Il venait de l'intérieur de l'abbaye une rumeur confuse, et l'on voyait luire, derrière les vitraux, des clartés qui faisaient tout à coup rayonner les saints et les vierges dans leurs nimbes d'or. Bientôt la rosace et les vitraux s'illuminèrent; on entendit les soupirs de l'orgue qui s'éveillait, et le grand édifice de pierre versa sur la campagne endormie l'harmonie et la lumière. M. de Charny et M. de Pomereux se regardèrent tout étonnés. Au même instant la grande porte de l'abbaye s'ouvrit à deux battants, et un spectacle merveilleux s'offrit aux regards des cavaliers. Le sanctuaire de l'abbaye resplendissait; mille bougies fichées aux bras des lustres et dans les candélabres d'argent, faisaient étinceler les châsses et les croix; les bannières flottaient autour de l'autel et l'encens fumait dans les cassolettes; les soeurs inclinées sous leurs voiles chantaient les hymnes sacrées, et l'on voyait, au pied de la croix protectrice, les fugitifs agenouillés. Le Christ semblait les couvrir de ses bras mutilés, et les anges de marbre élevaient vers le ciel leurs mains jointes dans l'attitude de la prière. Au moment où la porte roula sur ses gonds, l'abbesse, précédée de la croix et de la bannière, et suivie des religieuses rangées en longues files, se tourna vers le porche. Un nuage bleuâtre volait sur leurs pas, et les bougies du choeur qui scintillaient comme des étoiles en piquaient la transparence de mille rayons. La sainte procession s'avança lentement et s'arrêta le long des grands piliers; l'abbesse franchit le seuil; la croix d'argent brillait entre ses mains, et la bannière de l'ordre s'inclinait sur son front. Quand elle eut posé le pied hors de l'abbaye, sur la limite qui séparait la terre de l'asile de la religion, les chants moururent, et les soeurs plièrent leurs genoux. Les archers avaient d'abord ôté leurs chapeaux, mais à la vue de la croix, ils hésitèrent; l'un d'eux quitta l'étrier, et jetant son mousquet, s'agenouilla sur l'herbe; un autre l'imita, puis un troisième, puis tous, vaincus par cet appareil de la religion. M. de Pomereux avait, le premier, découvert son front et sauté de selle. M. de Charny, seul à cheval, frémissant de colère, attendait, la tête couverte et la main sur la garde de son épée. Entre l'abbesse et lui, il y avait dix pas à peine; au delà des soeurs, dans la clarté du choeur, il voyait Belle-Rose et Suzanne, l'un près de l'autre, les mains entrelacées; près d'eux, Cornélius et Claudine; derrière eux, la Déroute et Grippard. M. de Charny poussa son cheval. Le cheval fit trois pas, et s'arrêta piaffant, et secouant son mors chargé d'écume. Le rayonnement de la chapelle l'épouvantait. L'abbesse étendit la croix vers M. de Charny, et de son autre main elle montra les fugitifs.
—C'est ici la maison de Dieu, dit-elle, et Dieu protège ceux que vous cherchez. Entrez maintenant si vous l'osez.
M. de Charny recula lentement comme un tigre vaincu. Quand il fut à vingt pas, l'abbesse rentra sous le porche; et les lourds battants de la porte se fermèrent avec un bruit sonore. Alors, écartant son voile, elle montra aux regards des fugitifs le visage de Geneviève de La Noue, duchesse de Châteaufort.
XLIV
UN NID DANS UN COUVENT
Après que la porte de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery se fut refermée sur les fugitifs, M. de Pomereux se tourna vers M. de Charny.
—Eh bien! monsieur, lui dit-il, à présent que tout est fini, ne vous semble-t-il pas qu'il serait bien temps de souper?
—Le bal pourrait bien venir après le souper, répondit M. de Charny, à qui il n'était plus rien resté de sa violente colère qu'un léger tremblement dans la voix; mettez-vous en quête d'un cabaret, moi je me rends à Paris.
—Chez mon glorieux cousin, sans doute.
—Chez M. de Louvois, à qui je ferai part du secours que vous m'avez prêté dans toute cette affaire; je ne doute pas qu'il ne vous en témoigne lui-même sa vive satisfaction.
—Parbleu! mon cher monsieur de Charny, je compte assez sur votre amitié pour être assuré que vous serez le premier à m'en apporter la nouvelle.
M. de Charny rangea sa petite troupe et donna le signal du départ. M. de Pomereux, qui avait cette nuit-là une furieuse démangeaison de parler, poussa son cheval auprès de M. de Charny.
—En somme, reprit-il, l'aventure est désastreuse; j'y perds un cheval mort au service du roi: un cheval qui, pour le dévouement, ne le cédait point au chien de Montargis; j'en ai trois ou quatre autres qui sont fourbus; j'y perds encore une femme que j'étais en train d'adorer, et j'ai mes habits tout déchirés en vingt endroits; tout compte fait, c'est un total de sept ou huit infortunes dont vous me voyez marri.
M. de Charny tourmentait la bride de son cheval et se taisait.
—Ma foi, mon bon monsieur de Charny, continua M. de Pomereux, qui prenait goût à la raillerie, je suis très curieux de connaître votre avis sur l'espèce de récompense que M. de Louvois me tient en réserve. Ouvrez-moi votre coeur là-dessus. Que vous semble d'un régiment? J'aime fort l'uniforme des dragons. C'est un corps très à la mode, et je voudrais être M. de Lauzun, rien que pour en avoir eu l'idée… M. de Louvois pourrait bien encore me gratifier d'un gouvernement… Il y a de charmantes villes dans notre beau pays de France… S'il vous touche un mot de Blois, d'Orléans, de Tours ou de Bordeaux, je vous autorise à dire que j'accepte.
—Ne vous mettez point en peine, repartit M. de Charny, la récompense qu'on vous ménage sera telle que vous aurez lieu d'en être surpris.
—Vous croyez! s'écria M. de Pomereux avec une feinte candeur. Il est évident que M. de Louvois, éclairé par vos discours, déploiera toute la générosité qui lui est naturelle. Ma seule crainte est qu'il aille trop loin; ainsi, par exemple, je ne voudrais pas qu'il me comprît dans la prochaine promotion aux ordres de Sa Majesté.
—Quelle que soit la fête, j'amènerai les violons, répliqua M. de
Charny.
On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Bréguiboul, et la petite troupe gagna Pontoise, où M. de Charny et M. de Pomereux se séparèrent. Celui-là prit des chevaux de poste et retourna ventre à terre à Paris; l'autre chercha par les rues jusqu'à ce qu'il eût trouvé un cabaret, et il s'y installa le plus gaiement du monde. Malgré la fatigue et l'inquiétude que pouvaient lui causer les suites de cette affaire, M. de Pomereux se conduisit de manière à prouver aux plus incrédules que la mauvaise fortune n'avait aucune prise sur son appétit. Il n'était pas de mésaventure qui pût l'empêcher de savourer le fumet d'une perdrix cuite à point, et pas de malheur qui le contraignît à laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte boucla son ceinturon et paya l'écot.
—M. de Charny doit avoir, à l'heure qu'il est, se dit-il, rendu compte à mon magnifique cousin du résultat de notre poursuite. C'est un récit qui m'aura montré sous un point de vue tellement héroïque, que je ne saurais trop me hâter d'échapper à la reconnaissance de monseigneur le ministre. J'ai bien un tout petit prétexte à alléguer pour ma justification, mais avec un ministre de ce caractère, il faut avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort; mon prétexte est insuffisant. J'ai bien encore la ressource d'aller en Turquie me battre contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre à Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Condé, ce sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prétexte se haussera tout de suite à la taille d'une vérité.
M. de Pomereux en était à la queue de son raisonnement quand il mit le pied à l'étrier; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit tout droit à la résidence royale du prince de Condé. Le prince de Condé, celui-là même qu'on devait appeler un jour le grand Condé, avait vu le père et le frère aîné du comte de Pomereux sur le champ de bataille de Rocroi; le frère avait été tué en Flandre, en combattant sous ses ordres. C'était une famille de braves gentilshommes; il accueillit noblement celui qui venait s'asseoir à l'ombre de son nom. M. de Pomereux put se regarder sur l'heure comme un officier de sa maison.
Quand M. de Charny eut appris à M. de Louvois les événements de la nuit, le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit répéter les détails de cette fuite, et M. de Charny n'en omit aucune circonstance. M. de Louvois s'était rassis et l'écoutait la tête dans sa main. Ce calme apparent, dans une nature aussi violente, annonçait un ressentiment profond. M. de Charny ne s'y méprit pas. Après qu'il eut terminé, M. de Louvois se leva:
—Vous connaissez, dit-il, l'humeur de Sa Majesté. Le roi Louis XIV ne plaisante pas en matière de religion. Tout ce qui touche aux choses de l'Église lui est sacré. Si vous aviez pénétré dans le sanctuaire de l'abbaye, j'aurais été contraint de vous désavouer, et peut-être ne m'eût-il jamais pardonné cette violence. Il faut attendre.
M. de Charny attacha son regard perçant sur le ministre.
—L'attente n'est pas l'oubli, reprit M. de Louvois. Que ce soit dans un mois ou dans un an, tôt ou tard, Belle-Rose et Mme d'Albergotti sortiront de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery; la fortune les a trop souvent secourus pour qu'elle ne les trahisse pas un jour. Ce jour sera le nôtre.
—Nous attendrons, dit M. de Charny avec un sourire sinistre.
—Sachez ce qu'ils font et ce qu'ils veulent faire. Si l'un ou l'autre ou tous deux essayent de quitter l'abbaye, n'y mettez aucun obstacle; mais surveillez leur départ. Trop de précaution les épouvanterait et donnerait à Mme de Châteaufort et à M. de Luxembourg le temps d'agir pour eux. Il faut qu'ils soient imprudents. Vous me comprenez?
—Parfaitement.
—Nous avons été joués deux fois, vous et moi; c'est trop de deux: Belle-Rose s'est échappé de la Bastille, Mme d'Albergotti a fui du couvent des dames bénédictines, ils sont à présent réunis…
—Une victoire nous vengera des deux défaites.
—Quant à M. de Pomereux, je lui ferai bien voir que la chevalerie n'est plus de saison.
—Je crois qu'il était blessé, monseigneur, reprit M. de Charny d'un air de commisération.
—Que ne continuait-il? Il aurait eu moins de peine à se faire tuer!
—Mais il avait engagé sa parole, continua-t-il de sa voix mielleuse.
—Et sa parole engage sa tête, monsieur.
Tandis que M. de Pomereux était à Chantilly avec le prince de Condé, et M. de Charny avec M. de Louvois à Paris, les fugitifs bénissaient Dieu qui les avait protégés dans leur entreprise. Aucune expression ne saurait peindre la surprise de Belle-Rose et Suzanne au moment où leur apparut le visage de Mme de Châteaufort. Tous deux la regardaient effarés, tandis qu'elle s'avançait vers eux, calme et souriante. Ce n'était plus la même femme; la douleur avait passé sur ce beau front pâli, et il en était resté une tristesse inaltérable, répandue comme un voile sur tous les traits; les austérités de la religion, le silence du cloître et la prière avaient plié cette âme déchirée par l'amour; elle s'était inclinée sous la main de Dieu, et à la voir blanche et recueillie, paisible et sereine, on comprenait que Mme de Châteaufort n'avait emporté du monde qu'un coeur épuré par le pardon et qu'un esprit plein de miséricorde. Elle était comme Madeleine après qu'elle eut essuyé de sa chevelure les pieds du Sauveur.
—Soyez sans inquiétude, leur dit-elle; cette maison est la vôtre, et la main de Dieu est entre vous et ceux qui vous haïssent.
Geneviève embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d'un pâle et doux sourire. Belle-Rose était sans force et sans voix pour répondre. Les plus dévorantes ambitions l'avaient agité depuis quelques heures; mille souvenirs l'assaillaient à présent.
Il n'y avait pas dans le coeur de Suzanne de place pour la haine. Si un instant la jalousie se réveilla à la vue de Geneviève, elle chassa bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit à l'abbesse son baiser de soeur. Les religieuses se retirèrent dans leurs cellules, et Geneviève elle-même voulut conduire les hôtes que lui envoyait la Providence aux appartements qu'elle leur destinait. Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et Grippard furent établis dans un corps de logis dépendant des jardins de l'abbaye; Suzanne et Claudine restèrent chez l'abbesse.
—Permettez-moi de vous servir de mère, leur dit-elle; depuis que vous avez franchi le seuil de cette maison, n'êtes-vous pas mes filles?
Le lendemain, vers midi, Mme de Châteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle le reçut dans un oratoire dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur un paysage tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivière—l'Oise—baignait de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semées de peupliers; à l'horizon vaporeux les clochers d'Auvers et d'Hérouville, quelques chaumières çà et là sous des bouquets d'arbres, des saules trapus le long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et de boeufs. Le soleil teignait ces doux paysages d'une lumière dorée qui semblait tamisée par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et l'on entendait tinter la sonnette des boeufs errant dans les prés. Une sorte de luxe monastique brillait dans l'oratoire: l'abbesse n'avait pu s'empêcher de rester grande dame. Le christ d'ivoire était le plus beau modèle de Jean Goujon; les tableaux attachés aux pans de chêne noir appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativité du Corrège, une sainte Claire d'André del Sarte, une Vierge à l'enfant du Guide; le bénitier et l'ange étaient de Germain Pilon; les ciseaux les plus délicats avaient ciselé le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire, la religion se faisait attrayante et douce; Dieu et l'art, qui est fait à son image, y prenaient le pécheur par la main. Geneviève ne put se défendre d'un grand trouble à la vue de Belle-Rose. On vit une larme poindre entre ses cils.
—Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voilà que votre seule présence a remué toutes les cendres de mon coeur. C'est une épreuve sans doute que Dieu a voulu me ménager; il m'a secourue, il me secourra.
Le coeur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine; il détourna les yeux et regarda par la fenêtre les champs et l'horizon pour ne pas laisser voir à Geneviève son émotion.
—Et d'ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous? reprit-elle; il y a des heures où les larmes sont agréables à Dieu; il me semble que la souffrance est plus féconde que la prière, et j'ai tant souffert que je commence à croire que je suis pardonnée.
Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Geneviève et la porta contre son coeur; ses yeux étaient tout remplis de larmes, et il ne se cacha plus pour lui laisser voir qu'il pleurait.
—Vous aussi! dit-elle; ainsi je vous suis chère encore! Me parlerez-vous comme un frère parle à sa soeur? Tenez, Jacques! j'ai consacré toute ma vie et toute mon âme à Dieu, et cependant il ne se passe pas de jour que je ne l'invoque pour vous. Quand votre nom vient sur mes lèvres, je l'accueille comme un nom béni, et il ne me semble pas que je fasse mal en le mêlant à mes prières.
Jacques contemplait Mme de Châteaufort en silence; elle ne lui était jamais apparue sous cet aspect, où la tendresse se confondait avec la piété, et en même temps que son âme palpitait à la voix de Geneviève, il éprouvait pour elle un respect plus profond.
—Oh! dit-elle avec un doux sourire, je ne suis plus la même femme; la duchesse pleine de superbe et de dédain a fait place à la plus humble des religieuses; il me semble que ma vie d'autrefois est un rêve dont il ne m'est resté qu'un souvenir; j'ai noyé tout le reste sous le repentir. Vous le dirai-je, mon ami? j'ai voulu me rendre digne d'avoir été aimée; le Christ, qui a relevé la Madeleine, me pardonnera cette pensée. A présent, je puis mourir, il me semble que nous habiterons le même coin du ciel.
—Vous êtes ma soeur, Geneviève, et une autre vie que vous ne partageriez pas me serait amère, lui dit Belle-Rose.
Geneviève lui pressa la main doucement.
—Vos paroles sont bonnes au coeur, reprit-elle, mais à présent que je me suis confessée, vous disant tout ce qu'il y avait en moi, me permettez-vous bien de vous parler de vous-même?
—Parlez, Geneviève.
—J'ai causé toute la nuit avec Suzanne; c'est une pauvre âme déjà fortement éprouvée; elle s'est ouverte à moi comme une soeur à sa soeur, et je sais quelles douleurs vous ont agités tous deux depuis la soirée de Villejuif. C'est la main de Dieu qui vous a tous conduits ici. Vous y êtes entrés errants et proscrits, vous en sortirez libres et mariés.
Belle-Rose tressaillit à ces mots.
—Si le malheur vous visite, au moins serez-vous deux à le supporter; si le bonheur vous sourit enfin, il vous paraîtra plus doux étant ensemble, ajouta Mme de Châteaufort. Il ne faut pas que vous quittiez cet asile sans qu'un prêtre ait béni votre amour. Deux époux peuvent vivre à l'ombre de cette abbaye; deux amants le pourraient-ils?
—Ce que Suzanne voudra, je le ferai, dit Belle-Rose.
—Suzanne est prête, répondit Geneviève d'une voix émue; dans trois jours vous serez mariés.
Belle-Rose, après ces mots, se retira plein de trouble. Demeurée seule, Mme de Châteaufort s'agenouilla devant son prie-Dieu, toute pâle et les mains jointes.
—Mon Dieu! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots, bénissez-les et qu'ils soient heureux!
Elle resta longtemps immobile, le front courbé sous la croix; quand elle se leva, son visage était comme celui d'un martyr, souffrant et résigné. L'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery fit prévenir l'évêque de Mantes, qui promit de donner aux jeunes époux la bénédiction nuptiale, et l'on décida que ce jour-là même Cornélius Hoghart et Claudine seraient mariés. La joie de Belle-Rose et de Suzanne était grave et recueillie, celle de Claudine enfantine et souriante; elle rougissait en regardant Cornélius, et ne pouvait s'empêcher de le regarder à toute minute; Cornélius ne savait ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. C'étaient, entre ces quatre personnes, d'interminables conversations et de profonds silences; au plus fort de leurs entretiens il arrivait parfois qu'on voyait passer sous les arceaux du cloître la silhouette élégante de l'abbesse; ses mains diaphanes tenaient un livre d'heures; elle les saluait d'un doux sourire et disparaissait sous les sombres voûtes. Alors tout le monde se taisait, et Suzanne, qui était toujours la première à la voir, mettait un doigt sur sa bouche et courait à elle pour l'embrasser.
—Je ne sais pourquoi, disait Claudine s'essuyant les yeux, le sourire de cette pauvre abbesse me donne envie de pleurer.
Cornélius regardait Belle-Rose et soupirait. Dans ces moments-là, Belle-Rose aurait voulu avoir deux vies pour donner l'une à Geneviève et conserver l'autre à Suzanne.
Quant à la Déroute, il ne se tenait pas d'aise. On avait toutes les peines du monde à l'empêcher de chanter, et malgré la sainteté des lieux il se serait livré à mille extravagances, si Belle-Rose et Cornélius n'avaient employé la moitié de leur temps à maintenir sa joie dans des limites honnêtes. Grippard, qui en toute chose prenait modèle sur la Déroute, était d'un contentement à nul autre pareil. Ils s'évertuaient ensemble à bâtir mille châteaux en Espagne; et Grippard, enthousiasmé par les discours du sergent, jurait qu'il ne quitterait jamais la compagnie d'un capitaine tel que Belle-Rose. Sur ces entrefaites, et la veille du jour fixé pour la cérémonie, M. de Pomereux se présenta à l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery. On ne l'eut pas plutôt annoncé, que Belle-Rose courut à sa rencontre avec Cornélius. Les trois jeunes gens s'embrassèrent tout d'abord.
—Morbleu! s'écria le comte, il faut croire qu'il est dans ma destinée d'agir toujours au rebours du bon sens; je devrais vous haïr de toute mon âme, et je sens que je vous aime de tout mon coeur.
—Vous avez fait l'histoire de mes sentiments, répondit Belle-Rose.
—A présent que j'ai acquitté sur le chemin de Pontoise la lettre de change que vous avez tirée sur moi dans une rue de Douvres, parlez-moi de vos affaires.
Cornélius conta à M. de Pomereux ce qu'on avait résolu.
—Nous nous marions dans la chapelle de l'abbaye, ajouta-t-il; mais, à la façon dont les choses se passent tout à l'entour du monastère, nous aurions tout aussi bien pu nous marier en grande pompe dans l'église paroissiale de Pontoise.
—Quoi! pas un archer aux environs? dit le comte.
—Personne; au reste, vous avez dû vous en convaincre en venant ici.
Avez-vous rencontré le plus petit soldat de la maréchaussée?
—Pas un seul, et voilà justement ce qui me chagrine.
—Eussiez-vous mieux aimé en voir cinquante?
—Peut-être oui.
—Voilà qui est plaisant!
—Eh! que diable! quand M. de Charny agit, au moins sait-on ce qu'il fait; mais quand il se tient coi, Lucifer lui-même ne pourrait deviner ce qu'il médite. S'il n'y a pas d'alguazils autour de l'abbaye, c'est qu'il doit y avoir une foule d'espions à un quart de lieue.
La justesse de cette observation frappa Cornélius et Belle-Rose.
—Tenez, ajouta M. de Pomereux, le bonheur vous endort. Vous connaissez
M. de Charny et vous l'avez vu à l'oeuvre. Concluez.
—Merci, dit Belle-Rose, en serrant la main du comte; ainsi, vous nous engagez à être sur nos gardes?
—Plus que jamais; je ne sais pas où est le péril, mais il est quelque part. Quand M. de Charny n'aboie pas, c'est qu'il s'apprête à mordre.
La Déroute fut averti.
—Bon! dit-il, j'ai encore de la poudre et du plomb.
Et il se mit à charger ses mousquets et ses pistolets.
L'évêque de Mantes arriva le lendemain. L'autel était paré de fleurs. Claudine, rouge comme une fraise, s'agenouilla près de Cornélius, non loin de Belle-Rose et de Suzanne. Geneviève était assise dans le choeur avec les autres témoins, qui étaient M. de Pomereux, la Déroute et Grippard. L'abbesse avait revêtu les insignes de sa dignité religieuse et relevé son voile. Elle était belle d'une beauté chrétienne, et durant toute la cérémonie, elle garda un maintien plein de calme et de dignité. Forte de son sacrifice, elle ne laissa rien voir des blessures dont son coeur saignait. Cornélius, qui avait tout deviné, l'admirait et la plaignait. La Déroute, qui se doutait bien de quelque chose dont il n'avait jamais parlé, baisa sans qu'on s'en aperçût le bout du voile de l'abbesse.
—Vrai Dieu! dit-il tout bas, c'est un coeur de soldat!
Quand la cérémonie fut terminée, l'abbesse signa la première sur le registre de la paroisse. Suzanne se jeta dans ses bras.
—Je vous dois mon bonheur, lui dit-elle, comment vous le rendrai-je jamais?
—Aimez-moi, répondit Geneviève, et nous serons quittes.
On avait préparé aux jeunes époux un logement dans un corps de bâtiment dépendant de l'abbaye, mais séparé du logis principal par de vastes jardins. Les soeurs ne dépassaient jamais une certaine limite que la supérieure avait seule le droit de franchir. Les mariés se rendirent dans cette maison, où ils étaient à la fois libres et en sûreté. Les appartements étaient propres et gais.
—Vous êtes ici chez vous, et vous y demeurerez tant qu'il vous plaira, leur dit Geneviève. Soyez heureux, je me retire.
—Ne viendrez-vous pas quelquefois nous visiter dans cette retraite que nous vous devons? lui dit Suzanne en levant sur elle ses grands yeux.
—Oui, reprit Mme de Châteaufort, qui la baisa au front, je reviendrai parfois respirer à l'ombre de votre bonheur.
Suzanne la suivit du regard aussi loin qu'elle put la voir, et quand la taille svelte de l'abbesse eut disparu derrière les arbres, elle soupira tout bas et dit:
—Si je n'étais pas à lui, mon Dieu, je voudrais qu'il fût à elle!
M. de Pomereux allait et venait par la chambre; tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une boîte placée sur un meuble, autour duquel il ravaudait depuis un instant, flairant les bouquets et chiffonnant les dentelles. Il prit la boîte, et voyant le nom qui était sur la suscription, il poussa un léger cri. Suzanne se retourna, et le voyant tout pâle, courut à lui.
—Qu'avez-vous? dit-elle.
—Cette boîte que vous avez là, qui vous l'a donnée? répondit-il.
—Gabrielle de Mesle, une pauvre fille qui est morte au couvent des dames bénédictines.
—Gabrielle est morte! s'écria M. de Pomereux tout en tremblant.
—Oui, reprit Suzanne; son dernier soupir a été ce nom qui est écrit sur cette boîte.
—Le chevalier d'Arraines! elle l'aimait donc toujours!
—Vous le connaissez? s'écria Suzanne en saisissant la main de M. de
Pomereux.
—C'est moi, mon Dieu!
En disant ces mots, le comte tomba sur une chaise et cacha sa tête entre ses mains.
XLV
LE CHEVALIER D'ARRAINES
La douleur chez un homme aussi frivole en apparence que l'était M. de Pomereux avait quelque chose d'étrange et de sincère qui toucha profondément les spectateurs. On se tut autour de lui. Suzanne ouvrit la petite boîte et en tira la lettre et les cheveux qu'elle remit au comte.
—Tenez, dit-elle, voilà tout ce qui reste de Gabrielle.
M. de Pomereux prit la lettre et la pressa de ses lèvres à l'endroit où l'on voyait l'écriture de la pauvre morte. Quant à lire ce qu'elle avait écrit, il ne le pouvait pas, tant il pleurait. Au bout de quelques minutes, il se redressa, prenant une des mains de Suzanne et tendant l'autre à Belle-Rose:
—J'ai coutume de railler et je pleure comme un enfant, leur dit-il; mais devant vous il me semble que je puis le faire.
—Ces larmes font que nous vous en estimons davantage, lui dit Suzanne.
Il n'y a que les bons coeurs qui souffrent.
M. de Pomereux se fit raconter les détails que Suzanne avait recueillis de la bouche de Gabrielle. La mort de cette pauvre fille le navrait.
—Elle était si jeune et si bonne! Que faisais-je, grand Dieu! tandis qu'elle mourait? disait-il.
Et c'était alors de nouveaux sanglots.
—Elle pleurait, elle m'aimait, elle expirait, reprenait-il, et moi je vous tenais, à vous, madame, je ne sais quels sots discours! Misérable que j'étais! Comment se fait-il que je n'aie point deviné sa présence aux dames bénédictines? je l'en aurais arrachée!
—Elle ne l'eût point voulu, dit Suzanne.
—C'est une terrible histoire!… Étais-je digne de ce coeur pur comme le diamant? J'ai vécu d'une étrange sorte, et cependant je l'ai toujours aimée. Elle occupait une place secrète au fond de mon coeur où ma pensée n'osait descendre; elle y vivait comme une idole qu'on adore et qu'on n'approche pas. J'ai suivi bien des sentiers fangeux, emporté loin d'elle par je ne sais quelle fougue indomptée, quels désirs insatiables; mais dans cette existence où mon coeur laissait un peu de sa force à toutes les aventures du chemin, elle est la seule chose que j'ai entourée d'amour et de respect. C'était la goutte de rosée sur le roc aride, la fleur embaumée entre les ronces. Pauvre Gabrielle! Je me souviens encore de l'heure où elle s'est enfuie, rougissante et confuse, me laissant un aveu dans son regard limpide! Trois ans après, elle était morte! Et moi, je donnais tous mes jours au hasard; j'avais tant vu de mensonges que je m'étais fait de la vérité un rêve qu'il faut aimer sans y croire. Quand je la rencontrai, j'étais un cadet de famille, n'ayant pour toute fortune que la cape et l'épée. Le chevalier d'Arraines n'était point un parti convenable pour la fille du marquis de Mesle; je l'aimais, et je le lui dis sans savoir pourquoi… Plus tard, mon frère mourut; héritier du titre et du nom, je pouvais presque prétendre à sa main; mais j'étais sans nouvelles, et ce fut alors que mon père m'envoya à Malzonvilliers. Depuis cette visite, mes jours ont coulé comme de l'eau; il ne m'en est rien resté, qu'un peu d'écume à la surface. Pauvre Gabrielle!
Le comte de Pomereux colla sa bouche aux cheveux de son amante.
—Tout ce que j'ai de bon vient d'elle, reprit-il. Que son souvenir me protège!
Il fit quelques pas après ces mots et revint près de Suzanne.
—Vous avez assisté à son agonie et consolé sa souffrance, lui dit-il les deux mains sur les siennes. Dans la joie et dans le malheur, quoi qu'il advienne, par le nom sacré de Gabrielle, je suis à vous et aux vôtres. Et vous, messieurs, qui êtes à présent son mari et son frère, ajouta-t-il en se tournant du côté de Belle-Rose et de Cornélius, faites-moi l'honneur d'accepter mon amitié.
Cette scène, où M. de Pomereux s'était montré sous un aspect tout nouveau, fit une impression profonde sur les jeunes gens; ils se séparèrent du comte, le coeur ému.
—C'est un jour heureux, dit Suzanne, nous avons retrouvé une amie et gagné un ami.
A quelques centaines de pas de l'abbaye, M. de Pomereux fit rencontre d'un estafier qui se promenait le nez au vent le long du chemin. Ce drôle, à mine effrontée, l'examina fort attentivement tandis qu'il passait. Le comte, qui n'aimait pas les curieux, poussa vers lui; mais l'estafier se jeta dans un taillis, où il fut bientôt à l'abri de toute poursuite.
—Voilà qui me prouve que je ne m'étais point trompé, se dit M. de Pomereux. Je serais fort surpris, vraiment, si cet homme n'était pas aux gages de M. de Charny.
A Écouen, M. de Pomereux remonta dans le carrosse qui l'avait amené de Chantilly, et se dirigea vers Paris, en donnant ordre au cocher de toucher chez M. de Louvois. Il se doutait bien de l'accueil qui l'attendait chez le ministre; mais le jeune comte était un de ces esprits aventureux qui se plaisent aux situations violentes et trouvent un grand charme dans les luttes où la vie est en péril. Aussitôt qu'il eut connaissance de l'arrivée de M. de Pomereux, M. de Louvois s'empressa de le faire entrer. Le comte ne vit pas tout d'abord le visage du ministre, qui buvait à même dans un grand pot plein d'eau.
—Diable! murmura-t-il, il faut qu'il soit fort en colère pour être si fort altéré.
—Ah! ah! mon beau cousin, vous voilà donc de retour? fit le ministre, en jetant, après avoir bu, un regard vif et prompt sur le comte de Pomereux.
—Allons! je ne m'étais pas trompé, pensa le comte, qui soutint sans en paraître ému le coup d'oeil menaçant du maître, et reprit tout haut:
—Ma foi, oui, monseigneur; j'éprouvais une si violente contrariété de ne vous avoir point vu depuis ces derniers jours, que ma première visite à Paris a été pour vous.
—C'est un grand empressement dont je vous remercie, mon cher comte.
—Laissez donc! on n'a pas toute une famille de cousins comme vous, et quand par hasard on en possède un, on se doit tout à lui.
—J'ai toujours compté sur votre dévouement; il paraît même que ce dévouement a dépassé mon attente.
—Vous me flattez.
—Non vraiment; on assure qu'aux environs d'Ennery, vous vous êtes comporté en chevalier du temps de la chevalerie. Vous avez éclipsé la gloire d'Amadis, et l'illustre Galaor lui-même n'est qu'un pleutre auprès de vous.
—Ah! monseigneur! vous ajoutez trop de foi au récit de M. de Charny.
—Il est vrai; c'est de lui que je sais vos exploits.
—C'est un excellent ami que ce bon M. de Charny! J'étais bien sûr qu'il agirait comme il l'a fait.
—Oh! il ne m'a rien caché! que n'étais-je là pour applaudir à vos prouesses!
—Votre approbation eût été ma plus douce récompense, monseigneur.
Le jeu plaisait à M. de Louvois, qui s'amusait avec M. de Pomereux comme un chat fait d'une souris; seulement la souris avait un aplomb qui l'étonnait un peu.
—Mon admiration a commencé, continua le ministre, au furieux combat que vous avez soutenu contre l'indomptable Belle-Rose et le terrible Irlandais. J'ai déploré la fatalité qui a fait que votre épée s'est rompue au moment où la victoire allait se déclarer pour vous.
—La guerre a ses fortunes! murmura M. de Pomereux avec un geste tout plein de philosophie.
—Trois secondes après, j'ai été touché jusqu'aux larmes au récit qu'on m'a fait…
—M. de Charny, toujours.
—Toujours… au récit qu'on m'a fait, dis-je, de votre constance à tenir la parole jurée. C'est beau, c'est grand, c'est antique! Régulus ne se fût pas mieux conduit, et j'imagine que l'ombre d'Aristide doit vous jalouser. C'est un trait sublime, mon cousin.
—Vous me comblez, monseigneur, répliqua le comte d'un petit air modeste.
—Point, je vous rends justice. Et plus tard, votre promptitude à provoquer le capitaine Bréguiboul, qui avait égratigné votre botte et votre honneur du même coup, votre vaillance à mettre l'épée à la main et votre habileté à le tuer raide, ont excité mon enthousiasme.
—Mon Dieu! monseigneur, je me suis souvenu de notre parenté.
—C'est ce que j'ai pensé. Par exemple, j'ai béni la Providence qui n'a pas voulu que votre épée se rompît cette fois.
—C'est que la fortune me devait une revanche.
—Eh bien! croiriez-vous, mon charmant cousin, que cette conduite héroïque n'a pas produit sur d'autres l'effet qu'elle a produit sur moi?
—En vérité?
—Il y a des esprits mal faits qui ont voulu voir dans ces merveilleuses aventures un parti pris de contrecarrer l'autorité du roi.
—Voyez-vous ça!
—Et ils sont allés jusqu'à dire que vous n'étiez plus digne de la faveur de Sa Majesté et que je devrais vous retirer ma protection.
—Là-dessus je suis tranquille.
—Que vous me connaissez bien! s'écria M. de Louvois en trempant ses lèvres dans le pot plein d'eau; j'ai rembarré ces personnes-là d'une furieuse façon; mais l'une d'elles, qui est fort des amis de M. Colbert, m'a fait observer que ce n'était point dans de telles circonstances qu'il convenait de vous charger d'une mission fort délicate que je vous avais réservée.
—Et par égard pour les circonstances, vous avez confié la mission à un autre.
—Fallait-il me laisser accuser d'une odieuse partialité?
—Non pas.
—Une autre personne a fait remarquer que le roi ne serait point charmé de voir à la tête de ses régiments un officier dont le concours avait compromis le succès d'une entreprise où il importait de réussir. Le roi est un peu comme M. de Mazarin: il aime les gens heureux.
—Si bien que j'ai perdu le régiment après avoir perdu la mission?
—Hélas! oui; j'étais fort affligé de la tournure que prenait l'entretien lorsqu'un dernier coup est venu m'écraser.
—Ah! il y a un dernier coup?
—Un horrible coup! Après vous avoir dépouillé, ces gens-là ont prétendu qu'il était urgent de vous arrêter. Ce sont des personnes méticuleuses qui ne croient pas aux épées cassées et aux engagements d'honneur.
—L'incrédulité est un vice parisien, monseigneur.
—Vous comprenez que j'ai dit leur fait à tous ces gens-là; malheureusement on est revenu à la charge, et afin qu'on ne s'imaginât point que ma parenté me rendait injuste…
—Vous avez cédé?
—Tout juste, mon cousin.
—Et voilà que je vais être arrêté!
—C'est à la Bastille qu'on vous enverra, et je vous y donnerai tout loisir de méditer votre défense pour confondre les calomniateurs.
—C'est un projet qui me séduit; il est seulement fâcheux que je ne puisse pas l'exécuter, répondit M. de Pomereux d'un air tout affligé.
—Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
—Parce que je n'irai pas à la Bastille.
—Vous n'irez pas à la Bastille! s'écria le ministre en se levant.
—Mon Dieu, non!
—Voilà qui est plaisant!
—Point, c'est fort sérieux.
—Et si je vous l'ordonne?
—Alors je suis sûr que monseigneur le prince de Condé me le défendra.
—Le prince de Condé! répéta M. de Louvois tout abasourdi.
—Lui-même!
—Et qu'a-t-il à voir dans cette affaire?
—Parbleu! ne suis-je pas un officier de sa maison?
—Vous!
—Sans doute?… Mais, au fait, vous ne savez pas la moitié de ce qui s'est passé! Au récit de M. de Charny il manque un dénoûment… C'est toute une histoire, monseigneur!
Le sang-froid de M. de Pomereux étourdissait M. de Louvois; il avala un grand verre d'eau et faillit briser le gobelet en le remettant sur la table.
—Voulez-vous que je vous la conte? reprit le jeune gentilhomme.
—Contez, mais dépêchez-vous, répondit M. de Louvois qui frappait le parquet à coup de talon.
—Oh! ce ne sera pas long! Figurez-vous donc qu'après avoir quitté M. de Charny à Pontoise, je suis allé trouver à Chantilly monseigneur le prince de Condé, qui a toujours été plein de bonté pour ma famille; nous en avons mille preuves que je pourrais citer.
—Passons là-dessus.
—Soit, ce récit blesserait ma modestie. Je lui ai exprimé le désir que j'avais d'entrer dans sa maison; il y avait tout juste une charge de capitaine des chasses vacantes; il me l'a offerte, je l'ai acceptée, et je suis entré en fonctions hier matin.
M. de Louvois se promenait par la chambre, l'oeil en feu et le sourcil froncé.
—J'ai même forcé un cerf dix-cors pour mes débuts, et ce matin, continua tranquillement M. de Pomereux, monseigneur le prince de Condé m'a expédié à Paris pour terminer certaines affaires qui le concernent particulièrement. Vous comprenez bien que si j'accepte votre offre d'aller à la Bastille, dans le but de me justifier, les affaires du prince en souffriront. Or, mes intérêts doivent passer, je crois, après les siens. Le prince de Condé est prince du sang, monseigneur.
M. de Louvois allait et venait par la chambre comme une bête fauve; la colère s'amassait dans son sein. Tout à coup, il lui vint dans la pensée que M. de Pomereux, dont il connaissait l'audace, cherchait à le tromper pour gagner du temps.
—Votre histoire est un conte, mon brave cousin! s'écria-t-il en le couvrant de son regard étincelant.
—Ah! vous croyez, fit M. de Pomereux; eh bien! regardez!
M. de Pomereux prit nonchalamment M. de Louvois par le bras, et le conduisant à l'une des fenêtres de l'appartement qui donnait sur la cour de l'hôtel, il lui montra du doigt un carrosse qui attendait. La livrée était aux couleurs du prince, et sur les panneaux de la voiture on voyait l'écusson d'azur aux trois fleurs de lis d'or, avec la barre de la maison de Condé.
—S'il vous restait quelque doute, je pourrais les dissiper, ajouta le comte avec la même tranquillité.
Et ouvrant la fenêtre, il appela à toute voix:
—Hé! l'Épine!
Un laquais à la livrée du prince accourut sous la fenêtre, le chapeau à la main.
—Abaisse vivement le marchepied du carrosse, et dis à Bourguignon de serrer les guides; nous allons partir.
Le laquais salua et s'avança vers le cocher, qui ramassa les rênes aussitôt. M. de Pomereux referma la fenêtre et se tourna vers le ministre:
—Vous avez vu, monseigneur, dit-il en souriant.
M. de Louvois était pâle de colère: quelle que fût sa puissance, il n'en était pas encore à s'attaquer au prince du sang. L'arrestation d'un officier de la maison du prince de Condé était une de ces choses dont les conséquences pouvaient être incalculables. Les princes de Condé ne plaisantaient pas sur le chapitre de leurs privilèges, et ils étaient gens à mener l'affaire jusqu'au roi. On pouvait tout contre M. de Pomereux, simple gentilhomme; on ne pouvait rien contre M. de Pomereux, capitaine des chasses, et protégé par l'écu aux trois fleurs de lis d'or.
La fureur n'aveuglait pas tellement M. de Louvois qu'il ne vît clair dans leur position respective. Il comprit qu'il était vaincu et se résigna. M. de Pomereux attendait, les bras croisés.
—Allez, lui dit le ministre.
Au moment où le comte se retirait, M. de Louvois le retint par le bras.
—Vous êtes à M. de Condé, lui dit-il, restez-y, mon brave cousin. C'est un conseil que je vous donne en passant.
—Il vient de vous et je n'aurai garde de l'oublier.
M. de Pomereux s'inclina profondément et sortit.
Quand le ministre entendit la voiture aux armes du prince rouler sur le pavé de la cour, il saisit, dans un accès de rage folle, un vase de porcelaine de Sèvres qui était sur la cheminée, et le broya contre le mur.
Depuis le mariage de Belle-Rose et de Suzanne, les doux ombrages de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery avaient vu les plus beaux jours que les deux amants eussent encore vécu. C'était sans cesse de longues promenades dans les bois, de silencieuses rêveries au bord des eaux murmurantes, de charmants entretiens le soir dans les prés. On ne pouvait rencontrer l'un d'eux qu'on ne fût aussitôt sûr d'apercevoir l'autre. Ils avaient toujours à se dire mille choses qu'ils s'étaient dites mille fois. Le matin les trouvait ensemble assistant, les mains unies, au réveil du jour; le soir les retrouvait encore errant côte à côte le long des mêmes ruisseaux. Les semaines s'écoulaient comme des heures. Quant à Claudine et à Cornélius, ils se demandaient si les heures avaient des ailes. Le bonheur de Suzanne était grave: elle avait beaucoup souffert; le bonheur de Claudine était gai: elle avait toujours espéré. La joie de l'une lui mettait des larmes dans les yeux; la joie de l'autre lui mettait le rire aux lèvres: c'étaient deux caractères différents et deux âmes jumelles. Rien ne pouvait distraire Cornélius et Claudine de leur tendresse; mais il arrivait parfois que les mains de Suzanne et de Belle-Rose se séparaient, que leurs têtes, inclinées l'une vers l'autre, se fuyaient, que le mot d'amour bégayé par leurs lèvres s'éteignait tout à coup. C'était lorsque dans l'ombre des allées ils voyaient passer la grave et silencieuse Geneviève, blanche comme l'ivoire, avec ses yeux tout pleins de flammes. Elle était bonne et souriante pour eux et venait souvent s'asseoir à leur côté durant de longues heures; mais chaque fois qu'elle partait, il semblait à Suzanne qu'elle était plus pâle et plus triste. Suzanne eût tout donné, hormis Belle-Rose, pour lui rendre le repos. Sa délicatesse allait jusqu'à éviter toute parole ou toute action qui aurait pu réveiller la douleur toujours vivante dans ce coeur blessé; elle s'en faisait une étude, et Geneviève, qui la devinait, l'embrassait au front en la nommant sa fille. Cette tristesse était dans la vie de Suzanne et de Belle-Rose comme une épine dans un bouquet fleuri; mais ils s'efforçaient d'en adoucir l'amertume, et parfois ils amenaient un sourire sur le visage de la pauvre désolée. Un jour, Suzanne se suspendit en rougissant au cou de Belle-Rose et lui dit tout bas à l'oreille quelques mots qui firent tressaillir le soldat. Belle-Rose la prit dans ses bras et bénit Dieu, les lèvres collées au front de sa femme. Ce jour-là, Mme de Châteaufort vit les jeunes époux, et surprit le doux secret qui mettait un lien nouveau autour de leur vie. A l'aspect du bonheur qui rayonnait sur leur visage, elle frémit de la tête aux pieds.
—Que Dieu vous bénisse dans votre maternité! dit-elle à Suzanne, les mains levées sur son front, et elle s'éloigna le coeur gros de larmes.
Quand Belle-Rose la vit si morne et si désolée, une voix intérieure lui reprocha son inaction. Un instant le bonheur lui avait fait oublier le devoir. Il comprit ce qui lui restait à faire, et il se résolut de l'accomplir sur-le-champ. Dès le soir même, il chercha la Déroute, qui s'amusait à faire des citadelles de gazon avec son ami Grippard et à les prendre d'après toutes les règles de la stratégie militaire. Il le trouva dans un coin du couvent qui venait d'ouvrir la tranchée devant un bastion.
—Hé! la Déroute! l'évêque de Mantes arrive demain matin, nous nous arrangerons pour partir demain soir, lui dit-il.
La Déroute culbuta le bastion d'un coup de pied et jeta son chapeau en l'air, en criant: Vive le roi!
XLVI
PAR MONTS ET PAR VAUX
Depuis qu'il s'était attaché à la fortune de Belle-Rose, la Déroute avait pris goût aux aventures. Lorsque, après avoir mené quelque entreprise à bonne fin, il trouvait un asile convenable, il en usait comme Annibal usa de Capoue; mais il lui tardait bien vite de se retrouver aux prises avec les périls. Il ne faut donc point s'étonner si la proposition du capitaine le mit en joie. La Déroute ouvrit les yeux et tendit l'oreille.
—Tu sais, la Déroute, que c'est demain le jour où monseigneur de Mantes a coutume de venir chaque semaine à l'abbaye? reprit Belle-Rose.
—Oui, capitaine.
—Monseigneur est ordinairement accompagné d'une suite assez nombreuse.
—Il y a les secrétaires en surplis et les piqueurs en bottes fortes, les vicaires en soutane et les laquais en livrée, ceux-là dans les carrosses et ceux-ci derrière.
—Si bien que lorsque tout ce monde s'en va, personne ne s'avise de regarder les gens sous le nez.
—Ce serait une assez vilaine besogne.
—Eh bien donc! il faut que demain soir je sois un de ceux qui partent de l'abbaye avec monseigneur.
—Et avec la livrée sur le dos, afin que l'habit fasse passer le moine.
—Sans doute.
—Ça peut s'arranger.
—Ainsi tu t'en charges?
—Très volontiers. Il y a dans cette suite un certain cocher qui aime à causer de guerre et de bataille avec moi; il est fort bavard et très buveur. Je lui conterai dix sièges et vingt assauts; à la quatrième escarmouche il sera gris; au moment de faire sauter la mine il roulera sous la table, et je le déshabillerai à l'article de la capitulation.
—Tu en parles comme si c'était déjà fait.
—Eh! que diable, cet homme a deux vices et je les connais! Il est à moi!
—Sais-tu, la Déroute, que si tu n'avais pas été sergent des canonniers, tu aurais pu être un des sages de la Grèce?
—C'eût été tant pis pour la sagesse; la mienne est quelquefois bien voisine de la folie.
—Qu'elle soit ce qu'elle voudra, pourvu que demain je sois cocher.
—Et moi quelque chose comme laquais ou valet de pied.
—Toi? non pas, tu restes.
—Ah bah!
—Ne faut-il pas que Suzanne ait un ami sur qui elle puisse compter?
—Il y a l'Irlandais.
—Cornélius est marié.
—Justement; il s'entend aux choses du ménage, tandis que moi je n'ai jamais pu parler qu'aux canons et aux chevaux.
—N'importe! un seul peut réussir là où deux échoueraient; tu resteras.
—Il suffit; vous êtes un égoïste qui gardez tous les périls pour vous.
Le lendemain l'évêque de Mantes arriva dans les murs de l'abbaye; les jours de visites pastorales étaient des jours de fête pour toute la communauté; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure autour des portes, où l'on faisait des distributions d'aumônes; les malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les bénissait; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et tous les notables du pays venaient lui présenter leurs compliments en le priant d'appeler les bénédictions du ciel sur les moissons ou sur les semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de l'abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile. Pour quiconque eût voulu quitter le couvent, seul et mêlé à la foule, il y avait peu de risque à courir; mêlé à la suite de l'évêque, il n'y en avait plus. La Déroute ne manqua pas d'attirer au logis des réfugiés le cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires.
—Il y a là-haut, lui dit-il, un gros pâté de venaison et du vin d'Orléans qui vous attendent: si l'appétit vous est venu au grand air, nous déjeunerons ensemble, et, tout en démolissant le pâté, je vous conterai le siège d'Arras, par M. de Turenne.
Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa main, et courut s'enfermer avec la Déroute. Le pâté fut décoiffé, on déboucha les bouteilles, et dès les premières rasades le récit commença. Tandis que la Déroute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses instructions, traitait un piqueur. Quant à Belle-Rose, il écrivait une lettre à Suzanne. Vers le soir on prépara les équipages de monseigneur: les ecclésiastiques montèrent dans les carrosses, et les laquais se tinrent prêts, la main à la crinière des chevaux. En ce moment la Déroute courut chercher Belle-Rose.
—Hé! capitaine, lui dit-il, le tour est fait, hâtez-vous.
Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé, dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout son coeur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise.
—Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prît pas fantaisie de se réveiller, j'ai mêlé une infusion de pavots à mon petit vin d'Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n'aura garde d'entendre.
Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher était à peu près de sa taille et blond comme lui; il s'enfonça le chapeau jusqu'aux yeux et descendit l'escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'évêque, et grimpa sur le siège comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute.
—C'est fini, lui dit-il.
La Déroute le remercia et disparut. L'évêque était monté dans son carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit. On allait grand train; des valets armés de torches couraient au-devant de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye, Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d'assez mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses chevaux et passa sans être inquiété; la livrée de monseigneur l'évêque le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes. La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de piqueur.
—C'est encore toi! s'écria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou gronder.
—C'est toujours moi. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n'y ont pas tenu; elles sont entrées toutes seules dans de grosses bottes qui étaient par là; mes bras, de leur côté, se sont fourrés dans la souquenille d'un piqueur qui dormait à la façon du cocher que vous savez; je me suis trouvé son chapeau sur la tête sans savoir comment il y était venu, et tandis que je réfléchissais à cette métamorphose, mes pieds se sont dirigés vers l'écurie où était le cheval du brave garçon. Je les ai laissés faire, si bien qu'au bout d'un instant je me suis vu en selle; le cheval est parti tout seul; j'ai pensé que c'était la Providence qui le voulait ainsi, et voilà comme j'ai galopé jusqu'à Mantes.
A mesure que le récit de la Déroute s'avançait, la colère de Belle-Rose, qui, à vrai dire, n'était pas bien grande, s'en allait.
—Et le piqueur? demanda-t-il.
—Oh! il dort à côté du cocher.
Suzanne avait trouvé la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu de mots. Belle-Rose la prévenait qu'un devoir, dont l'accomplissement ne pouvait pas être plus longtemps retardé, l'appelait à dix ou douze lieues de l'abbaye.
«Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger; notre amour me protège, et vous me reverrez d'ici à trois ou quatre jours.»
Suzanne communiqua cette lettre à Cornélius, qui ne put lui donner aucune espèce d'explication sur le motif de cette absence. Cornélius regrettait seulement de n'avoir pas été averti.
—Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui.
Une heure après, on s'aperçut de l'absence de la Déroute.
Suzanne remercia le sergent dans le fond de son coeur et attendit, mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Déroute abandonnèrent le palais épiscopal dans la nuit, changèrent de vêtements, se procurèrent des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour.
—Maintenant que je suis de l'expédition, dit la Déroute, au moins me direz-vous bien où nous allons?
—Nous allons dans un petit pays qui est à trois ou quatre lieues de
Rambouillet.
—Comment nommez-vous ce petit pays?
—Rochefort.
—Un joli coin de terre tout entouré de bois et de prés; là où il n'y a pas d'arbres il y a des herbes; les poulets y sont dodus, les filles point farouches et le vin du cru pas trop mauvais.
—Tu connais Rochefort?
—J'y suis allé en recrutement, il y a de ça quelque cinq ou six ans.
—Si bien que tu as conservé tout à la fois la mémoire du coeur et de l'estomac.
—Quels souvenirs en rapporterai-je à présent?
—Pour cette fois, mon pauvre garçon, tu n'auras guère le loisir de continuer tes études sur le caractère des filles de Rochefort; tu mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du vin du cru qu'autant qu'il t'en faudra pour te maintenir en bonne santé.
—Eh! eh! ça m'a tout l'air d'une expédition.
—C'est en effet quelque chose d'approchant: nous sommes partis deux, nous reviendrons trois.
—Ah! diable! fit la Déroute en attachant sur Belle-Rose un regard curieux.
—Ce troisième-là n'est peut-être pas, à l'heure qu'il est, beaucoup plus haut que ta botte.
—Un enfant?
—Tout juste.
La Déroute avait une question au bout des lèvres, mais cette question, il n'osait la faire; Belle-Rose la devina à l'air de son visage et sourit. Ce sourire donna du courage à la Déroute, qui l'observait du coin de l'oeil; il ouvrit la bouche:
—Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m'a tout à fait la mine d'être un petit canonnier?
—Ce petit bonhomme est un chevau-léger.
Pour le coup, la Déroute n'y était plus; il se gratta le front et chercha par la pensée quel rapport il pouvait y avoir entre son maître et le petit cavalier. Il aurait cherché longtemps sans rien trouver, si Belle-Rose ne l'eût tiré d'embarras.
—Mon camarade, reprit-il, ce chevau-léger est un neveu de M. de
Nancrais.
—Un neveu du colonel! s'écria la Déroute qui bondit de joie sur sa selle.
—Tout bonnement.
—Eh bien, capitaine, nous en ferons un maréchal de France!
—Certainement; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des armes.
Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l'Amaury; c'était à la fois le plus court et le plus sûr. La route était peu fréquentée, et il n'était pas probable que les agents de M. de Charny eussent poussé de ce côté-là. On coucha à Rambouillet, et dès le matin, au soleil levant, on se rendit à Rochefort. A l'instant de partir, la Déroute s'absenta quelques minutes; quand il revint à l'hôtellerie, Belle-Rose lui demanda la cause de son éloignement.
—Voici, répondit le sergent: il m'a semblé que pour des gens qui vont en expédition, nous sommes médiocrement armés, vous d'une houssine, moi d'une branche de coudrier. J'ai conclu une petite affaire tout à l'heure.
—Quelle affaire?
—Un cadet de famille qui va je ne sais où, a perdu cette nuit tout son argent comptant au lansquenet contre un maltôtier; je lui ai offert vingt pistoles de son équipement, qu'il m'a tout de suite cédé, et le voilà: il y a l'épée et les pistolets; quant à moi, j'ai pris la défroque du valet. Les armes sont en bon état, et si les gens de M. de Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront à qui parler.
Belle-Rose passa l'épée à sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes et l'on s'engagea dans la forêt des Ivelines. Au bout d'une heure, on traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il était à peu près dix heures quand on vit les premières maisons du bourg éparpillées dans les champs. Un petit garçon rôdait le long d'une haie, cueillant des mûres sauvages.
—Hé! mon ami! lui cria Belle-Rose, indique-moi, s'il te plaît, le logis du vieux Simon le garde; tu auras une pistole pour ta peine.
—Suivez-moi d'abord et gardez votre pistole après, répondit l'enfant, qui se tourna du côté de Belle-Rose.
C'était un bel enfant, fier et souriant; ses yeux étaient humides et doux, ses joues fraîches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme une cerise. Il secoua sa tête toute chargée de longs cheveux plus fins que la soie, et prit un sentier dans les prés. Belle-Rose le regardait marcher d'un pas ferme et rapide, s'arrêtant parfois pour cueillir une marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil; sa taille souple et délicate se ployait comme un jonc; il bondissait parmi les herbes et franchissait les ruisseaux comme s'il avait eu des ailes aux pieds. Belle-Rose pensa à l'avenir et demanda à Dieu de lui envoyer un enfant qui fût semblable à celui-là. De temps à autre, le petit garçon se retournait pour regarder si les deux étrangers le suivaient, et l'on voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d'un quart d'heure de marche à travers champs, on arriva devant une maisonnette dont la façade était ornée de grands lierres qui lui faisaient une cuirasse verte et gaie; les hirondelles avaient leurs nids aux coins des fenêtres, et les giroflées mêlées aux liserons et aux pariétaires fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers derrière la maisonnette, un petit pré devant où paissaient deux ou trois belles vaches, et tout à côté un jardinet tout rempli d'arbres fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l'enfant, fouettant l'air de sa queue, grattant l'herbe du pied, joyeux et frémissant; mais à la vue des étrangers il s'arrêta court, hennit, tendit son cou et partit comme un trait.
—Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l'enfant, qui se mit à siffler pour rappeler le poulain.
A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas avancer, mais n'osant déjà plus reculer. Les vaches paisibles tournèrent leur tête pesante vers l'enfant et firent quelques pas jusqu'à la lisière du pré; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins, accoururent en caquetant; la maisonnette semblait se réveiller. Ce tableau rappela à Belle-Rose le temps où il vivait dans la maisonnette voisine du faubourg de Saint-Omer; c'était la même paix, la même grâce et la même innocence. Une voix le tira de sa rêverie; cette voix était celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la chaumière.
—Voilà, père, dit l'enfant, deux étrangers qui désirent te parler.
Le garde s'approcha et salua Belle-Rose.
—Qu'y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme? dit-il.
Belle-Rose jeta la bride de son cheval à la Déroute, et pria Simon de le suivre dans la chaumière.
—L'affaire qui m'amène, reprit-il, a quelque importance; il s'agit d'un enfant dont la garde vous a été confiée.
Simon pâlit à ces mots et regarda fixement Belle-Rose.
—Qui vous envoie? demanda-t-il.
—Une personne qui a toute autorité sur cet enfant, la seule qui puisse efficacement le protéger; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le tendit au garde.
Simon prit la lettre et l'ouvrit en tremblant. Elle était de Mme de Châteaufort et priait le vieux garde d'obéir en toute chose à Belle-Rose, à qui elle transmettait tous ses droits sur l'enfant.
—Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine à parler.
—Est-il ici? demanda Belle-Rose.
—Il y est.
—Ainsi, je puis l'emmener dès aujourd'hui?
—Vous le pouvez.
—Il faut alors qu'il se tienne prêt à partir dans quelques heures.
Le vieux garde hésita, les paroles mouraient sur ses lèvres; il fit un violent effort sur lui-même et ouvrit la bouche:
—Vous enlevez avec l'enfant toute la joie et tout l'espoir de cette maison; je me suis habitué à l'aimer, et maintenant que je n'ai plus que peu d'années à vivre, je ne puis me faire à l'idée de le perdre. Ne le reverrai-je plus?
Belle-Rose prit la main du garde et la serra.
—Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il.
—Que faut-il que je fasse? s'écria Simon.
—Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d'Ennery.
Le garde tressaillit.
—A l'abbaye de Sainte-Claire! reprit-il. Eh bien! je vous y suivrai, et je trouverai bien, avec l'aide de Mme de Châteaufort, une maisonnette comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston.
—Vous l'appelez Gaston? s'écria Belle-Rose qui se souvint de M. d'Assonville.
—C'est la duchesse qui l'a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et qu'il porte bien. Hé! Gaston! continua le garde en ouvrant la porte de la chaumière, viens par ici; voilà un brave soldat qui va te faire faire ton premier voyage.
Le bel enfant qui avait servi de guide à Belle-Rose entra.
—Après mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma première campagne, dit-il.