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Belle-Rose

Chapter 41: XL
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

—M. de Charny?

—Eh! mon Dieu, oui. Seulement, lorsqu'il me fait l'honneur de manger à ma table, aussitôt qu'il est parti je fais jeter par la fenêtre tout ce qu'il a touché, répondit M. de Pomereux en se levant.

Il arrangea les noeuds de ses rubans en se mirant dans une glace, rajusta son manteau, prit son feutre qu'il avait posé sur un meuble, et tendit la main aux deux amis.

—Je vais en France, messieurs, leur dit-il; souvenez-vous que si jamais vous avez besoin d'une bourse ou d'une épée, en quelque circonstance que ce soit, de jour ou de nuit, de près ou de loin, le comte de Pomereux se met tout entier à votre disposition.

En prononçant ces paroles, le comte salua Cornélius et Belle-Rose avec une grâce et une noblesse qui firent concevoir aux deux jeunes gens une meilleure opinion de son caractère. Quand il se fut retiré, Belle-Rose appela Claudine.

—Soeur, lui dit-il, nous partons demain.

Au geste qu'elle fit, Belle-Rose l'interrompit par un mot:

—Je sais tout.

—Oui, continua Cornélius, M. de Pomereux lui a tout conté.

—Ainsi, vous le saviez et ne me disiez rien! reprit Belle-Rose avec un accent de reproche.

—La mort était sur toi, pouvions-nous parler? dit Cornélius.

—Et maintenant encore, ajouta Claudine, c'est à peine si tu es en état de marcher.

—Il faudrait que je fusse cloué dans une bière pour ne pas partir! s'écria Belle-Rose.

L'accent de sa voix et l'air de son visage ne permettaient pas d'objection.

—C'est entendu, reprit Cornélius; et il ajouta en se penchant vers
Claudine:

—La Déroute nous l'avait bien dit.

Les préparatifs furent bientôt faits. On serra les hardes dans une valise, on se procura des habits grossiers, on mit de l'or dans une ceinture, on se munit d'armes, et il se trouva le lendemain un de ces pêcheurs hospitaliers allant à la pêche sur les côtes de France qui consentit à passer les trois jeunes gens. Ce fut une bonne action qui lui rapporta dix livres sterling.

XXXVIII

LE SIÈGE DU COUVENT

Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent à Paris sans coup férir. Ils s'étaient arrangés de façon à n'être pas reconnus, et l'audace de leur entreprise les protégeait elle-même. Il était presque impossible que M. de Louvois pût supposer un instant que Belle-Rose osât se présenter aussi rapidement en France. Quand Belle-Rose entra dans Paris, la Déroute y était déjà depuis quinze jours. L'honnête sergent n'avait pas perdu son temps. Après avoir rôdé autour de l'hôtel de M. de Louvois, questionnant çà et là les gens qui pouvaient lui donner quelques renseignements sur l'objet de ses recherches, il comprit l'inutilité de cet espionnage. Tant de voitures sortaient de la cour à toute heure du jour et de la nuit, que les voisins les voyant toutes, ne se souvenaient d'aucune en particulier. La Déroute tourna ses batteries d'un autre côté. La prouesse de Bouletord, qui l'avait mis si avant dans la faveur du ministre, devait peut-être le rendre le messager des commissions intimes. La Déroute fit si bien, qu'il découvrit promptement le maréchal des logis, et ne le quitta plus. Durant trois jours, il parcourut la moitié de Paris, ramassant la boue sur les talons de Bouletord; mais Bouletord, qui s'arrêtait un peu partout, ne s'arrêtait devant aucun couvent. La Déroute commençait à se demander s'il ne ferait pas bien d'attendre Bouletord au détour de quelque ruelle, et de le forcer à confesser son secret le poignard sur la gorge, lorsqu'un soir Grippard, qui, de son côté, s'était attaché à Bouletord, en compagnie de qui il rendait visite à tous les cabarets de Paris, vint tout essoufflé lui apprendre que Bouletord devait le lendemain porter une dépêche du ministre à l'un des couvents de Paris.

—Je le tiens! dit la Déroute en embrassant Grippard.

Le lendemain, il était avant le jour à la porte de la caserne de Bouletord, en costume de laquais. Quand Bouletord sortit, la Déroute se mit sur ses traces et ne le quitta plus qu'à la porte du couvent des Bénédictines, dans la rue du Cherche-Midi. Ce couvent avait une étendue immense; ses jardins allaient jusqu'à la rue de Vaugirard d'un côté, et de l'autre occupaient les terrains sur lesquels on a percé plus tard le boulevard extérieur. La Déroute tourna autour du couvent; les murailles étaient hautes, épaisses, impénétrables, mais la Déroute s'était mis en tête de voir, sinon de pénétrer dans l'intérieur du couvent.

—Si Mme d'Albergotti est chez les bénédictines, elle doit bien quelquefois se promener dans les jardins; qu'il se trouve seulement un petit coin où me cacher, et je saurai bien l'y découvrir, se dit-il en lui-même.

Comme il parlait encore, il avisa une haute maison pourvue d'un grenier dont la fenêtre donnait sur les jardins du couvent. La distance qui séparait les jardins de cette fenêtre était grande; mais la Déroute avait des yeux de lynx. Il courut à cette maison et cogna. Ce fut une bonne vieille femme qui lui ouvrit.

—Madame, lui dit la Déroute, vous voyez mon état à mon habit; je suis en condition chez d'honnêtes gens qui demeurent ici tout près, rue de Sèvres. Mes maîtres sont à la campagne, on remet tout à neuf chez nous, et en attendant que la besogne soit terminée, je cherche quelque chambre où je puisse habiter. J'ai de l'argent, madame, et je paye d'avance.

En disant ces mots, la Déroute glissa deux écus de six livres dans la main de la vieille, qui les serra.

—Ça se trouve très à propos, répondit la vieille, qui ne mit pas un instant en doute le petit conte si lestement improvisé par la Déroute; nous avons tout justement un joli cabinet à louer où vous serez merveilleusement bien.

Ce joli cabinet était un affreux taudis percé sous les combles et tout peuplé de rats qu'on entendait s'ébattre derrière la charpente disjointe, crevassée et toute branlante; on y grillait en été, on y gelait en hiver; il y avait pour tout mobilier un méchant grabat, une chaise boiteuse, un coffre ouvert qui tenait lieu d'armoire, et une table cassée dont le tiroir était perdu. Mais de la fenêtre on planait sur les terrasses, les cours et les promenades du couvent. La Déroute affirma sur son honneur qu'il n'avait jamais vu un réduit si charmant ni si bien fourni de toutes les commodités de la vie; il s'étonna qu'on pût céder un tel appartement pour deux écus de six livres, et déclara que rien ne manquerait plus à son contentement si la bonne dame voulait bien se charger elle-même de tenir en ordre son logis. Un troisième écu de six livres appuya cette ouverture, et la vieille ne manqua pas d'accepter. La Déroute s'empressa de rester sur l'heure dans le taudis, afin de témoigner de sa vive satisfaction; la vieille se retira, et l'honnête sergent ayant soigneusement verrouillé la porte, courut à son poste d'observation. De la distance où il se trouvait, les arbres avaient quelque peu l'air d'arbrisseaux, mais la Déroute en aurait pu compter les feuilles. Il resta contre la fenêtre jusqu'à la tombée de la nuit et y revint le lendemain au point du jour; il ne la quitta que pour avaler un morceau que la vieille lui avait apprêté et qu'il déclara le plus succulent du monde, et encore jeta-t-il à la dérobée un regard sur les promenades. Ce manège dura trois jours. La Déroute avait bien vu trente ou quarante religieuses, vingt novices, autant de pensionnaires, mais aucune ne ressemblait à Mme d'Albergotti. La Déroute enrageait. Enfin, le quatrième jour, au matin, il aperçut une religieuse dont la tournure le fit tressaillir au premier pas qu'elle avança sur la terrasse. Le sergent se pencha autant qu'il put en dehors de la fenêtre, écarquilla ses yeux et battit des mains. La religieuse venait de se retourner, et il l'avait parfaitement reconnue. La voir était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout. On savait bien où soupirait la victime; il s'agissait de l'en tirer. C'est à quoi la Déroute employa son imagination. La solitude du lieu où il habitait comme un reclus et le grand désir qu'il avait de complaire à Belle-Rose lui furent d'un grand secours pour arriver à ce but. Il commença par dépêcher son aide de camp Grippard à Bouletord, avec mission de se faire recevoir dans le digne corps de la maréchaussée. C'était un honnête moyen de pénétrer les secrets du maréchal des logis, et d'être prévenu au cas où l'on comploterait d'enlever Mme d'Albergotti pour la transporter dans quelque autre couvent. Quant à lui, il se résolut à entrer dans la maison des dames bénédictines sous l'habit de jardinier. Il en était là de ses beaux projets quand Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent. La Déroute avait eu soin, en partant, de laisser à Cornélius une adresse sûre où il pourrait le rencontrer: c'était une auberge de la rue des Bourgeois-Saint-Michel, à l'enseigne du Roi David. On y voyait une espèce de Turc jouant de la harpe et dansant devant un baldaquin que le peintre avait revêtu d'une belle couleur jaune. La Déroute s'y rendait tous les soirs sous divers costumes, et y passait une heure ou deux à voir les habitués du lieu battre les cartes et les dés. Le soir où Cornélius entra à l'hôtellerie du Roi David, il eut quelque peine à reconnaître le sergent, qui s'était affublé d'une perruque noire et d'une barbe magnifique avec un pourpoint de crin orné de sa ceinture, à laquelle pendait une grosse rapière. Belle-Rose attendait dans la rue, le nez dans un manteau et un chapeau sur les yeux.

—Je sais où elle est, lui dit la Déroute aussitôt qu'il l'aperçut; et tout d'une haleine il lui conta ce qu'il avait fait. Belle-Rose lui sauta au cou et l'embrassa tout net.

—Nous voilà trois, dit-il; il n'y a ni grilles, ni murailles, ni portes, ni serrures, qui puissent nous arrêter; j'y perdrai plutôt ma tête.

—Une de perdue, trois de coupées, dit tranquillement la Déroute.

Il fallut d'abord s'occuper de prendre un logement où les visites importunes ne fussent point à redouter. Belle-Rose nomma tout de suite M. Mériset.

—J'y suis allé trop souvent pour qu'on songe à m'y chercher, dit-il.

Et ils prirent en compagnie le chemin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. A la vue de Belle-Rose, M. Mériset témoigna une surprise qui tenait de l'ébahissement.

—Et la Bastille? murmura-t-il d'une voix étouffée.

—Eh bien! quoi, la Bastille?

—Vous y êtes allé?

—Et j'en suis sorti.

—Bien sûr?

—Voyez vous-même, dit Belle-Rose en riant.

—Oui, oui, c'est bien vous… Mais pardonnez mon hésitation. Il y a des gens si habiles à prendre toutes sortes de figures!

—Certainement.

—Ce cher monsieur Belle-Rose, je suis ravi de le revoir! Ainsi vous venez loger chez moi?

—Oui, mon bon monsieur Mériset. Où trouverais-je un meilleur hôte?… Mais, vous comprenez, pour des raisons particulières, je tiens à n'être point connu; vous ne me nommerez pas.

—Je comprends, fit M. Mériset; ce sont encore des affaires d'État.

—Comme vous voudrez. C'est convenu, n'est-ce pas?

—La maison est à vous.

La Déroute s'était bien gardé de donner congé du cabinet où il avait placé son observatoire. Ce pouvait être un moyen d'établir des communications avec l'intérieur du couvent, aussitôt qu'on serait parvenu à faire connaître à Suzanne que ses amis cherchaient à la délivrer. L'impatience de Belle-Rose ne lui permettait pas d'attendre; dès le lendemain, il se mit en mesure d'investir la place, ainsi que le disait la Déroute. Le plan de campagne était de l'invention de Claudine. Elle s'habilla à la façon des femmes d'Irlande, et montant en carrosse avec Cornélius, elle se fit conduire au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi. Cornélius, qui était du Connaught, parlait l'anglais à peu près comme s'il eût été du Middlesex. Claudine, par une de ces tendresses dont la source s'épanche au fond du coeur, avait rapidement appris la langue de son fiancé, avec qui déjà elle la parlait facilement. Ils arrivèrent devant la porte du couvent, où, après avoir sonné, ils furent reçus par la tourière.

—Veuillez, lui dit Cornélius avec un accent anglais trop prononcé pour n'être pas très affecté, prier madame la supérieure de prendre la peine de descendre au parloir.

—Est-ce pour une affaire pressée? demanda la tourière en faisant courir les grains d'un chapelet entre ses doigts.

—Vous lui direz qu'il s'agit d'une jeune dame étrangère que son frère, gentilhomme irlandais, a l'intention de laisser aux dames bénédictines, où, si elle se plaît, elle pourrait bien prononcer ses voeux.

A ces mots, la tourière s'inclina, et, faisant asseoir les deux étrangers, disparut par une petite porte qui donnait dans une galerie.

—Voilà qui est bien entendu, dit tout bas Claudine à Cornélius quand ils furent seuls, vous êtes mon frère, vous vous appelez sir Ralph Hasting, vous êtes baronnet, et moi miss Harriett Hasting, votre soeur; je suis prise d'une grande dévotion qui me porte à vouloir entrer en religion. Que Dieu nous pardonne toute cette hypocrisie! Si le monde n'était pas si méchant, y serions-nous forcés?

Au bout d'un instant, la tourière revint et conduisit Cornélius et Claudine dans le parloir. On les avertit que la supérieure était derrière la grille tendue de serge, et la tourière les quitta.

—On m'a fait connaître le but de votre visite dans cette sainte maison, dit la mère Évangélique; nous ne refusons jamais d'ouvrir nos bras aux coeurs qui veulent se consacrer à Dieu.

—Je vous en remercie, ma mère, répondit Claudine d'une voix douce qui semblait sortir d'une bouche anglaise.

—Vous serez ici à l'abri des pièges du monde et des embûches du mauvais esprit. La paix règne dans la maison; quand on a goûté de cette paix, on regrette de ne l'avoir pas connue plus tôt.

—Ma soeur a la vocation, reprit Cornélius; je ne vous cacherai pas, madame, que sa famille et moi nous nous y sommes opposés longtemps.

—C'est aller contre les voies du Seigneur, mon fils.

—C'est ce que j'ai compris plus tard, et aujourd'hui je ne la détourne plus de son projet. J'ai fait le compte de la part qui revient à miss Harriett sur l'héritage de sa mère, et ce sera sa dot, si elle se voue au culte de l'époux qui ne trompe jamais; ce sont, tout compte fait, sept ou huit mille livres sterling.

—Huit mille livres sterling? reprit la mère Évangélique.

—Ah! pardon, madame, c'est une monnaie de notre pays qui vaut à peu près vingt-cinq livres de France: c'est notre louis à nous.

—Très bien! vous excuserez, mon fils, l'ignorance d'une fille qui est toute en Dieu.

—Huit mille livres, continua négligemment Cornélius, ça fait une somme ronde de deux cent mille francs.

—Nous ne regardons jamais à la dot, dit la supérieure; le coeur est la seule richesse qu'envie notre mère à tous; mais cet argent nous aidera à faire le bien qui profitera à notre ordre pieux et à la gloire de la religion.

La conversation continua sur ce pied-là quelques instants encore; après quoi Cornélius, tirant de sa poche une bourse dans laquelle il y avait cinquante louis à peu près, pria la supérieure de l'accepter au nom de miss Harriett pour faire quelques aumônes.

—Quant aux frais d'entretien, nous les réglerons comme vous l'entendrez, madame, jusqu'au jour où ma soeur prendra le voile, si elle persiste dans son intention.

Claudine ne se sentait pas de joie en pénétrant dans l'intérieur du couvent: elle regardait partout pour voir si elle n'apercevrait pas Suzanne; mais, ce jour-là, elle dut se résoudre au seul plaisir de dormir sous le même toit. Suzanne ne parut pas au réfectoire. Mais le lendemain, à la prière du matin, où Claudine ne manqua pas d'assister, elle reconnut Suzanne parmi les novices. Mme d'Albergotti était plus pâle que les cierges qui brûlaient au fond du sanctuaire; ses grands yeux étaient noyés de tristesse; le sourire était mort sur ses lèvres. Elle s'agenouilla avec ses compagnes sur le marbre et pencha son front sur ses mains jointes. Claudine pleurait sur son livre de prières. Il lui venait des envies folles de se lever et de courir à Suzanne pour l'embrasser. Mais c'eût été tout perdre, et elle demeurait à sa place en frappant le sol de ses petits pieds. L'aspect de cette sombre chapelle où l'orgue mugissait, la vue de ces costumes sévères qui semblaient emprisonner le corps sous un suaire, l'expression de ces visages où l'on voyait se refléter la blancheur des sépulcres, tout cet appareil sinistre de la religion dans ce que le catholicisme a de plus sévère, glaçait l'âme de la pauvre fille et répugnait à cette nature bonne, expansive et vivace. Ses yeux, un instant fatigués de l'austérité de ce spectacle, se tournèrent vers les grands vitraux de la chapelle pour y chercher un peu de lumière, quelque rayon d'or venu du ciel; puis ils s'abaissèrent de nouveau et s'arrêtèrent sur Suzanne, qu'ils ne quittèrent plus. Cependant l'office finissait, les derniers chants se mouraient sous les arceaux sonores; Claudine abandonna sa chaise et vint, agenouillée et son livre à la main, se ranger sur le passage des religieuses qui suivaient les novices. Suzanne venait l'une des dernières; comme elle passait devant Claudine, le front baissé et les mains croisées sur le coeur, Claudine effleura doucement du bout de ses doigts la longue robe de Mme d'Albergotti; Suzanne tourna les yeux de son côté et rencontra le regard brillant de Claudine, qui promenait un autre doigt sur sa bouche. Il semblait à Mme d'Albergotti que c'était une apparition, et tout son corps frissonna comme l'eau d'un lac sur lequel passe un vent léger. Le cortège la poussait en avant, elle continua sa marche silencieuse; mais ce matin-là elle ne sortit pas de la chapelle sans bénir Dieu. On comprend sans peine que Suzanne ne resta pas dans sa cellule ce jour-là. Vers midi, à l'heure de la promenade, elle descendit au jardin et parcourut les allées qui étaient les plus proches de la porte d'entrée. Au bout d'un quart d'heure elle rencontra Claudine, qui marchait à côté d'une religieuse. Elles échangèrent un regard et passèrent. Ce regard mit des larmes dans les yeux de Suzanne, qui se voyait enfin secourue. Elles se promenèrent longtemps ainsi, savourant la joie de se voir, mais ne pouvant encore se parler. Une fois ou deux leurs mains s'effleurèrent, une fois leurs doigts purent s'entrelacer l'espace d'une seconde. Ce fut tout, ce jour-là. C'était bien peu encore, mais ce peu suffit pour rendre l'espoir à Suzanne. Le courage demeurait tout entier, mais l'espérance s'était envolée; elle revint et Suzanne releva son front.

Le lendemain, Claudine, à qui sa condition de pensionnaire, et surtout sa dot annoncée et promise, donnaient certains privilèges, se rendit dans les jardins. La religieuse qui était spécialement chargée de son éducation devait être ce jour-là en conférence avec la supérieure; Claudine était donc seule. Aussitôt qu'elle vit Suzanne, elle s'enfonça dans les jardins, prenant de préférence les allées les plus sombres, celles où les charmilles étaient le plus épaisses. Au bout de quelques minutes, elle se trouva dans un endroit écarté et s'y arrêta. Des pas légers faisaient craquer le sable derrière elle, ils s'approchèrent: Claudine penchait la tête, Suzanne accourut les bras tendus en avant, et les deux amies s'embrassèrent avec des larmes dans les yeux et mille tendresses sur les lèvres.

XXXIX

LE NEVEU DU JARDINIER

Après les premières effusions d'une affection mutuelle que l'absence avait augmentée, Suzanne prit les deux mains de Claudine.

—Voyons, Claudine, ne me cache rien; Belle-Rose?…

—Serais-je si joyeuse s'il n'était ici? s'écria la jeune fille.

—Ici! répéta Suzanne, qui devint toute pâle de bonheur.

—Nous y sommes tous: mon frère, Cornélius, la Déroute et notre pauvre
Grippard aussi; c'est une conspiration.

—Raconte-moi vite tout cela. Qu'a dit Jacques en apprenant ma captivité? Comment a-t-il quitté l'Angleterre? Lequel de vous a découvert ma retraite? Que comptez-vous faire? M. de Louvois ne sait-il rien de votre arrivée? Voyons, parle donc!

—Mais, ma pauvre soeur, tu ne m'en laisses pas le temps. Tu interroges toujours.

—C'est que tu ne réponds jamais.

—Eh bien! je répondrai, mais ailleurs.

—Ce banc ne te semble-t-il pas fort bon pour cela? Cette charmille nous protège et nous cache.

—Si elle nous cache, elle peut en cacher d'autres.

Suzanne tressaillit et jeta un regard furtif autour d'elle.

—Que veux-tu dire? reprit-elle.

—Je dis qu'il faut se défier de tout au couvent; les arbres sont creux et les murs transparents; il y a des oreilles et des yeux partout. Je ne vois pas un sureau ou quelque chèvrefeuille que je ne me rappelle l'histoire du roi Midas et de ses roseaux qui parlaient; allons ailleurs.

Claudine entraîna Suzanne et s'arrêta tout au fond du parc, sous un berceau d'où l'on pouvait s'échapper en cas de surprise; il y avait un petit gazon tout autour, et l'on voyait de tous côtés à la fois.

—Maintenant l'ennemi peut venir, dit Claudine en s'asseyant; à la moindre alerte, tu prends par là, derrière ces grands ormes, et moi par ici, le long de ce mur.

Suzanne se fit répéter vingt fois les mêmes détails; mais Claudine l'interrompant enfin:

—Tu me fais perdre tous mes instants, et ils sont précieux, dit-elle; Belle-Rose te racontera tout cela, et tu prendras plus de plaisir à l'entendre. Il faut d'abord te délivrer.

—C'est bien difficile! j'ai tant d'ennemis qui me haïssent!

—Mais tu as tant d'amis qui t'aiment!

—J'en ai quatre.

—Sais-tu beaucoup de gens qui puissent en dire autant?

—Pardonne-moi, Claudine; la liberté avec vous, ce serait le bonheur, et j'ai tant souffert que je n'y crois plus.

—Je laisse à mon ami Jacques le soin de t'y faire croire un peu, et c'est un soin dont il s'acquittera volontiers. Mais ne parlons plus de cela: dans quelle partie du couvent es-tu logée?

—Dans l'aile droite; tu peux voir ma chambre d'ici. Là-bas tout au bout.

—Celle qui fait le coin?

—Précisément.

—Elle est à vingt pieds du sol?

—A peu près.

—Au besoin on pourrait descendre avec les draps du lit noués ensemble?

—Je le crois; mais il y a les chiens.

Castor et Pollux.

—Ah! tu les connais?

—Je connais tout.

—Alors tu sais qu'ils sont lâchés la nuit?

—Parfaitement. Te souviens-tu de la mythologie, Suzanne?

—Un peu.

—Eh bien! nous traiterons Castor et Pollux comme on traita Cerbère. Notre ami la Déroute aura soin de se munir d'un quartier d'agneau. Le gâteau de miel n'est plus de notre temps.

—Tu ris toujours, Claudine.

—Vaut-il mieux pleurer?

—Mais après les chiens, il y a les jardiniers.

—On les endormira.

—Et puis les murs!

—On les franchira.

—Et il y a encore M. de Louvois.

—On s'en moquera.

—Et M. de Charny.

—Oh! celui-là fera bien de ne pas se présenter devant notre ami
Jacques!

—Tiens! Claudine, reprit Suzanne, qui n'avait pu prononcer le nom du ministre et de son favori sans frémir, si cette tentative devait faire courir le moindre danger à Jacques, j'aimerais mieux prendre le voile et mourir ici.

—Et si tu devais rester au couvent seulement quinze jours de plus, Jacques aimerait mieux entrer tout de suite à la Bastille et n'en sortir jamais.

—Pauvre ami!

—Eh bien! ma soeur, pour ce pauvre ami, nous pouvons bien nous exposer un peu.

—Tu sais bien que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

—Ma foi! je n'ai pas grande crainte pour eux; ils sont quatre de force à tailler en pièces toute la maréchaussée du royaume, dit Claudine d'un petit air crâne, bien qu'elle ne fût pas très rassurée au fond du coeur sur l'issue de leur entreprise.

Les deux amies s'embrassèrent pour se donner du courage.

—Voyons! reprit Claudine, il faut bien nous entendre! Cornélius vient tous les deux jours au parloir.

—C'est un peu beaucoup.

—Mais il y vient avec toutes sortes de bonnes choses pour les soeurs et toutes sortes de belles choses pour le couvent.

—Si bien qu'on regrette seulement qu'il ne vienne pas tous les jours.

—Tout juste. Il m'instruit des projets qu'ils ont combinés, Belle-Rose, la Déroute et lui; tandis qu'ils agissent à l'extérieur, nous, agissons à l'intérieur; je soustrais les clefs à la soeur Assomption, notre vénérable tourière, je me familiarise avec Castor et Pollux, nous laissons tous les jours quelques pièces d'or dans la main des jardiniers, et, le jour fixé pour l'évasion, nous sommes prêtes.

—Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup Suzanne, la mère Scholastique de la
Charité!

—Oh! la mauvaise langue! Sauve qui peut, répondit Claudine en tournant la tête du côté de la religieuse, qui marchait le nez dans son livre d'heures.

L'une prit du côté des ormes, l'autre du côté du mur, et toutes deux s'envolèrent comme des oiseaux. Tandis que les deux amies conspiraient dans l'intérieur du couvent, la Déroute ne perdait pas de temps à l'extérieur; mais quelque effort d'imagination qu'il fît, il n'allait jamais assez vite au gré de Belle-Rose. Il poursuivait à la fois l'entrée de Grippard dans l'honorable corps de la maréchaussée et la sienne dans les jardins des bonnes soeurs. Le jour même de la conférence de Suzanne et de Claudine, la moitié de son souhait fut réalisé: Grippard vint le surprendre à l'hôtellerie du Roi David en grand costume de recors.

—Ah! ah! fit la Déroute, tu as donc réussi!

—Il le fallait bien, je me l'étais juré.

—Tu es entêté, à ce que je vois.

—Comme un Breton, quoique Picard. Mais ça n'a pas été sans peine.

—Vraiment!

—Depuis l'affaire de Villejuif, Bouletord est devenu soupçonneux comme un moine. Quand on lui dit blanc, il entend noir. Il a fallu m'y prendre à quatre fois pour réussir.

—Tant de mal pour se mettre ce vilain habit-là sur le dos, qui l'eût cru!

—Ça m'a coûté trente bouteilles des meilleurs crus d'Argenteuil, assaisonnées de mensonges et de jambons.

—Ah! tu mens aussi?

—Quelquefois, dit Grippard d'un air modeste. C'est un joli défaut qui sert parfois mieux que de belles qualités.

—C'est juste, répondit la Déroute avec philosophie.

—Et c'est là seulement ce qui m'a fait réussir.

—Conte-moi cela.

—Oh! c'est fort simple. A notre premier déjeuner, il m'a montré un petit bout de sa haine contre Belle-Rose; ça m'a fait réfléchir. Au second déjeuner, il m'a juré sur sa parole que si mon capitaine était capitaine, c'était par l'effet de mille scélératesses.

—Le gueux! s'écria la Déroute en appliquant un furieux coup de poing sur la table.

—Au troisième déjeuner, reprit Grippard, il m'a fait serment de tuer
Belle-Rose.

—On verra qui mourra le premier, murmura la Déroute en tourmentant la poignée de sa rapière.

—Au quatrième déjeuner, continua le narrateur, une idée magnifique m'a tout à coup illuminé: je lui ai fait confidence, entre six bouteilles vides et deux verres pleins, que je haïssais Belle-Rose à la mort. Bouletord a failli m'embrasser. Je lui ai conté une histoire terrible d'où mon capitaine est sorti noir comme de l'encre. Il n'y a pas tenu et m'a sauté au cou. «Maréchal, lui ai-je dit, enrôlez-moi dans votre escouade, et nous le tuerons de compagnie.» Bouletord était fort attendri; il m'a serré la main, en jurant sur son âme que j'étais un galant homme. J'ai signé un vilain papier qu'il a tiré de sa poche, et me voilà depuis trois heures archer du roi.

—Eh! eh! ce n'est pas si bête! s'écria la Déroute.

—On a quelquefois l'air sans avoir la chanson, répondit Grippard en se mirant dans le miroir enfumé qui ornait le cabaret.

—C'est un premier succès, répondit la Déroute; te voilà maître des secrets de l'ennemi, et si je pénètre au coeur de la place, nous sommes sûrs de réussir.

—Alors, je vous engage à vous hâter.

—Que veux-tu dire?

—On sait que Belle-Rose a quitté l'Angleterre; on se doute de sa présence à Paris. M. de Charny a mis la maréchaussée en campagne, et Bouletord est chargé de surveiller les environs du couvent.

—Eh bien! c'est la partie qui s'engage, s'écria la Déroute; nous nous presserons un peu, voilà tout. Retourne auprès de Bouletord; moi, je vais causer de tout cela avec mon capitaine et Cornélius.

Tout en cheminant, la Déroute roulait dans sa tête mille projets pour s'introduire dans ces bienheureux jardins dont il n'avait jamais vu que les arbres; il enrageait de voir que son caporal Grippard eût réussi, alors que lui-même, qui était sergent, ne réussissait pas; mais il avait beau se donner au diable, il ne trouvait rien. Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'il arriva dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez le digne M. Mériset.

—Eh! l'ami! qu'y a-t-il donc? s'écria Cornélius à la vue du sergent qui avait la mine d'un philosophe à court de philosophie.

—Il y a que si nous n'emportons pas la place d'assaut, il nous faudra lever le siège.

Et la Déroute lui fit part des révélations de Grippard.

—C'est bon, dit Cornélius, ça nous donnera l'agrément de revoir pour la dernière fois la figure de M. Bouletord, et peut-être aussi de face celle de M. de Charny. Tu as parlé, maintenant lis.

La Déroute prit le papier que lui tendait Cornélius; c'était une lettre de Claudine contenant ces mots:

«J'ai fait parler le jardinier; il attend un sien neveu, qui a nom Ambroise Patu, et qu'il n'a jamais vu; ce neveu est natif de Beaugency. C'est un grand benêt de campagnard blond et tout novice. Il arrive ce soir par le coche et doit descendre à l'hôtellerie du Cheval noir, rue du Four-Saint-Germain, pour se présenter demain matin au couvent des bénédictines. Il me semble qu'il y a dans cette nouvelle de quoi tirer un bon parti. Suzanne a peur qu'on se hâte, mais moi je veux qu'on se presse; sinon je me fais nonne.»

A la lecture de ce billet, la Déroute sauta de joie. C'était un homme qui avait, on le sait, des ressources promptes, et qui, aussitôt qu'on ouvrait une voie à son esprit, s'y jetait avec résolution.

—Je suis dans les jardins! s'écria-t-il.

—Non pas; c'est moi qui m'y rendrai, répliqua Belle-Rose.

—Vous?

—Oui, mon ami, interrompit Cornélius, c'est une idée du capitaine, il prétend que sa place est au jardin.

—Sans doute, puisque Suzanne y est, dit Belle-Rose.

—Et c'est vous qui voulez prendre l'habit d'un garçon jardinier? reprit la Déroute.

—Certainement.

—Il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est qu'au premier regard qu'une religieuse jettera sur vous, elle sentira son gentilhomme d'une lieue.

—Eh! mon ami, j'ai manié la serpe.

—Mais vous portez une épée! Tenez, capitaine, laissez-moi vous dire une chose. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve, mais une fois dans cette cage de pierre qu'on nomme un couvent, on n'est jamais bien sûr d'en sortir. Si vous veniez à être découvert, que feriez-vous?

—On me tuerait avant de me prendre.

—Ceci est fort bon pour vous, mais quand vous seriez mort, qu'arriverait-il de Mme d'Albergotti?

Belle-Rose soupira.

—Voulez-vous que je vous le dise, moi? continua la Déroute, elle mourrait. Ce serait une mauvaise action, et vous n'avez pas le droit d'exposer une personne qui vous aime et que vous aimez. Ce que vous prétendez faire, je le ferai mieux que vous, ayant le langage et les manières d'un pauvre diable, ouvrier ou villageois. Si je péris dans l'entreprise, il sera temps que vous preniez ma place; au moins, moi mort, n'y aura-t-il que moi.

Belle-Rose prit la main de son camarade et la serra.

—Fais ce que tu voudras, lui dit-il.

La Déroute ne se le fit pas dire deux fois et partit pour l'hôtellerie du Cheval noir, après s'être couvert d'un habit de drap qui lui donnait l'air d'un artisan. A la brune, il vit arriver un grand garçon qui marchait le nez en l'air, portant sous le bras une petite valise et au bout d'un bâton un paquet serré dans un mouchoir à carreaux blancs et bleus. Ce grand garçon s'en allait regardant les enseignes, le chapeau sur la nuque, la bouche ouverte et traînant ses guêtres le long du ruisseau, d'un air émerveillé. Les manches de son habit lui restaient aux coudes et ses cheveux plats tombaient comme de la filasse sur ses oreilles.

—Hé! Ambroise Patu! cria la Déroute en courant à sa rencontre.

Le grand garçon sauta de l'autre côté du ruisseau tout effarouché. Sa valise faillit rouler dans la boue, et il demeura planté sur ses longues jambes au beau milieu de la rue, les yeux tout écarquillés.

—Tiens, dit-il, vous me connaissez?

—Parbleu! si je ne vous connaissais pas, vous aurais-je appelé?

—C'est vrai, répondit Ambroise, qui trouva sans réplique le raisonnement de la Déroute; mais c'est tout de même drôle que vous sachiez mon nom quand je ne sais pas le vôtre.

—Je vais vous expliquer ça. Mais d'abord, je veux m'assurer que vous êtes bien l'homme à qui j'ai affaire.

—Cette bêtise! Si c'est Ambroise Patu que vous cherchez, c'est bien moi.

—Oh! dans notre pays les choses ne vont pas comme ça. Il y a tant de gens qui cherchent à tromper les autres!

—Je ne suis pas de ces gens-là.

—Je n'en doute pas et j'en jurerais sur la mine; mais enfin il faut prendre ses précautions. Voyons! vous dites donc que vous êtes Ambroise Patu?

—Ambroise Patu, de père en fils, d'un petit pays tout à côté de
Beaugency.

—C'est bien cela, et vous venez pour entrer, en qualité de garçon jardinier, au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi?

—Tout juste. C'est mon oncle Jérôme Patu qui me mande auprès de lui.

—Parfaitement. Vous cherchez l'hôtel du Cheval noir, et demain matin, au petit jour, vous devez vous rendre au couvent avec une lettre de votre brave femme de mère.

—La voilà, dit Ambroise, qui, tout étourdi, tira la lettre de sa poche.

—Très bien, reprit la Déroute, qui fourra ses mains dans son haut-de-chausses pour résister à l'envie qu'il avait d'escamoter la lettre; je vois que vous ne cherchez point à me tromper. Suivez-moi donc, ami Patu; l'auberge est ici près; nous avons à causer.

Ambroise suivit sans délibérer une personne si prudente et entra dans la salle commune du Cheval noir. Émerveillé de ce qu'il avait entendu, l'honnête garçon aurait douté de la vertu de son saint patron avant de soupçonner la probité de son guide. La Déroute demanda une chambre, fit dresser une table avec deux couverts, ordonna à la bonne de décacheter le meilleur vin, et, quand le dîner fut servi, ferma la porte au verrou.

—Asseyez-vous là, dit-il à son compagnon, qui avait regardé tous les apprêts sans souffler mot; voilà d'un petit vin de Suresnes dont vous me direz des nouvelles, et une gibelotte comme on n'en mange guère à la table du roi.

Ambroise s'assit, allongea ses grandes jambes et vida son verre d'un trait.

—Ah ça, camarade, dit-il en faisant claquer sa langue, vous qui me connaissez si bien, faites au moins que je vous connaisse un peu.

—C'est juste, reprit la Déroute; je suis, moi aussi, un Patu.

—Ah bah!

—Oh! mon Dieu, oui! mais un Patu d'une autre branche, un Patu de
Soissons, cousin de Jérôme Patu votre oncle.

—C'est toujours de la famille, qu'on soit de Beaugency ou de Soissons.

—Certainement, le nom est tout, le pays n'y fait rien; je disais donc que je suis un Patu, Antoine Patu, dit Patu Blondinet.

—Voilà un drôle de sobriquet.

—Oui, assez drôlet. Ça me vient de la couleur de mes cheveux.

—A ce compte-là, moi aussi je pourrais être un Blondinet, dit Ambroise en riant.

—Ça ferait deux Blondinet dans la famille, répondit la Déroute, qui remplissait toujours le verre d'Ambroise Patu. Or, quand mon cousin Jérôme a eu connaissance de votre arrivée, il m'a dit comme ça: Antoine, mon ami, va au-devant du petit neveu, et quand tu l'auras bien traité, fais-lui bien vite reprendre le chemin du pays.

—Comment! du pays? s'écria Ambroise en laissant tomber sa fourchette.

—A moins qu'il ne lui plaise de se faire moine, a-t-il ajouté.

—Mais il m'a fait venir pour être jardinier, et non pour être moine! dit Ambroise, qui rattrapa un morceau de lapin du bout de sa fourchette.

—C'est qu'à ce moment-là Jérôme ne savait pas tout. Le roi a rendu un édit.

—Que me fait l'édit!

—Buvez ce verre de vin blanc et vous comprendrez mieux.

Ambroise prit le verre et tendit l'oreille.

—Voilà ce que c'est, reprit la Déroute: l'édit du roi prescrit que tous les individus employés dans l'intérieur des couvents prennent le froc: là où il y a des nonnes, il veut qu'il y ait des moines.

—C'est abominable!

—Sans doute, mais c'est le roi.

—Que dira Catherine, qui m'attend au pays?

—C'est justement ce que me disait Jérôme ce matin: cette pauvre Catherine, que deviendra-t-elle? Après tout, ça peut s'arranger. Vous vous ferez moine, mon cher Ambroise, et Catherine en épousera un autre.

—Point! point! s'écria le Patu, j'ai promis à Catherine de l'épouser, et je l'épouserai.

—Je le crois bien! une jolie fille!

—Vous l'avez vue?

—Parbleu! fit la Déroute avec un aplomb merveilleux, et d'ailleurs on ne parle que d'elle à Paris.

—Ce qui me chiffonne, c'est de perdre ma place, une bonne place.

—Peuh! une place entre quatre murs.

—Je ne dis pas. Mais cent vingt livres de gages avec la nourriture et le logement. On gagne sa dot en trois ou quatre ans.

—C'est vrai; mais, bah! l'oncle Jérôme la gagnera pour vous.

—Au fait, je suis son héritier, moi. Ainsi, il va se faire moine, mon oncle Jérôme, à son âge?

—Il le faut bien. C'est demain qu'on lui met le froc sur le dos avec les sandales aux pieds. Voyez si le coeur vous en dit.

—Le coeur ne m'a jamais parlé du couvent; il n'entend que Catherine. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il me reste à peine un petit écu; c'est peu pour un si long chemin.

—Oh! ne vous inquiétez pas, l'oncle Jérôme y a pourvu.

—Comment ça?

—Va, m'a-t-il dit, et si Ambroise ne veut pas du couvent…

Ambroise secoua la tête.

—Tu lui remettras, continua la Déroute, ces vingt écus de six livres et ces quatre louis d'or.

En parlant ainsi, la Déroute étala sur une table les pièces blanches et les pièces jaunes. Les yeux d'Ambroise pétillèrent à cette vue.

—Tout ça pour moi? dit-il la main sur l'argent.

—Tout, et de plus, ce double louis neuf pour Catherine.

Ambroise prit le tout, ouvrit sa valise et serra l'argent tout au fond.

—Ami Blondinet, dit-il, je partirai demain par le coche.

—Et ce sera bien fait; le couvent y perdra un bon jardinier, mais ce sera la faute du roi.

—Est-ce bien entendu? reprit la Déroute, tandis qu'Ambroise calfeutrait les écus et les louis entre les chemises et les bas.

—Certes!

—Alors, donnez-moi la lettre de votre bonne Mme Patu.

—La lettre à maman?

—Oui.

—Qu'est-ce que ça vous fait, la lettre?

—Eh mais, ça me servira de preuve auprès du père Jérôme; il faut bien qu'il sache que j'ai rempli sa commission.

—C'est vrai, dit Ambroise; et il donna la lettre à la Déroute.

L'édit du roi, Catherine, les louis d'or, le couvent et la gibelotte dansèrent toute la nuit dans les rêves d'Ambroise. Au point du jour, la Déroute le réveilla pour l'envoyer au coche; ils s'embrassèrent comme deux vieux amis, et l'un se dirigea vers la rue du Cherche-Midi, tandis que l'autre allait au petit trot du côté de Beaugency. La tourière du couvent des bénédictines fit appeler le père Jérôme aussitôt que la Déroute eut décliné le motif de sa visite.

—Que me veut-on? demanda le jardinier en arrivant au parloir.

—Mon oncle, c'est votre neveu qui vient pour être jardinier, répondit la Déroute d'un air bête.

XL

UN COUP DE POIGNARD

Jérôme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de suite un air de famille. La Déroute, qui était pour son sang-froid un homme précieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le bonhomme de jardinier l'installa tout de suite dans son logement. Dès le premier jour, la Déroute se mit en devoir de gagner la confiance de Castor et de Pollux; il y parvint par une abondante distribution de friandises dont il s'était muni. Le brave garçon se priva même de déjeuner pour mieux s'assurer de leur neutralité en cas d'événement. Jérôme, qui le voyait faire, s'étonnait d'une si grande amitié pour les bêtes.

—Que voulez-vous que j'y fasse? lui répondait la Déroute d'un air innocent, c'est plus fort que moi, j'ai pour les animaux une tendresse inimaginable; c'est à ce point que quand j'étais chez nous, je ne souffrais pas que d'autres s'en occupassent. Lorsque j'en vois un qui pâtit, je m'ôterais plutôt le morceau de la bouche pour le lui donner.

Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Déroute prenait possession de son nouveau domaine; il allait du potager aux serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tête la topographie des lieux. Le père Jérôme l'accompagnait dans sa visite, et mêlait à ses dissertations sur les travaux du jardinage des commentaires sur les Patu de Beaugency. La Déroute avait réponse à tout, et faisait avec une imperturbable tranquillité la biographie de trente personnes qu'il ne connaissait pas, s'aidant, sans avoir l'air d'y prendre garde, des souvenirs de Jérôme, et faisant mille contes quand la mémoire du vieux était à bout. Vers le soir, la Déroute connaissait le jardin du couvent comme s'il l'avait habité toute sa vie. Il en savait tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits où l'on pouvait s'aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer, Jérôme le poussa par le coude.

—Hé! mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu verras une créature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant à me laisser aux doigts.

—Tiens, je veux y voir de plus près, repartit la Déroute, et il marcha vers le bout de la charmille.

L'oncle l'y suivit.

L'oeil perçant de la Déroute avait promptement reconnu Claudine, et il n'était point fâché de se mettre en communication avec elle.

—Ma bonne dame, dit Jérôme, le chapeau bas et la main ouverte, voilà mon neveu, un honnête garçon, qui a eu le désir d'être présenté à une personne si pleine de vertus. S'il peut vous être bon à quelque chose, usez de lui en toute liberté.

—Ça pourra venir, mon oncle, ça pourra venir, reprit la Déroute, qui faisait de grandes révérences à coup de pieds.

Malgré le péril de la situation, Claudine se mordit les lèvres pour ne pas rire à la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son chapeau d'une main et de l'autre se grattait l'oreille.

—C'est bien, mon garçon, très bien, dit-elle en attachant sur lui ses yeux riants; je crois qu'on peut compter sur toi, et je te prie de prendre cet écu pour boire à ma santé.

Pour prendre l'écu il fallut s'approcher de Claudine; la Déroute le fit d'un air lourd après que Jérôme l'eut poussé; mais, en s'inclinant, il dit très bas et très vite:

—Tenez-vous prête, il faut se hâter.

Claudine le remercia d'un regard et s'éloigna rapidement. Elle trouva
Suzanne qui l'attendait au détour d'une allée.

—J'ai vu la Déroute, lui dit Claudine d'une voix joyeuse.

—Et moi M. de Charny, répondit Suzanne en entraînant Claudine sous l'ombre épaisse des grands marronniers.

—Tu as vu M. de Charny? reprit Claudine dont toute la gaieté disparut.

—Si Belle-Rose ne m'a pas délivrée avant trois jours, je suis perdue, continua Suzanne.

Claudine, épouvantée, la serra dans ses bras.

—M. de Louvois est las de ma résistance. Il faut que je sois religieuse ou mariée d'ici trois jours.

—Mais qui peut te contraindre à prononcer tes voeux?

—Certes, aucune puissance humaine ne me forcera à outrager la majesté divine par des serments que mon coeur réprouve; mais, Claudine, il y a la réclusion éternelle; non pas cet emprisonnement doux et facile qui laisse voir le ciel et respirer la lumière, mais la réclusion au fond d'une cellule, le cloître sans l'espérance. On me donnera six pieds de terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles influences de l'isolement, sur les lâches conseils du désespoir, et, quoi qu'il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui.

—Non, tu ne seras pas perdue pour lui! s'écria Claudine, qui pleurait en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours, entends-tu? Si l'on veut t'enfermer, je m'enferme avec toi, et crois bien que Cornélius démolira le couvent plutôt que de m'y laisser!

—Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frère, et Cornélius, ton fiancé, sont deux nobles coeurs, mais ils ont contre eux le ministre.

—Ils ont pour eux l'amour; l'un vaut bien l'autre, qu'en penses-tu?

La cloche du couvent sonna l'Angélus; on entendit les chants religieux des soeurs qui se rendaient à la chapelle, et les deux amies se séparèrent. Une heure après cet entretien, Cornélius, qui rôdait sans cesse autour du couvent pour en mieux connaître les êtres, heurta un gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens.

—Eh! morbleu, l'homme au manteau! s'écria l'un d'eux, vous allez bien vite! souffrez qu'on vous arrête.

Et il mit la main sur la garde de son épée.

Mais le fer à demi tiré rentra dans le fourreau, et le gentilhomme tendit sa main à Cornélius en éclatant de rire.

—Sur ma parole, j'allais faire une sottise! Mais que diable aussi, monsieur, on prévient les gens quand on va de Douvres à Paris.

—Ma première visite eût été pour vous si ma présence ici n'était secrète, répondit Cornélius en prenant la main du comte.

M. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d'un coup de poing.

—Parbleu! je ne sais pas si je dois me réjouir de cette rencontre, reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec un passant, si ce passant eût été un autre que vous! dit-il d'un air bourru.

—Décidément, répondit Cornélius, le soir est contraire à votre humeur; la première fois que je vous vis, vous étiez en train de vous faire massacrer; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu'un. C'est une maladie.

—Vous raillez, je crois! Je voudrais bien vous y voir! Il m'arrive l'aventure la plus abominable… Vous m'en voyez furieux… Encore, s'il y avait là quelqu'un sur qui passer ma colère…

—Je suis vraiment fâché de ne pouvoir pas être ce quelqu'un-là; mais, d'honneur, si vous me tuiez, cela dérangerait singulièrement mes projets.

—Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de
Cornélius, je vous en fais juge: il y a une dame du nom d'Albergotti…

—Vous m'avez conté cette histoire, interrompit Cornélius.

—A vous? c'est, ma foi, vrai! Je la raconte à tout le monde, si bien que je ne sais plus moi-même qui l'ignore et qui la sait. Eh bien! mon cher Irlandais, croiriez-vous qu'elle continue à me refuser obstinément?

—En vérité?

—C'est un coeur de roche! j'en suis, ma foi, désespéré, non pas tant pour moi que pour elle; car, vous le savez, une femme qu'on perd c'est du bonheur qu'on gagne.

—Si bien que, dans ce que vous faites, c'est l'amour du prochain qui vous inspire.

—Je crois que l'amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose, mais c'est un point que je cherche à me dissimuler. Un bon gentilhomme qui aime sans être aimé, c'est humiliant.

—Parbleu!

—Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien caché des dangers qu'elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benoît se fût attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m'a répondu un grand: «Que la volonté de Dieu soit faite!» dont j'ai failli pleurer et dont j'enrage.

—Ah! oui, fit Cornélius, les fameux dangers dont vous nous parliez en
Angleterre: un couvent et un voile!

—Laissez donc! Tenez, c'est un récit que je veux vous faire. Puisque je ne puis tuer personne, allons souper quelque part.

Cornélius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui était au fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon, où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte, entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table dans une chambre.

—Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu à la maison et vous massacre tous.

Ayant ainsi parlé, M. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous les crus. Le maître en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un oeil sur le verre et l'autre sur l'épée. M. de Pomereux fit sauter le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l'oeil.

—Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.

La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de l'autre. Cornélius avait moins d'appétit que de curiosité; cependant, comme l'heure était avancée, que le souper était bon et que c'était d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement tête à son compagnon.

—Où en étais-je donc? dit M. de Pomereux après avoir mis en pièces un lièvre et deux perdrix.

—Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine.

—Ah! oui. Voilà que la colère me reprend; il faut que j'assomme un garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Holà!

—Laissez donc, vous le tuerez en sortant.

—Eh bien! vous m'y ferez penser.

—C'est convenu.

M. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fenêtre, cassa le goulot d'une bouteille pleine et continua:

—Mme d'Albergotti s'imaginait d'abord qu'il n'y allait pour elle que du voile de religieuse ou du voile de mariée. Il m'a fallu lui confesser la vérité tout entière; il y va du fort l'Évêque ou de Vincennes.

—Diable! mais c'est beaucoup d'honneur qu'on lui fait! La voilà traitée en criminelle d'État.

—Cela vient de ce que, grâce à M. de Charny, mon gentil cousin, monseigneur de Louvois, a eu vent des manoeuvres de M. Belle-Rose.

—Voyez-vous ça!

—Or le ministre est un ministre très prudent, qui s'imagine qu'on est plus sûrement dans une prison que dans un cloître, dans un cachot que dans une cellule.

—C'est aussi l'avis des geôliers.

—Ah! si Mme d'Albergotti consentait à prononcer ses voeux, il la laisserait fort à l'aise dans la pieuse maison des dames bénédictines, bien sûr qu'elle n'en sortirait plus. Mais c'est une femme qui est, dans sa taille mignonne, plus forte qu'un chêne. On la tuerait avant qu'elle articulât le oui sacramentel.

—C'est de l'entêtement!

—Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle ça de la constance. Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai proposé de l'épouser et de la conduire après où bon lui semblerait, dans quelque château à moi, s'il m'en reste un, ou dans l'une de mes terres, lui promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n'y jamais retourner sans sa permission? Si Mme la marquise se fût regardée dans un miroir pendant que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice. Mais point!

—Elle vous a refusé?

—Tout net. M. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que l'amour a fini par m'ensorceler. Que diable! on n'est pas mal tourné cependant, on a de la naissance et l'on n'est point sot, après tout!

—Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des caprices féminins. On accepte et l'on refuse comme il pleut et comme il vente, sans qu'on sache pourquoi.

—Ce qu'il y a de curieux, c'est que ne pouvant pas être le mari de Mme d'Albergotti, je deviendrai son tyran.

—Vous!

—C'est une idée à M. de Louvois. D'ici à trois jours, parbleu! je me mettrai à la tête de l'escorte qui la conduira je ne sais où, et jusque-là on m'a commis à sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi une espèce de Barbe-Bleue. «Monsieur le comte, m'a-t-il dit, en s'armant de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enlevée après s'être jouée de vous. Repoussé et trompé, ce serait trop pour votre renom.» Ça m'a piqué, et, d'honneur, je sens que je vais devenir impitoyable. Il ne me manque rien que d'avoir le casque en tête et la lance au poing pour ressembler à ces cavaliers des contes de fées qui défendaient leur belle.

—C'est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement
Cornélius.

—Oh! je ne chicanerai pas sur le mot; mettons que je suis un ogre qui surveille ma victime.

Le souper touchait à sa dernière bouteille; M. de Pomereux se leva, donna un grand coup de pied à la table, qui s'écroula avec un affreux cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de plats cassés l'avait mis en gaieté, si bien qu'il oublia d'assommer un garçon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son côté, l'un vers l'hôtel de M. de Louvois, l'autre vers le logis de M. Mériset; mais au moment de se séparer, M. de Pomereux, ôtant de son doigt une bague, la passa aux mains de Cornélius.

—Prenez ceci, monsieur d'Irlande, lui dit-il; je ne sais quelle entreprise vous poursuivez, mais, en cas de mésaventure, frappez hardiment à l'hôtel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile; cette bague vous en ouvrira toutes les portes et vous serez en sûreté.

Cornélius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s'étant pressé la main, se séparèrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose en conférence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for intérieur que l'entreprise ne laissait pas d'être très périlleuse. Bouletord était en permanence autour du couvent avec sept ou huit drôles armés jusqu'aux dents, qui s'amusaient à regarder tous les passants sous le nez. Il y avait dans une écurie de la rue Saint-Maur une demi-douzaine de chevaux tout sellés et bridés en cas d'alerte, et le guet ne se reposait ni jour ni nuit.

—S'il ne s'agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat en forme de péroraison, mais j'ai peur des galères.

—Bah! dit Cornélius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de coeur est toujours le maître de se faire tuer.

Cet argument parut péremptoire à Grippard, qui ne dit plus mot.

—Allons! dit Belle-Rose, nous agirons bientôt.

—Nous agirons demain, reprit l'Irlandais.

Et il raconta ce qu'il avait appris de M. de Pomereux. Belle-Rose bondit comme un lion.

—Si j'échoue, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'irai chez M. de
Louvois et je lui ouvrirai le coeur avec ce poignard.

Et d'une main crispée il tourna vers le ciel la lame d'un poignard qu'il portait sous son habit. On décida sur-le-champ que l'on tenterait l'enlèvement dans la soirée du lendemain. Cornélius et Belle-Rose étaient convenus avec la Déroute d'un signal qui le préviendrait du jour fixé pour l'évasion; ce signal devait partir de la mansarde louée naguère par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les yeux d'heure en heure. Belle-Rose s'était muni d'une échelle de corde. Tandis qu'ils discutaient, M. Mériset entra dans l'appartement, son bonnet à la main. Il était un peu pâle, et toute sa personne avait un air de mystère qui sautait aux yeux.

—Pardon, messieurs, si je vous dérange, dit-il, mais je croirais manquer à tout ce que je dois à mes locataires si je ne les prévenais de ce qui se passe.

—Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mériset? dit Belle-Rose.

—Voici: des personnes dont la tournure m'est suspecte ont rôdé tantôt à la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n'est pas moi qu'elles sont chargées de surveiller; d'où j'ai conclu…

—Que ne rôdant pas pour vous, elles rôdaient pour nous, interrompit
Cornélius.

M. Mériset s'inclina en signe d'aveu.

—C'est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n'est pas dépourvu de vérité.

—C'est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit le propriétaire. Il n'y a pas un bien loin trajet de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la Bastille; ainsi, méfiez-vous.

—Nous nous méfions, mon digne hôte, gardez-vous d'en douter, et c'est à cette fin d'éviter un nouveau dérangement aux gens du roi que je vous prie de me rendre un service.

—Parlez, monsieur, dit en s'inclinant bien bas M. Mériset, à qui personne n'aurait ôté de l'esprit que son interlocuteur était pour le moins duc et pair.

—Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre héritier? reprit
Belle-Rose.

—Toujours.

—C'est un garçon qui doit se connaître en chevaux, étant aussi bon écuyer qu'il l'est. Je me souviens de quelle façon gaillarde il a galopé de Paris à Béthune.

—Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu'on n'achète pas un cheval dans le quartier sans le consulter.

—Priez-le donc de me procurer d'ici à demain quatre chevaux de bonne race, ayant du nerf et du souffle. Voilà Grippard qui les conduira au lieu où ils seront attendus. Quant au prix, je n'y regarde pas, et votre neveu aura dix louis pour la peine.

M. Mériset promit qu'on serait content et se retira. Grippard s'esquiva pour rejoindre Bouletord; Cornélius et Belle-Rose sautèrent par-dessus les murs du jardin et gagnèrent le logis déniché par le sergent. En tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperçurent dans l'encoignure d'une porte cochère deux hommes de mauvaise mine qui s'en détachèrent aussitôt. Mais à la vue des épées qui luisaient au clair de la lune, les drôles déguerpirent.

—M. Mériset ne s'était point trompé, dit Belle-Rose.

Cinq minutes après, trois lumières formant les pointes d'un triangle brillaient à la lucarne du grenier. La Déroute, qui faisait sa ronde dans les jardins du couvent, s'arrêta court.

—Allons! c'est pour demain, dit-il, et il s'en alla philosophiquement rejoindre Jérôme Patu.

Le lendemain, Cornélius, enrubanné, se rendit au couvent des dames bénédictines; il était suivi ce jour-là d'un grand laquais porteur de deux beaux chandeliers d'argent pour l'autel de sainte Claire, en qui la mère Évangélique avait une dévotion toute particulière. Le présent fut le bienvenu, et Cornélius eut le temps d'entretenir Claudine au parloir. Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles, se chargea d'en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglément les indications de la Déroute. Elle profita de la nouveauté des chandeliers pour obtenir de la supérieure la permission de parcourir les jardins au clair de lune et s'arrangea de manière que Suzanne eût avec elle, dans la matinée, une longue conférence. Une inquiétude profonde agitait leur âme, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prière. Vers midi, Claudine rencontra la Déroute, qui marchait une serpe à la main, mutilant les abricotiers. Personne n'était autour d'eux.

—Soyez à la brune derrière les noyers, à l'endroit où le mur fait le coude. C'est là.

—Nous y serons, dit Claudine.

Une religieuse passa. La Déroute se mit à tailler en plein bois, et Claudine chercha par terre des fleurs qui n'y étaient pas. A la tombée de la nuit, Claudine et Suzanne se jetèrent à genoux par un mouvement instinctif et levèrent leurs mains vers Dieu. C'était l'heure décisive. Elles se levèrent plus fortes et se tinrent prêtes. La cloche de la chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient à l'office du soir, et bientôt les chants retentirent. De grands nuages blancs s'étendaient comme une écharpe de gaze sur l'horizon, où flottait la lune voilée. Les vitraux de la chapelle étincelaient dans la nuit; Suzanne prétexta d'un grand mal de tête pour ne pas descendre à la chapelle, Claudine lui ayant recommandé de l'attendre dans sa cellule. Suzanne entr'ouvrit sa porte et compta les minutes, le coeur plein de trouble. A sept heures, Claudine sortit; les prières remplissaient de leurs murmures pieux les longs corridors du couvent; la tourière, qui connaissait l'ordre de la supérieure, laissa passer la jeune pensionnaire, mais Claudine n'avait pas fait trois pas qu'elle rentra.