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Belle-Rose

Chapter 24: XXIII
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

XXI

LE BIEN ET LE MAL

C'était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur, venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les mousquetaires, et il n'était pas un seul gentilhomme en France qui n'eût tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures maisons qui n'avaient point de grade dans l'armée étaient partis en qualité de volontaires, et c'était partout un flot de magnifiques cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entrée du roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le roi approcha du Châtelet, où était casernée l'artillerie, Belle-Rose sentit son coeur battre à coups pressés. Il n'avait jamais vu le roi, et le roi, à cette époque, était tout. C'était Dieu sur le trône de France. Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre; la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de ses pas; l'Espagne était toute saignante des blessures qu'il lui avait faites; l'empire d'Allemagne s'épouvantait de son ambition. Il était au milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le repos, terrible dans l'agitation. Maître de lui autant que des autres, Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu'à le voir, que celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s'élancer en avant. Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'époque, les gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite. Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der Meulen; il saluait les drapeaux des régiments qui s'inclinaient sur son front et répondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d'une voix tonnante: Vive le roi! A ce cri, parti du coeur, à la vue de ce visage rayonnant et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux officiers de l'armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs des places voisines s'étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages; son cortège était grossi de leur suite, où l'on remarquait bon nombre de dames appartenant à la noblesse des Trois-Évêchés, de la Picardie et de l'Artois. Leur présence donnait plus d'éclat à ces fêtes militaires et mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier. Le régiment de M. de Nancrais avait été désigné pour former la haie, conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la marine. Belle-Rose était à son rang. Derrière le roi, parmi les femmes de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards.

—Qu'elle est belle! disait un cornette du régiment de Crussol qui se penchait en avant pour la mieux voir.

—Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma vie et ma maîtresse!

—Cette femme? ajouta un troisième, dites donc cette déesse!

Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames; un éclair sembla passer devant ses yeux éblouis; son coeur cessa de battre, et il devint pâle comme un mort.

Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse, marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l'admiration. Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l'expression un peu hautaine de son visage, où l'on voyait flotter les ombres d'une pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent, ses longs cils tremblants s'abaissèrent; elle chancela. Mais vingt rivales étaient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce regard humide plein d'amour et de prière, lorsqu'une autre secousse vint ébranler son coeur. Suzanne suivait Geneviève. Un cri faillit s'échapper de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une force invincible le retint à sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient; son profil n'avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et résignée comme la fille de Jephté. Mme d'Albergotti portait à la main une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, où elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hésita; elle fit un pas, puis deux, et s'éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur qui battait à l'étouffer. Une seconde après, la fleur s'était fanée sous les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'eût été ce mouvement, il ne put échapper à Mme de Châteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait la tête penchée, et son coeur lui dit que c'était là cette mystérieuse Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s'expliquait par la nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant à Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier; les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pensée et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur pénétrante qui l'enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d'Albergotti était tout auprès de Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie qui défendait l'approche de la maison et poussa une petite porte à claire-voie, qui fermait l'entrée du jardin. Un éclat de rire à demi retenu l'arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit; on ne voyait personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitèrent devant lui, et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d'une jeune fille qui souriait.

—Claudine! s'écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart léger qui le séparait de sa soeur.

Il avait d'abord aperçu Claudine; il vit ensuite Cornélius.

—Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frère!

A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine rougit.

—Oh! fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y a à peine deux minutes que M. Hoghart s'est présenté chez nous.

—Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège.

Cornélius tendit la main au jeune lieutenant.

—Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont alliés et nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un soldat.

Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'égoïsme de l'amour; lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au coeur de ceux qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours contenue et toujours vivace.

—Claudine, dit-il tout bas à sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici?

A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit.

—Oui, dit-elle.

—Puis-je la voir, lui parler?

Claudine secoua la tête.

—Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle obstination de l'amour.

Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre.

—Frère, dit-elle, c'est une mauvaise pensée; mais il ne sera pas dit que je t'aurai rien refusé le jour où tu m'es rendu. Attends ici.

Et, plus légère qu'un oiseau, Claudine s'élança vers la maison. Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s'était retiré à l'écart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux. Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui était si proche de lui qu'un pan de gazon l'en séparait à peine, tout lui rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d'un souvenir, Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance.

—Elle ne veut pas? dit-il.

—Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux.

Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un nuage.

«Il y a près d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami, disait la lettre; avant que vous fussiez entré au jardin, mon coeur s'était empli du bruit de vos pas. J'ai couru à la porte, entraînée par un élan irrésistible; une puissance inconnue m'a clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu! Ai-je prié seulement? Toute ma force s'en est allée comme l'eau d'un vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue, tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui vous rappelât à moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt fois ma bouche l'a prononcé. C'était moins une parole qu'un soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant j'hésite! Oh! je n'hésite même pas. Non, mon ami, non, vous ne pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh! je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus; pour vous consoler, je me perdrais… Dites, Jacques, dites, le voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'éclat des armes, le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que la prière. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile où mon âme puisse encore se réfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans défense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue, moi, je mourrai.

«SUZANNE.»

A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre contre ses lèvres et recula.

—Si frêle de corps et si forte d'âme! murmura-t-il.

Claudine passa ses bras autour du cou de son frère et l'entraîna.

—Viens, lui dit-elle, viens.

Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier supérieur se présenta devant eux. C'était un homme déjà vieux, mais qui le paraissait encore davantage à cause de sa taille un peu voûtée et de la difficulté qu'il éprouvait à marcher.

—Bonjour, mon enfant, dit-il à Claudine d'un air doux, et il salua les deux jeunes gens.

Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si singulière, que celui-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux; il lui semblait que ce regard à la fois triste et doux fouillait dans son coeur et en éclairait les plus secrètes pensées. Après un court instant donné à cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il venait de disparaître derrière les arbres, que Belle-Rose voyait encore son visage, où s'alliaient si bien la souffrance du corps et la sérénité de l'esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l'interroger.

—C'est M. d'Albergotti, dit-elle.

Et aussitôt elle ajouta pour dissiper une triste préoccupation:

—Une grande joie t'est réservée, mon frère; cette joie, tu vas la goûter.

—Qu'est-ce? fit Belle-Rose, dont la pensée était ailleurs.

—Oui, mon ami, tu vas revoir l'honnête et vieux fauconnier que j'ai conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornélius.

Belle-Rose embrassa Cornélius.

—Le vieux Grinedal et Pierre! reprit-il, mais où sont-ils donc?

—Au quartier de l'artillerie.

Belle-Rose prit en courant de ce côté-là, suivi de loin par Claudine et Cornélius. Le fauconnier et son jeune fils étaient tout fiers d'avoir un officier dans leur famille. Ils l'attendaient depuis le matin, et du plus loin qu'ils le virent, chacun d'eux lui tendit les bras.

—Je t'amène une recrue, dit le vieux Grinedal à Jacques, après l'effusion des premiers embrassements.

—Pierre, j'imagine, dit Jacques en souriant à son frère.

—Lui-même; il veut à son tour devenir officier du roi.

—Eh bien! dit Belle-Rose, qu'il prenne un mousquet: le mousquet conduit à l'épée.

M. de Nancrais, toujours prévenant dans sa rudesse, avait chargé la Déroute de dire à son lieutenant qu'il pouvait s'absenter du quartier jusqu'à la nuit.

—La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit; qu'il soit aujourd'hui tout à l'une pour être demain tout à l'autre.

Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son père, de Cornélius, de Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de repos dans quelque village voisin, le Lorrain rôdait dans le camp. L'entreprise n'était point aussi aisée qu'il l'avait cru d'abord. L'arrivée de Louis XIV avait excité dans le camp un tel tumulte et un tel mouvement, que le Lorrain n'avait pas pu trouver l'occasion de s'approcher de Belle-Rose. D'un autre côté, Conrad avait, tout en explorant les lieux, reconnu un sergent du régiment de Rambure, dans la compagnie duquel il avait servi. La découverte du Lorrain entraînait sa pendaison. Il commença donc par battre en retraite, mais il n'était pas homme à renoncer pour un si mince danger à la mission que M. de Villebrais lui avait confiée. Après avoir pris une connaissance exacte des localités, le Lorrain s'éloigna, monta sur un cheval qu'il avait à tout événement caché dans un fourré, et poussa jusqu'au bois de Morlanwels, où il prévint M. de Villebrais du retard qu'éprouvait son honnête expédition.

—C'est partie remise, lui dit-il en finissant.

—Tant pis pour toi, répondit l'officier. La récompense aussi est remise. Tu n'auras rien aujourd'hui.

—C'est autant de perdu.

—Mais tu auras vingt louis demain, si tu réussis.

—Alors, c'est regagné.

Conrad remonta sur sa bête, joua de l'éperon et se jeta dans un ravin proche du camp, où il s'établit pour la nuit. Il voulait être de bonne heure en mesure de profiter des circonstances.

Vers neuf heures, Belle-Rose s'étant séparé de son père, à qui Claudine avait offert un asile dans la maison de Mme d'Albergotti, regagna son quartier. La Déroute, qui, malgré son grade, s'était institué le planton régulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente.

—Mon lieutenant, dit-il à Belle-Rose, attendiez-vous quelqu'un ce soir?

—Non.

—Alors, c'est que quelqu'un vous attendait, sans doute.

—Que veux-tu dire?

—C'est fort simple. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page, j'imagine, est venu, il y a une demi-heure, s'informer si vous étiez chez vous. Sur ma réponse négative, il m'a demandé s'il pouvait vous attendre: c'est pour une chose d'importance, a-t-il ajouté.

—Et que lui as-tu répondu?

—Qu'il était parfaitement le maître de vous attendre jusqu'à demain, si ça lui plaisait. Je n'avais pas fini qu'il était déjà dans votre tente.

—Dans ma tente?

—Où il est encore.

Belle-Rose écarta la toile qui fermait l'entrée. Au bruit de son arrivée, le page, qui était assis sur un coffre, la tête entre les mains, se releva. C'était Geneviève de Châteaufort.

XXII

LA CONFESSION D'UNE MADELEINE

A la vue de la duchesse, Belle-Rose se pencha vers l'ouverture.

—La Déroute, dit-il, reste là, et qui que ce soit qui vienne, ne laisse entrer personne.

—Bien! dit le sergent.—Et il s'assit au clair de la lune, sur le tronc d'un arbre, sa pique entre les genoux.

Quand la portière se fut abaissée, Belle-Rose s'avança vers Mme de
Châteaufort, qui tremblait de tous ses membres.

—Qu'êtes-vous venue faire ici, madame, et que me voulez-vous? lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme et qui tremblait.

—Je viens, dit-elle, comme un coupable devant son juge. Oh! reprit-elle au geste de Belle-Rose, ne me repoussez pas; si votre coeur m'a condamnée, au moins devez-vous m'entendre.

—Et qu'avez-vous à m'apprendre que je ne sache déjà, madame?

—Toute la vérité; je vous parlerai comme une pénitente parle au confessionnal de Dieu. Par pitié, écoutez-moi! Ce n'est plus au nom de votre amour que je vous invoque, ajouta-t-elle d'une voix étranglée par la crainte, c'est au nom de la justice. Les condamnés n'ont-ils pas le droit de se défendre?

Geneviève tremblait si fort, qu'elle dut s'appuyer contre un des piquets de la tente pour ne pas tomber. Le désordre et la douleur de cette femme, jadis si fière, touchèrent Belle-Rose.

—Vous le voulez? dit-il, parlez donc. Aussi bien, moi aussi, j'ai une mission à remplir auprès de vous, et puisque vous courez au-devant de cette épreuve, je la remplirai.

—Écoutez-moi d'abord, vous me tuerez après, si c'est votre volonté, dit
Geneviève.

—Prenez garde, madame, ce n'est point ici une vaine menace. Vous avez un compte terrible à rendre, peut-être allez-vous me contraindre à venger un mort!

—Le venger? Oh! fit-elle, vous ne le vengeriez pas en me tuant!

L'expression du regard et de la voix était si déchirante, le sens de ces paroles était si clair, que Belle-Rose se sentit remué jusqu'au fond du coeur.

—Parlez! lui dit-il, parlez! Vous savez bien que, quoi qu'il arrive, ce n'est pas moi qui peux vous punir!

Mme de Châteaufort prit silencieusement la main de Belle-Rose et la porta à ses lèvres. Ce baiser muet glissa comme une flamme dans les veines du jeune officier. Il sentit son courage mollir, et dégageant sa main de l'étreinte de Geneviève, il lui fit signe de s'asseoir. Geneviève s'assit; sa tête était pâle et désespérée comme le visage de marbre de Niobé; sa respiration était oppressée, et malgré la chaleur précoce de la saison, ses dents claquaient.

—Renoncez à cette explication, lui dit Belle-Rose; je n'ai qu'une question, une seule à vous adresser. Votre réponse suffira.

—Vous ne saurez rien, ou vous saurez tout, reprit la duchesse avec fermeté. Vous êtes mon juge et mon maître; écoutez-moi.

Belle-Rose connaissait trop bien Mme de Châteaufort pour se méprendre à l'accent de sa voix. Jusque dans la soumission de cette femme il y avait de la reine qui veut et sait se faire obéir. Il se tut et attendit.

—J'avais quinze ans, reprit-elle, quand je vis M. d'Assonville pour la première fois. Les guerres de la Fronde ensanglantaient alors la France. J'habitais avec ma mère, une Espagnole alliée à la famille des Médina, un château voisin d'Écouen.

—Je le connais, dit Belle-Rose.

—Un soir que je me promenais seule dans le parc, j'entendis le bruit d'une mousquetade aux environs; la peur me prit, et je me mis à courir dans la direction du château. Tout à coup, au détour d'une allée, un officier se présente à moi; il était pâle, effaré, sanglant.—Sauvez-moi, me dit-il d'une voix éteinte, et il roula au pied d'un arbre.—On entendait le piétinement d'une troupe de cavaliers à peu de distance. Je m'élançai vers la petite porte du parc; mais il n'était plus temps, le chef de la bande m'aperçut.

—N'avez-vous pas vu ici un officier? dit-il.

Dieu m'inspira le courage de mentir.

—Non, répondis-je résolument. J'ai entendu la fusillade et suis accourue pour fermer la porte.

Tout en parlant, je me sentais défaillir, mais mes yeux ne quittaient pas le cavalier.

—Ainsi, vous n'avez pas peur? reprit-il.

—Peur!… Je suis fille de M. de La Noue, qui est bon gentilhomme.

—Bien! c'est un des nôtres! fit le cavalier, et il s'enfonça dans le bois.

Quand la troupe eut disparu, je poussai la porte et retournai vers l'officier, que je trouvai sur l'herbe. Il s'occupait à étancher le sang qui sortait de ses blessures.

—Vous n'avez plus rien à craindre, lui dis-je. Si vous pouvez encore marcher, appuyez-vous sur moi, et je vous aiderai à gagner un pavillon qui est ici tout près.

L'officier se leva, et, après bien des efforts, nous parvînmes à ce pavillon, qui était alors inhabité.

—M. d'Assonville m'a dit que vous l'aviez sauvé, interrompit
Belle-Rose.

—Et il vous a dit aussi que je l'avais aimé?

Belle-Rose inclina la tête.

—Ses blessures étaient nombreuses, mais peu graves, reprit Mme de Châteaufort. Avec le secours de ma nourrice et de son mari, qui m'étaient dévoués, je pus cacher et protéger M. d'Assonville. Mon père était frondeur, et je n'osais lui parler de cette aventure, n'ayant pas alors une juste idée de cette guerre. Le mystère de nos entrevues plaisait d'ailleurs à ma jeune imagination, et il m'était doux de penser que je jouais auprès d'un bel officier malheureux le rôle d'une fée secourable. Ma mère, qui était d'un caractère doux et timide, et qui aurait tout révélé à M. de La Noue, dont elle avait grand'peur, ne sut rien non plus de toute cette affaire.

M. d'Assonville guérit. Il était jeune, spirituel et beau; il m'aima et je l'aimai. Il était encore languissant et faible, que déjà je lui appartenais. Lequel de nous était le plus coupable, de celle qui, jeune encore et sans expérience aucune, s'abandonnait à l'amour d'un malheureux qu'elle avait sauvé, ou de celui qui, de la jeune fille innocente, de son hôtesse et de sa protectrice, fit sa maîtresse?

—N'accusez pas ceux qui sont morts, dit Belle-Rose.

—Je n'accuse pas, je raconte. Bientôt cependant, reprit Geneviève, M. d'Assonville dut s'éloigner. La guerre et les partis contraires dans lesquels mon père et lui servaient éloignaient toute pensée de mariage. Parfois il s'échappait et venait me voir au pavillon. Que de jours de deuil devaient amener ces heures d'ivresse! Sur ces entrefaites ma mère mourut, et le désespoir que m'inspira cette mort rapide comme la foudre me révéla que moi aussi j'étais mère. Des tressaillements inconnus répondirent à mes sanglots, et ce fut en embrassant le cadavre de ma sainte mère que je sentis les frémissements de l'être qui s'agitait dans mon sein!

Tandis que Geneviève parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

—Pauvre femme! murmura Belle-Rose, qui sentait son coeur pris dans un étau.

—Oh oui! pauvre femme! reprit Geneviève, car ce que j'étais alors, je ne le suis plus aujourd'hui, et ce que je suis devenue, je ne l'aurais pas été sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse! Le lendemain, continua-t-elle, j'écrivis à M. d'Assonville; ma lettre demeura sans réponse; j'écrivis encore, j'écrivis vingt fois; le silence et l'abandon m'entouraient: je crus à son oubli, et si je n'avais pas eu la vie de mon enfant à sauver, je me serais tuée. J'étais alors sous la garde d'une tante âgée, la soeur de mon père, rude et sévère comme lui. Ma nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au château un jeune Espagnol, mon parent du côté de ma mère, qui avait obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Ma tristesse l'étonnait et l'affligeait. Je compris bientôt qu'il m'aimait; les malheureux ont besoin d'affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour tous les soins dont il m'entourait. Peut-être lui étais-je même plus attachée que je ne le faisais paraître; mais ma position me commandait une extrême réserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j'étais touchée de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc. Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je l'attendais dans une allée où nous avions coutume de nous rencontrer, il ne vint pas. A l'heure du déjeuner, on m'apprit qu'il était sorti dans la matinée avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement et s'éloigner ensemble. Une vague inquiétude me saisit, et je me levai de table dans un état d'agitation que je ne pouvais dominer. Quand le malheur nous a touchés de son aile, on a de ces pressentiments. Une heure après, deux bûcherons rapportaient au château l'Espagnol, qu'ils avaient trouvé dans un coin du bois, la poitrine traversée d'un coup d'épée. Il n'y avait déjà plus d'espérance de le sauver. Quand il me vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut. Jamais je n'oublierai l'expression de ses derniers regards; ils étaient si tristes et si pleins d'amour, que je me mis à pleurer comme une folle. Il me sembla dans ce moment que je l'aimais aussi et que je perdais avec lui ma dernière espérance.

—Et le nom du meurtrier? dit Belle-Rose.

—Je l'ai su plus tard; quant à mon pauvre ami, il mourut avec son secret dans le coeur, et mon nom sur les lèvres. Trois jours après je reçus une lettre de M. d'Assonville; elle était datée de Paris et m'apprenait que, de retour d'une mission secrète en Italie, il partait pour l'Angleterre, où l'envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait être promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait bien qu'il m'aimait toujours, mais son langage était plus grave. Il ne paraissait pas, d'ailleurs, qu'il eût reçu aucune de mes lettres.

Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle n'était pas terminée encore au bout de trois mois. Mon père était revenu. Mes jours s'enfuyaient comme de sombres rêves, et la nuit je pleurais. Mes pensées allaient de Gaston à don Pèdre,—c'était le nom de mon parent;—et je dois bien vous l'avouer, mes sympathies et mes regrets étaient à celui qui n'était plus. Il m'avait aimée et consolée; l'autre m'avait perdue! Il arriva un soir que le nom de M. d'Assonville fut prononcé par un gentilhomme qui était en visite chez nous. A ce nom, mon père fit éclater une colère inattendue, et j'appris que M. de La Noue avait été battu et blessé dans une rencontre avec le père de Gaston. M. de La Noue avait été humilié dans son orgueil de soldat; la plaie était incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus; je ne voulais pas y penser et j'y rêvais toujours; j'avais des heures de gaieté folle et des jours de morne désespoir. La douleur usait mon amour. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure leur alliance, et mon père m'apprit qu'il avait résolu de me marier avec un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prête. Il me dit cela au moment de partir et le pied sur l'étrier. Quand je revins de ma surprise, M. de La Noue galopait à un quart de lieue. Cependant M. d'Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit même je le revis au petit pavillon. A la nouvelle que j'allais être mère, il fit éclater une joie si vive, que ma tendresse se réveilla. Il m'embrassait les mains et pleurait d'ivresse à mes genoux.

—Ainsi, vous m'aimez toujours? me dit-il.

—Oui, répondis-je, et j'étais franche alors.

—Et pendant cette longue absence que mon devoir m'a imposée, aucun autre n'a rien surpris de votre coeur? ajouta-t-il.

—Que voulez-vous dire? repris-je étonnée. N'ai-je pas toujours été seule? Un instant j'ai eu près de moi un ami, un frère; il a été bon, tendre, affectueux pour moi, il m'a consolée, et il est mort.

—Me pardonnerez-vous, Geneviève? me dit tout à coup Gaston.

Je le regardai, effrayée déjà du son de sa voix.

—Cet ami, c'est moi qui l'ai tué! reprit-il.

Je poussai un cri terrible à cet aveu, et j'écartai de mes mains les mains de M. d'Assonville: il me semblait y voir du sang.

—Ne me maudissez pas, Geneviève, me dit-il; je vous aimais, j'étais jaloux. Quand j'arrivai d'Italie, à la première auberge où je m'arrêtai à Écouen, votre nom fut prononcé avec celui de don Pèdre. On disait que vous vous aimiez… Je devins fou, et la première personne que je rencontrai dans le parc, ce fut lui. Nous étions jeunes et tous deux armés… Vous savez le reste. Je partis sans vous voir… Hélas! je vous accusais, et vous étiez mère!

Il parla longtemps, mais je ne l'entendais plus. Un bruit confus emplissait mes oreilles, mon coeur se tordait et je m'évanouis. Gaston me laissa aux mains de ma nourrice. Quand je revins à moi, un enfant pleurait à mes côtés.

—Un enfant! répéta Belle-Rose; c'est à lui que se rattache ma mission.

—Eh! dit Geneviève, votre mission sera facile. Ce que vous voudrez, je le voudrai. Une fièvre ardente me cloua sur ce lit de souffrance, continua-t-elle, sur ce lit où je n'eus pour mon enfant que des baisers trempés de larmes. Je ne sais combien de temps dura ce délire; ma nourrice écartait tout le monde de ma chambre; ma tante, confite en dévotion, me voyait à peine une minute au retour de ses stations à la chapelle du château. J'étais en convalescence quand mon père revint.—Je vous amène un mari, le seigneur dont je vous ai parlé, me dit-il, avant de m'avoir embrassée, et il me le présenta sur l'heure.

—C'était M. le duc de Châteaufort? dit Belle-Rose.

—Lui-même. M. d'Assonville avait disparu depuis la scène du pavillon. Il avait cru à ma trahison, à mon tour je crus à son oubli. Que vous dirai-je? Mon père a été la seule personne devant qui j'aie tremblé. Après un mois d'hésitation, j'épousai le duc. Trois jours après, je revis M. d'Assonville; laissé pour mort dans un combat où mon père se trouvait, il avait dû la vie aux soins charitables de malheureux paysans, qui l'avaient recueilli sur le champ de bataille. Sa douleur m'épouvanta; ses reproches, à la fois amers et passionnés, me brisèrent le coeur. Oh! il m'aimait bien, celui-là!… mais moi je ne l'aimais plus… La pitié quelquefois réchauffait mon âme… Hélas! ce n'était pas la tendresse qui l'agitait, c'était le souvenir!… Nous nous rencontrions alors dans la petite maison de la rue Cassette, où j'avais établi ma nourrice. Ces rencontres étaient tour à tour douces et empoisonnées pour moi; pour lui elles étaient enivrantes ou terribles. Parfois il se souvenait de M. de Châteaufort: moi, je me souvenais de don Pèdre. Cette vie me devint intolérable. Un jour je lui témoignai le désir que j'avais de rompre nos relations. Il résista. Je le priai avec des larmes dans la voix… Il m'offrit de m'enlever, de quitter la France, et d'aller vivre au bout du monde avec notre enfant. Cette proposition venait trop tard: je ne l'aimais plus.

—Vous refusez, me dit-il; eh bien! si je n'ai pas la mère, du moins j'aurai l'enfant.

Cette menace me vint au coeur. Mon enfant! comprenez-vous cela, dites? C'était toute ma vie, à moi, mon refuge, mon espérance, mon repos, ma joie… Ses sourires éclairaient mon désespoir… Quand j'étais lasse de vivre, je l'embrassais et j'oubliais.

—Mon enfant! m'écriai-je, et je sentis tout d'un coup cette force et cette énergie qui avaient si longtemps sommeillé dans le coeur de la vierge. Mon enfant! ne l'ai-je donc pas assez payé de ma honte, de mes pleurs, de mes angoisses! L'enfant est à la mère, et vous voulez me l'arracher!… Cela ne sera pas, je vous le jure!

Le lendemain, l'enfant avait disparu. M. d'Assonville n'eut pas le temps de se livrer à de longues recherches, la guerre qui venait de se rallumer en Flandre l'obligea de quitter Paris, et je restai seule. Seule après avoir aimé! seule! entendez-vous? Mon mari avait une haute position à la cour… J'étais jeune et belle… on se pressait autour de moi… je voulus oublier… je voulus tromper l'imagination… Les distractions qui s'offraient à moi, je les acceptai toutes… J'eus bien vite ma part d'influence et je m'en servis. Bientôt même j'aimai ou je crus aimer. Je fis de mon existence un tourbillon; tous les succès, je les eus; tous les plaisirs, je les goûtai; les femmes m'enviaient, les hommes m'admiraient, on me croyait heureuse, et je n'étais que folle! M. d'Assonville m'a bien souvent maudite… il ne m'a pas vue aux heures où j'étais seule! Que de fois n'ai-je pas pleuré toute la nuit dans mon oratoire, comme une Madeleine aux pieds du Christ! Et puis, le lendemain, c'étaient des fêtes et d'autres égarements!

O mon Dieu! reprit Geneviève en sanglotant, je vous dis tout, à vous, Jacques, et vous allez me haïr, me mépriser peut-être! Ces temps d'erreurs, je les maudis. Si mon sang pouvait les effacer, je les verserais goutte à goutte… Est-ce bien moi, la fille de ma mère, une sainte femme, qui ai pu passer par cette route-là? J'avais le vertige et je suivais ma pente quand je vous rencontrai! Vous en souvenez-vous, Jacques?

—La trace du feu ne s'efface pas, dit Belle-Rose à demi-voix.

—Mon Dieu! laissez-moi croire que vous me pardonnerez; je ne vous demande rien qu'un peu de cette pitié que vous avez pour tous les malheureux, reprit la duchesse, s'attachant aux mains de Belle-Rose, et si vous me maudissez encore, moi je vous bénirai toujours; oui, je vous bénirai, parce que vous m'avez tirée de cette vie misérable, parce que vous m'avez rendu l'amour, la jeunesse, la croyance; parce que vous avez fait descendre dans mon coeur un rayon de joie et de pureté, parce que j'aime, enfin!

Geneviève, inclinée sur la main de Belle-Rose, la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Belle-Rose la retira doucement.

—Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas vous haïr.

Geneviève tendit ses bras vers le ciel.

—Merci, mon Dieu! dit-elle; il ne m'a pas repoussée.

Vous savez, reprit-elle après un instant de silence, dans quelles circonstances je vous ai rencontré. Vous aviez remis trois lettres de M. d'Assonville à la petite maison de la rue Cassette: l'une de ces lettres suppliait; l'autre priait et menaçait tout ensemble; la dernière ne contenait que des menaces.

—Et c'est à celle-là que vous vous êtes rendue? dit Belle-Rose.

—Vous savez bien, Jacques, reprit la duchesse avec un accent de fierté, que la peur n'a pas d'empire sur moi. Je me rendis à cette lettre, parce qu'entre la première et la troisième, j'avais tout disposé pour mon entrevue avec M. d'Assonville, et qu'à cette entrevue notre enfant devait assister.

—Vous auriez fait cela, Geneviève? s'écria Belle-Rose.

—J'allais le faire, quand j'appris que M. d'Assonville avait chargé une personne inconnue de le représenter. Cette découverte m'indigna; je crus qu'il avait révélé notre secret, et je résolus d'avoir par la ruse, ou la force au besoin, les papiers qui pouvaient compromettre mon repos.

—Ainsi, vous avez soupçonné M. d'Assonville, un si loyal gentilhomme?

—Hélas! quand on s'habitue à pratiquer le mal, on oublie bien vite la croyance au bien. Mais, se hâta d'ajouter Geneviève, en vous faisant venir au pavillon, où je vous reçus masquée, mon projet était seulement de vous obliger à me remettre les papiers qui constataient les droits de M. d'Assonville; sûre alors qu'il ne pourrait plus me ravir mon fils, je l'aurais rendu à sa tendresse. Déjà j'étais lasse de cette vie aventureuse où toute distraction était empoisonnée. J'étais étonnée d'avoir pu regarder avec d'autres yeux que les yeux de l'indifférence un homme qui n'avait ni grandeur dans le caractère, ni noblesse dans les sentiments… La honte me prenait au coeur!… Je vous vis, vous m'aviez sauvée, vous étiez jeune, vaillant, généreux et fier! Vous ne savez pas combien je vous aimai tout de suite… Je voyais en vous comme dans une eau limpide, et votre vaillante nature rendait à la mienne un peu de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Je sentis renaître en moi les sources des douces pensées! Oh! que n'étais-je jeune fille alors! J'eusse été digne de vous… Vous m'auriez aimée, peut-être!…

—Geneviève! Geneviève, s'écria Belle-Rose bouleversé à cet accent, dites, ne l'avez-vous pas été?

A ce cri, un éclair de joie illumina la tête pâle de Geneviève.

—Je l'ai été, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?… Est-ce la pitié qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle? J'ai été aimée! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas, et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres! J'ai tant souffert, si vous saviez! j'ai tant prié et tant pleuré! votre abandon m'avait rendu folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre volonté sera ma loi; parlez, et j'obéis… Mais ne me chassez pas de votre souvenir… Où que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au moins que j'emporte un mot qui me console et me relève… Vous ai-je été si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie?… Jacques! mon ami, votre main, mon Dieu! votre main!

Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au front.

—Vous avez aimé, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il.

A ce baiser, une joie inespérée emplit le coeur de Geneviève. Elle renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou de Belle-Rose.

—Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle.

XXIII

UN GUET-APENS

Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il était seul. Un instant il crut qu'un rêve enflammé avait troublé son imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont l'air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait partout, s'attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux mains.

—O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne!

Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les insaisissables parfums montaient jusqu'à son coeur comme un mélancolique reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il les serra dans un médaillon qu'il suspendit à son cou.

—Pauvres feuilles! murmurait-il en les pressant contre ses lèvres, vous êtes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez.

Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Déroute entra sous la tente.

—Il y a là un homme qui vous demande, lui dit-il.

—Le connais-tu?

—Non, mais c'est à vous seul qu'il veut parler.

—C'est bien, qu'il attende une minute, et je suis à lui.

Belle-Rose passa son épée à sa ceinture, agrafa son habit, prit son chapeau et sortit. Le Lorrain l'attendait devant la porte.

—Que me voulez-vous? lui dit Belle-Rose.

—J'ai affaire à M. Jacques Grinedal, lieutenant d'artillerie au régiment de La Ferté? répliqua le drôle, qui tenait à remplir consciencieusement sa mission. Est-ce bien à lui-même que j'ai l'honneur de parler?

—A lui-même.

—S'il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de cette lettre qu'on m'a chargé de vous remettre.

—A moi?

—Sans doute.

—Mais il n'y a point d'adresse.

—N'importe! brisez le cachet et lisez hardiment; la lettre est bien pour vous.

Belle-Rose déchira l'enveloppe. Aux premiers mots, il reconnut l'écriture de Mme de Châteaufort. Le billet ne contenait que deux lignes.

«Suivez cet homme; j'ai besoin de vous voir pour affaire d'importance qui m'intéresse et vous intéresse. Dépêchez; je vous attends.»

Belle-Rose regarda tour à tour l'homme et le billet. L'homme soutint ce regard sans sourciller; quant au billet, il était d'un laconisme qui surprit le jeune officier; mais cette brièveté même le persuada qu'il s'agissait de l'enfant de M. d'Assonville.

—La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp? demanda Belle-Rose.

—Non, répondit hardiment le Lorrain.

—Y a-t-il longtemps que vous lui avez parlé?

—Il y a une heure à peu près.

—Ainsi, vous savez où je dois la trouver?

—Je le sais.

Belle-Rose appela le sergent la Déroute, et lui commanda d'apprêter son cheval.

—Il est prêt.

—Va donc le chercher.

Un instant après, la Déroute revint, conduisant deux chevaux par la bride.

—Voilà deux animaux inséparables, dit-il: où l'un va, il faut que l'autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le noir?

—Comme tu voudras.

Conrad avait tout entendu. A ces derniers mots, il s'approcha.

—La personne qui vous attend, dit-il en s'adressant à Belle-Rose, m'a fort recommandé de vous amener seul.

La Déroute intervint brusquement.

—Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t'envoie ne sait pas que mon cheval est un animal surprenant pour l'amitié. S'il restait seul au logis, il se casserait la tête d'un coup de pied; c'est un meurtre que tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Marche, on te suit.

Conrad réfléchit qu'une plus longue insistance pourrait éveiller des soupçons; ce n'étaient, après tout, que deux hommes contre dix.

—Ce sera l'affaire d'un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se mit en devoir de partir.

Au moment de s'éloigner, la Déroute appela un caporal qui passait par là.

—Eh! Grippard! lui dit-il, viens t'asseoir ici, et garde la maison. Si M. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les que nous serons promptement de retour. Nous allons… Où allons-nous? reprit-il en se tournant du côté de Conrad.

—A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s'empêcher de répondre à la question.

—Tu as entendu? continua la Déroute en s'adressant à Grippard.

—Parfaitement.

—Assieds-toi donc, et veille bien.

A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu'il avait laissé dans une ferme, et on poussa vivement du côté de Morlanwels. Belle-Rose n'avait pas fait une lieue que Mme de Châteaufort, à cheval, arrivait devant la tente du lieutenant. Elle était vêtue d'un habit de velours vert qui seyait merveilleusement à sa taille élégante et souple; un feutre gris, où flottait une plume rouge, ombrageait sa tête, et du bout de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait sous elle et faisait voler l'écume de ses naseaux enflammés. Deux laquais la suivaient à cheval, le mousquet pendu à l'arçon de la selle.

—Hé! l'ami! dit-elle à Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant
Belle-Rose qu'une dame est là, qui désire lui parler?

—Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n'était parti.

—Parti, dites-vous?

—Il y a une demi-heure.

—Parti, sans rien dire?

—Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se sont éloignés ensemble. Le sergent la Déroute m'a chargé de répondre qu'ils allaient du côté de Morlanwels.

—A Morlanwels? mais il y a des Espagnols de ce côté-là!

—Des Espagnols et des Impériaux, dit Grippard.

Les yeux de la duchesse tombèrent sur un papier plié en forme de lettre qui gisait sur le sol; leste comme un oiseau, elle sauta par terre et ramassa le papier. Dès la première ligne elle pâlit, ayant peur de comprendre.

—Voilà le billet qu'on a remis au lieutenant? dit-elle à Grippard d'une voix tremblante.

—Je le crois.

—C'est une trahison! fit-elle.

En ce moment Cornélius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour embrasser Belle-Rose.

La duchesse, du premier coup d'oeil, reconnut le gentilhomme qu'elle avait rencontré dans l'antichambre de M. de Louvois. Elle courut à lui.

—Monsieur, lui dit-elle d'une voix brève, me reconnaissez-vous?

—Madame la duchesse de Châteaufort! s'écria Cornélius en s'inclinant.

—Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose.

A ce cri, le vieux Guillaume s'élança vers la duchesse.

—Que dites-vous! madame? s'écria-t-il; je suis son père!

—Je dis qu'il faut le sauver s'il est vivant ou le venger s'il est mort. C'est à Morlanwels qu'il faut courir; à cheval, à cheval, et qu'on me suive!

La duchesse prit un pistolet à la ceinture de Grippard, sauta sur sa jument, lâcha les rênes et partit suivie de ses deux laquais. Cornélius, Guillaume, Pierre et Grippard s'élancèrent sur des chevaux de dragons qui étaient par là, et la petite troupe, excitée par son guide, franchit les barrières du camp.

Cependant Belle-Rose et la Déroute suivaient le Lorrain, qui pressait sa monture sans souffler le moindre mot. Au bout d'une lieue, Conrad prit un sentier sur la gauche qui coupait à travers champs. L'approche de la guerre avait fait décamper les habitants; les fermes étaient dévastées; on ne voyait pas un paysan alentour.

—Où diable nous mènes-tu? dit la Déroute, à qui la mine du Lorrain ne revenait pas.

—C'est une entrevue où il faut de la prudence. La personne qui m'envoie serait désespérée si l'on venait à la soupçonner, répondit Conrad.

La Déroute se tut, mais il s'assura que ses pistolets jouaient bien dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches étaient tout armés. On courut encore une demi-lieue sans découvrir personne. Belle-Rose, absorbé par ses pensées, se recueillait en quelque sorte pour la mission qu'il allait accomplir. Le chemin que suivaient les trois cavaliers s'enfonçait dans un petit vallon couvert de bois. A l'extrémité du vallon, on voyait un château.

—C'est ici, dit Conrad, en montrant le château du doigt.

Comme ils longeaient un taillis, la Déroute entendit un bruit d'arbustes froissés. Conrad tourna vivement la tête.

—Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en souriant.

La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l'oreille:

—Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi.

Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout à coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou.

—Oh! oh! fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés.

Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle du Lorrain passa derrière la tête du sergent.

—Ah! mon drôle! s'écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es trop maladroit pour le métier que tu fais.

Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à la tête. L'animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte était tapissée d'herbes; du premier bond il s'enfonça jusqu'au jarret dans la vase; un violent coup d'éperon le fit se redresser; il s'élança, s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle; un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d'herbes qui l'étouffait.—A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval s'enfonça, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scène s'était passée en une minute; au moment où les deux coups de pistolet retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois. A sa tête marchait M. de Villebrais. La Déroute regarda derrière lui; trois ou quatre hommes gardaient le sentier: décidément Belle-Rose et lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval rapidement, et sûr de n'être pas enveloppé, il fit face à l'ennemi. La Déroute était déjà à son côté, l'épée et le pistolet au poing. M. de Villebrais rallia sa troupe et s'avança vers le rocher. Il y avait une douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe, l'épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose.

—Hier, c'était votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je prends ma revanche.

—Vous la volez! répondit Belle-Rose, qui s'apprêtait à vendre chèrement sa vie.

—Soit! dit M. de Villebrais; je ne chicanerai pas sur les termes. Je l'ai; le reste m'importe peu.

Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d'un galop rouler comme un tonnerre sur le sentier. Belle-Rose et M. de Villebrais regardèrent du côté d'où venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait à bride abattue, guidée par une femme qu'emportait un cheval blanc. M. de Villebrais reconnut Mme de Châteaufort. Il pâlit et tira son épée.

—A nous ceux-ci! s'écria-t-il en montrant Belle-Rose et la Déroute; à vous ceux-là! reprit-il en s'adressant à un soldat balafré qui paraissait le lieutenant de la bande. Burk, au galop.

Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s'élança le sabre au poing du côté du sentier. Le reste s'ébranla sur les pas de M. de Villebrais. Mais Belle-Rose et la Déroute lui épargnèrent les trois quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles à l'aspect des cavaliers qui arrivaient ventre à terre, la Déroute s'était penché vers Belle-Rose.

—Chargeons ces drôles! lui dit-il.

Belle-Rose avait déjà les éperons dans le ventre de son cheval, et ils tombèrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment où la troupe de Burk et celle de Mme de Châteaufort se joignaient. Le choc fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tête, arrêta Mme de Châteaufort par le bras, alors qu'elle s'élançait du côté de Belle-Rose.

—Eh! dit-il, des yeux comme des diamants et de l'or autour du cou! double aubaine!

—Tu m'as touchée, je crois, dit fièrement Mme de Châteaufort.

Et levant son pistolet à la hauteur du soldat, elle lui cassa la tête. Ce fut le signal du combat. Vingt détonations le suivirent et les épées se choquèrent. A la première décharge, l'un des laquais fut tué et Cornélius démonté. La supériorité du nombre était du côté des assaillants. Mme de Châteaufort, éperdue, se tordait les mains de désespoir. Sur le terrain où combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus qu'un groupe d'hommes entourés de fumée où reluisait l'éclair des épées. Ses yeux épouvantés se tournaient vers le ciel, lorsqu'au détour du bois elle aperçut une compagnie de cavaliers qui s'approchait au pas. Geneviève fouetta sa jument et se précipita vers eux.

XXIV

UNE ÂME EN PEINE

Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts d'habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était frémissante de colère et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet fumant.

—Il y a là un officier français qu'on assassine, messieurs, leur dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez.

Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt. La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de son épée, dont la lame était restée dans le corps d'un cavalier; ses habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre. Des deux laquais, l'un était mort, l'autre avait la tête fendue. Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un soldat qu'il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose. Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk. Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l'officier entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. Tous étaient meurtris, et M. de Villebrais, frappé au front, avait le visage tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s'élança vers Belle-Rose.

—Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu!

Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière entr'ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues. Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné.

—Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous dois la vie!

Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre l'épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes.

—Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi.

En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,—car c'était lui que Geneviève avait rencontré,—arriva sur le lieu du combat.

—Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant à M. de Villebrais, qu'il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était couvert.

—Moi-même, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère.

—Diable! monsieur, vous n'avez point tardé d'entrer en campagne, à ce qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mépris.

—J'imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne m'avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe?

Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil.

—Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait, il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A l'avenir, quand j'aurai un ennemi à combattre, j'aurai grand soin de le prévenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table ronde.

—Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il parle on bâtonnait les déserteurs et qu'on pendait les traîtres.

Cet officier, d'une figure austère et pensive, était le jeune prince d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui devait être un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre.

—Assez, messieurs, s'écria le duc; j'ai donné permission à M. de Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqué mes droits de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien commence. Allez.

M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et s'éloigna.

—Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre; voici des chevaux pour vous et les vôtres; voilà une escorte pour vous protéger. Il n'y a plus ici ni Français ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes.

Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui fit tourner la tête. Son sang s'était figé dans ses veines; il regardait partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre étendait vers lui ses bras suppliants.

—Mon père! s'écria Belle-Rose, et il s'élança vers le vieux Guillaume.

Cornélius et Pierre s'agenouillèrent autour du fauconnier. Une pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage l'animation du combat.

—J'ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me fait la grâce de mourir en soldat: ne pleurez pas.

Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir; il soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux blancs.

—C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il.
Et Claudine, et Pierre… mais il fallait me laisser tuer!

Ses doigts tremblants écartèrent l'habit troué qui cachait la blessure; le fer était entré dans la poitrine, d'où sortait encore un filet de sang: la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se contractèrent; le vieillard sourit.

—Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie.

En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de Geneviève: il se souvint de la lettre qu'il avait reçue, de la cause qui l'avait conduit à Morlanwels; ses sourcils se froncèrent, et il jeta sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le triste cortège s'achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n'était pas dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et s'approcha de Belle-Rose.

—Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grâce à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous avez juré de veiller.

A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit.

—Parlez, Geneviève, je vous écoute; mais hâtez-vous, chaque minute m'est précieuse.

—Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur celui qui l'avait tant aimée.

—Je le dois et je le ferai, dit-il.

—Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette dernière entrevue. Maintenant, adieu.

Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre cortège entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prévenu par Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient; Belle-Rose était désespéré mais ferme; Cornélius allait de Claudine à Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la sérénité d'un vieux soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. Il mourait comme d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais aussitôt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus parler, mais son regard loyal avait encore l'éclat de sa verte vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe à Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du comte d'Assonville avec une expression inquiète et suppliante.

—Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha jusqu'au fond de l'âme.

Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant d'effusion, que l'impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser voir son trouble. Claudine s'était agenouillée au pied du lit; le vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement à s'incliner près d'elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains étendues. Le silence était si profond, qu'on n'entendait pas d'autre bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n'avait pas voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il faisait.

—Et dire que c'est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j'étais là! murmurait-il à voix basse. Faut-il que je sois maladroit!

Et l'honnête la Déroute se donnait au diable de n'être pas transpercé de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna passage à M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit où gisait le vieux fauconnier et lui tendit la main.

—Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il.

Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller dans ses yeux.

—Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il arrivera plus loin qu'il n'a jamais rêvé.

Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant, le duc pressa fortement la main de Belle-Rose.

—Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père.

L'aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain, vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C'était un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et déterminé. Malgré ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard à Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort.

—Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu'elle vous attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure.

—Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose.

—S'il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil.

—Je serai prêt. Où faut-il me rendre?

—Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

—A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M. de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière, trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit. Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne.