VII
LES GOUTTES DU CALICE
Un quart d'heure après avoir quitté M. de Nancrais, Belle-Rose, à cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups d'éperons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperçut le clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la cloche lui venaient par volées; bien que ce ne fût pas un jour de fête, personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus serrèrent le coeur du sergent; il précipita sa marche et atteignit haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui; mais, au moment où il allait s'élancer sur la terrasse, les portes du château s'ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d'une chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges allumés. Avant qu'il se fût remis de son trouble, la procession avait passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l'encens. Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent; tout ce qui lui restait de force, il l'employait à prier Dieu. Quand il releva la tête, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme à cheveux argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de Belle-Rose ne purent plus s'en détacher. Des gouttes de sueur perlaient sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un étau de fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge était fermée. La cérémonie du mariage s'accomplit sans qu'il eût fait un mouvement. Il n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C'était bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti! Belle-Rose ne tressaillit même pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour la reconnaître? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche; mais, cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule; à l'écartement qui se fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avançait. Il se redressa. Un pilier, contre lequel il était adossé, l'empêchait de reculer. Les mariés s'approchaient lentement; les longs voiles de Suzanne traînaient jusqu'à terre, et sa virginale beauté éclatait sous leur transparence. La nef était étroite: un pan de la robe de son amante frôla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lèvres et il s'appuya contre le pilier. Suzanne releva son front incliné. Près d'elle, et dans la pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Suzanne chancela. Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le cortège l'avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose s'était évanoui comme une apparition. Un rempart vivant les séparait. Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis, Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'égarer. Il ne pensait pas, il ne rêvait pas, il ne souffrait pas: il était anéanti. Il restait immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n'entendant plus rien que les battements sourds de son coeur. La foule s'était depuis longtemps répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait seule pour lui.
En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul, debout contre un pilier, il vint à lui, et frappant sur son épaule:
—Eh! l'ami, dit-il, il y a déjà longtemps que les noces sont faites: laissez-moi donc fermer les portes.
Belle-Rose leva la tête et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre homme fut tout troublé. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat et mouillaient ses joues décolorées.
—Diable! reprit l'autre, si vous êtes malade, il faut le dire.
Belle-Rose venait d'apercevoir la campagne par les portes de la chapelle; il se souvint de tout à la fois, et, sans répondre au bedeau tout interdit, il s'élança dehors.
Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des haies et des fossés, et s'avança, plus rapide qu'un cerf, vers la maison de Guillaume Grinedal.
Le jardin était désert; il le traversa et poussa la porte de la maison.
Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba à ses pieds.
—Mon père! s'écria-t-il; et il s'évanouit.
Le père s'agenouilla près de son fils. Il était seul, Claudine et Pierre étant restés au château. Le soldat gisait immobile; la violence de ses émotions et la fatigue avaient brisé ses forces. Guillaume le prit dans ses bras et le coucha sur un banc fiché contre le mur. Le coeur de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux à demi fermés n'avaient plus de regard. Il y avait plus d'une heure qu'ils étaient ensemble, le fils sans voix et glacé, le père priant Dieu dans son âme, lorsque la porte, chassée violemment, livra passage à deux femmes enveloppées de mantes. Quand les mantes tombèrent, Guillaume reconnut Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d'un bond contre le banc, elle se pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une éloquence terrible. Leur éclair était chargé de toutes les terreurs, de tous les remords, de tous les reproches de l'amante. Guillaume comprit ce regard.
—Il vit, dit-il.
—Mais il va mourir, s'écria Suzanne.
—Dieu m'épargnera cette épreuve, dit le père.
—Oh! je ne m'étais pas trompée! reprit-elle, c'était bien lui! Quand je l'ai vu si pâle qu'il avait bien plutôt l'apparence d'un mort que d'un vivant, tout mon sang s'est glacé. O Guillaume! qu'avez-vous exigé? Claudine, que m'as-tu fait faire?
Ce n'était plus la même femme. Toute la réserve, tout le calme, toute la sérénité de Suzanne l'avaient abandonnée; sa chevelure en désordre ruisselait sur la toilette de la mariée; elle était plus blanche que sa robe; ses lèvres frémissaient; elle se tordait les mains.
—Mais vous voyez bien qu'il se meurt! cria-t-elle en tombant sur ses genoux; il ne m'a seulement pas reconnue!
Guillaume eut pitié d'un si grand désespoir; il oublia sa propre peine pour ne songer qu'à Suzanne.
—Relevez-vous, madame, lui dit-il. Rappelez-vous quel nom vous portez, et ne restez pas plus longtemps ici, où ne pouvant plus rien pour son bonheur, vous pouvez perdre le vôtre.
—Mon bonheur! Et que m'importe mon bonheur! reprit-elle avec une ardeur passionnée. Il souffre. Il est malheureux, je resterai, dussé-je y périr, jusqu'à ce qu'il m'ait entendue, qu'il m'ait pardonnée. Oh! par pitié, mon père, laissez-moi près de lui!
Guillaume n'eut pas le courage de l'éloigner, et tous deux se rapprochèrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain.
—Jacques! dit à demi-voix Suzanne.
Jacques resta muet.
—Mon Dieu! serait-il donc mort, qu'il ne m'entend même plus? reprit-elle.
Claudine se tourna vers la porte.
—La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-être au château!
—Qu'ils viennent donc, M. de Malzonvilliers et M. d'Albergotti, répondit-elle d'une voix sombre. Mon père l'a voulu.
—Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas! dit le père.
—Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'écria Suzanne les mains jointes et des pleurs dans les yeux.
—Il faut nous séparer, dit une voix entre eux deux.
Suzanne et Claudine tressaillirent: c'était la voix de Jacques, et Jacques lui-même était assis sur le banc, trop faible encore pour se relever, mais trop fort déjà pour rester couché.
—Jacques! s'écrièrent-elles ensemble.
—J'ai cru que j'allais mourir, reprit-il; je vous entendais et je ne pouvais parler. Maintenant, écoutez-moi. Vous, Suzanne, ajouta-t-il, vous que j'appelle ainsi pour la dernière fois, vous allez retourner au château.
Suzanne secoua la tête.
—Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie… J'ai bien le droit, dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grâce.
Suzanne courba son front.
—Me pardonnez-vous, au moins, Jacques?
—Je n'ai rien à vous pardonner. Vous avez obéi à votre père et au mien. Je vous ai entendue tout à l'heure, et j'ai compris que votre peine égalait la mienne; si vous m'êtes ravie pour toujours, vous m'êtes toujours chère et sacrée. Maintenant, adieu; vous êtes la marquise d'Albergotti.
—Le nom ne change pas le coeur, dit Suzanne. Si vous étiez mort à cause de moi, je me serais tuée.
Jacques saisit sa main; mais au moment où il la portait à ses lèvres avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l'arrêta.
—Madame d'Albergotti, dit-il, votre mari vous attend.
Les deux amants tremblèrent de la tête aux pieds; leurs mains unies se séparèrent. La voix de Guillaume avait réveillé Suzanne comme d'un songe. Une heure, l'amante l'avait emporté sur l'épouse; c'était maintenant au tour de l'épouse de l'emporter sur l'amante. Suzanne releva son front, où passa une subite rougeur.
—Adieu, dit-elle à Jacques. Vous ne me perdez pas tout entière, l'amie vous reste.
Jacques ne répondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand ils furent seuls, Jacques et Guillaume s'embrassèrent. Comme ils tombaient dans les bras l'un de l'autre, ils entendirent comme le bruit d'un soupir derrière la fenêtre. Au même instant, au milieu du silence profond, le sable d'un sentier voisin cria sous des pas invisibles. Guillaume et Jacques sortirent; le bruit du vent venait d'un côté; de l'autre, le voile de Suzanne flottait comme l'aile d'un cygne fugitif.—C'est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume; et tous deux rentrèrent.
Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour il partit. Une fois encore il reçut la bénédiction paternelle sur le seuil de cette porte où, trois ans plus tôt, il s'était agenouillé plein de joie et d'espérance, et que maintenant il quittait plein d'amertume et de découragement. Jacques ne prit pas la route de Laon; ainsi que tous les coeurs blessés, il avait besoin d'affection; il pensa à M. d'Assonville et se dirigea vers Arras, où le capitaine de chevau-légers tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d'Assonville était comme lui, souffrant, et qu'ainsi que lui il aimait sans espoir. Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu'éclairait mal un mince rayon égaré entre d'épais rideaux. M. d'Assonville se promenait dans cette large pièce, où le bruit de ses pas était étouffé par un tapis. C'était bien toujours le même beau jeune homme, dont la tête intelligente et fine avait un air de douceur et de fierté qui charmait. Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pâleur transparente de son visage se marbrait de teintes bleuâtres sous les paupières. En voyant le soldat, M. d'Assonville sourit.
—Sois le bienvenu, lui dit-il. Nous amènes-tu cette fois des sapeurs ou des canonniers?
—Non, capitaine, je viens seul.
—Seul! Et que viens-tu faire?
Jacques ne répondit pas. M. d'Assonville, étonné, s'approcha de lui; un coup de vent qui écarta les rideaux lui permit de mieux voir le visage de son protégé.
—Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria-t-il.
—Suzanne s'est mariée! répondit Jacques.
M. d'Assonville lui prit la main et la serra.
—Pauvre Belle-Rose! tu l'aimais, toi! Ce devait être ainsi. Maintenant, tu souffres et tu es seul! Moi, voilà six ans que je pleure.
Belle-Rose, à son tour, pressa la main de M. d'Assonville.
—Tu as le coeur noble et loyal, et tu vas t'aviser de mettre toute ta vie sur la parole d'une femme! reprit le capitaine. Cela devait être, vois-tu. Je le sais bien, moi. Quand on prend une maîtresse au hasard, et qu'on la quitte comme on perd une pistole au lansquenet, ces choses-là n'arrivent jamais. Il n'y a que les fous qui aiment, et nous sommes de ces fous-là. Je ne te dirai pas de secouer ta souffrance comme on secoue au vent la poussière du chemin, mais tu es homme et tu es soldat. Roidis-toi contre le mal et attends; si tu en meurs, il faut mourir debout.
—Oui, capitaine, répondit Belle-Rose d'une voix ferme; et passant ses mains dans ses longs cheveux bouclés, il rejeta sa tête en arrière.
M. d'Assonville sourit.
—Tu es un brave et courageux garçon. Si tu en avais fantaisie, vingt femmes te vengeraient de ton infidèle.
Belle-Rose secoua la tête.
—A ton aise. Cependant, prends-y garde; tu es trop triste pour qu'elles ne tentent pas de te consoler; si tu les évites, elles te chercheront.
M. d'Assonville reprit sa promenade dans la chambre. Chaque fois qu'il passait devant Belle-Rose, il le regardait, et à chaque tour il le regardait plus longtemps. Enfin il s'arrêta devant lui.
—Veux-tu me rendre un service, Belle-Rose? lui dit-il.
—Je suis à vous corps et âme.
—Feras-tu ce que je te dirai, tout?
—Tout.
—Et tu me promets de garder le silence au prix de ta vie?
—Je le jure.
—C'est bien. Je vais préparer tes instructions; demain, tu partiras pour Paris.
VIII
UNE MAISON DE LA RUE CASSETTE
Le lendemain, de bonne heure, M. d'Assonville fit entrer Belle-Rose dans son appartement. Sur la table devant laquelle il était assis, on voyait quelques lettres et divers papiers éparpillés. A la pâleur du capitaine, à ses yeux fatigués, on comprenait qu'il avait passé la nuit tout entière à écrire.
—J'ai fait prévenir M. de Nancrais que j'avais besoin de tes services, dit-il à Belle-Rose; ta responsabilité de soldat est à couvert, et d'un jour à l'autre la prolongation de ton congé arrivera. Es-tu toujours prêt à partir?
—Toujours.
—Peut-être y aura-t-il quelque danger, et je dois t'en prévenir.
—Je regrette seulement que ces dangers ne soient pas certains.
M. d'Assonville leva ses beaux yeux sur Belle-Rose, et lui tendant la main:—Laisse la tristesse à ceux qui n'espèrent plus. Tu as vingt ans, Belle-Rose! vingt ans, l'âge du plaisir!
—Et vous trente, capitaine; trente ans, l'âge des passions!
—Tu crois? reprit le capitaine avec un sourire. Il me semble que j'ai le coeur éteint.—Un instant il garda le silence, puis il reprit:—Dieu est le maître! Laissons cela et revenons à ton voyage. Voici trois lettres, mon ami. Elles contiennent chacune une part de ma vie. Retiens donc bien ce que je vais te dire. A ton arrivée à Paris, tu te logeras dans une rue voisine du Luxembourg. Vers le soir, tu te rendras dans la rue Cassette, au coin de la rue de Vaugirard, en ayant soin d'emporter avec toi la plus petite de ces trois lettres. Tu frapperas à une porte basse donnant sur une cour plantée d'arbres. Une petite maison vieille et de chétive apparence est sur le côté. Au troisième coup on t'ouvrira. Tu tireras la lettre et prieras la personne qui viendra de la remettre à Mlle Camille. Retiens bien ce nom, car il n'est pas sur la lettre. Si on te répond qu'elle est partie, insiste alors pour qu'on la remette à son frère Cyprien. L'individu, quel qu'il soit, qui t'aura parlé, prendra la lettre et tu te retireras, après avoir eu soin d'écrire ton nom et ton adresse sur l'enveloppe.
—Bien… Camille et Cyprien.
—Si, après trois jours, tu n'as pas reçu de réponse, tu retourneras à la maison de la rue Cassette, et tu remettras à la même personne une seconde lettre, celle-ci.
—Celle qui est plus grande que la première et moins que la troisième?
—Précisément. Tu attendras trois jours encore. Au bout de ces trois jours, si tu n'as vu ni valet ni billet, tu prendras la dernière lettre et la porteras comme les deux autres.
—Et je demanderai toujours Mlle Camille ou M. Cyprien, son frère?
—Toujours; seulement, cette fois, tu ajouteras sur l'enveloppe ces mots: Je pars dans vingt-quatre heures.
—Et partirai-je vraiment?
—A moins que tu ne te plaises au séjour de Paris.
—Alors, je partirai.
—Je ne crois pas. Bien certainement, si l'on n'est pas venu, quelqu'un viendra te chercher après la troisième épître.
—Mlle Camille ou M. Cyprien?
—L'une ou l'autre, ou peut-être l'une et l'autre, reprit M. d'Assonville avec un singulier sourire. Tu les suivras et tu feras exactement tout ce qu'ils te diront.
—Mais à quoi les reconnaîtrai-je?
—A ces mots que Mlle Camille prononcera en t'abordant: La Castillane attend. Peut-être seras-tu prévenu par un billet où ces mots se trouveront. Ce billet t'indiquera un rendez-vous et tu t'y rendras. Il n'y a pas de danger, seulement, prends un poignard.
—Ah!
—Tu auras soin d'avoir toujours le bras droit libre et prêt à agir.
—Ah! ah!
—Oh! c'est une simple précaution. Lorsque tu seras arrivé où l'on veut te conduire, et que tu auras parlé à la personne vers laquelle je t'envoie, tu me rediras tout ce que tu auras vu et entendu, mais sur l'heure et sans perdre une minute.
—Est-ce tout?
—C'est tout. Pars maintenant, et que Dieu te conduise et me vienne en aide!
Au moment où Belle-Rose montait à cheval, M. d'Assonville l'embrassa.
—Que je vive ou que je meure, lui dit-il, j'ai ta parole; je compte sur ton silence.
Belle-Rose serra les trois lettres dans son pourpoint, piqua des deux et partit. L'agitation de son corps calmait l'agitation de son esprit; il fit donc la route au galop pour se reposer. Son premier soin, en arrivant à Paris, fut d'arrêter un petit logement garni au rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. L'appartement, qui se composait d'une chambre et d'un grand cabinet, était propre et avait vue sur des jardins. Belle-Rose paya une quinzaine d'avance, M. d'Assonville l'ayant mis en état de faire figure à Paris; puis, tirant à l'écart le maître du logis, qui était en même temps le concierge, il lui donna un louis d'or en lui recommandant de bien prendre garde à la mine des gens qui viendraient le demander. Ces manières gagnèrent le coeur de l'hôtelier; il ôta son bonnet.
—Mon gentilhomme, dit-il, j'ai, quoique vieux, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une langue pour parler. Vous serez servi à souhait.
—C'est bien. Apprenez seulement que je ne suis pas gentilhomme.
—Tant pis; des gens faits comme vous méritent d'être marquis de naissance.
—Vous m'appellerez Belle-Rose.
—Je vous appellerai comme vous voudrez; mais vous ne m'empêcherez pas de dire, si vous n'êtes vraiment pas ce que je supposais, que le sort s'est conduit comme un malotru.
Belle-Rose roula un manteau autour de ses épaules, glissa la plus petite des trois lettres dans sa poche et sortit.
—C'est égal, dit l'hôtelier en le suivant de l'oeil tandis qu'il longeait les murailles de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, il a voulu se déguiser, c'est son affaire; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est un grand seigneur. Quelle tournure!
Cette exclamation répondait au cri de sa pensée. Celui-là disait: Quel louis!
Les choses arrivèrent comme M. d'Assonville l'avait annoncé à Belle-Rose. La porte basse ne s'ouvrit qu'au troisième coup; une femme, embéguinée dans une coiffe qui lui descendait par devant jusqu'aux yeux, et par derrière jusqu'à la nuque, parut sur le seuil. Elle lança sur Belle-Rose un regard vif qui l'embrassa de la tête aux pieds, puis baissa les yeux, croisa les bras sur un petit surtout de laine carmélite, et attendit. La maison, qui s'adossait contre le mur mitoyen, et dont le toit d'ardoises se voyait seul de la rue, était lézardée, branlante et toute rongée de mousse. Cette maison devait être vieille déjà du temps de la Ligue; elle avait l'apparence discrète, l'air dévot, l'aspect morne. Aucun jet de fumée ne sortait par les cheminées; les fenêtres étaient closes. Dans la cour croissaient des arbres énormes, et sous leur ombre s'éparpillaient des vases de marbre d'un travail précieux, mais souillés par le lichen et privés de fleurs.
—La maison n'est pas à louer, dit la femme, qui voyait par-dessous sa coiffe.
—Aussi ne viens je pas pour cela, répondit Belle-Rose qui rougit un peu; j'ai là une lettre que je suis chargé de faire tenir à Mlle Camille.
La femme lança un nouveau regard à Belle-Rose.
—Elle est partie, reprit-elle ensuite les yeux baissés.
—Veuillez alors la remettre à son frère.
Un autre regard glissa entre les cils de la discrète personne, et s'éteignit promptement sous les paupières ramenées.
—Quel frère? demanda-t-elle.
—M. Cyprien.
La femme tendit la main, prit la lettre, salua et repoussa la porte sur
Belle-Rose.
Le surlendemain, Belle-Rose fut arrêté par l'hôtelier au moment où il passait la clef dans la serrure de sa chambre.
—Il y a, lui dit-il, une lettre pour vous.
—Ah! ah! fit le sergent en pensant que la réponse ne s'était pas fait attendre aussi longtemps que le capitaine l'avait pensé. Où est cette lettre?
—La voici.
—Eh! eh! fit Belle-Rose en lisant l'adresse, il paraît qu'on sait mes noms, titres et qualités. C'est bien cela, Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté.
L'hôte sourit finement.
—Mais oui: on s'en doute… comme moi, dit-il.
La lettre était sous enveloppe, cachetée de cire rouge. Belle-Rose brisa le cachet et jeta vivement les yeux sur le papier. Voici ce qu'il contenait:
«Le sergent Belle-Rose a manqué à la discipline en quittant sa compagnie sans permission. Afin de le lui rappeler, ledit sergent sera mis huit jours aux arrêts à son retour au corps; mais afin de régulariser son absence, il trouvera sous ce pli la commission de sergent recruteur et les instructions qui se rattachent à ce nouveau grade. Le sergent Belle-Rose est autorisé à demeurer un mois à Paris ou ailleurs, si besoin est.
«Le vicomte GEORGES DE NANCRAIS.»
—C'est encore de la bonté déguisée, murmura Belle-Rose; et dès le jour suivant il entra en fonctions. C'était une occasion nouvelle d'agiter son corps.
M. Mériset, l'honnête propriétaire, n'entendit rien de la lecture du billet que son commensal mâchonna entre ses dents; mais le nom du vicomte de Nancrais prononcé à demi-voix l'avait frappé.
—Un vicomte! répéta-t-il quand il fut seul; un vicomte! J'en étais bien sûr, c'est un gentilhomme!
A partir de ce moment, ses respects redoublèrent pour un personnage qui connaissait des vicomtes, recevait des lettres scellées d'un grand sceau de cire rouge et payait en or. Chaque soir, Belle-Rose lui demandait si personne n'était venu.
—Personne, répondait le bonhomme, et dans la crainte que quelqu'un ne vînt en son absence, M. Mériset restait assis dans un petit salon, près de la porte, du matin au soir.
Le troisième jour, M. Mériset, du plus loin qu'il aperçut Belle-Rose, courut à lui. Depuis une heure ou deux les habitants de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice avaient vu M. Mériset se promenant devant sa porte et tirant sa montre à toute minute. L'honnête hôtelier aborda Belle-Rose le bonnet à la main, avec un petit air à la fois mystérieux et charmé.
—Eh bien! monsieur Belle-Rose? dit-il.
—Eh bien! monsieur Mériset?
—Quelqu'un est venu!
—Ah! ah! quelqu'un ou quelqu'une?
—Un jeune seigneur fort richement habillé, ma foi; la moustache retroussée, le nez pointu, maigre mais leste, et d'une tournure distinguée.
—Il a demandé après moi?
—Certes oui, sans saluer, comme un gentilhomme.—Bonhomme, m'a-t-il dit, Belle-Rose est-il là?—Non, monseigneur, ai-je répondu, debout et le chapeau à la main. A son air dégagé, j'ai compris tout de suite que j'avais affaire à un seigneur de la cour.—Au diable! a-t-il repris. Tu lui diras que j'ai à le voir. Je l'attendrai demain.
—Vous a-t-il dit son nom?
—Point.
—Son adresse?
—Non plus.
—Où diable, monsieur Mériset, voulez-vous que je le trouve?
—Oh! il ne m'a rien dit, il a tout écrit chez vous.
—A la bonne heure, monsieur Mériset, voilà par quoi il aurait fallu commencer.
Belle-Rose trouva sur un meuble un bout de papier, et sur ce bout de papier ces mots: «Gaspard de Villebrais.»
—Mon lieutenant! s'écria-t-il, que peut-il me vouloir?
Le plus simple, pour le savoir, était de se rendre au logis du lieutenant; c'est ce que fit Belle-Rose le lendemain. M. de Villebrais lui apprit qu'il était à Paris pour ses affaires, et en même temps pour celles de la compagnie.
—Je ferai les miennes, et je compte sur vous pour les autres, ajouta-t-il. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tous les jours, d'une heure à deux, au jeu de paume, près du Luxembourg, et de trois à quatre à la place Royale. C'est là que vont les gens du bel air. Adieu, on m'attend quelque part.
—D'une heure à deux au Luxembourg, et de trois à quatre à la place
Royale. C'est bien; je m'en souviendrai pour ne pas m'y rendre, se dit
Belle-Rose en s'en allant.
Ce lieutenant était un homme d'humeur hautaine et irascible que tous ses inférieurs détestaient.
Le jour suivant, le sergent retourna dans la rue Cassette et frappa contre la porte basse. La dame à la robe de laine carmélite prit cette fois la lettre à la première parole.
—Bien, se dit Belle-Rose: à notre première entrevue, elle a dit cinq ou six mots; aujourd'hui, elle n'en a pas dit plus de deux; à la prochaine entrevue, elle ne dira rien du tout. Ceci abrège singulièrement les négociations.
Belle-Rose tenait M. d'Assonville fort au courant de ses actions, et le reste du temps il battait la ville, recrutant des héros à six sous par jour pour l'artillerie de Sa Majesté Très-Chrétienne. Entre les lettres et les promenades, Belle-Rose pensait toujours à Suzanne. Il ne pouvait s'habituer à l'appeler madame d'Albergotti. Mais si son amour était aussi profond, le souvenir en était moins amer. Le sentiment du devoir, tout-puissant dans son âme, lui faisait excuser la conduite de Mlle de Malzonvilliers, qui n'avait cédé qu'à l'autorité paternelle. Quand il passait dans le quartier du Palais-Royal, par la rue Saint-Honoré, dans les jardins publics, sa bonne mine et l'éclat de sa jeunesse attiraient les regards de toutes les grisettes avenantes et de beaucoup de grandes dames aussi. Mais regards et sourires glissaient sur ce coeur qu'habitait un regret. Trois jours après l'envoi de la seconde lettre, Belle-Rose aperçut, comme il entrait dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, le digne M. Mériset qui se promenait devant sa porte d'un pas pressé. Il tirait son bonnet, le remettait, s'arrêtait, regardait derrière et devant lui. Ses pieds touchaient à peine le sol, et ses lèvres, étroitement pincées, semblaient avoir quelque peine à contenir un jet de paroles prêt à s'échapper.
—Eh! eh! dit-il tout bas à Belle-Rose et de l'air le plus mystérieux du monde, il y a du nouveau.
—Une lettre?
—Mieux que cela.
—Une visite?
—Justement. Une visite comme les plus huppés gentilshommes de notre glorieux roi en voudraient bien recevoir.
—C'est donc une femme?
—Et des plus jolies! oeil brun, doux et brillant, cheveux dorés comme des fils de soie, un petit nez fin, des lèvres à faire honte aux plus fraîches roses, et quelles dents! Ah! mon gentilhomme, qu'on se changerait volontiers en cerise pour être mordu par ces dents-là!
—Monsieur Mériset, la poésie vous a fait oublier ma qualité; point de gentilhommerie, s'il vous plaît.
—Il y tient, pensa l'honnête propriétaire. Et il reprit tout haut:—Voilà cinquante-deux ans que je loge dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, et il ne m'est point encore arrivé de voir pareil visage.
—Qu'est-ce enfin? une soubrette?…
—Une soubrette! ah! fi! avec cette tournure de grande dame… C'est une marquise…
—Vous l'a-t-elle dit?
—Je l'ai deviné.
Belle-Rose sourit, ayant une expérience personnelle de la perspicacité de son hôte.
—Va pour une marquise, reprit-il. Au moins vous a-t-elle dit quelque chose?
—Certainement. Elle m'a dit qu'elle reviendrait.
—Ah!
—Puis elle est repartie dans la chaise qui l'avait amenée.
—Sans rien ajouter?
—Ma foi, non; mais j'ai bien compris à son air qu'elle était contrariée de ne vous avoir pas rencontré.
Belle-Rose ne douta pas un instant que la marquise de son hôte ne fût une émissaire de la rue Cassette. En conséquence le lendemain il demeura chez lui toute la journée et attendit. Personne ne parut. Ce fut ainsi le jour suivant. Belle-Rose retourna à ses recrues.
—Parbleu! dit-il, si l'on veut me voir, qu'on m'écrive. Il y a des plumes pour tout le monde.
Comme il revenait deux jours après, vers le soir, il vit au bout de la rue un carrosse arrêté; une femme était debout devant la portière, et à côté de la femme, un homme se tenait incliné, son bonnet à la main. Cet homme était M. Mériset: l'intelligent propriétaire aperçut Belle-Rose du coin de l'oeil et lui fit un signe imperceptible pour l'engager à se hâter. Belle-Rose accourut, mais la femme sauta lestement dans le carrosse, le cocher poussa les chevaux, et l'équipage disparut dans la rue de Vaugirard. M. Mériset frappa du pied, ce qui, dans l'état de ses habitudes paisibles, dénotait une violente contrariété.
—Cinq minutes plus tôt, et vous la teniez! s'écria-t-il.
—C'était donc elle?
—Non pas.
—Qui donc, alors?
—Une autre.
—Jeune, vieille, laide ou jolie?
—Peut-être l'un, peut-être l'autre. Je ne sais pas.
—Vous l'avez cependant bien vue?
—Du tout. Elle avait un grand voile noir sur la figure.
—Quoi! vous n'avez rien vu, rien?
—Rien, sauf le pied.
—Ah!
—Un pied de duchesse!
—Parbleu! Mais dites-moi, monsieur Mériset, cette duchesse avait-elle, comme la marquise, l'air contrarié de ne m'avoir pas trouvé?
—Au contraire. C'est au moins ce que je me suis dit en la voyant sauter en voiture.
—C'est juste. Elle ne venait donc pas pour me parler?
—Pas tout à fait. Elle venait pour savoir.
—Et qu'avez-vous répondu, monsieur Mériset?
—Ah! ah! on n'est point sot, quelque air qu'on ait. J'ai laissé causer et n'ai rien dit.
—Bien sûr?
—Aussi vrai que ma maison est une honnête maison. Ce n'est pas qu'on n'ait voulu me tenter, et cette bourse qu'on m'a donnée prouve assez dans quelles intentions on était venu.
—Eh quoi! vous l'avez prise?
—Je l'ai prise et me suis tu. Une maison a toujours besoin de réparations; mais les réparations n'obligent pas à parler. On a eu beau me retourner de cent façons pour savoir qui vous étiez, ce que vous faisiez, d'où vous veniez, j'ai été muet comme ce bonnet. Que voulez-vous! c'est plus fort que moi. Vous m'avez charmé à la première vue, et je ne sais pas vraiment tout ce que je ferais pour vous. Cependant, il faut bien avouer que ma discrétion a peut-être moins de mérite au fond qu'en apparence. Je n'ai rien dit, sans doute, mais aussi je ne savais rien.
—Je ne chicanerai pas sur le fait, l'intention suffit.
—Oh! l'intention était excellente et le sera toujours.
Belle-Rose se crut obligé de récompenser cette bonne intention afin de la maintenir dans le sentiment de l'honnêteté, et comme la personne n'avait point dit qu'elle reviendrait, il ne se donna pas la peine de l'attendre le lendemain. Pour le coup, Belle-Rose ne sut que penser de ces deux visites; il n'était pas probable qu'elles vinssent toutes deux de la rue Cassette, et comme, d'un autre côté, il ne connaissait aucune femme à Paris, il ne pouvait faire que de vaines suppositions. Après avoir torturé son esprit de mille manières, il prit le parti fort sage de s'en remettre à l'avenir du soin d'expliquer cette aventure. Le jour de sa troisième course à la maison de la rue Cassette était venu. Le résultat fut tel qu'il l'avait prévu. La dame au surtout carmélite prit cette fois la lettre sans observation. Le lendemain, Belle-Rose s'installa chez lui et attendit. Les heures se passèrent; rien ne parut. Le soir vint. A tout hasard, Belle-Rose serra ses hardes pour être prêt à partir au point du jour et sortit pour dîner chez un traiteur de la rue du Bac, où il avait coutume de prendre ses repas. Comme il en sortait, un rassemblement d'artisans et de boutiquières l'arrêta au coin de la rue de Sèvres; par désoeuvrement, il se mêla à la foule qui faisait grand bruit à propos d'un porteur de chaise qui se querellait avec un bourgeois. Tout à coup une main le saisit par le bras et une voix de femme prononça distinctement ces paroles à son oreille: La Castillane attend. Belle-Rose tressaillit, mais quand il se retourna, il n'y avait auprès de lui que des ouvriers. Il sentit seulement un papier que la main de l'inconnue avait glissé dans la sienne. Il se hâta de sortir du groupe et se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice pour lire le billet. Au moment où il poussait la porte, une femme en sortit. Elle s'arrêta brusquement. Un jet de lumière tomba sur le visage de Belle-Rose et l'éclaira.
—Mon frère! s'écria la femme.
—Claudine! répondit Belle-Rose, et il reçut sa soeur dans ses bras.
IX
UN AMI CONTRE UN ENNEMI
Belle-Rose entraîna Claudine dans son appartement et repoussa la porte au nez de M. Mériset, qui se confondait en révérences, un flambeau à la main.
—C'est la marquise, murmura l'honnête propriétaire en rentrant dans sa loge, et il l'appelle sa soeur!
Cependant, après les premières caresses, Belle-Rose fit asseoir Claudine sur un sofa. Il avait une furieuse envie de lui adresser une question, la seule qui tînt à son coeur, une question qu'un nom résumait. Une incroyable émotion l'en empêchait. Il fit un détour pour arriver à son but.
—N'es-tu pas déjà venue? dit-il à Claudine.
—Si, vraiment, il y a quelques jours. Mais depuis lors il m'a été impossible de retourner ici.
—Que ne laissais-tu ton adresse?
Claudine parut embarrassée un instant.
—Je ne le devais pas, reprit-elle après.
—Et pourquoi?
—Parce que tu serais venu me voir.
Belle-Rose comprit. Il baissa les yeux, Claudine lui prit la main.
—Tu n'es donc pas arrivée seule à Paris? reprit-il.
Claudine secoua la tête.
—Suzanne est à Paris! dit Belle-Rose. J'y suis, et sans toi j'aurais ignoré sa présence!
—Oh! ne la blâme pas! Quand elle a quitté Malzonvilliers pour suivre son mari, qu'une affaire importante appelait à Paris, elle m'a suppliée de l'accompagner. Je n'ai pas pu refuser. Elle est si malheureuse!
—Malheureuse! s'écria Belle-Rose.
—Il n'y a que moi et Dieu qui savons ce qu'elle souffre. M. d'Albergotti l'ignore. Quand il est là, elle sourit; quand il s'éloigne, elle pleure.
Belle-Rose cacha sa tête dans ses mains.
—En arrivant à Paris, il y a quelques jours, elle est tombée malade… Oh! elle est sauvée, reprit Claudine en voyant le trouble de son frère; c'est elle qui m'a renvoyée vers toi…
—Oh! j'irai, j'irai la voir, la remercier…
—Non, ne viens pas, ta présence la tuerait.
—Elle ne m'a donc pas oublié? s'écria Belle-Rose avec cet accent profond que donne l'égoïsme de l'amour.
—Oublié? Si tu l'étais, Jacques, serait-elle toujours si triste et si désolée? Ton nom n'est pas sur ses lèvres, mais il est dans son coeur, et il la ronge.
Tous deux se turent. Une joie amère emplissait l'âme de Belle-Rose; Claudine se repentait presque d'avoir parlé. Quel bonheur cet amour ravivé pouvait-il entraîner après lui? Tirant son mouchoir de sa poche, elle essuya ses yeux un peu mouillés, écarta les cheveux qui voilaient son front d'enfant et se prit à sourire.
—Frère, dit-elle, je suis venue pour t'embrasser et non point pour pleurer. C'est une vilaine coutume que de courir au-devant du chagrin, qui se donne de son côté assez de peine pour venir jusqu'à nous. Laissons là cette conversation qui me rougirait les yeux, ce que je ne suis pas en humeur de souffrir; prends mon bras pour me ramener au logis, et causons de tes affaires en chemin.
Il y a loin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la rue de l'Oseille, où était situé l'hôtel d'Albergotti; tout en marchant le long de la rue du Bac et des quais, nous ne répondrions pas que Belle-Rose n'eût prononcé deux ou trois fois le nom de Suzanne; mais Claudine détournait la conversation de ce terrain dangereux et la ramenait à des choses plus conformes à son humeur.
—Quand te reverrai-je? demanda Belle-Rose à sa soeur en la quittant devant l'hôtel.
—Après-demain, si tu veux. Je disposerai de ma journée tout entière. A onze heures, je serai à la porte Saint-Honoré.
—Bien, j'y serai à dix.
Belle-Rose avait, grâce à sa soeur, oublié le billet glissé mystérieusement dans sa main. Son premier soin, aussitôt après être rentré chez le digne M. Mériset, fut d'en prendre connaissance. Il n'y trouva que ces quelques mots:
«Samedi prochain, Belle-Rose rencontrera, une heure après le coucher du soleil, à la porte Gaillon, une personne qui lui dira les paroles convenues; qu'il suive cette personne, et il arrivera où M. d'Assonville l'envoie.»
Il se souvint alors que ce jour-là même il devait attendre sa soeur à la porte Saint-Honoré. Il eut un instant la pensée de lui écrire pour se dégager de sa promesse; mais, en homme bien avisé, il comprit que les choses pouvaient s'arranger. A sa soeur, il donnerait le jour; aux affaires de M. d'Assonville, le soir. Belle-Rose fut exact au rendez-vous; sa soeur et lui montèrent en fiacre et prirent le chemin de Neuilly. Après avoir vainement cherché un gîte aux Porcherons, qu'une compagnie de mousquetaires avait envahis, Belle-Rose, au moment où le fiacre passait sur la chaussée, entendit une voix qui l'appelait par son nom. Il se pencha vers la portière, et vit, à la fenêtre d'un cabaret, un gentilhomme qui le saluait un verre de vin de Champagne à la main.
—Bien du plaisir, Belle-Rose! disait-il.
—Quel est ce gentilhomme? demanda Claudine à son frère qui inclinait sa tête.
—M. de Villebrais, mon lieutenant.
Après s'être promenés quelque temps dans les environs, Belle-Rose et sa soeur firent entrer le fiacre dans un chemin de traverse. Il y avait au bout d'une prairie une maison devant laquelle de beaux arbres étendaient leur ombre; cette maison avait l'apparence d'une ferme. Espérant que dans ce lieu écarté on pourrait leur servir à dîner, Belle-Rose y courut, laissant sa soeur sur le bord du chemin.
Comme il revenait, battant les buissons avec un roseau qu'il tenait à la main, il entendit des cris d'effroi auxquels son nom était mêlé; il pressa le pas, et vit Claudine qui se débattait aux mains d'un cavalier. En un bond, Belle-Rose fut sur la route.
—Eh! parbleu! arrive donc, s'écria le cavalier, tu m'aideras à faire comprendre à cette belle enfant que je ne suis pas un croquant!
Le cavalier n'avait pas terminé sa phrase, que déjà Belle-Rose, arrachant Claudine de ses bras, s'était placé entre eux.
—Monsieur de Villebrais, dit-il, cette belle enfant est ma soeur.
—Ta soeur? Parole d'honneur, c'est charmant! Tu es fort spirituel,
Belle-Rose.
—Mon lieutenant!
—Ta soeur? Est-ce qu'on se promène avec sa soeur! J'ai une soeur aussi, elle est au couvent, mon cher.
—Monsieur de Villebrais, je vous ai dit la vérité; Claudine…
—Ah! elle s'appelle Claudine, ta cousine ou ta maîtresse; l'une et l'autre peut-être… C'est un joli nom, tout à fait dans le goût pastoral. Dites donc, ma charmante, si vous voulez de mon coeur, je vous l'offre, il est vacant pour vingt-quatre heures.
Belle-Rose barra le passage au chevalier de Villebrais; mais il n'y avait pas de raison à faire entendre à un homme qui avait trop déjeuné, et qui, tout débraillé, laissait voir une chemise tachée de vin. Se tournant donc vers le cocher, qui regardait philosophiquement le débat, il lui cria vivement de tourner bride vers Paris. Le chevalier jeta tout de suite une bourse aux pieds du cocher.
—Compte cet argent, maraud, lui dit-il, et quand tu auras fini, siffle tes plus beaux airs.
Le cocher ramassa la bourse, s'assit sur une borne et se mit en devoir de compter. Il n'était pas au troisième écu qu'il sifflait de toutes ses forces. Claudine, égarée, regardait tour à tour le cocher, son frère et le chevalier.
—Ce cocher est plein d'intelligence, reprit M. de Villebrais en se rajustant. Ne sois pas moins aimable que lui, mon ami; ta maîtresse est jolie, elle me plaît; voilà trois ou quatre heures que tu la promènes. Chacun son tour; ôte-toi de là.
Belle-Rose regarda M. de Villebrais. Le chevalier était fort animé, mais ferme encore sur ses jambes, la voix était nette et claire, le geste aisé; le sergent n'avait donc pas affaire à un homme gris, mais à un officier entêté. Le débat devenait donc plus grave.
—Voyons, mon cher, as-tu compris? reprit le chevalier; tourne les talons, cours aux Porcherons, demande le cabaret de la Pomme de pin et dîne copieusement, je t'invite, va!
—Mon lieutenant, je n'irai pas.
—Tu veux rester?
—Oui.
—Ah çà, drôle, oublies-tu qui je suis?
—Au contraire, je voudrais vous le rappeler.
—Ah! tu fais le plaisant. Je te couperai les oreilles…
—Je n'en crois rien.
M. de Villebrais leva le bras, Belle-Rose le saisit à la volée.
—Quoi! tu oses me toucher, coquin? Je vais te donner de mon épée dans le ventre! s'écria M. de Villebrais, qui, perdant toute retenue, fit un effort pour dégager sa main et prendre l'épée; mais Belle-Rose le repoussa si vivement qu'il trébucha. Avant qu'il se fût relevé, le sergent avait déjà tiré la sienne.
Le cocher ne comptait plus, mais il sifflait toujours.
—Monsieur de Villebrais, je vous jure que vous n'arriverez à ma soeur qu'après m'avoir passé sur le corps! s'écria Belle-Rose.
—Je ne me battrai pas avec toi et je te ferai pendre, répondit le lieutenant. Eh! cocher, ajouta-t-il, il y a dix louis pour toi si tu aides cette adorable personne à monter en fiacre, et dix autres encore si tu la conduis au cabaret de la Pomme de pin, où j'irai bientôt la rejoindre.
Claudine voulut fuir, mais elle chancela et tomba sur ses genoux.
—C'est fait, dit le cocher en serrant la bourse que sa main caressait.
—Pas encore! s'écria-t-on près de là; et au même instant un inconnu parut sur le chemin.
C'était un beau jeune homme d'une figure franche et décidée, et bien pris dans sa taille. Son costume, sans broderie et sans ruban, lui donnait l'apparence d'un étudiant; mais il avait la mine et l'épée d'un gentilhomme.
—Qu'est-ce à dire? reprit M. de Villebrais, et de quoi vous mêlez-vous?
—J'ai dit ce que j'ai voulu, et je me mêle des affaires des autres quand il me plaît, répondit gravement l'inconnu.
Sur un geste du lieutenant, le cocher, qui hésitait depuis l'intervention inattendue du cavalier, s'avança vers Claudine. Il n'avait pas fait deux pas, que la main de l'inconnu s'appuyait sur son épaule.
—Écoute, lui dit-il: Monsieur que voilà t'a promis dix louis pour conduire mademoiselle aux Porcherons; moi, je te promets cent coups de bâton si tu ne la conduis pas à la métairie que voilà; mais je joindrai mon invitation à celle de monsieur pour te prier de l'aider à monter en fiacre. Comprends-tu?
—Très bien, dit le cocher, qui sentait, à la manière dont la main du cavalier s'était appuyée sur son épaule, qu'il n'y avait pas d'objection à faire à un homme si plein d'éloquence et de vigueur. Une nouvelle conviction venait de pénétrer dans son esprit, et en néophyte zélé il courut ouvrir la portière, voulant, par son empressement, témoigner de la chaleur de sa conversion.
—Entrez, mademoiselle, reprit l'inconnu en présentant la main à Claudine, entrez; je vous réponds des bons sentiments de cet honnête cocher. N'est-ce pas, l'ami?
—C'est trop d'honneur, monsieur, répondit l'autre, qui se frottait l'épaule tout en fermant la portière.
L'intervention de l'étranger avait été si rapide, l'action avait si promptement suivi ses paroles, que M. de Villebrais et Belle-Rose étaient demeurés spectateurs muets de cette scène. Mais au moment où Claudine s'assit dans le fiacre, M. de Villebrais sentit se rallumer toute sa colère. Il fondit sur Belle-Rose l'épée à la main, et lui porta un coup si furieux, qu'il l'aurait transpercé d'outre en outre, si Belle-Rose, au bruit de ses pas, ne se fût jeté de côté. Le fer déchira les habits du sergent et glissa sur l'épaule; mais grâce à la vivacité du mouvement et de la parade, la chair seule fut entamée.
—Vous pratiquez donc aussi l'assassinat, monsieur? dit l'étranger, tandis que le cocher poussait les chevaux dans la direction de la métairie avec une ardeur sans pareille.
M. de Villebrais pâlit à cet outrage.
—En garde! monsieur, s'écria-t-il d'une voix étranglée par la fureur; et il s'élança vers l'inconnu.
—Vous m'oubliez, je crois! dit Belle-Rose; et d'un bond il tomba entre le lieutenant et l'étranger.
—Si votre adversaire voulait me céder son tour, reprit celui-ci sans même toucher à la garde de son épée, je consentirais bien à vous faire l'honneur de me mesurer avec vous, monsieur; mais je vous ferai observer que vous lui devez la préférence.
—Me battre avec un manant, jamais!
—Il le faudra cependant bien.
—Et qui m'y forcera? dit M. de Villebrais dédaigneusement.
—Moi! qui suis tout prêt à vous frapper sur la joue du plat de mon épée, si vous hésitez.
M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au sang.
—Écoutez donc, monsieur, continua l'étranger du même ton et sans paraître plus ému que s'il se fût agi d'un souper, quand on passe du rapt au meurtre avec une si surprenante facilité, il faut bien s'attendre à quelque désagrément. Tout n'est pas bénéfice dans le métier.
La honte de l'action qu'il avait commise, et la rage qu'inspiraient à M. de Villebrais les paroles dont son oreille était fouettée, l'emportèrent sur l'orgueil du rang.
—Soit, répondit-il. Je me battrai avec ce manant, et ce sera votre tour après.
—Volontiers, s'il est nécessaire.
M. de Villebrais tâtait déjà le terrain du pied, lorsque l'étranger reprit:
—Puisque vous vous rendez à mes observations avec une si louable complaisance, permettez-moi, monsieur, de vous en adresser une nouvelle. Ce n'est point ici un lieu commode pour se battre. On court le risque d'être dérangé, ce qui est toujours fâcheux. J'avise là-bas un petit bouquet d'arbres où l'on serait merveilleusement. Vous plairait-il d'y aller? L'endroit est frais.
—Allons! répliqua M. de Villebrais.
Les trois jeunes gens passèrent sous le bosquet, et les deux adversaires croisèrent le fer sur-le-champ. M. de Villebrais se battait en homme qui veut tuer et ne négligeait aucune des ressources de l'escrime. Mais il avait affaire à un homme aussi déterminé que lui et plus habile. A la troisième passe, l'épée de M. de Villebrais sauta sur l'herbe. Belle-Rose rompit.
—Dites-moi, monsieur, que vous regrettez tout ceci, et je n'y penserai plus, s'écria-t-il.
M. de Villebrais avait déjà ramassé son épée; sans répondre, il retomba en garde. Belle-Rose avait recouvré assez de sang-froid pour se souvenir que l'homme qu'il avait en face était son officier. Il aurait donc bien voulu se borner à parer, mais M. de Villebrais le poussait si rudement qu'il dut se résoudre à rendre coup pour coup. Le froissement du fer l'anima, et une botte qui vint l'égratigner acheva de lui faire perdre tout ménagement. Deux minutes après, son épée s'enfonçait dans la poitrine de M. de Villebrais; M. de Villebrais voulut riposter, mais le fer s'échappa de ses mains, un flot de sang monta à ses lèvres, et il tomba sur les genoux. L'étranger le souleva et l'appuya contre un arbre.
—Il se peut qu'il n'en revienne pas, monsieur, dit-il à Belle-Rose; commencez par déguerpir, on arrangera l'affaire après.
—Cet homme est mon lieutenant! répondit Belle-Rose, son épée rouge à la main.
—Ah diable! fit l'inconnu; il y va pour vous de la fusillade. Partez donc plus vite!
—Et ma soeur?
—J'en réponds.
—Vous me le jurez?
—Voilà ma main.
Les mains des deux jeunes gens se rencontrèrent dans une étreinte fraternelle.
—Partez, reprit l'étranger, et comptez sur moi.
—Vous avez secouru ma soeur, monsieur; votre nom, je vous prie, afin que je sache à qui toute ma reconnaissance est due?
—Je m'appelle Cornélius Hoghart, et suis du comté d'Armagh, en Irlande.
—Je suis de Saint-Omer, en Artois, et mon nom est Jacques Grinedal, autrement dit Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté.
—Eh bien, Belle-Rose, vous avez un ami. Les honnêtes gens se devinent au regard.
Belle-Rose pressa une fois encore la main de l'Irlandais et partit. Les ombres du soir commençaient à s'étendre sur la campagne quand il sortit du bosquet. Le souvenir du rendez-vous qui l'attendait à la porte Gaillon lui revint tout à coup à l'esprit. Sa sûreté personnelle exigeait qu'il s'éloignât en toute hâte avant que le bruit de son duel se fût répandu. Mais M. d'Assonville avait sa parole. Belle-Rose se rendit tout droit à la porte Gaillon. Il s'y promenait à peine depuis cinq minutes, qu'il vit arriver un petit jeune homme enveloppé d'un manteau à l'espagnole qui lui cachait la taille. Un feutre gris, où s'effilait une plume de héron, voilait son front; le bas du visage était caché par un pli du manteau. A la vue de Belle-Rose, le jeune page marcha rapidement vers lui, et dit tout bas: La Castillane attend.
—Je vous suis, répondit Belle-Rose.
Le page enfila une ruelle sombre, marcha quelques minutes, et siffla à l'aide d'un petit sifflet attaché à son cou par une chaîne d'argent. A ce signal, un carrosse arriva au carrefour où le page s'était arrêté; il s'elança dedans, et fit signe à Belle-Rose d'y monter après lui. La portière se referma sur eux, et la voiture partit.
X
UNE FILLE D'ÈVE
A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula durant une heure ou deux. Il parut à Belle-Rose qu'elle s'éloignait de Paris et s'enfonçait dans la campagne, mais il lui fut impossible de reconnaître par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin. Tout à coup la voiture s'arrêta, un laquais ouvrit la portière, et le page, sautant à terre, invita Belle-Rose à descendre. Ils se trouvaient dans un endroit solitaire tout entouré de grands arbres. La nuit était profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une lumière immobile comme une étoile. Ce page ramena les plis de son manteau autour de sa taille et s'enfonça dans un sentier. Belle-Rose le suivit. La lumière disparaissait et reparaissait tour à tour; le vent soufflait et remplissait de bruits mélancoliques la masse sombre du bois. A mesure que les deux voyageurs avançaient, le sentier se rétrécissait et s'embarrassait de branchages rampant sur le sol. Cependant l'éclat de la lumière augmentait; chaque pas les en rapprochait. Bientôt, entre les troncs des ormes et des bouleaux, Belle-Rose distingua les contours indécis d'une maison, mais au même instant il vit, comme dans un rêve, passer et s'effacer, derrière des buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de ronces le séparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochèrent du sentier. Un craquement de branches sèches cria sous la pression de pieds invisibles. Belle-Rose regarda son guide. Il semblait n'avoir rien vu et rien entendu. La présence de cette escorte mystérieuse rappela soudain à Belle-Rose les dernières paroles de M. d'Assonville; il passa la main sous son habit; quand il se fut assuré que le poignard, pris le matin même à tout hasard, était toujours à sa place, il saisit le bras du guide.
—Que me voulez-vous? demanda celui-ci.
—Rien.
—Pourquoi donc me prendre le bras?
—C'est mon idée.
—Et s'il ne me plaisait pas de le souffrir?
—J'en serais désolé, mais il faudrait cependant bien que vous vous y soumissiez.
—Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j'appelais, nous ne sommes pas si loin encore du carrosse qu'on ne pût m'entendre.
—Je crois même que vous n'auriez pas besoin d'appeler bien haut pour être entendu.
La main du guide trembla dans celle du sergent.
—- Mais je vous préviens qu'au moindre cri et au moindre effort pour vous dégager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua Belle-Rose.
Le guide vit briller le pâle éclair de l'acier à deux pouces de son visage. Il frissonna.
—Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il.
—Alors, nous reculerions; mais comme cette nouvelle résolution me prouverait que j'ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n'aurais garde de vous lâcher.
—Vous êtes fou! Avez-vous donc peur d'être assassiné?
—Moi, point. Mais j'ai toujours eu pour maxime de faire les choses à deux. A deux on vit plus gaiement; on doit mourir moins tristement aussi.
Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, où se peignait cette résolution ferme et calme qui lui était particulière.
—Marchons! reprit le guide; et ils continuèrent à s'avancer vers la lumière.
Cette lumière brillait à une fenêtre, la seule qui fût ouverte; d'une espèce de chaumière assez vaste, perdue dans l'épaisseur du bois. Le guide frappa à une porte qui s'ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui pénétrèrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrèrent un escalier. La porte se referma, la lumière disparut, et ils montèrent les degrés. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portière, et tous deux se trouvèrent à l'entrée d'une chambre merveilleusement ornée. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs; un tapis étouffait le bruit des pas; les meubles étaient incrustés de cuivre et de nacre; sur un sofa de brocatelle, couronné d'un dais, une femme vêtue d'une robe de velours cramoisi était à demi couchée; ses bras nus se noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la fleur du jasmin, agitait mollement un éventail de plumes vertes. Un masque cachait son visage. Nul regard n'en pouvait saisir la forme et le contour, et cependant quiconque eût vu cette femme ainsi couchée eût deviné qu'elle était d'une rayonnante beauté. A quelques pas du sofa, on distinguait deux fauteuils; Belle-Rose et son guide s'y placèrent sur un signe de la dame au masque noir. Une lampe voilée d'un globe d'albâtre jetait ses clartés blanches sur les tentures de soie pourpre; ses rayons pâles se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des candélabres, aux mille facettes des cristaux prodigués sur les étagères, et les accidents de la lumière augmentaient encore la magie de ce lieu qu'embaumaient les aromes répandus par d'invisibles cassolettes.
—Vous vous appelez Belle-Rose? demanda la dame au fils du fauconnier, d'une voix vibrante dont elle cherchait à dissimuler le doux éclat.
—Oui, madame.
—Et vous venez de la part de M. d'Assonville?
—Il a dû vous en instruire.
—Le connaissez-vous depuis longtemps?
—Mon père était le serviteur du sien.
—Son serviteur! Vous êtes donc de ses gens?
—Je suis soldat, et M. d'Assonville m'a parfois fait l'honneur de m'appeler son ami.
—Ah! fit la dame avec un accent où la surprise se mêlait au dédain.
Puis elle reprit:
—Ne savez-vous rien des causes qui ont engagé M. d'Assonville à vous envoyer vers moi?
—Rien.
—Qui peut m'en assurer?
—Ma parole.
—Votre parole!… dit-elle en secouant son éventail.
Elle n'ajouta pas un mot, mais il n'y avait pas à se méprendre sur l'expression de sa voix.
—Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose hardiment.
L'inconnue tressaillit, mais ne répondit pas, et s'adressa au guide de
Belle-Rose, en s'exprimant dans une langue étrangère.
—Eh! madame, je ne le puis! répliqua le guide en français.
—Qui t'en empêche?
—Le soldat, qui m'a retenu tout le long du sentier et qui me retient encore.
—C'est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir à l'instant.
Belle-Rose ne répondit rien, mais ses doigts ne cessèrent pas un instant de se nouer autour du poignet du guide.
—Eh bien! m'avez-vous entendue? reprit la dame impatientée.
—Parfaitement; mais pourquoi ferais-je ce que vous désirez?
—Mais parce que je le veux!
—C'est tout au plus un prétexte, et je demande une raison.
—Insolent! s'écria l'inconnue debout cette fois, sais-tu bien que si j'appelais, il y a près d'ici des bras disposés à te forcer à l'obéissance et à te punir après?
—Je le crois sans peine, madame; mais au premier cri, au premier geste, j'étends ce guide roide mort à vos pieds.
L'inconnue se rejeta en arrière à la vue du poignard suspendu sur la poitrine du page.
—Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu'ils ont affaire à un homme résolu qu'il n'est point trop aisé d'abattre. Appelez donc, maintenant! répéta le sergent.
—N'en faites rien, madame, s'écria le guide; il me tuerait comme il le dit!
—Ah! tu as du coeur, à ce qu'il paraît! reprit la femme masquée. Au moins remercierai-je M. d'Assonville de m'avoir envoyé un si vaillant ambassadeur.
—Et moi je le remercierai de m'avoir choisi pour une mission où les armes devaient intervenir au milieu des discours. M. d'Assonville ne m'avait pas trompé.
—Quoi! est-ce bien lui qui t'a fait prendre ce poignard? s'écria-t-elle d'une voix indignée.
—Avait-il tort, madame?
L'inconnue tressaillit à cette question froidement faite, et Belle-Rose vit son cou s'empourprer d'une rougeur subite. Elle se rassit sur le sofa et parut le regarder avec attention.
—Brisons là, reprit-elle doucement. Si je vous donnais ma parole qu'il ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page?
—Il est libre, madame. Vous avez douté de ma parole; je ne vous ferai pas l'outrage de douter de la vôtre.
La main de Belle-Rose s'ouvrit, et le page courut vers sa maîtresse.
—C'est un hardi et beau jeune homme, vraiment! s'écria la dame. Sur mon âme, voilà un jeune soldat à qui l'épaulette de capitaine siérait à merveille! Franc et ferme comme l'acier.