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Belle-Rose

Chapter 30: XXIX
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

XXVIII

LES ARGUMENTS D'UN MINISTRE

Après les formalités d'usage qui précédaient l'incarcération d'un prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde obscurité l'enveloppa; c'était à peine s'il reconnaissait, à la pâle lueur qui s'en échappait, la place où s'ouvrait la fenêtre. Elle était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient leurs toits, où l'on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là d'immobiles clartés. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et regarda ce coin de la grande ville d'où montait encore un peu de cette rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L'une des lumières disparut, puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel. Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion pénétrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumières étaient l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses étincelles, tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M. d'Assonville tué au coeur de la vie; une clarté rougeâtre, qui disparut brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M. de Villebrais et de l'heure funèbre qui avait sonné sa mort; plus loin encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l'envahissaient, Belle-Rose sentait son âme s'emplir d'une mélancolie profonde, qui n'était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de souffrances et de joies: il avait aimé, il avait pleuré; des lèvres adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du coeur; il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du velours noir; il en était venu à s'imaginer, tant la nuit et la solitude apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles étaient l'image de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Châteaufort était représentée par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme une goutte de rosée.

—Si l'une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose, c'est que, de Geneviève ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner; si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous de sa prison; la porte s'ouvrit, la clarté rougeâtre d'une torche inonda sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre soldats.

—Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre du conseil, où vous attend M. le gouverneur.

—Je vous suis, répondit Belle-Rose.

Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrêta devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d'un personnage inconnu à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l'on en jugeait par la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait qu'on lui en avait fait quand il était à l'armée, Belle-Rose reconnut M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose attendit la tête haute et le regard ferme.

—Approchez, monsieur, lui dit le ministre.

Belle-Rose fit un pas en avant.

—C'est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Bergame? reprit M. de
Louvois.

—C'est moi.

—Vous lui avez enlevé des papiers qui m'étaient destinés?

—J'ai payé des papiers qui étaient à vendre.

—Mais ces papiers, je les avais achetés.

—En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le premier.

—Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais je saurai bien tirer de vous ce que je veux.

—C'est selon ce que vous voudrez.

Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs s'examinèrent. M. de Louvois le rompit le premier.

—Vous avez brûlé ces papiers, monsieur?

—Oui, monseigneur.

—Tous?

—Tous.

—Avez-vous pris connaissance de leur contenu?

—Non, monseigneur.

—Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître?

—Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance, à voir la hâte qu'on mettait à me poursuivre.

—Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela.

—Je m'en doute bien un peu.

—Un mot peut vous en tirer, monsieur.

—Un seul, monseigneur?

—Un seul. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère condition.

—Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes.

—Prenez garde aussi que le silence n'engage la vôtre!

La colère gagnait M. de Louvois; à tout instant la fougue irascible de son caractère se faisait jour; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de sa tranquillité calme et fière.

—Brisons là! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez sauver votre tête, oui ou non.

—Serait-elle menacée, monseigneur?

—Plus peut-être que vous ne pensez.

—Et tout cela parce que j'ai payé cent mille livres ces papiers que je n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous êtes prodigue, monseigneur!

—Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de
Louvois, qui contenait mal sa colère.

—Et lequel?

—Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers.

Belle-Rose ne répondit pas.

—M'avez-vous entendu, monsieur? s'écria le ministre.

—Parfaitement.

—Que ne parlez-vous donc?

—C'est qu'en vérité il m'est impossible de le faire.

—Et pourquoi?

—Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de ma propre volonté, me croiriez-vous?

—Non, certes.

—C'est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté que vous ne sauriez me proposer sérieusement; vous voyez donc bien, monseigneur, que je dois me taire.

—C'est votre dernier mot?

—Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur.

—Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets.

—Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine.

M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un signe de sa main, l'officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille s'approcha de M. de Louvois.

—Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. Il mourra: voilà tout.

—Nous verrons! murmura M. de Louvois.

A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu'il courut vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois étoiles rayonnaient toujours d'un pur et doux éclat. Belle-Rose s'endormit calme et souriant; une mystérieuse espérance était dans son coeur. La journée du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vînt déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l'heure du dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'éloigna, le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que ces mots: Une amie veille sur vous. Au premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de Geneviève.

—Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à
Suzanne que je pense!

Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins. Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave, achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière, et attendit.

—Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M. Bergame?

—Toujours.

—Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire.

—Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien.

—Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une soeur; un mot vous rendrait à la liberté!

—J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils.

Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les réponses.

—Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le gouverneur.

—Rien.

—Que votre volonté soit faite!

Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n'avait pas remarqués, et qui s'étaient tenus jusqu'à ce moment dans l'un des coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et commencèrent à le déshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa chemise, on l'étendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras aux bâtons de la chaise, et le médecin s'approcha du patient. Belle-Rose s'était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait encore dans son refus.

—Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose avec un pâle sourire.

—Il faut donc que l'ordre soit exécuté, fit le gouverneur.

L'un des deux tortionnaires apporta près de la chaise deux grands seaux pleins d'eau, remplit une pinte et l'approcha des lèvres du patient.

—Ah! fit Belle-Rose, c'est le supplice de l'eau!

—Oui, monsieur, dit le médecin, il tue bien quelquefois; mais si l'on en réchappe, on n'est pas mutilé.

Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une seconde lui fut présentée, mais il ne put aller jusqu'au bout. L'un des aides lui coucha la tête en arrière et vida la pinte jusqu'à la dernière goutte. Belle-Rose tressaillit.

—On est prêt à recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur; voulez-vous parler?

—Non, monsieur, dit le soldat dont l'âme restait inflexible.

On souleva une troisième pinte à la hauteur des lèvres de Belle-Rose; il en but quelques gorgées, mais ses dents se serrèrent par un mouvement convulsif, et l'eau coula sur sa poitrine nue.

—Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur? interrompit le gouverneur.

—Encore et toujours! fit le patient d'une voix étouffée.

L'un des tortionnaires entr'ouvrit les dents à l'aide d'un fer, introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d'un entonnoir et entonna une autre pinte. Belle-Rose pâlit horriblement; ses doigts crispés se nouèrent autour du bois, et d'une secousse, arrachée par la douleur, il ébranla la chaise sur laquelle il était lié. Une autre pinte d'eau disparut dans l'entonnoir, puis une autre encore. De grosses gouttes de sueur roulèrent sur le front du patient, ses yeux s'injectèrent de sang, ses joues devinrent bleuâtres. Le gouverneur réitéra sa question; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus répondre, il fit de la tête un signe négatif. L'entonnoir s'emplit de nouveau. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l'un de ses bras, saisit l'entonnoir, le broya entre ses doigts, et, brisé par la souffrance, retomba sur la chaise, évanoui. Le médecin, qui depuis quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur le coeur du patient.

—Eh bien! demanda le gouverneur.

—Eh! fit le médecin, c'est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore lui faire avaler une ou deux pintes; mais à la troisième il courrait le risque de mourir.

Les valets apprêtèrent l'entonnoir et les seaux.

—Est-il en état de m'entendre, reprit le gouverneur.

—Lui? fit le médecin. Eh! monsieur, les trompettes de Jéricho sonneraient qu'il n'aurait garde de remuer! Cependant nous avons un moyen de rendre aux patients l'usage de leurs sens.

—Lequel?

—Les fers rouges.

—Ils sont là tout prêts, dit l'un des tortionnaires en montrant du doigt le réchaud.

Le gouverneur l'arrêta d'un geste; l'horreur et la pitié se peignaient sur son visage.

—C'est assez comme cela. J'instruirai M. de Louvois du résultat de cette séance; et nous verrons après, dit-il.

Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre; le médecin le suivit. Quand le triste cortège eut passé la porte, le gouverneur secoua la tête.

—Je le lui avais prédit, murmura-t-il. C'est un de ces hommes qui meurent et ne parlent pas.

XXIX

CE QUE FEMME VEUT, DIEU LE VEUT

Instruit par le gouverneur de ce qui s'était passé durant la nuit à la
Bastille, M. de Louvois haussa les épaules.

—C'est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne à M. de Luxembourg.
Sans cette fâcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose…

—Quoi! monseigneur, vous savez.

—Je sais tout: tandis que vous le soumettiez à la question, un courrier m'est arrivé de Flandre; j'ai appris que la nuit même du départ de Belle-Rose, le jeune officier avait eu une conférence avec M. de Luxembourg; on m'a conté les détails d'une scène qui s'est passée au camp de Charleroi, à propos d'un capitaine qui avait encouru la peine de mort; j'ai tout appris: le soldat a été l'instrument du général.

—Oserai-je demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire?

—Moi? rien.

—La question devient donc inutile?

—Tout à fait.

—Et le prisonnier peut être mis en liberté?

—Non pas. Je l'oublie, voilà tout.

Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui condamnaient Belle-Rose à une détention perpétuelle.

—Il faut bien qu'on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi on peut tout, que sans moi on ne peut rien.

—Permettez-moi d'espérer, monseigneur, qu'un jour vous m'autoriserez à reprendre cet entretien.

—Soit; je vous ajourne à vingt ans.

Tandis que ces choses se passaient à Paris, Mme d'Albergotti prodiguait à son mari les soins les plus tendres; sa figure était devenue blanche comme un cierge; ses mains semblaient transparentes ainsi que l'albâtre. Quand venait le soir, Claudine l'accompagnait dans sa chambre, qui était attenante à celle du marquis.

—Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l'embrassant.

—Laisse, répondait tristement Suzanne, c'est pour moi le repos qui vient.

Une nuit, la troisième depuis le passage de Mme de Châteaufort, M. d'Albergotti appela Suzanne. Suzanne était déjà au chevet de son lit.

—Vous souffrez? dit-elle.

—Non, je finis.

Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. d'Albergotti l'arrêta d'un geste.

—Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux. Je vous ai toujours aimée comme un père aime son enfant, vous m'avez rendu cette affection autant qu'il était en vous; vous avez été honnête, pieuse et résignée; vous n'avez pas eu une mauvaise pensée: Dieu vous doit une récompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bénisse.

Suzanne, plus morte que vive, s'agenouilla près du lit; elle avait bien compris à l'air de M. d'Albergotti que quelque chose d'étrange et de mystérieux se passait en lui. M. d'Albergotti posa ses deux mains sur le front de sa jeune épouse et pria. Au bout d'un instant, ses mains s'appesantirent et se glacèrent. Suzanne les écarta et regarda son mari. Le vieux capitaine venait de rendre son âme à Dieu. Mme d'Albergotti le baisa au front, et fermant les paupières du mort, elle alla s'agenouiller sous l'image du Christ et passa toute la nuit en prières. Après qu'elle eut rendu les derniers devoirs à la dépouille de son mari, elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l'avait jamais vue si prompte et si résolue.

—Est-ce à Paris que nous allons? lui dit-elle.

—Non vraiment! Le roi est en Flandre, c'est en Flandre que je vais. Je suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute.

Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, brisé par les intolérables souffrances qu'il avait éprouvées, restait couché sur son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pensée était couverte d'un voile. Le quatrième jour il se leva. Le guichetier qui déjà avait glissé un papier dans sa main, vint à lui et laissa tomber à ses pieds un autre papier roulé. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces mots:

«Si vous êtes malade, restez malade; si vous ne l'êtes pas, feignez de l'être.»

Cette fois, l'écriture était de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur son coeur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornélius et la Déroute étaient arrivés à Paris, poussés par une inquiétude qu'ils ne cherchaient même pas à dominer. M. de Nancrais avait prévenu les désirs du sergent en lui délivrant un congé illimité.

—Voilà une signature qui m'empêche de déserter, dit la Déroute en serrant le papier. Lorsque je commandais l'exercice et que je pensais à mon lieutenant, ma hallebarde était dans mes mains comme un fer rouge.

—Va, dit M. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n'étions pas en temps de guerre et devant l'ennemi, tu ne partirais pas seul.

Quant à Mme de Châteaufort, elle allait de la Bastille chez M. de Louvois, morne et désespérée. Cette fois, la fière et vaillante Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu'elle était seule dans son oratoire, elle vit entrer Mme d'Albergotti. Oubliant à la fois et son amour abandonné et sa dévorante jalousie, elle courut vers sa rivale et lui prit les mains.

—Sauvé? dit-elle.

Suzanne secoua la tête. Geneviève laissa tomber ses bras.

—Quoi! madame, le roi lui-même…

—Le roi est le roi! dit Suzanne avec une poignante expression… c'est l'égoïsme couronné… Il s'est fait un bouclier de la raison d'État… J'ai pleuré à ses genoux, et me voilà!

—Perdu! mon Dieu! perdu! s'écria Geneviève.

—Non, pas encore; tant que je vis, j'espère.

Geneviève, étonnée de ce langage ferme et résolu, se prit à regarder
Suzanne.

—Oh! continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue à Compiègne. Je puis l'aimer sans crainte, à présent, et tout risquer pour le sauver. J'y jouerai ma fortune et ma vie.

—Vous ne savez pas ce que c'est que M. de Louvois! dit Mme de
Châteaufort, que le désespoir rongeait.

—Je sais ce que peut un coeur honnête et déterminé. Il le hait, moi je l'aime; nous verrons.

Geneviève étouffa un soupir.

—Essayez, madame; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le ferai.

Suzanne lui ayant demandé où en étaient les choses depuis le jour de l'emprisonnement, Geneviève lui raconta tout ce qu'elle savait et tout ce qu'elle avait tenté. Au récit des tortures infligées à Belle-Rose, Suzanne frissonna.

—Louis XIV est roi de France, et voilà ce qu'il permet! s'écria-t-elle avec l'horreur d'une amante épouvantée.

Elles étaient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse qu'un homme était à la porte, insistant pour être introduit auprès d'elle.

—Quel est cet homme? fit-elle.

—Il m'a dit s'appeler la Déroute, répondit le laquais.

—Qu'il entre tout de suite! dit Suzanne.

—Que sais-tu et que veux-tu? reprit Mme de Châteaufort quand la Déroute eut été introduit.

—Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu'il soit libre! répondit l'honnête sergent.

—Eh bien! dit Suzanne, il faut le faire évader.

—De la Bastille? Eh! madame, on réussirait aussi bien à tirer un damné des griffes du diable! Il y a des sentinelles à toutes les portes, et des portes à tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont vingt toises de haut, les fossés vingt pieds de profondeur, et je ne sais pas un trou où il n'y ait des barreaux gros comme le bras.

—Cependant, dit Suzanne, il n'est pas de cachot, pas de forteresse, pas de citadelle d'où l'on ne puisse sortir. Rien n'est impossible à la volonté.

—Rien, quand elle est aidée par le temps. Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une évasion d'une prison d'État? Il faut la méditer dans l'ombre, tromper mille regards, épier l'heure propice, ne rien donner au hasard. C'est l'oeuvre de la patience… Elle demande des années, et quand on réussit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux blancs. Voulez-vous attendre, madame?

—Oh! ce serait mourir, s'écria Suzanne.

—Mon Dieu! que faire? reprit Geneviève.

—Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le sergent.

—Il ne le voudra pas! Il ne l'a pas voulu! dirent à la fois les deux femmes.

—Oh! je m'entends! Il y a d'autres prisons en France, de petites Bastilles par-ci par-là dans les provinces. Obtenez seulement qu'on le transporte dans une d'elles, et je me charge du reste.

—Que veux-tu dire? demanda Suzanne.

—J'ai mon projet. Depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, j'ai déjà couru de tous côtés. Quand on a été soldat pendant dix ou douze années, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un petit héritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prêts à tout. L'Irlandais est comme un enragé. Celui-là nous donnera un bon coup de main… Comprenez-vous?

—Mais, dit Geneviève, ce sera une bataille.

—Dame! fit le sergent, si les balles volent, on tâchera de les éviter.

—Eh bien! j'aurai cet ordre! s'écria Suzanne. Va tout préparer.

—J'y cours; mais il me faut quelque chose encore.

—Quoi?

—De l'or.

—J'ai mes diamants! s'écria la duchesse.

—Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pièces jaunes.

Mme d'Albergotti courait à la porte, quand la Déroute l'arrêta.

—Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement à mon lieutenant? reprit-il.

—Je l'ai, dit Geneviève. Un guichetier qui a été au service de mon père a déjà consenti, à prix d'or, à faire tenir un billet à Belle-Rose.

—Recommandez-lui donc, madame, qu'il se mette au lit. Ce billet lui donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d'obtenir plus facilement un ordre de changement.

Suzanne tenait déjà une plume à la main; elle écrivit promptement quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reçus. Suzanne se présenta le même jour chez M. de Louvois. La veuve de M. d'Albergotti fut introduite sur-le-champ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre fronça le sourcil.

—C'est une étrange persistance, dit-il; il me semble que j'ai déjà refusé sa mise en liberté.

—Aussi n'est-ce point cela que je viens solliciter de votre clémence.

—Qu'est-ce donc?

—L'ordre d'enfermer Belle-Rose dans une prison où il puisse recevoir les secours et les consolations que réclament son état de santé.

—Ah! il est donc malade?

—L'ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous, monseigneur? répondit Suzanne.

—Mais quel intérêt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier? interrompit M. de Louvois dépité.

—Je suis sa fiancée, répondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser les yeux.

M. de Louvois s'inclina.

—Que votre volonté soit faite! dit-il en écrivant quelques mots sur un ordre imprimé dont les blancs seuls étaient à remplir.

M. de Louvois agita une sonnette: un huissier se présenta, il lui remit l'ordre et se leva.

—Belle-Rose sera transporté à la citadelle de Châlons, dit-il; il vous sera permis de le voir. Après le crime dont il s'est rendu coupable, c'est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l'aurais-je pas fait si vous n'étiez pas sa fiancée.

La Déroute n'avait pas perdu de temps. Les hommes qu'il s'était associés n'attendaient qu'un signal pour agir, et sur l'avis qu'il reçut de Mme d'Albergotti, il se tint prêt. Le lendemain, à la tombée de la nuit, le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prévint qu'un ordre du ministre l'envoyait à la citadelle de Châlons.

—Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il.

Belle-Rose se leva et s'habilla. Un exempt l'attendait dehors de la sombre forteresse; près de lui se tenaient deux soldats de la maréchaussée. Le postillon était en selle. L'exempt était le même qui l'avait arrêté rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. Mériset. L'un des gardes de la maréchaussée était Bouletord. L'ex-canonnier salua Belle-Rose d'un sourire.

—Nous avons joué quitte ou double, j'ai gagné, lui dit-il.

Belle-Rose passait sans répondre, lorsqu'en levant les yeux, il vit à cheval, en costume de postillon, l'honnête la Déroute qui faisait claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu'il s'était appliqué sur le visage afin de n'être pas reconnu. Un cri de surprise faillit jaillir des lèvres du prisonnier, mais le sergent promena un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la voiture.

—Eh! dit-il à Bouletord, c'est une autre partie qui commence.

L'exempt s'assit à côté de Belle-Rose. Les deux gardes se placèrent sur la banquette du devant, et la Déroute brandit son fouet.

—Eh! camarades, s'écria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la route est mauvaise, il y aura des cahots.

—Que diable dit-il? murmura l'exempt; la route est unie comme un parquet, voilà un mois qu'il n'a plu!

Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu'il serra fortement. Évidemment le conseil était pour lui. L'or de la duchesse avait fait merveille. La Déroute avait grisé dix postillons avant de découvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant à celui-ci, il n'avait pu résister à l'offre d'une bourse où les louis brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estimé qu'une veste de drap bleu galonné d'argent, une culotte de peau, de grosses bottes et l'honneur de conduire un prisonnier d'État ne valaient pas deux mille livres. La voiture se mit à rouler du côté de la barrière d'Enfer; à quelques lieues de là, un peu après Villejuif, un embarras força la voiture de s'arrêter. Un arbre était abattu sur un côté de la route; de l'autre côté, on voyait un chariot immobile.

—Eh! l'homme au chariot, cria la Déroute, faites place aux gens du roi.

L'homme au chariot sortit sa tête du milieu des bottes de foin, bâilla, étendit les bras et se rendormit. La Déroute lui lança un coup de fouet, mais la mèche alla frapper contre le foin, à trois pieds du dormeur.

—Eh! monsieur l'exempt, dit la Déroute, voilà un terrible dormeur qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les oreilles.

L'exempt ouvrit la portière et Bouletord sauta sur la route. Il commença par tirer l'attelage du chariot, qui partit; mais le dormeur, réveillé par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut à Bouletord, qui tout d'abord lui mit la main au collet. Malheureusement l'homme au chariot n'était pas d'humeur à se rendre sans résistance; il répondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre. Aussitôt la Déroute poussa ses chevaux avec tant d'adresse, que la roue donna contre l'arbre et la chaise versa du côté de l'exempt, dont Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq hommes qui semblaient surgir de terre s'élancèrent sur le chemin et coururent à la voiture comme pour aider la Déroute à la relever. Au milieu du trouble où cette chute avait jeté l'exempt, ni lui ni son camarade ne songèrent à la possibilité d'une embuscade. Les nouveaux venus avaient la mine d'honnêtes gens qui ne demandaient qu'à les secourir; mais l'exempt et le garde, tirés de la chaise par leurs soins, furent à l'instant même garrottés et bâillonnés. Quant à Belle-Rose, il aidait Cornélius, qui n'était autre que l'homme au chariot, à se rendre maître de Bouletord.

—Soyons sage, dit Belle-Rose à l'ex-canonnier, qui, tout meurtri des coups qu'il avait reçus, écumait de rage dans une ornière; c'est encore une partie que je gagne.

Quand l'exempt et les deux gardes furent hors d'état de se défendre, la
Déroute et ses camarades s'employèrent à redresser la voiture.

—Voilà ce qui s'appelle emporter une citadelle sans brûler une amorce, dit le sergent.

Cornélius coupa les traits des chevaux qu'on débarrassa de leurs harnais; il sauta sur l'un d'eux et conduisit les deux autres à Belle-Rose et au sergent.

—Une minute encore, dit la Déroute; ces messieurs pourraient s'enrhumer si nous les laissions sur la route. La nuit est fraîche.

Aidé par ses camarades, il porta l'exempt et les gardes dans la voiture, cadenassa les portières et se retira après les avoir salués poliment.

—Alerte maintenant, et vous, dépêchez! dit-il aux compagnons de
Grippard, qui se jetèrent dans les champs.

La Déroute poussa les chevaux dans un petit chemin, où Belle-Rose et Cornélius le suivirent. Au bout d'un quart d'heure, les cavaliers aperçurent la flèche aiguë d'une chapelle qui se dessinait en noir sur le ciel pur.

—Un coup d'éperon, et nous y sommes, dit le sergent.

A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et pleines d'anxiété.

—Voici l'heure, et je n'entends rien encore! disait l'une.

—Mon Dieu! reprit l'autre, sauvez-le, et faites-moi mourir!

Chacune d'elles entendait les pulsations de son coeur; leurs yeux ne quittaient le pâle sentier que pour se lever vers le ciel.

—On l'aura peut-être tué, dit Geneviève si bas que sa voix passa comme un soupir entre ses lèvres blanches.

—Il me semble que s'il était mort, je serais morte, répondit Suzanne.

Au fond de la chapelle, un prêtre était en prières auprès de l'autel. Tout à coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux lancés à toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient à voir dans la nuit; bientôt elles aperçurent trois cavaliers, et reconnurent celui qui galopait à leur tête.

—Sauvé! dirent-elles les yeux baignés de larmes, et, par un mouvement spontané, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Cependant les trois cavaliers arrivaient; Geneviève s'arracha des bras de Suzanne plus pâle qu'une morte.

—Adieu! dit-elle; soyez bénie, madame, vous qui l'avez sauvé!

Suzanne voulut retenir Geneviève; tant de résignation mêlée à une si profonde douleur la touchait.

—Laissez, madame, reprit Geneviève d'une voix éteinte; il vous aime, soyez heureuse.

Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas; mais, brisée par la souffrance, elle tomba sur ses genoux derrière un pilier. Belle-Rose sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne.

—Libres! libres tous deux! lui dit-elle à l'oreille.

Belle-Rose la pressa sur son coeur et colla ses lèvres au chaste front de sa fiancée. Mais déjà la Déroute et Cornélius étaient allés prendre derrière la chapelle des chevaux anglais dont l'Irlandais connaissait la vitesse.

—Vite à cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue.

—Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne.

—Moi, fuir! dit Belle-Rose; je vais au camp.

—Ah! ah! fit la Déroute, il serait plus court alors de retourner à la
Bastille.

—Mais on m'entendra… on me jugera!

—Et l'on vous fusillera, interrompit la Déroute; après ça, si c'est votre idée, partez, je vous suis.

Cornélius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cédé, si Suzanne elle-même ne l'eût prié de fuir pour l'amour d'elle.

—Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j'aurai obtenu votre grâce, j'irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle.

Cependant Geneviève était restée agenouillée à l'ombre du pilier; elle priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les bruits incertains et doux qui chantaient comme l'écho d'une mystérieuse prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes; les sanglots déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son coeur plein d'une indicible douleur.

«Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation, j'ai voulu boire jusqu'à la dernière goutte le calice amer que vous m'avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis… J'ai prié, j'ai pleuré, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!… O vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux affligés, vous prendrez ma misère en pitié… Cet amour que je lui ai voué est maintenant pur de toute mauvaise pensée… C'est un asile dans lequel je me réfugie… C'est une autre vie dans ma vie… Voyez, mère de Dieu, j'assiste aux funérailles de mon coeur; je suis pleine d'angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure. Qu'il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu'elle soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l'un de vos anges, je suis une pauvre pécheresse qui ai marqué mes jours par mes fautes… Je n'ai plus d'espérance qu'en vous!… Il m'a pardonnée sur la terre, me pardonnerez-vous dans le ciel?

«Je souffre, mon Dieu! je souffre. Tout mon courage s'en est allé par les blessures de mon coeur… Je me sens mourir chaque jour; la vie est pour moi comme un désert… De tout ce que j'aimais il ne reste rien… ni lui, ni mon enfant… Dites, Vierge divine et sainte mère, n'est-ce point assez d'un si dur châtiment? Faites au moins que le bonheur lui sourie… écartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi… que j'en meure et qu'il vive… J'embrasse les pieds saignants de votre fils et les couvre de mes larmes; mon coeur est brisé… Miséricorde sur moi, mon Dieu!…»

En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de plusieurs chevaux qui s'éloignaient avec la rapidité de la foudre. Geneviève cacha sa tête entre ses mains.

—Perdu! mon Dieu! perdu! dit-elle.

Suzanne entra dans la chapelle; elle était un peu pâle, mais ses yeux brillaient de joie. Après avoir cherché quelques minutes, ne voyant rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture l'attendait à quelques pas de là; elle y monta et reprit le chemin de Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui étaient dans la chapelle la quittèrent lentement; le prêtre s'éloigna de l'autel, un bedeau vint qui éteignit les cierges, et toute lumière s'évanouit avec tout murmure; Mme de Châteaufort, glacée et folle de douleur, se traîna vers le porche; ses genoux tremblaient sous elle; comme elle approchait des portes entre-bâillées, elle chancela et tomba au pied d'un pilier. Il y avait par là un pauvre donneur d'eau bénite, vieux et couvert de haillons, qui entendit le bruit de sa chute; il s'avança vers elle et la souleva. L'air frais de la nuit ranima Geneviève; elle ouvrit les yeux et remercia le vieux pauvre.

—Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir.

—Je suis faible, répondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me conduire?

—Les malades et les pauvres sont faibles, lui dit le donneur d'eau bénite; prenez mon bras.

Mme la duchesse de Châteaufort, appuyée au bras du vieux pauvre, sortit de la chapelle. Au bout de cent pas, la duchesse trouva son carrosse qui l'attendait dans un chemin creux.

—Merci, mon ami, dit-elle au pauvre en lui donnant sa bourse; quand vous prierez, priez pour moi.

—Où faut-il conduire madame la duchesse? demanda le cocher.

—Aux Carmélites! répondit Geneviève.

XXX

UN COUP DE FEU

Au moment où, grâce à l'intervention de Cornélius et de la Déroute, Belle-Rose quittait Villejuif, onze heures sonnaient à l'horloge du couvent voisin. La nuit était calme et silencieuse; on ne voyait pas une étoile au ciel, où la lune nageait dans l'éther pur. Les trois fugitifs, penchés sur l'encolure de leurs chevaux, tournèrent autour de Paris et gagnèrent la route de Calais. Belle-Rose avait chevauché tout enfant sur toutes les bêtes bonnes ou mauvaises qui sortaient des écuries de Malzonvilliers; s'il n'avait pas été canonnier, il aurait été mousquetaire; la Déroute avait été piqueur; Cornélius était presque Anglais. Ils filaient comme des boulets, cloués à la selle de leurs chevaux. La Déroute faisait claquer ses pouces contre la paume de ses mains en imitant le bruit des castagnettes. C'était une habitude qu'il avait prise en voyant danser des Espagnols en Flandre, et qui témoignait de sa joie. L'honnête garçon, qui ne souriait guère, avait le visage épanoui comme une tulipe; mais toute sa gaieté tomba en apprenant qu'on se rendait en Angleterre.

—En Angleterre! fit-il en fronçant ses sourcils, qui avaient le plus souvent grand'peine à se mouvoir. Pourquoi diable allons-nous en Angleterre?

—Mais, dit Cornélius, j'ai des amis par là.

—Vos amis sont-ils Anglais?

—Et que diable veux-tu qu'ils soient?

—Eh mais, je voudrais qu'ils fussent autre chose!

—Holà! camarade! s'écria Belle-Rose, tu oublies la qualité de
Cornélius.

—Point! M. Hoghart est d'Irlande, et l'Irlande est un pays français, que le bon Dieu, par mégarde, a fait tomber dans la mer. C'est un point de géographie que je soutiendrai envers et contre tous. Allons en Espagne.

—C'est trop loin.

—Allons en Lorraine.

—C'est trop près.

—Alors, allons en Flandre.

—C'est un sûr moyen de retomber aux griffes de M. de Louvois.

La Déroute ne se tenait pas pour battu et allait proposer de passer en
Hollande, lorsque Belle-Rose l'interrompit.

—Ah çà! lui dit-il, quel mal t'a fait l'Angleterre?

—Aucun.

—As-tu peur d'y mourir de faim?

—Point; on dit que les moutons y sont gros comme des veaux, et les veaux comme des boeufs.

—Crains-tu de passer la Manche?

—Je suis né à Dieppe.

—La géographie, que tu connais si bien, t'a-t-elle appris que le pays est vilain?

—J'ai vu la Beauce, qui est comme un plat, et l'Auvergne, qui est comme une fourchette.

—T'imagines-tu que les hommes y soient comme des ogres et les femmes comme des ogresses?

—J'ai beaucoup connu à Laon un Suisse qui était Anglais, et de qui la fille était charmante, répondit la Déroute d'un petit air modeste où brillait un grain de fatuité.

—Est-ce la pluie qui t'épouvante?

—J'ai passé mon enfance en Normandie et ma jeunesse à Chantilly, où le soir pleure quand le matin rit.

—Alors, que te fait d'aller en Angleterre?

La Déroute était à court de raison; mais quand Belle-Rose ne le regarda plus, il murmura tout bas en se grattant l'oreille:

—C'est égal, je n'aime pas l'Angleterre.

Cornélius avait lié sur la croupe des chevaux des uniformes que les trois cavaliers revêtirent au premier bois qu'ils trouvèrent sur leur chemin.

—On nous prendra pour des gentilshommes qui vont en mission, dit-il en agrafant son habit.

—Au fait, dit la Déroute, on n'ira pas croire que ceux qui s'échappent courent sous l'habit de ceux qui poursuivent.

Et poussant son cheval, il se jeta en avant comme un piqueur. Ils coururent ainsi pendant trois ou quatre relais. L'or que Mme de Châteaufort avait tiré de ses diamants aplanissait toutes les difficultés. On leur donnait à toutes les postes les meilleurs bidets, les postillons galopaient à bride abattue, et l'on perdait partout tant de temps à compter les louis, qu'il n'en restait plus même pour s'informer du nom des voyageurs. A Noailles, le cheval de Belle-Rose fit un écart et tomba. La Déroute sauta par terre, mais Belle-Rose s'était déjà relevé.

—Eh! capitaine, vous n'avez rien? s'écria le sergent.

—Rien; mais le cheval m'a tout l'air de boiter.

La Déroute examina les jambes de l'animal.

—Il a laissé deux pouces de chair sur le chemin du roi, dit-il; c'est une ou deux lieues qu'il faudra faire à pied.

—Eh! mais, reprit Belle-Rose en s'adressant à la Déroute, comme te voilà pâle toi-même.

Le sergent frappa violemment du pied contre la terre.

—Tenez, murmura-t-il, moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mais votre chute m'a fait tourner le sang. Il nous arrivera malheur.

—Et que veux-tu qui nous arrive? reprit Cornélius.

—Ma foi, monsieur, quand on a l'Angleterre en face et les gens du roi derrière, on a bien le droit de trembler un peu. C'est un pressentiment que j'ai.

Belle-Rose, qui rajustait la selle, haussa les épaules.

—Ce n'est point une superstition cela, continua le sergent; la veille du jour où fut livrée la bataille des Dunes, un cheval que je conduisais roula dans un fossé, moi dessous, lui dessus. Bon! dis-je à mes camarades, vous verrez demain.

—Et que virent-ils?

—Parbleu! ils virent un Espagnol qui me plantait sa pique dans le ventre.

—Et tu ne lui rendis rien?

—Oh! si, je lui cassai la tête d'un coup de pistolet.

—Et il en mourut?

—Parfaitement.

—De quoi diable te plains-tu donc? tout le malheur a été pour lui, ce me semble.

La logique de ce raisonnement calma les craintes de la Déroute, mais sa gaieté ne put revenir tout entière. On courut quelques postes encore; un peu plus de la moitié de la distance était franchie, lorsqu'à Nouvion, le cheval de Cornélius butta contre une pierre et s'abattit. En cet endroit la route était raboteuse; l'Irlandais se meurtrit les mains et les genoux; il voulut se relever et ne put faire un pas; il avait un pied foulé. La Déroute s'arracha une poignée de cheveux.

—Tu avais raison, mon pauvre ami, lui dit Cornélius, voilà le malheur arrivé.

—Plût à Dieu que ce soit le seul! reprit le sergent en regardant du côté de Paris.

Cependant, comme la Déroute était un homme qui avait une philosophie pratique sur laquelle les pressentiments n'agissaient pas, il fit de son mieux pour aider Cornélius à remonter à cheval, et on poussa jusqu'à Bernay. L'aubergiste de l'endroit possédait un vieux carrosse à moitié vermoulu qui lui venait d'un procureur, qui le tenait d'une comédienne qui l'avait eu d'un gentilhomme. L'aubergiste estimait que son carrosse était la merveille la plus rare du temps. La Déroute fut droit à lui la bourse à la main. Aux premiers mots du sergent, le vénérable hôtelier se récria. La Déroute ajouta cinq louis à la somme qu'il comptait sur le coin de la table. L'aubergiste voulut répliquer; ce furent dix louis qui tombèrent de la bienheureuse bourse; il murmura doucement, et l'argumentation du sergent se haussa à un point d'éloquence si fabuleux, que le carrosse sortit de la remise, au grand étonnement de la population. La voiture n'était point si méchante qu'elle en avait l'air; elle roulait passablement, et Cornélius se sentit promptement soulagé; mais on allait moins vite. A Cormont, comme on arrivait au sommet d'une côte, la Déroute, qui regardait à tout instant derrière lui, vit au loin rouler sur la route un tourbillon de poussière; un éclair s'échappait parfois de ce tourbillon. Un coup de vent vint tout à coup qui balaya le chemin. La Déroute se haussa sur ses étriers, et la main placée en abat-jour au-dessus de ses sourcils, il jeta un rapide coup d'oeil sur le groupe de cavaliers qui venait d'être démasqué. En une seconde la Déroute fut à la portière du carrosse.

—Bouletord est là, dit-il de sa voix tranquille.

Belle-Rose sauta sur ses pistolets.

—Laissez là ces joujoux, dit la Déroute: ils ne serviraient qu'à nous faire tuer un peu plus vite. Si nous étions à cheval, on pourrait en essayer; mais en voiture, ce serait une duperie.

—Mieux vaut encore être tué que repris! s'écria Belle-Rose.

—Mieux vaut encore se sauver.

—Que veux-tu faire?

—Vous allez le voir.

La Déroute courut vers les chevaux qui tiraient le carrosse et les conduisit dans un chemin de traverse en ayant soin de tourner leur tête du côté de Bouletord. Un coup de fouet les fit sauter sur un talus contre lequel la voiture versa.

—Bon! dit-il, nous allons maintenant nous jeter derrière ce mur, le capitaine et moi. Quant à vous, monsieur de l'Irlande, qui n'êtes presque point connu de Bouletord, ajouta-t-il en se tournant du côté de Cornélius, vous allez, s'il vous plaît, courir au-devant de la maréchaussée en lui demandant de venir à votre aide. Il suffit que vous le lui demandiez pour qu'elle n'en fasse rien. Alerte, les voici!

Tout cela avait pris moins de temps pour être fait qu'il n'en faut pour le raconter. Belle-Rose et la Déroute se blottirent derrière le mur, et Cornélius, qui avait saisi au vol le projet du sergent, s'élança au-devant de Bouletord. La maréchaussée arrivait au galop, Bouletord en tête, la face rouge, l'oeil enflammé.

—Hé! monsieur, s'écria Cornélius, aussitôt qu'il fut à portée d'être entendu, un méchant drôle de postillon vient de renverser mon carrosse, ne pourriez-vous point m'aider à le relever?

Bouletord regarda du côté du petit chemin. Les chevaux attelés avaient la tête tournée de son côté; Cornélius, avec son habit d'uniforme, était debout sur le côté de la route; il n'eut aucun soupçon.

—On verra au retour, mon gentilhomme, dit-il; et, piquant des deux, il passa comme la foudre avec ses gens.

Belle-Rose et la Déroute sortirent de leur cachette. La Déroute riait de tout son coeur.

—Décidément, dit-il, ce pauvre Bouletord n'est pas fait pour le métier qu'il remplit; c'est un agneau.

—C'est assez joli ce que tu as trouvé là, reprit Cornélius; seulement, s'il m'eût reconnu il me tuait roide.

—Sans doute, mais il ne devait pas vous reconnaître, et il ne vous a pas reconnu.

—Poussons donc en avant.

—Non pas. Si Bouletord est un agneau pour l'intelligence, cet agneau a des oreilles. Au prochain relais, on lui dira qu'on n'a vu ni carrosse ni cavalier, il retournera sur ses pas, et il nous surprendra au beau milieu de la route; ce serait mal finir ce qu'on a bien commencé.

—La Déroute a raison, dit Belle-Rose: laissons courir Bouletord et poussons sur la gauche.

Or, après l'évasion de Belle-Rose aux environs de Villejuif, voici ce qui était arrivé: on sait que l'exempt et ses deux acolytes étaient restés dans la voiture, dont les portières avaient été soigneusement cadenassées. Deux ou trois heures après, des maraîchers passant sur la route entendirent des gémissements qui partaient de cette voiture abandonnée; ils brisèrent les panneaux et délivrèrent les prisonniers. Bouletord, fou de colère, demanda tout d'abord à l'exempt s'il n'allait pas se mettre à la poursuite des fugitifs. L'exempt, tout étourdi de l'aventure, répondit à peine; il fallait voir, il fallait attendre, il fallait s'informer. Bouletord pétrissait la route à coups de talons de bottes.

—Eh bien! dit-il à l'exempt, donnez-moi votre commission et j'irai tout seul.

L'exempt tira sa commission de sa poche; Bouletord la lui arracha et partit. Bouletord connaissait M. de Louvois de réputation; avec un tel ministre, il ne s'agissait que de réussir pour être approuvé. Au moment de la fuite, Bouletord avait remarqué la direction que suivaient Belle-Rose, la Déroute et son complice. Le chemin dans lequel ils étaient entrés le conduisit à Ivry. Une bonne femme qui ramassait des herbes pour sa vache avait vu trois cavaliers courir du côté de Saint-Mandé. A Saint-Mandé, un enfant qui pillait un verger avait entendu le bruit de leur fuite sur le chemin de Charonne; à Bagnolet, ils s'étaient arrêtés chez un forgeron qui avait tiré un clou du sabot d'un cheval. Ainsi, de village en village, Bouletord était arrivé sur la route de Saint-Denis.

—Ils vont en Angleterre! se dit-il, et il se jeta sur leurs traces.

La commission, signée du ministre et scellée du sceau de l'État, le faisait obéir de la maréchaussée; il prenait des hommes dans chaque ville et les quittait à la ville prochaine. L'accident de Belle-Rose et celui de Cornélius lui firent rattraper le terrain qu'ils avaient d'abord gagné. A Cormont, Bouletord atteignit les fugitifs; on a vu comment il les avait dépassés. Belle-Rose n'était guère qu'à trois ou quatre lieues de la mer; il ne s'agissait donc plus que d'arriver à quelque hameau de pêcheurs où l'on pût trouver une barque en état de passer le détroit. Le carrosse avançait rapidement. Comme ils touchaient au sommet du monticule, Cornélius, qui regardait en avant, s'écria: «La mer! la mer!» Mais au même instant la Déroute, qui regardait en arrière, s'écria: «Bouletord! Bouletord!» La mer battait le rivage à une ou deux lieues du monticule; Bouletord revenait à toute bride. La Déroute sauta sur la tête des chevaux et les arrêta.

—Vite! à terre! s'écria-t-il.

Et en trois coups de couteau il en eut coupé les traits. Belle-Rose et Cornélius étaient déjà sur la route; on ne laissa aux chevaux que le mors et la bride, et les deux officiers, montant à poil, suivirent la Déroute qui courait ventre à terre. Le soleil allait se coucher; la mer roulait ses vagues d'or, et l'on voyait à l'horizon fuir des voiles blanches comme des ailes d'oiseau; au loin mugissaient sourdement les grandes lames qui battaient la côte. Tour à tour les fugitifs regardaient la mer, où était leur salut, et Bouletord qui bondissait à leur poursuite. Bouletord avait vu le carrosse; l'action des voyageurs les avait fait reconnaître; au moment où Belle-Rose et Cornélius partirent au galop, un cri de rage jaillit des lèvres du brigadier; il enfonça ses éperons sanglants dans le ventre de son cheval et dépassa toute sa troupe d'un bond. La course était furieuse, insensée, haletante. L'écume volait des naseaux rouges des chevaux, qui rasaient le sol; leurs flancs poudreux se tachaient de gouttes de sang; Belle-Rose et Cornélius les piquaient avec la pointe de leurs épées; Bouletord était lancé comme la pierre d'une fronde. Mais Belle-Rose et Cornélius avaient de l'avance, et la Déroute, qui les précédait d'une centaine de pas, dévorait l'espace qui le séparait de la mer. La poursuite durait depuis un quart d'heure; les chevaux haletaient; déjà Belle-Rose et Cornélius sentaient fléchir sous leurs reins leurs montures épuisées; le sang suintait de leurs naseaux enflammés, l'élan était moins rapide et plus saccadé; mais au détour d'un tertre, au pied duquel passait un chemin, on vit la mer mouiller de ses grandes lames le sable gris. La Déroute fouetta son cheval et arriva comme la foudre sur le rivage. Une barque à flot, soulevée par la marée qui montait pesamment, se balançait sur le dos des vagues.

—A qui la barque? fit-il en posant le pied sur le rivage.

—A moi! dit un vieux pêcheur roulé dans sa cape de gros drap brun.

—Ouvre ta voile au vent; voilà deux gentilshommes qu'on poursuit.
Veux-tu les sauver? le veux-tu?

Le vieux marin et son fils sautèrent dans la barque et coupèrent l'amarre d'un coup de hache. Belle-Rose et Cornélius, emportés par leur élan, plongèrent dans l'eau qui jaillit autour des chevaux. D'un bond ils se jetèrent dans la barque; la voile se gonflait sous le vent du soir, elle s'inclina mollement sur la vague, la proue tournée vers la haute mer se releva légère comme un goëland et fendit l'eau qui la berçait. En ce moment le cheval de Bouletord pétrissait de ses pieds le sable humide et battait le flot qui se brisait contre son poitrail; un élan le porta plus loin, mais une lame le souleva et le fit rouler sur la plage. La Déroute, debout à la poupe de la barque, ôta son chapeau et salua le brigadier d'un éclat de rire. Bouletord regarda autour de lui; aucune barque n'était là. Ses hommes à cheval l'entouraient, allant et venant éperdus. Bouletord vit un mousquet aux mains de l'un d'eux, il l'arracha et coucha en joue le bateau fugitif. La silhouette noire des trois passagers se dessinait sur l'horizon, où le soleil venait de disparaître comme un roi dans un lit de pourpre et d'or. Le canon resta immobile un instant comme s'il avait été soutenu par une main de marbre, puis un éclair jaillit et le plomb siffla. Un cri sortit de la barque et l'une des trois ombres tomba les bras ouverts. Un sourire de joie fiévreuse illumina le visage de Bouletord.

—J'avais sa poitrine au bout du canon, dit-il; cette fois je n'ai pas tout perdu, et il jeta l'arme dans le flot qui montait jusqu'à son épaule.

Belle-Rose était étendu au fond de la barque; la balle était entrée un peu au-dessus du sein droit. Cornélius, plus pâle que le blessé, s'était jeté à genoux près de lui et cherchait à étancher le sang. La Déroute ne disait rien; sa figure était morne. La rapidité de cette vengeance semblait confondre sa pensée, qui venait de passer, en une minute, d'une joie extrême à une douleur sans borne. Il regarda Belle-Rose d'un air effaré; puis, tout à coup, se penchant vers lui, il toucha la blessure de ses doigts convulsifs.

Quand sa main fut rougie, il se leva, et secouant la rosée sanglante du côté de Bouletord, il s'écria d'une voix terrible:

—Le sang payera le sang!