Taiguragny et Domagaya vécurent en France comme de grands seigneurs, si Jacques Cartier n'en imposa pas aux Canadois, en 1540.
Agona n'eut pas plutôt vent de son retour, qu'il vint au devant de lui en grande retenue, et parut, dit-on, heureux d'apprendre qu'il devenait Agohanna du pays. Lorsque Cartier eut terminé son discours de bienvenue, Agona, prenant l'espèce de diadême qu'il portait sur sa tête, et les bracelets qu'il avait aux bras, les lui mit, et lui donna l'accolage en signe d'alliance. J'ignore si ces démonstrations étaient sincères. Quoiqu'il en soit, lorsque Cartier moulut visiter la bourgade d'Achelay, il sut que le Chef en était sorti, pour concerter un plan de guerre contre lui avec le nouvel Agohanna. Durant tout l'hiver, les Français furent en effet harcelés et forcés même d'abandonner le camp de Charlebourg-Royal. C'est la dernière fois qu'il est parlé d'Agona. Ce chef devait être un homme habile, à en juger par les mesures prudentes qu'il adopta vis-à-vis des Français. Le choix de Donnacona fait d'ailleurs son éloge.
Il paraît qu'après lui, l'intéressant peuple de Stadaconé disparut bientôt, soit par une épidémie, maladie qui devint commune chez les sauvages et que le Comte Carlo-Carli, croit leur avoir été apportée par les Européens 34; soit qu'ils eussent été dispersés par les Iroquois.
Note 34: (retour) D'autres croient que ce sont les Américains qui ont donné cette maladie aux Européens.
Les Canadois, disent en substance Cartier et Roberval, sont d'une haute stature. Ils sont presque nus en été, et se couvrent de peaux durant l'hiver. Ils portent les cheveux relevés en forme de tresse. Quoiqu'errans par le pays pour la pêche, ils ont des demeures fixes, et après la rivière Saguenay, on découvre la Province de Canada, où il y a plusieurs peuples. Ils ont chacun un roi auquel ils sont merveilleusement soumis, et font honneur en leur manière et façon.
J'ajouterai à la louange de ces peuples qu'ils n'étaient pas simplement chasseurs; ils étaient agricoles, et je ne doute pas que leur culture, si simple cependant, ne fût supérieure à ce qu'eût été, sans les ordres monastiques 35, celle de l'Europe durant la longue agitation du moyen âge. Et l'historien du Canada n'a pas craint de dire que les Canadois étaient en état d'enseigner l'agriculture à ceux qui cherchaient alors à s'établir sur leurs terres 36.
Note 35: (retour) Sir Isaac Newton a rendu cette justice aux institutions claustrales ou religieuses.
Note 36: (retour) Les Armouchiquois, disent en substance de Champlain et Lescarbot, ont des terres défrichées et en défrichent tous les jours. Pour ce faire, ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds, puis brûlent les branchages sur les troncs, et par succession de temps ôtent les racines. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur fait en façon de bêche. Ils arrachent toutes les mauvaises herbes, et engraissent la terre de coquillages de poissons. Ils plantent parmi leur blé, des fêves riolées de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent le blé dans des fosses qu'ils font en quelque pente de colline ou tertre, pour l'égoût des eaux.
Il s'élevait dès lors un autre Sachem canadois, Membertou. Il appartenait à cette intéressante famille gaspésienne, dont j'ai parlé plus haut. Nous le verrons Chef des Souriquois.
CHAPITRE II
ARGUMENT
Découverte de la Floride--Des Chefs qui régissent ce pays: Andusta Satouriona, Ouaé-Outina--Amitié d'Andusta pour les Français--Puissance d'Outina et richesse de ses domaines--Les Français recherchent son alliance--Mauvais procédés de ces derniers envers Satouriona--Ambassade envoyée au grand Olata--Description d'une marche guerrière--Incidens--Pénurie des colons--Rupture de l'alliance; Outina est pris et délivré--Les Français sont massacrés par les Espagnols--Représailles--Réflexions.
Sans examiner ici, si Madoc, prince gallois, put débarquer en Floride, je mentionnerai seulement que les amiraux de Henri VII avaient aperçu ce pays, en 1497. Ce ne fut que trente ans après que Pamphile Narvaez, capitaine espagnol, aborda sur les côtes. Il pénétra à la tête de 300 hommes jusqu'aux Apalaches, mais on manque de détails sur son expédition.
Les guerres entre la France et l'Espagne, suscitèrent depuis des navigateurs hardis, qui harcelèrent cette dernière puissance jusque dans ses possessions lointaines. Un des plus célèbres fut le capitaine Robaut, dont le voyage fournit des documens assez étendus sur les peuples de la Floride.
Ils étaient alors gouvernés par des Chefs appelés Paraoustis, comme si l'on disait Sachem ou Agohanna. Il fallait un appui aux nouveaux venus contre les Espagnols, déjà en force dans le pays: Andusta fut le premier qui fit amitié avec eux. C'était un Paraousti considérable, et son alliance valut à Ribaut celle de plusieurs chefs puissans, entre autres, Mahon, Hoya, Touppa, Covecxis, Ouadé et Stabane. Satouriona, autre puissant Paraousti, se joignit à eux. Il avait besoin des Français contre Olata Ouaé Outina, le plus formidable prince de ces régions, qui vivait dans l'intérieur des terres. Mais il arriva que les Français, instruits des richesses que recélait le pays de ce dernier, ne voulurent rien entreprendre contre lui, mais se livrèrent à l'espoir d'une alliance qui leur tournerait à profit. Ces plans étaient destinés à éprouver des retards à leur exécution. Ribaut fut obligé de partir pour l'Europe. Le capitaine Albert, son lieutenant, homme brusque jusques à l'excès, s'attira la haine de la garnison, qu'il vit se consumer par la maladie et les rixes. Dans cette situation, il fallut abandonner le pays. Ce fut au grand regret des sauvages dont les habitations étaient plus près de lamer. Ils étaient aussi hospitaliers que ceux du Canada, et l'on vit le Paraousti Andusta, et Mahon, son allié approvisionner le vaisseau pour le voyage, et fournir tout ce qu'il fallait pour les cordages. Ce sauvage généreux, périt dans un combat contre Ouaé-Outina.
Ce dernier, qui se fesait appeler le «Grand Olata», régnait sur un peuple qui pouvait mettre en campagne cinq mille combattans. Il avait une cour nombreuse, et se fesait suivre par des devins comme les rois latins et Grecs. Un pays semé de mines d'or et d'argent, jettait encore sur ses peuples, un lustre plus grand; car il est naturel que des Européens avides fissent plus de cas de guerriers qui, comme dit Marc Lescarbot, «fermaient l'estomac, bras, cuisses, jambes et front avec larges platines d'or», tellement que Glaucus rencontrant Diomède dans la mêlée, ne me paraît pas avoir dû posséder une plus belle armure. Aussi, dès que les Français revinrent dans les mêmes parages en 1564, M. de Laudonière, leur chef, ne perdit pas de vue cette alliance.
Satouriona accueillit cet officier à son débarquement, et le conduisit à un petit monument élevé par les gens de Ribaut, et que les sauvages avaient environné de lauriers 37. Il donna aux nouveaux venus un lingot d'or en signe d'alliance, et assura que cette matière se prenait à la guerre contre un puissant Paraousti, nommé Thimogana. Laudonière se ligua avec Satouriona, et lui fût toujours demeuré fidèle, s'il eût pu lui donner de l'or à souhait; mais il fallait courir les chances de la guerre. Olata était plus important, et se trouvait à la source des richesses: on alla jusques à refuser au fidèle Satouriona le secours de quelques Français contre ses ennemis. Le valeureux Chef combattit seul, et remporta sur Thimogona, une signalée victoire, secondé de son fils Athore, et de ses lieutenans Arpalou et Tocadecourou. Il vint en triomphe, menant avec lui vingt-quatre prisonniers, et, selon la coutume du pays, les guerriers érigèrent un trophée. Les Français qui ne les avaient pas voulu suivre, voulurent cependant avoir part dans le résultat: ils demandèrent deux des captifs, et ne les ayant pas obtenus, ils les enlevèrent de force. C'était afin de mieux faire leur cour au grand Olata, auquel ils les envoyèrent avec une ambassade dont le sieur d'Arlac, et les capitaines Vasseur et d'Ottigny étaient chefs. Le Paraousti Molona les reçut sur la frontière de l'empire sauvage, et débita une harangue dans laquelle il s'efforça de donner une haute idée de la puissance de son maître, et proposa une ligue offensive contre les Paraoustis Satouriona, Potavou, Onastheaqua et Oustaqua. Nos ambassadeurs, qui avaient ordre de ne rien refuser à l'intérêt, répondirent qu'on leur avait commandé de suivre le «monarque» partout où il les conduirait. Ils furent alors conduits à la résidence d'Olata, qui les reçut assez bien, mais parut plus empressé de profiter de leur secours, que de les fêter. Les officiers s'étant mis à sa disposition avec vingt-cinq arquebusiers, il partit brusquement avec sa suite et ses gardes, envoyant des coureurs pour assembler les guerriers sur sa route. Voici l'ordre dans lequel on marcha: Olata se trouvant à la tête de seize cents guerriers, sans compter les arquebusiers, qui étaient comme les soldats de Xénophon dans l'armée du jeune Cyrus, cent sauvages se rangèrent en cercle autour de sa personne. Deux cents hommes, à une petite distance, formaient un second cercle, trois cents en fesaient un troisième, et ainsi de suite. Cette armée avançait dans cet ordre et sans se déranger, précédée par des troupes d'éclaireurs. On fit un prisonnier. Olata se voyant découvert voulut consulter son devin, Iarva, sur la position et la force de l'ennemi. Ce jongleur, vieillard accablé d'années, s'agenouilla, traça sur le sable quelques caractères informes, murmura des mots entrecoupés 38, se fatigua par de violentes convulsions, et, reprenant haleine, il déclara le nombre des ennemis et le lieu où ils étaient campés. Olata, apprenant que Potavou et ses alliés l'attendaient de pied ferme, avec deux mille guerriers, parut disposé au retour, mais M. d'Ottigny releva par des complimens l'ardeur martiale de sa hautesse, et l'on continua d'avancer. La victoire fut complète, mais les sauvages ne la poursuivent pas. Le vainqueur rebroussa, traînant à sa suite une multitude considérable de captifs. Il dépêcha des coureurs à tous les Paraoustis pour les prévenir de le venir trouver sur son passage. Il en vint un très grand nombre, et l'on célébra la victoire avec somptuosité. S'il y avait eu des chevaux et des chars, les Français eussent été témoins des mêmes jeux qu'Achille donna à ses soldats près des vaisseaux Grecs.
Note 37: (retour) Cet arbre a été regardé comme mystérieux par tous les peuples. Les lauriers de la vallée de Tempé servirent à bâtir le temple de Delphes. La ville de Laurente prit son nom d'un laurier planté par le roi Latinus. Pyrrhus égorge le famille de Priam réfugiée près d'un laurier. Le fait cité suffit pour l'Amérique.
Note 38: (retour) Tel était aussi le stratagême de la Pythie de Delphes imité par les Bersekars de la Suède.
Olata donna à d'Arlac deux lingots d'or, et lui promit un secours de 300 archers si les Français étaient attaqués.
Cette bonne harmonie ne fut pas de longue durée. Les Français ne suivirent pas les conseils du sage De Coligny, amiral de France, et refusèrent de se livrer à l'agriculture, genre d'occupation qui leur paraissait peu digne d'hommes de guerre. En cela ils étaient plus barbares que les sauvages.
M. de Laudonière réduit à l'extrémité, et pressé par ses soldats, résolut de s'emparer de sa personne, pensant bien que ses sujets livreraient leurs moissons pour le délivrer. Il exécuta lui-même ce coup de main à la tête de cinquante hommes, au moment où le Paraousti n'était pas entouré. Les sauvages apportèrent d'eux-mêmes une grande quantité de blé, mais voyant avec chagrin qu'on ne leur rendait pas leur roi, ils se rangèrent sous l'autorité de son fils, et déclarèrent la guerre, en plantant en terre un grand nombre de flèches surmontées de chevelures. Potavou informé de la prise de son ennemi, entra sur ses terres à la tête de 500 guerriers; mais il fut repoussé malgré l'aide des Français, et retraita après avoir causé quelque dégât.
Cependant Olata fesait de grandes promesses pour se dégager. Les grains entraient en maturité. Il fit entendre que ces belles moissons n'appartiendraient jamais à ceux qui le retenaient captif, et que ses sujets aimeraient mieux les détruire que de les laisser à leur merci. Laudonière se laissa prendre, et le renvoya sous escorte. Mais il ne fût pas plutôt arrivé dans son pays qu'il s'apprêta à combattre. Il déclara au commandant qu'il ne pouvait arrêter les progrès de la guerre, mais que pour lui, il pouvait s'en retourner sans crainte, en évitant de grands arbres que l'on avait abattus dans la rivière pour le retarder. Puis il se mit lui-même à la poursuite de M. d'Ottigny, qui tenait la campagne avec un grand parti. Olata fit prendre un chemin détourné à 300 de ses gens, et alla lui-même aux Français avec un corps plus nombreux. D'Ottigny se défendit bien tant qu'il n'eût affaire qu'au premier détachement, mais se voyant cerné, il fut contraint de se frayer un chemin au prix de vingt-quatre de ses plus braves compagnons, qui furent tués ou pris.
Affaiblis par ces revers, les colons se virent bientôt poursuivis jusque dans l'enceinte de leurs forts. On avait eu l'imprévoyance de blesser Satouriona. Ce chef, homme de tête et de main, sut défendre ses moissons, et faire respecter sa neutralité. La garnison fut bientôt affamée, et l'on regarda comme un bonheur qu'une partie pût s'embarquer sur un vaisseau que leur laissa le célèbre Jean Hawkins, capitaine de la reine Elizabeth. Laudonière se trouvant das une abondance momentanée par la générosité des Anglais, retarda son départ, et ce fut ce qui le perdit; car au mois de Septembre, Dom Pedro Menendez de Avila, parut devant Caroline, où le capitaine Ribaut était de retour. Les Espagnols passèrent tout au fil de l'épée.
Olata sut se faire craindre des barbares Espagnols. Pour Satouriona, il eut besoin de déployer toutes ses forces pour conserver son indépendance. Ses sujets furent exposés aux mauvais traitemens des soldats jusques en 1567, que les Français trouvèrent un vengeur dans le capitaine Gourgues. Ce gentilhomme ayant équipé un escadre à ses frais, vint aborder à quinze milles de Caroline, et dépêcha aussitôt un envoyé au Paraousti, qui le renvoya avec des présens. Il y eut un grand conseil de guerre. Gourgues y parut à la droite du Grand Che, et les Paraoustis Athore, Tocadocourou, Almacaniz, Armanace et Elycopile, furent aussi présens. Le capitaine des Français parla le premier; mais Satouriona l'interrompant, fit un tableau fidèle de la cruauté des Espagnols. On résolut de courir aux armes, et l'on se donna rendez-vous au-delà d'une rivière qui coulait à quatre milles de la place. Le Paraousti Olotocara 39 eut ordre d'aller reconnaître l'ennemi avec un détachement. Le gros des assiégeans, parti de Salinaca, parvint à la vue du premier poste sans être aperçu, que d'un soldat; mais Olotocara eut la bonne fortune de le tuer de sa lance. Villareal, commandant de la place, avait une garnison de quatre cents hommes. Les Espagnols, surpris, tombèrent tous sous les coups des Français ou des Sauvages: on en tua soixante. Le capitaine Gourgues alla alors au second fort avec vingt arquebusiers et les sauvages qui le joignirent à la nage. Les assiégés voulurent fuir dans les bois, mais Satouriona fondant sur eux, en fit un horrible boucherie. L'ennemi avait encore un poste de cent cinquante hommes. Les sauvages partirent de nuit, et allèrent camper en côté de la place, pour couper toutes les avenues, et intercepter les fuyards, tandis que Gourgues taillait en pièces quatre-vingt soldats sortis avec du canon. Les autres Espagnols voulurent gagner les bois, mais ils y rencontrèrent Olotocara, qui les rejetta sur les Français, dont le Chef fut aussi cruel que l'avait été Menendez.
Note 39: (retour) Il était neveu de Satouriona, et parfait chevalier è sa manière.
Content de sa vengeance, Gourgues partit au grand regret des naturels qui lui firent promettre de revenir après douze lunes. Mais il fut mal reçu à la cour de France intimidée par les menaces de Philippe II, et la France n'éprouva depuis que des affronts au sujet de la Floride.
Délivrés pour quelque temps du voisinage des farouches Espagnols, les sujets de Satouriona durent prospérer davantage. Je ne laisserai point ce Chef, ni Olata, sans hasarder quelques réflexions sur leur caractère. Andusta, Potavou, paraissent avoir été des hommes remarquables: Satouriona et le Grand Olata sont des héros. Ce dernier nous rappelle les grands rois des premiers temps. Agamemnon, réduit à ses propres forces, devait être moins puissant, et il n'intéresserait pas plus; mais Homère a chanté la guerre de Troie! 40 Jamais prince ne fut mieux obéi de ses sujets que ce Paraousti de Floride, et nul ne fut plus redouté de ses ennemis. Lorsqu'il tomba entre les mains de Laudonière, Satouriona offrit aux Français de leur rendre son amitié, s'ils consentaient à le lui livrer. Potavou conseilla de le tuer, et les plus grands Paraoustis voulurent le contempler dans les fers. M. Roux-de-Rochelle 41 a parlé avec éloge de ce sauvage qui, trahi par Laudonière, ne voulut pas manquer envers lui de générosité.
Note 40: (retour) M. le Président Hénaut fait la même réflexion par rapport aux gaulois. «La Grèce nous rappelle des idées plus agréables que la Suève et la Pannonie. Troie et Carthage nous semblent plus grandes que Tolbiac et Orléans, parce que l'Iliade et l'Eneide sont de plus beaux poëmes que ceux de Clovis et de la Pucelle.»
Note 41: (retour) Envoyé de France aux E.-U., a écrit sur l'Amérique avec la pureté des beaux écrivains du siècle de Louis XIV, et avec plus de grâce.
Satouriona, moins élevé en puissance, offre encore plus d'intérêt. Comme guerrier, il réclame un rang distingué parmi ses compatriotes. Ses ennemis redoutaient son courage, et Molona, qui paraît avoir été l'orateur habitué d'Olata, le peignit aux ambassadeurs français comme le plus terrible ennemi de son maître. Comme politique, son habileté paraît par toute sa conduite. Arrès avoir tout fait pour s'acquérir l'amitié des Français, il sait punir leur ingratitude, et se fait craindre sans se faire haîr.
Mais rien ne lui fait tant d'honneur que son humanité. Pierre de Broy, jeune homme échappé au massacre de Caroline, trouve auprès de lui une protection efficace, lorsque les siens ne sont pas en sûreté. Il re rend sain et sauf au capitaine Gourgues.
Le caractère du Paraousti s'étend à tout son peuple. Les voyageurs ont admiré ses moeurs 42 et n'ont point mentionné sa cruauté: les Espagnols, les Français d'alors souffriraient à la comparaison. La Floride fut depuis une proie disputées avec acharnement; elle fut le théâtre de cruautés inouïes, d'exemples de la supercherie européenne les plus frappans, en oeuvre contre les plus innocentes peuplades 43. Rarement imitèrent-elle ces barbaries. Elles aperçurent trop tard la nécessité de s'armer pour leur indépendance.
Note 42: (retour) Les habitans de la Floride, dit Madame de Genlis, font tous les ans une offrande solennelle au soleil. Ils remplissent d'herbes de toute espèce la peau d'un grand cerf; ensuite ils la parent de guirlandes et des fruits de la saison, puis ils l'attachent au haut d'un arbre. Ils dansent autour en chantant des hymnes.
Note 43: (retour) C'est le lieu d'appliquer la réflexion d'un des plus sages princes: «Quiconque, disait Théodoric, forme, pour détruire une nation, des projets iniques, témoigne assez aux autres qu'il n'observera pas la justice envers elle.» Les sauvages l'ont éprouvé. On peut encore citer les vers de Charles Churchill, le Juvénal anglais:Cast by a tempest on a savage coast,
A roving buccaneer set up a post.
A beam in proper form transversely laid,
Of his Redeemer's cross the figure made.
His Royal Master's name thereon engrav'd,
Without more process the whole race enslav'd,
Cut off that charter they form nature drew,
And made them slaves to men they never knew.
CHAPITRE III
ARGUMENT
Nouvelles découvertes des Anglais--Voyage d'Amidas et Barlow--Granganimo: ses belles qualités--visite à sa résidence--Menatenon--Mort de Granganimo--- Ensenore--- Vingina succède à son frère--Hostilités--Fin malheureuse de ce Sachem--Destruction des Anglais.
ELIZABETH marchant sur les traces du Solomon de l'Angleterre, qui songea le premier à fonder la richesse de sa nation, accorda, en 1578, à Sir Humphrey Gilbert, des lettres patentes, en vertu desquelles il était autorisé «à faire le découverte et à prendre possession de toutes terres inconnues ou habitées par des tribus sauvages, mais non occupées par des nations chrétiennes» 44. Ayant donc formé un armement considérable, ce général aborda à Terre-Neuve, où les naturels lui présentèrent des minerais du pays; mais il ne séjourna pas en Amérique. Amidas et Barlow, que l'auteur du poëme de la Navigation 45 mentionne avec distinction dans ses vers, naviguant aux frais de Sir Walter Rawleigh, prirent route par les Canaries, en 1584, et aperçurent le pays qu'ils cherchaient; ou plutôt, le rivage s'annonça à eux par le doux parfum des plantes qui le couvraient. Ayant débarqué sur ce site délicieux, ils en prirent possession au nom de sa très-excellent Majesté, et du preux chevalier qui les envoyait. On parcourut en tous sens un petit paradis terrestre que l'on reconnut pour une île: elle s'appelait alors Ouococon, dans la langue du pays, et aujourd'hui Oracook. Le pin y abondait avec la délicieux sassafras 46, et le cyprès rivalisant avec ceux qui, du haut de l'Ida, se réfléchissaient dans les eaux du Simoïs. Les daims se montraient aussi en grandes troupes, mais ce séjour semblait étranger aux humains.
Note 44: (retour) Le style de cette immortelle princesse n'est ni aussi ambitieux ni Aussi vain que celui de ses illustres confrères.
Note 45: (retour) Esménart.
Note 46: (retour) On dit que c'est l'odeur du sassafras qui fit penser à Christophe Colomb, que l'on était près des terres, et cet arbuste contribua ainsi à la découverte de l'Amérique.--(Mad. de GENLIS.)
Enfin, le quatrième jour, trois sauvages parurent dans un canot d'écorce, et s'approchèrent des vaisseaux sans témoigner aucune crainte. On ne put se faire comprendre d'eux; mais quand on leur présenta un bonnet militaire, un habit et du vin, il parurent extrêmement satisfaits, et considérèrent ces objets avec un étonnement auquel succéda la reconnaissance. Le sauvage ne se laisse jamais vaincre en générosité: ceux-ci regagnèrent le rivage à la hâte, et en un moment, ils revinrent avec leur canot chargé de poisson. Ils en firent deux parts, une pour le plus gros vaisseau, et une autre plus petite pour une pinnace qui l'accompagnait. Il y avait là, ce semble, cette attention qu'apporte en donnant l'enfant né avec l'instinct de la générosité, une naïveté qui fait honneur à ces insulaires.
Le lendemain, Granganimo, Sachem des Ouingandacoa, parut sur le rivage avec sa suite, composée d'environ cinquante personnes. Quoique les Anglais fussent sous les armes, le prince sauvage, loin de montrer de la défiance, s'avança tout confiant, et prononça la harangue de bienvenue, qui est essentielle dans la politesse sauvage, lorsque de grands personnages se trouvent en présence. Ceux qui l'accompagnaient paraissaient si respectueux, que de n'oser s'asseoir en sa présence, quoique l'entrevue fût longue. On donna pour lui des présens aux plus apparens, qui paraissaient être ses conseillers. Granganimo se les fit montrer aussitôt, et signifia avec beaucoup de dignité qu'il se les réservait tous.
Dans une seconde entrevue, on lui présenta un joli petit plat d'étain. Le brave Sachem, par une sorte d'instinct singulier, que ses semblables ont uniformément imité depuis, le perça aussitôt, et le suspendit sur sa poitrine comme une Manière de crachat, puis, avec une munificence de grand prince, il fit délivrer aux Anglais soixante-dix peaux de daims. Il revint encore aux navires avec toute sa famille et son père Ensenore, qui avait apparemment résigné en sa faveur, selon un usage que l'on trouva très répandu sur ce continent. Les officiers de la reine leur donnèrent un grand festin, et leur procurèrent beaucoup de plaisir. Dans tous ses rapports, le naturel du Sachem continua de se montrer à son avantage. S'attachant avec un soin qui nous étonne, à ménager les Anglais, il ne les visitait jamais sans les informer, par des feux qu'il fesait allumer sur le rivage, du nombre de canots qu'il conduisait. Il envoyait chaque jour en présent deux daims, deux lapins, du poisson, des melons et d'autres fruits, tels que des poires et des noix, richesses de son domaine. Il persuada Amidas de l'aller voir à son village situé à l'extrémité de l'île Roanoake. On dut trouver que les états de sa majesté le roi de Ouingandacoa, s'ils étaient riches de produits de la nature, n'étaient point très formidables; car la capitale de l'empire sauvage ne consistait qu'en neuf cabanes entourées de palissades. En l'absence de Granganimo, sa compagne fit les honneurs de l'habitation royale. Elle commanda aux sauvages de tirer le canot sur le rivage, et de mettre les avirons à couvert; puis elle fit porter nos beaux Anglais à travers le ressac. Après les avoirs introduits dans la maison, comme ils étaient las et transis, elle fit allumer un grand feu, lava elle-même leurs pieds, et servit le dîner. La table consistait en venaison bouillie et en poisson rôti avec des melons et d'autres fruits. Mais quelques guerriers armés étant entrés, les Anglais eurent peur, et coururent è leur embarcation, au grand regret de cette reine des sauvages, qui leur envoya encore des nattes pour les préserver de la pluie, et un souper copieux. Homère lui-même n'a rien imaginé de supérieur à l'hospitalité de cette femme, dans son poëme de l'Odyssée, si rempli de beaux détails, et l'on peut dire que l'épouse de Granganimo surpasse la nourrice de Télémaque.
Cependant Amidas et Barlow repassèrent en Angleterre, et publièrent une relation de la beauté du pays, et de l'innocence de ses habitans. Elizabeth fut charmée de leur récit, et détermina Rawleigh à faire un nouvel armement. Sir Richard Grenville fut mis à la tête d'une deuxième escadre, composée de sept navires. Il aborda à Roanoake en 1585. Granganimo vint le trouver à son bord, et l'on renouvella l'alliance; mais ce fut la dernière visite du Sachem, qui fut atteint d'une maladie dont il ne devait point relever.
Dans le même temps, les Anglais lièrent commerce avec un autre Sachem, Menatenon, qui régnait sur les Choouanocks, nation habitant le pays situé entre les rivières Nottawa et Meherrin. On le disait fort puissant. Il était boiteux par suite d'une blessure reçue à la guerre, «mais, dit un vieux chroniqueurs, il avait plus de bon sens que tous ses confrères.» Il amusa les colons, et en particulier, le Gouverneur Lane, d'une mine de cuivre et d'une pêche de perles quelque part sur la côte. Il fit aussi un étrange récit de la rivière Moratue, «où vivait un roi, dont le pays bordait la mer, et qui en retirait une si grande quantité de perles, que son logement, ses peaux et ses nattes en étaient tout garnis». M. Lane se montre fort désireux d'en voir un échantillon, mais le rusé Sachem répondit, sans se déconcerter aucunement, que le monarque réservait exclusivement ces choses pour faire le commerce avec les Anglais. Il représentait la rivière comme jaillissant d'un vaste roc, qui se trouvait si près de la mer que, durant la tempête, ses flots se venaient battre contre lui. Quant au cuivre, que L'on recueillait dans de grands vaisseaux couverts de peaux, lui seul et ses sujets savaient où on le prenait. Il devinait sans peine le faible des Européens, que la soif de l'or rendait stupides. Les anglais tombèrent dans le piège. Ils firent deux cent milles à la recherche des prétendus trésors, et ce ne fut qu'avec peine qu'ils revinrent sur leurs pas, retardés dans leur marche par les guerriers de Ouingina.
Le pacifique, l'affectueux Granganimo n'était plus; son frère lui avait succédé, guerrier redoutable et politique raffiné. Il avait été prévenu par Menatenon de toutes les manoeuvres des Anglais. Les voyant se jeter dans le péril, il assembla ses sujets, et leur parla avec chaleur. Les blancs en veulent à leur liberté et à leur vie; plutôt ils seront en armes, plus leurs jours seront en sûreté. Le vieux Sachem Ensenore, fidèle aux Anglais jusques à l'héroïsme, détourna leur perte. Ouingina faussement sûr de son coup, et ne voyant pas revenir l'expédition, se raillait du dieu des chrétiens, et le crédit du sage Ensenore s'évanouissait; mais enfin, Lane arriva sans trop de désastre, et les vieillards redevinrent en respect. Un épidémie ne servit pas moins à inspirer au Sachem des vues plus pacifiques et plus loyales, qui, au reste, s'évanouirent bientôt. Ensenore mourut. Ouingina arma six cents guerriers sous prétexte de célébrer dignement les funérailles du meilleur ami des blancs. Mais cet appareil voilait une terrible conjuration. Un parti devait massacrer tous les colons qu'il trouverait dispersés sur la côte. Le Sachem lui-même devait attaquer de nuit Hatteras. Il voulut avant tout affamer la colonie, et tout échange fut prohibé. Le plan était bien conçu, mais l'intrépidité du gouverneur le fit manquer. Il conçut le projet de s'emparer de la personne de Ouingina. Il l'informa qu'il se rendait à Croatan, où il attendait une escadre d'Angleterre, et ajoutait qu'il lui ferait plaisir en lui envoyant quelques sauvages pour l'aider à la pêche. Le Sachem, qui ne voulait que gagner du temps, fit répondre qu'il rencontrerait lui-même le gouverneur dans dix jours; mais ce dernier, qui n'avait pas de temps à perdre, s'avança hardiment sur son territoire, tuant tout ce qui s'offrait à lui, et fit sommer Ouingina de le venir trouver. Celui-ci vint jusques à Dassomonpic avec quelques-uns des siens. Le gouverneur fit tirer sur lui. Il tomba, mais se relevant aussitôt, il disparaissait dans la forêt, lorsqu'un jeune Irlandais l'abattit d'un second coup. On lui trancha la tête.
Le danger où se trouvaient les colons excuse-t-il entièrement ce meurtre? Ce n'était pas sans raisons que Ouingina les haïssait, car nous voyons ces hommes qui prétendaient à une civilisation avancée, brûler un village entier, et les moissons, parce que deux indigènes avaient dérobé une coupe d'argent. Ce n'était pas le moyen de s'attacher ceux auxquels on devait tout. Ces actes de vandalisme furent au reste bien punis. Menatenon fondit sur les Anglais à la tête de deux peuples réunis, et fit une horrible Justice. Sir Richard Grenville ne débarqua quinze hommes à Roanoake que pour les voir massacrer impitoyablement. Cent-dix-sept personnes périrent dans un massacre en 1587, et le chevaleresque Rawleigh ne songea plus à fonder de colonie en Amérique.
A Stadaconé, aux Florides et sur la rivière Choan, nous avons trouvé des peuples dont la douceur était sans égale. Leurs envahisseurs espagnols 47, français ou anglais rivalisaient de cruauté et de perfidie. Ne méritaient-ils pas d'être extirpés de ces rives encore innocentes? Ouingina n'était peut-être pas un caractère estimable; mais la nature sauvage et laissée à elle-même avait produit des héros dans Ensenore et Granganimo. Pour Menatenon, c'est un type particulier. Beaucoup politique que ses semblables, il prend au piège des hommes civilisés. Il se sert d'un ennemi pour réussir dans ses desseins. Le voit-il aux prises avec les colons, il l'abandonne, et profite de sa mort et de l'excitation qui la suit, pour se grossir de son peuple et de la dépouille des Anglais qu'il extermine. Il demeure le maître souverain et sans contrôle d'un vaste territoire, et son fils Shiko jouit de ces acquisitions.
Note 47: (retour) M. de Marmontel dans le roman «des Incas» exagère des horreurs que les Espagnols poussèrent assez loin.
CHAPITRE IV
ARGUMENT
Nouvelle expédition française en Amérique--Des Sagamos qui commandent en la Nouvelle-France--Guerre entre les Mic-macs et les Armouchiquois--Conversion de Membertou et ses suites--Générosité de ce Sachem--Origine des Abénaquis--Entrevue de M. de Champlain et d'Anadabijou; traditions religieuses--Remarques sur la beauté du pays.
On n'avait pas renoncé en France au projet de fonder un établissement, et même un gouvernement en forme en Amérique. Au commencement de 1598, le roi Henri IV, vainqueur de toutes les factions et tranquille possesseur de son royaume, nomma son lieutenant-général en Labrador, Terre-Neuve, Canada, Hochelaga, Saguenay et Norembègue, Troïlus du Mesgouets, marquis de La Roche et de Cotenmeal. Autant les titres de cet envoyé étaient pompeux et vains, autant son voyage fut malheureux. M. de Champlain eut plus de bonheur. Ce capitaine arrivé en 1603, trouva la condition du pays bien changée. L'intéressant peuple de Stadaconé n'était plus. Celui d'Hochelaga avait disparu de même 48; et cela n'a rien de problématique, si l'on s'en rapporte à la tradition qui suppose une invasion d'Iroquois. Les Algonquins, les Souriquois, les Armouchiquois et les Montagnais se trouvaient alors réunis dans la partie reconnue de ces régions, mais ils n'osaient ensemble résister à ces terribles ennemis, ni s'avancer jusques aux Trois-Rivières où M. de Champlain voulait bâtir un fort, «pour le bien de ces nations, à cause des Iroquois qui tiennent toute la rivière du Canada bordée.» On venait pourtant de remporter sur eux un avantage assez considérable, aidés des Etchemins, peuple qui habitait près de la rivière de son nom, et de l'Ouigoudy, dans le Nouveau-Brunswick. Les Armouchiquois tenaient le présent état du Maine, et les Souriquois, ce peuple aux moeurs douces et décentes, la presqu'île acadienne. Les chefs de ces peuplades s'appelaient Sagamos, ce qui veut dire seigneur souverain. Membertou commandait alors aux Souriquois, Tessoat aux Algonquins, et Anadabijou aux Montagnais.
Note 48: (retour) Plus tard M. de Maison Neuve étant monté sur le Mont Royal avec deux sauvages, ils lui dirent: «Nous sommes de la tribu qui habitait autrefois ce pays. Toutes les collines que tu vois à l'orient et à l'occident étaient couvertes de nos cabanes. Les Hurons nous ont dispersés.»
Le seul mérite éleva Membertou au rang suprême. Il fit heureusement la guerre aux Armouchiquois sous leurs Chefs Olmechin, Asticou et Bessabes. M. De Poutrincourt, gouverneur de Port-Royal, conclut avec lui une alliance en 1604, et procura par là à la colonie un ami fidèle. Les Français l'invitaient à toutes leurs réjouissances, et regrettaient son absence durant les chasses: c'est ce que nous dit Lescarbot de lui et de son lieutenant, Shkoudun. Quelques européens l'accompagnaient-ils, il en prenait un soin tout particulier, pensant bien que si un seul revenait blessé, on ne manquerait pas de l'accuser.
Dans une de ces chasses, le guerrier Pannoniac s'étant avancé bien avant dans le pays, fut massacré par les Armouchiquois. Ce fut le signal de la guerre. Membertou, quoique bien secondé par les Chefs Achtaudin et Achtaudinek, mit plus de deux mois à rassembler quatre cents guerriers. Il envoya prier M. de Poutrincourt de lui donner du blé et du vin pour fêter ses amis; «car, lui fait dire Lescarbot, j'ai le bruit d'être ton ami; or, ce me serait un reproche si je ne montrais les effets de telle chose.» Il était vraiment l'ami des Français, mais Shkoudun, homme de sens, et habituellement de bonne foi, ayant répandu le bruit qu'il tramait contre eux, ils l'invitèrent à Port-Royal. Il y fut bien reçu, et l'on n'eut pas de peine à se persuader que ses préparatifs ne regardaient pas la colonie. Il se mit donc en campagne avec ses fils et Oagimon, homme de quelque renom à la guerre. On devait lui opposer Asticou, homme grave et redouté, que les Armouchiquois appellèrent de l'intérieur des terres pour les commander 49.
Note 49: (retour) Il était probablement Iroquois.
Arrivé à Chouacket en juillet, il trouva les ennemis préparés à le recevoir. Il tâcha de masquer ses forces, et feignit de désirer un pourparler. Les Armouchiquois prétendirent de leur côté le faire tomber dans le piége, et voulurent l'attirer dans un endroit où ils avaient caché leurs arcs et leurs flèches; mais Membertou usa d'une contre-finesse. Sous couleur de distribuer des présens, il s'avança sans armes, mais il fit prendre un chemin détourné à deux cents guerriers qui devaient prendre l'ennemi en queue au son d'une trompette, l'orgueil de l'armée souriquoise. Elle sonna, et aussitôt les Armouchiquois se virent environnés de toutes parts. Ils perdirent beaucoup de monde dans cette première confusion, mais parvenus en combattant à l'endroit où était leur dépôt, ils renouvellèrent le combat avec acharnement, et Membertou fut en danger d'être défait; poussé jusques au rivage, il adressa à propos à ses guerriers quelques paroles énergiques, et les reproches de la mère de Pannoniac, qui parcourait les rangs à la manière des anciennes persanes, leur rendirent le coeur. Le fier Asticou lâcha pied, et Membertou revint triomphant avec une multitude d'objets de trafic. Lescarbot, dans une épître au roi de France, a décrit le combat de Chouacket. Je ne citerai que le début:
Je chante Membertou, et l'heureuse victoire
Qui lui acquit naguère, une immortelle gloire,
Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois
Pour la cause venger du peuple souriquois.
Cependant, M. de Champlain crut avantageux de réconcilier les deux Sagamos. Asticou ne refusa pas de se prêter à la paix, pourvu qu'on lui envoyât un homme de confiance pour la traiter. Oagimon lui fut député, et tout fut arrangé à l'amiable.
Ce qui fit encore plus d'honneur à Membertou que sa victoire, ce fut sa conversion au christianisme. Il fut le premier Sachem de l'Amérique du Nord que l'embrassa, et fut baptisé le 24 juin, 1610, par Messire Josué Flèche, V. G. M. de Poutrincourt le tint sur les fons, et l'appella Henri, comme le roi de France. Cet évènement fournit matière à deux ouvrages publiés à Paris sous des titres fastueux 50. Membertou ouvrit la route aux missionnaires, et, familier avec leur langue, il fut leur premier instituteur dans celles du pays. Il se dépouilla alors de la dignité d'autmoin. En cette qualité, il fesait parler l'oracle, et le rendait ordinairement douteux. On en eut un exemple ors de la mort de Pannoniac. Les Souriquois s'inquiétaient sur son sort: il décida que s'il ne revenait pas dans quinze jours, les Armouchiquois l'auraient tué. La marque de la dignité de prêtre était un triangle suspendu sur la poitrine, orné de figures mystérieuses.
Note 50: (retour) Le premier avait pour titre: Lettre missive touchant la conversion du grand Sagamo de la Nouvelle-France, qui en était, avant l'arrivée des Français, le Roi et le Souverain, Paris, 1670.
On ne sait pas bien l'époque de la mort de Membertou, quoique sa perte dût être vivement sentie. Il avait beaucoup de douceur, et des vertus. Généreux et courtois, il voulut faire présent au roi d'une mine de cuivre qu'il possédait «comme il convient entre Sagamos.» «Or jaçait, dit Lescarbot, que le présent qu'il voulait faire à sa Majesté fût chose dont elle ne se soucie, néanmoins, cela lui partait de bon courage, et doit être estimé comme si la chose était plus grande, ainsi que ce roi des Perses, qui reçut d'aussi bonne volonté une pleine main d'eau d'un paysan, comme les plus grands présens qu'on lui avait faits.» Sa personne et ses actions étaient remplies de dignité. Il se mettait à l'égal du roi de France. «étant comme lui grand Sagamo», et il exigeait que l'on tirât le canon toutes les fois qu'il paraissait à Port-Royal. Le P. Biart nous a laissé des mémoires dans lesquels il entre dans de grands détails sur sa nation. Les Souriquois d'abord fort puissans, diminuaient beaucoup dès le temps de M. de Monts. On doit s'étonner que Membertou pût les maintenir dans l'alliance des Français, persuadés qu'ils étaient que les Européens les voulaient détruire. Cette idée n'était pas absolument sans fondement, et l'on trouva souvent entre leurs mains du sublimé corrosif. Unis à leurs voisins, les souriquois redevinrent formidables sols le nom de tribus abénaquises.
Parmi les contemporains de Membertou, Anadabijou, grand Sagamo des Montagnais, se fesait remarquer par son esprit. M. de Champlain l'avait vu à Tadoussac, revenant de combattre les Iroquois. Ils se rencontrèrent de nouveau en 1610. De Champlain, parfait homme de cour, trouva chez lui une politesse à laquelle il ne se serait pas attendu. Le Sachem, qui était en festin, le reçut cordialement, ainsi que Marc Lescarbot qui l'accompagnait. Les guerriers Montagnais étaient rangés sur deux haies. Un d'eux commença, dit notre Anacharsis, à faire sa harangue de la bonne réception qui lui avait été faite par le roi, et du bon traitement qu'il avait eu, les assurant que le dit roi leur voulait du bien, et désirait peupler leurs terres et leur envoyer des guerriers pour vaincre leurs ennemis. «Il leur conta aussi les beaux châteaux, palais, maisons et peuples qu'il avait vus, et notre manière de vivre.»
Après qu'il eut terminé sa harangue, Anadabijou fit passer le calumet 51, et lorsque l'on eut bien fumé, il prononça aussi son discours «parlant posément, s'arrêtant quelquefois, et puis reprenant la parole en leur disant que véritablement, ils devaient être bien contens d'avoir sa dite Majesté pour amie.» Ils répondirent tous d'une voix: ho! ho! ho! ce qui veut dire, oui! oui! oui! Pour lui, continuant toujours de parler, il dit qu'il était fort aise que sa Majesté fît la guerre à leurs ennemis. Enfin il leur fit comprendre tout le bien qu'ils devaient attendre du roi.
Note 51: (retour) Les Indiens du nord ont l'usage de leur calumé, qui est une pipe dont le tuyau a un vara de long: il sert en même temps à tous ceux d'une même compagnie, et chacun tire la fumée du tabac à son tour. Ce calumé est aussi chez eux un moyen dont ils se servent pour se saluer, comme un verre de vin chez les Européens.--(D. ULLOA.)
Lorsqu'il eut cessé de parler, M. de Champlain et Lescarbot se retirèrent. Ce dernier nous décrit le lieu où les Montagnais se trouvaient campés. «Le lieu de la pointe St. Mathieu où ils étaient cabanés est assez plaisant. Ils étaient au bas d'un petit côteau plein d'arbres, sapins et cyprès. A la dite pointe, il y a une petite place unie qui découvre de fort loin, et au-dessous du dit côteau est une terre unie contenant une lieue de long, et demie de large, ornée d'arbres.»
Le lendemain, à la pointe du jour, Anadabijou fit le tour de toutes les cabanes, criant à haute voix qu'on eût è déloger pour aller à Tadoussac, où étaient les bons amis; car, de même que les Européens, les sauvages rendent une visite reçue.
Marc Lescarbot a écrit quelques-uns de ses entretiens avec Anadabijou; écoutons ce sauvage parler théologie: «Il y a, disait-il, un Dieu qui a fait toutes choses. Après qu'il eût fait toutes choses, il prit quantité de flèches et les mit en terre, d'où sortirent hommes et femmes, qui ont multiplié au monde jusques à présent, et sont venus de cette façon. Il y a un seul Dieu, un fils, une mère et le soleil, qui sont quatre. Néantmoins Dieu est pardessus tout; le fils est bon et le soleil, à cause du bien qu'ils reçoivent, mais la mère ne vaut rien et les mange. Le père n'est pas trop bon. Anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers soleil couchant, lesquels rencontrèrent Dieu, qui leur demanda, où allez-vous?--Ils répondirent: nous allons chercher notre vie.--Dieu répondit: vous la trouverez ici. Ils passèrent outre, sans faire état de ce qu'il leur avait dit, lequel saisit une pierre, et en toucha deux qui furent transmués en pierres; et il dit de rechef aux autres: où allez-vous? Et ils répondirent de même que la première fois. Dieu leur dit: ne passez plus outre. Mais voyant qu'il ne leur venait rien, ils passèrent outre. Et Dieu prit deux pâtons, et en toucha les deux premiers, qui furent transmués en bâtons. Puis le cinquième s'arrêta sans passer plus outre. Dieu lui dit: où vas-tu?--Je vais chercher ma vie.--Demeure, tu la trouveras ici. Il demeure, et Dieu lui donna de la viande, qu'il mangea. Après avoir fait bonne chair, il alla avec les autres sauvages, et leur raconta ce que dessus.»
«Une autre fois il y avait un homme qui avait beaucoup de tabac. Dieu vint à cet homme, et lui demanda: où est ton calumet? L'homme prit son calumet et le donna à Dieu, qui pétuna beaucoup. Après avoir bien pétuné, il le rompit en plusieurs morceaux, et l'homme lui demanda: pourquoi as-tu rompu mon calumet, tu vois bien que je n'en ai point d'autre. Et Dieu prit un calumet qu'il avait, et le lui offrit en lui disant, en voici un que je te donne. Porte-le à ton Sagamo, pour qu'il le garde, et s'il le garde bien, il ne manquera plus de chose quelconque, ni tous ses compagnons. Le dit homme prit le calumet, qu'il porta au grand Sagamo, lequel, tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent jamais de rien, mais depuis, l'ayant perdu, c'est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux.» Lescarbot ayant demandé au Sagamo Montagnais s'il croyait toutes ces choses, il lui répondit que oui, et que c'était la vérité.. Notre chroniqueur, qui avait le mérite de bien connaître sa religion, lui répliqua que Dieu était bon, et que sans doute, c'était le mauvais esprit qui s'était montré à ces hommes-là. Il n'eut pas de peine, si on l'en croit, à faire pencher de son côté ce sauvage estimable.
M. de Champlain, comme ceux qui l'avaient devancé, fait une description magnifique du pays qu'il parcourait, et, dit l'auteur des «Beautés de l'Histoire du Canada», elle n'était pas exagérée. «Ces forêts primitives, et ces vastes nappes d'eau, les unes toutes peuplées de daims et de chevreuils, les autres de castors et de poissons délicieux, devaient offrir des solitudes enchanteresses et d'admirables points de vue. La nature devait y être pleine d'une majesté vénérable, et y déployer une magnifique fécondité.» Et Québec 52 s'élevait déjà comme un vaste amphithéâtre.
Note 52: (retour) Je crois avec M. Andrew Stuart, que Québec est un nom propre français. Le comte de Suffolk, un des lieutenans de Henri V, portait sur son sceau le nom de «Québec», qui était sans doute quelque lieu de Normandie où il avait signalé sa valeur.
CHAPITRE V
ARGUMENT
Entrevue de M. de Champlain avec Tessoat--Visite chez les Hurons--Réflexions.
CEPENDANT M. de Champlain voulut pénétrer plus avant dans le pays. Il fit armer deux canots, et partit avec quatre Français, y compris Nicolas Vignau, imprudent menteur, qui avait fait un étrange et merveilleux récit de la mer du Nord, et du prétendu naufrage d'un vaisseau anglais. On découvrit l'île de Ste. Croix, puis on arriva à une habitation de sauvages qui recueillaient du maïs 53. Ils ne pouvaient comprendre comment les étrangers avaient pu surmonter les sauts et les mauvais chemins qu'il y avait à franchir pour arriver à eux. Revenus de leur surprise, ils menèrent les Français voir le grand Sagamo Tessoat, qui demeurait à huit lieues de là. En voyant M. de Champlain, ce chef s'écria que c'était un songe, et qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Ils passèrent ensemble dans une île voisine, où était le gros des Algonquins. Cette position était forte, mais le terrein peu fertile. M. de Champlain d'étonnait qu'ils s'amusassent à cultiver une terre si inégale, tandis que le sault St. Louis, par exemple, leur offrait le plus beau sol; mais on luy dit que l'âpreté des lieux servait de rempart contre les Iroquois.
Note 53: (retour) Un savant moderne a présumé par un passage d'Hérodote, Liv. I, ch. cxciii, que le maïs était connu en Babylonie. Ce grain varie beaucoup dans les espèces, dit Linnée, et Chabré en compte douze.
Tessoat voulut donner un festin aux Français: nous y gagnerons un nouveau détail de moeurs. «Les conviés, avec chacun son écuelle de bois et sa cuillère, et tous sans ordre ni cérémonie, s'assirent à terre. Tessoat leur distribua une manière de bouillie, faite de maïs écrasé entre deux pierres, avec de la chair et du poisson coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble et sans sel. Il y avait aussi de la chair rôtie sur des charbons, et du poisson bouilli à part.» Tessoat, comme donnant le repas, entretint les convives sans manger lui-même; c'est l'étiquette du pays. Le repas étant fini, les jeunes gens qui n'étaient pas du conseil sortirent, et chacun des sénateurs ayant rempli son calumet, le passa à M. de Champlain. Une demi-heure fut employée à ce cérémonial, sans qu'il fut dit un seul mot; puis on ouvrit les délibérations. De Champlain exposa le but de sa visite: c'était d'aller à la recherche des merveilles qu'avait accréditées Vignau. Mais pour atteindre cette nouvelle toison d'or, il demandait d'être accompagné par quatre canots algonquins. A cette déclaration on se remit à fumer; après quoi Tessoat témoigna que ce serait à regret que cette demande serait accueillie, parce que l'entreprise allait être accompagnée de beaucoup de dangers. Pour réfuter cette objection, Champlain eut recours au témoignage de Vignau; mais amené devant le grand Sagamo, cet imposteur garda le plus profond silence, et ce ne fut qu'à force de menaces qu'il affirma de nouveau tout ce qu'il avait dit auparavant. Tessoat lui dit alors: «tu es un assuré menteur; tous les soirs au temps que tu dis, tu couchais à mes côtés avec mes enfans, et si tu es allé où tu prétends, c'est en dormant. Comment as-tu pu hasarder la vie de ton maître parmi tant de dangers? Tu es un homme perdu, et l'on te doit faire mourir plus cruellement que nous ne fesons nos ennemis.» M. de Champlain voyant le Sagamo en colère, lui présenta une carte, où Vignau avait tracé les choses qu'il disait avoir vues. Tessoat, jetant sur la carte un regard intelligent, confondit encore le misérable qui, à sa contenance, ne laissa plus douter de sa supercherie. Il n'y avait plus de réplique, et il fallut renoncer au voyage.
Qui croirait que ce fut à regret? Le Chef des Français ne put se désabuser entièrement sur le récit de Vignau. Il prit cependant le parti de retourner à Ste. Hélène, et il fut témoin, sur sa route, de l'offrande du pétun 54.
Note 54: (retour) Après qu'ils ont porté leurs canots au bas du sault, dit-il ils s'assemblent en un lieu où un d'entre eux, avec un plat de bois, va faire la quête, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de pétun. La quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à l'entour, chantant à leur mode: Puis un des capitaines fait une harangue, laquelle finie, le harangueur prent le plat, et va jeter le pétun au milieu de la chaudière, et tous ensemble font un cri. S'ils ne fesaient pas cette offrande, en passant, ils croient que malheur leur adviendrait.
L'année suivante les Hurons recherchèrent son alliance. Ces peuples appellés aussi Yendats, occupaient un pays ayant pour bornes le lac Erié au sud, le lac Huron à l'ouest, et l'Ontario à l'Est. M. de Champlain ayant visité leur pays, en fit une relation. Après une longue navigation, il atteignit le lac des Attigouantans, auquel il donne trois cents lieues de long et cinquante de large: il l'appela Mer Douce. Par la latitude où il arriva, le pays est «âpre et inhabitable»; mais ayant côtoyé le rivage du Nord au Sud-est, il trouva «un grand changement de pays», celui où il était alors étant fort beau et cultivé. Il était sur le territoire huron.
Il passa d'abord par quatre villages ou bourgades ouvertes, qu'il nomme Otouache, Carmaron, Touagainchain et Teguemouquiage, où il fut reçu avec autant d'hospitalité et d'amitié que Jacques Cartier à Hochelaga.
Du dernier de ces villages, il se fit conduire à Carhagoua, bourg «fermé d'une triple palissade de bois de trente-cinq pieds de haut», puis il avança à petites journées jusques à Caiagué, capitale de tout le pays. Cette bourgade située au 44e degré de latitude était une véritable ville, qui ne contenait pas moins de deux cents grandes maisons. Tous les environs étaient ensemencés de blé-d'inde, de citrouilles et «d'herbe au soleil», dont les naturels tiraient de l'huile dont ils se frottaient les cheveux. On voyait une variété d'arbustes fruitiers, et de toutes les espèces d'arbres que l'on rencontre en Europe.
Le pays parut à Champlain «peuplé d'une infinité d'âmes.» Il ne vit pas moins de dix-huit villages chez les seuls Attigouantans. Huit de ces villages étaient clos de palissades de bois à triple rang, entrelacés les uns dans les autres, avec des galeries fournies de pierres et d'eau. Il y avait dans ces dix-huit villages, deux mille hommes de guerre, sans compter le commun qui pouvait faire vingt mille âmes. M. Dainville porte toute la nation à quarante mille 55, d'où il appert que M. Thatcher fait une bévue en ne portant toute la nation iroquoise qu'à sept mille âmes, d'après Douglas. Les maisons étaient en forme de berceaux, longues de vingt-cinq à trente pieds et larges de six, laissant par le milieu une allée qui allait d'un bout à l'autre.
Note 55: (retour) M. Garneau croit ce chiffre trop élevé.
On peut croire que M. de Champlain revit chez les Hurons les débris d'Hochelaga; car c'était la même manière de se vêtir, de se loger et de se fortifier; même caractère, mêmes moeurs, mais surtout même bonhomie au dire de Laët.
M. Dainville dit du pays des Hurons: «Ce territoire a de fort beaux cantons. On y voit de jolies rivières arroser de grandes prairies, qui se déroulent à l'oeil, entrecoupées de bois, et quelquefois de belles forêts remplies de cèdres.»
M. de Champlain regarde comme un même peuple les Hurons et les Iroquois, à meilleur droit que ne le croit M. Dainville: c'est l'opinion des savans. L'écrivain moderne donne aussi aux Hurons, le jugement le plus solide parmi les peuples du Canada. Il a dit avec plus de vérité, qu'ils ont plus d'esprit, un génie fécond en expédiens et en ressources, de l'éloquence, de la bravoure: ils avaient aussi des vertus civiques, et Boileau Despréaux n'aurait pas dû les faire si barbares, quand il disait en parlant des mauvais critiques:
Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous, etc. etc.
Les Hurons se convertirent au christianisme avec Ahasistari 56. Les missionnaires reçurent dès lors des invitations d'autres sauvages jusques au la Supérieur, et l'on vit comme reluire de nouveau les jours où les Clément, les Boniface, les Sifroi et les Feargal portèrent les douceurs de la foi aux races germaines. On vit une compagnie aussi célèbre par les sciences que par les conquêtes spirituelles, parcourir en tous sens ces régions, éclairer nos forêts. Chez les Hurons fut commencé le même système qui fut établi au Paraguay, mais l'on peut croire, sans s'éloigner de la vraie philosophie, que ce gouvernement religieux hâta la ruine de la nation en lui ôtant son énergie 57. A l'appui de cet adage, que le soldat le plus vertueux est toujours le plus courageux, l'on avait vu les chrétiens faire la force des empereurs; mais le génie des peuples n'est pas partout le même, et sur les plages de l'Amérique Septentrionale, une certaine férocité fesait le caractère de la guerre. Durant la paix, les Américains avaient des vertus d'être chrétiens.
Note 56: (retour) V. Infra.
Note 57: (retour) Il ne s'ensuit pas que l'on n'aurait pas dû convier ces peuplades au christianisme.