouvrir?

—Eh! madame! il était là! s'écria Camille en montrant avec un geste d'une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin.

—Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d'une voix étouffée et la main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de lui; elle est datée d'hier; hier il a dû m'attendre, et il a juré par le nom de sa mère que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il ne m'a pas vue, Camille!

Camille secoua la tête.

—Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous êtes perdue! monsieur le duc…

—Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus!

Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré dans le coeur de Mme de Châteaufort.

—La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant la porte.

Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille.

—Viens, dit-elle, il est encore à Paris, sans doute; rien n'est perdu.

Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations, il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher au visiteur sa fatigante surveillance.

—Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.

Bientôt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les lumières de la veillée s'éteignirent une à une dans les bois tout pleins de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l'angle du parc où la porte secrète donnait issue sur la campagne. Elle était entr'ouverte. Bien sûr de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs, comprenant par cette action qu'il était découvert, escaladerait le mur et ne se montrerait pas: ce n'était pas là le but de Belle-Rose. Il continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrêta derrière un gros chêne; la lune venait de disparaître sous un nuage. Il écouta. Après trois ou quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds rouillés. L'ombre était épaisse, il ne vit rien; un bruit de pas se perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisière des sentiers où l'herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le chemin que suivait l'inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au château. Belle-Rose et Geneviève l'avaient fréquemment parcourue, et c'était la route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir. Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes, allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui à son passage. Très résolu à lui épargner les ennuis d'une longue attente, il allait précipiter sa marche, lorsqu'un cri s'éleva du milieu de la clairière, et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre. Belle-Rose s'élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et pressé, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout à coup; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main; il bondit comme un cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit comprendre que le meurtrier était désormais hors d'atteinte. Belle-Rose écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans la clairière; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un assassinat avait sauvé la sienne? Belle-Rose se hâta de courir vers la clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l'ombre épaisse que projetaient les grands chênes, l'autre était toute baignée d'une blonde lumière; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'étendue de la pelouse; sur la ligne tremblante où l'ombre se mariait à la lumière, le corps d'un homme était couché. Une épée nue brillait dans l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla près du corps; le sang sortait de deux blessures béantes, l'une à la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel, Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur jaillit des lèvres du soldat… il venait de reconnaître M. d'Assonville.

XIV

L'AGONIE

Le coup de pistolet tiré par Belle-Rose avait réveillé quelques gardes; ils accoururent et trouvèrent celui qu'ils appelaient M. de Verval occupé à étancher le sang d'un homme qui semblait mort déjà, tant il était immobile et froid. Deux d'entre eux couchèrent le blessé sur un brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi pâle que M. d'Assonville, le fit déposer dans ce même pavillon où, dans les terreurs d'une nuit d'incendie, Mme de Châteaufort et lui s'étaient rencontrés. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que M. d'Assonville n'était pas mort encore. La marche avait rouvert les plaies, et le sang s'échappait sur le satin du sofa. La douleur de Belle-Rose était calme, mais effrayante à voir. Quelques larmes tombaient goutte à goutte de ses paupières. Lui qui aurait payé de sa vie le bonheur de sauver M. d'Assonville, il le voyait expirer sous ses yeux et pour lui! Il allait du sofa où gisait le moribond à la porte où se pressaient des gardes et des laquais, écoutant si le chirurgien n'arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans sommeil.

Les linges qu'il serrait autour des blessures s'imbibaient de sang, les lèvres se décoloraient, les yeux semblaient s'éteindre. Belle-Rose jetait des regards désolés vers le ciel, puis baisait la main de d'Assonville. Enfin, le chirurgien parut. A l'aspect de cette tête blême affaissée sur les coussins, et déjà marbrée de teintes livides, ses sourcils se touchèrent un instant. Belle-Rose retenait son souffle, les gardes étaient silencieux, on entendait frémir le feuillage autour du pavillon. Après avoir tâté le pouls du moribond en écoutant le bruit de sa respiration, le chirurgien tira sa trousse, essuya sur du cuir les instruments d'acier dont l'éclair éblouit le regard de Belle-Rose, et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir M. d'Assonville, un soupir entr'ouvrit sa bouche; le chirurgien poursuivit son oeuvre, faisant disparaître l'acier entre les chairs rougissantes. M. d'Assonville s'agita, ses yeux se ranimèrent, il fit un effort pour saisir la main qui le tourmentait.

—Assassin! dit-il, et sa tête retomba sur l'oreiller.

Ce mot glaça le coeur de Belle-Rose, mais un rayon d'espérance avait lui dans les ténèbres de son épouvante au réveil de M. d'Assonville. Le chirurgien retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait l'impassibilité du marbre. Cependant M. d'Assonville reprenait lentement l'usage de ses sens; la lumière renaissait sous ses paupières soulevées; de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna ses regards vers l'assemblée, vit Belle-Rose, sourit et lui tendit la main. Belle-Rose la prit et tomba sur ses genoux, bénissant Dieu.

—Je t'avais vu, mon ami, dit tout bas M. d'Assonville, mais je croyais rêver. Au moins ne mourrai-je pas seul!

—Mais vous ne mourrez pas, capitaine! s'écria le soldat.

—Bah! mieux vaut aujourd'hui que demain; le plus dur est fait.

M. d'Assonville rassembla ses forces et parvint à se soulever un peu; ses joues et ses lèvres devinrent pourpres. Le chirurgien l'observait en silence.

—J'ai beaucoup de choses à te dire, mon ami, reprit le blessé; c'est une sorte de confession; pour m'aider à l'achever, tu as bien quelque chose à me faire boire; j'ai la langue desséchée et la poitrine en feu.

Belle-Rose courut au chirurgien qui rangeait sa trousse dans un coin.

—Que faut-il donner à M. d'Assonville? lui dit-il.

—Ce qu'il voudra, du lait ou de l'eau-de-vie.

Belle-Rose pâlit. Cette réponse arriva comme une balle à son coeur.

—Perdu! murmura-t-il d'une voix étouffée.

—Croyez-vous aux miracles, monsieur? reprit le chirurgien.

Belle-Rose le regarda, étourdi et muet.

—Si vous n'y croyez pas, je n'ai rien à dire; si vous y croyez, espérez en Dieu. La science humaine n'a plus rien à faire ici.

Le chirurgien glissa la trousse dans la poche de son habit et prit son chapeau; mais au moment où il allait se retirer une voix le retint.

—Monsieur le chirurgien, un mot, je vous prie.

Avec cette finesse extrême de sens dont quelques agonisants ont fourni de mémorables exemples, M. d'Assonville avait entendu la brève conversation de l'homme de l'art et de Belle-Rose; il le rappelait.

Le chirurgien s'approcha.

—Je suis donc perdu, monsieur? dit le blessé.

Le chirurgien hasarda un geste de dénégation; M. d'Assonville l'arrêta.

—Vous avez parlé, et je sais tout. Votre science vous permet-elle de m'apprendre combien j'ai de temps à vivre? Répondez sans hésiter, monsieur, vous avez affaire à un gentilhomme.

Le chirurgien prit le bras du blessé et consulta le pouls, l'oeil sur sa montre.

—Vous pouvez vivre encore une demi-journée, peut-être un jour entier, si vous évitez tout effort et tout mouvement; mais la moindre secousse vous tuera net.

—Ai-je le temps d'instruire mon ami des choses que j'ai à lui dire?

—Si votre confession doit durer plus d'une heure, c'est tout au plus si vous aurez la force de l'achever.

—Merci, monsieur.

Quand le chirurgien fut parti, M. d'Assonville pria Belle-Rose de s'approcher.

—Les minutes valent des jours, lui dit-il, restons seuls.

Belle-Rose fit un signe de la main, chacun sortit.

—Mets-toi là, reprit M. d'Assonville, en lui montrant un fauteuil. Ma voix est faible, et je crois que cet honnête chirurgien a promis plus que je ne puis tenir. Je ne voudrais pas mourir avant de t'avoir tout dit.

—Me pardonnerez-vous, mon Dieu! s'écria Belle-Rose, retenant avec peine les sanglots qui déchiraient sa poitrine; ils vous ont frappé, et c'est moi qu'ils cherchaient!

—Toi! fit M. d'Assonville étonné.

—Ne suis-je pas déserteur?

—Bah! on arrête un déserteur, on ne l'assassine pas. Si quelque remords te poursuit, calme ta conscience; j'ai reconnu l'ennemi… c'est bien moi qu'il attendait.

—Vous l'avez vu! Son nom, dites son nom; que je vous venge au moins!

—Me venger! et pourquoi? C'est peut-être un service qu'il m'a rendu… Il était masqué; mais, dans la chaleur de l'action, son masque est tombé… Je ne l'ai vu qu'une minute, et je l'ai reconnu.—Souviens-toi de M. de Villebrais! s'est-il écrié, et il s'est enfui.

—M. de Villebrais! c'était moi qu'il cherchait… moi, vous dis-je! Ne savez-vous pas que je l'ai frappé? dit Belle-Rose.

—Une querelle d'hier aiguise-t-elle une épée comme le fait une haine de dix ans? J'ai vu le bras… Il assassinait par ordre.

Belle-Rose frémit de la tête aux pieds.

—Laissons cela, continua M. d'Assonville avec un triste sourire; je suis mort; qu'importe par qui et pourquoi je suis tué! D'autres pensées m'assiègent et mon esprit se trouble. Écoute, avant que je meure; après, venge-moi si tu veux.

Belle-Rose prit la main de M. d'Assonville et la serra.

—Me promets-tu d'accomplir toutes mes volontés dernières?

—Je vous le jure.

—J'y compte. M. de Nancrais, mon frère, est possesseur d'une lettre à ton adresse. Je la lui ai remise en quittant l'armée. J'avais eu connaissance de ton duel et de ta disparition, mais je te savais innocent: ma conscience me répondait de toi. Il reviendra, me disais-je, et ce que je le charge de faire, il le fera… Tu vois que je ne me suis pas trompé.

Un accès de toux arrêta M. d'Assonville; il porta un mouchoir à ses lèvres, et le retira humide d'une écume sanglante. Sa tête se renversa sur les coussins empilés.

—Mon Dieu! vous vous tuez! s'écria Belle-Rose.

—M. de Villebrais m'y aide bien un peu, répondit le capitaine avec un sourire.