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Belle-Rose

Chapter 7: VI
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About This Book

The narrative follows a rural fauconnier's family, tracing the eldest son's passage from childhood freedoms to adult responsibility and his growing attachment to a nearby young woman. Domestic scenes and village quarrels give way to passions, social ambitions, betrayals, violent confrontations and legal or diplomatic missions. Several characters seek refuge in a convent amid sieges, assaults and moral crises, while others undertake journeys that extend the action beyond the province. The plot interweaves love, sacrifice, renunciation and the resolution of tangled loyalties through a succession of dramatic episodes and introspective moments.

IV

L'ESCARMOUCHE

La troupe commandée par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-légers, était encore à dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil pétiller à une petite distance.

Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d'Assonville qu'une vingtaine de maraudeurs s'étaient présentés à l'abbaye, avaient forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à sang.

—Qu'a fait l'abbé? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammèrent.

—Dame! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables.

—Bien, nous mangerons le dîner après le bal.

—Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.

—Combien?

—Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait sonner de la trompette; les bandes dispersées de toutes parts se sont réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin.

Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine.

M. d'Assonville se dressa sur ses étriers, l'épée à la main. Ce n'était plus le pâle jeune homme au front décoloré. L'éclair brillait dans ses yeux, le sang brûlait sa joue.

—En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son épée il montra à ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'ébranla.

A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se rangèrent en bataille à quelque distance d'Anvin, aux bords de la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée; mais M. d'Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq hommes entre ses cavaliers.

—Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles.

Les grenadiers crièrent: Vive le roi! et apprêtèrent leurs armes. Au moment où M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil officier lui toucha légèrement le bras.

—Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage de la position est pour eux.

—Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi!

—Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves gens, reprit l'officier en montrant du bout de son épée les soldats impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hésiterai à me faire tuer.

—Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui brûle! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. En avant!

Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s'élancèrent, et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson de la guerre. Les Hongrois, après s'être mis en bataille, attendaient les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre, ils comptaient sur une facile victoire; bien éloignés de mettre la rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs forces par l'avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu'ils les virent s'ébranler. Le choc fut terrible; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers s'abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang; de cette masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort. A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes qu'entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et l'espace se resserrait; mais les décharges des grenadiers de M. du Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de l'ennemi; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lâchèrent pied. Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux.

—En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière. Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l'eau, ce fut une déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.

Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d'un combat. L'émotion faisait trembler ses lèvres; mais le piaffement des chevaux, l'éclat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet; la balle traversa le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus; le sabre lui était entré dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat pâlissant qu'emportait le cheval effaré. C'était le premier homme qu'il tuait; Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la mêlée, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint dès lors à son côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.

—Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta valise!

—Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu.

—Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu!

Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés; les ennemis avaient laissé trois cents des leurs par terre; une centaine fort mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les batteurs d'estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se réunirent sous leurs guidons.

—Tu n'es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d'Assonville à Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne te fais pas faute d'en ramasser deux.

Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer près de lui.

A la vue du capitaine des chevau-légers, l'officier se souleva sur son coude.

—Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort.
Ils sont battus, mais ils m'ont tué.

—Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que votre blessure…

—Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un pressentiment. Au revoir, capitaine!

M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin! Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva.

—De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé; de l'eau! je brûle!

Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau.

Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.

—J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau.

Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois
avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre.
Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert,
Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.

—Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif… maintenant, achève-moi si ça t'amuse.

—Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur.

—Parbleu! c'est ton droit.

—Un droit d'assassin!

—Ah! tu as de ces scrupules-là, toi! à ton aise. Quant à moi, je n'y regarderai pas de si près, si quelque jour… Mais les tiens m'ont mis dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable! mon drôle, tu t'es bien vengé.

—Non pas! je me suis battu, voilà tout.

—Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cassé la tête, tout cela ne serait pas arrivé. C'est une leçon… il est un peu tard pour m'en servir; qu'elle te profite au moins.

L'officier se retourna sur le flanc.

—Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de lui brûler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en pratique; pour l'avoir oublié une fois, voilà où j'en suis réduit…

Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de l'arbre.

—De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les entrailles!

Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours. Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un maréchal des logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.

—L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire transporter à l'ambulance pour qu'il reçoive les soins que réclame son état?

M. d'Assonville regarda Jacques.

—Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de l'Artois! C'est bien, mon garçon, va.

Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut placé sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid. Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.

—Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier.

—Le coeur de tout le monde.

—Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je rencontre.

Les yeux du Hongrois brillaient et s'éteignaient tour à tour; quand il les ouvrait, il regardait Jacques.

—Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme… Le hasard a eu raison…

Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif l'agita, et ses yeux se voilèrent; tout à coup il les tourna vers Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire.

—Crois-tu qu'il y ait quelque chose là-haut? lui dit-il en montrant le ciel du doigt.

—Il y a Dieu.

—Veux-tu me donner la main?

Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement blessé, puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se plaindre, se pencha vers lui.

—Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il.

—Moi, mon ami? très bien.

Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut arrivé à l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l'abbaye de Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de bon coeur et on mangeait de bon appétit. Si l'on plaignait les blessés, on oubliait les morts; les vivants se félicitaient les uns les autres, et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une chambre de l'abbaye où une table était dressée.

—Assieds-toi là, lui dit-il.

—Moi! près de vous?

—Après le combat, il n'y a plus ni maître ni serviteur, il n'y a que des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.

M. d'Assonville n'était déjà plus le brillant officier dont les yeux lançaient des éclairs au moment de la bataille; la tristesse était revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albâtre; à l'ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l'impatience téméraire dont les flammes coloraient tout à l'heure son beau visage, un doux et mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la naïve histoire de sa jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d'Assonville l'écoutait; un instant ses yeux s'humectèrent au récit des amours innocentes de Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre à sa bouche.

—Je bois à tes espérances, dit-il.

Jacques soupira.

—C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur honnête et sincère, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des espérances trahies sont comme des épines qui déchirent.

—J'espère, parce que je crois, répondit Jacques.

—Tu as dix-huit ans! s'écria M. d'Assonville.

Et un éclair d'ironie amère passa dans ses yeux; puis il reprit tout doucement:

—Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de la jeunesse; malheur à ceux qui n'ont pas cru! ceux-là n'ont pas aimé; ceux-là mourront sans avoir vécu!

M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un trait.

—A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire?

—Je vous l'ai dit: me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que vous ne consentiez à me garder avec vous.

—C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un instant que tu sois arrivé à Paris, qu'y feras-tu?

—Franchement, je n'en sais rien; je frapperai à toutes les portes.

—C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque argent?

—Oui, cinquante livres qu'on m'a volées et que j'espère bien rattraper avec ma valise.

—Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.

—Eh! mais, ça fait…

—Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est perdu.

—Ah!

—Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de Paris pendant deux mois; après quoi, tu auras la ressource de te faire laquais.

—J'aimerais mieux me jeter dans la rivière.

—Ce n'est pas le moyen d'épouser Mlle de Malzonvilliers.

—C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.

—Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes.

—C'est peu.

—Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui répugnent aux honnêtes gens.

—Le peu de tout à l'heure se réduit maintenant à rien.

—Ah! mon ami, tu t'es chargé d'une rude entreprise dans laquelle le courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où le hasard se met de leur côté.

—En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous?

—C'est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les choses les plus extravagantes, et il n'y a guère que celles-là qui vaillent la peine d'être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il faut songer à devenir général.

—Général! s'écria Jacques tout étourdi.

—Certes, si j'étais assez fou pour goûter à l'amour, je me risquerais aux princesses du sang.

—Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-légers? qu'en dites-vous?

—Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'éviter la mitraille, les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux; si tu n'es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'éclat, et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un lieutenant s'avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester brigadier jusqu'à la soixantaine.

Jacques laissa tomber son verre.

—Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce n'est pas ta faute si ton père n'était pas chevalier tout au moins. Un père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou baron.

—Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s'écria Jacques effaré.

—A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs abondent; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garçon, on a une chance nouvelle. Ma foi, oui! Où diable avais-je l'esprit de n'y pas penser? On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses affections, juste entre son épagneul et son confesseur; le matin, on sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d'un mois, on est le commensal de la maison en qualité de secrétaire; on a le teint fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer!

Jacques fit un geste de dégoût.

—Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier!
Sais-tu voler, Jacques?

Jacques pâlit et se leva.

—Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.

M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît.
Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds.
Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.

—Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père là-bas.

—Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris. Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille.

Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l'abbaye.

—Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon ami.

Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà l'orgueil du soldat.

V

UN INTÉRIEUR DE CASERNE

Jacques arriva sans encombre à Laon. Le premier soldat qu'il rencontra lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il reconnu l'écriture de son frère, qu'il donna l'ordre d'introduire le voyageur. M. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux; ses yeux gris, enfoncés sous d'épais sourcils bruns, séparés à leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d'un feu extraordinaire; une longue moustache fauve coupait en deux son visage amaigri par les fatigues de la guerre; il avait, en parlant, l'habitude d'en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard la personne qu'il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe d'acier, semblait descendre jusqu'au fond des consciences, et les plus endurcies se sentaient troublées par sa fixité. M. de Nancrais avait deux ou trois ans de moins que son frère, et paraissait être son aîné de trois ou quatre. L'habitude du commandement, et surtout son caractère naturellement impérieux, donnaient à toute sa personne un air d'autorité qui imposait au premier coup d'oeil. Il fallait s'arrêter aux traits du visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frères. Il n'y en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre de M. d'Assonville à la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux ou trois minutes en silence.

—Tu arrives de Saint-Pol? dit enfin le capitaine.

—Il y a juste un quart d'heure.

—D'après ce que mon frère me marque, tu as l'intention de te faire soldat?

—Oui, capitaine.

—C'est un métier où il y a plus de plomb que d'argent à gagner.

—C'est aussi le plus honorable pour un homme de coeur qui veut se pousser dans le monde.

—Ça te regarde; mais je dois te prévenir que dans l'artillerie, et dans ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la première faute, on met le maladroit au cachot; à la seconde, on le fait passer par les verges; à la troisième, on le fusille.

—Je tâcherai de ne pas aller jusqu'au cachot, afin d'être toujours loin du mousquet.

—C'est ton affaire. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il toujours d'y entrer?

—Oui, capitaine.

—M. d'Assonville me parle de toi comme d'un garçon déterminé. Tu as vu le feu, dit-il, et tu t'y es bien conduit.

—J'ai fait mon devoir.

—C'est bien. A partir d'aujourd'hui, tu es soldat dans ma compagnie; souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m'oblige pas à te punir; je le ferai sans pitié, d'autant plus que m'étant recommandé par mon frère, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de ton père m'engage d'ailleurs à redoubler de sévérité à ton égard; je prétends lui prouver que tu mérites d'être son fils.

Jacques s'apprêtait à répondre; M. de Nancrais l'arrêta d'un geste.

—Tu t'appelles Jacques! continua-t-il.

—Oui, capitaine.

—C'est un nom de bourgeois: il n'en faut pas au régiment. Tu t'appelleras…

—Comme vous voudrez.

—Parbleu! c'est bien ainsi que je l'entends! Tous les soldats ont un nom.

—Oui, un nom qui n'est pas le leur.

—Mais c'est le mien! Crois-tu, par hasard, que j'aie besoin de leur consentement pour les baptiser?

—Est-ce encore de la discipline? demanda Jacques en rougissant.

—Oui, mon garçon, répondit M. de Nancrais, qui ne put s'empêcher de sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom: il est écrit sur ton visage!

—Ah! Ainsi, je m'appelle?…

—Belle-Rose.

M. de Nancrais agita sa sonnette; un soldat de planton dans l'antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots à l'oreille, le soldat sortit et revint cinq minutes après avec un caporal de sapeurs.

—Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voilà une recrue que je vous confie; vous le mènerez à la chambrée, l'instruirez dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez.

Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose.

—Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui dit-il; il ne m'en a jamais dit si long à propos d'un soldat.

—Si long! un pauvre bout de phrase d'une douzaine de mots…

—Eh! c'est tout juste trois fois de plus qu'il n'a coutume d'en débiter! Quand une recrue arrive à la compagnie, M. de Nancrais l'interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l'homme, il lui dit: «Voilà un soldat, inscrivez-le», et il tourne le dos. Oh! c'est un terrible homme que le capitaine.

—Bah! dit Belle-Rose, je l'ai vu sourire.

—Il a souri?

—Mais comme tout le monde! Ça ne lui arrive donc jamais?

—Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la compagnie, je sais qu'il a le coeur meilleur que le visage, mais il a pour les recrues un diable d'air qui épouvante les plus têtus. S'il vous veut du bien, vous arriverez vite à l'épaulette.

—L'avancement est donc rapide chez vous?

—Ça dépend. Quand les sièges tuent beaucoup d'officiers, il faut bien les remplacer; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les soldats les plus habiles et les plus vaillants.

—Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l'ennemi nous jette des boulets.

—Il ne s'en fait pas faute.

—Ces bons Espagnols!

—Oh! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de brûler un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est à la tête du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix capitaines et trois commandants, ç'a été l'affaire de trois ou quatre boulets et d'une demi-douzaine de grenades.

—Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier!

—Très beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente soldats perdent la tête.

—Ah!

—C'est un calcul que je me suis amusé à chiffrer dans mes heures de loisir. Vous en pourrez faire la preuve à la première rencontre.

Belle-Rose ne dit mot et se gratta l'oreille; au bout de la rue, il se tourna vers le caporal.

—Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une question?

—Deux, si vous voulez.

—Vous m'avez dit, je crois, que dans l'artillerie on avance ou on meurt?

—Oui, mon camarade; la mitraille sert d'éclaireur.

—Depuis combien de temps servez-vous?

—Depuis huit ans.

—Diable!

—Voilà une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se livrer à une opération d'arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis huit ans à devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il pour devenir capitaine? C'est ce que nous appelons une règle de trois. Ai-je deviné?

—Parfaitement.

—Ici la règle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-être que six mois à monter au grade de sergent. Quant à moi, je mourrai caporal. Cela tient à une circonstance particulière. J'ai été piqueur; or, un de nos jeunes officiers, M. de Villebrais, qui m'avait vu sous la livrée, m'a reconnu. On ne fait pas un officier d'un piqueur. Si, grâce à la protection de M. de Nancrais, j'arrive à la hallebarde, j'y resterai.

La Déroute fit cet aveu d'un air simple et résigné qui toucha Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra; puis tous deux arrivèrent à la caserne. La chambrée où Belle-Rose fut incorporé se composait de huit hommes, tous soumis à une sévère discipline. On donna au nouveau venu un habit d'uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa première garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d'un quart d'heure, le caporal s'aperçut que sous ce rapport-là la recrue donnerait des leçons à l'instructeur. Le surlendemain, on le mit aux premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre règles et arriva tout d'un coup dans des régions où chaque chiffre était une lettre. Il répondait aux problèmes par des équations. Le jour suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu'il lui enseignait les principes du dessin linéaire, s'évertuant à lui démontrer la différence qui sépare un parallélogramme d'un trapèze, Belle-Rose barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal rit de bon coeur en reconnaissant les mèches de ses cheveux plats collés sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus à la chinoise.

—Ah çà! vous êtes fils de prince! s'écria le caporal en jetant son crayon.

—J'ai toujours tenu ma pauvre mère pour une très honnête femme, et mon père était fauconnier.

Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu au hasard, comme il avait pu; mais la Déroute ne savait que tout juste ce qu'il fallait pour être caporal de sapeurs. Quand la Déroute était embarrassé, il commençait par réfléchir; mais quand l'embarras était extrême, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant par-dessus la réflexion. Le cas était grave.

—Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il; vous m'aviez chargé d'instruire Belle-Rose, et c'est Belle-Rose qui instruit son caporal. Que faut-il faire?

—Envoyez-moi Belle-Rose.

Après un court entretien, M. de Nancrais engagea le protégé de son frère à continuer ses études en mathématiques, et à y joindre l'étude des langues.

—Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il; quand tu sauras bien la trigonométrie et l'espagnol, tu ne seras pas loin de l'épaulette. Tu commenceras les leçons demain.

Quatre ou cinq jours après, Belle-Rose reçut une lettre de M. d'Assonville, qui, tout en le félicitant de son zèle, lui envoyait quinze louis pour payer ses professeurs.

Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer à M. de
Nancrais. M. de Nancrais fronça le sourcil.

—Je voudrais bien savoir, s'écria-t-il en tordant sa moustache, si vous êtes sapeur ou chevau-léger? Je ne me mêle point des affaires de la cavalerie et n'entends point qu'on se mêle de celles de l'artillerie!

—Mais…

—Paix! Vous êtes soldat dans ma compagnie; si je trouve bon de vous donner des maîtres, c'est qu'apparemment il me plaît de les payer. M. d'Assonville vous a envoyé quinze louis, c'est bien; je ne les lui renverrai pas, parce que c'est mon frère; mais tu me feras le plaisir de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l'or que j'ai mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va maintenant.

—Oh! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant; qu'il est bon et qu'il se donne du mal pour paraître méchant!

Ce jour-là, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l'hypoténuse, et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette. Quelquefois l'image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l'effet d'un chemin couvert; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siège, en se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette, mêlant dans son esprit l'amour aux mathématiques, un soldat le heurta vivement dans l'escalier.

—Au diable le maladroit! s'écria le soldat.

—Il me semble que c'est vous qui m'avez poussé, dit Belle-Rose; je passais à droite, vous montiez à gauche, et vous vous êtes jeté sur moi. Lequel est le maladroit, s'il vous plaît?

—Tiens! je crois qu'il raisonne! T'aviserais-tu de me contredire, par hasard, mauvais blanc-bec?

—En effet, j'ai eu tort, ce n'est pas maladroit que j'aurais dû dire, c'est insolent.

Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l'air, et sautant à la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l'escalier. Au bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui se passait s'élancèrent sur les combattants pour les séparer. Il était temps; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui râlait sous son étreinte furieuse.

—Tu vas me suivre; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir une épée, dit le soldat après qu'il se fut relevé.

Pour toute réponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de la ville sans bruit et on s'arrêta dans la campagne, derrière un vieux cimetière, où personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas, et, tirant l'épée, commencèrent à ferrailler. Le soldat, qui était un canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que celui-ci fut contraint de rompre deux fois.

—Oh! oh! s'écria son ennemi, il paraît que ce que tu as le mieux retenu de tes études, c'est l'art de battre en retraite.

Belle-Rose ne répondit pas et continua de parer. Il tentait, n'ayant plus de colère au fond du coeur, de désarmer Bouletord; mais le canonnier avait trop d'adresse pour le lui permettre. En rompant une troisième fois, Belle-Rose trébucha contre une pierre; Bouletord profita de l'accident pour lui porter une botte qui l'aurait percé d'outre en outre, si le sapeur, revenant vivement à la parade, n'avait écarté le coup; l'épée glissa le long du corps et déchira la chemise, qui se rougit de quelques gouttes de sang. Le péril rendit un peu de son courroux à Belle-Rose; il se mit à son tour à presser Bouletord, qui rompit, mais point assez vite pour éviter un coup de pointe dans les chairs du bras. Belle-Rose avança toujours; un second coup blessa le canonnier à l'épaule; il voulut riposter, mais une troisième fois l'épée du sapeur l'atteignit à la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses genoux.

—J'ai mon compte, camarade, dit-il; et il s'évanouit.

Belle-Rose, rentré au quartier, raconta ce qui venait de se passer à la
Déroute.

—C'est fâcheux, lui dit le caporal, mais c'était inévitable.

Belle-Rose le regarda.

—Oh! reprit le caporal, ceci est dans les moeurs du régiment! On a voulu vous tâter. Bouletord est un tâteur: Quand une recrue arrive au corps, un soldat le provoque; tout sert de prétexte en pareille circonstance; il lui donne ou il en reçoit un coup d'épée. Si la recrue se bat bien, il n'a plus rien à craindre, qu'il soit vainqueur ou vaincu; mais, s'il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le baptême de fer.

—Le duel est cependant défendu.

—C'est une excellente raison pour qu'on se batte davantage.

—- Mais qu'en résulte-t-il?

—Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux.

—Ainsi, je n'ai rien à faire?

—Vous n'avez qu'à garder le silence. Bouletord sera porté à l'hôpital et ne dira rien; vos deux témoins seront muets comme des carpes: c'est la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n'étiez pour rien dans l'affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sûr qu'il fera semblant de tout ignorer.

—Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord?

—Le chirurgien dira que Bouletord a la fièvre; s'il guérit, on dira que la fièvre l'a quitté.

—Et s'il meurt?

—Il sera mort de la fièvre.

Belle-Rose se prit à rire.

—Je ne ris point, continua le caporal; j'ai déjà vu mourir comme ça une demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fièvre maligne, les autres de la fièvre rouge. La fièvre rouge est un coup de sabre, la fièvre maligne est un coup d'épée; c'est la plus dangereuse. La fièvre est la providence du soldat. Allez vous coucher.

VI

LES ILLUSIONS PERDUES.

Tout se passa comme la Déroute l'avait prédit. Bouletord entra à l'hôpital; le chirurgien le visita, et déclara qu'il était malade d'une fièvre intermittente. M. de Nancrais feignit de croire ce qu'avait dit le chirurgien; mais un jour qu'il rencontra Belle-Rose seul sur le rempart, il l'interpella brusquement:

—On m'a conté que tu avais failli attraper la fièvre ces jours-ci, prends-y garde: je n'aime pas qu'on la donne ni qu'on la reçoive. C'est bon pour une fois.

—C'est fini, répondit hardiment Belle-Rose; l'accès est passé.

M. de Nancrais sourit. Bouletord guérit, et il n'en fut plus question. Quelques mois se passèrent, puis un an, puis deux, puis trois; Belle-Rose écrivait fréquemment à Saint-Omer; dans les réponses qu'il en recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du coeur et qui allait au coeur. Déjà le fils du fauconnier avait dépassé la Déroute; M. de Nancrais, qui l'aimait à sa manière, n'attendait plus, disait-il, que l'occasion de lui faire casser la tête au service du roi pour demander l'épaulette en sa faveur. Belle-Rose appelait une bataille de ses voeux; mais l'Espagnol se tenait sur la frontière, fort paisible dans ses quartiers. Après les généraux, le tour des ambassadeurs était venu. Au lieu de guerroyer, on négociait. Louis XIV s'était marié.

La paix ne faisait point les affaires de Belle-Rose; aussi enrageait-il de tout son coeur. Lorsque M. de Nancrais, le matin, après la lecture du rapport, voyait Belle-Rose soucieux, il lui demandait si les nouvelles étaient à la guerre.

—Point, répondait le sergent; il serait bien temps de donner des quenouilles aux soldats, au moins seraient-ils bons à quelque chose!

—Voilà un drôle qui, pour allumer plus vite le flambeau de l'hyménée, mettrait volontiers le feu aux quatre coins de l'Europe, répondait gaiement M. de Nancrais.

Mais aussitôt que le sergent devenait trop morose, le capitaine lui confiait le commandement de petits détachements qu'on envoyait pour le service des fortifications à Béthune, à Péronne, à Amiens, à Saint-Pol et autres villes de la Picardie et de l'Artois.

Sur ces entrefaites, Belle-Rose reçut une lettre dont la suscription lui fit battre le coeur; il venait de reconnaître l'écriture de Suzanne. C'était la première fois qu'elle lui écrivait directement. Il y a dans la première lettre de la première femme aimée une douceur infinie qui mouille les yeux de larmes divines. Elle apporte une indéfinissable émotion qu'aucune chose ne peut remplacer désormais; les doigts caressent le papier, la bouche l'effleure; il s'en échappe un parfum que l'âme aspire, et c'est un enchantement dont le souvenir réchauffe le coeur des plus tristes vieillards. Belle-Rose baisa mille fois cette lettre avant d'en briser le cachet, puis il courut dans la campagne pour donner à ses confuses mais bienheureuses sensations le silence qui permet de les savourer. Quand il se fut blotti à l'ombre des tilleuls, loin des chemins poudreux par où s'épanche le bruit des villes, il déchira l'enveloppe et lut ce qui suit:

«Quand vous êtes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez dix-huit ans, j'en avais quinze alors; plus de trois ans se sont écoulés depuis cet instant, et il ne s'est pas passé un seul jour sans que ma pensée se soit arrêtée sur vous. Votre souvenir habite mon coeur comme je vis dans le vôtre: chaque fois que vos lettres annonçaient vos progrès et votre avancement, je me suis réjouie. J'étais heureuse de vos succès et fière d'avoir placé ma tendresse sur un être qui la méritait. Dans la solitude, ma pensée s'est mûrie, mon ami. L'avenir que nous avons rêvé ensemble, et que nous nous étions promis l'un à l'autre d'atteindre, cet avenir m'est toujours doux, et c'est vers lui que se reportent mes illusions quand je veux goûter une heure de tranquille bonheur. L'espérance berce le coeur comme une mère son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes les trompeuses espérances de la réalité. L'aurore nous trouve bien des fois causant tout bas le long des haies où babillent les oiseaux; bien des fois le crépuscule nous surprend encore dans les prés, marchant les mains entrelacées, et toutes deux nous regardons les bandes d'or qui s'éteignent, et le dernier sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre nom sur les lèvres et m'embrasse; il est dans mon coeur, et je me tais. Quant à mon père, il passe son temps à s'informer du prix des denrées pour accroître sa fortune, que je trouve déjà trop considérable. Il m'assure que c'est pour mon bonheur, et je ne peux pas lui faire entendre raison là-dessus. Il achète un jour du foin, et le lendemain du blé, puis il revend le tout avec de gros bénéfices.—C'est pour ta dot, me dit-il.—Une dot qui est déjà trop grosse! C'est une chose étrange! les personnes qui nous sont le plus attachées agissent suivant leur fantaisie quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent à satisfaire leur goût lorsqu'elles prétendent travailler à notre bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le moment où je dois vous entretenir de l'affaire qui nous touche le plus près, l'un et l'autre. Mais à quoi bon? Ne faudra-t-il pas toujours que je contraigne mon esprit à vous en instruire? l'honnêteté l'exige. Quand vous aurez lu cette lettre jusqu'au bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m'absoudrez. Ma volonté s'est soumise au mal, elle ne l'a pas fait. Vous savez quelle fut la réponse de mon père à votre proposition: depuis ce jour, il ne m'a jamais entretenue de votre amour et de vos espérances; seulement, quand on lui parlait des progrès que vous faisiez dans l'estime de vos chefs, il disait que cela ne l'étonnait point et que vous étiez un garçon à parvenir à tout. Dans ces moments-là, je me sentais des envies extraordinaires de l'embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en revenant d'un voyage qu'il avait entrepris à Calais, me présenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret, l'instinct du coeur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne venait point à Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je sentis mon coeur se serrer. Ce jeune seigneur avait l'esprit très vif, tourné à la galanterie, railleur, plaisant dans ses propos et tout à fait l'air d'un homme de bon lieu; mais on voyait qu'il parlait avant de réfléchir, et qu'il était surtout occupé de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix jours au château, pendant lesquels il ne me fut guère possible de me promener avec Claudine, si ce n'est parfois le matin, de très bonne heure, ou le soir, tandis que l'étranger rendait visite à la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le gentilhomme partit; je respirais à peine que déjà un grave seigneur le remplaçait au château. Celui-ci était pour le moins aussi sédentaire que l'autre était ingambe; il avait l'humeur douce, égale et bonne, l'air d'une bienveillance extrême, et, quoique souffrant d'anciennes blessures, le maintien noble et aisé. Ses discours étaient enjoués, mais toujours honnêtes, ses manières polies, et l'on se sentait attiré par l'expression de sa physionomie en même temps que saisi de respect à la vue de ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son front chauve. Ce seigneur se nommait M. d'Albergotti. Il était marquis, appartenait à une famille d'origine italienne qui avait tenu un rang considérable dans le Milanais, et portait le cordon de Saint-Louis. M. d'Albergotti avait beaucoup voyagé; sa conversation était intéressante, sa bonté me touchait, et j'éprouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour se rendre à Compiègne, où M. de Turenne le mandait. Il n'était parti que depuis la veille, lorsque mon père, me prenant sous le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n'est pas son habitude; aussitôt qu'il a une heure sans emploi, il s'enferme dans son cabinet, et tout aussitôt une ou deux feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai étonnée: il se mit à rire.

«—Oh! me dit-il, j'ai à te parler de choses très sérieuses.

    «Ce début augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j'eus
    peur.

    «—J'ai songé à te marier, reprit mon père; tu viens de voir tes
    deux prétendants.

    «—M. le comte de Pomereux et M. d'Albergotti! m'écriai-je plus
    morte que vive.

«—Eux-mêmes, mon enfant.

«Je crois que si mon père ne m'avait pas soutenue, je serais tombée.

«—Vous êtes une petite folle, continua-t-il en me faisant asseoir sur un banc; le mariage a-t-il donc rien de si effrayant? Je ne prétends pas d'ailleurs contraindre votre goût. Vous choisirez entre le comte et le marquis.

«J'étais atterrée et ne savais que répondre. Quelques larmes jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tête entre les mains. Mon père se mit à battre la terre avec le bout de sa canne.

«—Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il; j'aime beaucoup Jacques, et je suis tout prêt à le lui prouver; mais, en conscience, tu ne peux pas l'épouser. Voyez donc quel beau mariage ça ferait!

«Je ne vous répéterai pas tout ce qu'il me dit pour m'amener à son opinion; je n'entendais rien, et ne voyais que vous qui me sembliez debout devant moi.

    «—Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou
    comtesse, c'est une consolation.

    «—J'ai promis de l'attendre! m'écriai-je, suffoquée par les
    larmes.

«—Eh! voilà bien une autre folie! répliqua mon père; et là-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-là je ne compris guère, mais qui depuis me sont revenus à la mémoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On prétend que les pères n'en tiennent jamais d'autres à leurs enfants; les pères, je veux bien le croire, mais les mères, c'est impossible! C'étaient de grands discours sur notre fortune et sur le bonheur que je goûterais étant riche et titrée; tout cela était dit sans méchanceté aucune et de la meilleure foi du monde. Quand M. de Malzonvilliers me quitta, j'étais comme étourdie. Au bout d'une heure, le trouble de mes esprits se calma, et je me fis tout haut à moi-même la promesse de n'épouser jamais que vous. Vers le soir, très résolue à suivre mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui se passait à Claudine. Ce fut votre père qui me reçut. Que devins-je, mon ami, lorsque je l'entendis m'exhorter à vous oublier! Je résistai; alors, prenant mes mains dans les siennes, et courbant son front chargé de cheveux blancs devant le mien, il me supplia d'obéir à M. de Malzonvilliers, au nom de son propre honneur à lui, Guillaume Grinedal, au nom du vôtre, Jacques! Il ne voulait pas que l'on pût porter contre lui l'accusation d'avoir toléré notre mutuelle tendresse, ni que l'on vous supposât coupable d'avoir abusé de la confiance de mon père dans l'espoir de m'épouser pour augmenter votre fortune! Il m'assura que jamais il ne consentirait à l'union de son fils avec une personne qui le choisirait contre le gré de sa famille; j'ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retirée toute bouleversée. Dans mon isolement, je me suis jetée aux pieds d'un vieux prêtre, mon confesseur. Il m'a écoutée avec une pieuse charité.—Élevez votre âme à Dieu, m'a-t-il dit, et faites-lui une offrande de vos douleurs; les enfants doivent obéissance à leurs parents.

«Un instant, j'ai eu la pensée de prendre le voile; mais j'ai compris que si je me donnais à Dieu, j'étais perdue pour vous. Au moment où j'étais le plus tourmentée, votre soeur vint à moi. Ce n'était plus la jeune fille rieuse et folâtre que vous avez connue. Ses yeux étaient rouges à force d'avoir pleuré.—Suzanne, me dit-elle, c'est votre devoir d'obéir. Il vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner.—Mon père arriva. Je compris qu'il attendait ma réponse: je me jetai dans ses bras en pleurant. Il m'embrassa sur le front; sa joie fut ma seule consolation à cette heure suprême.—Lequel as-tu choisi? me dit-il.—Hélas! je n'y avais seulement pas songé! Les deux gentilshommes se représentèrent à ma pensée. M. de Pomereux était jeune et superbe, l'autre était vieux et souffrant. Je n'hésitai pas.—M. d'Albergotti, répondis-je.—Mon père parut étonné, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que par un mouvement des lèvres.—Soit, dit-il, je vais lui écrire.—Deux jours après, M. d'Albergotti revint à Malzonvilliers.—Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il; mais soyez certaine que je m'efforcerai de vous donner autant de bonheur que vous en pouvez espérer d'un père.—Sa voix et le regard qui accompagna ces paroles me touchèrent profondément, et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami; l'honneur et le devoir m'ordonnaient de faire ce que j'ai fait; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous habituerons à ne penser l'un à l'autre que comme un frère pense à sa soeur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon mari n'entrera dans un coeur qui se réfugie en Dieu. Adieu, Jacques, dans trois jours je serai la femme d'un autre; il ne me sera plus permis de vous écrire. Par pitié, ne vous laissez pas aller au désespoir; le vôtre me rendrait folle, et c'est à peine si déjà je conserve assez de raison pour vous exhorter au sacrifice. Ma part n'est-elle pas la plus amère? Vous restez libre, libre d'aimer, et je m'enchaîne!

«SUZANNE.»

Lorsque Jacques eut terminé cette lecture, il se leva. Sa figure était blanche comme un cierge; aucune larme n'éteignait l'éclat fiévreux de ses regards; lui qui s'attendrissait aisément devant les émotions faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui déchirait tout son être. Il marcha d'un pas rapide, mais ferme, vers la maison de M. de Nancrais et entra. Le capitaine travaillait. Au nom que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner, demanda à Belle-Rose ce qu'il voulait.

—Un congé, répondit le sergent.

—Hein? fit le capitaine. Tu veux un congé?

—Oui, monsieur.

Le capitaine quitta son bureau. Si la voix de Belle-Rose lui avait paru altérée, l'expression de son visage l'étonna.

—Qu'as-tu? lui dit-il.

—Il faut que je parte pour Saint-Omer.

—Aujourd'hui?

—A l'instant.

—Et si je ne voulais pas te donner ce congé?

—Je recommanderais mon âme à Dieu, mon corps à M. d'Assonville, et me ferais sauter la cervelle après.

—Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela; ce serait autant de besogne épargnée à mes sapeurs!

—J'attends, mon capitaine, reprit Belle-Rose.

M. de Nancrais le regarda une minute: c'était un homme qui se connaissait en physionomies; l'expression de celle du sergent lui fit comprendre que Belle-Rose avait pris une résolution irrévocable, et que cette résolution partait d'une secousse violente. Il aimait le fils du vieux fauconnier plus qu'il ne le laissait voir, il se décida donc sur-le-champ.

—Mais que se passe-t-il à Saint-Omer? reprit-il.

—Mlle de Malzonvilliers se marie.

—Eh bien! qu'est-ce que ça te fait?

—Je l'aime.

—Ah! voilà une excellente raison! Sous toutes les folies que les hommes entreprennent, cherchez, et vous trouverez une femme! Voyons, Belle-Rose, que feras-tu à Saint-Omer?

—Je la verrai.

—Et si elle ne veut pas te recevoir?

—Il adviendra ce que Dieu voudra.

—C'est de la frénésie! Mon frère et toi vous m'aviez bien conté cette histoire, mais je l'avais presque oubliée! Un amour de soldat, mais c'est une fleur d'automne!

Belle-Rose regarda la pendule; ce mouvement n'échappa point à M. de
Nancrais.

—Eh! mon garçon, il n'y a qu'un quart d'heure! Qu'est-ce?

—C'est une lieue.

Le capitaine s'approcha de la table, écrivit quelques mots sur un bout de papier et signa.

—Va-t'en au diable! dit-il à Belle-Rose en lui donnant le papier.

Mais au moment où Belle-Rose se retirait, il lui prit la main:

—Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise; tu nous affligerais, M. d'Assonville et moi; tu as l'âme honnête, aie le coeur fort.

Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s'élança hors de l'appartement.