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Belle-Rose

Chapter 32: XXXI
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

XXXI

LE REVERS DE LA MÉDAILLE

Après avoir vu prendre à Belle-Rose, en compagnie de Cornélius et de la Déroute, le chemin de l'Angleterre, Suzanne s'était dirigée vers Paris. Son esprit, accoutumé aux choses mélancoliques et tourné vers les pensées tristes, se berçait cette fois de tendres rêveries; elle se sentait libre d'aimer, et dans cette âme honnête qui avait la limpidité du ciel, c'était une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne doutait pas de ramener M. de Louvois à de meilleurs sentiments à l'égard de Belle-Rose, d'obtenir, non pas sa grâce, puisqu'il n'était pas coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se créa mille chimères dorées qui lui rappelaient les enfantines espérances dont elle s'était si souvent enivrée dans le parc de Malzonvilliers. Quand elle entra dans son hôtel de la rue de l'Oseille, Claudine, qui l'attendait pleine d'impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses bras. Les deux amies s'embrassèrent, les yeux tout mouillés de douces larmes, et ce furent toute la nuit d'interminables conversations, toutes peuplées de châteaux en Espagne. On se bâtissait de petites retraites cachées au fond de Malzonvilliers; on voulait ensuite la gloire et le renom pour Belle-Rose; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi, arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l'armée à la gloire. Cornélius n'était pas un homme à ne rien gagner dans cette moisson splendide; il avait sa bonne part dans tout cela; puis, quand il était monté au plus haut de l'échelle ambitieuse, on redescendait bien vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois où l'on était tout bonnement heureux. C'étaient alors des battements de mains, des cris de joie et des larmes de bonheur à croire que les deux amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles étaient encore occupées à mêler ces doux rêves, quand tout à coup le lourd marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies tressaillirent et se pressèrent l'une contre l'autre, toutes tremblantes déjà. Un laquais vint avertir Mme d'Albergotti qu'un officier de la maison de M. de Louvois était en bas, qui demandait à lui parler. Suzanne et Claudine pâlirent, Claudine surtout, pour qui le nom du ministre était comme le symbole de la puissance inexorable et de la vengeance opiniâtre. Mais Suzanne lui pressa la main.

—M. de Louvois sait tout, mais Belle-Rose est hors d'atteinte. Debout, Claudine, et faisons voir à cet officier que la fiancée et la soeur d'un officier n'ont point peur.

L'envoyé de M. de Louvois fut introduit et pria Mme d'Albergotti de vouloir bien le suivre sur-le-champ chez son maître.

—C'est pour une affaire, dit-il, qui ne souffre aucun retard.

—Je me doute un peu de ce que ça doit être, lui répondit Suzanne, et je suis prête à vous suivre.

Un carrosse était à la porte aux armes de M. de Louvois, Suzanne y monta et le cocher partit. Les chevaux allaient d'un train à prouver que les ordres du secrétaire d'État étaient précis. On arriva à l'hôtel du ministère en cinq minutes; l'officier conduisit Mme d'Albergotti à l'appartement de M. de Louvois et l'annonça. M. de Louvois allait et venait dans son cabinet, les lèvres serrées, les yeux étincelants; il s'arrêtait de temps à autre devant la cheminée pour boire à même d'un grand pot plein d'eau, car il avait déjà contracté cette habitude, qui, vingt ans plus tard, devait lui coûter la vie. Au nom de Mme d'Albergotti il se tourna vivement vers la porte et fit trois pas vers la jeune femme.

—On m'a tout appris, madame, tout! lui dit-il.

—C'est un soin dont je comptais me charger moi-même dans la journée, répondit Suzanne; je regrette qu'un autre m'ait prévenue.

—Cet autre est l'exempt que vos complices ont garrotté, maltraité, emprisonné; un exempt du roi, madame.

—Quand on torture un officier du roi, monseigneur, on peut bien emprisonner un exempt du roi, dit Suzanne.

M. de Louvois brisa la lame d'un canif qu'il tenait entre ses doigts.

—Ceci peut vous conduire plus loin que vous ne pensez, madame, reprit-il.

—Pas si loin toujours que le roi ne le sache.

—Le roi est en Flandre, et je suis à Paris; le roi est le roi, et je suis son ministre! s'écria M. de Louvois, qui déchirait la table avec le tronçon du canif.

Suzanne se tut; elle commençait à comprendre que son action pouvait avoir des suites qu'elle n'avait pas même soupçonnées; avec un ministre comme M. de Louvois, nul n'était à l'abri de sa colère, ni le vieillard, ni l'enfant, ni le faible, ni le puissant. C'était un esprit dominateur et cassant, qui broyait les résistances et passait sur toutes les choses le niveau de sa volonté. Mais ces dangers qu'elle devinait à présent, Suzanne les aurait bravés si elle les avait connus. Elle se résigna donc et attendit. M. de Louvois jeta sur le parquet le manche de son canif.

—J'en suis fâché, madame, reprit-il d'un ton brusque, mais vous aurez un compte sévère à rendre de tout ceci.

—Je suis votre prisonnière, monseigneur.

—Je le sais, et c'est une maladresse que vous avez commise.

Suzanne regarda le ministre d'un air étonné.

—Eh! madame, continua M. de Louvois avec un sourire amer, quand on fait de ces coups-là on les fait tout entiers. Je puis bien vous le dire, maintenant que vous ne l'avez pas fait, mais puisque vous vouliez délivrer Belle-Rose, il fallait partir avec lui.

—Je ne suis pas encore sa femme, monseigneur.

Le ministre haussa les épaules.

—Je vous remercie de ces scrupules, madame, ils m'ont servi plus que je ne l'espérais. Je vous l'ai dit, j'en suis fâché, mais si je n'ai pas Belle-Rose, vous payerez pour lui. Au crime il faut le châtiment.

—Mais de quel crime parlez-vous, monseigneur, et quel crime ai-je donc commis? s'écria Suzanne indignée, et qui sentait dans sa conscience et dans son amour assez de force pour tout braver. Je ne sais qu'un crime dans tout ceci, un seul, et celui-là a été commis dans la Bastille, la nuit, sans jugement, sur la personne d'un officier innocent. Or cet officier est mon fiancé, on s'est acharné à le perdre, on veut l'enterrer vivant dans une prison d'Etat, l'y faire mourir peut-être, et moi, l'amie de tous les siens, la compagne de son enfance, et bientôt sa femme! moi qui l'aime, je ne tenterais pas tout pour le sauver? Allez, monseigneur, on voit bien que vous n'avez jamais aimé, et tout votre pouvoir de ministre, pour si grand qu'il soit, ne va pas jusqu'à empêcher une femme de se dévouer!

Le visage de M. de Louvois était effrayant à voir: la colère grandissait dans son coeur comme une tempête, et il employait toute l'énergie de sa volonté à la comprimer; il était devenu blanc comme du marbre; ses narines frémissaient, ses yeux ardents couvraient Mme d'Albergotti d'un regard enflammé, ses mains étaient nouées autour des bras de son fauteuil comme s'il eût craint de se laisser emporter par un élan furieux de son irritation croissante.

—Et moi je vous ferai bien voir, s'écria-t-il avec un éclat terrible, que ma puissance va jusqu'à me venger de ceux qui osent me braver. On ne l'a jamais fait impunément, madame. Me laisserai-je jouer par un petit lieutenant d'artillerie, moi qui briserais des généraux d'armée comme je brise cette lame? fit-il en mettant en pièces un petit couteau à papier qui était sur la table. Vraiment, vous ne savez pas à qui vous parlez! Personne ne s'est donc trouvé là pour vous dire qui j'étais? Eh quoi! un officier de fortune, qui n'est pas même gentilhomme, s'est révolté contre mon autorité, il s'est fait l'instrument d'un homme que je hais, il m'a traversé dans mes desseins, et je ne le punirai pas? Et vous, vous qui êtes venue me prier pour lui, vous qui m'avez arraché une faveur imméritée, vous vous employez pour le faire évader, vous avez triomphé, et vous venez me dire de ces choses-là en face? Mais, en vérité, c'est de la folie, madame!

M. de Louvois s'était levé et se promenait à grands pas dans le cabinet; la violence de son action avait ramené le sang à ses joues; l'éclair de ses yeux était rouge. Suzanne le regardait immobile, silencieuse et résolue.

—Et croyez-vous, reprit le ministre, que si Mme de Châteaufort n'avait pas mis une barrière infranchissable entre elle et moi, je ne l'eusse point punie comme vous, pour si duchesse qu'elle soit? Vous vous êtes livrée; malheur à vous!

—Vous me menacez, monseigneur, et je suis une femme! dit Suzanne tranquillement.

M. de Louvois se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il s'assit devant sa table et froissa les papiers qui se trouvaient sous sa main.

—Brisons là, madame, je ne menace pas, j'agis. Vous avez sauvé
Belle-Rose; mais Belle-Rose n'est point encore hors du royaume.

—Il y sera demain.

—C'est ce que Bouletord saura bien me dire.

A ce nom, Mme d'Albergotti pâlit légèrement.

—Oh! reprit le ministre, l'exempt que vos amis ont si bien accommodé m'a tout dit. Ils sont partis, mais Bouletord est sur leurs traces. Qu'un cheval tombe, et ils sont perdus.

Suzanne frissonna.

—Eh! madame, continua le ministre impitoyable, faites des voeux pour que leurs chevaux se brisent les reins dans quelque trou si vous tenez à votre liberté!

—Monseigneur, je ne tiens qu'à lui, dit-elle.

M. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra.

—Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il; et vous, ajouta-t-il en s'adressant à l'huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet.

Mme d'Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le ministre seul avec M. de Charny, qui venait d'entrer. Ce nouveau venu était un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse et le regard cauteleux inspiraient une sorte d'éloignement dont on ne pouvait se défendre. Godefroy Charny, ou M. de Charny, comme on l'appelait communément, sans que personne pût expliquer l'origine de sa noblesse, était le commensal du ministre, son conseil et son favori; la nature l'avait fait naître entre le père Joseph et le cardinal Dubois, comme une créature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la fermeté froide et cruelle du capucin et un peu de l'astuce diabolique de l'abbé. Son influence sur M. de Louvois était extrême, elle lui venait surtout de la rapidité de ses résolutions et de la persévérance de ses inimitiés. Quand M. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny n'hésitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. M. de Charny n'était rien et était tout; on le haïssait et on le craignait; personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l'offenser en quoi que ce fût. M. de Charny portait un habit d'une extrême simplicité, sans dentelles et sans rubans, avec une épée dont la garde et le fourreau n'avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant, de manières douces et plein de délicatesse dans son langage, un de ces hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien bas.

—Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous êtes entré? lui dit M. de Louvois.

—Je l'ai vue; elle est jolie, distinguée dans sa personne et fort décente.

—Cette personne que vous trouvez si bien m'a bravé, et je veux la punir.

—Il suffisait de me dire, monseigneur, qu'elle vous avait bravé; le reste devenait inutile.

—Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance.

—Je suis à vous, monseigneur.

Tandis que M. de Louvois causait avec M. de Charny, l'huissier à qui Mme d'Albergotti avait été confiée la conduisit dans une petite pièce où se trouvait déjà un gentilhomme. A la vue d'une femme qui semblait appartenir à la cour, tant elle avait de noblesse dans la démarche, le jeune homme se leva du siège où il était assis. Suzanne le regarda, et il lui parut qu'elle avait vu ce visage quelque part; mais dans l'état de trouble où l'avait jetée son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance.

—Eh! madame la marquise! il m'est doux de vous rencontrer! s'écria tout à coup le gentilhomme.

Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin M. de Pomereux, qui, au temps où elle était encore à marier, avait passé quelques jours à Malzonvilliers. Elle s'inclina; et comme, dans la situation d'esprit où elle était, tout visage de connaissance lui paraissait un visage ami, elle tendit sa main à M. de Pomereux, qui la baisa. M. de Pomereux n'était pas tout à fait ce qu'il était à l'époque où il avait été question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son visage amaigri les traces d'une vie dissipée; les contours en étaient en quelque sorte effacés et chargés de teintes pâles; le sourire incertain et parfois railleur; le regard fin, mais voilé. Aux rides précoces qui sillonnaient son front, aux cercles bleuâtres qui plombaient ses joues, on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abusé de sa jeunesse. Mais, à certains mouvements de sa physionomie, il était aisé de voir que le débauché pouvait se souvenir encore qu'il était gentilhomme.

—Mais, à ce que je puis voir, vous sortez de chez M. de Louvois? dit-il en conduisant Mme d'Albergotti vers un siège.

—Vous ne vous trompez pas.

—Si je puis vous être agréable en quelque chose, usez de mon crédit, madame; j'ai l'honneur d'être un peu parent de M. de Louvois.

—Eh bien! monsieur, votre parent s'apprête à m'envoyer en prison.

—Vous! s'écria M. de Pomereux tout étourdi.

—Moi-même.

—C'est impossible! Vous, une femme… on aura surpris la religion du ministre, et je cours…

—C'est inutile; cette religion a pris soin de s'éclairer elle-même tout à l'heure. Il paraît que j'ai commis un grand crime.

—Lequel?

—J'ai fait évader un de mes amis qui avait l'honneur d'être traité en prisonnier d'État.

—Diable! fit M. de Pomereux, c'est une méchante affaire.

—C'est ce qui me semble à présent.

—M. de Louvois n'est pas précisément tendre dans ces sortes d'occasions.

—Disons même, entre nous, qu'il ne l'est pas du tout.

—J'y consens, et c'est précisément cela qui m'inquiète. Il ne faut pas aller en prison, madame.

—J'y consens volontiers, mais ce n'est pas tout à fait le sentiment de
M. de Louvois.

—Il y paraît, et c'est malheureusement qu'il est fort entêté, M. de Louvois. Mais enfin, madame, vous n'êtes pas seule au monde, vous avez…

—Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement.

M. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d'Albergotti était couverte de vêtements noirs. Quand elle était entrée, il n'avait vu que le visage et point la robe.

—Veuve! s'écria-t-il. Ma foi, madame, il a dépendu de vous de ne pas l'être. Mais, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant que Suzanne s'apprêtait à répondre, je n'ai pas de rancune, et je mets tout ce que j'ai de crédit à votre disposition.

Mme d'Albergotti allait répliquer, lorsqu'un huissier vint prévenir M. de Pomereux que M. de Louvois le mandait dans son cabinet. M. de Louvois expédiait quelques signatures au moment où M. de Pomereux entra. M. de Charny venait de s'éloigner.

—Mettez-vous là, lui dit le ministre; je vous ai choisi pour une mission d'importance, et vous allez partir tout à l'heure.

—J'accepte la mission et partirai quand vous voudrez.

—C'est bien comme cela que je l'entends.

—Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d'une affaire qui concerne une personne à laquelle je m'intéresse fort.

—Son nom, s'il vous plaît?

—Mme la marquise d'Albergotti.

—Savez-vous bien ce qu'elle a fait?

—Parfaitement.

—Et vous avez l'audace de vous intéresser à elle?

—Parbleu! j'ai failli l'épouser!

M. de Louvois ne put s'empêcher de rire.

—Voilà une belle raison! s'écria-t-il.

—Eh mais, il ne s'en est fallu que de son consentement qu'elle ne devînt ma femme.

—C'eût été tant pis pour vous.

—Pourquoi?

—Parce que si elle eût été votre femme, je ne sais pas trop ce que vous auriez été.

—Hein!

—Votre protégée, mon beau cousin, est fort éprise d'un certain drôle qui a nom Belle-Rose.

—Voilà qui sent son idylle.

—Ce Belle-Rose était en route pour la citadelle de Châlons quand elle l'a fait évader du côté de Villejuif. On a coffré l'exempt dans la voiture, et les prisonniers ont pris les chevaux.

—Ce n'est pas si maladroit.

—Vous trouvez! Eh bien! moi je trouve qu'un aussi beau trait vaut bien sa récompense. J'enferme la maîtresse en attendant que j'aie l'amant.

—Eh! que diable! fit M. de Pomereux avec un sourire ironique, si les choses en sont à ce point-là, vous rendrez service à l'amoureux. La femme en prison et l'homme en campagne, mais c'est le paradis.

—Ah! vous croyez, monsieur le railleur.

—C'est-à-dire que j'en suis sûr.

—Voilà bien de nos roués qui s'imaginent que tout le monde est fait à leur image!

—Le monde ne serait pas si mal, monseigneur mon cousin.

—Je n'en sais rien, mais en attendant, la femme dont nous parlons, monsieur, est d'un tout autre modèle… Elle aime sérieusement, et c'est pourquoi je l'enferme; et quand on aime comme cela, c'est qu'on est aimée, croyez-le, mon cousin: je ne suis qu'un pauvre ministre, mais j'en sais tout aussi long que vous là-dessus; quand il apprendra qu'elle est en prison, il reviendra, je l'attraperai, et nous le ferons pendre.

M. de Pomereux se mit à tambouriner sur la table.

—Et moi, je vous dis qu'il ne reviendra plus. Quelque sot! Quelle diable d'idée avez-vous donc des capitaines et des marquises de ce temps-ci? Le capitaine n'y pense plus à l'heure qu'il est, et la marquise n'y pensera plus demain.

—C'est votre croyance?

—Parbleu!

—Alors, il ne vous déplairait point trop de l'épouser?

—Moi? fit M. de Pomereux en sautant sur sa chaise.

—Oui, vous, et pour m'expliquer nettement: auriez-vous, monsieur le comte, quelque répugnance à épouser Mme la marquise à qui vous portez un si bel intérêt?

—Voilà, vous me l'avouerez, une plaisante idée.

—C'est la mienne, mon beau cousin, et les idées d'un ministre ne sont jamais plaisantes.

—Mais encore…

—Que vous importe! Votre intention a fait naître l'idée d'un projet.
Répondez toujours.

—Ma foi, bien que le mariage soit une assez pitoyable chose, en considération de Mme d'Albergotti, je ferai bien cette folie.

—Et vous n'avez point peur de Belle-Rose?

—Laissez donc! et d'ailleurs, n'y a-t-il pas toujours un Belle-Rose avant, pendant, ou après? Moi qui vous parle, j'ai été vingt fois ce Belle-Rose-là, et j'ai failli mourir six fois de désespoir.

—Eh bien! la grâce de Mme d'Albergotti est à ce prix; qu'elle vous épouse, et j'oublie sa faute.

—C'est dit: Mme d'Albergotti a du bien et j'ai toujours eu du goût pour elle.

—Touchez là, mon cousin, je me venge de Belle-Rose et je vous établis. C'est mener de front les affaires de l'État et celle de ma famille. Mais faites en sorte que Mme d'Albergotti se décide, ou elle aura du couvent pour sa vie entière.

—Elle n'ira point au couvent.

—En êtes-vous bien sûr?

—Nous ne sommes plus au temps des bergeries, monseigneur.

—Vous allez en faire l'épreuve.

M. de Louvois appela un huissier et lui donna ordre d'aller quérir Mme d'Albergotti.

—A propos! s'écria M. de Pomereux au moment où l'huissier se retirait, réservez-moi une autre mission pour cadeau de noces: si j'en prends une, j'en veux gagner deux.

—Pourquoi donc?

—C'est qu'il me faudra, j'imagine, quelque distraction après mon mariage.

Comme il terminait ces mots, Suzanne entra dans le cabinet.

—Depuis que nous nous sommes séparés, madame, lui dit M. de Louvois, j'ai fait une réflexion. Je veux bien, en considération de votre grande jeunesse, oublier la faute dont vous vous êtes rendue coupable.

—Ah! pensa Suzanne, ce n'est déjà plus qu'une faute; tout à l'heure c'était un crime.

—Mais, continua le ministre, j'attache une condition à cette faveur. Voilà M. de Pomereux qui est de votre connaissance, je crois, et que j'ai chargé de vous en instruire. Je vous laisse. M. le comte me portera votre réponse; je désire qu'elle soit telle que je puisse vous mettre en liberté sur-le-champ.

M. de Louvois se retira, et M. de Pomereux et Suzanne restèrent seuls.

XXXII

UNE PROFESSION DE FOI

Après avoir laissé M. de Pomereux avec Mme d'Albergotti, M. de Louvois était allé rejoindre M. de Charny, qui l'attendait dans une pièce voisine.

—Je suis prêt, monseigneur, lui dit M. de Charny aussitôt qu'il l'aperçut.

—Il n'est pas encore temps, répondit le ministre.

—Auriez-vous renoncé à la vengeance?

—Vous me connaissez trop pour le penser.

—Puis-je savoir, monseigneur, ce que vous comptez faire?

—Oh! c'est fort simple! je marie Mme d'Albergotti.

M. de Charny regarda M. de Louvois comme s'il eût compris qu'il y avait un mystère là-dessous.

—Monsieur de Charny, reprit le ministre qui devina la signification de ce regard, je la donne à M. de Pomereux.

—A M. de Pomereux! s'écria le confident, mais vous avez approché l'étoupe de la flamme!

—Lui! il aime trop pour aimer rien.

—J'entends, reprit M. de Charny en hochant la tête, il désire toutes les femmes et n'en préfère aucune; cependant je crois toujours qu'une prison eût mieux valu qu'un mariage.

—Souhaitez que la peur la fasse céder, et je tiens ma vengeance, dit le ministre avec un sourire étrange; il ne m'a fallu qu'un entretien d'un quart d'heure pour juger Mme d'Albergotti. C'est une femme qui s'avise d'avoir du coeur dans ce temps-ci!

—C'est une grande imprudence, fit M. de Charny.

—Elle aime, et je l'enchaîne toute vivante à un débauché. Elle en mourra. Le cloître n'est qu'un cloître; le mariage est un tombeau.

—Vous êtes mon maître en toutes choses, monseigneur, dit le favori en s'inclinant.

Alors que M. de Pomereux était avec M. de Louvois, Suzanne, livré à la solitude, avait bientôt senti dans son coeur germer de sourdes inquiétudes. Un instant soutenue par l'indignation, elle avait opposé un front calme aux emportements du ministre; mais quand la réflexion lui fit voir à quels nouveaux périls son jeune et chaste amour était exposé, elle leva vers le ciel des yeux humides où rayonnait une larme. Peut-être regretta-t-elle de n'avoir pas suivi Belle-Rose, craignant surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne déterminât l'audacieux capitaine à repasser en France; cependant, comme elle avait fait son devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les faibles et console les affligés. Après le départ de M. de Louvois, le comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s'arrêter sur lui avec une expression d'étonnement et d'inquiétude, comprit que la mission dont il s'était chargé un peu légèrement était plus délicate qu'il ne l'avait pensé d'abord. Le jeune courtisan avait trop vécu pour n'être pas quelque peu physionomiste: la mélancolie sereine qui était répandue sur tous les traits de Mme d'Albergotti le toucha sans qu'il pût s'en défendre, et il se mit à se demander tout bas si cette femme n'était pas d'une nature meilleure que toutes celles qu'il avait connues. Mais M. de Pomereux n'était pas homme à reculer devant aucune entreprise; les plus extravagantes étaient précisément celles qui lui plaisaient davantage. Son émotion dura l'espace d'un éclair, et Suzanne n'avait pas eu même le temps de s'en apercevoir, quand il ouvrit la bouche pour lui faire part des intentions de M. de Louvois.

—Vous avez entendu M. le ministre, lui dit-il; votre sort est entre vos mains, madame.

—C'est-à-dire, monsieur, qu'il est toujours entre les siennes, puisqu'il y met une condition.

—A vrai dire, madame, j'ai obtenu de mon illustre cousin plus que je n'espérais, mais, d'une autre façon peut-être que je ne l'eusse désiré.

—Expliquez-vous, de grâce.

M. de Pomereux roula les bords de son chapeau entre ses doigts, chiffonna les rubans de son haut-de-chausses, caressa la dragonne de son épée, et resta quelques instants silencieux.

—Ma foi, madame, s'écria-t-il tout à coup comme un homme qui prend son parti, voilà déjà six douzaines de mots que j'arrange à la queue les uns des autres pour vous apprendre une chose qu'il faudra bien que vous sachiez tôt ou tard. J'imagine que le plus simple est de vous le dire tout nettement.

—C'est aussi mon opinion, monsieur.

—Eh bien! madame, la volonté de M. de Louvois est, en quatre mots, que vous m'épousiez.

Mme d'Albergotti rougit comme une fraise et poussa un léger cri.

—Oui, madame, que vous m'épousiez! répéta le comte en s'inclinant.

—Mais c'est une folie! s'écria Suzanne tout étourdie.

—Pour vous, madame, je suis assez de cet avis; mais permettez-moi de croire qu'il n'en est rien de mon côté.

—Est-ce bien sérieusement que M. de Louvois vous a parlé, monsieur?

—Le plus sérieusement du monde.

—Il veut que je sois votre femme?

—Ou que je sois votre mari, comme il vous plaira.

—Et c'est là la condition qu'il a mise à ma liberté?

—La seule.

A chacune des réponses de M. de Pomereux, l'étonnement de Suzanne devenait plus grand. Il lui semblait impossible que M. de Louvois pût se jouer ainsi de ses sentiments, après l'aveu qu'elle lui en avait fait, et cependant le comte parlait d'un air qui la confondait.

—Pardonnez-moi, monsieur, si j'insiste, reprit-elle, mais veuillez m'apprendre si cette proposition vient de M. de Louvois lui-même.

—Sans aucun doute, madame, c'est une audace que je n'aurais jamais eue.

—Il paraît tout au moins que vous l'approuvez?

—Je l'avoue humblement. Quand la porte du paradis vous est ouverte, on ne la referme pas.

—Ceci est un langage de cour, et vous oubliez que je suis presque en prison.

—Laissez-moi croire que vous n'y serez jamais.

—Je vois, monsieur, repartit Suzanne avec gravité, que votre cousin, M. de Louvois, ne vous a pas tout appris.

—Au contraire, madame, dit M. de Pomereux avec un sourire.

Suzanne le regarda avec des yeux tout effarés.

—Il vous a dit que j'étais fiancée à celui-là même dont j'ai protégé la fuite? s'écria-t-elle.

—Oui, madame.

—Que je l'aimais?

—Oui.

—Qu'il m'aimait?

—Oui.

—Et vous avez consenti à m'épouser?

—Oui.

—Oh! vous mentez! s'écria Suzanne en se levant, le visage pourpre d'indignation.

—Mais point du tout; il me semble, à moi, que je vous dis les choses les plus naturelles du monde, répondit le comte avec un inaltérable sang-froid.

—Monsieur, reprit Mme d'Albergotti en se rasseyant, il faut que nous ne nous entendions pas. Je vous ai dit…

—Ne vous donnez pas la peine de recommencer; je vais vous répéter ce que vous m'avez dit, interrompit M. de Pomereux. Vous avez un fiancé; ce fiancé, qui est le fugitif après lequel courent les gens de M. de Louvois, vous aime, ce qui est tout simple, et vous l'aimez, ce qui fait que beaucoup d'autres voudraient courir comme lui. Vous allez me jurer que vous êtes déterminée à l'aimer toujours, et que de son côté il se gardera bien de vous oublier. Est-ce bien cela?

—Parfaitement.

—Vous voyez donc que j'avais tout entendu!

—Et nonobstant ces aveux, vous persisteriez encore à vouloir de moi pour votre femme?

—Sur ma parole, madame, c'est ma plus grande envie.

Un sourire amer passa sur les lèvres de Suzanne, qui recula son siège et ramena sa robe auprès d'elle avec un geste d'un écrasant mépris.

—Se peut-il, madame, que vous ayez si peu vu le monde que ma proposition vous étonne? continua M. de Pomereux avec une grâce parfaite.

—Elle fait plus que m'étonner, monsieur, elle m'afflige.

—Eh! mon Dieu! madame, s'écria le comte d'un air tout surpris, qu'y a-t-il donc de si affligeant dans le désir que j'ai de vous épouser? Vous êtes telle, que la moitié des dames de la cour mourraient de dépit en vous voyant; je suis gentilhomme, nous sommes jeunes tous deux. Quoi de plus simple?

—Mais, monsieur, mon coeur n'est plus à moi! reprit Suzanne avec impatience.

—Ma foi, madame, j'ai à ce sujet-là des théories qui sont celles de beaucoup d'honnêtes gens, répondit le comte sans sourciller. On ne croit plus guère aux amours inaltérables, et au temps où nous vivons, les bergeries ne sont guère de mode. Il faut vraiment que vous ne soyez jamais sortie de Malzonvilliers pour en savoir si peu sur ce chapitre-là. En affaire de mariage, l'amour est un intrus, et nous ne sommes point gens à le réclamer de nos femmes. On se marie pour se marier, et on n'a garde de se chicaner sur les sentiments qu'on peut avoir ailleurs. Eh! que diable! on aurait trop à faire. Il y a de jeunes têtes que ces choses-là épouvantent, mais tout s'arrange à la fin le mieux du monde. C'est un état auquel vous vous accommoderez, et pour ma part je suis tranquille là-dessus. Je ne suis point un Mélibée, madame, pour m'aller cacher au fond des bois. Quelque jour vous m'aimerez peut-être, et, en attendant, nous serons comme des mariés de bonne maison.

Suzanne resta muette à ce discours. Jamais, ni quand elle était jeune fille, ni quand elle appartenait à M. d'Albergotti, elle n'avait entendu parler de la sorte à propos du mariage. Il lui semblait que M. de Pomereux s'exprimait en une langue inconnue. Elle mit sa tête entre ses mains et demeura silencieuse. Son front rougissait et son coeur battait à coups pressés.

—Tout cela vous surprend quelque peu, madame, reprit le comte, mais c'est une doctrine à laquelle vous arriverez avec le temps. On y trouve plus de douceur que vous ne pensez. Et puis, nous n'avons, ni vous, ni moi, tout le temps de réfléchir aux conséquences de la proposition que je vous ai faite. Le principal est de ne pas vous laisser mettre en prison. Nous nous arrangerons après. J'y risque quelque chose, je le sais; mais je me suis toujours senti un secret penchant pour vous, qui me porte à tout braver pour vous rendre service.

Suzanne releva la tête pour voir si M. de Pomereux ne parlait pas pour se moquer. Jamais il n'avait été si sérieux.

—Ce que je vous dis là, madame, c'est la vérité, ajouta-t-il; votre premier refus de m'épouser ne nous a pas porté grand bonheur à tous deux. Voyez où vous en êtes; quant à moi, j'ai fait beaucoup de choses, beaucoup de mal, un peu de bien, vivant au hasard et faisant de ma jeunesse l'emploi que le diable voulait; il m'en reste un violent désir d'en finir au plus tôt avec cette existence un peu décousue, un grand fonds d'indulgence pour les fautes d'autrui, et une assez maladroite expérience qui m'enseigne à prendre le temps comme il vient et le monde comme il est. Tel que je suis, madame, je m'offre à vous, et malgré ma modestie bien reconnue, j'ai la prétention de croire que je vaux mieux qu'une prison.

Suzanne s'était remise de son trouble pendant ce singulier discours; quand M. de Pomereux se tut, elle s'inclina et lui dit à son tour:

—Puisque tout ceci est plus sérieux que je ne pensais d'abord, je vous répondrai sérieusement, monsieur. Vous avez professé des théories dont je ne contesterai pas le mérite, mais qui ne sont pas les miennes. J'ai pu, au temps où la volonté d'un père servait de guide à ma jeunesse, faire le sacrifice de ma main, mais aujourd'hui que je suis libre, la main ne se donnera pas sans le coeur. Or le coeur s'est donné, monsieur. Je n'ai rien de plus à répondre à la proposition que vous m'avez transmise au nom de M. de Louvois. Ma vie et ma liberté sont à lui; mon amour est à moi.

A l'air de Mme d'Albergotti, M. de Pomereux comprit qu'il n'avait plus rien à espérer; mais il tira de cette certitude le désir de triompher d'une résistance à laquelle, à vrai dire, il ne s'attendait pas beaucoup.

—Ma foi, madame, reprit-il avec un sourire, vous avez peut-être tort, et votre refus vous expose à un danger auquel vous ne vous attendiez pas.

—Lequel, monsieur?

—Celui de me voir épris de vous.

Suzanne haussa les épaules en riant.

—Eh! madame, il ne faut point vous en moquer. Si vous m'aviez épousé, c'est un péril auquel vous auriez peut-être échappé, mais vous n'êtes point sûre de l'éviter à présent.

—Si c'est un péril, avouez du moins que M. de Louvois prendra soin de me mettre en lieu où il ne saurait m'atteindre.

—Et c'est là ce qui m'enrage. Prison pour prison, à votre place j'eusse préféré le mariage. C'est une Bastille d'où l'on s'échappe quelquefois.

Suzanne arrêta M. de Pomereux d'un geste.

—Soit, reprit-il. Vous voilà entre les griffes de mon cousin: mais il ne sera pas dit que je ne tenterai plus rien pour votre délivrance; la chose m'intéresse un peu maintenant, et je mettrai tout en oeuvre pour vous rendre à la liberté à vos risques et périls.

Une heure après, M. de Louvois fit appeler M. de Pomereux.

—Eh bien! lui dit-il du plus loin qu'il l'aperçut, avons-nous fait capituler la citadelle?

—Ma foi, mon beau cousin, si le genre humain avait commencé par Mme d'Albergotti, je crois fort que le péché n'eût jamais été inventé, si bien que nous ne vivrions ni l'un ni l'autre.

—C'est-à-dire que vous avez échoué?

—Radicalement.

—Vous l'avais-je prédit!

—Eh! parbleu! on est à peu près sûr de triompher d'une femme, et vous m'envoyez vers un phénomène! Sur ma parole, Héloïse, de fidèle mémoire, n'est point digne, à mon avis, de lacer le corset de Mme d'Albergotti.

—Bref, elle aime mieux la prison ou le cloître que votre personne?

—Vous m'en voyez tout humilié. Savez-vous bien, monseigneur, que s'il y avait beaucoup de ces femmes-là à Paris, il faudrait se faire moine ou naître abbé. C'est d'un très mauvais exemple pour la cour, et je ne saurais trop vous engager à l'enfermer au plus vite.

—Reposez-vous sur moi de ce soin, répondit M. de Louvois en écrivant quelques mots sur un papier.

—Eh bien! que Votre Excellence me traite de tête sans cervelle, de fou, de visionnaire, je crois, sur mon honneur! que je suis en train d'aimer Mme d'Albergotti depuis qu'elle m'a parlé de la sorte.

—Aimez-la tant qu'il vous plaira. Il faudrait que vous fussiez son mari pour l'empêcher d'aller au couvent.

—C'est donc bien décidément votre intention de l'enfermer?

—Je ne répète jamais deux fois la même chose, mon cousin. Et puis, ne le savez-vous pas, l'oiseau en cage appelle l'oiseau du ciel. Avec un, le chasseur en a deux.

—Vous êtes un terrible homme, monseigneur.

—Oh! je commence, murmure M. de Louvois. Ceux qui ne voudront pas plier casseront.

—Allons! s'écria M. de Pomereux, qui l'avait écouté, me voilà fixé, et très décidément je suis amoureux de Mme d'Albergotti.

—Vous voyez que j'y mets de la complaisance, je vous la garde.

L'accent de M. de Louvois fit tressaillir M. de Pomereux, qui n'était pourtant pas trop facile à émouvoir. Il tourna vers la porte du cabinet où était Suzanne un regard de pitié, et sortit.

Aussitôt après, M. de Louvois eut un instant de conférence avec M. de
Charny.

—Eh bien! lui dit le ministre, elle refuse M. de Pomereux.

—C'est qu'elle aura flairé le tombeau, répondit froidement M. de
Charny.

—- Il nous reste le couvent, c'est encore assez joli, reprit M. de Louvois en mettant sa signature au bas de la lettre qu'il venait d'écrire.

—Bah! fit le confident, une cellule vaut une bière.

Bientôt après, un huissier vint avertir Mme d'Albergotti qu'il était temps de partir. La marquise se leva et descendit dans la cour de l'hôtel, où elle vit un carrosse aux armes du ministre. Le gentilhomme qui l'avait, dans la matinée, conduite à M. de Louvois, l'attendait sur le perron. C'était M. de Charny. A la vue de ce pâle et froid visage, Mme d'Albergotti eut un frisson; elle détourna les yeux et sauta, sans lui prendre la main, dans la voiture, où M. de Charny s'assit bientôt après. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux partirent. Comme le carrosse tournait dans la cour, Mme d'Albergotti vit par la portière le visage de M. de Louvois, qui regardait derrière les vitres de son cabinet; mais les chevaux allaient au galop et ce fut comme une vision.

—Où me conduisez-vous, monsieur? demanda Suzanne à M. de Charny.

—Au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi.

XXXIII

LE COUVENT DE LA RUE DU CHERCHE-MIDI

Le couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi était alors un des couvents les plus renommés de Paris pour l'austérité de sa discipline. C'était un grand bâtiment carré, allongé de deux ailes qui le coupaient à angle droit; tout alentour s'étendaient de vastes et beaux jardins, qui faisaient à cet asile de la religion un rempart verdoyant plein de fraîches retraites et de sentiers ombreux. Mais au milieu de ce grand parc frais et souriant, le couvent, avec ses murs blancs et ses toits gris dont nul bruit ne s'échappait, avait un aspect morne qui glaçait le coeur. C'était comme un grand tombeau entre des fleurs. Au nom de M. de Louvois, la porte s'ouvrit; Mme d'Albergotti et son guide descendirent du carrosse; on conduisit Suzanne dans une petite pièce où il n'y avait pour tout meuble qu'un banc de bois, un christ et un prie-Dieu, et M. de Charny fut introduit dans le parloir, où la supérieure l'attendait.

—Veuillez attendre ici quelques instants, madame, dit M. de Charny à Suzanne en la quittant: l'asile que M. de Louvois vous a choisi vous dérobe à un monde corrupteur qui aurait peut-être un jour flétri votre pureté. Je vais vous recommander aux bontés toutes spéciales de madame la supérieure. C'est l'ordre exprès du ministre, et si mon faible crédit y peut quelque chose, croyez que je ne négligerai rien pour que vous soyez traitée ici comme vous le méritez.

Mme d'Albergotti s'inclina sans répondre. La voix de cet homme lui figeait le sang dans les veines. La lettre dont M. de Charny était porteur était conçue en termes clairs et précis. Aussitôt qu'elle en eut pris connaissance, la supérieure salua respectueusement l'envoyé du ministre.

—Veuillez assurer M. de Louvois, dit-elle, que ses instructions seront observées; je sais trop ce que lui doit la maison dont j'ai la direction pour y manquer.

—Madame, répondit M. de Charny, cette lettre a pu vous dire que M. de Louvois m'avait en quelque sorte remis la tutelle de la personne qu'il vous envoie. Son intention est qu'elle entre en religion dans deux ou trois mois, à moins qu'elle ne se soumette prochainement à sa volonté.

—Elle y entrera, monsieur.

—C'est un esprit entêté, malheureusement enclin aux choses du monde, peu maniable et qui nourrit un amour coupable dont il convient de la guérir. Vous ne sauriez pas être autrement que bonne avec elle: c'est dans votre caractère pieux et doux, madame; mais tempérez cette extrême bonté par un peu de fermeté. Croyez-moi, elle en trouvera plus vite le chemin du salut.

—Je m'en souviendrai, monsieur.

—Mme d'Albergotti a fort mal reconnu les complaisances de M. de Louvois, elle l'a trompé; dans une personne si jeune, cela n'indique-t-il pas une corruption bien enracinée? Entourez-la d'une grande surveillance; votre exemple et vos conseils la ramèneront bientôt à d'honnêtes sentiments.

M. de Charny parla quelques minutes encore sur ce ton-là, puis se retira, non sans de profondes révérences. Au bout d'un quart d'heure, Suzanne entendit rouler la voiture qui l'avait amenée; elle donna par la pensée un dernier adieu aux choses de la vie qui la fuyaient, et suivit une soeur qui vint la chercher. Le parloir du couvent était coupé en deux par une grille dont les mailles étaient couvertes d'un rideau de serge noire; un banc régnait tout autour de cette pièce assez grande, et percée de trois fenêtres à châssis de plomb, d'où le jour tombait assombri. On voyait contre le mur un fort beau tableau représentant la vierge Marie visitée par l'ange. C'était, avec une belle image du Christ taillée dans l'ivoire, le seul ornement qu'il y eût dans cette pièce. L'usage des dames bénédictines était de rester voilées et de ne pas se montrer aux personnes qui n'étaient pas dans les ordres; mais, sur la lettre de M. de Louvois, qui lui marquait que Mme d'Albergotti devait être traitée selon les règles de la maison durant tout le séjour qu'elle y ferait, la supérieure enleva son voile pour recevoir sa nouvelle pensionnaire. La supérieure du couvent des dames bénédictines était une femme de quarante-cinq à cinquante ans à peu près, qui avait dû être belle, mais que les austérités de la religion et les combats d'un esprit jaloux avaient privée de cette grâce qui est une seconde beauté. Son visage était jaune comme le vieil ivoire, ses yeux noirs et perçants, ses sourcils nets, ses lèvres minces et décolorées; l'air de son visage exprimait l'habitude de l'autorité, mais d'une autorité sèche et froide. Elle avait les mains belles et la taille élancée; mais quelque chose d'étrangement dur et de hautain détruisait les avantages naturels qui paraient sa personne. La supérieure des dames bénédictines, qui s'appelait, entre les murs du couvent, mère Évangélique du Coeur-de-Marie, avait été connue dans le monde sous le nom de Mme de Riége. C'était une créature de M. de Louvois. Issue d'une famille obscure de la Manche, elle avait dû à son esprit d'intrigue de se pousser dans le monde, où quelque temps elle avait fait une certaine figure. A la suite d'une affaire de cour où son coeur était intéressé, le dépit la fit entrer dans les ordres. Le crédit de M. de Louvois l'y suivit, elle lui dut son élection et lui resta dévouée. Mais la plaie que l'insuccès de son entreprise avait ouverte dans son coeur ne put se cicatriser! elle en garda une secrète rancune contre tout ce qui était du monde, et surtout contre celles qui avaient de la jeunesse et de la beauté. La mère Évangélique et Mme d'Albergotti échangèrent un coup d'oeil. Le regard de la supérieure, rapide et froid, impressionna douloureusement Suzanne, qui se sentit un éloignement irrésistible pour elle; quant à la mère Évangélique, elle considéra quelque temps l'étrangère, de qui la grâce et les charmes lui rappelaient sa défaite et son humiliation; la haine pénétra dans son coeur, et la mission dont M. de Louvois la chargeait lui parut douce à remplir.

—Ma fille, dit-elle à Suzanne avec un pâle sourire, M. de Louvois, qui vous veut du bien, me mande qu'il vous a choisi notre maison pour retraite. Au seuil de cette pieuse maison meurent les bruits du monde. Réjouissez-vous, ma fille, d'y être venue.

—Je m'en réjouirais, madame, si j'y étais venue de mon plein gré; mais on m'y a conduite de force, et j'imagine que cette maison est, pour moi, une sorte de Bastille.

La mère Évangélique se pinça les lèvres; mais elle reprit doucement:

—Vous n'êtes point dans une prison: c'est ici la maison de Dieu, et vous êtes sous la protection de la sainte mère du Christ. Vous êtes jeune, ma fille, et sujette aux illusions du monde. Mais on apprend dans notre paix profonde à ne rien regretter, et j'ai l'espoir que vous entrerez un jour dans le saint troupeau dont Dieu m'a confié la direction.

Suzanne écouta ce petit discours les yeux attachés sur ceux de la supérieure. Les paroles en étaient douces comme du miel, mais elles étaient amères au coeur, parce qu'elles ne venaient pas du coeur. Suzanne était naturellement pieuse et sincère, toutes les choses qui lui semblaient affectées et qui mêlaient au mensonge les couleurs de la religion lui répugnaient doublement; elle ne put s'empêcher, franche comme elle l'était, de montrer dans sa physionomie l'impression pénible que lui laissait cette espèce de tirade où l'habitude était pour tout et la conviction pour rien. La mère Évangélique s'en aperçut et rougit; mais en même temps qu'elle acquérait une bonne opinion de l'esprit de la prisonnière, elle sentit croître son aversion pour elle. Le regard qu'elle lui jeta le lui prouva bien. Ce fut un éclair; le visage de la mère Évangélique redevint bientôt plus pâle que le marbre, et de sa colère il ne resta qu'un léger froncement de sourcils.

—Ma fille, reprit-elle d'une voix brève, votre conversion sera l'oeuvre de Dieu; vous m'êtes confiée par M. de Louvois, j'ai fait répondre à M. de Louvois qu'il pouvait compter sur mon zèle et mon dévouement; je prierai notre sainte mère pour que sa grâce vous touche. Adieu, ma fille.

La supérieure se retira, et bientôt après une soeur vint prendre Suzanne pour la conduire à la chambre qui lui était destinée. Tandis que ces choses se passaient au couvent des dames de la rue du Cherche-Midi, Claudine attendait, dans une mortelle inquiétude, le retour de Suzanne. Les heures s'écoulaient, et Suzanne ne revenait pas. Vers midi, n'ayant vu ni lettre ni personne, Claudine, n'y tenant plus, sortit de l'hôtel et courut chez M. de Louvois. A force de questionner les huissiers qui allaient et venaient de tous côtés, elle apprit que Mme d'Albergotti était partie en carrosse avec un gentilhomme de la suite de M. de Louvois. Cette nouvelle n'était pas de nature à diminuer ses craintes. Que voulait-on faire de Suzanne? où l'avait-on conduite? La cour était pleine de gens de toutes sortes qui entraient et sortaient, à toute minute un carrosse partait ou arrivait à grand bruit, les laquais jouaient aux dés en attendant leurs maîtres; personne ne prenait garde à Claudine. La pauvre fille, brisée de lassitude, repoussée par ceux-ci, raillée par ceux-là, en proie à mille craintes, finit par s'asseoir sur un petit banc dans un coin, où elle se prit à pleurer. Elle était en train de s'essuyer les yeux, ce qu'elle faisait déjà pour la dixième fois, lorsqu'elle fut tirée de son isolement par une voix qui l'appelait. Claudine releva la tête et reconnut le caporal Grippard. Dans l'état d'agitation où elle était, la bonne figure de Grippard lui parut la meilleure et la plus aimable qu'elle eût jamais vue.

—Oh! mon Dieu! dit-elle en se redressant sur ses deux petits pieds, c'est le ciel qui vous envoie!

—Ma foi, mademoiselle, j'irai brûler un cierge au saint qui me vaut cette bonne fortune, répondit Grippard avec une grâce militaire qui, en toute autre occasion, eût fait sourire Claudine.

—Monsieur Grippard, reprit la jeune fille, vous allez me venir en aide; moi, d'abord, je ne sais plus que devenir.

—Eh! mon Dieu! vous me dites cela d'un air tout singulier; que vous est-il donc arrivé?

—Vous ne savez donc pas? on m'a enlevé Suzanne!

—Suzanne! répéta Grippard d'un air surpris.

—Eh oui! Mme d'Albergotti!

—La dame qui, avec mon ami la Déroute, s'est employée pour faire échapper mon capitaine?

—Elle-même.

—Et à qui mon capitaine avait l'air de tant tenir?

—Justement.

—Et qui diable peut s'être avisé d'avoir fait ce beau coup-là?

—M. de Louvois.

—Aïe! fit Grippard d'un air tout épouvanté.

—Vous allez m'aider à la retrouver, n'est-ce pas?

—Je ne demande pas mieux, mais que voulez-vous que fasse un pauvre diable d'ex-caporal contre un ministre?

—C'est égal, vous m'aiderez toujours.

—Très volontiers; le capitaine Belle-Rose est un brave soldat qui ne m'a pas toujours puni toutes les fois que je l'ai mérité; cette dame que vous appelez Mme d'Albergotti l'a servi de tout son pouvoir; eh bien, ventrebleu! je la servirai de toutes mes forces.

Claudine aurait volontiers embrassé Grippard sur les deux joues, tant elle se sentait aise de se voir un ami.

—Il faut d'abord savoir où on l'a conduite, reprit-elle.

—On le saura en furetant dans cette grande caserne d'hôtel; je trouverai bien quelque camarade ou quelque laquais qui aura des connaissances parmi les huissiers ou les commis. J'ai de bonnes jambes et ma langue n'est pas trop mauvaise, vous verrez.

—Aussitôt que vous aurez appris le lieu de sa retraite, vous viendrez m'en instruire?

—Parbleu! puisque c'est pour vous que je le demanderai.

—Et vous ne perdrez pas une minute?

—Pas une seconde.

Claudine rentra dans l'hôtel de la rue de l'Oseille, un peu moins troublée qu'elle ne l'était au moment où elle avait rencontré Grippard. Les malheureux s'accrochent à toutes les branches, Grippard était la branche de Claudine. Grippard était un homme consciencieux qui accomplissait loyalement tout ce qu'il promettait; malheureusement, il avait plus de loyauté que d'esprit, et il ne réussissait guère dans les choses où il fallait de la ruse. Il s'installa devant l'hôtel de M. de Louvois et se mit bravement à interroger les laquais, les huissiers, les piqueurs et toute la valetaille qui affluait par là. La moitié de ce monde-là ne comprenait rien à ce qu'il demandait; l'autre n'y répondait pas; mais Grippard ne se décourageait pas pour si peu et recommençait de plus belle. Quand vint le soir, il s'en alla rendre compte à Claudine de ses démarches et de leur insuccès; ce fut la même chose le jour suivant. Claudine à chaque visite pleurait de tout son coeur et priait Grippard de ne pas l'abandonner. Grippard lui promettait tout ce qu'elle voulait, et courait s'installer derechef dans cette cour maudite où l'on voyait tant d'uniformes, que c'était à peu près comme un camp. Il s'y tenait donc, planté sur ses jambes, épiant la venue d'un visage nouveau qu'il pût interroger, lorsqu'il aperçut Bouletord qui descendait le grand escalier avec un air de capitan merveilleux à voir. Le brigadier avait l'un des poings sur la hanche, et de son autre main il frisait sa moustache. Jamais son chapeau n'avait été posé si de travers, jamais son épée n'avait si fièrement battu ses mollets, jamais ses bottes ne s'étaient appuyées si carrément sur le pavé: c'était un homme qui triomphait des pieds à la tête. Grippard avait vu Bouletord le jour de l'expédition de Villejuif, mais Bouletord n'avait pas vu Grippard qui était déguisé. Le caporal n'hésita pas et aborda résolument son camarade.

—Bonjour, brigadier, lui dit-il.

—Maréchal des logis, s'il te plaît, répondit Bouletord d'un air superbe.

—Ah diable! nous montons en grade, à ce qu'il paraît.

—C'est M. de Louvois que je viens de voir, qui m'a nommé à ce grade. Il ne s'arrêtera pas là. Le ministre sait apprécier mes services.

En prononçant ces paroles, Bouletord semblait étouffer dans son habit; il parlait haut et tournait les yeux de tous côtés pour voir si personne ne le regardait. Grippard avait assez de sens pour comprendre que cet homme ne demandait qu'à être interrogé pour répondre. Il lui offrit d'aller boire une bouteille ou deux ensemble, et le maréchal des logis accepta, dans la double espérance de se rafraîchir et d'avoir un auditeur.

—Ainsi, reprit Grippard, quand ils furent assis devant la table d'un cabaret prochain, tu as vu le ministre.

—Comme je te vois; il m'a donné vingt louis et m'a dit que j'étais un brave qu'il fallait pousser.

—Tu as donc fait toutes sortes de prouesses?

—Je n'en ai fait qu'une, mais elle en vaut mille.

—Laquelle?

—J'ai tué Belle-Rose.

Grippard laissa tomber le verre qu'il tenait à sa bouche.

—Tu as tué Belle-Rose! s'écria-t-il.

—Oh! quand je dis tué, je n'en suis pas tout à fait sûr; mais il doit être mort à l'heure qu'il est. Je lui ai mis une balle, tiens, là, ajouta Bouletord en appuyant le doigt sur le justaucorps de Grippard. Voilà ce qu'on gagne, continua Bouletord, qui prenait le silence de son camarade pour de l'admiration, voilà ce qu'on gagne à lutter contre nous autres. L'homme est à peu près mort et la femme a son affaire.

—Quelle femme? demanda Grippard d'un petit air innocent.

—Eh! parbleu! Mme d'Albergotti. Elle est au couvent, celle-là.

—Quel couvent?

—Ma foi, je n'en sais rien. C'est un couvent comme tous les couvents.
Visitandines, ursulines ou bénédictines, qu'est-ce que ça fait?

—C'est juste, fit Grippard.

Bouletord commençait à être gris: il quitta Mme d'Albergotti et retourna à Belle-Rose; au bout d'un quart d'heure, il avait narré six fois l'histoire de son coup de fusil. C'était plus que Grippard n'en voulait apprendre; il paya l'écot et courut chez Claudine.

Au récit que lui fit le pauvre soldat, Claudine faillit mourir de désespoir. Elle l'écoutait les yeux noyés de larmes, la poitrine haletante, le coeur oppressé; vingt fois elle lui fit répéter le même discours et l'interrompait à tout instant par ses sanglots.

—Dieu me l'aura peut-être conservé, dit-elle enfin; j'en aurai bientôt l'assurance.

—Que comptez-vous faire?

—Partir pour l'Angleterre.

—Toute seule, vous si jeune?

—Mon frère est blessé, malade, souffrant, puis-je l'abandonner? Suzanne est seule aussi, mais elle, du moins, n'est pas en danger de mort. J'irai au plus malheureux.

—Je ne sais pas trop comment vous offrir cela, moi, reprit Grippard, mais il me semble que vous feriez bien si vous me permettiez de vous accompagner. J'ai été caporal dans la compagnie de votre frère. C'est tout simple.

—J'accepte, lui dit-elle; nous partirons demain.

M. de Louvois n'avait pas plutôt appris la nouvelle de la mort supposée de Belle-Rose, qu'il fit appeler M. de Pomereux, de qui la mission avait été retardée.

—Notre homme est mort! lui cria-t-il du plus loin qu'il le vit.

—Tircis Belle-Rose? fit le comte de sa voix railleuse.

—Lui-même. Voilà, j'imagine, qui aplanit furieusement les difficultés.
Que Mme d'Albergotti vous épouse, et je suis assez vengé.

—Merci, beau cousin; vous ne l'êtes point encore tout à fait.

—Quoi! c'est vous qui doutez maintenant?

—A vrai dire, monseigneur, je ne suis point très rassuré de ce côté-là. Quand les femmes se mêlent de fidélité, elles sont fidèles jusqu'à l'extravagance. Les morts ont toutes sortes d'avantages: ce sont des personnes tranquilles qui ne contrarient jamais. Elle l'aimait vivant, elle va l'adorer défunt.

—Voyons, monsieur le comte, renoncez-vous à Mme d'Albergotti? Ce serait tant pis pour elle, je vous en préviens, et pour vous aussi, qui manqueriez une belle fortune.

—Et qui vous dit qu'on renonce à quoi que ce soit? Je fais comme ces généraux qui comptent l'ennemi avant de livrer bataille, et qui se battent après.

—S'il en est ainsi, rendez-vous sur-le-champ au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi. Voici une lettre pour la supérieure qui vous introduira auprès de Mme d'Albergotti.

Mme d'Albergotti reçut M. de Pomereux dans le parloir. La même émotion qui avait saisi le gentilhomme à leur première entrevue chez M. de Louvois fit tressaillir son coeur à la vue de Suzanne. Elle eut, en le saluant, un si doux sourire et un si chaste mélange de réserve et d'aménité, qu'il en fut touché.

—M'apportez-vous une bonne nouvelle? lui dit-elle; je suis si peu habituée au bonheur, que j'espère toujours le voir enfin me rendre visite, tout en n'y comptant pas beaucoup.

—Hélas! madame, lui répondit M. de Pomereux, qui était fort embarrassé, je viens de la part de M. de Louvois.

—C'est-à-dire que cette espérance dont je vous parlais tout à l'heure ne me rendra pas visite aujourd'hui?

—C'est un peu comme vous l'entendrez. Je voudrais que nous fussions au temps des chevaliers de la Table ronde pour avoir le droit de venir vous délivrer la lance au poing; malheureusement, madame, la maréchaussée m'interdit cette faculté; mais il est un autre moyen d'en sortir.

—Encore! fit Suzanne d'un ton moitié riant, moitié sérieux.

—Eh! madame, croyez bien que si j'en use de cette façon, c'est plus dans votre intérêt que dans le mien! On vous délivre et je m'enchaîne.

Le ton brusque de cette repartie fit sourire Mme d'Albergotti.

—Faut-il que je vous remercie? dit-elle.

—Tenez, madame, parlons sérieusement, reprit le comte; il y a si longtemps que cette folie ne m'est arrivée, que je puis bien me la permettre une fois en passant. Je me sens attiré vers vous par une sympathie que vous appellerez comme il vous plaira, mais qui est sincère; votre avenir m'épouvante. Vous ne savez pas quel homme c'est que mon cher cousin. Entre nous, et quand la passion le domine, je le crois un peu capable de tout. Vous et le capitaine Belle-Rose l'avez blessé dans son orgueil de ministre; la plaie est incurable. Vous savez quel jour vous êtes entrée en ce couvent, savez-vous bien quel jour vous en sortirez? Êtes-vous bien sûre que Belle-Rose revienne jamais? Entre vous il y a la mer et la colère du ministre, madame! Voulez-vous faire de ce cloître votre tombeau? Sortez d'abord, épousez-moi et vous vivrez après à votre guise. Si je vous déplais trop, notre gracieux monarque me fournira bien quelque occasion de me faire casser la tête à son service. Tout au moins serez-vous libre et hors de ces murs où l'on étouffe.

Mme d'Albergotti vit bien cette fois que M. de Pomereux parlait sérieusement. Son visage était animé, l'expression de sa voix était tendre et suppliante; l'enveloppe du débauché s'était fondue, et l'on voyait à nu l'âme du gentilhomme. Elle tendit la main au jeune comte, qui la baisa respectueusement.

—Merci, monsieur, lui dit-elle; vous avez le coeur bon, bien qu'il soit pétri d'une étrange façon. En vous repoussant, ce n'est pas M. de Pomereux que je repousse, c'est le mariage avec un autre qui ne serait pas Belle-Rose. Je lui ai engagé ma foi: qu'il meure ou qu'il vive, je la lui garderai. Je ne me dissimule aucun des périls auxquels m'expose la rancune de M. de Louvois. Ces périls ne seront pas plus forts que ma résignation. Vous m'avez comprise, monsieur; qu'il ne soit plus désormais question de cela entre nous.

M. de Pomereux s'inclina. Ce qu'il avait encore à dire l'étranglait; il voulut vaincre son émotion et n'y parvint pas. Il se pencha sur la main de Suzanne et la baisa de nouveau avec un respect qui n'était pas dans ses habitudes.

—Vous êtes une noble créature, et vous m'auriez rendu meilleur, dit-il.

M. de Pomereux fit prier la supérieure de vouloir bien l'entendre une minute; elle vint, et il lui demanda de communiquer à Mme d'Albergotti la nouvelle dont il était porteur; après quoi il sortit en toute hâte. Comme il traversait la cour intérieure, il entendit un cri déchirant. Son coeur sauta dans sa poitrine.

—Mon Dieu! murmura-t-il, je crois que si trente femmes ne m'avaient pas un peu usé de ce côté-là, je finirais par aimer celle-ci.