—J'ai oublié ma mante et vais la chercher; veuillez, ma soeur, laisser la porte ouverte, dit-elle.
Et comme un oiseau, elle s'élança dans la sombre allée.
Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l'entendit et pencha la tête hors de sa cellule.
—Viens! dit Claudine, et toutes deux descendirent l'escalier.
En passant devant la pièce étroite où la tourière se tenait, Claudine se pencha vers elle, masquant ainsi la porte.
—Merci, ma bonne soeur, dit-elle.
Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s'enfoncèrent toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s'embrassèrent aussitôt qu'elles furent à l'abri, sous le couvert des arbres.
—Encore quelques minutes et nous sommes libres! dit Claudine.
Leurs petits pieds couraient sur le sable des allées; l'espérance leur avait mis des ailes. Elles arrivèrent essoufflées à l'angle du mur et trouvèrent la Déroute qui trépignait d'impatience.
—Voici deux fois que j'ai donné le signal, on ne m'a pas répondu, dit-il. Attendez-moi là.
Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine. La Déroute marcha le long du mur et, s'aidant de quelques branches, grimpa comme un chat sur l'arête. La nuit était noire, de gros nuages ayant tout à coup voilé la lune. Il prêta l'oreille, et il lui sembla qu'on chuchotait à dix pas de lui. La Déroute enfourcha le mur, et descendit en plantant la lame d'un couteau entre les pierres. Quand il fut par terre, il alla droit du côté où l'on avait parlé, mais tout à coup deux hommes fondirent sur lui.
—Va-t'en au diable! lui cria l'un d'eux qui était Grippard, tandis que
Bouletord, de son côté, le frappait d'un coup de poignard.
Le choc sauva la Déroute; il reçut le coup dans ses habits et sauta de côté comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent gagna le coude du mur et disparut dans les ténèbres. Au bout de cent pas, il grimpa sur un arbre, prit son élan, debout sur une gros branche, et tomba dans le jardin du couvent.
—Voilà, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous revaudrai.
XLI
LE SECOURS DU FEU
Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard; ce cri emporta tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une étincelle; elles se serrèrent l'une contre l'autre, tremblant pour Jacques et Cornélius, attentives au moindre bruit et sentant leur coeur battre. On entendait piétiner de l'autre côté du mur. Habitué dès longtemps aux escalades nocturnes et à toute la gymnastique militaire, la Déroute avait si bien mesuré son élan, qu'il était tombé sur le gazon comme un écureuil. En deux bonds il fut auprès des prisonnières.
—C'est une affaire manquée, leur dit-il; rentrez bien vite.
—Jacques? Cornélius? dirent à la fois Suzanne et Claudine.
—- Ils sont sauvés, songez à vous.
La Déroute entraîna les deux femmes; le silence était profond, mais les chiens grondaient en agitant leurs chaînes.
—Le souper est fini, murmura la Déroute; rentrez en cage, mes oiseaux, c'est à recommencer.
Claudine se soutenait à peine; elle puisait son courage dans sa gaieté, et sa gaieté s'était envolée. Suzanne roula ses bras autour de la taille de sa pauvre amie.
—Viens, ma soeur, lui dit-elle, Dieu est là-haut qui nous voit.
—Et moi je vous entends, dit la Déroute; sur ma parole de sergent, je vous tirerai d'ici.
En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna contre la porte, la tourière ouvrit, et la même ruse qui avait protégé la sortie de Suzanne protégea sa rentrée. L'office du soir finissait à peine, les sons de l'orgue remplissaient les corridors de longs murmures, et l'on voyait les religieuses passer dans l'ombre les mains jointes sur le voile blanc. Un quart d'heure avait suffi pour ruiner leurs espérances; quand Suzanne et Claudine tombèrent à genoux devant l'image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux retentissaient dans le parc. Tandis que la Déroute s'empressait de faire disparaître toute trace d'évasion et de réveiller le père Jérôme pour effacer tout soupçon de complicité en cas d'événement, Bouletord et Grippard furetaient le long du mur, l'un jurant, l'autre raisonnant.
—Sangdieu! il faut qu'il soit sorcier! exclamait Bouletord qui écorchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard.
—Laissez donc! reprenait Grippard, il sera allé mourir dans quelque trou, vous l'avez rudement frappé.
—Parbleu! il serait mort sur place si tu n'avais pas crié comme un sourd.
—Ma foi, quand j'ai dit: Va-t'en au diable! je comptais bien le renvoyer d'où il vient; après tout, il y est peut-être à cette heure.
—Et dire que je l'ai tenu au bout de cette lame! As-tu vu, Grippard, comme il a disparu tout d'un coup? C'est un sorcier, bien sûr.
Et Bouletord longeait le mur, les doigts noués autour du manche de son poignard, regardant partout, l'oeil et l'oreille au guet. Au bout de cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couché au coin d'une borne, la tête appuyée contre le mur.
—Le voilà! s'écria le maréchal des logis, et il se pencha vivement.
Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre.
—Mordieu! c'est un des miens qu'ils ont tué, dit-il; le coup est à la gorge.
Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers apostés çà et là accoururent. Ils n'avaient rien vu et rien entendu. Autour du cadavre, le sol était foulé par des pas nombreux, mais les meurtriers n'avaient pas laissé d'autre trace de leur passage. L'un des archers déclara cependant que deux hommes enveloppés de manteaux s'étaient approchés du mur un quart d'heure avant le cri de Grippard; il leur avait demandé le mot d'ordre la main sur la crosse de son pistolet; les deux hommes le lui avaient donné, et il les avait laissé passer, les prenant pour des agents de Bouletord.
—Le mot d'ordre? ils vous l'ont donné? s'écria Bouletord.
—Parbleu! c'est qu'ils l'auront volé, répondit Grippard.
Le silence était profond autour d'eux; il fallut renoncer à toute entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour du couvent, et s'étendit lui-même sous un arbre avec Grippard, son confident.
Voici maintenant ce qui s'était passé. Le matin même du jour fixé pour l'évasion, Bouletord, flânant du côté de la rue de Vaugirard, avait rencontré le neveu du bonhomme Mériset conduisant en laisse quatre chevaux. Ce neveu, malgré son air doux, était un garçon jovial et tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, où il avait fait toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord pouvait être mis en première ligne. C'était un côté de sa vie qu'il ne dévoilait guère à son oncle, qui le regardait comme un petit saint.
—Hé! Christophe! dit Bouletord, voilà de belles bêtes dont tu pourras bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince.
—Ce serait un mauvais marché. Elles m'ont coûté quatre mille livres! répondit le neveu en s'arrêtant.
—Le cher oncle a donc envie de monter ses écuries! reprit le maréchal des logis en caressant le cou de l'un des chevaux.
—Lui! il aime trop ses louis pour en risquer un seul!
—C'est donc pour toi?
—Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement Christophe en frappant sur son gousset. Ah! si! il y aura ce soir dix ou vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine!
—Quel gentilhomme?
—Le gentilhomme au papa Mériset! un fier soldat, celui-là, qui parle comme un duc et paye comme un roi. Parbleu! j'ai déjà couru pour son compte.
Bouletord tendit l'oreille.
—Ah! ah! fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme?
—J'ai idée qu'ils verront du pays avant le soleil de demain. On m'a fort recommandé de les choisir lestes et vigoureux.
Bouletord n'avait pas oublié que Belle-Rose avait été arrêté chez le père Mériset.
—C'est clair, pensa-t-il; sa témérité est de l'adresse; qui diable aurait pensé que l'hirondelle reviendrait au nid? M. de Charny s'en était bien douté, lui.
Bouletord voulant éclaircir ses premiers soupçons, proposa à Christophe de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les questions allèrent leur train. Au milieu de son étourderie, Christophe était un garçon probe et honnête. Se voyant interrogé, il comprit tout de suite qu'il en avait déjà trop dit; il se tut, vida son verre, remonta à cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu à l'inconnu. Si l'on achetait des chevaux, c'est qu'on voulait fuir, et si l'on voulait fuir, c'est qu'on avait l'espoir d'enlever la captive. Bouletord se frotta les mains et courut tout raconter à Grippard.
—Je les tiens, dit-il en finissant.
C'était aussi l'avis de Grippard, et il affecta une grande joie.
—Bon, dit-il à Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets, et comme je prétends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez l'armurier de la compagnie.
Mais au lieu de courir chez l'armurier, il se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice; Cornélius ni Belle-Rose n'avaient eu garde d'y revenir; Grippard alla toujours courant à l'observatoire de la Déroute: les deux amis en étaient sortis dès le matin. Grippard s'arracha une bonne poignée de cheveux; mais cette pantomime ne lui faisant découvrir ni le capitaine ni l'Irlandais, il partit comme un cerf et prit le chemin de l'hôtellerie du Roi David. Il poussa la porte et trouva Cornélius.
—Enfin! dit Grippard.
—Tais-toi, répondit Cornélius; j'attends Christophe et ses chevaux.
—Il s'agit bien de chevaux et de Christophe!
Grippard attira Cornélius dans un coin et lui raconta tout ce qu'il savait des projets de Bouletord.
—Il y aura une douzaine d'hommes autour des jardins, tous armés comme des sacripants, dit-il; à la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu.
—Eh bien! dit Belle-Rose, qui était survenu sur ces entrefaites, je vais recruter cinq ou six drôles bien déterminés, et ce sera une bataille.
—Dame! reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses; si les femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire.
Belle-Rose mordit ses poings.
—A la grâce de Dieu! dit-il enfin; allons toujours, et nous agirons selon les circonstances. Il est trop tard pour prévenir la Déroute.
La nuit vint, on mit de l'avoine sous le nez des chevaux et on quitta l'hôtellerie du Roi David. Ainsi que Grippard le leur avait dit, il y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptèrent vingt jusqu'à l'angle du mur où la Déroute les attendait. Belle-Rose frémissait d'impatience.
—Au moins, dit-il, avertissons la Déroute.
Ils avancèrent et donnèrent le mot d'ordre, on les laissa passer et ils gagnèrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils s'arrêtèrent; Belle-Rose tira une échelle de soie de sa poche; mais au moment où il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le mur, un homme, qu'un enfoncement cachait à leurs yeux, se jeta sur lui. Belle-Rose lui saisit le bras d'une main, et de l'autre lui planta son poignard dans la gorge. L'homme tomba sans pousser un seul cri. La lame tout entière avait disparu dans la plaie. Au même instant on entendit l'imprécation de Grippard et le bruit de la course de la Déroute. Belle-Rose et Cornélius se jetèrent dans le coin sombre d'où l'homme s'était élancé et attendirent le pistolet au poing. La Déroute monta sur un arbre à dix pas d'eux et franchit le mur d'un bond. Belle-Rose grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornélius. Au bout d'un instant, Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches où ils étaient blottis, ils entendirent l'exclamation de Bouletord à la vue du cadavre et les propos des archers à son appel. Tranquilles sur le compte de la Déroute, ils se tinrent cois; vers minuit, la pluie commença de tomber; la nuit était noire, la sentinelle la plus voisine se promenait à une vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornélius descendirent de l'arbre et marchèrent doucement sur la terre détrempée.
—Qui va là? cria-t-on tout à coup à dix pas d'eux.
Cette fois, Belle-Rose et Cornélius filèrent sans répondre.
—Qui vive! répéta la voix; et au même instant un coup de feu retentit.
Belle-Rose et Cornélius gagnèrent au pied.
—Frère, n'as-tu rien? dit Cornélius.
—Au contraire, j'ai la balle dans mon manteau, répondit Belle-Rose.
La troupe de Bouletord piétinait derrière eux; mais les ténèbres étaient si profondes qu'ils atteignirent bientôt la rue de Sèvres sans être inquiétés.
—Où me conduis-tu? demanda Belle-Rose à Cornélius.
—Viens toujours, dit l'Irlandais qui avait son idée.
Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent à la rue du Roi-de-Sicile. Cornélius heurta à l'hôtel du comte de Pomereux. L'intendant fut appelé, et à la vue de la bague de son maître, il introduisit les deux étrangers dans un appartement confortable, où, par son ordre, un souper fut servi.
—Où diable sommes-nous? dit Belle-Rose.
—Chez notre ennemi, M. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez notre ami M. Mériset, répondit gravement l'Irlandais.
Cette nuit-là, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut visitée du haut en bas par M. de Charny, qui s'excusa très honnêtement auprès de M. Mériset.
—Les oiseaux sont venus, dit-il à Bouletord, mais ils ont déniché.
Le lendemain, on pouvait voir la Déroute rôder, une serpe à la main, dans les vergers du couvent; ses yeux se tournaient incessamment vers la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La Déroute sapait les branches autour de lui.
—Eh! mon neveu, que fais-tu là? s'écria le vieux Jérôme; tu massacres cet arbre.
—Je le tue, répondit froidement le neveu; cet arbre prenait la nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers n'ont pas de fruits, c'est la faute de ce prunier?
L'aplomb de la Déroute étourdit Jérôme, qui s'inclina devant la science de son neveu. Vers midi, Claudine parut. Le bras de la Déroute était las de couper. Claudine était fort pâle. Elle jeta les yeux autour d'elle; Jérôme jardinait dans un coin; elle s'approcha de la Déroute.
—Tendez votre tablier comme si vous étiez envieuse de cerises, et nous causerons, lui dit-il.
—As-tu entendu ce coup de fusil? dit Claudine au pied de l'arbre.
—J'en ai eu froid dans le dos, mamzelle.
—Penses-tu que l'un d'eux ait été blessé?
—Non; j'étais sous le mur à rôder. Bouletord a juré comme une âme damnée, et ça m'a fait comprendre qu'il n'a rien attrapé.
—Quelle nuit terrible, mon Dieu! je n'ai fait que prier et pleurer!
Mais, hélas! tout n'est pas fini!
—Qu'y a-t-il donc encore?
—On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais où; à la Bastille peut-être.
—Cette nuit?
—La mère Évangélique le lui a dit tout à l'heure. M. de Louvois a été instruit des aventures de cette nuit, et bien qu'elles aient échoué, il ne veut pas qu'elles se renouvellent.
—Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc! voilà le père Jérôme qui nous regarde.
Claudine avala une ou deux cerises, et reprit:
—Il m'est impossible à présent d'avertir Cornélius ou Belle-Rose. Que faire, mon Dieu?
—Je les avertirai, moi, dit la Déroute, dont l'excellente physionomie prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu'il le faut, autant vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d'alerte, tenez-vous prête.
Claudine partit le coeur plus léger. La Déroute descendit de l'arbre, courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu'il attacha à la plus haute branche du cerisier.
—Que fais-tu là? demanda le père Jérôme.
—Ma foi, dit-il, les moineaux ont mangé la moitié des cerises, c'est pour sauver le reste.
—Tiens! tu as une bonne idée, mon neveu.
—Oui, j'en ai quelquefois comme ça.
Belle-Rose et Cornélius avaient quitté de bonne heure l'hôtel de Pomereux et s'étaient travestis de telle sorte que Bouletord lui-même ne les eût pas reconnus, les eût-il regardés en face. Belle-Rose monta jusqu'au grenier après avoir observé les abords de la place. Cornélius était allé à l'auberge du Roi David attendre Grippard. Aussitôt que Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il tressaillit et descendit l'escalier quatre à quatre. En trois sauts il gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel.
—La Déroute agit, dit-il tout bas à l'oreille de Cornélius et de
Grippard, j'ai vu le signal.
—Le mouchoir rouge? s'écria Cornélius vivement.
—Oui.
—La Déroute est un garçon ferme et prudent; il faut que le péril soit imminent.
—Il nous trouvera prêts.
—Tu as entendu, Grippard, c'est pour ce soir, reprit Cornélius.
—Eh bien! nous jouerons du pistolet; la partie n'est pas belle, mais il m'est arrivé d'en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement l'ex-caporal.
Christophe, que l'alerte de la nuit précédente avait rendu plus circonspect en lui apprenant le danger de s'ouvrir aux gens de la maréchaussée, promit de tenir les chevaux sellés et bridés à l'entrée de la nuit dans un lieu qu'on lui désigna proche du couvent, et chacun se prépara à payer de sa personne. Cependant, la Déroute coula dans ses poches deux pistolets dont il était sûr comme de lui-même, et passa sous son habit un poignard qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de manier. Il était un peu pâle et ses sourcils étaient froncés.
—Au demeurant, se dit-il, il faut en finir; le véritable Ambroise Patu peut revenir d'un instant à l'autre; la place n'est plus bonne pour personne.
Le soir vint. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en bois vermoulu qui servaient de hangars et où l'on serrait toutes sortes de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait là de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s'y rendit tout droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons; deux minutes après, une flamme vive s'élança du milieu du foyer; la Déroute poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'était pas au bout de l'avenue que la fumée sortait par toutes les issues; le pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se retourna, il vit un jet de flammes s'élancer du toit calciné; la porte se fendit, l'air s'engouffra dans le bâtiment, et l'incendie serpenta le long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers le couvent en criant à tue-tête:
—Au feu! au feu!
Jérôme, qui l'entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices au moment où l'incendie éclata; l'une d'elles vit une étrange clarté luire par les vitraux, une autre s'arrêta, la mère Scholastique mit le nez à la fenêtre et reconnut le feu.
—Bénédiction de Dieu! le couvent brûle, s'écria-t-elle.
A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l'esprit tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention en le voyant courir sur la terrasse d'un air effaré. Elle s'élança vers la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'étant enveloppée le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de les reconnaître; toutes les religieuses parlaient à la fois: celles-ci pleuraient, celles-là criaient; chacune d'elles appelait du secours et donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu, regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout. La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs, accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu'on n'ouvrit les portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C'était là ce que la Déroute voulait. Aussitôt qu'il vit le peuple, armé de perches, d'échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se glissa comme une anguille vers l'endroit où ses yeux de lynx avaient aperçu Suzanne et Claudine.
—Suivez-moi! leur dit-il.
Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement pas à les regarder; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu de gens affairés; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple; ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était là; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.
—La Déroute! cria Bouletord qui comprit tout.
Il voulut s'élancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux. Bouletord écumait de fureur. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur manteau, soulevèrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras; la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blessées qu'on transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.
M. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux: c'était l'heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout sans avoir l'air de rien regarder; au moment où M. de Charny levait la main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher le poignard à M. de Charny; les doigts du sergent le serraient à l'étrangler; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba lourdement.
—Place aux pauvres soeurs, répéta tranquillement la Déroute en sautant par-dessus le corps de M. de Charny.
On arriva à la porte, qui fut franchie sans obstacle; Grippard s'esquiva un instant.
—Allez! dit-il, je ne serai pas long.
Et il prit sa course du côté de la rue Saint-Maur.
La petite troupe gagna l'endroit où Christophe gardait les chevaux. On sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essoufflé un instant après, et, jouant de l'éperon, il eut bien vite rejoint les fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir des milliers d'étincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout à coup derrière eux; ils tournèrent la tête et virent un immense tourbillon de flammes monter vers le ciel embrasé de clartés rouges, puis le tourbillon tomba.
—Les baraques se sont effondrées, dit tranquillement la Déroute; je savais bien que l'incendie leur ferait plus de peur que de mal.
—Je te dois tout! lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras étaient roulés autour de son cou.
—C'est bon! c'est bon! courez toujours, répondit la Déroute. Hé! Grippard, restons derrière. J'imagine que nous n'en sommes pas quittes avec Bouletord.
XLII
LE MENDIANT
Bouletord, livré à ses seuls efforts et pris dans la multitude effarée et grouillante comme dans un étau, mit plus d'un quart d'heure à se dégager. Ses hommes allaient et venaient çà et là sans rien comprendre à tout ce qui se passait; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu'ils ne prenaient plus garde à rien et attendaient des ordres pour agir. Au moment où il avait vu disparaître M. de Charny et partir la Déroute, Bouletord avait poussé un cri de rage et s'était élancé vers la porte du couvent; un mouvement de la foule l'avait poussé du côté de M. de Charny, auprès duquel plusieurs personnes s'empressaient. Bouletord vit le favori du ministre étendu sans connaissance et le souleva; M. de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui s'était passé, et bondit sur ses pieds.
—Où sont-ils? demanda M. de Charny.
Bouletord lui montra la porte par un geste désespéré.
—Aux chevaux! cria le gentilhomme.
Quand ils parvinrent à sortir de la cour, M. de Charny était blanc et Bouletord pourpre de fureur. L'un était muet et menaçant; l'autre roulait mille imprécations dans sa bouche.
—A cheval! hurla Bouletord aux premiers archers qu'il rencontra.
Tous coururent vers la rue Saint-Maur, où était l'écurie. Comme ils se précipitaient, Bouletord à leur tête, M. de Charny aperçut M. de Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l'incendie.
—Que diable se passe-t-il donc par là? demanda le gentilhomme au favori.
—Peu de chose, en vérité; on enlève votre fiancée.
—Mme d'Albergotti?
—Ma foi, oui. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a joué, monsieur le comte.
M. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose d'amour-propre; la pensée qu'on avait pu se moquer de sa personne et de ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de son cheval qui se mit à piaffer.
—Ah! ils sont partis! dit-il d'une voix brève.
—La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour éclairer ses secondes noces! Ce sont là d'éclatants adieux, reprit en ricanant M. de Charny.
M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son aventure, et, s'il était homme à ne pas craindre un boulet de canon, il avait une peur horrible du ridicule.
—Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous? ajouta-t-il en fouettant les flancs de son cheval du bout de sa houssine.
—C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre, répondit M. de Charny, ravi de voir M. de Pomereux au point où il voulait l'amener.
Quelques gens du peuple interrogés, répondirent qu'ils avaient vu une troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du côté des quais. Sur un signe de M. de Pomereux, l'un des laquais offrit son cheval à M. de Charny, et ils s'élancèrent sur les traces des fugitifs. Mais il fallait s'arrêter à tous les coins de rue pour interroger les passants, et cela faisait perdre un temps énorme. Cependant Bouletord et ses camarades, étant arrivés à l'écurie de la rue Saint-Maur, se jetèrent aux crinières des chevaux; mais en mettant le pied à l'étrier, tous tombèrent sur la paille, entraînant la selle avec eux. Les sangles étaient coupées. Bouletord jura comme un païen. Avant qu'on eût trouvé d'autres sangles et qu'on les eût ajustées, il se passa dix minutes. Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent près des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d'arrêt. On avait à peu près fait aux brides ce qu'on avait fait aux sangles. Ces deux accidents, qui se succédaient coup sur coup, éveillèrent les soupçons de Bouletord; tandis qu'un de ses hommes entrait dans la boutique d'un corroyeur, il chercha des yeux autour de lui.
—Où donc est Grippard? s'écria-t-il.
—Il n'est pas avec nous, répondit un des archers.
—Quelqu'un l'a-t-il vu?
—Moi! reprit un autre archer; j'étais de garde à l'écurie quand il y est entré, il y a une heure à peu près.
—Double traître! hurla Bouletord; si je ne lui fends pas le coeur en quatre, que je sois damné!
Les brides réparées, toute la troupe s'ébranla, le pistolet aux fontes et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornélius avaient pris leur course par la rue du Four; au carrefour de Buci, ils trouvèrent un soldat du guet qui voulut s'opposer à leur passage; le cheval de Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l'entrée du pont Neuf on vit une escouade de la maréchaussée qui tenait le milieu du pavé. La Déroute l'aperçut le premier. Il piqua des deux et se jeta en avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes.
—Cours sur eux, dit la Déroute, et crie à tue-tête: Service du roi!
—Pourquoi? dit Grippard en renfonçant ses pistolets.
—Va, et crie d'abord, mordieu!
Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus forte:
—Service du roi!
La troupe s'ouvrit, et les fugitifs passèrent comme la foudre.
—Ah çà! demanda Grippard tout émerveillé de l'effet qu'il avait produit, si la maréchaussée avait voulu voir ce que c'était que le service du roi, comment aurions-nous fait?
—Les loups ne se mangent pas entre eux; regarde ton habit.
—Tiens, c'est vrai! s'écria l'ex-caporal.
Après le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l'hôtel de ville. La nuit était profonde; les boutiquiers avaient fermé leurs volets, les bourgeois se hâtaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course précipitée, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez à la fenêtre, et voyant, dans l'ombre, des cavaliers emportant en croupe des femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient que c'était quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa camériste, et gémissaient sur la perversité du siècle. On arriva à la rue Saint-Denis; les groupes d'artisans qui rentraient du travail s'écartaient du passage des fugitifs; mais au moment de toucher à la porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de quatre ou cinq drôles armés d'épées et de mousquetons, vint à leur rencontre. C'était une espèce de sacripant, qui portait les moustaches en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapière au côté et une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge à son feutre gris.
—Eh! eh! dit-il, ce sont des filles qu'on enlève, j'en veux.
Cornélius mit la main à la garde de son épée, mais la Déroute était déjà entre le sacripant et l'Irlandais. Il lui paraissait que l'homme au plumet rouge avait trop dîné.
—Laissez, dit-il à Cornélius en passant, ce n'est point votre affaire.
Et il court vers l'officier de fortune, le chapeau bas.
—Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parlé, qu'y a-t-il pour votre service?
—Parbleu! reprit l'officier en frisant ses moustaches, j'ai quelque idée que ces deux filles sont jolies; et comme il n'est point juste que tes maîtres aient tout pour eux, j'en voudrais ma part.
—La voilà! dit la Déroute; et soulevant un de ses pistolets par le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur d'aventures, qu'il le jeta par terre tout étourdi.
Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers qui n'avaient pas eu le temps de remuer:
—Et je brûle la cervelle au premier qui bouge! leur cria la Déroute.
Grippard imita cette manoeuvre, et les quatre ou cinq drôles, voyant leur maître par terre, se gardèrent bien d'intervenir.
La petite troupe franchit la barrière et on poussa sur la route de Saint-Denis au galop. Au bout d'un quart d'heure on arriva à un endroit où le chemin bifurquait. La Déroute s'arrêta.
—Je n'aime pas cette route, dit-il; une fois déjà, tout au commencement, mon capitaine a failli être arrêté par Bouletord; une autre fois, et à l'autre bout, il a failli y perdre la vie. Tirons à gauche.
—Est-ce encore un pressentiment? dit Cornélius en riant.
—C'est au moins une précaution, reprit la Déroute; peut-être même ferions-nous bien de nous séparer ici.
—Nous séparer! s'écria Belle-Rose.
—Sans doute: Grippard et moi prendrions le droit chemin.
—Celui que tu n'aimes pas?
—Bouletord et M. de Charny ne manqueront pas de s'y engager; s'ils nous atteignent, nous tâcherons de leur donner assez d'occupation pour vous donner le temps de gagner un lieu où vous soyez en sûreté.
—C'est une fameuse idée! s'écria Grippard, qui trouvait merveilleux tout ce que la Déroute disait.
—Si bien que vous vous exposez à être tués pour nous sauver, dit
Belle-Rose.
—Oh! pour être mort on ne l'est pas encore, murmura le sergent.
—Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de périls ensemble, que nous n'avons plus le droit de nous séparer. S'il plaît à Dieu de nous en envoyer d'autres, ils nous trouveront réunis. Toi avec nous, ou nous avec toi: choisis.
—Allons! s'écria la Déroute; et, pressant la main du capitaine, il engagea son cheval dans le chemin qui s'ouvrait sur la gauche.
Le projet des fugitifs était fort simple; ils comptaient, au bout d'une dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit, et rentrer le lendemain dans Paris, où l'on ne songerait pas à les chercher; puis, à la première bonne occasion, ils auraient joint M. le duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immédiate. Le chemin qu'ils suivaient devait les conduire à Pontoise. Les chevaux étaient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le coeur de Suzanne s'ouvrit à l'espérance. Elle jeta un long regard vers l'horizon, du côté de Paris, où s'allongeait la flèche dentelée de la cathédrale de Saint-Denis, et sourit à son fiancé. Une joie sans bornes inondait l'âme de Belle-Rose.
—Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre! dit-il en pressant
Suzanne contre son coeur.
—Ne tentez pas Dieu, dit-elle d'une voix grave.
—Oh! s'écria-t-il, nous sommes libres et vous m'aimez!
Les chevaux broyaient la route de leurs sabots; on poussa jusqu'à
Franconville.
A Franconville, la Déroute frappa à la porte d'une auberge, et demanda un sac d'avoine, qu'il paya sans marchander.
—Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont du feu et du nerf; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volonté. Qui diable sait ce qu'il leur reste à faire!
On fit une halte sous des arbres, à trente pas de la route, et l'on mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent à belles dents. Tandis que Belle-Rose et Cornélius fuyaient à toute bride, Bouletord se lançait à leur poursuite: M. de Pomereux et M. de Charny l'avaient précédé, accompagnés de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du soldat du guet renversé sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue Dauphine; au pont Neuf ils trouvèrent un archer de la maréchaussée qui leur raconta l'exploit de Grippard; malgré sa colère, M. de Pomereux sourit de l'invention.
—Ce n'est pas si bête! dit-il à M. de Charny.
—Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus, répliqua froidement M. de Charny.
Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrèrent l'officier de fortune qui prenait tous les saints du paradis à témoin du serment qu'il faisait d'éventrer le coquin qui avait failli l'assommer. Les quatre ou cinq drôles qui s'empressaient à ses côtés jurèrent sur leur salut que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre à dix ou douze, étaient sortis par la porte Saint-Denis. L'un d'eux prétendit même qu'il les avait poursuivis l'espace d'une lieue.
—Sur mon âme! le maraud ne ment pas si l'intention est réputée pour le fait! s'écria M. de Pomereux.
—Mordieu! mon gentilhomme, s'écria tout à coup le capitaine d'aventure qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, êtes-vous par hasard lancé à la poursuite des brigands qui ont failli me tuer?
—Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crève.
—Eh bien! mon gentilhomme, je suis des vôtres, et vous verrez ce que le capitaine Roland de Bréguiboul peut faire dans l'occasion.
Le capitaine Roland de Bréguiboul sauta en selle, s'affermit sur ses étriers et partit ventre à terre, suivi de ses estafiers.
—Nous voilà dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant, c'est un peu beaucoup.
—Il faut que je me venge! cria le capitaine, vous regarderez et je les tuerai.
—A vous tout seul?
—Parbleu!
M. de Charny observait le comte du coin de l'oeil, pour voir si sa colère ne diminuait pas; mais la rapidité de la course, qui fouettait le sang du jeune homme, le maintenait dans un état satisfaisant d'irritation. Au point où la route bifurquait, M. de Charny s'arrêta brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu'éperonnait M. de Pomereux.
—Avant d'aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de quel côté ils ont pris.
—Ah! diable! fit M. de Pomereux; voilà une chose à laquelle je n'aurais point pensé.
Les deux gentilhommes et l'officier de fortune tinrent conseil; la terre autour d'eux était foulée par des pieds de chevaux, mais il y en avait tout autant sur la route qui mène à Chantilly que sur celle qui mène à Pontoise. Tandis qu'ils délibéraient, ils entendirent le bruit d'une troupe de cavaliers qui arrivait du côté de Saint-Denis avec la rapidité de la foudre. En un instant cette troupe fut sur eux; c'était Bouletord et ses archers. Tous s'arrêtèrent à la voix de M. de Charny. Les plus habiles restaient embarrassés; la lune se levait à l'horizon, et les deux routes étaient silencieuses et vides. Bouletord allait et venait le nez au vent, grondant comme un tigre.
—Par l'enfer! disait-il, cette fois il faut que j'aie sa vie ou qu'il ait la mienne!
—Ma foi! s'écria M. de Pomereux, si j'étais seul je jouerais la route à croix ou pile, mais nous sommes une vingtaine; que Bouletord et ses gens prennent d'un côté, M. de Charny et moi tirerons de l'autre.
—Maugrebleu! si je le manquais on le tuerait donc pour moi! s'écria le capitaine Bréguiboul.
—Parfaitement, répondit M. de Charny.
On allait partir, quand un mendiant se leva du pied d'une haie derrière laquelle il était couché. C'était un homme de méchante mine, armé d'un lourd bâton et vêtu d'un mauvais manteau troué.
—Vous cherchez quatre cavaliers? dit-il.
—Les as-tu vus? s'écria Bouletord.
—J'ai vu quatre hommes qui passaient comme le vent; deux d'entre eux avaient une femme assise en croupe.
—Ce sont eux! dit M. de Charny.
—Eh bien! quelle route ont-ils suivie? demanda le capitaine Bréguiboul.
Le mendiant tendit la main.
—Donnez, et je parlerai, dit-il.
M. de Pomereux lui jeta sa bourse.
—Voilà de l'or, mais si tu mens tu auras du plomb.
Le mendiant pesa la bourse et regarda le pistolet dont la bouche le menaçait.
—Pourquoi voulez-vous que je mente? dit-il en haussant les épaules; en confessant la vérité, j'évite le péché et j'ai tout profit.
—Dépêche! lui cria M. de Charny.
—Prenez à gauche, répondit le mendiant en tournant son bâton du côté de
Pontoise.
Les vingt cavaliers partirent à la fois comme un tourbillon. A Franconville, M. de Pomereux et ses laquais, mieux montés que Bouletord, laissèrent les gens de la maréchaussée en arrière. Le jeune comte et sa suite avaient des chevaux de race anglaise habitués aux chasses. Leur galop était égal et soutenu. M. de Pomereux et M. de Charny couraient en avant, les laquais suivaient à vingt pas, puis venaient les archers. Le capitaine Bréguiboul galopait entre M. de Pomereux et Bouletord. Son cheval commençait à souffler. Au bout d'une demi-heure, la distance qui les séparait s'agrandit, et les deux troupes se perdirent de vue. Les éperons de Bouletord étaient rouges de sang. Cependant Belle-Rose et Cornélius maintenaient leurs montures à une allure rapide sans être pressée.
—Il faut les ménager, disait la Déroute; quand nous aurons dépassé Pontoise, nous prendrons un chemin de traverse et nous reviendrons tranquillement sur nos pas pour dépister la maréchaussée.
Comme leur petite troupe atteignait Pierrelaye, Grippard et la Déroute entendirent un hennissement au loin derrière eux. La jument que montait Belle-Rose tendit ses naseaux au vent et répondit par un hennissement sonore. La Déroute sauta sur sa selle.
—On nous suit! dit-il tout bas.
—Je le crois, répondit Grippard.
La Déroute atteignit Belle-Rose en deux bonds. Mais avant qu'il eût ouvert la bouche, il comprit à l'élan de la cavale qu'elle venait de sentir l'éperon. Au hennissement de son cheval, M. de Pomereux dressa l'oreille.
—Il y a des cavaliers devant nous, dit-il, et penché sur l'encolure de l'étalon, il précipita sa course ardente.
Belle-Rose et Cornélius échangèrent un regard, et chacun d'eux entoura sa compagne d'un bras plus ferme. Leurs chevaux avaient déjà franchi huit lieues au galop; ils coururent assez bien jusqu'à Saint-Ouen-l'Aumône, mais dans la traverse du village, Belle-Rose sentit sa jument trébucher sous lui; au même instant, le cheval de Cornélius butta et s'abattit sur les genoux; deux coups d'éperons les firent se relever, et les animaux bondirent en hennissant de douleur. Un autre hennissement éclata sur la route, plus sonore et plus rapproché. La Déroute arma ses pistolets.
—En dix minutes, ils ont gagné une demi-lieue, dit-il; dans une demi-heure, s'ils vont de ce train-là, ils seront sur nous.
Les chevaux de Belle-Rose et de Cornélius, soutenus par la bride et l'éperon, volaient sur la route, mais leurs flancs battaient tout blancs d'écume, on les sentait fléchir sous leur double poids. Suzanne et Claudine n'osaient parler, parfois seulement elles jetaient, par-dessus l'épaule des cavaliers, un long regard sur la route toute blanche qui se perdait dans la nuit transparente. La Déroute et le fidèle Grippard galopaient côte à côte, tous deux muets et tous deux résolus. La petite troupe tourna autour de Pontoise: l'écume des chevaux haletants devenait rouge autour des naseaux. Quand on fut près d'Ennery, la Déroute entendit passer avec la brise un hennissement si vigoureux qu'il tourna la tête. Un point noir roulait sur le chemin, grossissant à vue d'oeil.
XLIII
L'ABBESSE DU COUVENT DE SAINTE-CLAIRE
Ce point noir, c'était M. de Pomereux qui s'avançait à toute bride. A peine avait-il entendu le hennissement de la jument montée par Belle-Rose, qu'il avait piqué des deux; l'étalon, excité par les émanations qu'exhalaient les flancs humides de la cavale, partit comme une flèche, le nez au vent, les oreilles droites, aspirant l'air à pleins poumons. En trois minutes, le comte eut dépassé M. de Charny, qui, replet et pesant, fatiguait sa monture; les laquais, en bon ordre, couraient entre eux deux. On n'entendait plus le galop de Bouletord et de ses gens, et l'on ne voyait plus le capitaine Bréguiboul. A quelques centaines de pas d'Ennery, la Déroute, en mesurant de l'oeil la distance qui séparait encore Belle-Rose de M. de Pomereux, qu'il avait reconnu, comprit qu'il était temps de prendre un parti décisif. Il s'élança vers le capitaine, et lui montra du doigt le cavalier qui approchait avec la rapidité de la foudre.
—Il y a quatre hommes derrière lui, dit-il.
Belle-Rose se pencha vers Cornélius.
—Je vous confie Suzanne, murmura-t-il à son oreille.
—J'allais vous confier Claudine, répondit l'Irlandais.
—Sauvez-vous! sauvez-vous! et laissez-nous! leur dirent les deux femmes d'une voix suppliante.
—La main aux pistolets! s'écria la Déroute, les voici!
Le sergent, qui avait l'oeil sur la route pendant ce débat, tira tout de suite; mais le coup, mal ajusté, fit sauter seulement le chapeau du comte, qui, passant devant lui comme un boulet, tomba l'épée haute sur Belle-Rose. Mais à peine les deux fers se furent-ils croisés, que M. de Pomereux reconnut l'étranger de Douvres.
—Morbleu! s'écria-t-il, je vous dois la vie! et il abaissa la pointe de son épée.
Belle-Rose poussa droit sur lui.
—Oubliez-le et finissons-en! s'écria-t-il.
M. de Pomereux laissa pendre son épée et salua de la main.
—A ma place, monsieur, vous n'en feriez rien, reprit-il; de grâce, permettez-moi donc de vous imiter en quelque chose. J'ai d'ailleurs ma revanche à prendre, et je la veux tout entière.
Le comte parlait avec une dignité qui frappa Belle-Rose; à son tour le capitaine tourna la pointe de son épée vers la terre.
—Voilà les laquais! s'écria la Déroute.
—Les laquais sont au maître et le maître est vaincu, répondit le comte, qui regarda tranquillement du côté d'où venait son escorte.
En achevant ces mots, il prit son épée à deux mains, et brisant la lame, il en jeta les morceaux par terre.
—Que faites-vous? s'écria Belle-Rose.
—Vous m'avez vaincu et désarmé, voilà tout, répondit le comte.
Suzanne lui tendit la main; M. de Pomereux la baisa avec autant de grâce que s'il eût été au bal, et se jeta au-devant de ses laquais.
—Bas les mousquets, vous autres! s'écria-t-il.
Les laquais, stupéfaits, obéirent et s'arrêtèrent. M. de Pomereux fit quelques pas du côté de Belle-Rose et de Cornélius.
—Partez, leur dit-il; là-bas, sur la gauche, du côté de Livilliers, il y a une abbaye où sans doute on vous recevra. Mais surtout ne tardez pas une minute. Écoutez!
Tous tendirent l'oreille. Le galop d'une troupe de cavaliers retentissait à un quart de lieue à peine.
—M. de Charny n'est pas loin, et Bouletord le suit avec sept ou huit archers, continua M. de Pomereux. Il y a aussi un gentilhomme à qui vous avez presque cassé la tête. Hâtez-vous donc!
—Vous êtes un noble jeune homme! s'écria Cornélius en lui secouant rudement la main.
—Que diable voulez-vous, il faut bien qu'on paye ses dettes! lui répondit gaiement M. de Pomereux.
La Déroute n'y tint plus.
—Monsieur, dit-il à son tour, c'est moi qui vous ai tiré tout à l'heure ce coup de pistolet!…
—Ah! c'est toi qui as massacré mon chapeau!
—Je visais à la tête, monsieur, mais si par malheur je vous avais tué, je crois vraiment que je ne m'en serais jamais consolé.
—Ni moi non plus, ajouta Grippard.
M. de Pomereux partit d'un éclat de rire, et les fugitifs s'engagèrent dans un sentier qui courait à travers champs. Les chevaux épuisés tremblaient sur leurs jarrets. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas que Bouletord et M. de Charny arrivèrent sur M. de Pomereux. La maréchaussée montait des chevaux frais qu'elle avait trouvés dans une auberge sur la route, un peu avant Saint-Ouen-l'Aumône. Ces chevaux appartenaient à une bande de maquignons qui les conduisaient à Paris; Bouletord et M. de Bréguiboul les ayant entendus hennir et piaffer dans l'écurie, s'étaient arrêtés et les avaient requis au nom du roi. Les maquignons avaient d'abord résisté, mais à la vue de l'uniforme et des mousquets ils s'étaient soumis; on laissa dans l'écurie les chevaux rendus, et l'on partit à fond de train sur les autres, qui ne tardèrent pas à rattraper M. de Charny.
—Sont-ils pris? demanda M. de Charny un instant immobile au milieu du chemin.
—Qui?
—Eh! parbleu! Belle-Rose et sa clique?
—Ma foi, ils sont en train de courir.
—Ils courent, et vous ne les poursuivez pas!
—J'ai mon compte, mon cher monsieur de Charny, répondit M. de Pomereux. Mon épée est en pièces, mon chapeau est tout crevé, et en y regardant de bien près, je crois que j'ai deux pouces de fer dans mon habit.
—Sangdieu! en avant! hurla Bouletord, qui s'était arrêté trois minutes pour entendre cette conversation.
—En avant! vous autres! cria M. de Charny en s'adressant aux laquais.
M. de Pomereux se jeta au devant d'eux.
—Que pas un de vous ne bouge! s'écria-t-il.
Et il ajouta en se tournant vers M. de Charny:
—Mon rival a ma parole; allez, nous serons vos témoins.
M. de Charny jeta sur le comte un regard dédaigneux et partit.
Le capitaine Bréguiboul poussa son cheval auprès de M. de Pomereux.
—Je crois, dit-il, que les deux pouces de fer sont entrés dans votre imagination.
Le cheval impatient froissa les jambes de M. de Pomereux, qui brusquement le saisit par la bride.
—Eh bien! répondit-il, il ne tiendra qu'à vous qu'ils entrent sous votre peau.
Le comte ayant vu jour à une querelle en profitait tout de suite. En arrêtant le capitaine au passage, c'était encore un ennemi dont il débarrassait Belle-Rose et Mme d'Albergotti; et puis, à vrai dire, la main lui démangeait et il avait bonne envie de décharger sa colère sur quelqu'un. Il avait rêvé de bataille tout le long du chemin, et il ne voulait pas que son rêve fût perdu.
—Qu'est-ce à dire? s'écria le capitaine en frisant ses moustaches.
—Cela signifie, capitaine Roland de Bréguiboul, que, s'il vous plaît de mettre pied à terre, il me plaira beaucoup de vous faire tâter un peu de ce fer sur lequel vous plaisantez si agréablement.
—Une provocation!
—Mon Dieu! capitaine, que vous avez l'intelligence paresseuse!
Le capitaine sauta sur la route et dégaina. M. de Pomereux prit l'épée d'un de ses gens et engagea le fer. Il faisait un clair de lune magnifique; les laquais du comte et les estafiers du capitaine se rangèrent autour des deux adversaires. Il n'y avait donc plus que Bouletord et ses archers sur les talons de Belle-Rose. Le comte était d'une humeur charmante. M. de Bréguiboul avait la main forte, mais M. de Pomereux avait la main leste. Deux fois il atteignit le capitaine à la poitrine, mais la casaque de peau de buffle repoussa le fer.
—Tudieu! monsieur, si vous avez une grande paresse dans l'esprit, vous l'avez aussi tout plein de prudence! s'écria M. de Pomereux.
Le capitaine Roland, exaspéré par ce sang-froid, fondit sur le comte et lui fournit un dégagement furieux; mais le comte para avec une promptitude merveilleuse et riposta par un coup droit si rapide que la pointe de fer disparut dans la gorge de son adversaire. L'épée s'échappa des mains du capitaine, il tomba sur la route et mordit l'herbe en se roulant. Le sang sortit à flots de sa bouche, ses doigts se crispèrent: il se débattit trois minutes et mourut.
—Voyons, dit le comte aux estafiers, vous voilà sans chef, je vous prends à mon service; allons voir ce qui se passe là-bas.
M. de Pomereux s'élança, et les estafiers, tout consolés, le suivirent mêlés aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment où le comte avait provoqué le capitaine, un demi-quart de lieue à peu près; les deux troupes luttaient de vitesse. Au détour d'un petit tertre, la Déroute mit pied à terre.
—Prenez mon cheval, dit-il à Belle-Rose, il est plus dispos que le vôtre, n'ayant porté que moi.
Grippard imita la Déroute en faveur de Cornélius. Le troc fut fait en deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs éperons dans le ventre des chevaux, qui s'élancèrent avec une énergie désespérée. Ce fut un dernier effort, l'élan dura cinq minutes; au bout de ce temps, les chevaux, essoufflés, buttèrent coup sur coup. Bouletord gagnait de l'espace à chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son épée. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de distance. La Déroute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient en quelque sorte l'arrière-garde des fuyards. Comme ils sortaient d'un petit bois, la Déroute vit dans la plaine les grandes murailles blanches d'une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel pâle. A cette vue, Bouletord, qui devina l'intention des fugitifs, poussa un cri de rage, et piquant son cheval de la pointe de son épée, le lança ventre à terre. Ses archers l'imitèrent; leur troupe rapide semblait dévorer le sentier. La Déroute mesura du regard la distance qui s'étendait entre Belle-Rose et l'abbaye; elle était telle que Bouletord devait atteindre le capitaine avant qu'il l'eût franchie. Les chevaux des fugitifs trébuchaient à chaque élan.
—Voici l'heure, dit le sergent.
Il arrêta son cheval, prit le mousquet pendu à l'arçon de la selle et l'arma. Quand la Déroute se tourna vers Bouletord, une expression terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son ennemi couché en joue l'espace de dix secondes; le bras semblait de fer comme le canon, tant il était immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu'à trente pas environ, le coup partit. Bouletord lâcha les rênes et tomba sur le cou du cheval. Sa main crispée saisit la crinière et s'y noua; le cheval effaré arriva comme une flèche et passa devant la Déroute, emportant son cavalier, dont la tête livide battait ses flancs. La balle avait frappé au front le maréchal des logis. Au bout de cent pas, le cadavre glissa sur l'encolure luisante, sa main se détendit, et Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit le cheval par la bride et l'arrêta. M. de Charny suivait Bouletord à la tête des archers. Grippard, on le sait, s'imaginait qu'en toute chose, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'imiter la Déroute. Au moment donc où la Déroute prit son mousquet, Grippard décrocha le sien; quand la Déroute eut couché Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu'un à mettre au bout de son canon. M. de Charny se trouva là tout justement. Après le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la détente du doigt. Mais le cheval de M. de Charny s'étant cabré à la première explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de Charny en plein corps, atteignit la bête au poitrail. Le cheval tomba sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entraînant M. de Charny dans sa chute. La maréchaussée, voyant ses deux chefs par terre, s'arrêta brusquement; deux ou trois archers quittèrent l'étrier pour porter secours à M. de Charny, les autres lâchèrent leurs mousquets sur la Déroute et Grippard; mais Grippard et la Déroute couraient déjà du côté de l'abbaye; les balles sifflèrent à leurs oreilles, et ce fut tout. M. de Pomereux, à la tête de ses laquais, caracolait à la suite des archers et paraissait prendre un vif intérêt aux incidents de cette escarmouche. On l'aurait dit au théâtre, assistant à la première représentation d'une comédie nouvelle. Aussitôt qu'il fut auprès de M. de Charny, il mit pied à terre et vint s'informer honnêtement de l'état de sa santé.
—Quand vous êtes tombé, monsieur, j'ai eu grand'peur, lui dit-il; mais, à ce que je puis voir, vous n'êtes point blessé.
—Point du tout, répondit M. de Charny d'un ton bourru.
—C'est un coup de fortune, monsieur; car, en vérité, il faut rendre justice au talent de ces gaillards-là. J'y suis pour un cheval de mille écus, qui s'est fait tuer avec une générosité tout à fait estimable. Il est fâcheux que ce pauvre Bouletord n'ait point eu un cheval aussi vertueux.
—Eh! monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux de galoper! s'écria M. de Charny.
—C'est un point sur lequel j'ai le regret de n'être point d'accord avec votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout à fait mort comme ce pauvre diable de Bouletord, que je vois là-bas couché comme un tronc d'arbre, mais je ne vaux guère mieux.
M. de Charny haussa les épaules.
—Que voulez-vous! reprit M. de Pomereux, ces gens-là n'ont pas ma vie, mais ils ont ma parole, et nous autres gentilshommes, nous n'en avons qu'une.
M. de Charny se mordit les lèvres jusqu'au sang.
—Ton cheval, dit-il, en frappant sur la cuisse d'un archer.
L'archer descendit, et M. de Charny sauta en selle.
—En avant! vous autres! s'écria-t-il en lâchant les rênes.
Toute la troupe le suivit.
M. de Pomereux jeta les yeux du côté de l'abbaye. Le temps qu'on avait perdu ne l'avait pas été par les fugitifs; profitant du désordre qu'avait occasionné la mort du maréchal des logis et la chute de M. de Charny, ils avaient poussé du côté de l'abbaye, dont ils n'étaient plus séparés que par une centaine de pas. Les deux femmes avaient été mises sur le cheval de Bouletord; les premières elles touchèrent aux portes de l'abbaye, et l'on entendit bientôt les tintements de la cloche qu'elles agitaient. En ce moment les archers passaient devant le cadavre de Bouletord. Il était couché sur le dos, les yeux ouverts et la face livide; la balle de la Déroute avait troué le front entre les deux sourcils; la main de Bouletord serrait encore la poignée de son épée, et son visage gardait l'expression menaçante qu'il avait au moment où la mort l'avait surpris. Les chevaux, effarés, tournèrent autour du corps sanglant; quelques-uns, trop rapidement lancés, sautèrent par-dessus.
—Entendez-vous? dit à M. de Charny M. de Pomereux qui s'était amusé à le suivre, voilà le son d'une cloche qui aurait fait bondir notre cher Bouletord, s'il n'était pas décidément mort.
M. de Charny enfonça les éperons dans le ventre de son cheval sans répondre. Mais déjà la porte de l'abbaye s'était ouverte, Suzanne et Claudine en franchirent le seuil.
—Madame, dirent-elles à la religieuse qui les reçut, il y a là deux gentilshommes qui réclament votre protection… si vous ne venez pas à leur aide, ils sont perdus.
—Qu'ils entrent s'ils sont innocents, qu'ils entrent encore s'ils sont coupables, dit la religieuse; la maison de Dieu est un asile ouvert à tous les malheureux.
Le cheval de Belle-Rose s'abattit à la porte de l'abbaye; celui de Cornélius était tombé à cinquante pas; le sang sortait de ses naseaux; il gratta la terre de ses pieds et mourut. La Déroute et Grippard avaient abandonné les leurs sur la route et accouraient à toutes jambes. Tous entrèrent par la porte entr'ouverte; au moment où la religieuse la repoussa sur ses gonds, on vit M. de Charny passer comme un éclair entre les arbres de l'avenue. Suzanne tomba à genoux et remercia Dieu. Claudine pleurait et riait à la fois en passant des bras de Belle-Rose aux bras de Cornélius.
—Ma foi! dit M. de Pomereux quand il fut aux pieds des murs, je crois que nos oiseaux ont trouvé un autre nid. Il m'est avis que nous ferions bien à présent de chercher une autre auberge.
Mais M. de Charny passa droit devant lui et frappa contre la porte de l'abbaye avec le pommeau de son épée. M. de Pomereux arrêta son cheval qu'il se mit à caresser de la main.
—Vulcain sera fourbu, dit-il; c'est mille écus que je me ferai payer par M. de Louvois.
M. de Charny, qui était blême de fureur, frappait toujours.
—Monsieur, continua le comte, si vous cognez si fort vous aurez maille à partir avec monseigneur de Paris, qui est fort chatouilleux à l'endroit des privilèges de l'Église.
—Eh! monsieur, s'écria M. de Charny, qui ne se contenait plus, mettez-vous en quête d'une auberge, s'il vous plaît, et laissez-moi faire mon métier!
—Faites, monsieur; aussi bien est-ce un métier auquel je ne suis pas propre le moins du monde.
Tout ce tumulte à une heure aussi avancée de la nuit avait tiré l'abbaye de son repos. Les chevaux hennissaient et piaffaient autour des murs; on avait entendu sept ou huit coups de feu et la cloche avait sonné presque aussitôt après.
—Au nom du roi, ouvrez, criait M. de Charny, qui meurtrissait les ais de la porte.
L'abbesse survint. La croix d'argent brillait sur sa poitrine et ses longs vêtements descendaient jusqu'à terre. On avait introduit les fugitifs dans une espèce de parloir où ils attendaient, poursuivis par la voix menaçante de M. de Charny. Quand la porte du parloir s'ouvrit, l'abbesse tressaillit et serra le voile autour de son visage.
—Soyez les bienvenues, mes soeurs; et vous, messieurs, espérez, dit-elle.
Sa voix grave et douce calma leurs angoisses; il parut à Claudine qu'ils n'avaient plus rien à craindre; elle s'inclina sur la main de l'abbesse et la baisa. Belle-Rose sentit son coeur battre sans qu'il pût comprendre pourquoi.
—Dites à cet homme qui frappe à notre porte, reprit l'abbesse en s'adressant à une soeur, que la supérieure de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery va sur l'heure lui répondre elle-même.
L'abbesse se retira et la soeur sortit pour exécuter son ordre. Aux paroles de la soeur, M. de Charny jeta un regard de triomphe sur M. de Pomereux et remit son épée au fourreau. M. de Pomereux fronça les sourcils et se demanda s'il ne ferait pas bien de tomber sur la maréchaussée avec ses gens; mais il comprit qu'il serait toujours temps d'en venir à cette extrémité en cas d'alerte et attendit.
—Mais, s'écria tout à coup M. de Charny, je ne vois plus le capitaine
Bréguiboul; qu'est-il donc devenu?
—Ma foi, répondit le comte, je me suis battu avec lui, et je crois que je l'ai tué.
M. de Charny regarda M. de Pomereux, sourit et ne répondit pas.
—Allons, pensa le comte, s'il se tait, c'est qu'il me croit perdu.
Un quart d'heure se passa dans un profond silence. Les chevaux, animés par la course, creusaient le sol de leurs sabots; M. de Charny allait et venait, sombre et menaçant, devant la grande porte de l'abbaye. M. de Pomereux examinait à la dérobée l'amorce de ses pistolets.
—Après tout, se disait-il, ce M. de Charny est un bandit, et j'en serai quitte pour un voyage à l'étranger.