WeRead Powered by ReaderPub
Belle-Rose cover

Belle-Rose

Chapter 17: XVI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

—Remettez le reste de vos confidences à demain; demain vous serez plus calme.

—Mon ami, les morts ne parlent pas. Si tu veux entendre ce que j'ai à te dire, il faut que tu m'écoutes cette nuit…

Le visage de M. d'Assonville se crispa. Une rougeur brûlante couvrit ses joues, la pâleur du marbre lui succéda, et durant quelques minutes elles passèrent tour à tour des teintes mates de l'ivoire à la couleur du sang. La fièvre faisait claquer ses dents. Belle-Rose allait et venait par la chambre, se tordant les mains.

—Je souffre un peu, reprit le capitaine; pourquoi du premier coup ne m'a-t-il pas tué? J'étouffe, j'ai toujours soif…

Belle-Rose lui présenta une tasse pleine de lait coupé de miel. Le capitaine en but une gorgée.

—C'est une tisane que tu me donnes là! N'as-tu pas quelque bouteille de vieux vin de Bourgogne?

Belle-Rose tira un flacon d'une armoire et remplit un verre. Il avait toujours dans les oreilles les terribles paroles du chirurgien. Si M. d'Assonville lui avait demandé de l'eau-de-vie, il lui en aurait donné. Le blessé avala deux grands verres coup sur coup.

—A la bonne heure! dit-il, si la mort vient, elle me trouvera debout.

Il fit un effort et s'assit. Son visage se colora subitement, ses yeux s'enflammèrent, il sourit. Dans ce moment suprême, où la vie semblait lutter contre les premières atteintes de l'agonie, les traits de M. d'Assonville s'éclairèrent d'une beauté suprême. Belle-Rose crut le voir tel qu'il était le jour où, près de l'abbaye de Saint-Georges, il quitta les cavaliers hongrois.

—Ainsi, dit le capitaine, tu feras ce que je t'ai demandé; je pars content. Et cependant je ne l'ai pas vue! Tu me comprends, toi qui aimes!… Partir sans que la main d'une femme toujours adorée ait pressé votre main… c'est une grande douleur!… celle-là m'était réservée… Oh! j'ai bien souffert!… Tu ne sais pas tout, tu n'as jamais lu dans ce coeur où vivait un souvenir cher et empoisonné; il a tari les sources de l'espérance… Quand on a aimé comme je l'ai aimée, et que la solitude vient après, il faut mourir… Je meurs!… Tu pleures! Ai-je donc rien à regretter? Elle avait tué mon âme avant de tuer mon corps!

L'éclat de la fièvre luisait dans les yeux de M. d'Assonville; on y voyait passer des lueurs étranges, tandis que sur sa bouche flottait le sourire de l'égarement. Un instant il s'arrêta; ses yeux suivirent les contours du pavillon et revinrent se poser sur Belle-Rose.

—C'est toi qui m'as ramassé, lui dit-il tout à coup, toi qui m'as porté! Qui t'a conduit ici?

Belle-Rose rougit.

—J'étais poursuivi, répondit le sergent, un asile m'a été offert dans ce château, je l'ai accepté.

—Une bonne action!… Prends garde, sous cet asile il y a peut-être une tombe.

Belle-Rose regardait M. d'Assonville, dont les paroles lui paraissaient inexplicables; le teint du moribond était devenu d'une pâleur livide; sa voix était inquiète et sourde, l'agitation de son visage extraordinaire.

—On t'a sauvé!… Un jour aussi on m'a sauvé, je fuyais… Il y a bien des années de cela… j'avais vingt ans… Une jeune fille vint à moi, me tendit la main, m'entraîna… les cris de mes ennemis se perdirent dans l'éloignement… l'ange de mon salut quitta ma main et rougit… Qu'elle était belle, mon Dieu! Elle me cacha bien des jours… je l'aimai toute ma vie! Elle aussi m'aima; mes transports la ravirent, son amour m'éblouit!… Que de fois ne suis-je pas revenu dans cette retraite où pour la première fois elle m'apparut!… J'étais ivre!… sa vue mettait le ciel dans mon coeur… Si elle m'avait dit: Je veux être reine, j'aurais conquis une couronne l'épée ou le poignard à la main, j'aurais marché sur le cadavre de mon roi! Cet amour était un abîme de joies et de délices… Un an, je m'y plongeai… j'en revins morne, sanglant, brisé… La veille, j'aurais raillé les élus dans leur éternelle félicité; le lendemain, j'avais l'enfer dans le coeur!… Mlle de La Noue s'était mariée.

—Mlle de La Noue! répéta Belle-Rose.

—Je l'ai nommée? s'écria M. d'Assonville… Voilà bien des années que ce nom terrible n'est pas sorti de mes lèvres… Il est enfoui là comme dans un tombeau, ajouta-t-il en pressant sa poitrine de ses deux mains; oublie-le… Elle s'était mariée, comprends-tu bien, et cependant elle était mère!

La sueur perlait sur le front de M. d'Assonville, et les mots venaient à sa bouche comme un râle. Belle-Rose l'écoutait, ne sachant si le délire égarait sa raison.

—Mère! entends-tu? elle était mère… Oh! mon enfant! mon Dieu, mon enfant!

La voix de M. d'Assonville s'éteignit dans les sanglots. Des larmes jaillirent des paupières de cet homme que Belle-Rose n'avait jamais vu pleurer. Une pitié profonde étreignit le coeur du soldat.

—L'infâme! dit-il.

—Un jour le pauvre enfant me fut ravi, reprit le capitaine d'une voix brisée. Ses lèvres bégayaient à peine, et jamais, sans doute, il n'a su mon nom!

—Mais elle? dit Belle-Rose.

—Elle? Oh! elle est riche, puissante, honorée! c'est une dame si fière et si haute, que les plus grands seigneurs s'inclinent à son nom.

—Oh! je vous vengerai! s'écria Belle-Rose.

—Mais je l'aime, et c'est mon enfant que je veux! lui répondit M. d'Assonville.

Le capitaine était effrayant à voir. Son visage était blanc comme un suaire, et de ses yeux enflammés tombaient de grosses larmes; le désespoir, l'amour, la souffrance, donnaient à sa physionomie déjà marquée du sceau de la mort une déchirante et sublime expression. En ce moment, le bruit d'une voiture qui roulait dans la cour troubla le silence profond. La voiture s'arrêta; Belle-Rose vit à travers les persiennes briller les torches des piqueurs; le frôlement d'une robe de soie vint jusqu'à son oreille, la porte du pavillon s'ouvrit, et Mme de Châteaufort parut sur le seuil. M. d'Assonville tourna la tête, la vit et se dressa en poussant un cri terrible. A ce cri, Mme de Châteaufort s'arrêta, pâle et muette; une terreur profonde se peignit sur son visage, tandis que ses mains frémissantes se promenaient le long de ses joues, où pendaient en longs anneaux sa chevelure dénouée. Les yeux du moribond et les siens ne se pouvaient quitter. Comme il se penchait vers elle, les bras de la duchesse s'agitèrent avec égarement. M. d'Assonville fit trois pas, blême et sanglant, leva la main vers le ciel et tomba. Belle-Rose s'élança vers lui. Il était mort. Mme de Châteaufort s'agenouilla. Le regard de Belle-Rose effaré allait du cadavre à Geneviève; une horrible pensée glaçait son coeur, et ce regard semblait demander compte à son amante de la mort de son ami.

—Assassiné! dit-il.

—Oh! ce n'est pas moi! s'écria Mme de Châteaufort.

Et les mains jointes, trempée de pleurs, elle voulut se traîner sur les genoux; mais, brisée par l'épouvante, elle s'affaissa, et sa tête alla frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre; une horrible pensée troublait son âme et l'envahissait. Comme il passait dans la cour, la camériste, impatiente de ce long silence, l'interrogea sur ce qui se passait dans le pavillon.

—Comment s'appelait Mme de Châteaufort avant son mariage? lui demanda
Belle-Rose d'une voix étranglée.

—Mlle de La Noue, répondit Camille, et elle entra dans le pavillon.

XV

UN PAS VERS LA TOMBE

Camille, en pénétrant dans le pavillon, trouva Mme de Châteaufort évanouie près du cadavre de M. d'Assonville, qu'elle reconnut au premier coup d'oeil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose; mais sans s'arrêter à en calculer la portée, elle appela, et des laquais l'aidèrent à transporter leur maîtresse dans son appartement. Les événements qui avaient amené cette catastrophe s'étaient si brusquement succédé, que Mme de Châteaufort ne put résister à leur impétuosité. Cette femme, énergique et forte, qui savait commander aux circonstances, semblait brisée d'un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et glacée, les cheveux épars autour de son front; la vie se trahissait seulement par les larmes qui tombaient une à une de ses paupières entr'ouvertes et par les tressaillements de son visage, où se reflétaient toutes les angoisses de la terreur et du désespoir. Mme de Châteaufort était arrivée dans l'après-midi à Paris, à son hôtel, et n'avait pris que le temps de changer de vêtements pour se rendre en fiacre à la maison de la rue Cassette. M. d'Assonville s'y était présenté la veille et le jour même. Mme de Châteaufort envoya chez lui, il était sorti; mais, sur l'avis qu'on lui donna qu'il devait rentrer dans la soirée, elle pria un laquais de l'informer qu'il était attendu rue Cassette. Malheureusement M. d'Assonville s'étant, de son côté, rendu à l'hôtel de Mme de Châteaufort, peu d'instants avant l'arrivée de la duchesse à Paris, apprit d'un valet qu'elle était dans l'intention de prolonger son séjour à la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ; il connaissait le parc et ses issues secrètes, les passages qui conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par son silence qu'elle était fermement décidée à éviter toute entrevue, il voulut essayer d'arriver la nuit jusqu'à elle, au risque d'y périr. Au moment donc où Mme de Châteaufort entrait dans Paris, M. d'Assonville en sortait. Lorsqu'il aperçut Écouen, il s'arrêta et attendit la nuit, ne voulant point se présenter devant la grille du château de la duchesse, pensant qu'il serait éconduit. Aux premières ombres, il gagna les murs du parc, se cacha dans un fourré, et quand les ténèbres furent épaisses, il chercha la porte secrète à l'angle du mur où, dans des temps plus heureux, les pieds légers d'une femme l'avaient si souvent accompagné. Il la trouva ouverte et s'avança rapidement à travers le parc, où sa mémoire le guidait sûrement. Mais M. de Villebrais, qui cherchait Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d'une avenue qui conduisait au château, se jeta sur lui, croyant avoir affaire à son rival.—Défends-toi, misérable! lui cria-t-il.—M. d'Assonville avait à peine eu le temps de tirer son épée qu'il était déjà frappé à la gorge; affaibli par une récente blessure, il ne put opposer une longue résistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment où Belle-Rose accourait à son secours. Tandis que ces choses se passaient au château, Mme de Châteaufort attendait, pleine d'une impatience fiévreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succédaient sans que M. d'Assonville parût. Vers minuit, comptant les minutes avec effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui répondit que le valet de M. d'Assonville était revenu, après avoir quitté son maître sur la route de Saint-Denis. Mme de Châteaufort ne dit pas un mot, mais Camille comprit à quelles angoisses cette âme téméraire était en proie, au regard que sa maîtresse lui jeta. Un instant après, toutes deux montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d'Écouen. On sait quelle fut leur rencontre et quel en fut le résultat. Belle-Rose erra jusqu'au matin, luttant de toute son âme contre la folie et le désespoir. M. d'Assonville était mort, et celle que M. d'Assonville avait aimée était son amante à lui. Belle-Rose se reprochait la mort du capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son âme. Les fraîcheurs de l'aube calmèrent l'agitation du soldat; il jeta un regard plus ferme sur sa vie; un devoir lui restait à remplir, la voix de l'honneur s'éleva dans le tumulte de ses pensées, et il entendit cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanimé de son protecteur, écrivit quelques lignes qu'il adressa à Mme de Châteaufort, deux billets qu'il fit parvenir à Cornélius et à Claudine, pour les informer succinctement de son départ et de la résolution où il était de se rendre auprès de M. de Nancrais, sella lui-même un cheval et sortit au galop par la grille du parc. La duchesse se réveillait à peine de son long évanouissement, lorsqu'elle entendit rouler la grille sur ses gonds et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d'un bond sauta sur le balcon; un nuage de poussière tourbillonnait sur la route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le coeur de Geneviève criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage enflammé, superbe d'amour et d'effroi.

—M. de Verval! qu'il vienne… à l'instant, je le veux! disait-elle; et, d'un geste impérieux, elle montrait la porte à sa camériste, lorsque cette porte s'ouvrit. Un laquais se présenta une lettre à la main.

Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe au laquais de se retirer.

—J'ai peur, dit-elle.

Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla.

—Oh! madame, est-ce bien vous? s'écria la camériste.

—Est-ce que tu peux me comprendre! lui dit la pauvre amante, tu n'aimes pas, toi!

Mme de Châteaufort brisa le cachet; mais ses yeux étaient pleins de larmes: elle ne voyait rien.

—Tiens! lis! dit-elle à Camille; j'en deviens folle!

Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit.

Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici:

«Madame,

«Vous m'avez ravi le droit de venger M. d'Assonville, mais je vous recommande sa dépouille mortelle; rendez à son corps le repos que vous avez refusé à son coeur. M. d'Assonville m'a chargé d'une mission sacrée. Si je vous vois jamais, ce sera pour lui obéir et prêt à tout. Ce qu'il aura voulu, je le voudrai; faites en sorte que je ne sois point forcé de vous haïr.

«BELLE-ROSE.»

Mme de Châteaufort se renversa en arrière, pâle, inanimée. Elle n'avait plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer; une fièvre ardente la dévorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au premier relai, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le lendemain à Cambrai, où se trouvait alors le régiment de M. de Nancrais. M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se présenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-même ouvrir la porte; à peine Belle-Rose l'eut-il passée, que son capitaine la repoussa violemment.

—Tu viens lorsqu'on ne t'attendait plus, s'écria-t-il; mais tu as jugé sans doute qu'il n'était jamais trop tard pour se faire pendre!

—On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas là le seul motif qui m'amène.

—Parbleu! c'est le seul qui te retiendra!… Si tu ne te souviens plus de l'odeur de la poudre, on te la fera sentir d'assez près pour que tu n'aies plus envie de l'oublier.

—Permettez-moi de croire que la chose n'est pas encore faite.

—Eh! morbleu! c'est tout comme! Tu as pris soin d'arranger ton affaire de façon à éviter toute incertitude. Va-t'en au diable! Tu appliques un grand coup d'épée à ton lieutenant, et tu désertes après! Mais il n'en faut pas la moitié pour faire fusiller un homme! Ne pouvais-tu rester où tu étais?

—J'y suis resté trop longtemps.

—Alors il y fallait rester toujours!… L'idée d'être honnête homme te prend un peu tard, mon drôle!

—Capitaine!

—Ne vas-tu pas te fâcher, à présent?

—Je me livre… N'est-ce point assez?

—C'est trop, morbleu! Puisque tu avais assez du métier de soldat il fallait rester déserteur! Que diable veux-tu que je dise à M. d'Assonville, mon frère, quand il saura que je t'ai fait casser la tête?

Au nom de M. d'Assonville, Belle-Rose étouffa un soupir.

—Ah! tu soupires! reprit M. de Nancrais qui allait de long en large par la chambre, masquant sous l'apparence de la colère l'intérêt qu'il portait à Belle-Rose; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommodé, dit-on, est un méchant homme, je le sais; mais enfin, c'est ton officier!… Encore si tu étais allé te faire massacrer ailleurs, je m'en serais lavé les mains…

—Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tâchant d'affermir sa voix altérée, il en sera ce que Dieu voudra; mais permettez-moi de laisser là ce sujet de conversation. J'ai d'autres devoirs à remplir.

—D'autres devoirs! Es-tu fou? Tu n'en a pas d'autres que d'aller en prison.

—J'irai tout à l'heure; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous n'avez pas un pli de M. d'Assonville à me remettre?

—Parbleu! je l'avais oublié. Le voici… Si mon frère te charge de quelque commission, il choisit bien son temps… Il est à Paris maintenant, j'imagine; l'as-tu vu? comment se porte-t-il?

A cette question, Belle-Rose pâlit.

—M'entends-tu? reprit M. de Nancrais… Oh! si tu ne veux pas parler, ajouta-t-il en voyant l'hésitation de Belle-Rose, garde ton secret. Mon frère a toujours été l'homme du monde le plus mystérieux que j'aie connu; il a un tas d'affaires obscures auxquelles je n'ai jamais rien compris… Si ce sont les tiennes aussi… faites-les ensemble.

—Hélas! M. d'Assonville n'en aura plus! dit Belle-Rose tristement.

M. de Nancrais s'arrêta court.

—Que dis-tu? s'écria-t-il.

—M. d'Assonville est mort, répondit le soldat.

—Mort! répéta le capitaine.—Et il s'appuya contre la cheminée. Ses jambes tremblaient sous lui.

Belle-Rose lui raconta les détails de l'événement tragique dont il avait été le témoin, en supprimant toutefois les particularités qui le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Châteaufort. M. de Nancrais l'écoutait, la tête inclinée en avant, les yeux attachés aux siens. Chaque parole de ce funèbre récit lui arrivait au coeur; mais il luttait de toutes ses forces contre l'émotion qui le gagnait.

—Oui, dit-il après que Belle-Rose se fut tu, cela devait être ainsi. Mon frère était bon, brave, loyal et franc, l'autre est un misérable perdu de dettes et de débauche; ils se sont rencontrés… mon frère est mort: ainsi va le monde! Le lâche triomphe où le vaillant succombe… Pauvre Gaston! où ne serait-il pas arrivé?… Mais il aimait!… Une femme s'est trouvée entre lui et le bâton de maréchal, et cette femme l'a fait trébucher… Que Dieu la maudisse, l'infâme créature!—M. de Nancrais, plus pâle qu'un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds.

—Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine, marchant à grands pas dans la chambre, lui est mort! Est-ce qu'on doit aimer quand on est soldat! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont après nous comme des buissons d'épines qui nous déchirent! Tout le sang fuit des veines, goutte à goutte! Mais il l'a donc attaqué par derrière, ce Villebrais! Gaston avait la main ferme et le coeur fort; il en aurait tué dix comme ce bandit!… Oh! s'il était vivant encore, vrai Dieu! de cette main que tu vois, j'arracherais du coeur de mon frère jusqu'au souvenir de cet amour… dût-il en mourir! Mais il est mort, mon pauvre frère!… Tu ne sais pas, toi, j'étais rude et sévère avec lui, toujours morose et bourru; mais je l'aimais comme un père aime son enfant.

Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil et cacha sa tête entre ses mains. Il pleurait. Belle-Rose s'approcha doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine répondit à ce mouvement par une étreinte, et tous deux, les doigts entrelacés, restèrent muets un instant.

Tout à coup M. de Nancrais se leva.

—Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupières humides… Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie! Il s'agit de toi maintenant. Entre nous, à présent qu'il n'y a l'un devant l'autre que le frère de M. d'Assonville et Belle-Rose, je puis bien te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnête soldat, et M. de Villebrais est un misérable officier qui a plus d'orgueil que de courage. Tu l'as frappé, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant du coeur, aurait agi de même. Tu avais le droit et la justice de ton côté. Cependant tu seras fusillé. La discipline le veut, et tu le sais, on doit obéissance à la discipline. On aurait fait de toi quelque chose, c'est fâcheux. Demain il n'y aura plus en présence que le capitaine et le déserteur. Donne-moi la main et va-t'en au cachot.

M. de Nancrais agita une sonnette. Le caporal la Déroute parut. M. de Nancrais échangea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa vivement. Ce n'était déjà plus l'ami, c'était l'officier.

—Caporal, dit-il à la Déroute d'une voix brève, voici le déserteur
Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous
reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre.
Allez.

La Déroute porta la main à son chapeau et sortit. A peine eurent-ils passé la porte, que le caporal sauta au cou du sergent.

—Mort de ma vie! vous avez eu là une idée saugrenue, dit la Déroute…
Mais patience, tout n'est pas fini.

—Il s'en manque de trois ou quatre jours, je crois.

—Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet.

—Que veux-tu dire?

—Suffit… je m'entends. Nous n'avons pas le loisir de causer dans ce corridor… Je vais d'abord vous caser dans un lieu dont je n'ouvre jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte.

—Le cachot?

—Précisément. Je cours chez le capitaine, et si j'obtiens de commander les hommes de garde, je suis content.

—Demande-le-lui de ma part, il y consentira.

—Parbleu, j'y pensais. Marchons vite, nous aurons tout le temps de causer après.

Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s'ouvrit sur Belle-Rose. C'était une salle basse attenante à la caserne des artilleurs. Les fenêtres étaient grillées et garnies en outre de gros barreaux. L'une d'elles avait vue sur le chemin de ronde, où se promenait un soldat le mousquet sur l'épaule.

Belle-Rose sourit.

—Voilà une résidence judicieusement choisie. On n'en sort que pour entrer dans l'éternité.

—Bah! qui sait! murmura la Déroute.

Le prisonnier le regarda; au moment où il allait parler, le caporal l'arrêta.

—Chut! il y a des oreilles, dit-il en désignant d'un geste la porte où s'étaient groupés trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et je reviens.

La Déroute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit les verrous grincer dans leur gâche et sonner sur les dalles du perron le mousquet d'une sentinelle. Les dernières paroles du caporal occupaient son imagination; il s'assit sur le bord d'un mauvais lit de camp et laissa tomber sa tête entre ses mains.

—C'est une folle espérance, pensait-il, et d'ailleurs, pourquoi espérer?… maintenant surtout!

Un soupir entr'ouvrit les lèvres du soldat, son esprit s'égara sous les fraîches avenues d'un parc, il vit un fantôme adoré passer entre les fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout à coup, la porte cria sur ses gonds, et la Déroute entra.

—Vous dormez? dit-il en posant la main sur l'épaule de Belle-Rose.

—Non… je rêvais, reprit le soldat; je me croyais à Saint-Omer, chez mon père.—Une légère rougeur colora son front. Cette rougeur était comme un voile où s'enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen.

—Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine! Eh! il fait bien les choses!

—Vraiment!

—Par amitié pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du cachot, il avance le jugement et l'exécution. Nous parlions de quatre jours… vous serez fusillé dans quarante-huit heures.

XVI

LA VEILLE DU DERNIER JOUR

Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'étendait au loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit ce regard au vol.

—C'est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il.

—Est-ce à toi qu'est échue la présidence du conseil de guerre? lui demanda le captif en riant.

—Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je ne l'exécute pas!

Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant, venait de verrouiller la serrure.

—Deux précautions valent mieux qu'une, reprit la Déroute, fermons la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout écoutez-moi bien.

Le caporal s'assit à côté du sergent et continua en ces termes:

—M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais. Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamné demain soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on vous passera par les armes.

—Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m'intéressent beaucoup, dit Belle-Rose.

—Écoutez jusqu'au bout: le reste vous intéressera davantage. Si j'attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Déroute ne vous serait plus très utile; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère. Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit, il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour vous faire évader.

Belle-Rose sauta sur sa chaise.

—Évader! s'écria-t-il.

—Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon idée, et je vous sauverai.

—Et tu te feras fusiller!

—Qu'est-ce que ça vous fait, si ça m'arrange? Mais on ne me tient pas encore. Je décampe avec vous.

—Toi aussi?

—Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en suis informé; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: «Enfants! il y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de police!—C'est vrai! répondront-ils.—Certes oui, c'est vrai! répondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour; il nous a envoyés promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira. C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.»

—Et tu crois qu'ils dormiront?

—C'est-à-dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes après, nous filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet?

—Il est charmant; j'y vois seulement une difficulté.

—Laquelle?

—C'est qu'il ne me plaît pas de m'échapper.

Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise.

—Il ne vous plaît pas?… Allons, vous plaisantez!

—Non, je parle sérieusement; c'est mon idée.

—Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient d'ouvrir la porte.

—Alors, tu partiras seul.

—Point, j'attendrai.

—Mais on t'arrêtera au point du jour.

—J'y compte bien.

—Et on te fusillera.

—Je le pense aussi.

—Va-t'en au diable!

—J'aime mieux rester.

Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas. La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent s'arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue.

—Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là est de la folie.

—Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire.

—Tu es donc tout à fait décidé?

—Parfaitement. J'étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà tout.

—Mais, en supposant que j'accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de ton projet?

—Dame! si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien!

—Il y a la sentinelle du chemin de ronde.

—C'est un risque à courir.

—Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts.

—C'est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter.

—On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière.

—A la grâce de Dieu!

Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait à faire tourner ses pouces.

—Après tout, fais ce que tu voudras! s'écria le sergent; si tu es fusillé, ce sera ta faute.

—C'est convenu, dit la Déroute, et il se leva.

Le jour finissait et l'heure du dîner était venue. Le caporal sortit pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la fenêtre grillée qui donnait sur le préau; un sapeur était auprès.

—Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose.

—Si la consigne me le permet, volontiers.

—Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. de Nancrais. S'il n'était pas chez lui, cherche-le jusqu'à ce que tu l'aies trouvé, et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres.

—C'est donc pressé?

—Un peu. Il y va de la vie d'un homme.

—Je cours.

M. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son frère, avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât point; mais au nom de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne contenait que ces lignes:

«Capitaine, si vous n'étiez pas M. de Nancrais, je ne vous dirais rien de ce qui s'est passé entre le caporal la Déroute et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu'au lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se perdre: la Déroute compte me faire évader cette nuit. J'ai vainement tenté de le dissuader, il persiste et s'expose à être fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu'il fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas le lui faire partager. C'est un honnête homme que je serais désespéré de voir mourir. Protégez-le contre lui-même.

«BELLE-ROSE.»

M. de Nancrais froissa la lettre.

—Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur qui tourna sur ses talons.

—C'est un vrai coeur de soldat! s'écria M. de Nancrais quand il fut seul; mon frère et lui, l'un après l'autre! Il n'y a que les bons qui meurent!

Et le capitaine, exaspéré, brisa d'un coup de poing une petite table contre laquelle il s'appuyait.

Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la
Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée.

—Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise.

—Vraiment! répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise.

—Le capitaine a tout appris. Quelque méchant artilleur nous aura entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de la part du capitaine m'ordonner de me rendre à l'instant chez lui. Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe d'approcher. «Je sais tout», me dit-il. A ces mots je me trouble et balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. «Paix, reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un conseil de guerre; mais pour t'ôter l'envie de recommencer, je t'envoie à la salle de police. Tu y resteras trois jours… Si tu n'étais pas un bon soldat, je t'aurais fait goûter des verges… Prends ceci et marche.» Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me ramènent ici… Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait mis dans la main: c'était une bourse où j'ai compté une douzaine de louis… La salle de police et de l'or, tout à la fois, je n'y comprends plus rien. Le sergent qui m'a remplacé dans le commandement du poste m'a permis d'entrer un instant… Quelle aventure!

—Il ne faut point s'en désoler… Nous n'aurions pas réussi.

—Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes!

—J'aime mieux te voir en prison… Tu risquais ta vie et je ne tiens pas à la mienne.

—Ce soir, c'est possible; mais demain!… Tenez, je ne m'en consolerai jamais.

Un coup de crosse appliqué à la porte l'interrompit.

—On me rappelle, dit la Déroute… Déjà!

Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse l'avertit de se hâter.

—Bon! s'écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de s'enrhumer! Adieu, sergent.

—Veux-tu m'embrasser, mon ami?

—Si je le veux! je n'osais pas vous le demander!

La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre ses bras.

—Et dire que je ne vous verrai plus! s'écria-t-il en sanglotant.

—Si, là-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt.

—C'est bien loin!

Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il étouffait. Lorsque Belle-Rose n'entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'était une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait Belle-Rose l'exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose n'acheva pas cette lecture sans être obligé de l'interrompre dix fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie s'échapper par les blessures de son coeur. Le nom de Geneviève, ce nom plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé à celui de M. d'Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées, le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se réfugier. Mais Suzanne aussi n'était-elle pas perdue pour lui! C'était donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse s'étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et luttes stériles.

—Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant à genoux, il pria.

Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux, Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres adressées à Mme d'Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. de Nancrais. Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de sapeurs s'arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil l'épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le major du régiment. M. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa physionomie paraissait calme; il était seulement très pâle. Devant une table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en face du tribunal élevé sur une espèce d'estrade, et Belle-Rose se tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats. A l'arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d'abord lecture de l'acte d'accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose, après avoir blessé grièvement son lieutenant, s'était rendu coupable du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à l'interrogatoire du prisonnier.

—Votre nom, dit-il.

—Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de
Nancrais.

A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de l'interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains.

—Votre âge? reprit le président.

—Vingt-trois ans.

Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s'il n'avait pas blessé de deux coups d'épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question; mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration fut écoutée dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut l'assemblée. Le peuple absolvait le soldat.

Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers:

—Les aveux de l'accusé Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux déclarations écrites et signées qui nous ont été envoyées de Paris: l'une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa soeur; l'autre est d'un gentilhomme irlandais, Cornélius Hoghart, qui a été témoin du combat. Elles n'ont point été démenties par M. de Villebrais, à qui elles ont été transmises et dont nous regrettons l'absence en ce moment.

Après l'audition de ces faits, le conseil de guerre, considérant l'action de Belle-Rose comme un cas de légitime défense, écarta l'accusation d'attentat contre la personne d'un officier. Le crime de désertion restait seul en cause.

—Après votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à Laon, où se trouvait alors votre compagnie? reprit le major.

—C'était mon intention d'abord, mais un accident m'en a empêché.

—Une blessure peut-être?

—Oui, major.

—Mais vous pouviez écrire, et vous mettre en route après votre guérison.

—C'est vrai.

—En restant au lieu où vous étiez, vous vous rendiez coupable du crime de désertion, le saviez-vous?

—Je le savais et me reconnais coupable.

—Avez-vous du moins quelques explications à nous donner sur les causes de votre absence?

Belle-Rose secoua la tête. Le major échangea quelques mots avec les membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui demanda s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense. Sur sa réponse négative, il donna l'ordre de le reconduire à sa prison. Le piquet d'infanterie sortit avec l'accusé, la salle fut évacuée, et le conseil entra en délibération.

Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison.

—Debout, camarade, et suivez-moi, dit-il.

—Où me conduisez-vous? demanda Belle-Rose.

—Dame! en un lieu où l'on ne va guère qu'une fois.

—Au cachot de la prévôté?

Le sergent inclina la tête.

—Bien! reprit Belle-Rose; je comprends.

Quatre canonniers le placèrent entre eux et le conduisirent au cachot, qui n'était pas dans le même corps de logis. C'était une salle voûtée, petite, étroite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts barreaux de fer. Un grabat était dans un coin, un banc contre le mur et un christ en bois cloué en face de la porte. C'était un lieu sombre, humide et froid, quelque chose comme l'antichambre d'un sépulcre. Le prévôt du régiment reçut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres du cachot. Un moment après, l'aide-major et le greffier du conseil entrèrent. Le greffier tenait un papier à la main. Belle-Rose se découvrit, et les sentinelles présentèrent les armes. Des flambeaux attachés à des branches de fer fichées dans le mur furent allumés, et à la clarté rougeâtre qui faisait étinceler l'épée nue de l'aide-major et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l'arrêt du conseil de guerre. L'arrêt portait en substance que le nommé Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de désertion, le conseil de guerre, assemblé dans la ville de Cambrai, le condamnait, conformément aux ordonnances militaires, à la peine de mort. Après cette lecture, le greffier demanda à Belle-Rose s'il n'avait rien à déclarer.

—Rien, monsieur; je désirerais seulement savoir à quel genre de mort le conseil m'a réservé?

—Le conseil, appréciant votre bonne conduite et vos antécédents, a décidé qu'au lieu d'être pendu vous seriez fusillé.

—Veuillez, monsieur, remercier le conseil. En m'accordant de ne point mourir d'une mort infamante, il m'octroie la seule grâce que j'ambitionnais. A quelle heure l'exécution?

—Demain matin, à onze heures.

—Je serai prêt, monsieur.

—Si vous êtes de notre sainte religion, vous plaît-il d'avoir un confesseur, afin d'être en état de paraître devant Dieu au moment de quitter les hommes?

—J'allais vous en faire la prière.

Le greffier fit signe au prévôt, qui sortit et revint au bout de dix minutes avec un prêtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se fut refermée, Belle-Rose demeura seul avec l'homme de Dieu.

XVII

LA MAIN D'UNE FEMME

Le lendemain, à dix heures, le prévôt entra dans le cachot. Belle-Rose dormait couché sur le grabat; après une nuit passée en pieuses exhortations, la fatigue du corps l'avait emporté sur les angoisses de l'esprit. Le prêtre priait, agenouillé sous l'image du Christ. Le prévôt frappa sur l'épaule du condamné.

—Debout, sergent, dit-il, voici l'heure.

Belle-Rose se leva soudain. Le prêtre s'avança vers lui.

—Mon père, pardonnez-moi mes fautes, lui dit le soldat en pliant les genoux.

Le prêtre leva les mains vers le ciel.

—Condamné par les hommes, je vous absous devant Dieu, dit-il; vous avez souffert, allez en paix.

Et du doigt il traça le signe de la rédemption sur le front du patient. Puis le prêtre et le soldat s'embrassèrent. Belle-Rose portait encore les vêtements qui lui avaient été donnés par Mme de Châteaufort. Il ôta son justaucorps, qui était en drap de soie rouge avec des brandebourgs, et pria le prévôt de lui permettre d'en faire présent au geôlier; quant à l'argent qu'il portait dans sa ceinture, il le lui remit pour être distribué aux soldats de garde.

—J'en excepte cinq louis, dit-il, que je destine aux fusiliers; je leur dois bien quelque chose pour la peine.

Un lieutenant en grande tenue parut sur le seuil de la porte.

—Sergent Belle-Rose, en avant! dit-il.

Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamné. Tous étaient mornes, et tous baissèrent les yeux au moment où Belle-Rose parut, accompagné du prêtre qui se tenait à sa droite. Le lieutenant lui-même paraissait ému et mâchait ses moustaches. Belle-Rose salua l'officier d'abord, puis les soldats, dont les rangs s'ouvrirent pour le recevoir. Le signal fut donné, et la troupe se mit en marche. Le sergent portait une veste de moire blanche à réseaux d'or qui serrait sa taille et rehaussait sa bonne mine; sa tête était nue, et ses cheveux, qu'il avait très longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moitié de la compagnie était rangée en dehors de la caserne des canonniers, sous les ordres du premier lieutenant. Elle s'aligna et prit le chemin des remparts. Un silence profond régnait dans les rangs. De temps à autre, un soldat toussait et portait la main à ses yeux. Belle-Rose souriait à ses camarades. Les rues par où le cortège s'avançait étaient pleines de monde; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes, aux fenêtres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le condamné, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la pitié se lisait sur tous les visages. La démarche de Belle-Rose était assurée et sa figure calme et fière; un mélancolique sourire effleurait sa bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s'émouvait: les femmes surtout, dont le coeur est plus tendre, exprimaient tout haut les sentiments de commisération qui baignaient leurs paupières de larmes inaperçues.

—Qu'il est jeune et qu'il est beau! disaient-elles. Aura-t-on bien le courage de le tuer?

Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles, saisissait tous ces regards, ils arrivaient à son coeur, l'attristaient et le consolaient à la fois. Plusieurs dames étaient penchées sur un balcon, au coin d'une rue; l'une d'elles, qui tenait une rose à la main, la laissa choir en faisant un geste de pitié. Belle-Rose ramassa la fleur, et, la portant à ses lèvres, salua la dame. Quelques-unes des personnes qui étaient sur le balcon, tout émues et sans penser à ce qu'elles faisaient, s'inclinèrent à leur tour. Quant à la dame à qui la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout à coup le visage de son mouchoir, et se mit à pleurer. Le cortège marchait toujours; mais Belle-Rose tourna la tête jusqu'à ce qu'il eût dépassé l'angle de la rue pour voir encore la femme, qui était jeune et jolie.

—Pensez aux choses du ciel, mon fils! lui dit le prêtre, qui avait suivi ce regard.

—Oui, mon père, mais j'ai vingt ans! répondit Belle-Rose avec un doux sourire.

La voix du soldat semblait dire: Le ciel est si loin et la terre est si belle!

Le bon prêtre soupira.

—C'est le démon qui vous tente! reprit-il.

—Non, mon père, c'est mon coeur qui se détache.

Tous les charmants visages de femmes qu'il voyait rappelaient à Belle-Rose ou Suzanne ou Geneviève. Au détour de la rue, le prêtre lui montra le ciel; le patient y porta les yeux, car il n'apercevait plus le balcon. Le cortège avançait lentement au milieu de la foule qui grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la ville et se dirigea vers un champ de manoeuvres, où mille ou douze cents hommes étaient rangés en bataille. M. de Nancrais était à cheval à la tête de sa compagnie. Les armes étincelaient au soleil, et tout le peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ de manoeuvres. Quand le cortège parut hors des portes, le tambour battit aux champs, les officiers tirèrent l'épée, et la troupe porta les armes. Belle-Rose leva son front un instant incliné sous le poids des souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, où mille éclairs scintillaient. Au moment où son escorte pénétrait dans l'enceinte fatale, un bruit confus s'éleva du milieu de la foule, mille têtes s'agitèrent, et des cris lointains retentirent tout à coup. Le peuple qui sortait de Cambrai se précipita de toutes parts, et ses flots pressés vinrent battre le détachement qui conduisait Belle-Rose.

—Grâce! grâce! criait-on, et ce mot seul dominait la rumeur immense qui se faisait.

Croyant qu'on voulait délivrer le prisonnier par la violence, le lieutenant qui commandait l'escorte ordonna de serrer les rangs et d'apprêter les armes. Mais au moment où l'ordre allait être exécuté, on vit s'élancer par la porte de Cambrai un homme à cheval. L'homme était tout couvert de boue et de poussière; le cheval haletait, et ses flancs, blancs d'écume, étaient tout tachetés de gouttes de sang. Le cavalier, n'ayant plus de voix pour crier, brandissait en l'air un papier scellé de cire rouge. La foule s'écartait sur son passage avec mille cris de joie, et le cavalier arrivait au galop, tandis que M. de Nancrais courait, l'épée à la main, vers le cortège dont les rangs s'ouvrirent. Le cheval passa comme la foudre et vint tomber aux pieds du major; mais déjà le cavalier, debout, présentait le papier timbré du grand sceau royal. Les officiers se groupèrent autour du major; la foule se tut, et mille soldats, oubliant la discipline, penchèrent la tête en avant. Ils ne pouvaient rien entendre, et ils écoutaient. Le désordre était partout. Tout à coup le cercle des officiers se rompit, et M. de Nancrais, tenant le papier d'une main et son chapeau de l'autre, partit ventre à terre. En un instant, il fut devant le front du détachement et s'arrêta. Son visage, une heure avant si morne, rayonnait. Il agita son chapeau dans les airs, et, d'une voix tonnante, cria: Vive le roi! On ne savait point encore de quoi il s'agissait, et tous les soldats et tout le peuple répondirent tous à la fois, et le cri de: Vive le roi! roula comme un coup de tonnerre des remparts aux campagnes. Puis le silence se fit partout. On entendait l'alouette chanter au fond du ciel. M. de Nancrais se dressa sur ses étriers.

—Sergent Belle-Rose, approchez! s'écria-t-il.

Belle-Rose fit dix pas en avant.

—Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie des canonniers, continua M. de Nancrais, le roi notre maître, par une marque toute-puissante de sa bonté, te quitte et décharge de la peine de mort que tu as encourue pour crime de désertion, et permet que tu reprennes l'habit et les insignes de ton grade. Ainsi soit fait selon sa volonté! Vive le roi!

Toute la troupe répéta ce cri en mettant les chapeaux au bout des fusils, et la foule battit des mains avec des transports de joie. Il ne tenait qu'à Belle-Rose de se croire un personnage d'importance, tant l'allégresse publique se manifestait bruyamment. La jeunesse, la bonne mine, le courage du condamné, l'avaient pour une heure transformé en héros. Mort, on l'aurait oublié le lendemain; vivant, la foule trépignait d'enthousiasme. Mais Belle-Rose ne pensait à rien. Ce qu'il venait d'entendre lui paraissait un rêve. M. de Nancrais ne songeait pas cette fois à dissimuler son contentement. A la face de toute la garnison il embrassa le sergent, que ce témoignage d'affection toucha plus que tout le tumulte dont il était l'objet. En ce moment, le cavalier qui avait apporté la bienheureuse nouvelle s'approcha de Belle-Rose, et, le tirant par la manche de sa veste, lui dit doucement:

—Et moi, ne m'embrasserez-vous pas?

Belle-Rose, en se retournant, se trouva dans les bras de Cornélius
Hoghart.

Une demi-heure après la scène que nous venons de raconter, Belle-Rose, qui avait eu beaucoup de peine à se soustraire aux transports du peuple qui le voulait porter en triomphe, Cornélius Hoghart et M. de Nancrais étaient réunis au logis du capitaine.

—Vous avez sans doute à causer, dit M. de Nancrais aux deux amis; Belle-Rose a bien gagné pour aujourd'hui une permission de dix heures, restez ensemble et dînez tout à votre aise, ici ou ailleurs, comme vous l'entendrez. Des papiers viennent de m'arriver de Paris, je vais les examiner.

La mort, qu'il avait vue de si près, rendait la vie plus douce à Belle-Rose. Si les mêmes causes de douleur subsistaient, le don volontaire qu'il avait fait de sa jeune existence lui semblait un sacrifice suffisant, après quoi le désespoir n'avait plus le droit de lui rien demander. Le sacrifice avait été offert, la fortune l'avait refusé, Belle-Rose et le sort étaient quittes. Il se passe souvent au fond des âmes, même les plus sincères, de ces sortes de compromis qui expliquent les choses en apparence les plus inexplicables. Le sergent, miraculeusement sauvé, ne se rendit pas compte du mouvement mystérieux qui s'opérait en lui; mais à la vue de Cornélius, qui lui tendait la main par-dessus la table, il prit un verre de vin d'Espagne, l'avala d'un trait, et, le coeur bondissant, il comprit qu'il y avait encore dans l'avenir place pour la jeunesse, l'espérance et l'amour.

—Je vous dois donc la vie! s'écria Belle-Rose en pressant la main du gentilhomme irlandais. Un jour mon honneur, le lendemain ma tête; si vous continuez de ce train-là, comment voulez-vous que je m'acquitte jamais?

—Il vous sera plus aisé de le faire que vous ne pensez, répondit
Cornélius.

—Parlez donc bien vite!

—Tout à l'heure il en sera temps. Si vous consentiez tout de suite, je serais trop tôt votre débiteur. Et d'ailleurs, de cette dette dont vous parliez à l'instant, vous ne me devez guère que la moitié.

—La moitié seulement?

—Eh! sans doute! Ce parchemin qui vous a sauvé des balles, je l'ai apporté, mais je ne l'ai pas obtenu.

—Quoi! ce n'est pas vous…

—Eh! mon Dieu, non.

—Mais qui donc, alors?

—Parbleu! quelqu'un qui a l'air de vous aimer furieusement.—Belle-Rose rougit.

—Vous comprenez? reprit Cornélius.

—Non vraiment, je cherche…

—Si vous cherchez, c'est que vous avez trouvé… Faut-il vous nommer madame…

—La marquise d'Albergotti?

—Non pas… la duchesse de Châteaufort.

A ce nom, Belle-Rose tressaillit.

—Sans elle, vous seriez mort déjà! reprit Cornélius. Quelle reconnaissance ne lui devez-vous pas! Que n'a-t-elle pas fait pour vous sauver!

Le nom de Mme de Châteaufort venait de rendre aux pensées de Belle-Rose toute leur agitation. Il inclina la tête et garda le silence.

—C'est une curieuse histoire, continua Cornélius. Où les hommes ne peuvent rien, les femmes peuvent tout!… Je ne sais pas de meilleur passe-partout qu'une main blanche; cela ouvre tout à la fois les consciences et les serrures. Quand votre lettre arriva à Paris, où je demeurais sans trop savoir pourquoi, continua l'Irlandais en rougissant un peu, elle me plongea dans un grand embarras. Que faire et où aller? Je commençai par courir à la campagne, chez votre soeur, Mlle Claudine…

—Ah! fit Belle-Rose, qui ne put s'empêcher de remarquer l'émotion du gentilhomme à ce nom.

—Oui; c'est une jeune personne qui a plus de sens que n'en promettent ses yeux gais et son sourire espiègle. J'attendais d'elle un bon conseil et la trouvai dans les larmes; elle avait, comme moi, reçu un billet où vous lui marquiez votre intention de vous présenter devant le conseil de guerre de Cambrai. Elle se serait bien adressé à Mme d'Albergotti; malheureusement le mari de cette dame était à Compiègne, et vous auriez eu dix fois le temps d'être fusillé avant que son intervention vous pût être de quelque secours. Ne sachant trop à quel parti m'arrêter, je pris au hasard, et vraiment sans savoir où j'allais, le chemin de l'hôtel de M. de Louvois. Je passe sous la porte cochère, je monte un escalier, et j'entre dans une salle où plusieurs personnes étaient réunies. Une porte était en face de moi, je m'avance, lorsqu'un huissier se lève.—Que désirez-vous? me dit-il.—A ces mots, une résolution désespérée s'impose à mon esprit.—Ne pourrais-je pas parler à Son Excellence monseigneur le ministre? dis-je à l'huissier.—Monseigneur est en affaires; mais vous entrerez à votre tour; quel nom dois-je annoncer à Son Excellence?—Elle ne me connaît pas.—Vous avez bien alors une lettre d'introduction, un ordre d'audience?—Je n'ai rien.—Il m'est, dans ce cas, tout à fait impossible de vous introduire auprès de monseigneur le ministre.—Cependant…—N'insistez pas, ma consigne me le défend.—Sur ces entrefaites, la porte s'ouvre, un gentilhomme se retire, un autre se présente, l'huissier me quitte et je reste livré à mes réflexions. Toutes les personnes qui attendaient entraient les unes après les autres, l'heure s'écoulait, le désespoir s'emparait de moi.

—Pauvre Cornélius! murmura Belle-Rose.

—J'allais, dans ma détresse, me décider à partir pour Saint-Germain, et me jeter aux pieds du roi, lorsque tout à coup une dame passe la porte en se dirigeant vers le cabinet du ministre. L'huissier se lève et s'incline avec respect.—M. de Louvois? dit la dame.—Monseigneur est en affaires.—Dites-lui mon nom, j'ai à lui parler à l'instant.—L'huissier disparaît. Il y a des accidents de mince apparence qui sont une révélation. L'accent et le mouvement de la dame me font comprendre sa toute-puissance.—Madame! m'écriai-je en allant à elle, daignez m'accorder une grâce.—Qu'est-ce? dit-elle en se retournant.—Je demeurai une minute ébloui. Le regard de cette dame était impérieux, sa lèvre hautaine, sa joue pâle; mais elle était belle comme une reine des contes de fées.—Madame, repris-je, il s'agit d'un pauvre sergent qui a déserté.—Alors elle s'approche et me regarde.—Il a un vieux père, une jeune soeur, il a vingt ans…—Son nom? dit-elle en m'interrompant.—Belle-Rose.—La dame pousse un cri et chancelle. Je m'élance pour la soutenir, mais elle, déjà remise de son trouble, me tend la main.—Et vous veniez pour le sauver?… Vous êtes un brave gentilhomme!—Le regard ardent de cette femme s'était mouillé, il me semblait qu'une larme tremblait au fond de sa paupière.—Mais c'est tout naturel, lui dis-je, je l'aime et j'aime sa soeur.

Cornélius rougit et s'arrêta brusquement comme un cheval qui vient de mettre le pied sur la pente d'un précipice. Belle-Rose releva sa tête. Un doux sourire éclairait son visage depuis une heure assombri.

—Le voilà donc, ce grand secret?

—L'ai-je dit? eh bien! soit; je le confirmerai tout à l'heure; en attendant, laissez-moi continuer mon histoire; ce sera tout à l'heure le tour de la mienne. Je crois bien que la dame ne m'entendit pas, car elle reprit:—Mais quel risque court-il?—Le risque d'être fusillé, voilà tout.—Elle pâlit.—Oh! s'écria-t-elle, on fusille donc encore?—On fusille toujours.—Que faire alors? Si je lui faisais délivrer son congé, ou bien si on obtenait qu'il ne fût pas mis en jugement?—Avant que cet ordre n'arrive, il sera condamné.—Mon Dieu! un conseil, un conseil! mais j'étais venue pour lui, moi!—Eh bien, madame, ce qu'il nous faut, c'est sa grâce.—Sa grâce! je l'aurai… mais qui la portera?—Moi; si je ne suis pas tué en route, j'arriverai à temps pour le sauver.—Attendez-moi là… Je reviens tout à l'heure!—Celle qui parlait disparut soudain par la porte que l'huissier venait d'entr'ouvrir. Je restai seul quelques minutes qui me parurent un siècle. Mille réflexions accablantes désolaient mon esprit. Cette inconnue avait-elle bien la puissance que je lui supposais? l'intérêt qu'elle semblait vous témoigner était-il bien réel? Cependant la porte se rouvrit et la dame revint. Je ne vis rien cette fois que le parchemin qu'elle tenait du bout de ses doigts de neige.—Tenez, me dit-elle, le sceau royal est là, c'est sa vie que vous tenez. Partez!—Son visage rayonnait. Je m'inclinai sur sa main que je baisai.—Votre nom, madame, afin que son père et sa soeur et lui-même vous bénissent?—Mon nom? je suis la duchesse de Châteaufort, mais ne le lui dites pas.

—Ainsi, elle voulait me taire son bienfait, dit Belle-Rose.

—Trois fois elle m'a recommandé le plus absolu silence, mais cette promesse je ne l'ai pas tenue… Il n'y a pas de haine ou de faute qu'un pareil service n'efface. Je descendis avec Mme de Châteaufort, son carrosse l'attendait devant l'hôtel.—Faites diligence, me dit-elle, et me serrant la main, elle partit.—Une demi-heure après, je galopais à franc étrier sur la route de Cambrai.

—Et vous êtes arrivé à propos!

—Je ne sais quelle crainte fouettait mon âme, tandis que j'éperonnais mon cheval, mais à chaque relais je précipitais ma course. Une voix me criait que votre vie était suspendue à mon élan, et je passais comme une balle sur la route… N'y pensons plus maintenant… Vous vivez!

—Et c'est à Mme de Châteaufort que je dois cette existence déjà si souvent et de tant de manières tourmentée!

—C'est à elle, et à elle seule! Mais dites-moi, vous la connaissiez donc, madame la duchesse de Châteaufort?

Belle-Rose releva son front chargé de tristesse; toute son âme passa dans ses regards, qu'il attacha sur ceux de Cornélius; puis, prenant les deux mains de son ami, il lui dit avec un accent tout plein d'une indicible émotion:

—Mon frère, mon ami, si je puis compter sur votre attachement, comme vous pouvez compter sur le mien, que jamais le nom de Mme de Châteaufort ne soit prononcé entre nous, et ne me demandez jamais si je l'ai connue. Jamais, entendez-vous!

—C'est bien, dit Cornélius. J'ai tout oublié.

En ce moment, M. de Nancrais entra dans la salle.

—Lieutenant, dit-il, il ne s'agit plus de causer. L'heure du départ va sonner.

—Lieutenant! s'écrièrent à la fois Belle-Rose et Cornélius; à qui parlez-vous, capitaine?

—Mais à vous, Belle-Rose, lisez vous-même.

Et M. de Nancrais tendit au jeune homme un papier revêtu des armes du roi.

—J'ai trouvé ce brevet parmi les papiers qui m'ont été envoyés de
Paris. Il est en règle et vous n'avez qu'à obéir.

—Une lieutenance! à moi! dit Belle-Rose.

—Le ministre fait bien les choses, quand il les fait, reprit M. de Nancrais; la grâce, une promotion et cent louis encore pour votre équipage. En voici l'ordonnance: c'est une somme que le trésorier du régiment vous comptera demain.

M. de Nancrais jouissait de la surprise et de l'émotion de Belle-Rose, dont les regards allaient de Cornélius au capitaine, et du capitaine au brevet.

—Vous aurez la survivance de M. de Villebrais, continua M. de Nancrais, de M. de Villebrais, que le corps des officiers chasse du bataillon en attendant qu'il rende à Dieu compte de ses infamies.

—Fasse le ciel qu'il passe sur mon chemin! s'écria Belle-Rose.

—C'est une querelle dont je prendrais la moitié, dit le capitaine, s'il était digne de notre haine. Mais laissons au temps à faire son oeuvre. La journée qui commençait mal finit bien, Belle-Rose, et les bonnes nouvelles arrivent coup sur coup. Demain nous partons pour la frontière du Nord.

—Est-ce la guerre?

—C'est la guerre, et notre bataillon est attaché au corps d'armée que commande M. le duc de Luxembourg. C'est un vaillant homme de guerre, et sous ses ordres tu trouveras promptement l'occasion d'étrenner ton épée. Tiens-toi prêt; les trompettes sonneront demain au point du jour.

—Parbleu! Belle-Rose, s'écria Cornélius lorsque M. de Nancrais se fut retiré pour veiller aux derniers préparatifs du départ, la fortune vous traite en coquette qu'elle est. Après vous avoir boudé une heure, elle vous accable de faveurs.

—Je n'ai rien fait encore pour les gagner, mais j'espère que les
Espagnols m'aideront à les mériter.

—Maintenant que vos affaires sont en bon chemin, votre lieutenance me permettra-t-elle de lui rappeler les miennes?

—Les vôtres, mon cher Cornélius? mais je les connais aussi bien que vous. Vous aimez une petite fille qui est ma soeur, et à la manière dont vous me regardez, j'ai tout lieu de croire que cette soeur vous rend cet amour de toute son âme.

—C'est ma plus chère croyance.

—C'est fort bien, et je l'approuve d'avoir placé ses affections en si bon lieu. Mais comme elle est une honnête fille, ainsi que vous êtes un honnête homme, je vois d'insurmontables difficultés au dénoûment de cette tendresse mutuelle.

—Et lesquelles, s'il vous plaît?

—D'abord ma soeur est fort roturière, étant la fille d'un simple fauconnier.