XLVII
UN LOUVETEAU
Avant de retourner à Sainte-Claire d'Ennery, Belle-Rose devait se rendre à Paris, où il avait laissé les papiers que la duchesse de Châteaufort lui avait confiés, et qui constataient l'état de Gaston. Belle-Rose les avait remis à M. Mériset, qui s'était empressé de les serrer tout au fond d'une armoire secrète où il cachait son argent. Ces papiers étaient cachetés et scellés aux armes de la duchesse; M. Mériset ne les voyait jamais sans penser aux nombreuses aventures de Belle-Rose, et il en tirait, comme toujours, cette conséquence que Belle-Rose était certainement un des personnages les plus considérables du pays.
—Quand il sera premier ministre, disait-il en forme de péroraison, je lui demanderai une place de concierge dans un château royal.
L'air ouvert et franc de Belle-Rose avait charmé le petit Gaston, qui s'était pris tout de suite d'une grande amitié pour lui. Une part de cette amitié avait rejailli sur la Déroute, qui se prêtait de la meilleure grâce du monde à tous les caprices du bonhomme, se sentant, disait-il, d'excellentes dispositions pour gâter le neveu de M. de Nancrais. Il ne fallait pas vivre plus de trois heures avec le petit Gaston pour comprendre l'affection qu'il inspirait au vieux garde. C'était un enfant prompt, alerte, souriant, hardi comme un coq là où il y avait du péril, et caressant comme une petite fille à la moindre complaisance. Au bout d'un quart d'heure, la Déroute l'adorait, et quand il fallut songer au départ, Gaston savait déjà charger et décharger un pistolet, et se servir comme une recrue d'un mousquet de bois que le sergent lui avait façonné. Gaston voulut à toute force monter à cheval pour aller à Paris; l'idée de voyager comme un soldat lui faisait un plaisir extrême; Belle-Rose hésitait à le contenter, craignant pour lui les fatigues du chemin; mais la Déroute, qui tenait à gagner les bonnes grâces du petit bonhomme, leva toutes les objections: tandis qu'on discutait encore, il trouva dans le pays un petit cheval à la fois vigoureux et doux sur lequel il installa Gaston, le fouet en main. Le vieux garde embrassa son cher enfant et jura à Belle-Rose qu'il serait avant lui à Sainte-Claire d'Ennery, et la cavalcade se dirigea vers Paris par Chevreuse et Sceaux. Il était près de minuit quand Belle-Rose entra dans la grande ville; il n'y avait personne dans les rues si ce n'est çà et là quelques galants qui gagnaient le logis de leurs maîtresses, le manteau sur le nez; on voyait encore de distance en distance luire des lumières derrière les jalousies, mais les bruits étaient rares et les clartés discrètes. C'était l'heure de Vénus.
—Le moment est propice, dit Belle-Rose à la Déroute, je puis sans risque frapper chez notre ami M. Mériset. On n'a garde de me croire à Paris, et si, par hasard, on pouvait se douter de ma présence, ce n'est pas à cette heure qu'on me chercherait.
—Et d'ailleurs, vous rencontrât-on, comment pourrait-on vous reconnaître, en compagnie de ce petit bonhomme? C'est notre providence à nous que cet enfant.
Mais la providence dormait de tout son coeur. La Déroute l'avait assise devant lui et la soutenait entre ses bras. Quand on fut proche de la barrière du Maine, Belle-Rose descendit de cheval.
—Tu vas te rendre à la rue du Roi-de-Sicile, chez M. de Pomereux, dit-il au sergent; quoi qu'il arrive, vous y serez en sûreté.
—Et vous?
—Moi, je vais chez l'honnête M. Mériset.
—Seul?
—Non, avec mon épée.
—A pied?
—Sans doute! les fers d'un cheval sont indiscrets: ils diraient d'où je viens et où je vais à tout le quartier.
La Déroute regardait tour à tour le capitaine et l'enfant.
—Si nous nous y rendions tous trois, dit-il enfin.
—Mon brave sergent, répondit Belle-Rose, ce serait exposer le petit sans profit pour les grands.
Il jeta la bride de son cheval aux mains de la Déroute, et tandis que l'un se dirigeait vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue Saint-Jacques, l'autre prenait du côté de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. La nuit était noire; il faisait un grand vent qui chassait de lourdes nuées dans le ciel; les girouettes criaient sur les toits, et les ais mal ajustés des vieilles portes grinçaient sur les gonds tremblants. Parfois on voyait d'immobiles étoiles scintiller entre les déchirures des nuages dont les pans échevelés semblaient raser les grandes tours de Notre-Dame. Belle-Rose serra son manteau autour de ses épaules, s'assura que son épée et son poignard jouaient facilement dans leur gaine, et s'enfonça dans le faubourg Saint-Germain. Il arriva à la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice par la rue de Vaugirard. Comme il en tournait l'angle, il vit un homme caché sous un porche, qui dormait roulé dans une cape de gros drap, le chapeau sur les yeux. Belle-Rose pensa que c'était un laquais qui était tombé là en sortant du cabaret, et il passa outre. La maison de l'honnête M. Mériset semblait, à cette heure avancée de la nuit, la plus silencieuse de toutes les silencieuses maisons du quartier; les volets en étaient bien clos, et pas une lumière ne brillait par leurs fentes et leurs jointures. Belle-Rose souleva le marteau et frappa. Au troisième coup, le volet d'une fenêtre percée au-dessus de la porte s'ouvrit lentement, et l'on vit la tête patriarcale du père Mériset qui se penchait, protégeant de la main la flamme d'une chandelle.
—Qui va là? dit-il d'une voix un peu inquiète.
—Descendez vite! murmura Belle-Rose, on vous le dira quand vous serez plus près.
A l'accent de cette voix bien connue, M. Mériset ferma précipitamment le volet, et courut à l'escalier. Mais en même temps que c'était un homme tout dévoué, M. Mériset était un propriétaire très prudent. N'étant pas bien sûr de la finesse de son ouïe, et voulant éviter toute surprise fâcheuse, il fit jouer la charnière d'un judas taillé dans la porte et regarda son interlocuteur. C'était à quoi s'occupait un troisième personnage, dont Belle-Rose ne soupçonnait pas la présence dans cette partie de la rue du Pot-de-Fer. Ce personnage n'était autre que le laquais qu'il avait vu endormi sous un porche. Au premier coup de marteau, le dormeur secoua ses oreilles et ouvrit les yeux; au second, il se dressa pour savoir d'où venait le bruit; au troisième, il marcha du côté de la maison de M. Mériset. A la manière dont il posait son pied par terre, rasant la muraille, il était clair que le prétendu laquais avait quelque intérêt à n'être pas aperçu. Le bout d'une longue rapière dépassait sa cape, et au moment où il s'était levé, une paire de pistolets avait brillé en compagnie d'un poignard à sa ceinture de cuir. De porte en porte, cette espèce de sacripant gagna un angle obscur d'où il lui fut aisé de tout voir sans être vu. Quand la lumière tomba d'aplomb sur le visiteur nocturne, l'espion pencha sa tête et l'examina curieusement. Mais Belle-Rose lui tourna le dos, il ne put distinguer que sa grande taille.
—Est-ce bien vous? demanda le propriétaire soupçonneux.
—Regardez vite et ouvrez vite, lui répondit Belle-Rose en découvrant son visage.
M. Mériset sourit, repoussa le judas et tira les verrous. L'espion n'avait rien entendu, ces quelques paroles ayant été prononcées tout bas; mais le sourire et l'action de M. Mériset ne lui échappèrent pas. Il en conçut fort judicieusement que le visiteur était un des habitués de la maison, et qu'il fallait qu'il eût quelque affaire urgente pour arriver à cette heure. La porte s'entr'ouvrit et Belle-Rose passa; mais en voulant la repousser, il se tourna vers la rue, et la lumière, que M. Mériset tenait à la main, éclaira subitement le visage de Belle-Rose, dont le manteau n'avait pas été relevé. Ce fut comme une apparition; mais l'espion, qui avait tout vu, tressaillit dans son coin.
—C'est lui! murmura-t-il.
La porte se referma et il s'élança dans la rue. En trois bonds il eut atteint l'angle de la rue du Vieux-Colombier, et regarda autour de lui; la rue était noire et silencieuse. On n'y entendait pas d'autre bruit que les plaintes du vent qui sifflait entre les cheminées. L'espion tira un sifflet de sa poche et siffla doucement une première fois, puis un peu plus fort une seconde, puis enfin très fort une troisième, mettant une minute ou deux d'intervalle entre chaque coup de sifflet. Personne ne répondit à cet appel. L'espion frappa du pied.
—Le misérable, dit-il, sera sans doute allé se griser dans quelque cabaret!… A moins qu'il ne se soit endormi comme moi dans quelque coin, reprit-il.
L'espion fureta de tous côtés en marchant à tâtons; il ne trouva personne. Il revint au coin de la rue du Pot-de-Fer, et piétina quelques minutes indécis; tantôt il faisait une trentaine de pas en courant du côté de la rue du Vieux-Colombier, tantôt il retournait à la hâte vers la maison de M. Mériset. Son esprit irrésolu se livrait à un monologue intérieur.
—Si je vais chercher main-forte, pensait-il, pour investir la maison et saisir Belle-Rose, il peut très bien, durant mon absence, sortir et disparaître. C'est une hirondelle, que ce gaillard-là; mais si je reste, il est clair qu'à moi tout seul, adroit et fort comme il l'est, je ne parviendrai jamais à m'emparer de sa personne. Pourquoi, diable, Robert n'est-il pas à son poste?
L'espion reprenait son instrument et sifflait. Mais Robert n'apparaissait pas davantage. L'espion mit le sifflet dans sa poche, craignant, s'il en usait encore, d'attirer l'attention de Belle-Rose, et se décida à rester en observation dans le coin sombre qu'il avait quitté au moment de l'entrée du capitaine dans son ancien logis.
—Quand il sortira, se dit-il, si personne n'est encore venu, je le suivrai, et je trouverai bien en route quelqu'un des nôtres qui pourra m'aider à le prendre ou à le tuer.
L'espion se colla contre le mur et resta dans une complète immobilité. Cependant Belle-Rose avait suivi M. Mériset dans la chambre où si souvent il avait dormi.
—Je n'ai pas longtemps à rester chez vous, lui dit-il, ne faisant que traverser Paris…
—Quoi! pas même cette nuit? s'écria l'honnête propriétaire dont nous connaissons le faible pour Belle-Rose.
—Pas même une heure; je viens seulement pour retirer de vos mains certains papiers que je vous ai confiés il y a déjà quelque temps.
—Ils sont dans ma chambre ici près.
—Vous allez donc, s'il vous plaît, les prendre et me les apporter.
—Au moins, reprit M. Mériset en se levant, me ferez-vous l'honneur d'accepter une tranche de pâté de gibier que mon neveu Christophe a payé de ses économies pour m'en faire présent, et de boire un verre de vieux vin de Bourgogne dont je n'use qu'aux grandes occasions.
La marche et le grand air avaient ouvert l'appétit de Belle-Rose, il accepta l'offre de M. Mériset, qui courut chercher le pâté, la bouteille et les papiers. Belle-Rose serra les papiers dans sa poche, fit une brèche au pâté, but un verre de vin et embrassa cordialement le vieux bonhomme, qui, ayant tenu tête au capitaine, se sentait tout attendri.
—Maintenant je pars, mon cher monsieur Mériset, lui dit Belle-Rose.
—Pour longtemps?
—Je l'ignore.
—C'est juste; quand on a tant d'affaires!…
—C'est moins la quantité que la qualité, mon cher hôte, et les miennes sont d'une espèce très délicate.
M. Mériset hocha la tête d'un air grave et mystérieux et prit le flambeau pour éclairer Belle-Rose, qui descendait l'escalier. Le petit souper auquel le propriétaire avait invité le capitaine avait retardé la sortie de Belle-Rose d'une petite heure. La pluie était tombée pendant le repas, et l'espion grelottant n'avait pas remué du coin où il s'était blotti.
—Si j'attrape la fièvre, disait-il en tourmentant le manche de son poignard, au moins faudra-t-il qu'il me la paye!
Quant à Robert, on ne l'avait point vu. Enfin la porte s'ouvrit, l'espion retint son souffle, et Belle-Rose sortit. Le ciel commençait à se découvrir, et l'on apercevait entre les nuages de larges bandes d'un azur profond, d'où venait une pâle clarté. Belle-Rose s'engagea dans la rue des Canettes et prit par la rue du Four le chemin du carrefour Buci; il marchait à grands pas et tournait brusquement le coin des rues.
—Cet homme n'est pas en peine d'un asile et sait où il va, se dit l'espion qui longeait les murailles à ses trousses.
Belle-Rose regardait devant lui; l'espion regardait de tous côtés, cherchant un camarade, mais les cabarets étaient fermés; Paris semblait désert. Deux heures venaient de sonner à l'horloge de la Sorbonne. Au coin de la rue Saint-André-des-Arts, ils rencontrèrent des voleurs en train de forcer une boutique; un peu plus loin, rue Pavée, ils virent un étudiant qui grimpait par une échelle à un balcon. Belle-Rose n'avait que faire d'inquiéter les filous et les amants: il passa. L'espion le suivit. Comme il arrivait sur le quai, Belle-Rose crut entendre marcher à une centaine de pas derrière lui; il se retourna et ne vit rien; au bout du pont Saint-Michel, le même bruit se renouvela; cette fois Belle-Rose aperçut une ombre noire qui filait le long du parapet.
—On me suit, pensa Belle-Rose.
Et pour s'en assurer, au lieu de prendre par la rue de la Barillerie, il tourna le coin de la rue de la Calandre et s'arrêta à la partie qui touche à la rue de la Juiverie, prêtant l'oreille. Belle-Rose mit la main sur la garde de son poignard, entr'ouvrit son manteau pour être prêt en cas d'attaque et se dirigea vers le pont Notre-Dame. L'espion n'avait rien remarqué; mais en passant dans la rue de la Lanterne, qui aboutit au quai, il aperçut derrière les vitres d'un cabaret mal fermé un de ses camarades qui buvait. Il entra et lui frappa sur l'épaule.
—Hé! Gargouille, lui dit-il à l'oreille, je tiens une piste; cours chez
M. de Charny et réveille-le.
—Notre homme est à Paris? s'écria Gargouille, en se dressant.
—Je le suis; au chemin qu'il prend, je ne doute pas qu'il n'aille chez
M. de Pomereux; il y sera comme dans une souricière. Cours!
Les deux acolytes suivirent ensemble le pont Notre-Dame, au bout duquel l'un prit à gauche et l'autre à droite. Belle-Rose, qui avait l'oreille au guet, entendit la course de Gargouille, qui s'éloignait par la rue Planche-Mibray, tandis que l'espion s'avançait du côté de la place de l'Hôtel-de-Ville. Belle-Rose, bien sûr de son fait cette fois, prit son parti sur-le-champ. Il entra d'un pas plus rapide dans la rue de l'Épine, se jeta dans la rue de la Tixéranderie et se blottit dans l'ombre d'une porte qui faisait le coin de la rue des Coquilles. Malgré la clarté que distillaient les étoiles, ce quartier, l'un des plus fangeux et des plus noirs de Paris, était sombre et lugubre. Les vieilles maisons y rapprochaient leurs façades humides et les ruelles y rampaient dans les ténèbres comme des serpents. L'espion, qui craignait de perdre la trace de Belle-Rose, hâta sa course et entra dans la rue de la Tixéranderie au moment où Belle-Rose s'arrêtait au coin de la rue des Coquilles; il fit quelques pas en avant, mais n'entendant plus marcher, lui-même s'arrêta. Belle-Rose l'attendait le poignard à la main; quelques instants se passèrent dans cette immobilité réciproque; mais le capitaine, qui ne savait pas ce que le drôle que l'espion avait racolé en route était allé chercher, se décida le premier à agir. Il se jeta tout à coup hors de sa cachette et marcha résolument vers l'espion; l'espion, qui se tenait sur ses gardes, leva un pistolet qu'il avait à la main et pressa la détente; mais la pluie avait mouillé la poudre et le coup ne partit pas. Belle-Rose fondit sur l'espion, qui n'eut que le temps de s'armer d'un poignard. La lutte fut courte et décisive: doué d'une force terrible, Belle-Rose prit l'espion à bras-le-corps, et le faisant ployer, il lui plongea son poignard dans la poitrine jusqu'à la garde. L'homme tomba en poussant un cri désespéré. Un cri terrible répondit à ce cri. Belle-Rose prêta l'oreille et entendit du côté de la rue des Arcis le bruit d'une troupe d'archers qui accouraient; il jeta son manteau et se précipita vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue de la Verrerie.
En trois minutes il atteignit l'hôtel de M. de Pomereux, grimpa, en s'aidant des sculptures et des saillies, au balcon qui régnait devant la façade, fendit la jalousie d'un coup de poignard, brisa la vitre, ouvrit la fenêtre et bondit dans l'appartement. Au même instant, un coup de feu éclata dans la rue; la balle fit sauter le châssis derrière Belle-Rose. A cette brusque détonation, M. de Pomereux, qui causait avec la Déroute devant la cheminée, saisit son épée.
—Belle-Rose! s'écria-t-il à la vue du capitaine.
Belle-Rose jeta son poignard ensanglanté sur le tapis.
—Monsieur le comte, lui dit-il, je viens au nom de Gabrielle vous demander l'hospitalité.
XLVIII
VAINCRE OU MOURIR
M. de Pomereux devina aux paroles de Belle-Rose que le danger était grand; chez un homme de ce courage, elles indiquaient la certitude d'un péril imminent. Le comte saisit la main du capitaine et la serra.
—Vous avez prononcé un nom qui vous fait inviolable; je réponds de vous corps pour corps, lui dit-il.
La Déroute s'était jeté sur le balcon et regardait dans la rue. A la lueur vacillante des étoiles, il aperçut quatre ou cinq hommes qui allaient et venaient parlant à voix basse; il tendit l'oreille et put entendre quelques mots de leur conversation.
—C'est ici…
—Parbleu! il a grimpé le long du mur comme un chat…
—J'ai entendu tomber la vitre qu'il a mise en pièces…
—Tenez, le verre craque sous mes pieds!
—S'il était resté un instant de plus sur le balcon, je lui mettais la balle de ce mousquet dans le dos; mais il a disparu au moment où mon doigt pressait la détente, dit le cinquième.
Un autre accourut du bout de la rue.
—Et Landry? lui demanda-t-on.
—Il est mort, et je l'ai laissé au coin d'une borne.
—Ma foi, il faut attendre, reprit celui qui paraissait le chef de la bande et qui tenait une épée nue à la main.
Au moment où Gargouille avait quitté celui qu'on venait de nommer Landry, il avait pris sa course du côté de l'hôtel de M. de Louvois. Au coin de la rue des Lombards, il avait rencontré une troupe de soldats de la maréchaussée et l'avait envoyée, en l'engageant à se hâter, vers la rue du Roi-de-Sicile, où son camarade et lui supposaient que Belle-Rose se rendrait.
La maréchaussée arriva dans la rue de la Tixéranderie au moment où Landry tombait sous le poignard de Belle-Rose; au cri du blessé, toute la troupe se jeta sur les traces du fugitif, qui semblait avoir des ailes; Landry fit un effort désespéré pour leur indiquer du geste la direction qu'il avait suivie, mais Belle-Rose était en avance d'une centaine de pas, et l'on a vu comment il avait pénétré dans l'hôtel de M. de Pomereux.
—Vos bandits sont là! dit tout bas la Déroute en se tournant vers le capitaine.
—La rue est à tout le monde, mais l'hôtel est à moi, dit le comte fièrement.
—Laissez-moi prendre mes pistolets, et je chargerai toute cette canaille, reprit le sergent, à qui la pensée du péril qu'avait couru son maître donnait la fièvre.
—On ne fait pas de sortie quand le siège n'est pas commencé, dit M. de
Pomereux en souriant. Avant de combattre, nous parlementerons.
La Déroute repoussa les pistolets dans sa ceinture et retourna à la fenêtre; caché derrière le volet, il pouvait tout sans être vu. Un changement s'était opéré dans la manoeuvre de l'ennemi; il n'y avait plus que deux hommes devant la grande porte; les autres s'étaient dispersés autour de l'hôtel, veillant sur chaque issue.
—La place est investie, dit la Déroute, la tête tournée vers le comte; faut-il ouvrir le feu?
—Eh! non, mordieu! ne saurais-tu trouver dans ton esprit d'autres ressources que des batailles? s'écria le comte.
Belle-Rose s'informa de Gaston.
—Oh! reprit la Déroute, le petit bonhomme est en train de dormir pour vingt-quatre heures si nous le laissons faire.
Comme il parlait encore, on entendit au milieu de la rue le galop précipité d'un cheval. Les yeux de chat de la Déroute eurent bien vite reconnu le cavalier qui accourait à toute bride.
—M. de Charny! murmura-t-il.
—C'est bien, dit M. de Pomereux: le tigre après les loups.
Trois secondes après, un coup violent ébranla la porte de l'hôtel; un autre coup le suivit brusquement.
—Jean, reprit le comte en s'adressant à l'un de ses laquais, prenez un flambeau, ouvrez la porte, et conduisez vers moi la personne qui frappe. Elle seule, entendez-vous?
Le laquais s'inclina et sortit.
—Quoi! s'écria la Déroute, vous introduisez l'ennemi dans la place?
—Comme tu vois, mon pauvre camarade, et, de plus, je mets la garnison aux arrêts.
La Déroute regardait le comte de tous ses yeux.
—Aux arrêts, dites-vous?
—Là, dans la chambre voisine, où tu vas passer en compagnie de
Belle-Rose, reprit M. de Pomereux.
En achevant ces mots, il ouvrit une porte cachée dans la draperie et introduisit le capitaine et le sergent dans une petite pièce où il y avait un lit de repos.
—Rêve, médite ou dors si tu veux, ajouta-t-il en se tournant vers la
Déroute; mais surtout ne parle que si l'on t'interroge.
Le comte pressa de nouveau la main de Belle-Rose et tira la porte sur lui. On entendait à l'intérieur un bruit de pas sur l'escalier.
—M. de Charny! cria le laquais en livrant passage au favori.
M. de Pomereux montra du geste un fauteuil près de la cheminée.
—Il est un peu bien tard pour faire une visite, monsieur, dit-il à M. de Charny avec courtoisie; mais vos visites sont si rares que je n'ai point à m'inquiéter de l'heure que vous choisissez.
—Ce n'est point une visite, monsieur le comte, c'est une affaire qui m'amène, répondit M. de Charny.
—Peu importe le motif, votre présence me suffit et vous êtes le bienvenu.
—J'imagine, monsieur, que vous connaissez la raison grave qui m'a conduit à votre hôtel à une heure aussi avancée de la nuit?
—Mon Dieu! mon cher monsieur de Charny, vous avez une politique si profonde, et j'ai l'esprit si mal fait à l'endroit de cette politique, que peut-être auriez-vous plus tôt fait de m'expliquer vos raisons. Je pourrais bien chercher trois heures et ne rien trouver après, si vous m'abandonniez à mes seules méditations.
M. de Charny comprit bien que M. de Pomereux raillait, mais il se contint.
—Alors, monsieur, reprit-il, je serai bref.
—Je suis tout oreilles, monsieur.
—Un homme s'est réfugié chez vous cette nuit?
—Permettez; il serait plus exact de dire qu'un de mes amis m'a rendu visite; vous le savez, les visites se font à toute heure.
—Cet homme est en rébellion contre les lois du royaume.
—Mon Dieu! les lois sont quelquefois si complaisantes!
—Il s'est révolté contre l'autorité du ministre qui représente le roi.
—Ce qui me plaît en vous, monsieur de Charny, c'est qu'on ne peut vous accuser de flatter la royauté. C'est bien beau dans un temps où il y a si peu de gens sincères.
—Tout à l'heure encore, continua M. de Charny, qui était résolu à ne pas s'arrêter aux épigrammes du comte, cet homme a tué ici près un des soldats de Sa Majesté.
—Pardon, mon bon monsieur de Charny, êtes-vous bien sûr que ce fût un soldat? Les soldats ont-ils coutume de rôder la nuit sur les talons des gens comme des coupeurs de bourse? S'il y avait quelque ordonnance nouvelle à ce sujet, je serais vraiment curieux de la connaître.
—Après cet assassinat…
—Un duel, monsieur.
—Après cet assassinat, reprit froidement M. de Charny, le meurtrier s'est jeté dans votre hôtel, où vous l'avez accueilli.
—Ma foi, mon cher monsieur, j'avoue que je n'ai point pour habitude de mettre à la porte ceux qui viennent me voir.
—Cet homme est ici.
—Je crois même qu'il a fantaisie d'y passer la nuit.
—Maintenant, monsieur le comte, je viens pour arrêter ce criminel d'État, et vous allez me le livrer sur-le-champ.
En achevant ces mots, M. de Charny s'était levé; M. de Pomereux resta sur son fauteuil.
—Permettez, monsieur, dit-il de l'air d'un homme profondément étonné, il y a dans tout ceci une grave erreur, et je tiens à m'en expliquer. Avez-vous le loisir de me donner encore trois minutes?
M. de Charny regarda le comte, ne devinant pas où il voulait en venir, mais soupçonnant un piège sous ces paroles:
—Parlez, monsieur, dit-il.
—Oh! je serai bref comme vous, veuillez seulement vous rasseoir; je suis très fatigué, et si vous restiez debout vous m'obligeriez à me lever, ce qui me contrarierait fort.
M. de Charny se rassit, la colère commençait à briller dans ses yeux.
—C'est bien à monsieur de Charny que j'ai l'honneur de parler? continua
M. de Pomereux.
M. de Charny sauta sur sa chaise.
—Êtes-vous en humeur de railler, monsieur? s'écria-t-il.
—Point; je suis en humeur de causer, si vous le permettez.
—Que signifie alors cette question?
—Elle signifie tout bonnement que M. de Charny, l'honorable M. de Charny que j'ai eu si souvent le plaisir de rencontrer chez M. de Louvois, n'étant ni lieutenant criminel, ni conseiller au parlement, ni procureur au Châtelet, n'ayant enfin aucune charge de justice, n'a pas mission pour arrêter qui que ce soit.
M. de Charny se mordit les lèvres.
—Cependant, continua M. de Pomereux avec le même sang-froid, si, durant les quelques jours où j'ai été privé de votre compagnie, vous étiez entré dans la magistrature, veuillez me l'apprendre, et vous me verrez tout disposé à m'entendre avec vous.
—Eh! monsieur! il n'est point nécessaire d'être de robe pour avoir le droit d'arrêter un misérable! s'écria M. de Charny que la rage tourmentait.
—Ce misérable est de mes amis, monsieur, et encore, si je consens à le livrer, ne dois-je le faire qu'à bon escient.
—Eh bien! ne suis-je pas de la maison de M. de Louvois?
—Sans doute.
—N'ai-je pas toute sa confiance?
—On le dit.
—Ne m'a-t-il pas chargé de cent missions plus importantes que celle-ci?
—Certainement.
—Et vous hésitez encore?
—Pas le moins du monde.
—Enfin! s'écria M. de Charny comme un homme déchargé d'un grand poids.
—Quand on est si bien avec un si grand ministre, on a bien toujours sur soi un petit ordre, quelque blanc-seing, une lettre de cachet, la moindre bagatelle. Exhibez-moi vos pouvoirs, et tout s'arrangera à notre contentement mutuel.
M. de Charny était pâle déjà; la fureur le rendit livide. M. de Pomereux, qui attachait sur lui un regard perçant, avait deviné juste; dans sa précipitation à suivre Gargouille, M. de Charny ne s'était muni d'aucun papier qui pût lui conférer un pouvoir officiel.
—J'attends, reprit le comte.
M. de Charny se leva d'un bond.
—Ainsi, vous refusez? s'écria-t-il d'une voix tremblante de colère.
—Ai-je rien dit qui ressemblât à un refus, répondit M. de Pomereux sans quitter son fauteuil.
—Prenez garde, monsieur le comte! vous jouez un jeu dangereux, reprit M. de Charny. Belle-Rose est ici, tout près de nous, peut-être; c'est un criminel d'État dont M. de Louvois prétend avoir justice; vous le recevez et le cachez dans votre maison, alors que vous n'ignorez rien de ce qui s'est passé. Dans une heure, monseigneur le ministre saura tout. Il y va de votre tête, monsieur le comte!
A peine M. de Charny avait-il achevé ces mots, que la porte s'ouvrit avec violence et livra passage à Belle-Rose. Belle-Rose avait tout entendu. A la menace de M. de Charny, la loyauté de son caractère s'était révoltée; il pouvait bien réclamer le secours de M. de Pomereux quand il s'agissait d'un enfant à rendre à sa mère, mais il ne devait pas exposer ce fier gentilhomme à des périls où sa tête était en jeu.
—Merci, monsieur le comte, dit-il en pressant la main du jeune homme, vous avez été ferme et loyal jusqu'au bout; vous avez fait votre devoir, je ferai le mien.
Et, se tournant vers M. de Charny:
—Je vous suis, monsieur, mais veillez bien sur moi, car au premier pas que je ferai hors de cette maison, j'aurai l'épée d'une main et le pistolet de l'autre.
La Déroute s'était glissé derrière le capitaine, ses deux mains sur ses armes, prêt à tout. M. de Charny sourit d'un air de triomphe; il ramassa son chapeau, salua M. de Pomereux et se dirigea vers la porte.
—Venez donc, monsieur, dit-il à Belle-Rose.
Mais déjà M. de Pomereux s'était placé entre Belle-Rose et M. de Charny.
—Vous êtes mon hôte! s'écria-t-il d'une voix sonore; s'il tombait un cheveu de votre tête, mon honneur serait perdu. Restez, je le veux!
L'action de M. de Pomereux, l'éclat de son regard, la fermeté de son geste, l'accent de sa parole, firent tressaillir Belle-Rose, qui s'arrêta. M. de Charny bondit vers lui comme un tigre.
—Encore vous? prenez garde! s'écria-t-il.
Le comte couvrit le confident du ministre de son regard dédaigneux.
—Belle-Rose, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, vous êtes entré chez moi sain et sauf, vous en sortirez vivant et libre.
—Mais votre tête est en péril!
—Aimez-vous mieux que mon honneur périsse?
La colère faisait trembler M. de Charny.
—Ah! c'est une lettre de cachet qu'il vous faut! dit-il, vous en aurez deux.
M. de Pomereux haussa les épaules.
—Si vous aviez tiré un ordre de votre poche, je vous aurais brûlé la cervelle, voilà tout, lui dit-il.
—Après moi, il y a M. de Louvois, répondit le favori.
—Après moi, il y a le prince de Condé, répliqua M. de Pomereux. Tenez, Belle-Rose, cessez de craindre pour ma vie; on ne s'avisera pas de toucher un seul ruban de mon habit, et monsieur que voilà le sait bien.
M. de Charny regardait tout autour de lui comme une bête fauve; ses yeux s'arrêtèrent sur le balcon, et il se demanda s'il ne ferait pas bien d'appeler les gens de la maréchaussée à son aide pour en finir tout d'un coup. La Déroute devina sa pensée à l'expression de ses regards, et fut s'appuyer contre la fenêtre d'un air tranquille. M. de Charny lui jeta un regard de vipère et se tint immobile. Il y eut un instant de silence pendant lequel chacun s'observa. M. de Charny ne voulait pas s'éloigner, craignant que, durant son absence, Belle-Rose ne s'échappât par une issue secrète de l'hôtel; M. de Pomereux désirait de son côté garder M. de Charny en son pouvoir, mais tout le monde comprenait qu'il fallait à tout prix sortir de cette situation violente. Ce fut M. de Pomereux qui rompit le premier le silence.
—Tout ce qui vient de se passer, dit-il avec une aisance parfaite, doit nous prouver à tous que chacun de nous ici a une volonté ferme et nette. Vous, M. de Charny, vous voulez Belle-Rose mort ou vivant; vous, Belle-Rose, vous êtes décidé à vous battre jusqu'à la dernière goutte de votre sang; je vois là-bas mon ami la Déroute qui est aussi de cet avis.
—Certainement, dit le sergent.
—Quant à moi, continua le comte, je suis très résolu à ne pas souffrir que M. de Charny attente à la liberté de mon hôte.
—Si je poussais un cri, mes gens envahiraient l'hôtel, dit le confident.
—Essayez, j'ai trente laquais armés jusqu'aux dents, et parmi eux, il y en a qui portent la livrée de M. de Condé.
M. de Charny se tut.
—Je vois, monsieur, que vous êtes convaincu comme moi de l'inefficacité de ce moyen; cherchons-en donc un autre. Il m'est venu tout à l'heure une idée, et la voici.
Tous les regards se tournèrent vers M. de Pomereux, qui parlait comme s'il avait été au coin de son feu après souper.
—La querelle est entre Belle-Rose et M. de Charny, reprit-il, chacun d'eux a son épée: qu'ils la tirent et qu'ils se battent. Voilà des flambeaux pour éclairer ce tournoi; la Déroute et moi servirons de témoins.
—Et quel sera le résultat de ce duel à huis clos? demanda M. de Charny, tandis que Belle-Rose tirait déjà son épée du fourreau.
—Parbleu! vous me faites là une plaisante question, mon bon monsieur de Charny. Si Belle-Rose vous tue, il est clair que vous ne l'empêcherez plus d'aller où bon lui semblera; si, au contraire, vous le tuez, il lui importera médiocrement que vous le conduisiez après à la Bastille.
—Fort bien, monsieur le comte; mais si, par hasard, je refusais de me battre?
—Oh! alors, ce serait plus simple encore! je vous considérerais tout bonnement comme un aventurier qui, après avoir aposté dans la rue, pour je ne sais quel mauvais coup, un tas de bandits, s'est introduit, sous un misérable prétexte, dans mon domicile, afin de s'y livrer à un abominable espionnage; en conséquence, je vous ferais saisir par l'un de mes gens, et vous seriez bien vite garrotté. Tenez, voilà justement notre ami la Déroute qui nous prêterait volontiers ses deux bras pour cet office; n'est-ce pas, l'ami?
—Tout de suite, dit le sergent.
M. de Charny comprit, à l'air du comte, qu'il ne plaisantait pas. Il prit donc son parti sur-le-champ, en homme qui a du courage et qui sait jouer sa vie quand il le faut. Il tira son épée lentement et se mit en garde.
—Je suis prêt, dit-il.
—Allez donc, messieurs, dit le comte.
Les deux épées se croisèrent aussitôt. M. de Pomereux, qui avait vu Belle-Rose à l'épreuve, n'avait aucune crainte sur le résultat de ce duel; mais à la manière dont M. de Charny se battait, il comprit que l'adversaire était digne du capitaine, et il eut un instant quelque regret d'avoir engagé le combat. Aux premiers chocs, Belle-Rose devina la force de M. de Charny; il mesura ses coups, feignit de rompre, et au moment où son antagoniste fondait sur lui, il revint à la parade avec une telle violence que le fer vola des mains de M. de Charny. M. de Pomereux fut complètement rassuré. La Déroute ramassa l'épée et la rendit à M. de Charny, qui retomba en garde sur-le-champ, et le duel recommença. Cette fois, Belle-Rose, maître du jeu de son adversaire, attaqua à son tour; au moment où M. de Charny essayait une riposte, il lia son épée et la fit sauter au plafond. M. de Charny devint blanc comme un cadavre. Il bondit sur son arme, l'assura dans sa main, et revint à la charge avec une incroyable fureur. Belle-Rose para tous ses coups, deux ou trois à peine déchirèrent sa casaque sans toucher; le capitaine excitait la riposte et semblait attendre une occasion qui ne venait pas; enfin, M. de Charny ayant tendu l'épée dans une feinte, Belle-Rose s'en empara si résolument qu'elle tomba à dix pas d'eux. A ce troisième désarmement, M. de Charny frémit de la tête aux pieds.
—Mais frappez donc! s'écria-t-il, ivre de colère.
—On ne tue pas un espion, répondit Belle-Rose.
Et prenant l'épée de M. de Charny, il la brisa sur son genou. Les yeux de M. de Charny s'injectèrent de sang, et il tomba sur un fauteuil.
—Ma foi, monsieur, vous êtes vaincu, lui dit M. de Pomereux.
Permettez-moi d'agir comme si vous étiez mort.
Le comte agita une sonnette et un laquais se présenta.
—Labranche, lui dit-il, cours à l'écurie, et dis aux palefreniers d'apprêter la voiture et d'atteler les chevaux: nous partons pour Chantilly.
Ce dernier mot réveilla M. de Charny comme d'un songe.
—Vous partez pour Chantilly? s'écria-t-il en se dressant.
—Ma foi, oui, si vous le trouvez bon.
—Seul, alors, j'imagine?
—Vous oubliez, mon cher monsieur de Charny, que vous êtes mort et que vous n'êtes point en état de m'adresser des questions; cependant je veux bien vous traiter en vivant et vous répondre, sans que cela tire à conséquence. Vous êtes curieux de savoir si je me rends seul à Chantilly?
—Oui, reprit le favori du ministre en frappant du pied.
—Mon Dieu! que vous êtes donc vif pour un homme tué. A vrai dire, je n'aime pas à voyager seul, j'ai du goût pour la compagnie, et, si vous le permettez, j'emmènerai avec moi Belle-Rose et mon ami la Déroute.
—C'en est trop, et je ne le souffrirai pas.
M. de Charny s'élança vers la fenêtre, mais M. de Pomereux l'arrêta au passage.
—Écoutez, monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, je suis ici le maître, étant chez moi. Vous êtes venu sans ordre et sans titre pour je ne sais quelle mission que vous n'avez pas le droit d'exercer. Vos bandits ont fait feu sur ma maison, la maison d'un gentilhomme. J'aurais pu vous faire bâtonner par mes gens et jeter dans la rue, je ne l'ai pas fait. Vous vous êtes battu, vous avez été vaincu, pour moi vous êtes mort; souvenez-vous de nos conditions. Si maintenant vous dites un mot, si vous criez, si vous appelez, foi de gentilhomme, je vous brûle la cervelle.
M. de Pomereux prit un pistolet et l'arma. Il était un peu pâle et ne riait plus. Il y eut un instant de silence terrible. M. de Charny ne craignait pas la mort, mais si la mort le frappait, l'espoir de la vengeance lui échappait. Il regarda M. de Pomereux l'espace d'une seconde. Le visage du comte exprimait une résolution froide, et il n'était pas douteux qu'il n'exécutât sa menace au premier cri. M. de Charny se tut et s'assit.
—La voiture de M. le comte est attelée! cria Labranche en ouvrant la porte.
La Déroute disparut un instant sur un signe de Belle-Rose et revint tenant dans ses bras le petit Gaston qui dormait paisiblement.
—Suivez-moi, mes amis, et vous, monsieur, passez, ajouta-t-il en s'adressant à M. de Charny.
On descendit le grand escalier. Quand on fut en bas, M. de Pomereux se tourna vers deux de ses gens.
—Vous voyez bien monsieur, leur dit-il en désignant M. de Charny, je vous le confie et vous m'en répondez. Dans une heure, vous lui ouvrirez les portes de l'hôtel.
Les laquais s'inclinèrent et l'on passa. Le carrosse aux armes du prince de Condé était attelé de quatre chevaux, les postillons étaient en selle; les piqueurs, armés de torches enflammées, attendaient le signal du départ pour courir en avant; des laquais, armés de mousquetons et d'épées, se tenaient aux portières à cheval. M. de Pomereux fit monter Belle-Rose, la Déroute et l'enfant; lui-même s'assit près d'eux.
—Allez! dit-il.
La grande porte de l'hôtel roula sur ses gonds, les piqueurs s'élancèrent au galop, secouant leurs torches, le carrosse les suivit, et toute l'escorte s'ébranla au milieu des éclairs et du bruit. La maréchaussée attendait dans la rue. A la vue du carrosse où l'écusson aux trois fleurs de lis d'or étincelait et de cet appareil magnifique, elle hésita. Elle était sans chef et privée d'ordre. Celui qui commandait la bande obéit au proverbe et s'abstint.
—Place au carrosse de monseigneur le prince de Condé! crièrent les piqueurs dont les chevaux hennissaient et piaffaient.
Les archers éblouis s'écartèrent, et le cortège passa comme la foudre, illuminant les ténèbres de Paris.
—C'est égal, mon cher, dit M. de Pomereux à Belle-Rose quand ils eurent tourné le coin de la rue du Roi-de-Sicile, je crois que vous auriez mieux fait de tuer M. de Charny.
XLIX
LE PRINTEMPS DE 1672
Au lieu de se diriger sur Chantilly, le carrosse de M. de Pomereux, aussitôt qu'on eut dépassé Saint-Denis, tourna du côté de Pontoise. Gaston, qui avait un moment ouvert les yeux, les ferma bientôt et se rendormit, bercé par le mouvement de la voiture. La Déroute se frottait les mains et regardait parfois du côté de Paris en riant aux éclats.
—Ma foi, capitaine, dit-il, quand on fut en pleine campagne, M. de Pomereux a peut-être raison, mais j'avoue que la figure furibonde et désespérée de M. de Charny me remplissait de joie; il était sur sa chaise, blanc comme un spectre, et s'écorchant la paume des mains avec ses ongles. Mort, il n'eût été que mort; vivant, il enrage!
Le soleil brillait depuis deux ou trois heures quand l'attelage écumant s'arrêta devant les portes de l'abbaye. Grippard, qui était comme une âme en peine lorsqu'il ne voyait pas le sergent, signala le premier l'arrivée du carrosse. Suzanne, prévenue par lui, accourut au-devant de Belle-Rose.
—C'est à M. de Pomereux que je dois de vous revoir, dit le capitaine en présentant le comte à sa femme.
Suzanne prit les deux mains de M. de Pomereux entre les siennes.
—Encore vous! s'écria-t-elle; vous êtes prodigue de dévouement.
—Que voulez-vous, madame! répondit le comte, quand je m'avise d'avoir une vertu, il faut toujours que j'y couse un défaut.
Gaston regardait tout d'un air sérieux, tenant par la main son ami la
Déroute. Belle-Rose le conduisit à Suzanne.
—Voilà, dit-il, le motif de mon absence; c'est, vous le voyez, un motif tout charmant que vous aimerez bien vite. N'est-il pas fier et beau comme Achille?
Suzanne se pencha vers l'enfant qui souriait en rougissant, et l'embrassa.
—C'est le fils de M. d'Assonville, reprit Belle-Rose.
—Le fils de M. d'Assonville! s'écria Suzanne émue; oh! je l'aime déjà!
C'était l'heure où l'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery se tenait dans son oratoire après les offices du matin. Belle-Rose lui fit demander un entretien et quitta Suzanne, emmenant Gaston avec lui. Geneviève le reçut avec ce doux sourire qu'elle avait toujours en lui parlant. L'enfant attendait dans une pièce contiguë.
—Vous étiez parti, Jacques, dit l'abbesse, oubliant que votre vie ne vous appartient plus.
—Ma vie appartient à ceux qui l'ont sauvée; ne vous la dois-je pas un peu? répondit Belle-Rose.
Il y avait dans la voix du jeune officier quelque chose qui émut Geneviève. Elle le regarda quelques instants, cherchant à lire dans ses yeux.
—Étais-je donc pour quelque chose dans votre voyage? reprit-elle.
—Pour tout.
L'abbesse pâlit et mit la main sur son coeur, qu'un trouble inconnu faisait battre.
Belle-Rose prit cette main doucement.
—Au moment où je suis parti, ajouta-t-il, Suzanne ne venait-elle pas de m'annoncer qu'elle allait être mère, et ne devais-je pas songer à une autre mère?
Une joie insensée inondait l'âme de Geneviève.
—Mon Dieu! s'écria-t-elle, vous vous êtes souvenu de Gaston?
Et, dans un accès de tendresse folle, oubliant le voeu qui la séparait du monde, elle baisa Belle-Rose au front. Mais ce baiser de mère était si chaste, que l'ange gardien de Geneviève dut l'abriter de ses ailes et le voir sans rougir.
—Est-il ici? demanda Geneviève, dont les yeux humides ne pouvaient se détacher de ceux de Belle-Rose.
Belle-Rose souleva une portière, et prenant Gaston par la main, il le conduisit dans l'oratoire. Geneviève poussa un cri qui eut son écho dans le coeur du soldat; elle prit l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers. Ses joues étaient inondées de larmes. L'enfant, qui la reconnut, roula ses bras autour du cou de l'abbesse et se mit à pleurer en l'embrassant, parce qu'elle pleurait. Il l'appelait son amie, ne sachant pas qu'elle était sa mère, et ne se lassait pas de la presser de ses petites mains.
—C'est notre mère à tous, dit Belle-Rose à Gaston, appelle-la ta mère.
Geneviève remercia Belle-Rose d'un regard, et le doux nom de mère vint aux lèvres de l'enfant. Geneviève l'aspira dans un baiser.
—Vous m'avez rendu plus que la vie, dit-elle tout bas à Belle-Rose, vous m'avez rendu la paix.
Quelques mois se passèrent dans une solitude profonde; les jours fuyaient comme l'eau pure d'un ruisseau entre des rives verdoyantes; le bonheur les emplissait tous. Cependant il arrivait parfois que Belle-Rose regardait d'un air rêveur les grands horizons fauves où se noyaient dans la brume les clochers des villes lointaines. Quand, par hasard, un escadron passait dans la campagne, clairons en tête et drapeau au vent, il suivait des yeux la marche guerrière; ses joues se coloraient à l'aspect des armes luisantes et des chevaux superbes; ses narines frémissaient, un souffle impétueux gonflait sa poitrine, et quand l'escadron disparaissait derrière un pli de terrain, il écoutait encore le bruit des fanfares et cherchait dans l'espace l'ombre des drapeaux flottants. Ces jours-là, Belle-Rose restait triste et soucieux. Tous ces braves soldats qui allaient si fièrement sur le chemin de la guerre avaient devant eux la gloire, des titres et des honneurs. Leurs bras vaillants défendaient la patrie; l'espoir rayonnait sur leur vie, et leur mort même était utile. La Déroute prenait et reprenait des citadelles de gazon; mais quand un régiment défilait sur la route voisine, il courait à sa rencontre, le suivait quelque temps et revenait inquiet et taciturne.
—Mordieu! disait-il, je vis comme un moine. Ces gaillards-là vont se faire tuer. Quelle chance!
Sur ces entrefaites, Suzanne mit au monde une belle petite fille qui était rose et blanche. Le père la prit dans ses bras et l'éleva vers Dieu, après l'avoir embrassée avec des larmes de joie. La mère oublia ses souffrances pour sourire à son mari, et tous deux sentirent à cette vue leur amour s'accroître encore et s'épurer. L'enfant fut tenu sur les fonts baptismaux par Geneviève, qui lui donna son nom; entre les trois femmes qui l'entouraient, c'était à qui lui prodiguerait le plus de soins; Belle-Rose ne se lassait pas de le voir, et Suzanne de le caresser; les premiers murmures que l'enfance bégaye entre des sourires les ravissaient, et c'était pour le père et la mère, fous de tendresse, des extases infinies quand la petite fille avait, de ses lèvres innocentes, balbutié un de ces noms charmants si pleins de douceurs qu'ils consolent de tout. Quelque temps Belle-Rose se laissa bercer par cette joie, mais la présence de cette enfant rendit bientôt à son impatience sa première vivacité. Il fallait à cette fille un nom et un état dans le monde; après lui avoir donné la vie, ne devait-il pas lui donner la liberté? le jardin d'une abbaye pouvait-il être son univers? Ces pensées troublaient parfois la sérénité de Belle-Rose, mais quand Suzanne le voyait trop soucieux, elle mettait la petite Geneviève sur ses genoux en s'asseyant elle-même à ses pieds. Belle-Rose souriait à la mère et à l'enfant, oubliait tout un instant, et revenait bien vite à son idée fixe aussitôt qu'il était seul. Cependant le printemps de 1672 fleurissait. La France était puissante et prospère au dedans, crainte et respectée au dehors. Son influence dominait en Europe. Elle avait l'autorité du génie et la prépondérance des armes. Si un instant, vers le commencement de 1668, elle avait été contrainte de reculer devant la quadruple alliance de l'Espagne, de la Hollande, de l'Angleterre et de la Suède, et de consentir au traité d'Aix-la-Chapelle, arrêtée au coeur de ses conquêtes par cette ligue formidable, elle avait conçu l'espérance et le pressentiment de ses victoires à venir. Louis XIV n'avait rien oublié. Au milieu des magnificences de son règne et la pompe d'une cour qui était sans rivale dans l'univers, il se souvenait de cette mortelle injure que lui avait faite Van Benning, échevin d'Amsterdam, alors qu'il était, en quelque sorte, venu lui signifier de ne pas aller plus loin. Tandis qu'un peuple de gentilshommes emplissait les galeries de Versailles et de Saint-Germain, les gazetiers de la Hollande n'épargnaient au jeune roi ni le dédain, ni le sarcasme. Des médailles outrageantes avaient été frappées, et on prétendait que sur l'une d'elles Van Benning s'était fait représenter avec un soleil et cette devise en exergue: In conspectu meo stetit sol. Louis XIV attendait. Il savait que son heure était proche, et il voulait une vengeance éclatante. De 1668 à 1672, les années s'écoulèrent en préparatifs. L'Europe étonnée et la Hollande inquiète surveillaient ces apprêts. On sentait la guerre dans l'air, et l'on ne savait pas où la guerre éclaterait. La marine, augmentée par le grand Colbert, s'était exercée dans les guerres lointaines de Candie et d'Alger, et dans des colonisations plus lointaines encore, le drapeau de la France flottait sur toutes les mers. Les amiraux étaient Tourville, Duquesne, d'Estrées; les chefs d'escadre: Jean Bart et Duguay-Trouin. Le maréchal de Créqui punissait le duc de Lorraine, Charles IV, de sa versatilité. La province est conquise au milieu d'une paix profonde, et la France, en se saisissant d'une province frontière, coupe toute communication entre la Franche-Comté et les Pays-Bas. C'était beaucoup déjà, ce n'était pas tout encore. Il fallait détacher le roi d'Angleterre, Charles II, de l'alliance hollandaise nouée par le chevalier Temple. C'est la duchesse d'Orléans, sa soeur, la jeune et belle Henriette, qui se charge des négociations. Son voyage fut une promenade triomphale. Là cour de Charles II était la plus galante et la plus dissolue du monde; il eut de l'or à flots pour payer ses fêtes et ses maîtresses. L'habileté de Colbert, de Croissy et l'influence d'Henriette l'emportèrent sur les véritables intérêts de la politique anglaise, et par trois traités successifs, le roi Charles II promet cinquante gros vaisseaux et six mille hommes pour la guerre continentale. Il aura, lui, trois millions par an, et la nation quelques-unes des îles hollandaises. La Suède est ramenée à prix d'argent, et du côté de l'Allemagne, Louis XIV conclut des traités de neutralité ou de ligue offensive avec les évêques d'Osnabruck et de Munster, l'électeur de Cologne et le duc de Brunswick-Lunebourg.
L'infatigable activité de Louvois, qui ne laissait pas d'être un grand ministre, malgré ses défauts, avait porté l'armée à cent quatre-vingt mille hommes; on ne l'avait jamais vue si forte et si bien organisée; il l'avait pourvue d'un formidable instrument de mort, la baïonnette, et la discipline la plus sévère régnait parmi les troupes. Quant aux généraux, c'étaient les mêmes qui, en 1668, avaient conquis toute la Flandre espagnole en deux mois: Créqui, Turenne, Condé, Grammont, Luxembourg. Colbert avait porté le nombre des vaisseaux de haut bord à cent; le magnifique bassin de Brest était creusé, et l'habile ministre avait créé quatre autres arsenaux de marine: Rochefort, Le Havre, Dunkerque et Toulon. Tout était prêt pour la guerre, la France avait la main sur la garde de son épée. Cependant la Hollande, confiante dans ses lagunes et dans ses digues, laissait tomber en ruine ses places fortes démantelées; le parti des républicains rigides l'emportait; les deux frères de Witt et le grand Ruyter, qui ne voyaient qu'une île dans la Hollande, gouvernaient, et ne songeant qu'à la mer, dédaignaient l'armée, composée au plus de vingt-cinq mille mauvais soldats. A toute heure des régiments français s'acheminaient vers les places frontières où l'incendie allait s'allumer. Arras, Béthune, Le Quesnoy, Landrecies, Maubeuge, Saint-Pol, Saint-Omer étaient encombrées de troupes. Des milliers de gentilshommes accouraient de tous les points de la France, jaloux de faire leurs premières armes sous un prince qui pouvait dire: L'État, c'est moi. Quelque chose de tous ces bruits arrivait aux oreilles de Belle-Rose, que le sentiment de son inaction écrasait; il demandait partout et en toute occasion des détails sur les préparatifs qui donnaient au royaume l'apparence d'une grande ruche guerrière. M. de Pomereux, qui le visitait parfois dans sa retraite, lui racontait tout ce qu'on disait à Versailles et à Chantilly des projets du roi; il lui parlait des camps qui s'asseyaient aux bords de la Sambre et de l'enivrement qui gagnait de proche en proche la chaumière et le château. L'enthousiasme était partout. Chaque jour augmentait la fièvre qui consumait Belle-Rose. Dans le silence de ses rêveries, il se demandait s'il était destiné à vieillir et à mourir dans l'obscurité d'une abbaye, s'il ne devait pas compte de sa jeunesse et de sa vie à la France, si l'épée que M. de Nancrais lui avait passée à la ceinture était condamnée à rester au fourreau, et s'il ne valait pas mieux être tué tout d'un coup que d'attendre patiemment des jours oisifs et l'oubli. Dans la position que lui avaient faite les événements, le repos le perdait. M. de Louvois n'était pas de ces hommes en qui le temps use la mémoire; pour combattre et vaincre sa force, il fallait une force rivale; la lutte pourrait dompter, sinon détruire sa haine. Belle-Rose se souvenait avec un trouble délicieux des émotions et des hasards de la guerre; il voyait passer devant ses yeux l'image animée et bruyante des camps, il entendait hennir les chevaux et sonner les trompettes. L'armée était sa famille, et la guerre sa patrie. Il avait voulu conquérir par l'épée un nom et sa place au grand jour; devait-il s'arrêter au début de sa carrière et se coucher dans l'oisiveté comme dans un linceul? La Déroute se mordait les poings aux récits anticipés de cette guerre dont toutes les imaginations étaient préoccupées; il estimait le sort des recrues le plus heureux du monde, et aurait donné de grand coeur sa hallebarde de sergent pour avoir le droit de marcher aux frontières; Grippard faisait chorus avec la Déroute, oubliant qu'il avait quitté le régiment pour vivre de ses petites rentes. Quand la conversation tombait sur les campagnes, terrain qu'au demeurant elle n'abandonnait guère, Grippard se souvenait bien du froid qu'on souffre au bivouac, de la pluie et des marches forcées avec cinquante livres sur le dos, des biscaïens qui brisent les jambes, des boulets qui coupent le corps en deux, des coups de sabre et de la mitraille, de la faim qu'on endure; mais il finissait toujours par trouver que la Déroute avait raison, et ne parlait rien moins que de conquérir le saint-empire. Belle-Rose et la Déroute, par un accord tacite, évitaient de causer ensemble sur ce chapitre-là; ils redoutaient tous deux le choc de leurs impressions. Il en était de même entre Cornélius et Belle-Rose. Malgré son flegme naturel, l'Irlandais ne pouvait entendre parler de bataille sans frémir d'impatience; son pays était engagé dans la cause de la France; il était homme d'épée et le repos lui répugnait. Il y avait donc en ce moment-là, dans les murs de Sainte-Claire d'Ennery, quatre soldats que les mêmes ardeurs dévoraient à des degrés différents. Ils regardaient du côté de l'horizon, tout prêts, sans se l'être dit, à rompre leurs liens. Suzanne et Claudine pressentaient leurs résolutions, sans que Belle-Rose et Cornélius se fussent ouverts à elles. Elles se communiquaient leurs inquiétudes, et, ne pouvant ni prévoir ni empêcher les événements, elles attendaient. Une dernière visite de M. de Pomereux précipita le dénoûment. On était alors à la fin du mois d'avril 1672.
—Les équipages du prince de Condé sont prêts, dit-il un matin; avant trois jours sa maison partira pour la Flandre.
Tout le sang de Belle-Rose lui vint aux joues à ces paroles.
—Ainsi, vous le suivez? dit-il.
—Jusqu'à La Haye, s'il veut.
Belle-Rose rencontra les yeux de la Déroute qui luisaient comme des charbons ardents.
—La cour est prévenue, reprit le comte; le roi quittera Saint-Germain le 27 du mois; déjà les fourgons sont en route, les relais préparés, et les mousquetaires ont pris les devants. Le rendez-vous est à Charleroi.
—A Charleroi! s'écria la Déroute, dont tous les souvenirs se réveillèrent à ce nom.
—Je voudrais vous y voir, Belle-Rose, continua M. de Pomereux; la campagne promet d'être belle, elle me le semblerait plus encore si nous la faisions ensemble.
Belle-Rose lui serra la main sans répondre, mais d'une si rude manière que le comte ne douta pas un instant que le capitaine n'eût pris une résolution extrême.
—Si vous avez besoin de moi, ajouta-t-il avec un sourire significatif, vous me trouverez jusqu'à demain à Chantilly.
Quand M. de Pomereux eut quitté l'abbaye, Belle-Rose se tourna vers la
Déroute, qui se mordait les lèvres pour ne pas parler.
—La Déroute, lui dit-il d'un ton de voix profond, il faut que nous partions; il le faut!
—Enfin! s'écria le sergent avec explosion.
—Je ne sais pas encore comment nous partirons, reprit Belle-Rose, mais je sais bien que, dussé-je sortir d'ici en passant sur le ventre de M. de Charny, j'en sortirai.
—Sortir n'est rien, arriver est tout, observa le sergent.
Cornélius survint sur ces entrefaites; il vit bien à l'air des deux interlocuteurs qu'ils agitaient une grave question.
—Eh! monsieur de l'Irlande, s'écria la Déroute, qui se plaisait à qualifier ainsi Cornélius dans ses moments de joie, c'est un complot qui s'ourdit entre nous. Je parie un écu de six livres contre un sou que vous en serez.
—Il s'agit de partir, ajouta Belle-Rose.
—J'y pensais, dit Cornélius.
Les deux frères se serrèrent la main.
Grippard fut appelé au conseil; s'il n'était pas très fort dans l'invention, il était prompt et déterminé dans l'exécution. La Déroute, qui était fou de joie, proposa de s'armer jusqu'aux dents, d'attendre la nuit, d'exécuter une sortie en colonne sur deux de front et deux de profondeur, de fondre sur les lignes ennemies et de culbuter quiconque s'opposerait à leur passage.
—Nous montons à cheval et nous galopons jusqu'à la frontière! s'écria
Grippard enthousiasmé.
—A moins qu'on ne tue la moitié de la colonne et qu'on ne fasse l'autre prisonnière, dit tranquillement Cornélius.
Cette observation fit tomber l'exaltation du caporal, le sergent se gratta l'oreille.
—Allons! dit-il, mon plan ne vaut rien.
—Eh! reprit Belle-Rose, il a cela de bon qu'il est prompt.
On discutait encore lorsque la voiture de M. de Charny s'arrêta devant l'abbaye. Le sombre gentilhomme en descendit et se dirigea, à travers les arbres en fleurs, vers la partie du bâtiment qu'habitait la duchesse de Châteaufort. La Déroute se leva tout à coup et battit des mains.
—Ce soir nous serons libres, s'écria-t-il, venez!
Ce n'était pas la première fois que M. de Charny se présentait à l'abbaye; déjà, et sous divers prétextes, il avait rendu visite à Mme de Châteaufort, d'abord pour lui faire apprécier la gravité de l'aide qu'elle avait prêtée aux fugitifs, d'autres fois pour négocier, disait-il, un rapprochement entre M. de Louvois et Belle-Rose. Geneviève n'était pas la dupe de la fausse pitié de M. de Charny, mais elle n'avait aucun motif pour ne pas le recevoir. Ces visites renouvelées à plusieurs reprises avaient éveillé quelques soupçons dans l'esprit du sergent, qui, sans les communiquer à personne, se tenait sur ses gardes. En supposant à M. de Charny de mauvaises intentions, la Déroute ne s'était pas trompé. M. de Charny n'oubliait rien. Il avait fait sa haine de la haine de M. de Louvois; sa défaite chez M. de Pomereux avait achevé d'irriter cette âme pleine de ressentiment. Il voulait une revanche à tout prix. Parmi les laquais qui l'accompagnaient, il y en avait deux qui étaient spécialement chargés d'observer les êtres de l'abbaye, et de jeter les bases d'un enlèvement nocturne. M. de Charny savait que Belle-Rose et les siens habitaient un corps de logis isolé, et c'était là-dessus qu'il comptait pour le succès de son entreprise; mais encore, avant d'en courir les chances, fallait-il connaître les habitudes de la maison. Ces deux laquais rôdaient donc partout, examinant toute chose du coin de l'oeil, faisant causer les jardiniers du couvent et calculant leurs dispositions. Deux autres pansaient les chevaux et ne négligeaient pas, à l'occasion, d'aider leurs camarades de leur savoir-faire. A la troisième visite, M. de Charny savait tout ce qu'il était bon de savoir; à la quatrième, on eut la topographie exacte des lieux; il ne lui en fallait plus qu'une pour déterminer son plan d'attaque. Cette dernière visite, il la faisait le jour même où Belle-Rose avait résolu de s'évader. On était alors vers la fin du mois d'avril. La journée avait été brûlante; de gros nuages s'amassaient à l'horizon; un vent rapide et chaud faisait plier la cime des arbres. Les laquais de M. de Charny avaient repris le cours de leurs investigations.
En trois mots, la Déroute mit Belle-Rose, Cornélius et Grippard au fait de son projet. Tous l'adoptèrent.
—Maintenant, dit la Déroute quand on fut d'accord sur les moyens d'exécution, ayons bon pied et bon oeil.
Les conjurés s'enfoncèrent dans les jardins sur les pas des agents de M. de Charny qui furetaient.
—Chut! fit la Déroute quand ils furent dans un endroit écarté tout couvert d'arbres; voici l'un des gars qui prend le long de la charmille; glissons-nous de l'autre côté, et ne le manquons pas.
On laissa Belle-Rose et Cornélius aux trousses de l'autre, et la Déroute et Grippard prirent par la charmille, marchant sur l'herbe et sans bruit. Quand ils furent tout au bout, ils se couchèrent à plat ventre dans un fossé et attendirent, l'oeil sur le laquais qu'ils regardaient à travers les broussailles. Le laquais arrivait lentement; lorsqu'il fut à trois pas d'eux, se croyant seul, il tira un crayon de sa poche et traça quelques lignes sur un bout de papier. Il avait le pied sur une souche d'arbre, le papier sur le genou, et le corps penché en avant. La Déroute et Grippard se mirent sur leurs pieds lentement, et sautèrent sur le laquais, qui se trouva pris sans avoir eu le temps de remuer.
—Si tu cries, tu es mort, lui dit la Déroute en lui faisant sentir au cou la pointe de son poignard.
Le laquais, épouvanté, se tut, et on le garrotta avec des bouts de corde dont le sergent avait les poches pleines.
—Et d'un! fit la Déroute, après que le laquais, pieds et poings liés, fut étendu sur l'herbe.
On entendit un coup de sifflet.
—Et de deux! s'écria-t-il.
Il courut du côté d'où venait le coup de sifflet, et trouva Belle-Rose et Cornélius qui achevaient de se rendre maîtres du second laquais.
—Il a été doux comme un agneau, dit le capitaine; c'est étonnant comme la vue d'un fer luisant et pointu rend ces messieurs-là accommodants.
On enleva les deux prisonniers, et quand on les eut transportés en lieu sûr, on les déshabilla.
—Laissez-nous ça, dit le sergent à Belle-Rose, qui déjà mettait la main sur la défroque; il y en a deux encore, et nous allons nous charger de ces deux-là, n'est-ce pas, Grippard?
—Parbleu! dit le caporal, qui s'habillait déjà.
De larges gouttes de pluie commençaient à tomber, et le jour baissait quand la petite troupe quitta le réduit où l'on avait enfermé les deux laquais sous clef.
—Il fait un temps à souhait, dit la Déroute, qui s'achemina, en compagnie de Grippard, vers les écuries.
Des deux laquais qui restaient, l'un, fatigué par la chaleur de cette soirée étouffante, s'était endormi sous un hangar; l'autre ravaudait autour des écuries. Celui-ci vit venir de loin la Déroute et Grippard; et à leur costume, il les prit pour ses deux camarades.
—Hé! arrivez donc, vous autres, cria-t-il, voici l'ombre qui vient; il faut apprêter la voiture et les chevaux.
La Déroute suivit le laquais, qui entra sous la remise; Grippard ne le quittait pas. A un signe du sergent, il se jeta sur le laquais et le coucha par terre, faisant luire à deux pouces de son visage la lame d'un poignard. Le laquais se résigna tout de suite; on le dépouilla de ses vêtements, et il fut caché, garrotté et bâillonné, derrière quelques bottes de paille. Quant à celui qui dormait, on fut quelque temps à le découvrir. Un certain petit bruit qui se faisait dans un coin sombre attira la Déroute de ce côté-là; ce bruit venait du dormeur, qui ronflait les poings fermés. Celui-là fut saisi, lié et bâillonné avant même d'être tout à fait réveillé.