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Belle-Rose

Chapter 21: XX
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

—Ceci est une affaire à laquelle ma famille aurait seule le droit de s'opposer, et comme je suis à moi tout seul toute ma famille, vous trouverez bon, j'espère, que ma noblesse s'accommode de votre roture.

—Cependant…

—Assez là-dessus. D'ailleurs, si vous y tenez, n'oubliez pas que vous êtes officier maintenant: l'épée anoblit.

—Soit! mais Claudine n'a presque rien.

—Ce presque rien est si voisin de mon peu de chose, que sans se compromettre beaucoup, ma fortune peut s'allier à sa pauvreté.

—Vous avez une logique qui ne me permet guère de continuer. Voilà mes obstacles à bas.

—C'est sur quoi je comptais; ainsi, vous consentez?

—Il le faut bien, et pour elle, et pour vous, et pour moi! Mais mon consentement ne suffit pas. Il y a de par le monde, près de Saint-Omer, un certain honnête vieillard, qui a nom Guillaume Grinedal, lequel a bien, j'imagine, quelques droits sur Mlle Claudine.

—Parbleu! j'y serai dans vingt-quatre heures!

—Et la poste du roi en sera pour trois ou quatre chevaux fourbus.

—Tant pis pour eux! c'est leur métier de courir.

—Est-ce le nôtre de faire de beaux projets qu'un boulet de canon peut arrêter net?

—Bah! la moitié de la vie se passe à bâtir des plans; c'est autant de gagné sur l'autre.

—Ainsi, vous partirez?

—Demain, au soleil levant. Vous irez en Flandre et moi dans l'Artois.

—Et de là bientôt à Paris?

—Non pas! à l'armée, près de vous.

—Dans nos rangs?

—Sans doute! Un Irlandais est la moitié d'un Français. Nous nous battrons d'abord, je me marierai après.

XVIII

L'ÉTOURDERIE D'UN HOMME GRAVE

La guerre de 1667 fut le prélude de cette grande guerre de 1672, qui s'annonça comme un coup de foudre dans un ciel serein, pour nous servir de l'expression du chevalier Temple à propos de l'invasion de la Hollande. Cent mille hommes s'ébranlant à la fois, traversèrent la Meuse et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidité de l'éclair. La France présentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, élégant, amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait à sa cour l'élite des intelligences éparses dans le royaume. Molière et Racine faisaient de la scène française la première scène du monde; Louvois et Colbert administraient les affaires publiques; Condé et Turenne étaient à la tête des armées; les poètes les plus fameux, les écrivains les plus illustres, les femmes les plus célèbres, les plus éminents prélats, une foule d'hommes distingués par leur science, leur esprit, leurs vertus, remplissaient Paris d'un renom qui s'étendait jusqu'aux extrémités de l'Europe. C'était une imposante réunion de généraux, d'orateurs, de savants, de lettrés, de ministres, de grandes dames comme il s'en rencontre rarement dans l'histoire des empires. La France était tout à la fois éclairée, puissante, elle avait la double autorité des armes et des lettres, et sa suprématie s'étendait à toutes choses, à celles de l'esprit comme à celles de la politique: elle commandait par l'épée et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les nations qu'elle avait vaincues pendant la guerre venaient s'instruire à ce foyer de lumières qui rayonne au milieu de l'Europe, dans ce Paris merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres ou des révolutions pour mener le monde! Louis XIV, conseillé par le cardinal Mazarin, avait signé, le 7 novembre 1659, le traité des Pyrénées, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de Gravelines, d'Oudenarde et d'autres places importantes, ayant décidé l'Espagne à proposer une paix qui fut acceptée. A la paix signée dans l'île des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l'Artois, le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville, Philippeville, Gravelines, Montmédy et la main de Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, infante d'Espagne. Louis XIV, maître chez lui, pensa dès lors à devenir maître dehors. Durant huit années, il s'appliqua à cimenter des alliances, à neutraliser les efforts des puissances dont il pouvait redouter la rivalité, à faire éclater partout la suprématie de la France. L'Espagne a reconnu la préséance de la France à la suite d'une querelle survenue à Londres entre les ambassadeurs des deux pays; le pape Alexandre V est contraint de désavouer, par une éclatante et publique réparation, l'outrage fait à l'ambassadeur de France par sa garde corse; Dunkerque et Mardick sont rachetées aux Anglais pour cinq millions de francs; l'alliance avec les Suisses est renouvelée, Marsal en Lorraine est prise, les pirates d'Alger sont punis, les Portugais soutenus contre les Espagnols, et l'empereur Léopold reçoit un secours de six mille volontaires qui l'aident contre les Turcs et prennent une part glorieuse à la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de France attendait son heure; les plus habiles généraux commandaient son armée, instruite et aguerrie; la marine était augmentée; il laissait son alliée, la Hollande, s'épuiser dans une guerre stérile et ruineuse contre l'Angleterre, et se tenait prêt à agir, lorsqu'enfin la mort de Philippe IV lui permit d'essayer ses forces. Du chef de sa famille, et en vertu du droit de dévolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas espagnols. Mais tandis que des préparatifs formidables semblaient menacer l'Europe tout entière, les fêtes remplissaient d'éclat les résidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le théâtre conviait les plus illustres étrangers et les hommes les plus considérables du pays aux chefs-d'oeuvre de la poésie, partout s'élevaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la royauté triomphante et des merveilles de l'intelligence honorée. Tout à coup, au milieu de cette paix féconde qu'embellissaient les mille créations des arts, la guerre éclate, et sur toutes les frontières du Nord s'allume l'incendie. Le roi lui-même franchit la Sambre, et à sa suite les meilleurs capitaines du temps, Condé, Turenne, Luxembourg, Créqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui répondent de la victoire. Dans cet ébranlement général, les secousses étaient si brusques et si profondes, que les petits, poussés par les hasards de la fortune, pouvaient, eux aussi, gravir aux premières places. Lorsque les grandes guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l'audace, l'intelligence, le savoir, sont des marchepieds; les niveaux s'abaissent, et ceux qui sont en bas ont l'espérance de monter. C'est alors à ceux qui ont de l'énergie à se frayer un chemin. Le mouvement apaisé, les rangs du peuple s'assoient et l'immobilité s'étend sur le pays. Toutes ces pensées luirent comme un éclair dans l'esprit de Belle-Rose: il entrevit les clartés de l'horizon et appela de tous ses voeux l'heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais le fit venir pour lui confier l'organisation et le commandement d'un corps de recrues qui venait d'être conduit à Cambrai.

—Je vous devancerai à la tête de mes vieux soldats, lui dit le capitaine; vous me rejoindrez à Charleroi, et le plus tôt sera le mieux.

Belle-Rose aurait mieux aimé partir sur-le-champ, mais il fallait obéir; la mission dont il était chargé était d'ailleurs une preuve de confiance; il se résigna et vit s'éloigner à la même heure Cornélius et M. de Nancrais, celui-là pour Saint-Omer et celui-ci pour Charleroi. On devinera sans doute que le caporal la Déroute n'avait pas été le dernier à venir complimenter Belle-Rose sur son nouveau grade.

—Je ne pense guère à l'épaulette, avait dit le pauvre caporal; la seule chose que j'ambitionne à présent, c'est d'être sous vos ordres. Si vous me permettiez de ne plus vous quitter, je serais le plus heureux des hommes.

—C'est à quoi nous aviserons quand nous serons à l'armée. M. de Nancrais m'accordera, j'en suis certain, cette autorisation, qui ne me fera pas moins plaisir qu'à toi.

Après cette assurance, la Déroute, plein de joie, prit le chemin des remparts, où se rangeait la compagnie. Comme il allait se mettre à son rang, M. de Nancrais l'appela.

—Eh! drôle! où cours-tu? lui dit-il.

—Je cours à mes soldats… J'ai perdu un peu de temps, mais je vous payerai ça à coups de pique dans le ventre des Espagnols.

—Il s'agit bien de pique et d'Espagnols! Qu'as-tu fait de ta hallebarde?

—Ma hallebarde? répéta le caporal stupéfait.

—Parbleu, je m'exprime en français, j'imagine! On ne t'a donc pas dit que tu étais sergent, ou bien l'as-tu oublié?

—Moi! sergent!

—Voilà trois heures que tu es nommé.

—Il n'y en a qu'une seulement que j'ai quitté la salle de police.

—Et tu t'y feras remettre si tu ne prends pas bien vite les insignes de ton grade. Cours, ou je te casse.

La Déroute, tout étourdi, salua le capitaine et partit. Mais durant les étapes, l'esprit du nouveau sergent, qui ne l'avait pas très vif, fut perpétuellement occupé à chercher les motifs de son avancement. S'il avait mérité d'être puni, pourquoi lui donnait-on la hallebarde avant même l'expiation de sa peine? mais si sa conduite, au contraire, voulait une récompense, pourquoi avait-on commencé par le mettre en prison? En outre encore, le capitaine était-il content ou mécontent? Cette double question troublait l'entendement du pauvre la Déroute: c'était une charade dont le mot lui échappait. Comme on le pense bien, jamais il n'osa s'en expliquer franchement avec M. de Nancrais; il est donc à croire qu'il est mort dans cette fâcheuse perplexité.

Tandis que sa compagnie marchait vers la frontière du Nord, Belle-Rose pressait le plus qu'il pouvait l'organisation de ses recrues. Il y mit une telle activité, que peu de jours après son escouade fut en état de partir, si bien qu'il arriva au quartier général de l'armée avant l'ouverture de la campagne. L'armée de Flandre était commandée par M. le prince de Condé, qui avait sous ses ordres M. le duc de Luxembourg, M. le duc d'Aumont et d'autres généraux. Le bataillon d'artillerie dont faisait partie la compagnie de M. de Nancrais appartenait au corps de M. de Luxembourg, réuni un des premiers sur les bords de la Sambre, à Charleroi. Lorsque Belle-Rose arriva au camp, la nuit tombait. Il se fit reconnaître des sentinelles placées devant le quartier d'artillerie, distribua ses hommes, et, sur l'avis que M. de Nancrais était absent pour affaire de service, il entra sous la tente qui lui avait été préparée. Belle-Rose venait de déboucher son ceinturon et de jeter son habit, lorsque, soulevant les plis de la toile, la Déroute parut à ses yeux. Le sergent avait le visage abattu et le regard morne, mais dans le clair obscur de la tente, son lieutenant ne s'en aperçut pas d'abord.

—Eh! c'est toi, mon pauvre la Déroute? Tu es la première figure amie que je rencontre ici, sois le bienvenu. Te portes-tu bien?

—Passablement, merci. Il serait même à souhaiter que tout le monde se portât comme moi.

—Ma foi, mon ami, tout le monde ne serait pas fort aise d'avoir la mine que tu possèdes ce soir. Si tu vas bien, tu n'en as pas l'air.

—La santé est bonne, mais c'est qu'on n'a pas toujours lieu d'être satisfait des choses qu'on voit.

—Cette philosophie est sage, sans doute, mais ne te va guère, à toi, dont j'ai appris la nouvelle dignité. Tu m'as succédé, et certes tu ne t'y attendais pas.

—Non, vraiment, et cette nomination a même été le sujet d'une foule de réflexions qui me préoccupent encore, lorsque je n'ai rien à faire. La hallebarde de sergent, c'est mon bâton de maréchal à moi.

—Bah!

—Vous savez mon opinion là-dessus, mon lieutenant. Mais quoique ce soit bien peu de chose, je donnerais volontiers ma peau pour qu'un autre que moi fût dans cet habit-là.

—De quel air dis-tu cela, mon pauvre sergent! Te serait-il arrivé quelque malheur?

—A moi? non, mordieu! je n'ai pas de ces bonnes fortunes! Ça tombe sur d'honnêtes gens qu'elles me préfèrent.

Belle-Rose s'approcha de la Déroute et le regarda. Alors seulement il fut frappé de l'accablement de son visage, que la maigre clarté d'une méchante chandelle ne lui avait pas permis de distinguer d'abord.

—Parle! qu'est-il arrivé? lui dit-il.

—Un grand malheur… je ne sais pas comment vous l'apprendre…

—De quoi s'agit-il?

—De notre capitaine.

—M. de Nancrais! Mais je viens du quartier, et l'on m'a dit qu'il était absent pour affaire de service.

—C'est qu'apparemment on ne savait rien encore.

—Et que sais-tu, toi?

—M. de Nancrais est en prison.

—Lui! et pourquoi?

—Il a manqué aux ordres du général.

—Une infraction à la discipline, lui, notre capitaine! C'est impossible!

—Je vous dis que je l'ai vu. Vous en parlerais-je autrement?

—Mais comment cela s'est-il donc fait?

—Je n'y comprends rien encore! Mais que voulez-vous? Depuis la mort de son frère, M. de Nancrais est méconnaissable. Lui, autrefois si calme, est à présent comme un enragé. L'odeur de la poudre le rend fou; il n'a pas plus de patience devant l'ennemi qu'une mèche de canon devant le feu!

—Mais l'affaire! l'affaire?

—La voici. Il faut d'abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg a, par un ordre du jour, défendu aux soldats de se hasarder hors d'un certain rayon autour du camp; il leur a surtout prescrit, sous peine de mort, d'éviter toute espèce d'engagement avec l'ennemi. La proclamation a été affichée partout, et lue dans les chambrées. On dit tout bas que M. de Luxembourg veut, avant d'agir, attendre l'arrivée du roi, lequel, comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux opérations.

—Laisse le roi, et arrive à M. de Nancrais.

—Or, aujourd'hui, vers midi, M. de Nancrais passait à cheval du côté de Gosselies. Il était en compagnie de quelques officiers des dragons de la reine et du régiment de Nivernais. Un parti d'éclaireurs espagnols avait passé la Piélou et pillait un hameau. Quelques-uns des nôtres s'échauffèrent à cette vue.—N'était l'ordre du jour, dit l'un, je chargerais volontiers cette canaille!—Mordieu! dit un autre, mieux vaut que je m'en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon épée.—Ma foi, je pars, ajoute un troisième.—Et voilà quatre ou cinq officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets. M. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l'oeil fixé sur les Espagnols, qui s'amusaient à mettre le feu au clocher. Tout à coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire son épée.—Au diable les ordres! s'écrie-t-il; il ne sera pas dit qu'un officier du roi aura vu brûler le drapeau du roi sans mettre l'épée au vent.—Il pique des deux et part. On s'arrête.—Le laisserons-nous sans défense, messieurs? s'écrie à son tour M. de Nancrais, qui poussait son cheval vers le hameau.—On le suit tout doucement. La discipline voulait qu'on reculât, la colère et l'ardeur conduisaient la troupe sur les pas de l'officier.—Mordieu! on le tue, reprend le capitaine, en avant et vive le roi!—Il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval et s'élance au galop. Chacun le suit. Le pauvre cornette était à moitié mort; sept ou huit cavaliers l'entouraient, et comme on se précipitait à son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tête fendue d'un coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent une douzaine et dispersent le reste. Entraînés par leur courage, M. de Nancrais et ses camarades se jettent à leur poursuite, l'épée dans les reins, frappant et blessant à tort et à travers tous ces fuyards qui les prennent pour des diables. Une compagnie du régiment de Nivernais, qui revenait de la manoeuvre, reconnaît l'uniforme du corps, et comprenant à quel péril ses officiers seront exposés de l'autre côté de la Piélou, la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive à Gosselies, d'où les maraudeurs étaient sortis. C'est une bonne position militaire; l'ennemi y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous résiste.

—Tu en étais donc?

—Ma foi, étant par là, j'avais tout vu, et je suis allé où allait mon capitaine. M. de Nancrais semblait un lion. Sans chapeau, l'habit déchiré en vingt endroits, poussant son cheval là où la mêlée était le plus épaisse, il avait brisé son épée dans le ventre d'un soldat, et, armé d'un sabre, il frappait toujours, criant: Vive le roi! entre chaque coup. Chaque fois que le sabre s'abaissait on voyait disparaître un homme. Épouvantés, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons étaient à nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place, on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait, nous avions perdu trente hommes, sans compter les blessés; mais nous avions le village et la redoute.

—C'est un beau fait d'armes! s'écria Belle-Rose enthousiasmé.

—C'est très beau, sans doute, mais c'était très embarrassant aussi, comme vous l'allez voir. Nous avions oublié la discipline, il a bien fallu se la rappeler après. Quand nous fûmes maîtres de l'endroit, encore tout animés par l'ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les officiers autour de lui.—Messieurs, leur dit-il, nous avons commis une faute; elle est grave. C'est à moi qu'il appartient, comme au plus coupable…—Nous le sommes tous! crièrent ces braves gentilshommes.—Alors, comme au plus ancien d'entre vous, reprit le capitaine, il m'appartient de rendre compte à M. le duc de Luxembourg de ce qui vient de se passer.—On voulu répliquer, mais il imposa silence du geste.—Le premier coupable est mort. C'est moi, messieurs, que vous avez suivi, dit-il.—M. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais dans les différents postes, jeta son sabre tout ébréché, et prit fort tranquillement le chemin du quartier général. Il y a une heure qu'il y est arrivé, et il n'est sorti de l'habitation du général que pour aller en prison.

—En es-tu sûr?

—Je l'ai rencontré, et, m'ayant vu, il m'a fait signe d'approcher.

—Mon compte est clair, la Déroute, m'a-t-il dit. Si Belle-Rose arrive dans la nuit, dis-lui qu'il tâche de me voir. Une heure après le lever du soleil, il sera trop tard.

Belle-Rose sauta sur son habit, agrafa son ceinturon et ramassa son chapeau.

—Vous allez le joindre, lieutenant? dit la Déroute.

—Non pas, vraiment!

—Mais où courez-vous donc?

—Chez M. le duc.

—Il ne vous recevra pas; il y a conseil cette nuit.

—Je forcerai l'entrée.

—Mon lieutenant, prenez garde!…

—A quoi?

—Vous risquez votre vie!

—Eh bien! j'y laisserai ma vie ou je sauverai la sienne.

Belle-Rose, sans plus écouter la Déroute, passa la porte et se dirigea rapidement vers le quartier général. La Déroute le suivait de loin. Les premières sentinelles le laissèrent passer, ses épaulettes et le désordre de son costume le faisant prendre pour un aide de camp chargé d'un ordre du prince de Condé. Mais à l'entrée de la maison qu'habitait le général, un grenadier l'arrêta.

—On ne passe pas, lui dit-il.

—M. de Luxembourg m'attend, répondit Belle-Rose hardiment.

—Le mot d'ordre?

—Je ne l'ai pas.

—Alors, vous n'entrerez pas.

—Parbleu! c'est ce qu'il faudra voir.

Et Belle-Rose, renversant le grenadier avec une force irrésistible, se jeta dans le corridor d'un bond. Une lumière brillait au haut d'un escalier, il le franchit, repoussa deux plantons qui se tenaient sur le palier, ouvrit une porte qui était en face de lui et disparut avant même que la sentinelle eût le temps d'armer son mousquet. M. le duc de Luxembourg était assis dans un grand fauteuil; il tenait à la main des dépêches, et sur une table à sa portée, on voyait dispersés des cartes et différents papiers. Au bruit que fit Belle-Rose en pénétrant dans la salle, le général sans tourner la tête s'écria:—Qu'est-ce encore et que me veut-on? N'ai-je pas donné l'ordre de ne laisser entrer personne?

—Monsieur le duc, j'ai forcé la consigne.

A ces mots, au son de cette voix inconnue, le duc de Luxembourg se leva.

—C'est une audace qui vous coûtera cher, monsieur, reprit-il; et sa main saisit une sonnette qu'il agita.

Les soldats de planton et quelques officiers de service entrèrent.

—Un mot, de grâce! vous disposerez de ma vie après! dit Belle-Rose, au moment où M. de Luxembourg allait sans doute donner l'ordre de l'arrêter.

Le général se tut. Un instant ses yeux enflammés par la colère se promenèrent sur Belle-Rose; le désordre où paraissait être le jeune officier, la droiture et la franchise de sa physionomie, la résolution de son regard, l'anxiété qui se lisait sur tout son visage, touchèrent l'illustre capitaine. Il fit un signe de la main; tout le monde sortit, et le duc de Luxembourg et Belle-Rose restèrent seuls en présence.

XIX

LE BON GRAIN ET L'IVRAIE

Le général et le lieutenant se regardèrent une minute avant de parler. Si l'on avait pu lire dans le coeur de M. de Luxembourg, on y aurait peut-être vu passer les incertaines et fugitives lueurs d'un souvenir noyé dans les ombres d'une vie orageuse et mêlée. Quant à Belle-Rose, jamais, avant cette heure, il ne s'était trouvé, il le croyait du moins, en présence du fameux capitaine dont la renommée brillait d'un éclat radieux même entre les noms redoutables de Turenne et de Condé. Une crainte respectueuse saisit son âme, et son fier regard s'abaissa devant M. de Luxembourg, qu'il dominait cependant de toute la tête. Le vague souvenir du général s'effaça comme un éclair: il ne vit plus devant lui qu'un soldat téméraire qu'il fallait écouter d'abord et punir après.

—Que voulez-vous? parlez, dit-il.

—Je viens implorer la grâce d'un coupable.

—Son nom?

—M. de Nancrais.

—Le capitaine qui a battu aujourd'hui même les Espagnols et pris
Gosselies?

—Une belle action, monseigneur!

—Il n'y a pas de belle action contre la discipline!

—On brûlait le drapeau français sur le territoire du roi!

—Il y avait un ordre du jour, monsieur. Eût-on brûlé vingt drapeaux et saccagé cinquante villages, c'était le devoir du soldat de ne pas bouger!

—C'est une faute qu'a rachetée la victoire.

—Il ne s'agit pas de vaincre, il s'agit d'obéir. Si la voix des généraux est méconnue, que devient la discipline? et sans discipline, il n'y a pas d'armée!

—C'est la première fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre.

—Ce sera la dernière aussi.

—Monseigneur!

—Il faut un exemple. Dans un temps où de la cour nous viennent cent jeunes officiers qui n'ont pas l'habitude de la guerre, tolérer une si grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. M. de Nancrais mourra.

—De grâce, monsieur le duc, écoutez-moi!

—Eh! monsieur, qui êtes-vous donc pour montrer tant de persistance?

—Belle-Rose, lieutenant au corps d'artillerie.

—Belle-Rose! c'est là un singulier nom! Belle-Rose!

—Le nom ne fait rien à l'affaire.

—Sans doute, reprit le général, qui ne put s'empêcher de sourire; mais encore êtes-vous son frère, son parent, son ami?

—M. de Nancrais est mon capitaine.

—C'est une paire d'épaulettes à gagner!

—Oh! monseigneur! fit Belle-Rose avec un accent de reproche.

—Eh bien! quoi? A la guerre, c'est la coutume: chacun pour soi et les boulets pour tous.

—Mais…

—Assez! j'ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour un instant, l'infraction sévère que vous avez commise en forçant la consigne qui défendait ma porte; mais cette indulgence, dont vous ne me ferez pas repentir, je l'espère, n'est pas un motif pour pardonner la faute dont M. de Nancrais s'est rendu coupable. Je vous l'ai déjà dit: M. de Nancrais sera passé par les armes demain, au point du jour.

—Non, monseigneur, s'écria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas!

—Et qui donc ici pourrait m'en empêcher?

—Vous-même!

—Moi!

—Oui, vous!

—M. Belle-Rose, prenez garde! dit le duc pâlissant.

—Oh! je ne crains rien pour moi! Le bon droit me défend comme votre justice défendrait M. de Nancrais. On ne tue pas un brave officier parce qu'il a eu du sang dans les veines.

—Morbleu!

—Eh! monseigneur, si vous aviez été à sa place, peut-être en auriez-vous fait autant!

A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s'empêcher de sourire.

—Soit, dit-il, mais s'il était à la mienne, il ferait comme moi!

Belle-Rose continua:

—Une bande de pillards insulte le drapeau français, un capitaine du roi est là, et il ne tirerait pas son épée pour châtier des insolents! Mais c'est tout bonnement impossible! On porte l'épaulette, que diable! L'incendie dévore un village, l'odeur de la poudre monte à la tête, un cheval piaffe, un coup d'éperon est bien vite donné, et l'on part, non pas tant parce qu'on l'a voulu, mais parce qu'on est homme. Alors, qu'arrive-t-il? L'ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le dos, on tue à droite et à gauche, on tombe pêle-mêle sur une redoute qu'on enlève d'assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart, on crie: Vive le roi! on s'embrasse, et au retour, au lieu d'une récompense, c'est une balle de mousquet qui vous attend! Mais vous-même, monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connaît de vos prouesses! Vous auriez passé vingt rivières, massacré dix mille Espagnols, pris trente redoutes! Voilà ce que vous auriez fait, tout duc et pair de France que vous êtes, et ce que j'aurais fait, moi qui ne suis qu'un pauvre lieutenant!

—Eh bien, on nous aurait fusillés tous deux, reprit le général.

Belle-Rose tressaillit. Dans son ardeur généreuse, il avait un instant oublié la qualité de l'homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son juvénile emportement s'apaisa, comme s'apaise l'eau bouillante d'un vase où tombe une onde froide.

—Vous avez fort bien plaidé la cause de M. de Nancrais, ajouta M. de Luxembourg avec dignité; l'audace ne messied pas à la jeunesse, et celle que vous venez de montrer vous honore en même temps qu'elle me donne une haute opinion du caractère de M. de Nancrais. On n'est point un homme ordinaire lorsqu'on sait inspirer de tels dévouements. Mais il faut avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgré vos prières, j'ai donc le regret de vous répéter que le capitaine de Nancrais sera fusillé demain, au point du jour.

M. de Luxembourg, d'un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant ne bougea point. Le duc fronça le sourcil.

—Je croyais m'être clairement expliqué, monsieur? dit-il.

—Pardonnez-moi, monseigneur, si j'insiste, mais…

—Ah! monsieur Belle-Rose, j'ai bien voulu ne pas m'offenser de votre audace; mais une plus longue insistance m'obligerait à me rappeler qui vous êtes et qui je suis.

Belle-Rose sourit tristement.

—Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et que moi je puis seulement vous en prier.

M. de Luxembourg réprima un geste d'impatience:

—Puisque vous ne voulez pas me comprendre, permettez-moi, monsieur, d'appeler pour qu'on vous reconduise au quartier de l'artillerie.

En achevant ces mots, le duc s'approcha de la table pour prendre la petite sonnette, mais Belle-Rose prévint son mouvement, et s'élançant vers la table, il saisit la main du général.

—Par pitié, monseigneur! dit-il.

Un éclair de colère passa dans les yeux de M. de Luxembourg; il se dégagea vivement, et saisissant Belle-Rose d'une main par le revers de son habit, de l'autre il prit un pistolet qu'il appuya contre sa poitrine. Le chien s'abattit, mais l'amorce seule brûla, et le duc, furieux, jeta l'arme à ses pieds. Pas un muscle du visage de Belle-Rose ne frissonna. Mais M. de Luxembourg s'était penché en avant. La violence de son mouvement avait entr'ouvert les vêtements de Belle-Rose, et sur la poitrine à demi nue du lieutenant brillait un médaillon d'or pendu à un cordonnet de soie. La main du général s'en empara.

—D'où tenez-vous ce médaillon? s'écria-t-il d'une voix brève.

—Ce médaillon?… je l'ai trouvé.

—Où?

—A Saint-Omer.

—Quand?

—En 1658. Mais que vous fait ce médaillon? c'est de M. de Nancrais qu'il s'agit.

—Vous l'avez trouvé à Saint-Omer, en 1658? reprit le duc, vous? vous-même?

—Oui, moi, répondit Belle-Rose, qui ne comprenait rien à l'émotion de
M. le duc de Luxembourg. J'avais alors douze à treize ans.

M. de Luxembourg s'écarta de quelques pas et se prit à considérer le jeune lieutenant. Un voile semblait s'effacer de son visage à mesure que l'examen avançait.

—Eh oui! s'écria-t-il enfin, la voilà retrouvée cette vague ressemblance qui m'avait frappée à ta vue. Belle-Rose? m'as-tu dit; mais tu ne t'appelles pas Belle-Rose! tu t'appelles Jacques, Jacques Grinedal!

Belle-Rose, effaré, regardait M. de Luxembourg.

—Eh! parbleu! tu es le fils de Guillaume Grinedal! le fauconnier.
N'ai-je pas vu la petite maison en dehors du faubourg?

—Vous! s'écria Belle-Rose, qui, à son tour, se mit à étudier les traits du général avec une avide curiosité.

—Mais tu n'as donc pas gardé le moindre souvenir d'une journée dont pas une heure ne s'est effacée de ma mémoire! Ah! tu n'as pas fait mentir ma prédiction: le brave enfant est devenu un brave officier!

—Le colporteur! dit enfin Belle-Rose avec explosion.

—Eh oui! le colporteur, devenu, par la grâce de Dieu, général au service du roi. Les temps ne sont plus les mêmes, le coeur seul n'est pas changé. Enfant, tu m'as rendu service; homme, c'est à mon tour à te servir.

—Eh bien, monsieur le duc, s'il est vrai que vous vous souveniez de cette nuit passée sous le toit de Guillaume Grinedal, permettez-moi de ne pas vous demander d'autre preuve de votre bienveillance que la vie de M. de Nancrais.

—Encore!

—Toujours! Je ne veux rien et n'attends rien pour moi; mais faites que cette rencontre inespérée sauve mon capitaine comme notre première rencontre vous a été de quelque secours. Entre tous les jours de ma vie ce seront deux jours bénis.

M. de Luxembourg tournait et retournait le médaillon entre ses doigts, caressant du regard une image que le couvercle chassé venait de mettre à découvert.

—Tu n'as pas non plus changé, toi, mon ami Jacques, dit-il; tu es toujours le même garçon fier et résolu. Allons, va. Je ferai pour M. de Nancrais tout ce que les lois militaires me permettront.

Belle-Rose comprit cette fois qu'il n'avait pas à rester davantage; il s'inclina devant le général et sortit. La Déroute l'attendait au dehors. Aussitôt qu'il reconnut son lieutenant dans la nuit, il courut vers lui.

—C'est vous, enfin! s'écria-t-il. Voilà une heure que je craignais que vous n'eussiez été rejoindre M. de Nancrais pour ne plus le quitter.

—Eh! il s'en est fallu d'une étincelle que je ne partisse avant lui!

—Avant?

—Oui, mais l'étincelle a fait long feu.

—Que Dieu la bénisse! Et M. de Nancrais?

—Il n'est pas si mort que tu pensais.

—Vous avez donc vu M. le duc?

—Je lui ai parlé: c'est un excellent militaire, prompt à la réplique, ferme, décidé, capable de tuer un homme comme un chasseur une alouette, mais au fond doux comme une demoiselle.

—C'est-à-dire qu'on est sûr de tout obtenir à la fin quand il ne vous fait pas sauter la tête au commencement.

—Justement; tiens, prends ce louis et va boire à sa santé.

—Je vais me griser, lieutenant.

Le lendemain, au point du jour, un officier de la maison du général vint prévenir Belle-Rose qu'il était attendu dans la grande chambre du conseil. Belle-Rose revêtit l'uniforme et partit. Quand il entra dans la salle, le coeur battit à coups redoublés dans sa poitrine. M. le duc de Luxembourg, entouré d'un brillant état-major, était assis dans un grand fauteuil; parmi les grands officiers de sa suite, plusieurs portaient par-dessus l'habit le cordon des ordres de Sa Majesté.

M. de Luxembourg salua Belle-Rose de la main et lui indiqua une place située de manière à bien voir tout ce qui allait se passer. Sur un signe du général, tout le monde s'assit dans un profond silence, un officier sortit, et un instant après, les portes, ouvertes à deux battants, livrèrent passage à M. de Nancrais, qui entra suivi de deux grenadiers. M. de Nancrais aperçut Belle-Rose, tous deux échangèrent un sourire, l'un d'adieu, l'autre d'espérance; puis le capitaine s'inclina devant le conseil et attendit. M. de Luxembourg ôta son chapeau à plumes blanches et se leva.

—Monsieur de Nancrais, dit-il, vous avez hier manqué gravement à la discipline; vous qui deviez, comme officier, donner l'exemple de la soumission, vous avez désobéi aux ordres de vos supérieurs et mérité, par ce fait, un sévère châtiment: vous êtes déchu et cassé de votre grade. Hier, vous m'avez remis votre épée; vous devez maintenant perdre vos épaulettes. Messieurs, faites votre devoir.

A ces mots, deux officiers s'approchèrent de M. de Nancrais et lui enlevèrent les insignes de son commandement. M. de Nancrais pâlit légèrement. Belle-Rose, glacé de terreur, n'osait pas faire un seul mouvement.

—Les lois militaires vous condamnent à mort, vous le savez, monsieur, continua le duc de Luxembourg; n'avez-vous rien à dire pour votre défense?

—Rien; votre sentence est juste, et je l'ai méritée. Quand on viole les lois de la discipline ainsi que je l'ai fait, on n'ajoute pas à sa faute une maladresse, celle de rester vivant.

—Allez donc, monsieur.

A ces mots funèbres, Belle-Rose cacha sa tête entre ses mains, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. M. de Nancrais fit quelques pas vers la porte; il allait en franchir le seuil, lorsque la voix du général l'arrêta.

—Approchez, monsieur, dit-il.

M. de Nancrais, surpris, revint prendre sa place au milieu de la salle.
Belle-Rose releva la tête.

—Au nom du roi, reprit M. de Luxembourg, et agissant en raison des pouvoirs qui m'ont été conférés, je vous fais remise de la peine de mort.

—Vous me graciez, moi! s'écria le capitaine en faisant deux pas en avant. Dégradé et vivant! Mais que voulez-vous donc que je devienne?

—Écoutez-moi jusqu'au bout, monsieur, et si vous avez à faire quelques réclamations, vous les ferez après.

M. de Nancrais croisa ses bras sur sa poitrine et se tut. Tout le corps de Belle-Rose était penché en avant pour mieux entendre ce qu'allait dire le duc. Celui-ci continua:

—Vous avez été puni pour la faute, monsieur, et c'était justice; il est équitable maintenant que vous soyez récompensé pour la victoire.

M. de Nancrais tressaillit, et Belle-Rose respira comme un homme qui, après être resté quelque temps sous l'eau, revient à la lumière.

—Vous avez lavé votre faute dans le sang de l'ennemi, la trace en doit être effacée. Au nom du roi, je vous ai retiré l'épée de capitaine; au nom du roi, je vous rends une épée de colonel. Prenez-la donc, monsieur, et si vous servez toujours dignement votre pays comme vous l'avez fait jusqu'à présent, de nouvelles récompenses ne tarderont pas à vous chercher.

M. le duc de Luxembourg tendit la main à M. de Nancrais. Cet homme fort que l'approche de la mort ne pouvait émouvoir, se troubla comme un enfant aux paroles du général; il prit l'épée d'une main tremblante, et, sans voix pour le remercier d'une faveur si noblement accordée, il ne put exprimer que par son trouble et son émotion la grandeur de sa reconnaissance. Les officiers l'entourèrent, et M. de Luxembourg, s'esquivant, s'approcha de Belle-Rose.

—Tu en as appelé du général au colporteur, dit-il, le colporteur s'est souvenu.

Belle-Rose voulut répondre, M. de Luxembourg l'arrêta.

—J'étais ton obligé, lui dit-il avec bonté, j'ai voulu prendre ma revanche: voilà tout; maintenant, au lieu d'un protecteur, tu en as deux.

Une minute après ce fut au tour de M. de Nancrais.

—Je sais ce que je te dois, dit-il à Belle-Rose; si tu as perdu un ami en M. d'Assonville, tu as gagné un frère en moi, souviens-t'en.

Une vigoureuse poignée de main termina ce laconique discours, et le nouveau colonel courut se faire reconnaître par son régiment. Comme Belle-Rose rentrait au quartier de sa compagnie, une personne qui en sortait le heurta.

—Cornélius!

—Belle-Rose! s'écrièrent-ils en même temps, et les deux amis s'embrassèrent.

—C'est un jour heureux, reprit Belle-Rose. Il en est donc encore dans la vie!

—Il en est mille! répliqua Cornélius, dont le visage rayonnait de bonheur. J'ai vu votre père, le digne Guillaume Grinedal; il m'appelle son fils; j'ai vu Pierre, qui veut à toute force être soldat, afin de devenir capitaine; j'ai là une lettre de Claudine qui me prouve que je suis aimé autant que j'aime, et vous demandez si, dans la vie, il y a des jours heureux! Mais elle en est pleine!

Belle-Rose sourit.

—Bah! continua le jeune enthousiaste, si je rencontre jamais une autre
Claudine, je vous la donne, et vous serez de mon avis.

—Nous chercherons, mais en attendant que nous l'ayons trouvée, vous devenez mon frère d'armes.

—Oui, certes; je suis volontaire, et je prétends bien prendre Bruxelles avec vous.

—Pierre en sera-t-il?

—Parbleu! il me suit.

—Déjà!

—Demain il arrive au camp, et le soir même il compte monter sa première garde.

Tout en causant de leurs affaires et de leurs espérances, les deux jeunes gens étaient sortis des lignes. La journée était belle et tiède; ils poussèrent dans la campagne. Comme ils entraient dans un chemin creux, un coup de fusil retentit à quelque distance, et la balle s'aplatit contre un caillou, à deux pas de Belle-Rose. Cornélius s'élança sur le revers du chemin. Un léger nuage de fumée flottait sur la lisière d'un champ de houblon.

—Oh! oh! s'écria-t-il, ce sont des maraudeurs espagnols. Je ne vois plus le camp.

—Reculons alors, répondit Belle-Rose: des épées contre des mousquets, la partie n'est pas égale.

Tous deux rétrogradèrent, observant, l'un à droite, l'autre à gauche, ce qui se passait dans les environs. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas, qu'un second coup de feu partit d'un petit bois. La balle cette fois traversa le chapeau de Cornélius.

—Un pouce plus bas, dit Cornélius en saluant l'ennemi invisible, et j'étais mort.

Un nouvel éclair suivit le second, et la balle coupa, sur la poitrine de
Belle-Rose, le revers de son habit.

—Parbleu! dit-il, nous sommes bien sots de rester exposés comme des cibles à leurs coups; gagnons les blés.

Tous deux s'y jetèrent à l'instant et filèrent dans la direction du camp, dont les premières tentes se voyaient à un mille en avant.

Quelques détonations éclatèrent de distance en distance, mais les balles, chassées au hasard, labouraient les épis sans atteindre les fugitifs.

—Ils nous croient donc bien riches! dit Cornélius en riant. Vous verrez que ces maraudeurs sont des marchands ruinés par la guerre.

Profitant des haies, des taillis, des sentiers creux, Belle-Rose et Cornélius, le pied leste et l'oeil au guet, gagnèrent les abords du camp sans coup férir. La première vedette n'était plus qu'à une centaine de pas, lorsque Belle-Rose, donnant du pied contre une souche, trébucha; au même instant, deux balles, passant au-dessus de lui, s'enfoncèrent dans le tronc d'un chêne.

—Bienheureuse chute! dit Belle-Rose, je lui dois la vie.

Quelques soldats accoururent au bruit de ce dernier coup, et Cornélius, mettant l'épée à la main, s'élança vers un champ voisin, d'où s'envolait un flocon de vapeur. Mais déjà les maraudeurs avaient disparu.

—Allons! dit-il en revenant auprès de Belle-Rose, voilà une guerre où il n'y aura pas grand honneur à vaincre. Quels maladroits!

Ils traversaient le camp lorsque, au détour d'une rue, Cornélius poussa Belle-Rose du coude.—Regardez, lui dit-il. Belle-Rose leva les yeux et vit M. de Villebrais qui passait à cheval.

—Voilà, j'imagine, le capitaine des maraudeurs, reprit Cornélius.

XX

JEU DE CARTES ET JEU DE DÉS

M. de Villebrais venait à peine d'entrer au camp, que le bruit de son arrivée se répandit. Les états-majors des divers régiments qui composaient l'armée s'en émurent, et plusieurs officiers, qui avaient eu connaissance de sa conduite passée à l'égard de Belle-Rose et du meurtre de M. d'Assonville, exprimèrent hautement leur indignation. Tant d'audace les étonnait. Mais M. de Villebrais n'était pas homme à s'effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuyé à la cour par un parent qui avait quelque crédit, il croyait pouvoir braver impunément l'opinion de ses pairs. C'était un de ces hommes, et le nombre en est plus considérable qu'on ne pense, qui ont le coeur lâche et l'esprit téméraire. Le soir donc de son arrivée, il se rendit en uniforme dans une auberge où les officiers qui n'étaient pas de service se réunissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment où il entra, nombreuse compagnie. Belle-Rose, introduit par M. de Nancrais, qui s'était plu à le présenter lui-même aux officiers de sa connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout à la fois l'estime qu'on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C'était, parmi ces braves et loyaux jeunes gens, à qui le complimenterait et presserait sa main. M. de Villebrais passa entre les groupes sans paraître voir son rival, et s'avançant vers une table où sept ou huit officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pièces d'or sur le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. de Villebrais. C'était un vieux capitaine d'artillerie réputé dans tout le régiment pour sa bravoure.

—Je fais dix louis, dit M. de Villebrais.

—Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lançant le jeu de cartes sur la table, il se retira.

—Monsieur! s'écria le lieutenant ivre de colère et la main sur la garde de son épée.

Le vieux capitaine s'arrêta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds à la tête avec un sourire de mépris, et passa sans répondre. Un jeune mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit.

—Faites le jeu, messieurs, dit-il.

Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pièces d'or de M. de Villebrais, et ôtant avec affectation le gant qui les avait touchées, il le jeta dans un coin. M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au sang.

—C'est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d'une voix sourde.

Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l'avait fait le vieux capitaine.

—Décidément, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table est placée dans un lieu malpropre: on s'y frotte à de vilaines choses. Messieurs, allons-nous-en.

Un nuage rouge passa devant les yeux de M. de Villebrais. Dans sa fureur aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui était un cornette de chevau-légers, le repoussa et se mit très gravement à épousseter la manche de son habit. L'élan était donné. Personne ne croyait de sa dignité de faire autrement que le capitaine d'artillerie, qu'on citait dans l'armée pour sa droiture et sa loyauté.

—Mais qui donc veut se battre de vous tous, lâches! cria M. de
Villebrais.

Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s'agita; mais un capitaine de grenadiers intervint.

—Je crois qu'il serait à propos de faire bâtonner monsieur, dit-il en désignant du geste la pâle victime; les valets de l'auberge pourraient nous servir à cet usage; qu'en pensez-vous?

—Oui! oui! répondirent quelques voix; appelons les valets!

—Arrêtez! reprit un lieutenant de canonniers; ce sont d'honnêtes garçons que ça pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la partie n'est pas franche. Quittons la place.

Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte. Belle-Rose avait été le témoin muet de cette horrible scène, il en avait froid au coeur. Au moment où il passait devant son ancien lieutenant, M. de Villebrais le reconnut.

—Oh! s'écria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins, tuez-moi!—Et il tira son épée.

Belle-Rose appuyait déjà la main sur la garde de la sienne, lorsque M. de Nancrais le saisit par le bras.

—Monsieur Grinedal, lui dit-il d'une voix brève, Sa Majesté ne vous a pas donné une épée d'officier pour la salir.

L'épée de Belle-Rose, à demi tirée, rentra dans le fourreau, et tous les officiers sortirent lentement. M. de Villebrais, resté seul, chancela; l'épée échappa à ses mains défaillantes, une sueur glacée mouilla ses tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure après cette scène, le sergent la Déroute entrait dans l'auberge de l'air d'un homme qui a une mission délicate à remplir. Du premier regard il aperçut M. de Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuyés contre une table et la tête entre les mains, pâle, morne, défait. L'épée était encore sur le sol. Les chandelles avaient été enlevées; une seule lampe de fer pendue au plafond éclairait la vaste salle dont les angles reculés se noyaient dans l'obscurité.

La Déroute fit trois pas en avant, et, ôtant son chapeau, s'inclina légèrement.

—Monsieur de Villebrais? dit-il.

M. de Villebrais tressaillit comme un homme qu'on tire violemment d'un profond sommeil. Il releva sa tête bouleversée par la rage impuissante et l'humiliation, et regardant un instant la Déroute aux clartés rougeâtres de la lampe, il le reconnut.

—Oh! fit-il, c'est un cartel que tu m'apportes?

—Non, monsieur, c'est un ordre.

—Un ordre!

—Et c'est moi que messieurs les officiers du régiment ont choisi pour vous le signifier.

—Toi! insolent!

Et M. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée, et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la Déroute; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais.

—Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait toujours; vous n'êtes plus mon officier: je vous jure donc que si vous faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête.

M. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de violence, que la lame vola en éclats.

—Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture, vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l'audace de vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l'armée. Tous m'ont requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous êtes sommé de partir sur l'heure, à moins qu'il ne vous plaise de subir ce traitement, et d'être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du crime d'assassinat. J'ai dit.

La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner. Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment le cri des sentinelles. M. de Villebrais,—car c'était lui,—écarta son manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions. Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de haine.—Vengeance! dit-il.—Et poussant son cheval du côté des frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après, M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne. Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés, dormaient dans les coins de la tente.

—Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles en portant les armes.

—Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous parler, répondit l'officier.

Le duc regarda M. de Villebrais.

—Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il.

—Oui, général.

—D'où venez-vous?

—De là-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son épaule du côté du camp français.

—Du camp français! s'écria le duc.

—Oui, général.

—Et que voulez-vous?

—Je viens vous offrir mon épée et mon bras.

—Ah! fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de mépris. C'est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez en déserteur?

—Je viens en homme qui veut se venger.

—Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir?

—Voyez! s'écria M. de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du fourreau; j'ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frappé.

—Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille?

—On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande.

—Que vous faut-il?

—Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je voudrai, de jour et de nuit.

—Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer.

—Alors je suis à vous.

Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques mots et remit le papier au lieutenant.

—Voici l'ordre, monsieur; maintenant répondez; mais songez-y: aussi bien j'ai consenti à faire ce que vous m'avez demandé, aussi bien je vous ferais pendre si vous me trompiez.

—Alors je n'ai rien à craindre; parlez.

—Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi?

—Il arrivera demain au camp.

—A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en avant?

—On croit que l'armée abandonnera son campement et envahira les pays espagnols, qu'elle a l'ordre de conquérir.

—Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge, du Quesnoy.

—Ces places tiendront trois jours et seront prises.

—Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la province?

—Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je réponds.

—Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu'êtes-vous donc venu chercher parmi nous?

—Je vous l'ai dit: la vengeance.

—C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos services, vous serez prévenu.

Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui l'accompagnait.

—Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l'armée, de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout risquer dans l'espoir d'un gain honnête?

—Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des soldats, vous trouverez des bandits.

—Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là?

—C'est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de
M. le duc d'Ascot.

L'officier pressa le pas.

—Voilà, monsieur, dit-il en s'arrêtant derrière les frênes, et du doigt il lui montra une ligne de tentes où, malgré l'heure avancée de la nuit, retentissait un bruit confus de chants et de cris.

Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur la peau des tambours; d'autres dormaient ça et là, d'autres buvaient, d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en pièces, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient, s'arrêtant aux endroits où l'argent sonnait; il y avait dans un coin un soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui vidaient sa bourse.

—Il y a là des hommes de tous les pays, dit l'officier à M. de Villebrais; le moindre d'entre eux a déserté cinq fois: j'imagine qu'ils s'entendront avec vous.

M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol.

—C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avança vers le premier groupe.

Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci par l'usage: les dés sonnaient en roulant sur les tambours.

L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et fouillait de l'autre dans sa poche.

—Voilà cinq ducats! dit celui qui avait gagné, qui les veut?

—Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et, dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour.

—Ton sabre! il en vaut deux à peine; la lame est de fer et la poignée de cuivre.

—Eh bien! voilà mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tué dix catholiques et dix huguenots.

La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur.

—Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le bras qui le tient, dit-il.

—C'est dit! s'écria le soldat en voyant briller l'argent sur le tambour. Eh! Conrad! joue donc!

Conrad jeta les dés et perdit; au troisième coup il n'avait plus rien.

—Mon officier, dit-il à M. de Villebrais, qui les regardait faire les bras croisés sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en voulez-vous?

—Voilà vingt ducats.

—Marché conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches.

—Conrad, s'écria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or; je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu?

—Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais.

—A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pièces d'or.

—A toi, mais à une condition.

—Rien qu'une? c'est trop peu pour n'être pas beaucoup.

—C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout où j'irai.

—Ils sont prêts.

Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recruté sa bande. Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C'était un homme balafré, grisonnant et d'aspect farouche.

—Eh! dit-il, n'êtes-vous point enrôlés au service de M. le duc d'Ascot, notre général? Lui seul peut vous donner permission de quitter le régiment.

—Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de
Villebrais en présentant au sous-officier l'ordre du gouverneur.

Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d'une chandelle.

—Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents. Excusez-moi, mon officier; c'était l'amour de la discipline qui me faisait parler.

—Eh! l'homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous point aussi pour l'amour des pistoles où vont ces braves?

Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses, deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui et les examina attentivement.

—Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par jour et une pistole entière les jours d'expédition.

—Bravo! dit le Piémontais.

—Le service de nuit se payera double.

—Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour.

—Au premier mot, il faut être prêt; au premier signe, il faut partir; au premier ordre, il faut tuer.

—Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier.

—Allez, maintenant; toi, Conrad, reste.

La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de
Villebrais fouillait dans sa valise.

—Écoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire.

—J'écoute et je retiendrai, dit le Lorrain.

—Tu partiras au point du jour pour le camp français. C'est ton affaire d'y pénétrer.

—J'y pénétrerai.

—Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d'un lieutenant nommé Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose.

—Je le trouverai.

—Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous enveloppe et sans adresse; cette lettre a été écrite par une femme.

—Parole de femme, glu pour les hommes!

—Justement. Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette lettre l'attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d'un bois que tu dois connaître.

—Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades.

—C'est ce que j'ai pensé hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois.

—Il m'y suivra.

—Dans ce cas, tu auras vingt louis.

—Ils sont gagnés.

—Très bien. Un mot encore. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu.

—Ma mère, qui était un peu sorcière, m'a toujours prédit que je mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien à craindre.

—Va donc. Voici la lettre.

—Est-ce tout?

—Tout; le reste me regarde.

Au point du jour, Conrad partit. C'était un homme accoutumé aux aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts, qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la main souple et la langue adroite. Il s'était pour la circonstance revêtu d'un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières tentes de l'armée, un coup de canon retentit. Au même instant les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris s'élevèrent du camp. Conrad s'arrêta. On voyait, dans les longues rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés; les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent.

—Toute l'armée est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas délibéré vers le camp.

Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa
Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi.