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Belle-Rose

Chapter 28: XXVII
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

—Êtes-vous prêt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui arrivait sur lui comme la foudre.

—Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit
Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un amer sourire éclaira son visage.

—Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de l'homme, pardonner à la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible, après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui répondirent sur les deux rives.

—Ils sont là! pensa M. de Villebrais.—Et, penché sur l'encolure du cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage. Il crut le reconnaître à une pierre qu'il avait remarquée dans la soirée, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des vagues de diamants.

Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely. Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s'arrêta. Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort l'attendait. Pierre s'était assis à la porte du pavillon. Geneviève accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire.

—Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui n'a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu'il grandisse seul.

—En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a chargé, dit Belle-Rose, je n'ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui?

Mme de Châteaufort secoua la tête.

—Hier, c'eût été le plus doux de mes rêves; mais ce n'était qu'un rêve! je me suis réveillée.

La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que
Belle-Rose lui prit la main.

—Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir que vous êtes mère.

—Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous veillions ensemble sur cet enfant. Hélas! le pouvons-nous? Quand vous le verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous pour la mère? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'étais là! Quand le sang de votre père a coulé, j'étais là! Le reproche a lui dans vos regards, ce reproche était dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez, l'idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir! Et d'ailleurs, l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que la mienne!… N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser une fleur qu'elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter à vos lèvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!… Son nom, vous l'avez mille fois murmuré!… elle est jeune… elle est belle… elle est pure!… Un instant, j'ai cru qu'à force d'amour je pourrais lutter contre son souvenir: c'était une erreur dont un flot de sang m'a tirée… Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père… il y a Gaston!

Belle-Rose baissa la tête. Chaque parole de Geneviève entrait dans son coeur comme une flèche.

—Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous m'avez pardonné.

Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l'air et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri sans nom avait traversé l'espace comme une balle; tout était redevenu calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s'était rapprochée de Belle-Rose.

—Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes, dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m'aimer? Quand il me voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lèvres; il étend sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se suspendent à mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la bénédiction de Dieu descend sur moi.

Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose.

—Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il ne pas vous aimer! s'écria Belle-Rose éperdu.

Un autre cri plus horrible encore retentit. C'était un cri funèbre qui semblait ne pas appartenir à la terre: il déchirait l'oreille et glaçait le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Geneviève épouvantée se laissa tomber sur ses genoux.

—Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'âme de Gaston qui m'appelle?

Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que mouillait une sueur froide. Il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit. La nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité; la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l'on entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par terre; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'était portée à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata soudain et se prolongea sous le ciel étoilé: c'était tout à la fois une plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le sang. Mme de Châteaufort, folle d'épouvante, bondit jusqu'aux genoux de Belle-Rose et s'y cramponna. Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et Pierre se précipita dans la chambre l'épée nue au poing; Camille, effarée, s'y jeta après lui.

—Entends-tu, frère? dit à voix basse le pâle jeune homme; entends-tu?

Belle-Rose se dégagea de l'étreinte de Mme de Châteaufort et tira son épée.

—Viens, frère! dit-il; et tous deux se jetèrent hors du pavillon.

XXV

VILLE GAGNÉE

Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre. Dans l'état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu'elle craignait avant toute chose, c'était de demeurer seule. Le paysage était calme et reposé. La campagne, baignée d'une blonde lumière, se perdait dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il semblait aux deux frères que les cris s'étaient élevés dans la direction de la rivière. Ils s'avançaient donc de ce côté, prudemment, l'oeil et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise, lorsqu'un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête, et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent. Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa impétueusement.

—C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'élança vers le rivage.

Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban d'acier.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperçurent auprès d'un vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement au cours de l'eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la surface, et d'autres où il disparaissait sous les branches du saule, obéissant au remous qui le balançait.

—Le voilà? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont nouées autour d'une branche.

C'était en effet le cadavre d'un homme cramponné à l'arbre. Les bras, raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des rameaux tremblants. Belle-Rose s'avança sur le tronc du saule, tandis que Pierre entrait dans le fleuve; courbés sur le cadavre, dont la tête ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de l'eau; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut étendu sur l'herbe, aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut.

—M. de Villebrais! dit-elle.

Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée.

—Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M. de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia, un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un petit paquet cacheté.

—Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui vous donne tout droit sur lui.

—Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose.

—Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main. Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes.

—Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins, une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

—Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant, répondit Belle-Rose.

Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa chastement comme une soeur embrasse son frère.

—Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!… Une autre sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je commence, je la commence avec le repentir.

Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis, sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4 du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade. Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider, le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment, il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart, contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se signaler, s'offrit de bonne volonté.

—C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en reviens, tu reviendras capitaine.

Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés, firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits. Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur, qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse, était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre.

—Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute.

—Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le fossé.

Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la tête.

—Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui mouillait le front du jeune soldat.

Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait parfaitement à l'abri.

—Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne l'abandonnait jamais; creusons.

Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille aux parois de la mine.

—Très bien, dit-il; on sape en avant.

—Mine et contre-mine! dit la Déroute; creusons.

On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait avec une égale ardeur.

—Alerte! mes garçons, reprit le sergent; après la pelle ce sera le tour du pistolet.

Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu'on n'était plus séparé que par deux pieds de terre.

—Couchez-vous tous! dit-il en étendant la main vers ses mineurs.

—Eh! mon lieutenant, tous, excepté moi! s'écria la Déroute.

—Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de réplique.

La Déroute obéit; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de
Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche.

—A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes! D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas; aussitôt que les Espagnols nous verront, ils feront feu.

—C'est-à-dire que vous attraperez tout! murmura la Déroute d'un air jaloux.

—Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il continua:—Vous ne vous lèverez qu'après qu'ils auront tiré; mais alors levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant.

Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au troisième coup la terre s'écroula, une large brèche s'ouvrit, et l'on vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets.

—Feu! cria l'officier qui les commandait.

Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'était jeté à plat ventre; toute la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de l'obscurité, les ennemis n'avaient rien vu.

—Debout! s'écria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'élança le premier, suivi de près par son frère et la Déroute.

Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec des pierres et des décombres; il attacha le pétard, déroula la mèche et donna l'ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s'éloigna, mais pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart.

—Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne pourriez-vous marcher plus vite?

—Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin?

Tous deux s'éloignèrent rapidement; mais, au bout de cent pas,
Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds.

—A terre! cria-t-il à la Déroute.

Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt; un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre tombèrent autour d'eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur étaient à bas; le fossé était comblé par les débris et une large brèche ouverte au flanc du bastion. La garnison avait décampé. Un corps de soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s'élança aussitôt que la mine eut joué, et s'installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau blanc fut arboré. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre.

—Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrêtez-vous une seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche.

—Eh! s'écria la Déroute, ce soldat est un officier.

—Ah!

—Et cet officier, c'est mon lieutenant.

M. de Luxembourg tendit la main à Belle-Rose.

—Ce sont de ces actions qui ne m'étonnent pas, venant de vous: j'en parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il.

Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un parlementaire au camp; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit ses portes. Ce premier succès excita la joie de l'armée, qui ne parlait de rien moins que d'aller d'emblée jusqu'à Bruxelles. Vers le soir, et comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose que M. de Luxembourg l'attendait à son quartier. Le jeune officier s'y rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres.

—Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j'ai rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le grade de capitaine. Votre brevet est à la signature.

Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune.

—Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le général qui vous parle, c'est l'ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services et de votre dévouement.

—Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous remercierai pour m'avoir choisi.

—Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le général, vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-être pour lui avoir parlé à Witternesse, il y a dix ans?

—Bergame! s'écria Belle-Rose.

—Lui-même. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laissés, croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou le prince de Condé, je ne m'en inquiéterais guère. Le roi, dans sa souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent porter un préjudice notable à des gens qui n'ont point été soupçonnés; que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de M. de Louvois.

—Que faut-il faire?

—Il faut partir pour Paris.

—Quitter l'armée! s'écria Belle-Rose indécis.

—Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M. de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que toi à qui je puisse confier cette mission.

—J'irai.

—Tu t'arrêteras à Chantilly, où l'intendant de M. le Prince te remettra cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je lui ai donnée.

—Ah! fit Belle-Rose avec dégoût.

—La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d'entrer au village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui, dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le mur, et où je me suis caché plus d'une fois au temps de la Fronde. Un homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce marché, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prévenu.

—Ce sont ces papiers-là que vous voulez?

—Par ruse ou par force, il faut que tu les aies.

—Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose.

—Eh! morbleu! s'écria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie! Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes?

—C'est bien! j'aurai ces papiers.

—Ainsi, tu partiras demain.

—Je partirai cette nuit.

—Va, et que Dieu te conduise! Une première fois tu m'as peut-être sauvé la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi, Grinedal?

—Vous me ferez voir une bataille.

XXVI

UNE MISSION DIPLOMATIQUE

Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la Déroute, qui, sous aucun prétexte, n'avait voulu se séparer de lui. M. de Nancrais s'était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser l'éducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne fût pas interprétée d'une manière défavorable, il avait été en apparence chargé d'une mission pour M. de Louvois. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue; puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset, qui pensa s'évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier qui passait sur la route.

—Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il.

—Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va s'arrondir.

—Eh! mais c'est justement pour l'aider à s'arrondir que je me rends chez lui! dit Belle-Rose en souriant.

—Allez donc, vous serez le bienvenu.

Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu'il laissa devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin.

—M. Bergame? dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les espaliers.

Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose d'un air futé.

—De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien assez prononcé.

—De la mienne, répondit Belle-Rose.

Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse.

—C'est très bien, monsieur; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne saurait vous recevoir à présent. Il faudrait repasser.

—Allons, pensa Belle-Rose, c'est un siège à faire.

Et il reprit:

—Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire d'importance?

—Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une grande malice.

—Eh! mais pour lui, sans doute! s'écria Belle-Rose.

—Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais c'est qu'en général les personnes qu'on ne connaît pas ont toujours pour entrer chez les gens de belles affaires à traiter.

Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de le bâillonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait pas les êtres de la maison; ce n'était pas le moment d'employer la violence.

—Allons! répliqua-t-il de l'air d'un homme qui se décide à parler, puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres à recevoir.

A la vue de l'or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts saisirent la pièce comme les pinces d'une tenaille, et il pria Belle-Rose de le suivre.

—Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre.

L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur avec la souplesse d'un chat, et redescendit deux minutes après.

—Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui vous attend.

Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire dont lui avait parlé M. de Luxembourg. Elle était dans un coin, sous une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien renseigné. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression d'un chat qui guette sa proie.

—Vous avez une somme d'argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur? ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s'est-il trompé en me rapportant vos paroles? dit-il à Belle-Rose.

—Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres qu'on m'a confiées.

—Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai—quand vous m'aurez dit pourquoi elle m'est envoyée.

Belle-Rose ne se méprit pas à l'expression du regard que lui jeta M. Bergame. L'enfant rôdait autour d'eux: c'était un témoin incommode au cas où il faudrait employer la menace; Belle-Rose résolut de s'en débarrasser.

—C'est ce que je vais vous dire tout à l'heure; permettez seulement que j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit.

Ce qu'il avait prévu arriva. L'enfant le suivit.

—La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le lestement.

Peppe,—c'était le nom de l'enfant,—regardait de tous ses yeux la valise où il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Déroute noua la bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe, qui l'aperçut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrière.

—Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d'or, voilà l'argent qui m'échappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis; si tu m'en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi.

Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s'éloigna. L'enfant se jeta sur l'herbe, où l'or étincelait; la Déroute sauta sur lui, le saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence d'esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d'or dans sa poche. Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame.

—Voilà! dit-il en posant la valise sur la table.

—Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'étaient écarquillés au bruit argentin de la valise.

—Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse à tenir mon cheval par la bride.

La fenêtre de l'appartement où se tenait M. Bergame s'ouvrait sur une partie écartée du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun soupçon.

—Ça, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table: vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c'est très bien, et je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je sache d'où provient cette somme.

Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout.

—C'est un échange, répondit-il hardiment.

—Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants.

—Argent contre papiers.

—Ah! ah!

—L'argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en désignant la place où était l'armoire.

—Très bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela?

—Précisément.

—Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous venez?

—Eh! parbleu! vous le savez bien.

—Sans doute! cependant je ne serais pas fâché d'en avoir l'assurance.

—Eh! monsieur, je suis envoyé par le ministre.

—M. de Louvois?

—Lui-même.

—Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de papier avec sa signature.

—Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller.

—Justement.

Belle-Rose venait de prendre son parti résolument; tandis que M. Bergame parlait, la main du lieutenant s'était glissée sous sa casaque.

—Ma commission, reprit-il, la voilà.

Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Bergame.

—Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort, ajouta-t-il.

Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glacé d'effroi, il tremblait dans son fauteuil.

—Bien! fit Belle-Rose; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres? les voilà. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes quittes.

—Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix étouffée par la peur.

—Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution.

—Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose.

—Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l'affaire avec un autre. Affaire de commerce, vraiment.

Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire, et s'était emparé d'un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il y jeta un rapide coup d'oeil: c'étaient des lettres jaunies par le temps et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de M. de Bouteville et de M. de Condé.

—Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame.

Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte au verrou sur lui.

—La Déroute, à cheval! dit Belle-Rose aussitôt qu'il fut dans le jardin, et au galop.

Le sergent avait déjà le pied à l'étrier; ils partirent ventre à terre. Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui n'avait pas été fort difficile aussitôt qu'il n'avait plus été sous la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son maître et de le délivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose la colère de M. de Louvois, ordonna d'abord à Peppe de se mettre à la poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas été fâché de ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni le matin même une assez bonne traite; ils ne s'étaient pas reposés, tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient leurs éperons. Peppe avait sa haine. Aux barrières de Paris, il les atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans la maison de l'honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la maréchaussée. M. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et mystérieux qui lui était habituel.

—Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains.

—C'est à merveille; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé, mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service.

—Lequel?

—Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre.

M. Mériset regarda Belle-Rose d'un air tout ébahi.

—Seriez-vous malade, par hasard?

—Point.

—C'est que du feu au mois de juin…

—Faites toujours, mon cher hôte; le feu ne sert pas seulement à réchauffer, il brûle…

M. Mériset ne comprit pas grand'chose à la réponse de Belle-Rose, mais en homme qui a l'habitude d'obéir, il disparut. Aussitôt que les fagots furent embrasés, Belle-Rose monta dans la chambre, déchira les ficelles qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brûler. En ce moment, un grand tumulte éclata sur l'escalier, on entendit la voix de M. Mériset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse étaient dans le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l'Italien, M. Mériset et l'exempt, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Celle de la salle basse, où la Déroute était resté, s'ouvrait précisément au-dessous.

—Hé! sergent? dit Belle-Rose à voix basse.

La Déroute sauta dans le jardin.

—La maréchaussée est ici… Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi prêt à fuir.

—Venez-vous?

—Non; on cogne à la porte et les papiers ne sont pas encore tous consumés.

—Alors, je reste.

—A ton aise; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des deux sauvera l'autre?

—Bien; je pars.

—Va et raconte à M. de Luxembourg ce que tu as vu.

On frappait à la porte à coups redoublés. Belle-Rose regarda du côté de la cheminée; les papiers étaient aux trois quarts brûlés. Il poussa du pied ce qui restait dans l'âtre.

—Au nom du roi, ouvrez, dit une voix à l'extérieur.

—Ce serait plus court d'enfoncer la porte, dit la petite voix flûtée de l'enfant.

Trois coups de crosse vigoureusement appliqués lui répondirent; le bois craqua, et l'enfant, sûr que le ravisseur ne pourrait pas s'échapper de ce côté-là, courut vers le jardin. La porte vola en éclats, et l'exempt se jeta dans la chambre. Belle-Rose, à genoux devant la cheminée, chassait les débris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout à coup son visage à la fenêtre; d'un bond il sauta près du foyer, écarta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres étincelantes s'éparpilla sur le visage de l'enfant. Peppe se releva.

—Monsieur, dit-il à l'exempt en jetant un regard de vipère sur
Belle-Rose, voilà l'homme qui a volé les papiers qui étaient à M.
Bergame.

—Eh! petit, répondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n'est pas bien à votre âge: j'ai acheté ce qui était à vendre.

—Des papiers qui étaient destinés à M. de Louvois! répliqua l'enfant qui avait légèrement pâli.

Ce nom redoutable, dont Peppe avait déjà exploité l'influence, produisit de nouveau son effet.

—Marchons, monsieur, dit l'exempt.

Le galop d'un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
Belle-Rose sourit et se tourna vers l'exempt.

—Où me conduisez-vous, monsieur? lui dit-il.

—A la Bastille.

XXVII

DEUX COEURS DE FEMME

La Déroute ne fit qu'une traite de Paris à Douai, où l'armée s'était transportée. M. de Luxembourg avait poussé du côté de la Belgique par le Limbourg. Pierre fut la première personne à laquelle la Déroute put apprendre la mésaventure arrivée à Belle-Rose. Pierre, à l'audition de ce récit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu'il en rompit la crosse.

—Cours chez l'Irlandais, je cours chez M. de Nancrais, lui dit-il.

M. de Nancrais songea à M. de Luxembourg; Cornélius songea à Mme de Châteaufort. L'un connaissait l'honneur du gentilhomme, l'autre avait mis à l'épreuve le coeur de la femme. Deux heures après, M. de Nancrais partait pour le Limbourg et Cornélius pour Arras. Au nom de Cornélius Hoghart, Mme de Châteaufort donna ordre d'introduire le jeune Irlandais auprès d'elle. La duchesse se tenait au fond d'un oratoire où pénétrait un jour douteux; elle était vêtue d'une longue robe sans ornement qui cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de l'ivoire, et deux cercles bleuâtres s'arrondissaient sous ses paupières alanguies. Un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres à la vue de Cornélius.

—Qui vous amène? lui dit-elle; allez-vous me donner la joie de penser que je puis vous être bonne à quelque chose?

—Non, pas à moi, mais à un autre, madame.

—Parlez! reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose à la bouche et n'osait le prononcer.

—Belle-Rose est arrêté.

—Arrêté! dites-vous? s'écria Mme de Châteaufort en attachant ses regards effarés sur Cornélius.

Cornélius lui raconta les circonstances qui avaient précédé et accompagné cette arrestation. Mme de Châteaufort l'écoutait les mains jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait été conduit à la Bastille, elle frissonna.

—C'est un lieu terrible: les uns en sortent pour perdre la vie, d'autres y restent pour mourir.

—Il faut l'en tirer, madame, et l'en tirer vivant.

—Certes, je m'y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sûre de réussir?

—Vous? mais vous l'avez sauvé de la mort déjà. Vous le sauverez bien de la prison.

Mme de Châteaufort secoua la tête.

—J'étais puissante alors, et ce n'était qu'un soldat, dit-elle; j'ai perdu mon crédit, et c'est maintenant un criminel d'État.

—Lui! fit Cornélius épouvanté.

—Oh! vous ne savez pas, vous, ce que c'est que la cour et comme on y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme c'est que M. de Louvois: farouche, violent, impérieux, il hait qui le blesse, et ce n'est pas lui qui pardonnera jamais à Belle-Rose.

—Qu'il ne lui pardonne pas, mais qu'il lui rende sa liberté. Il n'osera pas vous la refuser, à vous.

—Non, peut-être, si j'étais encore ce qu'on m'a vue, jeune, belle et puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement à son image réfléchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous avez connue il y a trois mois! J'ai quitté la cour, je n'ai plus rien demandé, d'autres sont venues et je suis oubliée… Oh! ne dites pas non, on oublie vite autour d'un roi!

—Que faire alors? que faire? s'écria Cornélius.

—Tout tenter et prier Dieu. J'irai trouver M. de Louvois, je lui parlerai et ne le quitterai qu'après avoir tout épuisé. Pour si triste et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de Châteaufort.

A cet élan d'une âme fière jusque dans sa détresse, Cornélius sentit luire en son coeur un rayon d'espérance.

—Vous le sauverez! s'écria-t-il.

—Oh! reprit-elle, j'irais jusqu'au roi s'il le fallait avant de le laisser périr. Mais, tenez, je serais bien plus sûre de sa vie si quelque femme en crédit à la cour s'intéressait à son sort.

—Une femme? dit Cornélius.

—Oui, reprit Geneviève; si les femmes ne peuvent pas grand'chose sur l'esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l'esprit du roi. M. de Luxembourg est compromis, son crédit n'est pas encore assis… Il ne nous sera d'aucun secours… ni M. de Condé non plus… Une femme, à elle seule, ferait plus que tous deux ensemble.

—Mais vous, madame, vous? s'écria Cornélius.

—Oh! moi je suis disgraciée… mon mari n'est plus rien, et l'on ne sait même plus mon nom.

—Après vous, madame, répondit Cornélius, je ne connais que Mme d'Albergotti.

—Mme d'Albergotti! répéta Geneviève en tressaillant de la tête aux pieds.

—Elle-même, qui a été l'amie de Belle-Rose et la protectrice de sa soeur.

Mme de Châteaufort avait incliné son front sur sa belle main. Après une minute de silence, elle reprit:

—Eh bien! il faut que Mme d'Albergotti aille elle-même trouver le roi, il le faut.

Le nom de Mme d'Albergotti semblait déchirer les lèvres de Mme de Châteaufort; elle était fort pâle et parlait avec une émotion extraordinaire.

—Mme d'Albergotti est à Compiègne, auprès de son mari, à qui son état de souffrance n'a pas permis de se rendre jusqu'à Paris, dit Cornélius; c'est au moins ce que me mande une jeune personne attachée à madame la marquise.

—En allant à Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compiègne et verrai d'abord Mme d'Albergotti.

Mme de Châteaufort se leva après ces mots et congédia Cornélius.

Au moment où le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main et la lui serra fortement.

—Comptez sur moi, quoi qu'il arrive, dit-elle.

Au récit que M. de Nancrais lui fit de l'arrestation de Belle-Rose, M. de Luxembourg manifesta une grande douleur.

—Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais croyez que tout ce que je pourrai est acquis à Belle-Rose. Je verrai le prince de Condé et m'entendrai avec lui sur cette affaire. Le plus triste est que M. de Louvois me hait. Mon nom est une méchante recommandation auprès du ministère.

—Et le roi?

—Le roi attend; il ne m'a pas encore éprouvé. Si je ne jouais que mon épée et mon rang, je n'hésiterais pas une minute à me rendre à son quartier; mais j'exposerais Belle-Rose à tout le ressentiment de M. de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l'en garantir. Il n'est encore que prisonnier; ne nous hâtons pas, de peur qu'on ne le traite en criminel. Mais, je vous l'ai dit, comptez sur moi.

Mme de Châteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour Paris. A son passage à Compiègne, le lendemain, elle se fit indiquer la demeure de Mme d'Albergotti et s'y rendit. Mme d'Albergotti quitta son mari pour la recevoir. Elle semblait fatiguée par de longues veilles et souffrante d'un mal secret. Geneviève se prit à la considérer un instant, cherchant à dominer son émotion. Au nom de Mme de Châteaufort, Suzanne avait étouffé un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient sans s'être jamais parlé. L'une avait lu dans le coeur de Belle-Rose, l'autre avait su comment et dans quelles circonstances était mort M. d'Assonville.

—Que désirez-vous de moi, madame? dit Suzanne, dont l'esprit ferme et honnête avait su le premier commander à son trouble.

—Madame, répondit Geneviève, un malheureux accident a frappé une personne pour laquelle vous professez des sentiments d'amitié: Belle-Rose a été arrêté.

Mme d'Albergotti pâlit à ces mots.

—Il a été arrêté par ordre de M. de Louvois et conduit à la Bastille, continua Mme de Châteaufort.

Mme d'Albergotti appuya la main sur son coeur et chancela. Le froid de la mort l'avait saisie. Mais Mme de Châteaufort était devant elle, Suzanne se roidit contre le mal.

—Je ne cherche pas à dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle, vous la voyez assez, madame, dit-elle. M. Jacques Grinedal était des amis de ma famille et des miens; mais quelque part que je prenne à son infortune, que puis-je faire pour lui?

—Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous pouvez faire pour lui? s'écria la duchesse avec explosion.

Suzanne regarda Mme de Châteaufort et attendit.

—Mais vous pouvez le sauver! reprit Geneviève.

—Moi, madame? et comment le pourrai-je? Parlez, et si l'honneur me le permet, je suis prête.

—Vous avez été présentée au roi… L'avez-vous été? continua Mme de
Châteaufort rapidement.

—Je l'ai été au camp de Charleroi, par M. d'Albergotti.

—Sa Majesté a pour le marquis une estime toute particulière, dit-on?

—Sa Majesté a bien voulu lui en donner l'assurance en lui remettant le gouvernement d'une place considérable.

—Eh bien! madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui seul peut l'arracher des mains de M. de Louvois. Courez à Lille, et obtenez qu'il intervienne entre Belle-Rose et le ministre.

Suzanne sentait son coeur se briser. Elle voyait la grâce de Belle-Rose suspendue à sa décision et restait muette.

—Il est à la Bastille! qu'attendez-vous, madame? dit Geneviève.

—M. d'Albergotti est ici, dit Suzanne d'une voix mourante.

—Mais c'est de Belle-Rose qu'il s'agit! Me comprenez-vous? Quoi! tant de malheur sur sa tête et tant d'indifférence dans votre coeur!

Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

—Il vous aime et vous hésitez! reprit Geneviève.

—C'est parce qu'il m'aime que je n'hésite plus! s'écria Suzanne en relevant la tête: il faut que je reste digne de cet amour. Lui-même me repousserait si je quittais cette maison où l'honneur me retient. Si j'étais libre, je serais près de lui; mariée, je reste où est mon mari.

—Voilà donc comme vous l'aimez, ô mon Dieu! s'écria Geneviève, les mains tendues vers le ciel et le regard étincelant; s'il m'avait aimée comme il vous aime, j'aurais tout oublié, moi, tout!

—Chacune a son coeur, dit Suzanne; Dieu nous voit et Dieu nous juge.

—Oh! vous ne l'avez jamais aimé!

—Je ne l'ai pas aimé! s'écria Suzanne qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que je l'aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où l'ombre d'une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie; que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si c'était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s'unirait à la sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans une eau limpide… Vous dites que je ne l'aime pas! il a aimé et j'ai souffert, il a oublié et je me suis souvenue!… Je vis dans ma maison comme dans un cloître… Je prie et je pleure… je suis dans le monde comme si le monde n'existait pas… Ma vie s'écoule entre Dieu que j'invoque et un malade que je console… Je n'ai ni joie, ni repos, ni contentement!… Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites que je ne l'aime pas!

Jamais Suzanne n'avait parlé avec cette exaltation; Geneviève la regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu'aux larmes à l'aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous les sacrifices d'une âme un instant dévoilée. Geneviève tomba sur ses genoux.

—Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprès de vous?

Quand Suzanne retourna auprès de M. d'Albergotti, elle était fort pâle; ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait versées.

Le malade lui prit la main.

—Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il.

Suzanne s'efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit:

—Que vous est-il arrivé? N'êtes-vous pas ma compagne, une compagne que je chéris comme ma fille? Parlez, Suzanne.

—Oh! vous êtes secourable et bon! s'écria madame d'Albergotti, qui se pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement.

—Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux sourire: les passions n'ont plus guère le pouvoir de m'agiter, et je sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnête de votre coeur. Confiez-moi ce que vous avez.

—Oh! dit Suzanne d'une voix tremblante, c'est une triste chose: un bon jeune homme, qui a été le compagnon de mon enfance, le fils de cet honnête Guillaume Grinedal que vous avez vu à Malzonvilliers, le frère de Claudine, a été arrêté et conduit à la Bastille… On dit qu'un danger le menace.

—Que pouvons-nous pour lui?

—On dit que je puis tout, continua Suzanne à qui les larmes revenaient aux yeux; on m'a demandé d'en informer Sa Majesté, et que c'était un sûr moyen d'obtenir la grâce de Belle-Rose.

—Pourquoi n'êtes-vous point partie?

—Oh! monsieur! vous êtes mon mari, et vous souffrez! Le pouvais-je?

—Vous êtes une honnête et digne femme, murmura M. d'Albergotti en posant sa main sur le front incliné de Suzanne; me pardonnerez-vous un jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous était dû?

Suzanne releva ses paupières gonflées de pleurs et regarda son mari avec une touchante expression de reconnaissance.

—Pourquoi me parlez-vous ainsi? dit-elle; n'avez-vous pas été plein de tendresse pour moi et ne m'avez-vous pas aimée et protégée?

M. d'Albergotti sourit tristement.

—J'étais près de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu'un jeune homme se mourait de désespoir entre deux jeunes femmes qui pleuraient. L'une avait le costume d'une villageoise, l'autre portait le voile de mariée.

A ces mots, Suzanne effarée tomba sur ses genoux, elle cacha son visage dans les plis du drap.

—Pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnez-moi! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots.

—Et qu'ai-je à vous pardonner, pauvre femme? Oui, j'ai bien souffert ce soir-là… Si votre main était à moi, votre coeur était à un autre!… Mais ne vous êtes-vous pas dévouée à consoler ma vieillesse? ne vous ai-je pas toujours trouvée près de moi, tendre, affectueuse et charitable?… Si j'ai souffert, c'est parce que je vous savais malheureuse; si vous m'avez vu triste, c'est parce que j'avais brisé votre espérance et flétri votre jeunesse! Vous êtes demeurée sainte et pure comme je vous ai trouvée; qu'ai-je donc à vous pardonner?

Suzanne, agenouillée au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes de M. d'Albergotti. Elle était sans voix pour répondre, mais la bonté du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait à la fois de reconnaissance et d'affliction.

—Relevez-vous, Suzanne, lui dit M. d'Albergotti… Encore un peu de courage et de résignation… Vous serez libre bientôt.

—Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche.

—Laissez faire la volonté de Dieu, pauvre affligée; il n'y a point d'amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n'ai plus d'avenir; il faut que la jeunesse aille à la jeunesse. Relevez-vous, Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu.

Tandis que ces choses se passaient à Compiègne, Mme de Châteaufort poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu'elle lui toucha de l'affaire qui l'avait amenée à Paris, le ministre l'arrêta.

—Belle-Rose vous doit la vie une fois déjà… Il ne vous devra pas autre chose.

Mme de Châteaufort laissa échapper un geste d'étonnement.

—Oh! reprit M. de Louvois, la mémoire est une des servitudes de ma profession: je n'oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n'est pas de ceux pour lesquels on décapite un homme, mais il est suffisant pour qu'on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est à la Bastille, il y restera.