XXXIV
UNE NUIT BLANCHE
Le cri qu'avait entendu M. de Pomereux était bien le cri de Suzanne au moment où elle avait appris la mort supposée de Belle-Rose. La mère Évangélique la lui avait annoncée froidement, et Suzanne, brisée d'un seul coup, était tombée sur le carreau. La supérieure appela deux soeurs qui transportèrent la pauvre affligée dans sa chambre, où elle demeura plusieurs heures sans donner aucun signe de vie. Quand elle se réveilla comme d'un long sommeil, les pleurs ruisselèrent de ses yeux, et si on l'eût entourée dès ce moment-là, Mme d'Albergotti eût certainement pris le voile. Vers le soir, son âme éperdue se rattacha à une espérance qui, dans la nuit de son désespoir, brillait comme une lueur vacillante. Il lui semblait que, dans sa cruelle narration, la supérieure avait exprimé vaguement un doute sur la réalité de la mort de Belle-Rose. Cette pensée se développa aussitôt qu'elle fut née et la saisit tout entière. Ce pouvait être aussi une fausse nouvelle préparée par M. de Louvois. Suzanne se résolut à attendre avant de prendre aucune détermination, mais le coup avait été terrible, et quand elle parut le lendemain aux prières qui se faisaient en choeur dans la chapelle, on aurait pu croire que c'était une morte qui sortait du tombeau. Trois jours se passèrent dans cette angoisse qui l'épuisait; ses nuits étaient sans sommeil, ses jours sans repos. Il lui arrivait souvent de rester plusieurs heures accoudée contre l'appui de sa fenêtre, regardant les oiseaux du ciel, les nuages blancs, les grands ormes tout frémissants, l'eau des fontaines, les fleurs épanouies, et ne comprenant pas que la nature impassible eût encore des parfums, des bruits mélodieux, des beautés sereines, quand tant d'épines lui déchiraient le coeur. On la trouvait parfois, dans les bosquets du jardin, étendue au pied d'un arbre, le front pâle, inanimé, et le visage couvert de larmes; d'autres fois, il fallait l'arracher du pied de la croix où elle s'était agenouillée, entourant de ses faibles bras les pieds sanglants du Christ: les prières se mêlaient à ses sanglots, et tandis que la supérieure ordonnait d'une voix sèche de la transporter sur son lit, on voyait les jeunes soeurs presser leurs yeux humides de leurs voiles blancs. Dans les heures où la douleur, endormie par son propre excès, lui laissait un peu de repos, Suzanne s'efforçait de se rattacher à la pensée consolante qui luisait dans son esprit malade; elle se reprenait à la vie, et il lui paraissait que Belle-Rose ne pouvait pas mourir, tout bonnement parce qu'elle l'aimait. Mais ces heures étaient courtes, et la douleur, un instant assoupie, se réveillait plus aiguë et plus amère. Le quatrième jour, on vint avertir Suzanne que M. de Pomereux, qui désirait lui parler, était au parloir. La première pensée de Suzanne fut de refuser cette entrevue, mais il lui parut que dans l'état où elle était tombée, rien ne saurait plus augmenter son malheur, et elle descendit. M. de Pomereux eut peine à la reconnaître, tant était profond le changement qui s'était opéré en elle. Il joignit les mains avec un geste de pitié.
—Mais, madame, s'écria-t-il, vous vous tuez!
—Le désespoir n'est pas un suicide, répondit-elle.
—Mordieu! madame, reprit le comte avec une violence qui ne respectait pas trop la sainteté des lieux, il ne sera pas dit que je vous aurai laissée mourir. Belle-Rose n'est pas mort!
La joie fut si vive au coeur de Suzanne, qu'elle chancela et s'appuya contre la grille du parloir pour ne pas tomber; des larmes jaillirent de ses yeux, et elle se mit à sangloter comme un enfant sans savoir ce qu'elle faisait. M. de Pomereux, qui était plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, laissa passer ce premier moment sans l'interrompre. Quand Suzanne se fut un peu calmée, elle releva son visage où brillait un sourire baigné de larmes.
—Merci! lui dit-elle, vous ne savez pas tout le bien que vous me faites.
—Eh! parbleu! je m'en doute bien un peu à tout le mal que ça me fait. Je m'intéresse à vous d'une étrange façon… Je crois, vrai Dieu, que vous m'avez retourné, et c'est, ma foi, tant pis pour vous, car si je me mets une bonne fois à vous aimer tout de bon, vous m'aurez sur les bras pour tout le reste de votre vie.
—Êtes-vous bien sûr qu'il ne soit point mort?
—Voilà que vous ne m'écoutez même pas… Oui, oui, j'en suis très sûr.
—De qui le tenez-vous?
—De mon grand cousin, qui en a reçu la nouvelle d'Angleterre, où le capitaine Belle-Rose est passé.
—Mais peut-être est-il dangereusement blessé?
—A vous parler franc, il a une balle au beau milieu de la poitrine… Eh bien! voilà que vous pâlissez à présent!… Voyons, la blessure n'est point mortelle! Eh! que diable! j'ai vu guérir des gens qui étaient percés d'outre en outre… Dans six semaines ou deux mois il n'y paraîtra seulement plus.
—Le croyez-vous?
—Je vous en donne ma parole. M. de Louvois a été informé de l'aventure par M. de Charny, un diable d'homme qui a des agents partout; il en a reçu la nouvelle de Douvres, où les fugitifs sont débarqués. M. de Louvois a mis la dépêche en morceaux; il commence à croire que le capitaine a quelque amulette qui le protège.
—C'est la justice de sa cause qui le défend, monsieur.
—Vous croyez? Il y a des cas où j'aimerais mieux une bonne cuirasse. Quoi qu'il en soit, il vit, madame, et c'est une résurrection qui gâte diablement mes affaires et compromet un peu les vôtres.
—Non, monsieur, les vôtres n'y perdent rien, répondit Suzanne avec un malin sourire.
—Eh! madame, j'ai vu tant de miracles opérés par le temps, que j'en suis venu à croire que c'est le meilleur saint qu'on puisse invoquer. Vous ne connaissez pas quel enchanteur c'est que demain!
—Vraiment, non; mais je me connais, moi.
—Soit; mes affaires n'y perdent rien, puisque vous le voulez.
—Elles y gagnent même quelque chose.
—En vérité?
—Ma reconnaissance, reprit Suzanne en lui tendant sa petite main.
—C'est toujours quelque chose, fit le comte en souriant. La reconnaissance est quelquefois un chemin de traverse.
—Je vous la donne, je ne puis donc pas vous empêcher de la prendre comme vous voudrez.
—Vous riez à présent, madame, et vous ne voyez pas que cette résurrection ferme et verrouille sur vous les portes de ce maudit couvent, qui, sans cela, allaient peut-être s'ouvrir. M. de Louvois est furieux, madame.
—Que voulez-vous qu'il me fasse après ce qu'il m'a fait?
—Mais il peut vous oublier!
—D'autres se souviendront.
—Eh bien! madame, si par hasard vous trouviez l'attente trop longue, vous savez que vous pouvez en toute chose compter sur mon dévouement.
La visite de M. de Pomereux rendit à Suzanne le calme qu'elle avait perdu, et pleine de courage, maintenant que Belle-Rose vivait, elle eut foi dans l'avenir. Il y avait dans le couvent des dames bénédictines une jeune pensionnaire que sa famille poussait à prendre le voile. C'était la seule dont les soins eussent touché Suzanne et dont elle eût supporté les caresses durant les trois jours sombres qui suivirent la nouvelle apportée par M. de Pomereux. Gabrielle de Mesle s'était attachée aux pas de Suzanne, pleurait avec elle et l'embrassait en lui prodiguant les noms les plus doux. C'était la seule consolation qu'elle pût lui donner, mais c'était la seule aussi que Suzanne voulût accepter. Il arriva donc que les liens de la plus tendre affection se nouèrent entre elles sans qu'aucune des deux y eût songé d'abord. Gabrielle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle était élancée et blanche comme un lis, et blonde comme ces portraits de Vierge qu'on voit dans les églises. Sa tête, d'un ovale harmonieux, était presque toujours inclinée sur sa poitrine, qu'elle avait étroite et amaigrie; sa taille fléchissait comme un roseau, et quand elle passait dans l'ombre des charmilles avec sa robe blanche et son beau front penché, on la pouvait prendre pour l'un de ces anges sveltes que les statuaires sculptent autour des bénitiers. Gabrielle avait le sourire et le coeur d'un enfant; mais une accablante tristesse dévorait sa vie et tarissait les sources de sa pure jeunesse. Quand elle arrêtait ses yeux limpides sur Suzanne, leur regard tendre et mélancolique allait jusqu'au coeur de son amie; mais quand Suzanne lui demandait la cause de ce morne abattement où elle était toujours plongée, la pauvre fille détournait la tête et l'on voyait de grosses larmes glisser sur l'albâtre de ses joues. D'étranges frissons la prenaient parfois des pieds à la tête; elle rougissait, pressait ses tempes de ses deux mains, passait ses doigts blancs dans ses longs cheveux et se prenait à courir comme une folle dans les jardins. Un quart d'heure après, on la trouvait couchée dans l'herbe, le visage sur ses genoux, abîmée dans d'inexplicables rêveries. Elle était d'une douceur angélique et souffrait sans se plaindre tout ce qu'il lui fallait endurer de la supérieure, qui l'avait en aversion. Gabrielle alla vers Suzanne, parce que Suzanne souffrait; Suzanne alla vers Gabrielle, parce que Gabrielle était faible et opprimée. Une nuit que Suzanne dormait dans sa chambre, elle fut tirée de son sommeil par de légers soupirs qui partaient du pied de son lit. Il lui semblait que le bois craquait sous la pression d'un corps étranger. Elle ouvrit à demi les yeux et vit, à la mourante lueur d'une veilleuse, une forme blanche qui était assise à ses pieds, immobile et raide comme une statue. Bien qu'elle fût naturellement courageuse, Suzanne frissonna et sentit une sueur glacée mouiller ses tempes; elle se dressa pour mieux voir le fantôme qui étendait vers elle ses deux mains. Elles étaient si transparentes qu'elles semblaient fluides; l'une d'elles se posa sur le bras de Suzanne, qui tressaillit jusqu'au coeur à son contact humide et froid. Mais comme Suzanne s'était penchée en avant, elle reconnut Gabrielle qui la regardait de tous ses yeux démesurément ouverts. La pauvre enfant avait la tête nue; ses longs cheveux, qu'elle avait fort beaux, descendaient sur sa poitrine et encadraient son visage, qui avait l'aspect du marbre; elle était à demi vêtue d'un peignoir qui flottait autour de sa taille et lui donnait l'apparence d'une ombre. Ses dents claquaient sous ses lèvres blanches.
—J'ai peur, dit-elle en tendant vers Suzanne ses mains suppliantes.
—Oh! mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne en prenant les deux mains de Gabrielle, qu'elle chercha à réchauffer contre son sein.
—J'ai peur, répéta la jeune fille, dont les yeux brillaient d'un éclat fiévreux.
Suzanne crut d'abord qu'une sorte de délire avait chassé Mlle de Mesle de son appartement; elle la couvrit de quelques vêtements, alluma une bougie et la fit asseoir à son côté. Gabrielle la suivait d'un regard brillant et inquiet comme celui des oiseaux; mais quand la lumière se fut répandue dans la chambre, et qu'elle eut entendu à plusieurs reprises la voix de son amie, elle se jeta tout à coup dans ses bras et fondit en larmes.
—Je vais mourir! je vais mourir! mon Dieu! sauvez-moi! dit-elle.
Ces paroles, et plus encore l'accent qu'elles avaient dans la bouche de la pauvre fille, remplirent de pitié le coeur de Suzanne. Elle appuya la tête de Gabrielle sur son épaule et la couvrit de baisers en l'appelant des noms les plus doux, comme on fait d'un enfant.
—Vous êtes une petite folle, calmez-vous, dit-elle; n'êtes-vous pas près de moi? que craignez-vous?
—Oh! reprit Gabrielle, je sens bien que je meurs un peu chaque jour; je vous dis que je vais mourir… Cette nuit, en rêve, j'ai vu ma soeur qui m'appelait… elle est morte, elle aussi… elle était toute blanche et pleurait en me regardant… Je me suis réveillée trempée d'une sueur froide… je sentais son souffle humide et glacial… j'ai fermé les yeux et suis venue ici en courant plus morte que vive… Elle était dans un couvent, ma pauvre soeur, comme moi, madame; elle n'en est plus sortie…
Gabrielle colla son visage baigné de larmes sur la poitrine de Suzanne et l'étreignit dans ses bras en sanglotant.
—Mais, malheureuse enfant, s'écria Suzanne, vous n'avez donc ni mère ni père?
—Je n'ai plus de mère… elle est morte quand j'avais quinze ans.
—Et votre père?
—Mon père?… Ses cheveux ont blanchi dans une nuit… on a fait un cadavre de cet officier du roi… Il entend… il regarde… il ne comprend plus.
—Et personne, personne autour de vous! ni frère, ni parents?
—Des parents! oh! si… j'en ai plusieurs… j'en ai trop peut-être.
Nous étions riches, nous, et si riches, que plusieurs nous enviaient!
C'est horrible! horrible!
Gabrielle tremblait de tout son corps. Suzanne l'écoutait, épiant sur ses lèvres le terrible secret qui allait s'en échapper.
—Ce fut ma mère qui mourut la première, belle, jeune, adorée; elle pâlit un jour, puis souffrit le lendemain, puis se coucha; elle se plaignit quelques jours encore et ne se releva plus. Ma soeur n'aimait qu'elle au monde. Cette mort la rendit comme folle, et, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut dans un couvent, un couvent comme celui-ci, avec des arbres et de la lumière tout autour, le silence et l'ombre au milieu… Elle en voulut sortir un jour pour retourner auprès de notre père; ce jour-là, il lui passa un frisson dans tout le corps, tenez, comme à moi; elle lutta contre le mal, mais le mal fut le plus fort. Elle ne sortit plus du couvent que pour aller au cimetière avec une couronne de roses blanches au front.
—Pauvre fille! murmura Suzanne.
—Est-ce de moi ou de la morte que vous parlez? reprit Gabrielle; nous aurons même destin. Il nous restait un frère, un seul, un enfant, une adorable petite créature de six ans, folle, joyeuse, franche, les lèvres roses, les yeux doux comme des fleurs, le coeur sur sa bouche qu'il donnait à tout le monde. Pauvre Henri! un matin il se réveilla avec la pâleur du marbre sur le front, les yeux plombés, le visage terni; ses lèvres étaient toutes bleuâtres, sa peau brûlante et sèche; il me jetait ses bras autour du cou en me disant qu'il avait du feu dans la poitrine, et il pleurait; à midi il avait déjà ses petites mains froides, le soir il était mort!
Suzanne serra Gabrielle sur son coeur.
—Cela vous étonne, reprit la jeune fille d'une voix sourde, mais vous n'avez donc pas compris? vous ne savez rien?
—Quoi? fit Suzanne avec épouvante.
—Nous étions riches, ne vous l'ai-je pas dit? on a voulu notre richesse… on l'aura… il n'y a plus que moi…
—Oh! croyez-vous? mon Dieu!
—Je crois ce qui est, continua Gabrielle en se rapprochant de Suzanne… On nous a tués, on me tuera, on m'a déjà tuée peut-être… On ne vous l'a donc jamais dit?
Et tout bas, collant sa bouche à l'oreille de Suzanne, elle ajouta:—Le poison est en France, le poison est partout; il est au coeur des familles, il est dans l'eau qui désaltère, dans le fruit qui rafraîchit, dans la fleur qu'on caresse, dans le parfum qu'on respire; le poison est comme l'air, il passe avec le vent; il est dans la ville et dans la campagne… C'est l'ennemi invisible, insaisissable, infaillible; il dévore la France; il est au coeur du royaume; il est le maître, le spoliateur, le roi!
Suzanne demeura glacée à ces paroles; sans qu'elle pût en comprendre la cause, elle sentit frémir tout son être et son coeur se serrer. Une terreur invincible s'empara d'elle, et durant quelques minutes elle garda Gabrielle pressée entre ses bras, muette et osant à peine regarder autour d'elle.
—Sauvez-vous donc! sauvez-vous! s'écria-t-elle quand elle put parler.
Il faut que votre père vienne vous réclamer ici, il le faut.
—Quitter ce couvent! mais ce serait un suicide… C'est ma fortune qu'ils veulent… ne suis-je pas la dernière héritière? Qu'ils la gardent cette fortune, moi je prendrai le voile! J'ai peur de mourir à dix-sept ans… Mon Dieu! je voudrais vivre.
Les larmes jaillirent encore des yeux de Gabrielle; sa poitrine était haletante, ses yeux ardents, son souffle enflammé; la terreur, la fièvre, le désespoir, la torturaient. Enfin, brisée par tant d'émotions, elle finit par fermer ses paupières rougies et s'endormit auprès de Suzanne. Suzanne la regardait et suivait effarée les ravages profonds que l'inquiétude et la souffrance avaient imprimés sur la tête charmante de sa compagne. Elle la baisa au front et la veilla pieusement, le coeur tout plein de tristesse et de pitié. Elle la veillait encore aux premiers rayons du jour, et sa bouche répétait tout bas, comme l'écho d'un son funeste, le dernier mot de Gabrielle:
—Poison! poison!… partout le poison!
XXXV
LA RENONCIATION
Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient noué entre elle et Suzanne des relations plus intimes. A partir de cette nuit funèbre où la pauvre jeune fille avait ouvert son coeur à l'amie que lui envoyait la Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et d'amères confidences. L'une n'espérait plus, l'autre n'espérait guère; le malheur leur tint lieu de connaissance; au bout de trois semaines, il leur parut qu'elles ne s'étaient jamais quittées. La tristesse de Gabrielle ne faisait qu'augmenter; il semblait qu'une main invisible pesait sur son front, où l'on voyait passer les ombres de dévorantes inquiétudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une dame âgée que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vêtue à la mode du temps de la régence d'Anne d'Autriche, avait un air qui ne revenait pas à Suzanne. Elle était toujours prévenante et polie, douce et toute confite en Dieu, et trouvait dans sa mémoire une foule de noms charmants dont elle accablait sa nièce, mais rien n'y faisait, et Suzanne ne pouvait pas s'empêcher de lui témoigner une grande froideur. La dame paraissait ne pas s'en apercevoir, et ce n'était pas là une des choses qui déplaisaient le moins à Mme d'Albergotti. Un jour que la dame venait de quitter Gabrielle, Suzanne demanda à son amie ce que c'était que cette dame-là.
—C'est ma tante, si l'on veut, répondit Gabrielle.
—Comment donc?
—C'est une toute petite parente à moi, dont on a fait une tante à la mode de Bretagne, sous prétexte qu'elle était un peu cousine de ma mère.
—Y a-t-il longtemps que vous la voyez?
—Depuis l'enfance. C'est une sainte personne qui est tout attachée à ses devoirs.
—Mais cette sainteté, reprit Suzanne, l'empêche-t-elle d'aimer autre chose que le ciel?
—Oh! non pas; elle a pour moi une sincère affection; ce matin encore elle pleurait en me voyant si chagrine.
—Que ne vous aide-t-elle donc à sortir d'ici?
—Elle le voudrait bien; mais que peut-elle, vieille et pauvre comme elle est?
—Ah! elle est pauvre? murmura Suzanne.
—Ses deux fils sont dans les ordres et ses deux filles sont à la veille de se marier à des personnes riches qui les aiment pour leurs qualités.
A mesure que Gabrielle parlait, Suzanne sentait s'éveiller en elle d'étranges soupçons; mais elle était d'une nature trop loyale pour vouloir les exprimer; il lui semblait qu'on aurait pu l'accuser de calomnier une personne qu'elle ne connaissait pas.
—Ma tante était auprès de nous quand ma pauvre mère est morte, reprit Gabrielle; et nous l'avons toujours retrouvée à nos côtés chaque fois qu'un malheur a visité notre maison.
—Ah! fit Suzanne.
—Il y a des heures où je me reproche de ne pas lui rendre toute l'affection qu'elle mérite; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgré tout ce que j'ai voulu, je n'ai jamais pu aimer ma tante.
Cette indifférence ou même cet éloignement dans une personne aussi aimante que l'était Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pensé que ce n'est pas sans motif qu'on éprouve de ces sortes d'antipathie, et se résolut à surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour éclaircir ses soupçons. Les événements ne lui en donnèrent pas le temps. Un jour que Gabrielle avait reçu la visite de sa tante, elle trouva dans son livre d'heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits au crayon:
«Prenez le voile, ou recommandez votre âme à Dieu.»
L'écriture de ce papier menaçant n'était pas contrefaite, cependant Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glacée de terreur, à la chambre de Suzanne.
—Voyez! dit-elle.
Suzanne frémit d'horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle eût voulu lui faire un rempart de son corps.
—Votre tante n'est-elle pas venue ce matin? s'écria-t-elle avec explosion.
—Oui.
—Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire; mais dites-moi,
Gabrielle, dites: êtes-vous bien sûre de son affection?
—Vous la soupçonnez! dit la jeune fille en pressant fortement le bras de sa compagne.
—Oui, reprit tout bas Suzanne.
—Eh bien, moi aussi! répondit Gabrielle d'une voix étouffée.
—Malheureuse enfant! que ne me parliez-vous?
—A quoi la plainte me servirait-elle? Ma tante passe pour une sainte… c'est moi qui me trompe sans doute… Qui me croirait d'ailleurs? Tenez, Suzanne, il vaut mieux que j'obéisse à cet ordre mystérieux.
—Mais vous vous enterrez vivante.
—Vivante! regardez-moi donc!
Gabrielle écarta les boucles épaisses de sa chevelure et promena sa main sur son visage avec un geste d'une énergie inexprimable. Elle était livide. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle.
—Et puis, continua son amie, à quoi bon vivre quand on est seule? De toute ma famille il ne reste personne que mon vieux père, et je n'ai pas une main sur laquelle je puisse m'appuyer. Au moins, quand je serai religieuse, me laissera-t-on mourir en paix.
Rien ne put faire changer la résolution de Gabrielle: la peur et le désespoir la poussaient à la fois. Aussitôt qu'on sut dans le couvent l'intention où elle était de prendre le voile, la supérieure ordonna de hâter tous les préparatifs de la cérémonie. La famille fut prévenue, les amis conviés, et l'on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n'était point encore terminé, mais on obtint une dispense de l'archevêque de Paris, et rien ne s'opposa plus à ce qu'elle prononçât ses voeux. Le spectacle du malheur de Gabrielle avait détourné les pensées de Suzanne de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes à la vue de tant de jeunesse alliée à tant de douleur. Une visite imprévue l'obligea de s'en souvenir. La veille du jour où Mlle de Mesle devait renoncer au monde pour se lier à Dieu, Mme d'Albergotti fut prévenue par une soeur que M. de Charny l'attendait au parloir.
—Voilà déjà plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant jusqu'à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent, où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d'État ne l'y avait contraint.
—Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer, monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême facilité à s'en débarrasser.
—Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir impose à ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volonté du ministre, il y a la raison d'État; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation, il a poussé la bonté jusqu'à vous faire offrir d'entrer dans sa famille: vous avez tout refusé.
—N'étant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de songer moi-même à mon établissement.
—Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige que vous preniez une détermination.
—Le soin du royaume, monsieur; voilà bien des grands mots pour une aussi chétive personne que je le suis!
—Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez toute cette affaire sous son véritable jour, et n'accuseriez plus M. de Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également le voile et le mariage, elle aura l'extrême douleur de devoir prendre de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de l'État.
—Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir, mais que je ne suis pas prête à rien céder.
—Madame, répliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'était levée, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là.
Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée. La cérémonie de prise d'habit était une solennité religieuse assez fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un spectacle où l'émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes méditations. Suzanne s'était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle. Elle trouva son amie, plus pâle qu'un linceul, qui priait au pied de son lit virginal.
—Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.
—Non, répondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est dans le coeur, qu'importe un voile sur la tête!
En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforçait de pleurer, mais sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l'accabla de tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:
—C'est une goutte du calice!
M. de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrassé depuis plusieurs mois. D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l'aspect de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front était tout chargé d'ennui, son regard éteint, sa parole tremblante; il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c'était une nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le soldat était vaincu. Ses lèvres s'étaient collées au cou de sa fille en bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima à la vue des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un éclair de force et de fierté.
—Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et suivez-moi.
Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.
—Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter, mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.
—Hélas! mon enfant, répondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientôt partir, et je suis sans force pour te protéger.
En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire.
—Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tâché de la ramener à nous et à la protéger; mais c'est la vocation qui l'entraîne.
Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard intelligent; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle.
—Ta mère, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort; je suis comme un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre; si c'est ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse, mon enfant.
Gabrielle se jeta à genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernière fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de personnes considérables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l'étamine et la bure; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et du benjoin. Derrière la grille du choeur, dont les fines mailles interceptaient le regard, les soeurs bénédictines étaient assises couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemblée se tournaient de leur côté, et l'on cherchait à deviner les grâces de leur personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait, parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de Dieu; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle d'entre les religieuses elles avaient pressé sur leur coeur au jour béni de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait sous le voile blanc; sa tête un instant inclinée vers la nef, se penchait sur sa poitrine, et l'on devinait à ses mouvements convulsifs qu'elle pleurait. Celle-là venait d'apercevoir un frère, une mère ou un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l'on vit entrer Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et doux murmure l'accueillit; elle était si belle, que tout le monde la plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui gardait une expression de trouble et d'inquiétude; une rougeur fébrile éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa robe. Elle traversa l'église d'un pas ferme, accompagnée de la mère Évangélique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient la nef du choeur, l'office commença. L'archevêque de Paris officiait. Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle était toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre les chants les plus suaves; des soeurs cachées dans une tribune mêlaient leurs voix célestes aux accords de l'instrument; c'était une harmonie divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les coeurs. Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux paroles du prêtre, et l'on ne songeait pas à essuyer les larmes qui coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur détacha les fleurs qui paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur le marbre; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde, jonchèrent les dalles du choeur; on défit les noeuds de rubans et les dentelles, et l'on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux éclatants, enveloppa sa tête inclinée d'une auréole et joua dans les tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les prit de la main gauche, en soulevant l'épais manteau, et de la droite elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin comme les épis d'une moisson. L'archevêque levait la croix vers le ciel, et de ses doigts étendus bénissait la foule; les soeurs priaient en choeur, et l'orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait tous les coeurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre. Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Évangélique jeta un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent; la grille du choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.
XXXVI
LA DERNIÈRE HEURE
Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vêtements de la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit, selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les enlever. Suzanne hésita un instant avant de s'en revêtir, mais il n'entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses. Aux misérables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit chez la supérieure aussitôt après qu'elle se fut habillée.
—Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se résoudre à l'appeler ma mère, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient été laissés; mais, en me soumettant, j'éprouve le besoin de protester contre la violence morale qui m'est faite. Si c'est à vous que je dois cette robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame: vous abusez de votre autorité. J'y cède, mais je n'y obéis pas.
—Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspirée vous portent un vif intérêt.
—M. de Louvois, et peut-être aussi M. de Charny, madame?
—Vous les avez nommés, ma fille: vous savez bien que souvent les personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mêmes ce qui nous convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprécier leurs bonnes intentions, mais j'espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments.
—Gardez votre espérance, madame, je garde ma conviction.
—La grâce vous éclairera, ma fille.
—La religion me défend de commettre un sacrilège; vous-même ne me conseilleriez pas d'apporter à Dieu un coeur qui ne lui appartient pas tout entier.
—Dieu commande tous les sacrifices, ma fille.
Suzanne salua la mère Évangélique et sortit sans répondre. A mesure qu'on se montrait plus acharné à la poursuivre, elle se sentait plus forte et plus résolue.
Quand Mlle de Mesle, maintenant soeur Gabrielle de la Rédemption, la vit sous ce costume, elle joignit les mains.
—Eh quoi! vous aussi? lui dit-elle.
—La robe ne change pas le coeur, répondit Suzanne; je suis à
Belle-Rose: aucune puissance humaine ne me fera renoncer à lui.
Gabrielle la serra dans ses bras.
—Il vous aime, lui! on n'a jamais peur quand on est aimée! murmura-t-elle.
Depuis le jour où Mlle de Mesle avait pris le voile, sa santé, en quelque sorte perdue déjà, allait s'affaiblissant d'heure en heure. Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne; les joues devenaient plus creuses, le cercle bleuâtre qui encadrait les paupières prenait des teintes terreuses; ses mains amaigries étaient sèches et brûlantes: il y avait des instants où ses lèvres avaient la pâleur du voile qui flottait sur son front. Elle n'acceptait de remèdes que de la main de Suzanne; mais quand Suzanne n'était pas là, elle jetait la liqueur et souriait amèrement en voyant s'épancher ce qui devait apporter quelque soulagement à son mal. Un jour que Suzanne la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la contraignit de prendre ce qui en restait au fond.
—La mort est là, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur sa poitrine oppressée; vous prolongez mon supplice de quelques heures.
—Mon Dieu! vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez! s'écria Suzanne, qui se sentait suffoquée par les larmes.
—Et pourquoi voulez-vous que je vive? s'écria Gabrielle en éclatant en sanglots; ne suis-je pas perdue pour lui?
A ce cri, Suzanne comprit que le coeur de Gabrielle n'était pas moins malade que son corps. La terreur et l'amour la tuaient tout ensemble. Elle l'embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu d'espoir à cette âme désolée; mais Gabrielle garda un morne silence; le frisson la glaçait jusqu'aux os; elle secouait la tête et pleurait; vers le soir, Suzanne dut la coucher en proie à une fièvre ardente. Ce fut une nuit sans sommeil; mais dès le matin Gabrielle se leva et se rendit la première à la chapelle; une sueur froide couvrait son front et la fièvre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait à mourir une effrayante énergie. Quand le soir venait, elle s'accoudait parfois sur la fenêtre et regardait le soleil couchant; les arbres du parc étaient tout entourés d'une vapeur dorée, les oiseaux se poursuivaient dans les branches, les feuilles chantaient, et l'on voyait à l'horizon changeant de grandes bandes de lumière dont les reflets inondaient le ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage de Gabrielle, elle tendait les mains à l'espace et disait d'une voix tremblante:
—Mon Dieu! qu'il serait bon de vivre si l'on était aimée et libre!
Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son front aux pieds du Christ. Un jour vint où la force trahit son courage; elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux fléchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l'ayant soulevée dans ses bras, la recoucha. Le médecin vint dans la soirée et, l'ayant examinée, déclara qu'elle ne passerait pas la journée du lendemain.
—C'est une lampe qui n'a plus d'huile, dit-il.
Pendant toute la journée, Gabrielle avait maintes fois tourné ses yeux étincelants vers Suzanne, ses lèvres s'étaient ouvertes comme si elle avait eu quelque chose à lui confier, puis ses yeux et sa bouche se refermaient, et on l'entendait qui priait tout bas les mains jointes sur son coeur, dans l'attitude austère des figures de marbre qu'on voit sur les tombeaux.
—Elle s'entretient avec les anges! disait une jeune novice agenouillée au pied du lit.
Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule où se mourait Gabrielle. Une veilleuse brûlait sur le coin d'une table, jetant ses clartés vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de l'agonisante. Le silence était lugubre; la respiration oppressée de Gabrielle avait fait place à un souffle léger qui ne s'entendait pas. Ses paupières étaient closes, ses lèvres ne remuaient plus; elle semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mère qui bénit son enfant; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dénouant ses mains, les roula autour du cou de Suzanne.
—Restez près de moi, lui dit-elle d'une voix douce qui effleura la joue de Suzanne comme l'haleine d'un sylphe.
Suzanne s'assit sur le bord du lit.
—Plus près, plus près encore, reprit Gabrielle.
Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait les mains en la regardant avec des yeux humides.
—Écoutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j'ai un service à vous demander. Me promettez-vous de me le rendre?
—Je vous le promets.
—Et de n'en parler à personne?
—A personne; cependant, il en est une pour qui je n'ai point de secret.
—Oh! vous n'êtes qu'un à deux! dit Gabrielle avec un sourire ingénu.
Lui, c'est encore vous.
—Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse?
Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard suppliant.
—Au moins, dit-elle, vous ne me blâmerez pas?
Suzanne s'inclina vers elle avec un doux sourire et l'embrassa.
—Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous êtes pure comme le jour.
Comment voulez-vous que je vous blâme, moi qui aime aussi!
Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne; une rougeur subite colora son visage qu'elle couvrit de ses deux mains.
—Mon Dieu! celui que j'aime l'ignore, et vous le savez!
—Ma chère soeur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles. Confiez-moi donc ce grand secret; en passant de votre coeur au mien, il trouvera un coeur aimant.
Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller; elle en tira une petite boîte qui contenait une lettre et une tresse de cheveux. Elle déploya la lettre et la pressa contre ses lèvres; ses yeux s'inondèrent de larmes.
—Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l'écriture. Voilà trois ans que je vis de cette lettre.
—Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur se gonfler.
—C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste; voilà trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais mourir.
—Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous aurait sauvée.
—Lui! mais s'il m'avait recherchée en mariage, on l'aurait tué! J'ai préféré mourir! s'écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.
Suzanne frémit tout entière.
—Voilà comment cet amour est arrivé, continua Gabrielle en s'essuyant les yeux. Nous étions à la campagne, dans notre terre de Mesle, près de Mantes, mon père, ma soeur et moi. Notre pauvre mère vivait encore. C'était l'heureux temps. Le chevalier d'Arraines, c'est son nom, et vous êtes la première à qui je l'aie nommé, vint nous rendre visite. Il avait vingt-deux ou vingt-trois ans; il était aimable, fier, sensible. Sa vue me fit éprouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus m'empêcher de penser à lui. Ce trouble augmenta les jours suivants; il s'y mêlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant je n'osais en parler à ma mère ni même à ma soeur. Je ne sais si le chevalier d'Arraines s'en aperçut, mais il me parut qu'aux promenades et aux réunions du soir, il s'attachait plus particulièrement à moi. Quand il me parlait, sa voix était douce et charmante; quand il me regardait, ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu'au fond du coeur. Que de fois ne me suis-je pas échappée pour me répéter à moi-même ce qu'il m'avait dit! Ces jours passèrent comme un matin! Un soir, ce soir a décidé de ma vie, il me rencontra dans une allée du parc où je me cachais pour rêver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans savoir pourquoi. Il vint à moi et me prit la main; je n'osais pas le regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me détacher de lui. Il me parla longtemps; sa voix me paraissait descendre du ciel, il me disait de ces choses qu'on n'entend pas et qui se gravent au fond du coeur. Quand il en vint à me dire qu'il m'aimait, je crus que j'allais mourir de bonheur! Je ne voudrais pas d'une vie tout entière s'il me fallait en effacer ce moment-là. Mon coeur battait à m'étouffer; il me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout à coup, nous entendîmes marcher auprès de nous; je dégageai ma main et me mis à fuir; mais avant de partir, j'osai le regarder; ses yeux étaient si tendres et si suppliants, que si l'on n'était pas venu, je serais tombée dans ses bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, où je m'enfermai, et je passai toute la nuit à bénir Dieu et à m'enivrer de son nom à lui.—Le lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son père le mandait à l'armée; mais, avant de s'éloigner, le chevalier d'Arraines me fit parvenir cette lettre où il me répétait ce qu'il m'avait dit la veille. Ma vie n'a compté qu'un jour.
—Et depuis lors? demanda Suzanne.
—Depuis lors, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps après son départ, ma mère tomba malade, puis elle mourut; le deuil entra dans la maison; ma soeur suivit ma mère; le petit enfant mourut aussi. La mort fauchait autour de moi; une vieillesse précoce abattit mon père; la terreur me prit, d'épouvantables rêves peuplaient mon sommeil: la nuit, je me réveillais en sursaut, baignée de pleurs, échevelée, et il me semblait que des fantômes promenaient leurs mains glacées sur mon visage. On murmura le mot de couvent à mon oreille, on me dit que c'était un refuge: j'y courus. Hélas! Suzanne, vous savez comment j'en sortirai!
Suzanne n'avait plus la force de répondre; elle tenait son amie embrassée et pleurait sur elle.
—Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d'ici; un jour, sans doute, vous rencontrerez M. d'Arraines, heureux peut-être et ne songeant plus à moi. Vous lui direz que vous m'avez vue, vous lui ferez voir au bas de sa lettre—tout mon trésor!—ces quelques mots que j'ai écrits, et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j'ai dérobée au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis morte. S'il me pleure, il me semble que nous ne serons pas séparés pour toujours…
Suzanne prit la boîte des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe. Le jour allait venir, et l'on voyait déjà les grands arbres dessiner les contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long récit avait épuisé Gabrielle; elle appuya sa tête pâlie sur l'oreiller et ferma ses yeux gonflés de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne. Vers midi, elle demanda les secours de la religion.
—C'est l'heure des adieux, dit-elle à Suzanne, je ne veux plus penser à la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prière.
Suzanne courut avertir la supérieure; les cloches du couvent commencèrent de sonner le glas funèbre, et les soeurs se rendirent à la chapelle, où bientôt retentit la prière des agonisants. L'abbé de Saint-Thomas-d'Aquin, qui était le confesseur du couvent des dames bénédictines, se rendit à la cellule de la soeur Gabrielle de la Rédemption, portant le saint viatique et précédé d'un enfant de choeur qui agitait une sonnette d'argent. Suzanne ouvrit la porte au pieux cortège; celles des soeurs qui n'étaient pas à la chapelle s'agenouillèrent dans le corridor, et Gabrielle, à la vue de l'homme de Dieu, se dressa. L'abbé, qui était un pieux et bon vieillard, s'approcha du lit où gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et s'apprêta à la confession. L'approche de la mort avait répandu sur tous ses traits une douceur ineffable; un doux sourire entr'ouvrait sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grâce qui n'appartenait déjà plus à la terre. A la vue de cette enfant, qui rendait son âme à Dieu sans trouble et sans effort, le vieux curé comprit qu'il n'avait rien à pardonner.
—Parlez, ma fille, lui dit-il d'une voix émue; bientôt vous serez près de celui qui console et bénit, et vous prierez pour nous.
Gabrielle raconta sa vie en quelques mots; il y avait longtemps que le curé la connaissait; elle avait aimé, elle avait souffert, elle allait mourir. On n'entendait pas d'autre bruit que la petite sonnette d'argent qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans l'air comme une harmonie céleste, et les sanglots étouffés des jeunes novices qui pleuraient autour de Suzanne.
—Allez en paix, vous qui n'avez pas péché! dit l'abbé en étendant ses mains tremblantes sur le front incliné de Gabrielle; les anges du ciel vous attendent!
Le saint homme prit l'hostie consacrée et la présenta à Gabrielle. Toutes les têtes s'abaissèrent en même temps que les coeurs s'élevaient à Dieu. La mère Évangélique seule ne pleurait pas. Gabrielle souriait. Après que Gabrielle eut pris l'hostie, le vieil abbé lui mit aux mains un petit crucifix d'ébène et d'ivoire; elle se recoucha et attendit l'heure où Dieu l'appellerait. La prière remplissait le couvent de ses murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la boîte où cette pauvre fille avait mis tout son coeur. La cloche sonnait toujours. On voyait par l'étroite fenêtre un pan du ciel bleu où souriait la lumière; les arbres frémissaient, et les hirondelles passaient à tire-d'aile en poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son vague et confus. Gabrielle avait l'air de s'endormir: son visage était calme et reposé comme celui d'un enfant. On se taisait autour d'elle comme si l'on eût craint de la réveiller, et la prière se faisait silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et se releva. Ses regards cherchèrent Suzanne, à qui elle sourit, puis le ciel. Elle vit l'horizon pourpre et les grandes clartés jaunes qui rayonnaient dans l'azur lointain. Elle pressa le christ de ses lèvres blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les soeurs se levèrent le coeur serré; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et chercha sur sa poitrine d'une main tremblante. Le coeur ne battait plus; il n'y avait plus de souffle entre ses lèvres. Suzanne colla sa bouche au front candide et pur de la jeune vierge, et répéta tout bas le serment qu'elle lui avait fait, pensant que son âme pouvait l'entendre. Puis, ayant fermé les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son visage.
—Prions Dieu, mes soeurs, dit le prêtre en jetant de l'eau bénite sur le corps de celle qui n'était plus.
Et tout le monde s'agenouilla.
XXXVII
UNE BONNE FORTUNE
Lorsque Claudine parvint en Angleterre, en compagnie de Grippard, elle trouva son frère, sinon hors de danger, du moins presque assuré de guérir. La balle s'était logée dans la poitrine sans léser aucune partie noble. Le chirurgien avait sondé la plaie et croyait pouvoir répondre du malade, au cas où il n'arriverait aucun accident imprévu. Cornélius avait choisi une petite maisonnette propre et commode, dans un quartier retiré de la ville, loin du bruit et de l'agitation du port. Il y avait un petit jardin autour de la maison, dont les fenêtres donnaient du côté de la mer. Le chirurgien venait deux ou trois fois par jour; Cornélius et la Déroute se relayaient au chevet de Belle-Rose. L'entrevue de Cornélius et de Claudine fut entremêlée de joie et de larmes: ils avaient mille choses à se dire mutuellement; mais sur ce que Claudine lui apprit touchant la disparition de Suzanne, Cornélius la pria de n'en pas parler à Belle-Rose, que cette nouvelle pouvait mettre en danger de mort. On expliqua au blessé la présence de Claudine par le désir bien naturel qu'elle avait éprouvé de se rendre auprès de son frère aussitôt qu'elle avait eu connaissance de l'état où Bouletord l'avait laissé. Les jours s'écoulaient tristement entre ces trois personnes, qui craignaient pour la vie de l'amant et pour la liberté de l'amante également menacées. Tout leur bonheur avait été brisé au moment même où il semblait n'avoir plus rien à redouter. On n'avait aucune nouvelle de France; la guérison de Belle-Rose se faisait lentement; Grippard, qu'on avait renvoyé à Paris pour connaître le sort de Suzanne, n'avait pas écrit une seule fois. Cornélius avait Claudine pour consolatrice, et c'en était une assez agréable pour qu'il trouvât quelque douceur à vivre; Claudine avait Cornélius, et c'était un grand soulagement à ses peines; mais la Déroute n'avait pour toute raison de patienter que sa fureur contre Bouletord. Il passait son temps à maugréer comme un beau diable, et c'était une chose plaisante à voir que l'opposition de sa figure placide et paisible avec les horribles serments qu'il entassait du matin au soir. A mesure que Belle-Rose entrait en convalescence, il demandait plus fréquemment des nouvelles de Suzanne, et s'étonnait de n'en pas recevoir. Un jour la Déroute, n'y tenant plus, se présenta devant Cornélius et Claudine tout équipé, avec de grosses bottes, un grand manteau sur l'épaule, une rapière au côté et une valise sous le bras.
—Monsieur, dit-il rapidement à Cornélius, comme un homme qui ne veut pas souffrir d'objection, je viens vous demander vos commissions ainsi que celles de Mlle Grinedal.
—Où diable vas-tu dans cet équipage?
—A Paris.
—Tu t'y feras prendre.
—Bah! les balles et les boulets ne m'ont pas encore attrapé, et ce n'est pas Bouletord qui fera ce qu'ils n'ont pu faire. Tenez, monsieur, traitez-moi de coeur de poulet si vous voulez, mais les plaintes de mon capitaine m'arrachent l'âme; j'aurai des nouvelles de Suzanne, je saurai ce que cet enragé de M. de Louvois a fait d'elle, et je la sauverai ou j'y laisserai ma peau. Le bout du doigt ou seulement une lettre de Mme d'Albergotti vaudrait mieux pour guérir mon capitaine que tous ces ingrédients de toutes sortes qu'on met sur sa blessure.
Cornélius et Claudine prirent chacun une main de la Déroute et la serrèrent fortement.
—Va, lui dirent-ils, et que Dieu te conduise.
—Oh! reprit-il avec son sourire tranquille, j'ai bon pied, bon oeil et bonne épée. J'aurai fait bien du chemin quand le capitaine Belle-Rose viendra me joindre.
—Comment te joindre? Veux-tu donc qu'il aille se faire remettre à la
Bastille? s'écria Cornélius.
—Ah çà! voyons, reprit la Déroute, croyez-vous que mon capitaine soit homme à rester les bras croisés quand il saura que Mme d'Albergotti est sous les verrous d'un couvent? Est-ce vous qui le retiendrez à Douvres? là! voyons, vous en chargez-vous?
—Tu as raison, dit Claudine en secouant la tête, Jacques partira.
—Eh! morbleu! je le sais bien! il partira aussitôt que vous lui aurez tout appris. Je vais préparer les étapes.
La Déroute embrassa Belle-Rose à qui il dit seulement, de son air bonhomme, qu'il allait prendre langue à Paris pour savoir où en étaient leurs affaires, et partit le soir même sur le bateau d'un pêcheur qui, par animosité nationale, allait prendre son poisson sur les côtes de France. Tout en jetant ses filets à la mer, il pouvait bien jeter la Déroute sur le rivage.
Un soir, vers dix heures, tandis que Cornélius et Belle-Rose, qui était déjà en état de se lever et de marcher, causaient auprès de Claudine, ils entendirent dans la rue un grand cliquetis d'armes et des cris entrecoupés. Cornélius sauta sur son épée et courut à la porte. Belle-Rose en fit autant.
—Eh! Jacques, y penses-tu! s'écria Claudine; ta blessure n'est pas fermée encore.
—Est-ce une raison pour laisser assassiner les gens? répondit
Belle-Rose.
Et il descendit l'escalier sur les pas de Cornélius.
La rue était obscure, c'était un endroit écarté où il y avait de grands murs longeant de vastes jardins. Au moment où les deux amis ouvraient la porte, ils entendirent crier à l'aide.
—C'est un Français! dit Belle-Rose; et puisant dans son courage une force nouvelle, il se précipita vers le lieu d'où partaient ces cris.
Au bout de trente pas, Cornélius et lui se trouvèrent devant trois ou quatre hommes qui en chargeaient un autre acculé dans l'angle d'un vieux mur. Celui qu'on attaquait se faisait un bouclier de son manteau roulé autour du bras gauche et répondait par des coups rapides à tous ceux qu'on lui portait. Bien qu'il se montrât adroit et déterminé, le combat engagé de cette manière ne pouvait durer longtemps. Belle-Rose et Cornélius, l'épée haute, tombèrent sur les assaillants, qui, se voyant surpris, résistèrent d'abord et prirent la fuite après; l'un d'eux, frappé par Belle-Rose, fit quelques pas en chancelant, et tomba sur les genoux. Ses camarades revinrent sur leurs pas, le saisirent et l'emportèrent. Comme Belle-Rose et Cornélius s'apprêtaient à les poursuivre, l'étranger les arrêta.
—Laissez, leur dit-il, je connais ces braves gens.
Cornélius et Belle-Rose, tout étonnés, regardèrent l'étranger.
—Oh! reprit-il, c'est un petit démêlé que nous avons eu ensemble; je vous conterai ça, si vous voulez bien ajouter à votre vaillante intervention la galanterie d'un verre d'eau. Ce petit combat m'a fort échauffé, et je ne serais point fâché d'ailleurs de voir si les épées de ces bonnes gens n'ont pas égratigné autre chose que mon habit. Je me sens par-ci par-là quelques petites démangeaisons qui m'inquiètent pour ma peau.
Belle-Rose et Cornélius conduisirent le Français à leur logis, où ils trouvèrent Claudine fort inquiète qui les attendait sur le pas de la porte. Quand la lumière de l'appartement donna sur eux, on s'aperçut que Belle-Rose avait sa chemise et son haut-de-chausses tout couverts de sang.
—Seriez-vous blessé? cria vivement l'étranger.
—Je ne crois pas, monsieur; c'est une récente blessure qui doit s'être rouverte dans l'action.
—C'est toujours du sang versé pour moi, dit l'étranger avec noblesse; le sang lie.
Et il tendit sa main à Belle-Rose, qui la serra. Tout compte fait, l'étranger avait cinq ou six égratignures; son manteau, ayant presque tout paré, était horriblement troué.
—Messieurs, dit l'étranger en saluant, je suis le comte de Pomereux, envoyé de M. de Louvois.
A cette qualification, les deux amis échangèrent un rapide coup d'oeil.
—Ma foi, monsieur, lui répondit Belle-Rose, me pardonnerez-vous si je n'imite pas votre franchise? Je suis Français comme vous, mais de graves motifs m'obligent à cacher mon nom.
—Le bras me répond du coeur, repartit M. de Pomereux; le reste ne me touche pas.
Au nom de M. de Pomereux, Claudine avait tressailli et l'avait regardé furtivement. Elle allait et venait par la chambre, préparant des verres de vin sucré et des compresses; puis, quand tout fut en état, elle se retira, craignant d'être reconnue par le comte, qui l'avait vue quelquefois à Malzonvilliers. Ce pouvait être une découverte fâcheuse de la part d'un envoyé de M. de Louvois.
—Monsieur, dit M. de Pomereux en s'adressant à Cornélius quand Claudine se fut éloignée, les gens de votre nation,—car, à votre accent, j'imagine que vous êtes Anglais?…
—Irlandais, monsieur, répondit Cornélius.
—Parfaitement; je ne me trompais que d'un détroit; les gens de votre nation, dis-je, ont d'étranges moeurs. J'ai failli être tué parce qu'il m'a semblé que certaines femmes de ce pays avaient l'impertinence d'être aussi jolies que les Françaises.
—Quoi! pour cela seulement? dit Belle-Rose.
—Eh! mon Dieu, oui. C'est une supposition dont je voulais connaître à fond l'erreur ou la vérité. Or, étant à Douvres, attendant une dépêche de notre ambassadeur à Londres, je fis rencontre d'une de ces insulaires qui n'aurait point été déplacée à la cour de notre grand roi. Je m'ennuyais fort, et, pour passer le temps d'une manière utile, j'employai mon esprit à pénétrer au logis de la dame.
—Toujours pour l'étude qui vous tenait à coeur? dit Cornélius.
—Toujours, monsieur. J'y réussis, et je pus me convaincre que les dames de la bonne ville de Douvres savaient apprécier le peu de mérite qu'on acquiert à la cour de notre glorieux monarque. Ce fut une découverte qui allait me réconcilier avec l'Angleterre, lorsque le mari,—car il y a un mari, messieurs…
—Il y a toujours un mari, fit observer Belle-Rose, que l'humeur plaisante de M. de Pomereux distrayait.
—Il y en a même souvent deux: le connu et l'inconnu, qui est parfois un cousin. Ici, il n'y en avait qu'un; mais il était doublé de deux frères et d'un beau-frère. Je ne sais qui fit à toute cette parenté-là des rapports sur l'honnêteté de mes relations avec la dame, lesquelles étaient toutes pour l'amour de la science. Le mari fit répandre le bruit qu'il partait pour Londres; et tandis que, confiant dans sa parole, j'allais m'introduire au logis de la dame, il m'a chargé avec le ban et l'arrière-ban de sa famille. Sans vous, messieurs, je ne m'en tirais pas.
—C'eût été fâcheux pour la science, dit gravement Cornélius.
—C'est un procédé monstrueux, monsieur! s'écria le comte avec une indignation comique. Voilà de ces choses qu'on ne se permet pas en France. Ah! fi! vouloir tuer un homme parce qu'il fait la cour à votre femme; mais il n'y a plus de sécurité pour les amants! Quoi! on fait semblant de partir, on part même, puis on revient en catimini, on s'embusque derrière un mur, on attend l'heure du berger, et quand l'amant se croit bien tranquille et presque heureux, tout à coup on fond sur lui, pestant et jurant, afin de tout massacrer! Voilà qui est sauvage, barbare, anthropophage, musulman!
—Il est de fait, observa Cornélius, que ça ne se conçoit pas. Un mari bien appris vous eût tendu une échelle pour grimper à son balcon.
—Oh! pardieu! je ne lui en demandais pas tant, et je me serais tenu pour satisfait s'il fût seulement resté tranquille.
—Voilà qui est honnête.
—Le fait est que j'en ai mon habit tout tailladé. Un habit du bon faiseur que j'avais fait venir tout exprès de Paris, et comme il ne s'en trouve pas un second à Douvres; cela crie vengeance.
—Dame! dit Cornélius, s'il vous a gâté un peu de satin, j'ai tout lieu de croire, à la couleur de votre épée, que vous lui avez gâté un peu de chair. Partant, quittes.
—Ma foi, monsieur, vous estimez bien peu le satin coupé à la mode de la plus fine galanterie. Et puis, il n'y a guère que celui qu'a frappé monsieur, ajouta-t-il en se retournant du côté de Belle-Rose, qui se souviendra de l'aventure.
—Je suis enchanté de vous avoir secouru, dit Belle-Rose, mais je serais fort aux regrets de l'avoir tué.
—Oh! ne craignez rien, c'est le mari. Cette sorte d'Anglais a la vie très dure. Après ça, continua M. de Pomereux, l'aventure a ce bon côté, qu'elle me déterminera de passer en France, lettre reçue. Je suis guéri des bonnes fortunes britanniques: on n'y saurait aimer que la dague au poing. Je rentre à Paris et vais me marier.
—Vous? fit Cornélius.
—Parbleu! je serai, sur ma parole, un merveilleux mari. C'est un mariage auquel j'ai pris goût parce que la dame n'en veut pas. Il est de la façon de M. de Louvois.
—Ah! fit Belle-Rose.
—C'est un ministre qui se mêle un peu de tout. Il a eu l'idée triomphante de me donner pour femme une personne qu'il a mise dans un couvent.
A ces mots, Cornélius tendit l'oreille.
—Voilà qui est plaisant, dit-il.
—Oui, c'est une petite vengeance de mon magnifique cousin. Il paraît que la dame a pour fiancé un certain M. Belle-Rose qui s'est évadé.
Ce fut au tour de Belle-Rose à tressaillir.
—Belle-Rose! s'écria-t-il.
—Vous le connaissez? demanda le comte.
Cornélius pressa le genou de Belle-Rose pour l'engager à se contraindre.
—Oh! fit-il, je l'ai connu en Flandre, alors qu'il était sergent au régiment de La Ferté.
—Sergent! répéta M. de Pomereux d'un petit air dédaigneux. Ah çà! quel homme est-ce donc?
—Mais un homme à peu près de ma taille et de mon air, qui manie passablement l'épée et qui passe pour un fort honnête soldat.
—Ah! ah! et c'est ce monsieur-là qui s'est fait aimer de Mme d'Albergotti?
—Elle l'aime donc toujours? s'écria Belle-Rose d'une voix émue.
—Si elle l'aime? dites donc qu'elle l'adore! Les femmes ont de ces idées! c'est incroyable… Me voilà, moi qui vous parle, qui suis comte, parent de M. de Louvois, j'aurai un régiment au premier jour, et l'on n'est pas mal tourné, que diable! Eh bien! monsieur, Mme d'Albergotti, qui est au couvent, m'a refusé tout net.
—Noble coeur! dit tout bas Belle-Rose.
—Ah! vous trouvez! fit M. de Pomereux qui l'avait entendu. Eh bien! ma foi, j'ai fait comme vous… et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je l'ai prise en grande estime. Oui, sur ma parole. Elle m'a paru si simple, si chaste en toute chose, que je me suis mis à l'aimer tout de bon.
—Ah bah! fit Cornélius qui pressa le bras de Belle-Rose, dont les yeux étincelaient.
—C'est, ma foi, vrai, ou peu s'en faut. Que diable! on est gentilhomme, et je ne veux pas qu'elle meure dans un couvent.
—Elle n'y mourra pas, dit Belle-Rose d'une voix profonde.
—C'est aussi mon opinion, reprit M. de Pomereux; malheureusement ce n'est pas l'avis d'un certain M. de Charny, à qui mon précieux cousin a commis le soin de cette affaire.
—M. de Charny? répéta Belle-Rose.
—Un certain méchant drôle un peu capable de tout, venimeux comme une vipère et tenace comme de la glu. Quand il est en conférence avec M. de Louvois, j'ai toujours peur pour quelqu'un.
—Mais que lui a fait Mme d'Albergotti?
—A lui? rien; mais M. de Charny est un homme qui choie les haines du ministre comme on fait d'une maîtresse. Il a bien trop à faire de celles de M. de Louvois, pour en avoir de son cru.
—Quel misérable! dit Cornélius.
—C'est un misérable comme il en faut, dit-on, aux vizirs que nous a faits le caprice de notre gracieux monarque; muet comme la tombe, prêt à toute heure, impénétrable comme la nuit. Eh! messieurs, ces drôles-là ont leurs qualités. Au demeurant, grâce à ma parenté avec notre illustre ministre, il est quelque peu de mes amis.