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Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) cover

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848)

Chapter 24: ARGUMENT
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About This Book

The volume compiles dictionary-style entries on Indigenous mythologies, cosmogonies, deities, spirits, flood legends, ritual practices, and supernatural beliefs from across the Americas, blending concise ethnographic notes with translated prayers and mythic episodes. It also includes short biographical sketches and legendary narratives about prominent native leaders, recounting ceremonies, alliances, and funerary customs. The tone alternates between descriptive cataloguing and anecdotal reportage, aiming to present traditional explanations of creation, moral order, and sacred ritual alongside brief historical recollections.


CHAPITRE XI


ARGUMENT

Aspinet Sachem de Nausett--Raisons de sa haine pour les Anglais--Expédition de Standish--Mort du Sachem--Anecdotes--Sort déplorable d'Ianough Sachem de Cummacuid--Sa défense.

La vie d'Aspinet jette un grand jour sur l'histoire d'un établissement dont je viens de parler, les plantations de Weston. Autant Vonohoquaham et Chickatabot furent amis des Anglais, autant Aspinet les eut en aversion. Le massacre non provoqué de ses sujets par le capitaine Hunt 69, en 1614, occasionna cette inimitié.

Note 69: (retour) M. Winslow écrivait: «One thing was grievous unto us at this place. There was an old woman, whom we judged to be no less than a hundred years old, which came to see us, because she never saw English; yet could not behold us without breaking forth into great passion, weeping and crying excessively. We demanding the reason of it, they told us she had three sons who, when Master Hunt was in these parts went aboard his ship to trade with him, and he carried them captives in Spain; by which means she was deprived of the comfort of her children in her old âge.»

Six ans plus tard, les Anglais envoyèrent une embarcation pour chercher un endroit propre à la construction d'un fort. Aspinet fit attaquer le parti et l'obligea de se retirer en grande hâte.

La rumeur le fit en 1622, le chef principal d'une ligue contre l'établissement de Weston, à Weimouth. Le capitaine Standish eut ordre de le prévenir, et d'entrer dans ses domaines à la tête d'un fort détachement de soldats. C'était un homme expéditif. Grand nombre de sauvages furent tués, et, dit un écrivain contemporain, sans doute lecteur de Bible assidu, «cette exécution soudaine, jointe au jugement de Dieu sur leurs consciences coupables, les abattit tellement, qu'ils désertèrent leurs demeures, et se virent réduits à errer dans les bois et dans les défilés, périssant de misère.» Parmi ces malheureux fut le Sachem de Nausett, et telle fut la fin d'un homme qui avait d'abord rendu de grands services à ceux qui violèrent son territoire et lui donnèrent la mort. Je citerai quelques faits qui font voir combien il eût été facile aux Anglais de conserver l'amitié de ce Sachem.

En 1621, un enfant ayant disparu, on devina facilement qu'il était tombé entre ses mains et l'on envoya une députation pour obtenir sa délivrance. Aspinet avait su distinguer le petit innocent des coupables. Lorsque le parti arriva sur la borne de son territoire, et s'y arrêta, Squanto alla seul informer le Sachem du but de la visite, et faire appel aux sentimens de l'humanité en faveur de la faible créature. Aspinet vint avec un grand train, fesant porter l'enfant à la traverse des ruisseaux. Il s'arrêta à distance avec cent guerriers, en désarma cinquante, et arriva avec eux aux Anglais. Il prit le petit garçon qu'il avait tout décoré de perles, le présenta au commandant, et fit la paix avec la colonie.

Après cette rencontre la bonne intelligence se préserva pendant plus d'une année. De grandes provisions de blé furent cédées aux Anglais durant la famine, et le gouverneur Bradford fut reçu par le Sachem avec la plus honnête hospitalité. La chaloupe de cet officier ayant pris eau, on fut obligé de décharger une grande provision de blé, et de le laisser sous la garde des sauvages. Le gouverneur retourna à pied au fort, et le blé, laissé à Nausett en Novembre y fut retrouvé intact en Janvier. Aspinet avait accordé des primes aux sauvages qui le garderaient soigneusement, et il avait fait parvenir la chaloupe à Plymouth, dans le meilleur état.

En 1623, le capitaine Standish parut de nouveau à Nausett. Un sauvage ayant sauté dans la chaloupe des Anglais, et dérobé quelques objets, le capitaine entra en armes chez Aspinet, et redemanda avec bravades les objets volés. Le Sachem, sans s'offenser, lui offrit sa demeure, en attendant qu'il pût retrouver les choses demandées; mais ses offres généreuses furent rejetées, et les Anglais passèrent la nuit en armes près de leur embarcation. Le lendemain Aspinet parut sur le rivage avec une grande suite: il venait rendre la justice. Saluant le capitaine à l'anglaise 70 comme le lui avait montré le Chef Tisquantum, il ne se contenta pas de rendre les objets; mais il fit porter dans l'embarcation une grande quantité de pains.

Note 70: (retour) La légende dit que tous les sauvages de sa suite voulurent suivre son exemple; mais que ce fut de si mauvaise grâce, que tout l'équipage se mit à rire.

Le sort d'un autre Sachem du Massachusetts ne fut pas moins déplorable. Ianough, Sachem de Cummacuid, surnommé le Courtois, justifia ce beau titre par l'affabilité qu'il montra aux Anglais qui vécurent dans sa familiarité.

Standish allant à Nausett, coucha la première nuit de son voyage à Cummacuid. Ianough apprenant qu'il était à l'ancre prés de son domaine, l'avait fait prier de l'y venir voir. On dépeint le Sachem comme un jeune homme d'environ vingt-six ans, de belle taille et gentil de figure, n'ayant du sauvage que l'habit. Il reçut le capitaine à la tête de tout son peuple. Les femmes se mirent à danser 71 et à chanter autour de l'embarcation, et les hommes firent aussi de leur mieux pour témoigner leur allégresse. Ianough, en se séparant de Standish, lui passa son collier autour du cou.

Note 71: (retour) Deux illustres voyageurs nous décrivent une de ces fêtes, qui se passait dans une île, sur les lacs du Canada. Les trois hommes les plus âgés, assis sous un arbre, étaient les principaux musiciens. L'un d'eux battait un petit tambour formé d'une partie du tronc d'un arbre creux, couvert d'une peau; les deux autres l'accompagnaient avec des espèces de castagnettes ou de calebasses remplies de pois. Ces trois hommes chantaient, et les sons rauques et sauvages de leurs voix, mêlés à ceux de leurs instrumens, fesaient un effet bizarre, mais agréable à une certaine distance. Les danseuses chantaient aussi. Elles étaient vingt, qui formaient un cercle, en se tenant les mains autour du cou l'une de l'autre. Fesant ainsi la chaîne, et le visage tourné vers le feu, elles exécutaient des petits pas de côté, courts, serrés et rapides.

Tous les documens accordent à ce Sachem le plus beau caractère; mais il avait affaire à un monstre. Standish, passant une seconde fois à Cummacuid, y fut reçu aussi cordialement que la première fois; mais quelques perles ayant disparu, il répéta les violences qui lui avaient si bien réussi à Nausett, et ses bandits dirent tout haut, que ce coup de fermeté en avait tellement imposé aux barbares, qu'ils n'avaient osé rien entreprendre; tant il est vrai que les Européens, qui avilissaient ainsi le Christianisme, ne pouvaient croire aux vertus qui s'offraient à eux sur ces plages où il n'avait pas été prêché.

Cet affront ne fut pas le dernier. Ianough fut accusé contre toutes probabilités d'être entré dans la ligue contre Weston. Le fidèle Massassoit, lui-même, avait été sollicité: Ianough le fut de même sans que l'on pût en rien inférer. Cependant l'estimable Sachem de Cummacuid, à la fleur de l'âge, insulté, menacé, pourchassé, pour ainsi dire, par un ennemi que rien ne pouvait assouvir, et qui suspectait également ses caresses et ses craintes, s'exila, consterné, et mourut dans son désespoir.


CHAPITRE XII


ARGUMENT

Des cinq Cantons iroquois--Elémens de leur histoire primitive--Territoire et population--Leurs conquêtes--Premier Chef de guerre connu, Oureouati.

J'ai dit dans la tradition iroquoise du premier homme, au discours préliminaire, ce que ces peuples croyaient savoir du commencement du monde 72. J'ai insinué quelle devait être leur origine. Si l'on s'en rapporte aux conjectures de quelques savans, les Iroquois se seraient formés en République dès le milieu du quinzième siècle: je rapporterai cet évènement à la fin du seizième. Ils se rendirent fort redoutables. Les Hurons, qui se séparèrent d'eux, et les Algonquins, leur enlevèrent pour quelque temps cette supériorité, et les refoulèrent jusques à leur lacs, mais cet échec humiliant donna l'impulsion à cette carrière incessante de succès qui s'ouvrit devant eux.

Note 72: (retour) Il y a à prendre et à laisser dans le passage suivant du Comte Carlo-Carli: «Les peuples sauvages et chasseurs de ce vaste continent, comme les Iroquois et les Hurons, avaient quelque faible idée de la Divinité. Ils croyaient un bon principe a et un mauvais. Ils adoraient le soleil b, la lune, un bois ou un fleuve, et disaient que les âmes des valeureux guerriers jouissaient dans l'autre monde d'une vie délicieuse. Ces sauvages-chasseurs étaient et son encore divisés par hordes, comme les Scythes et les Tartares; toujours féroces entre eux toujours en guerre, sans forme de gouvernement, et ainsi sans culte religieux.»
Note 72a: (retour) Cette idée de deux principes a été commune à bien des peuples, et s'explique par le désordre de la nature. C'est par ce raisonnement que les sauvages du Canada décochèrent toutes leurs flèches contre le sol en convulsion, en 1683.
Note 72b: (retour) V. sur les vierges du soleil les Lettres Péruviennes, par Madame d'Harponcourt de Graffigny. Les Iroquois avaient aussi leurs vestales.

Les Français les trouvèrent en armes jusque dans les environs de Québec. Etaient-ce eux qui avaient délogé les paisibles Canadois?... Je le crois avec Lescarbot. «Il y a quelques années, dit-il que les Iroquois s'assemblèrent jusqu'à huit mille, et défirent leurs ennemis, qu'ils surprirent dans leurs enclos.» Quoique l'écrivain ne cite aucune autorité sur ce grand évènement, il n'a pu que rapporter l'opinion du temps, laquelle était d'autant moins suspecte qu'il s'agissait d'un fait récent.

Les Iroquois descendaient dans la colonie par la rivière qui fut appellée de leur nom, parce qu'ils l'infestaient de leurs partis. L'arrivée des Français, loin de les déconcerter, ne fit que leur faire apercevoir la nécessité de détruire avant qu'il ne se grossît, un ennemi auquel les armes à feu assuraient un immense avantage. Deux fois leurs partis furent rejetés loin du théâtre de l'attaque: ils vinrent une troisième fois et vainquirent. M. de Champlain trouva ces Romains du Nord, retranchés dans une redoute bien construite, dont les avenues étaient obstruées par de forts abattis d'arbres. On essaya d'y mettre le feu; mais les Iroquois avaient fait une grande provision d'eau, et maîtrisèrent les flammes. Les Français dressèrent alors une machine d'où ils firent un feu bien nourri. Cependant M. de Champlain reçut deux blessures, les Hurons prirent l'épouvante en apprenant qu'il n'était pas invulnérable; et l'on retraita vingt-neuf lieues sas s'arrêter.

Enhardis par ce succès, les Cantons envoyèrent des partis jusque dans le centre de la colonie. De Champlain n'avait pas de forces suffisantes pour les contenir, et le Grand Condé n'était pas à portée de communiquer aux Iroquois la terreur de son nom. Ce prince céda sa vice-royauté en Canada au Duc de Montmorency, qui envoya quelques secours.

Forcés de se tenir en respect après bien des ravages, les Agniers, ou Mohacks tournèrent leurs courses contre les Satanas, nation plus rapprochée de leurs lacs: ils la défirent et l'expulsérent. Revenant alors sur leurs pas, ils repoussèrent au-delà de Québec ces mêmes Algonquins qui s'étaient maintenus quelque temps sur l'Ontario.

Le pays des Iroquois avait été borné jusqu'alors entre les 41e et 44e degrés de latitude, comprenant dans la direction de l'orient d'été au couchant d'hiver environ quarante lieues, et quatre vingts de l'est à l'ouest, en sorte qu'ils avaient pour bornes la Pensylvanie au midi, à l'occident, le lac Ontario, le lac Erié au couchant d'été, et celui de St. Sacrement au septentrion: enfin la nouvelle Iork. Il était divisé en cinq Cantons, c'est-à-dire, de l'est à l'ouest, les Mohacks, les Oneidé, les Onnondagué, les Cayougué et les Tsononthouans.

Ces cinq nations, subdivisées en quinze tribus, formaient un co-état, dont chaque partie jouissait d'une certaine indépendance pour la paix et la guerre.

Au temps ou je parle, le canton des Mohacks était le plus populeux. Son territoire était fertile, et arrosé par une petite rivière qui serpente l'espace de sept ou huit lieues entre deux prairies. Deux lieues au-delà, on trouve une source sulfureuse dont l'eau, naturellement blanche, se résout en sel sous le feu. Il y en a une autre chez les Cayougué. Son eau, agitée violemment, s'enflamme, et semble de la nature de celle que l'on voit près Grenoble. Depuis la rivière des Onnondagué jusques à la rivière Niagara, le paysage est délicieux. Un terrain facile, agréablement boisé, est entrecoupé des lisières de sable peu profondes, qui ajoutent par le contraste à la fraîcheur de la verdure. Les forêts sont magnifiques, et la chasse y est abondante. La belle demeure de Sir William Johnson vint depuis ajouter un nouvel ornement è ces beaux domaines.

On a dit que les Iroquois s'appellaient dans leur langue Agonnonsionni, ou architectes par excellence, parce qu'ils se logeaient plus solidement et plus élégamment que les autres. Le gouverneur Clinton, dans un discours prononcé devant la Société Historique de New-Iork, les appelle Agnuschion ou Peuple Uni. Agonnonsionni et Aganuschion se ressemblent assez pour partager le critique. Quoiqu'il en soit, les Iroquois, chez eux, s'appellaient encore plus communément Mingos.

Pour revenir à leurs victoires incroyables, les confédérés, en liaison avec les Hollandais de Manhatte, furent à même de mépriser l'art et la science des Français. Ils apprirent à tirer de l'arquebuse et à se servir de toutes nos armes. Leurs capitaines reparurent dans les plaines, et les Algonquins subirent de nouveaux affronts, qui furent le prélude d'une série d'envahissemens sans parallèle dans les annales américaines. Les Erié furent les premiers anéantis: ils avaient occupé le pays au sud de ce fleuve. Les Andastes et les Chouanis subirent à peu près le même sort. Les Hurons et les Outaouais furent rejetés au milieu des Sioux, où ils se séparèrent, répandant partout la terreur du nom Iroquois. Les Illinois et les Miamis reçurent la loi. Les Nipicenans retraitèrent jusques à la baie d'Hudson. Le nom Mohack répandait l'épouvante chez tous les peuples de la Nouvelle-Angleterre, à la moindre apparition de ces guerriers sur les collines du Connecticut ou du Massachusetts. En dernier lieu les fureurs de la guerre envahirent les Alleghanis. Depuis Québec jusqu'au Mississipi, rien ne résista. Les Mingos réclamèrent comme leur territoire douze cents milles quarrés.

Leurs exploits firent grand bruit de l'autre côté de l'Atlantique. En France, on se servait de leur nom pour effrayer les enfans mutins, et le Président Hénaut citait avec orgueil les légers succès de quelques gouverneurs contre ces redoutables peuplades 73.

Note 73: (retour) V. Abrégé chronologique.

Malgré tant de conquêtes nul de leurs capitaines ne nous a été connu avant Oureouati. Les Outaouais éprouvèrent surtout sa valeur. Barbare à l'excès dans les commencemens, il s'opposa au célèbre Garrangulé (Garrakonthié), et traversa toutes ses démarches. Il harcela avec fureur les premiers habitans de Montréal. Mais le commerce des Européens l'adoucit beaucoup dans la suite; et après l'avoir vu semblable au tigre en fureur, nous l'entendons discourir avec modération à la paix de Kaihohague. Un mot de Garrangulé suffira dans une autre occasion, pour le faire rebrousser avec ses guerriers occupés à ravager la colonie. Oureouati fesait admirablement bien la petite guerre; on ne le trouve pas à la tête de partis de guerre bien considérables.

Voyons maintenant les efforts que fesaient les Hurons pour conserver le territoire dont ils étaient naturellement les maîtres.


CHAPITRE XIII


ARGUMENT

74Ahasistari; ses qualités--Mauvaise politique des Hurons--Adresse des Iroquois--Conversion d'Ahasistari--Pais de 1646--Renouvellement de la guerre; désastre des Hurons--Ahasistari sauve les débris de son peuple.

Note 74: (retour) Cet article se trouve un peu différemment dans l'Encyclopédie Canadienne, ainsi que ceux de Piscâret, Garrakonthié, Oureouaré, Kondiaronk et Siquahyam.

AHASISTARI, un des principaux Chefs de la nation huronne, naquit vers la fin du seizième, ou au commencement du dix-septième siècle. Il fut doué en naissant de toutes les qualités qui font les héros chez les indigènes de l'Amérique, et se rendit surtout redoutable aux Iroquois dont il repoussa longtems avec succès les agressions continuelles. Vers 1640, ces terribles ennemis ayant tombé sur une nation éloignée, firent un massacre épouvantable. Ceux qui furent assez heureux pour échapper, trouvèrent un refuge chez les Hurons. Ahasistari et les autres Chefs n'eurent pas plutôt appris leur désastre, qu'ils envoyèrent au-devant d'eux avec des rafraîchissemens, et les accueillirent avec un bienveillance aui aurait fait honneur à une nation européenne, mais qui dévoilait le peu de politique d'un peuple présomptueux et dépourvu de prudence. En effet, il achevait d'irriter des voisins dont il avait tout à craindre.

Les Cantons agirent autrement, et pour ne pas s'attirer sur les bras trop de forces réunies, ils mirent tout en usage pour introduire la mésintelligence entre les Français et leurs alliés. Ils firent partir trois cents guerriers qu'ils divisèrent par petites troupes, et tous les sauvages qui tombèrent entre leurs mains furent traités avec la dernière inhumanité, tandis que les Français qui furent pris, ne reçurent aucun mal. Cette ruse ne fit pas prendre le change à Ahasistari, qui maintint sa nation dans l'alliance des Français. Plus de huit cents Iroquois s'avancèrent alors jusques au Trois-Rivières. Après quatre mois de blocus, les Chefs offrirent la paix à condition que les Hurons et les Algonquins n'y seraient point compris. M. de Montmagny 75, gouverneur-général, monta de Québec, pour s'aboucher avec eux, mais les Iroquois ayant pillé en sa présence deux canots algonquins qui parurent devant la place, la conférence fut rompue, et les huit cents guerriers, après de nouveaux ravages, entrèrent sur les terres des Hurons, qui se défendirent avec vigueur.

Note 75: (retour) Les députés Iroquois, croyant que les noms européens, comme les leurs, devaient signifier quelque chose, demandèrent ce que signifiait celui du gouverneur. On leur dit que Montmagny voulait dire Grande Montagne. Ils le traduisirent dans leur langue, et depuis ce temps, tous les sauvages appellèrent Ononthio les gouverneurs du Canada.

En 1641, les PP. Bréboeuf et Lallemant virent leurs travaux couronnés d'un brillant succès, par la conversion et le baptême d'Ahasistari. La nation suivit l'exemple de son Chef.

L'année suivante, les Iroquois, que soutenait Wilhelm Kieft, gouverneur de Manhatte ou Manhattan, se répandirent dans tout le Canada. Les rivières et les lacs furent infestés de leurs partis, et le commerce ne put plus se faire sans les plus grands risques. Les Hurons vinrent désoler leurs frontières, et la frayeur se mit dans le coeur de ce peuple qui semblait inaccessible à la crainte. En 1643 les habitans de trois villages furent dispersés, et tout pliait; mais il parut que les Iroquois n'étaient pas encore préparés à frapper le dernier coup, car il fut conclu en 1646, un traité de paix qui fut ratifié par les Agniers ou Mohacks, d'une part; et de M. de Montmagny, Ahasistari, Piscâret, Chef des Algonquins et Megamabat, Chef des Montagnais, signèrent les articles 76. Deux Français, deux Hurons et deux Algonquins suivirent les Iroquois comme ôtages, et ceux-ci laissèrent trois des leurs dans la colonie.

Note 76: (retour) Chaque député apposa au bas du traité le tabellionat ou blason de sa tribu, c'est-à-dire le dessin d'un animal quelconque. Voilà l'origine des armoiries chez tous les peuples. Elle n'appartinrent pas d'abord aux individus, mais aux communautés d'hommes. Le bourg d'Athènes était ainsi désigné par une chouette, Tyr, par le buccin, Sibaris, par le boeuf, Argos, par le loup, la Toscane, par la grenouille ou tusc, l'Egypte, par un crocodile, Paris, par un vaisseau. Plus tard, les grands personnages eurent leur devise, qui se trouvait sur les boucliers, selon Laplace, dans son Dictionnaire des Fiefs. On retrouve les écus d'armes chez les Sioux.

Les Iroquois rompirent bientôt cette trève. Ahasistari, à la tête de Hurons et des Andastes, peuple belliqueux et puissant, les battit complettement en 1648, mais sa nation ne voulut profiter de la victoire que pour obtenir une paix solide et durable, à laquelle, cependant, avec plus de sagacité, elle n'aurait jamais dû se fier. Elle fut la dupe de sa présomptueuse confiance. Tandis qu'Ahasistari traitait avec les Onnondagués, les Mohacks et les Tsononthouans exterminèrent deux partis de chasse; il pénétrèrent dans les premières bourgades et massacrèrent sept cents personnes. Les fuyards se réfugièrent à Caragué qui était comme la capitale de tout le pays. Le 26 mars, mille Iroquois tuèrent quatre cents Hurons. Trois guerriers échappés au massacre allèrent porter l'alarme à la bourgade de St. Louis: quatre-vingts guerriers périrent encore dans la défense de cette place. Deux cents Cayougué tombèrent dans une embuscade, mais ceux qui les avaient poursuivis furent exterminés par un parti de sept cents Mohacks. Ahasistari évita la mort, bien qu'il payât de sa personne dans toutes les rencontres, et il chercha un moyen de sauver son peuple. La bourgade principale n'avait pas encore été attaquée; mais on craignait de ne pouvoir s'y maintenir. Les Jésuites proposèrent de se retirer aux îles Manitoulines 77 sur le lac Huron. Cette proposition fut mal accueillie. La nation ne pouvait consentir à abandonner le pays de ses ancêtres. La plus grande partie émigra cependant, et forma une bourgade de mille feux dans l'île St. Joseph. On n'y fut pas plus en sûreté contre l'ennemi. Un petit nombre de Hurons, trop attachés à leur pays, furent poursuivis avec acharnement, pourchassés comme des bêtes fauves; d'autres s'enfoncèrent dans les forêts de la Pensylvanie, sans doute guidés par quelques Chefs valeureux, et réoccupèrent plus tard leur première patrie. Ahasistari, après avoir fait tomber un parti d'Iroquois dans une embuscade, retraita jusques à Québec avec tous ceux Qu'il put persuader et réunir. Il y vivait encore en 1676, et les Hurons d'aujourd'hui, le regardent encore comme un des plus grands hommes de guerre qu'ait produits leur nation. Quelques Hurons parvinrent aussi chez les Sioux, et avec eux quelques-uns de sa famille, car Alkwanwaught, un de ses descendans, commanda et donna des Chefs à ces peuples, comme le supposent ces vers d'Adam Kidd:

Alkwanwaught was a Sioux famed

In many battles honours claimed

And closely by his mother's side,

To Atsistari was related--

That hero, long the hero's pride,

Than whom was never yet created,

A nobler Chieftain for the field--

A lion heart, unknown to yield.

Note 77: (retour) La Mythologie des sauvages avait placé dans ces îles le séjour des dieux ou des Manitoux.

CHAPITRE XIV


ARGUMENT

Des Pequots--Sassacus--Ses projets hostiles contre les Anglais--Massacre du capitaine Stone--Traité de pais--Politique du Sachem--Expédition du capitaine Endicott--- Sassacus conçoit le dessin d'exterminer les Anglais--Les colonies se réunissent; bataille sanglante--Retraite et mort de Sassacus.

Les Pequots, peuple redoutable, ainsi appelés de Pekoath, leur premier Sachem, s'emparèrent du Connecticut vers l'an 1550. Il pouvaient armer quatre mille archers. Ceux de Nipmuck et de Long-Island leur étaient soumis, et les Narraghansetts seuls balançaient leur fortune. Les Anglais trouvèrent Pekoath en progrès de conquêtes: les tribus se dispersaient à son approche, et il se vit le maître, avec ses terribles Mirmidons, de la plus belle partie de la Nouvelle-Angleterre, sous le ciel le plus tempéré et le plus doux.

Dès l'année 1631, Ouagimacut, un des vaincus, était venu à Boston, conduit par un autre sauvage qui avait été attaché à la maison de Sir Walter Rawleigh, en Angleterre. Il venait implorer du secours contre Pekoath, qui mourut sur ces entrefaites.

Sassacus, nouveau Sachem, fut salué à son avènement par vingt-six Sagamos, et fit parader devant lui sept cents archers. Il choisit pour sa résidence une colline commandant une des plus magnifiques vues sur la baie et les contrées qui l'avoisinent.

Les Pequots se montrèrent invariablement ennemis des Anglais. Maîtres du pays sans contrôle, ils regardaient tous étrangers comme envahisseurs: ils trouvaient mauvais qu'on élevât des forteresses sans le consulter. Leur fierté ressemblait à celle des soldats du Porus.

En 1633, le capitaine Stone fut attaqué sur la rivière, et massacré avec tout son équipage. Sassacus, voulant dissimuler après cette catastrophe, envoya des députés. Le gouvernement exigea que les assassins fussent remis, et quoique le Sachem représentât que le capitaine avait enlevé deux sauvages; qu'il les avait forcés de lui servir de guides, et ne les avait remis sur la côte que les mains liées derrière le dos, il fut conclu un traité par lequel les assassins devaient être rendus en effet, et les colons avoir un vaisseau sur la rivière, afin de faire la traite. Les Narraghansetts cherchèrent en vain à prévenir cette convention en envoyant trois cents guerriers, qui devaient attaquer l'ambassade à Neponsett. Les Anglais s'opposèrent à leur dessein.

Les choses demeurèrent en cet état jusqu'en 1636. Cette année, un homme du nom de Oldham ayant été massacré par les sauvages de Block-Island, le capitaine Endicott ravagea leur pays. De là, il se porta sur la côte des Pequots pour exiger l'exécution du traité, et en outre une provision de blé. Un sauvage parut dans un canot, et demanda ce que les Anglais prétendaient. Le capitaine délivra alors son message, et fit prévenir le Chef le plus considérable, en l'absence de Sassacus, qui était allé à Long-Island. Ne pouvant obtenir ce qu'il voulait, il débarqua, tua deux Pequots, et mit le fau aux moissons, se retirant après cet exploit barbare.

Sassacus, de retour, conjura la perte des colons. Il destina à cet objet toutes les forces de son pays, et déploya toute sa propre énergie. Les forts furent attaqués dans toutes les directions. Au mois d'octobre, cinq hommes de la garnison de Saybrook furent enlevés, un maître de vaisseau torturé, et le fort si vivement pressé, que les canonniers ne pouvaient laisser leur pièces. Au mois de mars suivant, quatre soldats furent tués et douze matelots furent pris sur la rivière, où aucun navire n'osa plus se montrer. Ne voulant rien négliger pour terminer son ouvrage, Sassacus négocia avec ses anciens ennemis les Narraghansetts, auxquels il proposa une ligue offensive; projet digne de son génie à la fois politique et guerrier. Cananacus, leur Sachem, allait s'unir à lui; mais le célèbre Roger Williams le mit dans le parti Anglais. Les colonies se réunirent en même temps pour dégager celle de Connecticut. Les forces de cet état, réunies à celles de Plymouth et du Massachusetts, repoussèrent les assiégeans, et suivirent les sauvages dans leur pays. Les Narraghansetts, les Mohicans et les Niantics, prirent part à cette lutte, et suivirent l'armée coloniale; ils voulurent même être l'avant garde de cette croisade. Sassacus dut entrevoir alors le jour des restitutions, où il allait se dessaisir forcément de tant de dépouilles. Les tribus humiliées contemplèrent avec une joie sauvage la chute de leurs vainqueurs: ceux-ci vendirent cher leurs vies. Sassacus battu main point défait mit ses forts en défense. Le Major Mason 78, ayant fait entourer le plus considérable par les sauvages alliés, monta à l'assaut avec ses soldats. La résistance était bien préparée; cependant, en moins d'une heure, l'oeuvre de la destruction fut achevée. Des tourbillons de flammes nourries par les assiégeans, et la réflexion de ces pyramides de feu sur les forêts voisines, le bruit des armes à feu, la fureur et les hurlemens des Pequots, les cris des femmes et des enfans offraient un spectacle horrible à voir. Six cents sauvages furent engloutis sous les ruines. Sassacus parut si peu découragé, ou plutôt, ce désastre le mit dans une telle fureur, qu'il poursuivit les Anglais jusqu'à six milles du champ de bataille, à la tête de trois cents archers.

Note 78: (retour) Qui croirait que cet officier mit en tête de la relation qu'il écrivit de cette expédition, de texte de l'écriture: We have heard with our ears, ô God!... «how thou did'st drive out the heathen with thy hand.» La plupart des contemporains du très dévot Major étaient aussi peu éclairés, et se croyaient armés de la main de Dieu contre les maîtres naturels de ces vastes régions.

Il faillit être au retour la victime de ses propres gardes, qui l'accusaient de tous leurs malheurs. La plupart des guerriers l'abandonnèrent. Il acheva alors de démolir son camp, et retraita avec quatre-vingts braves vers la rivière d'Hudson. Son courage en ayant rallié d'autres autour de lui, il fit halte à Fairfield; mais il y perdit encore deux cents hommes et treize Sachems. Poussé de marais en marais, trahi par ses propres sujets, il pensa être assassiné par un traître payé d'avance pour le tuer, mais qui ne se sentit pas assez de courage pour l'attaquer. Dépassant enfin la borne de son pays, il se jeta dans les bras des Mohacks. Des guerriers de ce Canton furent assez lâches pour le tuer par surprise. Sa tête fut envoyée à Connecticut et promenée dans toutes les bourgades.

Lorsque Sassacus s'arma en faveur des hommes rouges, les colons de la Nouvelle-Angleterre, encore faibles et impuissans, étaient déjà d'une insolence inouïe. La providence empêcha qu'ils ne subissent le sort que semblait leur préparer une si coupable présomption: on doit seulement regretter de voir si complet le triomphe d'envahisseurs aventuriers vomis par l'Angleterre, qui n'avait pu les supporter.


CHAPITRE XV


ARGUMENT

Les Algonquins se résolvent à faire la petite guerre--Piscâret; singulière ruse de ce Chef--Il entre seul dans le pays des Iroquois--Intrépidité d'une jeune fille de la même nation--Mort de Piscâret--Réflexions.

PISCARET, Algonquin, surnommé l'Achille du Canada, le plus grand guerrier de son temps chez les tribus du Nord, dit M. Thatcher, se signala dans tous les combats que sa nation livra aux Iroquois. Les Algonquins, déjà affaiblis, lui ayant confié le commandement de sept cents guerriers qu'ils avaient assemblés avec effort, il marcha contre ses fiers ennemis; mais il les trouva sur leurs gardes, et il fut contrait de s'en revenir sans avoir remporté aucun avantage considérable.

N'ayant pu faire triompher son peuple à la tête d'un si grand parti, il voulut au moins venger la mort d'un Chef, qui avait été pris et brûlé par les Iroquois. Il arma un canot d'une vingtaine de fusils, et s'y embarqua avec quatre Chefs des plus braves. Ils partirent des Trois-Rivières, ou du Cap de la Magdeleine, qui était alors la résidence ordinaire des Algonquins, et se rendirent d'abord dans les îles de Richelieu, à l'extrémité sud-ouest du lac St. Pierre, et de là, à l'entrée de la rivière Sorel, ou, comme on a dit, la Rivière des Iroquois. Après s'être avancés jusqu'à une certaine distance, ils rencontrèrent cinq canots iroquois portant chacun dix guerriers. Ceux-ci firent le Sassakoué ou cri de guerre, pour sommer les Algonquins de se rendre. Piscâret voulant les attirer au large, rebroussa, et les Iroquois de le suivre avec la vitesse surprenante des rameurs sauvages. L'Algonquin avait eu l'idée de faire passer dans les balles dont il s'était muni de gros fils d'archal d'environ dix pouces de longueur arrêtés par les deux extrémités. Il avait disposé ces balles en pelotons, afin que le fil s'étendant au sortir du fusil, fit un plus grand escar. Par là, autant de coups portés dans un canot, étaient autant d'ouvertures qui devaient le couler à fond. En effet, lorsqu'il fut temps de combattre, Piscâret fit un mouvement pour se trouver enveloppé par les Iroquois, et ordonna de tirer sur leurs canots à fleur d'eau sans s'occuper des guerriers qui y étaient. Les ennemis d'éloignèrent avec précipitation et comme à l'envi les uns des autres pour faire place au canot des Algonquins. Alors les cinq Chefs, feignant de se rendre, entonnèrent leur chant de mort; mais au grand étonnement des Iroquois, ils firent une décharge de leurs fusils, et la réitérèrent trois fois sans perdre de temps, en reprenant d'autres armes chargées d'avance. Les Iroquois culbutèrent de leurs canots, qui coulèrent bas, et les Algonquins les tuèrent à coups de casse-têtes, à l'exception d'un Chef qu'ils prirent avec eux, et auquel ils firent éprouver le sort qu'avait subi le leur: c'est, avec quelque différence, la relation de M. Bacqueville de la Poterie.

Piscâret, combattit les Iroquois en combat rangé en 1643, et les battit. Il parut aux conférences de 1646, et ratifia la paix au nom de sa nation, en disant: «voici une pierre que je mets sur la sépulture des guerriers qui sont morts pendant la guerre, afin que nul n'aille remuer leurs os, ni ne songe à les venger.»

Aux nouvelles hostilités, il fit une expédition ou plutôt un exploit qui ressemble pas mal à celui d'Ulysse et de Diomède dans le camp de Rhoesus. Comme il connaissait parfaitement le quartier des Iroquois, il partit seul à la fonte des neiges, dans le dessein de les surprendre. Il eut la précaution de mettre ses raquettes le devant derrière, afin que, si l'on découvrait ses traces, on crût qu'il était retourné dans son pays.

Après plusieurs jours de marche, se trouvant près de la première bourgade, il se logea dans un arbre creux, pour y attendre la nuit. Lorsque tout fut dans le silence, il sortit de sa retraite, et s'introduisant sans bruit dans une cabane, il tua deux Iroquois, leur enleva la chevelure, et retourna dans son arbre. La même chose fut répétée la nuit suivante. Les anciens s'assemblèrent le troisième jour, et l'on mit des gardes à toutes les huttes. Piscâret sortit encore, et entra une troisième fois dans le village. Il n'y avait personne dehors, mais on veillait dans les maisons, comme il s'en aperçut en regardant par les ouvertures. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, il se hasarda à entrouvrir la porte d'une cabane, et il y vit un factionnaire sommeillant le calumet à la bouche. Il le tua et s'enfuit. L'épouvante se répandit dans la bourgade, et tous les guerriers s'armèrent la rage dans le coeur. Piscâret avait pris les devans, et comme il prenait, dit-on, les élans à la course, il redoutait peu la poursuite de ses ennemis. Loin de continuer à fuir, il revint sur ses pas, se cacha durant le jour dans un autre arbre, et fit éprouver le sort de Dolon aux Iroquois qui s'approchèrent trop de son embuscade.

Les Cantons, pour forcer ce terrible ennemi à sortir du leur territoire, furent obligés d'envoyer à sa recherche plusieurs centaines de guerriers: il leur échappa pour les harceler encore.

Si ces exploits de Piscâret nous semblent fabuleux, une égale intrépidité nous étonnera encore plus dans une femme.

Oroboa, jeune algonquine, se rendit célèbre par un héroïsme bien éclatant. Prisonnière de guerre chez les Agniers ou Mohacks, elle fut déposée dans une cabane pieds et mains liés, et demeura dix jours dans cette position, sans prendre de nourriture, que ce qu'il fallait pour l'empêcher de mourir. La onzième nuit, pendant que ses gardes dormaient auprès d'elle, elle parvint à dégager un de ses amis, et bientôt après à se détacher tout-à-fait elle-même. Son premier soin fut d'assurer sa liberté par la fuite; mais elle ne put se résoudre à laisser ainsi échapper l'occasion de la vengeance. Elle rentra dans la cabane qu'elle venait de quitter, saisit une hache, assomma celui des Iroquois qui se trouvait plus à sa portée, s'élança dehors, et se cacha dans le creux d'un arbre qu'elle avait remarqué.

Cependant les Iroquois, éveillés par les gémissemens du mourant, cherchèrent l'assassin. Oroboa attendit qu'ils fussent éloignés, et, dirigeant sa course d'un autre côté, elle s'enfonça dans les bois. Elle y errait depuis deux jours lorsque, tout-à-coup, elle découvrit que ses ennemis suivaient ses traces. Elle se plongea à l'instant dans un étang couvert de roseaux, qui se trouvait auprès, et y resta dans une attitude qui lui permettait de respirer sans être aperçue, jusqu'à ce que les Iroquois, lassés d'une recherche inutile, s'en retournèrent dans leur village.

Durant trente-cinq jours elle parcourut les forêts et les déserts vivant de racines et de fruits sauvages. Parvenue à une rivière large et rapide, elle fit avec des osiers une espèce de radeau qui lui servit à la traverser. Enfin rencontrée par des guerriers de sa nation, elle fut reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre.

Souvent chez les sauvages, les femmes accoutumées à être victimes des fureurs de la guerre, chérissent la vengeance 79, et ne manquent dans l'occasion ni de force ni de courage pour l'assouvir.

Note 79: (retour) On a comparé en cela les Arabes à nos peuplades. «Semblables aux Indiens du nord de l'Amérique, chez qui l'amour de la vengeance est une passion effrénée, ils attendront pour la satisfaire, qu'une occasion se présente, quelque long que soit l'intervalle, et subiront toute espèce de privations sans jamais perdre de vue le but qu'ils se proposent.--(Comte WILL. DE WILBERG.)

Pour Piscâret, il était constamment trop brave pour être toujours prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre, vers le haut de la rivière Nicolet, de six éclaireurs Iroquois qui, n'osant l'attaquer ouvertement, entonnèrent son approche leur chanson de paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita à passer à son village, qui n'était éloigné que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des députés qui allaient aux Trois-Rivières ou à Québec Pour traiter de la paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir à son invitation, mais il y en eut un qui resta exprès derrière, sous prétexte de se reposer. Piscâret marchait avec eux sans les soupçonner, au, comptant sur sa force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout-à-coup sur lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur le derrière de la tête. Ainsi finit ce terrible Algonquin.

On admire ces héros d'Homère presque barbares; on se passionne pour ces chants anaclétiques d'Ossian, où paraissent une grandeur sage et une sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amérique ressemblent à ces guerriers poétiques. Même passion, chez eux, pour la guerre, même force d'âme, même énergie. Mais, a dit un auteur distingué, il est vrai que nous n'admirons la nature qu'à travers le prisme de l'art. Les bois, les forêts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homère a bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses héros qui ressemblent à des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor à son génie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes demeurent insensibles au récit d'actions réelles qui surpassent quelquefois l'imagination des poëtes. On recherche encore les vives peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred, entremêlés d'amours. Gengis et Tamerlan n'intéresseront pas ces esprits: l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'était parée quelquefois d'ornemens étrangers.


CHAPITRE XVI


ARGUMENT

Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus lui succède et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue contre les Pequots--Inimitié du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort de Miantonimo.

J'ai à parler maintenant de la puissante confédération des Narraghansetts, aujourd'hui éteinte, mais qui habitait autrefois le Rhode-Island. Les îles de la baie qui porte leur nom leur étaient soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, étaient comme les vassaux de leur Sachem-général. Ils fesaient la guerre de temps immémorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera que les Chefs d'unetelle république devaient être des hommes d'un courage élevé. Le commun des guerriers avait ce caractère: il fallait un héros pour les conduire.

Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils avaient été commandés par ce Sachem, infiniment supérieur aux autres en valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualités guerrières et oratoires, jointes au génie du commandement, réunir à son peuple un grand nombre de tribus qui en étaient séparées, et étendit son autorité sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island. Il eut aussi à calmer des guerres intestines; car chez les sauvages chaque chef veut se faire un parti, et s'élever au rang suprême. Il maintint son autorité et la transmit à ses enfans. Il n'eut qu'un fils et une fille. N'ayant pu les marier convenablement è sa dignité, il les unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'aîné fut Cananacus.

Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrèrent pas aux Anglais une affection égale à celle des Andusta et des Granganimo. Dès l'année 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des sauvages. Cananacus envoya un héraut à Plymouth porter un carquois rempli de flèches, comme pour déclarer la guerre. Le gouverneur lui répondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne réception. Un message si résolu eut son effet. Cananacus, superstitieux, crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y toucher, et les renvoya. La paix fut préservée avec les Anglais, mais en 1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut réduit à se réfugier dans une habitation anglaise à Sowams, jusqu'à l'arrivée des soldats. Le capitaine Standish marchait à son secours, lorsque les Narraghansetts, évacuèrent Montaup, en apprenant que les Pequots étaient sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa à la tête des vainqueurs.

Nous avons vu comment Sassacus, voulant exterminer les Anglais, crut faire entrer les deux Sachems dans sa cause. On prétend que Miantonimo hésita entre le désir de la vengeance te la perspective de la ruine des blancs. Roger Williams, sectaire persécuté pour ses doctrines religieuses, eut assez de charité envers ceux qui le poursuivaient, pour travailler en leur faveur. Il eut l'habileté de tourner contre les Pequots l'orage qui allait fondre sur les colonies. Le gouverneur Winthrop invita Miantonimo à une conférence. Le jeune Sachem parut à Plymouth en 1636, avec les fils de Cananacus et une garde de vingt guerriers. Arrivé à une journée de marche, il envoya un héraut pour annoncer qu'il arrivait. On envoya une compagnie de miliciens jusques à Roxbury, et le gouverneur convoqua les conseillers et les magistrats. Un festin préparé au palais du gouvernement, se termina par une alliance offensive et défensive. Les deux partis s'engagèrent à ne pas traiter séparément avec les Peckots et à leur faire une guerre à mort. On se fit des présens en foi d'alliance. Les Anglais donnèrent vingt-six habits galonnés 80, et les Sachems, une main de Pequot, et des pelleteries. Les troupes anglaises, en entrant sur les terres des Narraghansetts, firent prévenir Cananacus de leur marche et du plan de la campagne. Le lendemain Miantonimo parut avec deux cents guerriers 81. Voyant le petit nombre des soldats, il fit venir de nouveaux hommes, en disant que les Anglais étaient trop peu nombreux pour se mesurer avec les Pequots, qui étaient tous gens de grand courage; puis il se sépara du Major Mason en lui souhaitant le succès.

En Septembre, 1638, Miantonimo fit invité à Boston avec Uncas le Mohican, son ennemi juré. Ce fut surtout dans cette conférence que les colons commencèrent à affecter la supériorité sur les sauvages. Ils se firent reconnaître pour arbitres entre les deux Sachems, et leur firent conclure une paix perpétuelle. Miantonimo est accusé de l'avoir rompue le premier. Il remua toutes les tribus du Connecticut, et fit de grands amas d'armes. Il alla même jusqu'à aposter un assassin pour tuer Uncas. Ce misérable, qui était Pequot, fit une tentative en 1649, et manqua son coup. Il fut arrêté à Boston, et mis en jugement; mais Miantonimo plaida sa cause, et lui obtint sa liberté en promettant de le renvoyer à Uncas. Il ne le fit pas, mais tua lui-même le coupable deux jours après. Un autre incident hâta la guerre. Sequassem, Sachem du Connecticut, ayant tué un Mohican, et poursuivi Uncas à coups de pique, fut cité devant la cour de Boston 82. Il refusa de comparaître, et Uncas fut à la peine de battre ses guerriers. Miantonimo se déclara alors, et poursuivit son rival à la tête de neuf cents guerriers, qui se grossirent des vaincus. Uncas n'avait que quatre cents hommes; il ne chercha pas moins le combat, et les deux partis se rencontrèrent dans une vaste plaine. Le Mohican voyant la force plus que triple de son adversaire, usa de stratagême, et fit part à ses guerriers de son dessein. Il feignit de demander un pourparler. Les deux bandes firent halte, et les deux Sachems s'avancèrent en avant. Uncas dit à Miantonimo: «Nous avons chacun un grand nombre de valeureux guerriers; ils ne doivent pas périr dans une querelle qui nous est personnelle. Viens donc, comme un digne Chef, et battons nous seul à seul.» «Mes guerriers sont venus de loin pour combattre, répondit Miantonimo, et les Mohicans tomberont sous les coups des Narraghansetts.» Il continuait de parler, lorsqu'Uncas se jeta è terre. Aussitôt les Mohicans firent une décharge inattendue de toutes leurs armes, puis si jetèrent sur leurs ennemis avec une furie qui les força de se disperser. La poursuite fut chaude, et les vaincus chassés de roc en roc comme le gibier devant le chasseur. Miantonimo ne put échapper. Quelques-uns des plus braves guerriers d'Uncas l'atteignirent; mais soit qu'ils n'osassent point l'attaquer, ou qu'ils le réservassent à son rival, ils se contentèrent de le cerner. Uncas arriva, et se précipitant sur lui, avec une force vraiment athlétique, il le saisit par l'épaule et le renversa. Miantonimo se dégagea, et s'assit impassible, demeurant muet au milieu des injures des Mohicans. Uncas lui offrait la vie, s'il voulait l'implorer; mais le petit neveu de Tashtassack avait trop de fierté pour s'abaisser devant son vainqueur, qui l'épargna pour le moment, et l'emmena en triomphe. Dans cette extrémité, le célèbre Samuel Gorton, qui avait obtenu de Cananacus de vastes domaines, somma le Mohican de lui remettre son prisonnier sous peine de s'attirer la haine des Anglais. Ce fut peut-être ce qui pressa la mort de Miantonimo. Son astucieux rival saisit l'expédient de le livrer aux autorités, qui se déclarèrent incompétentes. Mais le captif, pour son malheur, voulut se soumettre de lui-même à l'arbitrage des colons, et se confier à leur générosité. Les colonies nommèrent des commissaires, qui eurent bientôt décidé qu'il était prouvé que le Sachem Narraghansett avait attenté à la vie d'Uncas par assassins, poison et sorcellerie; qu'il avait formé une ligue générale contre les colonies, et engagé les Mohacks à combattre sous ses ordres. «Ces choses dûment examinées, disent-ils, la vie d'Uncas ne peut-être en sûreté tant que Miantonimo sera en vie. Il peut justement mettre à mort sur son territoire un ennemi si faux et si sanguinaire.»

Note 80: (retour) Rien ne flattait plus un Sachem que l'habit militaire de nos officiers.
Note 81: (retour)

The news of this our march, fame doth transport

With speed to Great Miaantinomoh's court;

Nor had that pensive King, forgot the losses,

He had sustained through Sassacus's forces.

Cheer'd with the news, his Captains all as one,

In humble manner do address the throne,

And press the King to give them his commission

To join the English in this Expedition.

To their request the cheerful King assents.


WOLCOTT.

Note 82: (retour) Les légistes improvisés des colonies mirent les sauvages dans la jurisdiction de leurs cours.

Uncas, appelé à Hartford, entendit la sentence. Il conduisit son prisonnier sur son territoire, et le fit exécuter en présence des commissaires; ou plutôt, il fut lui-même le bourreau, et enterra Miantonimo dans le lieu où il l'avait fait son prisonnier. Un monument de pierres posées les unes sur les autres, en forme d'obélisque, se voit encore à l'est de la ville de Norwich, dans un lieu que l'on a appelé la Plaine du Sachem.