CHAPITRE XXIII
ARGUMENT
Nouveaux détails sur Uncas--Sa soumission aux Anglais--Ses vices--Il prend partit contre Philippe--Ses guerres--Sa postérité.
UNCAS est un nom célèbre dans le beau roman de Cooper, le Dernier des Mohicans. Il convient à plusieurs Sachems. Celui qui fait le sujet de ce chapitre, et dont j'ai déjà parlé si souvent, était Pequot de naissance. Il descendait même des Sachems par son père et sa mère, qui était fille de Tatobam. A l'arrivée des Anglais, il se rebella contre Sassacus. Son adresse et son ambition le rendirent le Chef des Mohicans, peuple qui semble n'être qu'une fraction des Pequots: il devait bientôt occuper seul les forêts du Connecticut.
Aucun aborigène ne fut plus qu'Uncas utile aux Anglais. Il les suit à la guerre 97 contre son maître. S'étant embarqué sur la flottille de Mason, avec ses guerriers, il se fatigua bientôt de la manière de naviguer des colons, et continua par terre. Ses sauvages fesaient force belles fanfaronnades. Chaque guerrier vantait le noble courage qu'il allait déployer, les nombreux ennemis auxquels il allait faire mordre la poussière. Pour Uncas, comme le major lui demandait ce qu'il pensait que ferait les sauvages, il répondit froidement: «Les Narraghansetts abandonneront les Anglais, mais Uncas ne fuira point.» Sa prédiction se trouva vraie. Ils reculèrent de terreur à la vue des guerriers de Sassacus. Après le combat, Uncas alla avec cent guerriers contre Pacatuck. Un petit havre au sud de la ville de Guilford, porte encore le nom d'un de ses exploits. Côtoyant le rivage pour couper la retraite aux vaincus, il y prit un Sachem et quelque Pequots, et coupa la tête au premier. Depuis ce temps, le havre s'est appelé Sachem's Head. Cent prisonniers et une partie du territoire Pequot furent le prix de ses services. Des guerriers de différentes tribus commencèrent aussi dès lors à se rallier autour de lui, et grossirent sa tribu.
Note 97: (retour)He was that Sagamo whom great Sassacus's rage
Had hitherto kept under vassalage,
But weary of his great severity,
He now revolts, and to the English fly.
With cheerful air our Captain him embraces
And him and his Chiefmen wit titles graces.
WOLCOTT.
J'ai détaillé ailleurs la victoire d'Uncas sur Miantonimo, et la manière dont il le fit périr. Depuis cette catastrophe les Mohicans n'eurent plus de repos. Sans cesse Pessacus et Ninigret se jettaient sur leurs habitations. Assiégé jusques dans son fort, Uncas ne fut délivré que par les forces réunies de Connecticut et de New-Haven. Les Mohacks le réduisirent de nouveau à l'extrémité. Bloqué une troisième fois, il fut sauvé par un nommé Leffingweld, homme de tête et de main, qui s'aventura sur la rivière Thames, et ravitailla la place. Si Miantonimo et Sequassem ne purent faire assassiner l'adroit mohican, le poison, les calomnies mêmes n'eurent pas plus de succès. Sequassem, qui tenta vainement de tuer le gouverneur Haynes, l'accusa de ce complot; mais Ouatalibrock, sauvage Ouaranoke, éclaircit toute l'affaire, et le vrai coupable s'enfuit chez les Mohacks. Uncas demeuré le mignon des Anglais, envoya son fils Onecho contre Philippe. Mais il ne se montra pas favorable au Christianisme. Je crains fort, écrivait un M. Gookin, que le grand obstacle, qu'éprouve le Révérend Fitche ne vienne d'Uncas, vieillard méchant et têtu, ivrogne et livré à tous les vices. Ce jugement bien peu favorable des qualités morales du Sachem est confirmé par une multitude de faits. Obechiquod, Pequot, prouve qu'il a enlevé sa femme, et la recouvre. Sanops, un autre sauvage, l'accuse du même crime. Les preuves de ses fraudes sont encore plus abondantes. Miantonimo prouve qu'il a soustrait des prisonniers sous couleur qu'ils sont Mohicans. Il se déshonore par ses cruautés envers le Pequots soumis à son autorité. Ainsi, ayant perdu un enfant, il affecta de faire un riche présent à sa femme pour la consoler, et força ces malheureux d'en faire autant. Accusé de leur avoir quarante fois extorqué du blé, et d'avoir voulu tuer leurs guerriers, il se défend avec son habileté ordinaire, par l'intermédiaire de Foxon, son orateur, en jetant le blâme sur Ouëque son frère. Il disait que ce traître, pour porter les Pequots à la révolte, leur annonçait qu'il avait l'ordre de les faire passer par les armes. Il ajoutait que s'il n'avait pas souffert que les Pequots portassent leur blé aux colons, ce n'était que parce que Tassaquamot, frère de Sassacus, ne le fesait que par insubordination. Si ces raisons ne parurent pas absolument spécieuses, et le Sachem Ouëque était bien vraiment un homme turbulent. Il le prouva en dépouillant à la tête de cinquante guerriers la tribu des Mopmets, alliée du gouvernement. On se borna à avertir Uncas de réprimer plus efficacement l'ardeur guerrière de ses vassaux. Il n'en devint pas plus pacifique. Après avoir ravagé le pays des Roratucks, il se joignit à Ninigret contre les Sachems de Long-Island, et défit Arrahamet, Sachem de Mussauko. Voici une ruse dont il se servit. Ayant pénétré dans cette tribu, et tué quelques guerriers, il y laissa la marque des Mohacks. Tandis que le Sachem se mettait à la poursuite des prétendus Iroquois vers le Nord-ouest il rentra dans les forts et détruisit tout ce qui y était. La source de cette étrange série de rapines et de guerres, de fraudes et d'adultères, se trouve dans des appétits vicieux qui ne connaissaient aucun frein. Miantonimo semble craindre de combattre ses semblables, s'il va en personne contre Sassacus. Uncas, placé vis-à-vis de ce Sachem, à peu près comme un d'Orléans vis-à-vis de Louis XVI, ne saurait laisser échapper un seul Pequot. Sassacus n'a pas plutôt péri, qu'il accuse Ninigret d'être de complot avec les Hollandais, et va jusqu'à intercepter un canot où il prétend en découvrir les preuves. Il fait mille attaques directes contre Mexham. Massassoit avait été le protecteur des Anglais: Uncas se contente d'être leur courtisan et leur esclave, semblable à ces rois qui paraissaient avec tant de honte devant le sénat romain, baisant en entrant le seuil de la porte. On s'explique la partialité des Bretons pour un tel homme. Il leur céda tout son territoire hors le terrein qu'habitait sa tribu, qui conserve encore trois cents acres de terre près de Norwich. Pour me résumer, Uncas paraît éloquent et sagace, mais plus astucieux encore. Chez lui point de patriotisme, point de générosité, mais tous les vices. Je le comparerais à Ulysse mieux que M. Dainville ne lui a comparé Garrangulé; mais le Grec avait moins de défauts. Uncas n'avait-il donc aucune qualité? il n'est point de coeur si méchant qu'il n'en recèle quelqu'une.
Isaiah Uncas, dernier Sachem des Mohicans, étudia sous le Docteur Whelock, dans la célèbre école de Lebanon. L'épitaphe suivante prise par le Président Stites, sur le monument qui se voit sur le territoire sauvage, indique la fin de la généalogie de cette célèbre famille:
Here lies the body of Sunseeto
Own son to Uncas, grandson to Onecho
Who were the famous Sachem of Mohegan,
But now they are all dead, I think it is Wherheeghen! 98
Note 98: (retour) Ce mot signifie cela vaut mieux.
CHAPITRE XXIV
ARGUMENT
Si l'ordre chronologique ne m'a pas amené plutôt à parler des Grands Chefs Iroquois, le nom Mohack à sans cesse retenti jusque parmi les tribus les plus éloignées.
Garrangulé (Garrakonthié), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagué, s'acquit un grand crédit auprès de ses compatriotes par ses belles actions à la guerre et sa dextérité à manier les esprits, talent qu'il possédait pardessus tus ses collègues. Mais il naquit surtout avec un naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que n'en avaient les autres Iroquois.
Garrangulé aimait sincèrement les Français, et il leur en donna des preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux des mains des Mohacks. Il s'acquit par là la considération de M. d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jésuite en qualité d'ambassadeur. Garrangulé vint à sa rencontre jusqu'à deux lieues de distance, contrairement à la coutume des Cantons, qui ne permettait pas d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit preuve en cette occasion d'une bien grande délicatesse de politique; car sans conduire d'abord les députés à sa demeure, il alla les présenter aux différens Chefs qu'il croyait devoir amener à ses desseins ou à son avis, qui était de faire une paix durable, en la leur fesant envisager comme leur ouvrage, prévoyant bien qu s'il paraissait en faire son affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie.
Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la mi-Septembre, 1661, avec les députés des Cayougués (Goyogouins) et des Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa nation conduits par Oureouati. Ils étaient chargés de chevelures et de dépouilles sanglantes. A cette vue Garrangulé parut embarrassé; ses compagnons étaient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on les reçût comme ambassadeurs après ce qui s'était passé. Mais réflexion faite, et après avoir fait entendre aux députés qu'il ne pouvait y avoir de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur français à Onnondagué, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva à Montréal où on le reçut avec distinction. Il y eut avec le gouverneur-général des entretiens particuliers dans lesquels il fit paraître beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton, promettant d'être de retour avant la fin du printems. Arrivé dans son pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des dispositions toutes différentes de celles où il les avait laissés. Il s'aperçut même que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre lui; et sans son adresse et sa fermeté il courait le risque de se voir désavoué par ceux-là même qui l'avaient député auprès du gouvernement du Canada. Il parvint cependant par son habileté à reprendre son premier ascendant: la paix fut conclue et ratifiée, et le P. Lemoyne retourna dans la colonie avec les prisonniers.
La paix parut s'éloigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes d'hostilité, mais la sagesse de Garrangulé maintint ou établit une si heureuse harmonie. C'était dans le temps même que les Anglais, devenant maître de la Nouvelle-Belgique, s'acquéraient une grande influence chez les Mohacks et les Oneidé.
M. le marquis de Tracy venait d'être nommé vice-roi du Canada en 1665. Garrangulé le vint visiter dans la capitale avec des orateurs d'Onnondagué, de Tsononthouan et de Cayougué. Il fit de beaux présens au général, et l'assura de l'amitié sincère des trois cantons. Il parla avec dignité et en même temps avec modestie des services qu'il avait rendus aux Français, et pleura, à la manière de son pays, le P. Lemoyne, mort depuis peu. Il dit à ce sujet, rapporte-t-on, des choses si touchantes et si bien pensées, que le représentant vice-royal et les assistans en furent tout étonnés. Il conclut en demandant la confirmation de la paix et la mise ne liberté des prisonniers faits par les Français depuis le dernier traité. M. de Tracy lui fit en public et en particulier beaucoup d'amitiés; il lui accorda ce qu'il demandait, et le combla de présens.
En 1669, Garrangulé obtint aux PP. Bruyas et Garnier la permission de s'établie à Onnondagué pour y prêcher l'Evangile; il les logea chez lui, et leur fit bâtir une chapelle. Peu content de ces premières démarches, il vint à Québec pour obtenir d'autres missionnaires, et l'on confia encore à ses soins les PP. Carheil et Millet.
Environ ce temps les Iroquois et les Outaouais, recommencèrent à se poursuivre à outrance. M. de Courcelles, alors gouverneur, qui le prenait toujours sur un ton fort haut avec les sauvages, prétendit leur faire accepter sa médiation, et en reçut une réponse pleine de fierté. Garrangulé vint cependant à Québec, et renouvella l'alliance avec le gouverneur-général. Il choisit cette occasion solennelle pour se déclarer chrétien. Il reçut le baptême de la main de l'Evêque de Pétrée, et il eut pour parrain M. de Courcelles, et pour marraine Mademoiselle De Bouteroue, fille de l'Intendant ad interim. Tous les députés des nations furent présens et l'on n'oublia rien pour célébrer avec pompe cet évènement, qui devait en effet répandre un grand lustre sur les Cantons, si l'on considère qu'un Sagamo illustre, enfant des forêts du nouveau monde, fut régénéré par un prélat issu des Montmorency, sortis eux-mêmes des anciens rois de l'Heptarchie anglo-saxonne 99, et qu'il s'allia avec le plus grand monarque, alors, de l'Europe.
Note 99: (retour) V. de Sismondi, Histoire des Français.
On sait le mauvais pas où s'engagea le marquis de la Barre, en 1685, pour avoir voulu châtier les Cayougué et les Tsononthouans. Les trois autres Cantons se firent médiateurs et envoyèrent des députés au-devant du général. Garrangulé trouva l'armée française aux abois dans une anse qui, depuis, fut appelée l'Anse de la Famine: elle s'appelait Kaihohague, en iroquois. Je doute si l'on a pu dire avec exactitude, comme je l'ai répété moi-même dans le No. 8 de l'Encyclopédie Canadienne, que Garrangulé parla comme de coutume, avec beaucoup de modération; il faut ajouter, du moins, avec une grande fermeté. Je fesais alors deux personnages différens de Garrakonthié, comme disaient les Français, et de Garrangulé, selon l'orthographe anglaise. C'est ce qui me fesait dire «qu'un Chef de la même tribu, Garrangulé, fit un discours fort hardi, et sut se donner tout l'honneur du traité fameux, par lequel le marquis de laBarre fut obligé de décamper honteusement.»
J'ajoutais le paragraphe suivant:
«Garrakonthié entra dans la suite dans tous les plans du P. De Lamberville, et parut favoriser les Français, même après l'indigne trahison de Cataracouy (Cadaracui). Cependant quoiqu'il pût dire ou faire, il ne put empêcher le massacre de la Chine, fait par les Agniers (Mohacks) principalement. Il semble qu'il perdit même la confiance des autres Cantons et de ses compatriotes d'Onnondagué, car la guerre recommença, devint générale...» Tout est ici fondé sur l'erreur. Garrangulé cessa d'être l'ami des Français quand ils devinrent perfides, et il soutint l'honneur de sa nation. Il mourut ver 1698.
On a parlé de la conduite régulière de cet illustre Iroquois dans la vie privée, de la pureté de ses moeurs avant même qu'il ne fût chrétien. C'est de lui qu'un de nos poëtes a dit:
Salut O! mortel distingué
Par la droiture et la franchise
Dont la candeur fut la devise,
Honneur d'Onnondagué:
Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'éloquence,
L'art de négocier, que la sincérité,
Que la véracité,
Et des moeurs chez les tiens l'admirable décence.
CHAPITRE XXV
ARGUMENT
Houreouaré, du Canton de Cayougué--Il est fait prisonnier et conduit en France--Il revient avec le comte de Frontenac--Rend d'éminens services à la Colonie--Sa mort--Son caractère.
HOUREOUARÉ, né dans le Canton de Cayougué, partît avoir été le plus marquant des Iroquois, que le perfide (ou trop obséquieux) 100 Denonville fit saisir à Cadaracui. Il fut enchaîné et embarqué pour la France, où les galères l'attendaient lui et ses malheureux compagnons de voyage. Arrivé sur ce sol où tout était nouveau pour lui, il eut la bonne fortune de rencontrer un protecteur dans Louis de Buade, comte de Frontenac, duquel il se fit remarquer par sa bonne mine et son esprit. Ce seigneur, qui se disposait à retourner en Amérique, lui procura sa liberté, et s'acquit son estime et son amitié. Houreouaré se fit en peu de tems aux habitudes européennes et à la politesse française, et ne fut pas longtems sans répondre aux grandes espérances que son patron fondait sur lui. Louis XIV ayant résolu la conquête de la Nouvelle-Iork, rappella M. le Marquis de Denonville, et nomma De Frontenac, chef de l'expédition, et gouverneur pour la seconde fois.
Note 100: (retour) Louis XIV, monarque ignorant des droits de l'homme, écrivait à M. de Labarre: «Comme il importe au bien de mon service de diminuer autant qu'il se pourra le nombre des Iroquois, et que d'ailleurs, ces sauvages, qui sont forts et robustes, serviront utilement sur mes galères, je veux que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre prisonniers, et que vous les fassiez passer en France.
Houreouaré le suivit avec les Iroquois qui vivaient encore en France. La flotte arriva à Chedabouctou, le 12 Septembre, 1689, et alla de là à l'île Percée, où l'on apprit des missionnaires la nouvelle de l'irruption des Iroquois dans l'île de Montréal. On prit incontinent la route de Québec. Le comte, et Houreouaré en partirent le 20, et arrivèrent le 27 à Montréal, où ils furent témoins du triste état dans lequel la vengeance des Cantons, et en particulier des Mohacks, avait réduit les habitans. Les Iroquois, rassasiés de sang, envoyèrent Sadekanatie (Gagniegaton) auprès du nouveau gouverneur qui, par le conseil d'Houreouaré, lui confia quatre des Chefs que l'on avait ramenés de France. A l'arrivée des captifs, les cantons tinrent un grand conseil, et envoyèrent leur réponse par le même ambassadeur, qui arriva le 9 mars, 1695, à Montréal où, dans une entrevue avec M. de Callières, il affecta de dire qu'il avait tué quatre prisonniers français par représailles, et les avait mangés. N'ayant trouvé ni M. de Frontenac ni Houreouaré, il descendit à Québec, où le comte feignit de ne vouloir pas traiter avec un homme qui parlait avec tant de rudesse. Houreouaré conduisit toute la négociation, et parut même agir en son propre nom. Il remit à Gagniegaton huit colliers dont il donna l'explication selon l'usage, et le chevalier d'Eau eut ordre de l'accompagner comme ambassadeur; démarche qui contribua à rendre encore plus difficiles les Iroquois déjà enorgueillis par l'évacuation et la démolition de Cadaracui, ordonnées par le précédent gouverneur, et par les craintes que manifestaient les Outaouais.
M. de Frontenac, chagrin de voir le mauvais succès de ses efforts pour amener les Cantons à des dispositions plus pacifiques, voulut s'en prendre à Houreouaré, et lui dit qu'il avait cru que la reconnaissance de ses bienfaits l'aurait porté à faire ouvrir les yeux à ses compatriotes, et qu'il fallait, ou qu'il fût bien insensible à ses caresses, ou que sa nation fît bien peu de cas de lui, s'il n'avait pu lui inspirer des sentimens plus conformes à ses véritables intérêts.
Houreouaré dut être d'autant plus piqué de ces reproches qu'il les méritait moins: il sut néanmoins se contenir, et sans laisser paraître la moindre altération, il pria le général de vouloir bien se souvenir qu'à son retour d'Europe, il avait trouvé les Cantons étroitement alliés avec les Anglais, et tellement irrités contre les Français, dont la perfidie les avait, pour ainsi dire, forcés de contracter cette alliance, qu'il était devenu nécessaire d'attendre et du temps et des circonstances, des dispositions plus pacifiques.
Cette réplique, pleine de raison et de sagesse, fit revenir le général de sa mauvaise humeur: il rendit ses bonnes grâces à Houreouaré, et travailla même à se l'attacher de plus en plus. L'Iroquois se fit chrétien, et suivit même les Français à la guerre contre ses compatriotes. Il se trouva avec MM. de Vaudreuil et Crisasi, à l'affaire de St. Sulpice, où l'on tua soixante Oneidé (Onneyouths). Il commanda un corps au combat disputé de Laprairie de la Madeleine, où il fit des prodiges de valeur. A peine sort de cette lutte, il se mit à la poursuite d'un parti d'Iroquois qui venaient de fondre sur la colonie. Il les atteignit à un endroit appelé le Rapide Plat, sur le chemin de Cadaracui, et leur enleva leurs prisonniers; puis il descendit à Québec où M. de Frontenac le combla d'éloges et d'amitiés. L'auteur de l'ode des Grands Chefs l'excuse d'avoir fait la guerre contre les siens:
Avec les canadiens, parfois
Avec les enfans de la France
S'il porta l'épée ou la lance,
Contre les Iroquois,
Ne le croyons point lâche, et traître à sa patrie
Non, Oureouaré chérit sa nation, etc.
Les poëtes ont des licences.
Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les Iroquois aient bien voulu le recevoir avec eux. Il profita d'une nouvelle députation de sa tribu, pour retourner dans son pays natal, et il y servit encore les Français. Au mois de Septembre 1696, il revint dans la colonie avec un nombre de prisonniers qu'il avait délivrés, et des députés des Cantons de Cayougué et d'Oneidé. Quoique le comte de Frontenac eût désiré d'avantage, la considération qu'il avait pour Houreouaré l'engagea à bien recevoir l'ambassade. Il voulut que les Chefs du Nord et de l'Ouest qui se trouvaient à Montréal fussent présens à l'audience qu'il lui donna. Houreouaré mourut à Québec l'année suivante, d'une pleurésie qui l'emporta en peu de jours. Le prêtre lui parlant, durant sa courte maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Notre Seigneur, il entra, dit-on, dans un si grand mouvement d'indignation contre les Juifs, qu'il s'écria: «Que n'étais-je là, je les aurais bien empêchés de traiter ainsi mon Sauveur.» Il fut enterré avec tous les honneurs militaires, en présence de son noble ami, qui fit aux sauvages un éloge touchant de celui qui avait eu une si grande part à ses glorieux travaux.
Il fallait, dit Charlevoix, que ce Chef eût dans le caractère quelque chose de fort aimable; cart toutes les fois qu'il paraissait à Montréal ou à Québec, le peuple lui donnait mille témoignages de sympathie. Les vers suivans contiennent le même éloge:
Qui mérite d'être admiré,
Par un coeur tendre, une âme pure,
Par tous les dons de la nature?
C'est Oureouaré;
Qui se donnant aux siens comme exemple et modèle,
Oubliant Denonville et le fatal tillac,
Devient de Frontenac
L'admirateur, l'ami, le compagnon fidèle.
CHAPITRE XXVI
ARGUMENT
La Chaudière-Noire. 101 Il bloque Michillimakinac, et tient tout le Canada en échec; combat du Long-Sault--Descente à Lachenaye--Attitude prise par les Onnondagués--Court résumé des actions du Sachem.
Note 101: (retour) Ce Sachem n'étant connu que sous ce nom dans l'histoire, il est inutile de lue en chercher un autre.
La Chaudière-Noire, le plus habile peut-être des capitaines Iroquois, dut commander un parti lors de l'invasion qui causa le terrible massacre de Lachine. Après la lutte indécise de Laprairie de la Madeleine, le conseil de sa nation le chargea de bloquer Michillimakinac, et d'intercepter tous les Français qui voudraient aller ou revenir. Ce fut alors qu'à la tête de deux cents hommes de guerre, ce Chef tint pendant plusieurs mois en échec tout le Canada. Il paraît par les mémoires du temps que l'on croyait ces guerriers plus nombreux et que l'on jugeait de leur nombre par la terreur qu'ils inspiraient.
M. de Callières, qui attendait un grand convoi de l'Ouest, voulait, d'un côté, envoyer au devant une grande escorte, et de l'autre, il avait besoin de ses soldats pour protéger les laboureurs. Le comte de Frontenac lui vint en aide, et dépêcha M. de St. Michel et quarante Canadiens par terre, les fesant suivre par trois canots qui devaient porter ses ordres à Michillimakinac. De St. Michel eut une terreur panique à la vue des éclaireurs de La Chaudière-Noire, et rentra à Montréal par une porte comme le gouverneur-général y arrivait par une autre, venant de la capitale. Le général le fit repartir avec un renfort de soixante hommes, et le sit suivre de près par M. Tilly de St. Pierre, que portait ses ordres à M. de Louvigné, bloqué par les Iroquois. M. de St. Michel arrivé au même lieu où il était parvenu la première fois, aperçut La Chaudière-Noire, qui venait de mettre à l'eau, et fesait mouvoir ses canots. Il retraita de nouveau, quoiqu'il eut cent quarante hommes, en comptant ceux de M. de Tilly. Mais trois jours après, ayant été joint par soixante sauvages, qui avaient échappé au terrible Onnondagué en suivant la rivière du Lièvre, il retourna hardiment sur ses pas. La Chaudière-Noire prit avec lui cent cinquante guerriers et les mit en embuscade. Les Français étant arrivés au Long-Sault, il leur fallut faire un portage. Tandis qu'une partie montaient les canots à vide, et que les autres, pour les couvrir, marchaient le long du rivage, une grande décharge de fusils faite par un ennemi inconnu, écarta tous les sauvages, et fit tomber plusieurs Français. Les Iroquois fondant alors avec le tomahack, dans la confusion d'une attaque si brusque, ce qui ne fut pas pris fut tué ou noyé: M. de la Gemeray échappa pourtant avec quelques soldats. De St. Michel et les De Hertel se rendirent. Après cette importante victoire remportée sur un ennemi supérieur, le vainqueur feignit de reprendre le chemin des Cantons, et M. de Frontenac, qui dirigeait avec si peu de succès cette singulière campagne, retournait confiant à Québec, pour y attendre les vaisseaux de France, lorsque tout-à-coup, La Chaudière-Noire descendit à La Chenaye, et enleva un grand nombre d'habitans. Au premier bruit de cette irruption, M. de Callières dépêcha cent soldats sous M. Duplessis-Fabvert, et M. de Vaudreuil le suivit avec deux cents hommes de la milice. L'ennemi apprenant par ses éclaireurs le grand nombre des Français, abandonna ses canots et ses bagages, et se jetta dans les bois, emmenant tous les prisonniers à l'exception de MM. Villedonné et Laplante, qui s'évadèrent. Il ne fut point poursuive, et il eut le temps de faire de nouveaux canots et de regagner la grande rivière.
Cependant M. de Callières, apprenant de M. Villedonné, que La Chaudière-Noire avait caché au Long-Sault une grande quantité de pelleteries, ordonna à M. de Vaudreuil d'aller à la recherche avec la petite armés, à laquelle se joignirent cent vingt sauvages. La diligence fut si grande que l'on atteignit l'ennemi au-dessus même du Long-Sault. Dix Iroquois tombèrent à la première décharge, et dix-neuf captifs furent délivrés; une centaine de guerriers restant semblaient devoir succomber et se rendre, mais l'Annibal iroquois se tira de ce mauvais pas, je ne sais par quel expédient, car il n'avait pas ces taureaux qui, la tête enflammée, semèrent l'épouvante parmi les Romains. Il se fraya un passage avec cent vingt guerriers à travers trois cents hommes. La Chaudière-Noire n'était point défait. M. de Lusignan se laissa battre, M. de Monclérie retraita, et il fut défendu à tous les habitans de s'éloigner des habitations. M. de Frontenac rappela Scipion: pour éloigner son vainqueur, il s'avança dans le pays des Iroquois 102. Les Oneidé demandèrent la paix, mais ceux d'Onnondagué, guidés par leur redouté sachem, suspendirent à un arbre deux paquets de joncs. Il y en avait mille quatre cents, ce qui voulait dire qu'autant de guerriers attendaient les Français 103. Le Comte avança, et La Chaudière-Noire alla se poster dans les bois. On ne trouva dans le Canton qu'un vieillard qui attendait et qui reçut la mort avec la même tranquillité que ces anciens sénateurs romains au sac de Rome par Brennus, roi des Gaulois, et les bandes auxiliaires de Jughaine le Grand, son gendre, roi d'Irlande et d'Albany 104. Le comte ne voulut pas aller plus loin: il ordonna la retraite. Je termine par ce que l'Anglo-américain Thatcher dit de mon héros.
Note 102: (retour) L'armée du Comte de Frontenac, la plus grande qui eût été assemblée en Canada, ressemblait à celle d'un roi. Il était accompagné de M. de Callières, et de MM. de Subercase, de Ramzay, de St. Martin, de Grandpré, Deschambauts, de Grandville, de Kondiaronk, et du baron de Békancour. Il avait sa maison et son bagage, M. de Subercase fesait l'office de Major-général, M. Levasseur était Ingénieur-en-chef, et il y avait un commissaire d'artillerie.
Note 103: (retour) En supposant que les autres Cantons fussent aussi populeux que celui d'Onnondagué (celui des Mohacks l'était plus), on trouvera que la république iroquoise avait sept mille guerriers.
Note 104: (retour) V. Ohalloran's History of Ireland.
«Le plus fameux guerrier iroquois de ces tems-là, fut celui que que les Anglais appellaient La Chaudière-Noire. Golden 105 en parle comme d'un héros, quoique peu de ses exploits nous soient connus. En 1691, il fit une irruption dans les campagnes qui avoisinent Montréal. Il envahit le Canada (disent les annalistes français) comme un torrent se précipite sur les terrains bas, quant il franchit ses bornes. Les troupes de ce pays reçurent l'ordre de garder la défensive, et ce ne fut que lorsque le vainqueur reprenait la route de son pays, que quatre cents hommes marchèrent à sa poursuite. On dit que La Chaudière-Noire n'en avait que la moitié. Après avoir perdu vingt guerriers et quelques captifs, il se jetta parmi les Français, les rompit, et poursuivit sa marche.»
Note 105: (retour) Histoire des Cinq Cantons Iroquois.
Ce paragraphe résume assez bien mon article, et donne une haute idée de celui qui en fait le sujet. On trouve quelques autres exploits de La Chaudière-Noire, dans un petit écrit de l'époque modestement intitulé Histoire du Canada 106. Ce grand chef n'était sans doute pas un homme ordinaire, si l'on en juge par ce que nous en voyons. Il fit voir ce que j'oserai bien appeller une tactique militaire: Le Miami Mechecunaqua, chez les Américains modernes, égala les généraux de ce Continent dans l'art des campemens.
Note 106: (retour) L'auteur, M. de Belmont, était, je crois, supérieur des Sulpiciens de Montréal, entre 1704 et 1712.
CHAPITRE XXVII
ARGUMENT
Des orateurs Iroquois--Garrangulé--Teganissoré--Cannehoot--Sadekanatie--Adharatah--Réflexions.
On n'a guère connu jusqu'ici les Iroquois que par leur férocité à la guerre, férocité qui, souvent cédait à des beaux sentimens, comme le prouvèrent assez Oureouati et ce Chef qui leva le blocus de Cadaracui, en reconnaissance de ce que le gouverneur-général lui avait renvoyé son fils qui était captif dans la colonie. Leur sagesse politique et leur éloquence égalaient leur bravoure à la guerre. Le bocage du conseil était aussi fréquenté que le forum de Rome ancienne, ou que l'aréopage d'Athènes. Adolescens et vieillards s'y rendaient en foule, ceux-ci pour faire des lois, et la jeunesse pour apprendre la sagesse. L'éloquence était le partage de l'Onnondagué, comme la supériorité à la guerre était celui du Mohack. Garrangulé est le premier Démosthènes connu. Un écrivain en fait l'Ulysse de l'Amérique du Nord 107, mais avec plus de droiture que ce Grec. Je citerai ici en entier le discours qu'il prononça 108 lorsqu'il dicta la paix au marquis de la Barre. Après qu'Oureouati a parlé, l'Aigle d'Onnondagué se lève:
Note 107: (retour) La comtesse d'Hautpoul, qui cite comme un modèle d'éloquence le discours prêté à Ulysse plaidant pour les armes d'Achille, aurait admiré de même l'Ulysse du Canada, si elle l'avait connu.
Note 108: (retour) On ne doit pas douter de l'authenticité de ce discours, puisque Colden, le gouverneur Clinton et le baron de Lahontan l'appuient de leur autorité.
«Ononthio, je t'honore, et les guerriers qui m'accompagnent t'honorent comme moi. Ton orateur a terminé sa harangue, je commence la mienne: Ononthio, prête l'oreille à ma voix impatiente de se faire entendre.
«Lorsque tu es parti de Québec, tu pensais que le soleil avait brulé toutes les forêts qui rendent inaccessible aux Français le pays des Mingos; que les grands lacs ayant franchi leurs bornes, avaient environné leurs forts, et qu'ils ne trouveraient point d'issue pour en sortir. Oui! il fallait bien que tu rêvas ces choses, et c'est la curiosité de voir un si étrange prodige qui t'a conduit dans ces forêts avec tes jeunes gens.
«Te voilà bien trompé, car moi Garrangulé, et les anciens que m'entourent, nous venons te dire que les Onnondagué, les Mohacks, les Cayougué, les Tsononthouans et les Oneidé sont ici.
«Je te remercie ne leur nom de ce que tu as apporté dans leur pays l'arbre de la paix, et le calumet que ton prédécesseur a reçu d'eux. Il est heureux pour toi que tu aies caché dans la terre la hache que avais en main: le tomahack des Mingos n'a-t-il pas été teint du sang des Français?
«Ononthio, Garrangulé ne dort point, et ses yeux sont ouverts. Le soleil qui répand sa lumière, lu découvre un grand capitaine avec ses guerriers, mais qui parle comme s'il dormait. Tu dis que tu est venu ici pour fumer le calumet de paix avec l'Onnondagué, et moi je dis que c'était pour lui casser la tête, si la faim n'eût pas affaibli tes jeunes gens.
«Ecoute, Ononthio; si tes alliés sont des esclaves, qu'ils t'obéissent en esclaves. Les cinq peuples parlent par ma bouche. Lorsqu'ils ont enterré la hache de guerre au milieu de la forteresse de Cadaracui, l'arbre de la paix y a été planté, afin que cette place fut un lieu de trafic, et non une retraite de guerriers. Prends bien garde que tes jeunes gens n'abattent cet arbre, car nos guerriers ne lèveront la hache de guerre que lorsque Corlar ou Ononthio envahiront ce grand lit que nous ont laissé nos pères.»
Le gouverneur Clinton met ce discours à côté de celui de Logan. L'article que j'ai donné plus haut, fait voir que M. Thatcher a tort de dire que toute la réputation de Garrangulé se fonde sur cette harangue, et que l'histoire ne dit rien des ses actions. M. Dainville lui accorde un esprit supérieur, un tact de convenances plus européen que sauvage: il était encore plus grand qu'on ne l'a fait. Taganissoré, Sadekanatie et Cannehoot lui succédèrent.
Entrons dans un grand conseil tenu à Onnondagué en 1690. Quatre-vingts Sachems pleins de majesté ordonnent qu'on admette les ambassadeurs d'Ononthio (le C. de Frontenac). Sadekanatie (Gagniegaton), l'ennemi particulier du général 109, se lève le premier, et s'adressant à Corlar, il l'informe de l'arrivée de quatre députés, dont trois étaient des Chefs revenus de France, et le quatrième était Sachem des Iroquois prians, Adharatah 110. Ils annoncent le retour d'Houreouaré et des douze Chefs captifs en France. Sadekanatie prenant un collier de Ouampum envoyé par le comte, et le tenant par le milieu, ajouta: «Ce que je viens de dire n'explique que la moitié de ce collier. L'autre partie signifie que notre pàre Ononthio désire rallumer son feu à Cadaracui, aux premières feuilles, et qu'il invite ses enfans, et Teganissoré à traiter avec lui.»
Note 109: (retour) Gagniegaton parut deux fois à Montréal et à Québec où il déplut fort. Les caresses de M. de Callières l'adoucissaient un peu, mais il ne prétendait pas moins donner aux Français une leçon d'humanité en disant à ce général: Vous avez été plus cruels que moi, car vous avez fusillé douze Tsononthouans; c'est par représailles que j'ai mangé quatre des vôtres.»
Note 110: (retour) Par les Français surnommé le Grand Agnier, était Chef des Iroquois établis au Canada. C'était un homme de tête et de main. Il rendit aux Français de signalés services, et lorsque le marquis de Denonville, ne voyant pas arriver de députés Iroquois, désespérait de les amener à la paix, il s'offrit d'aller chez eux lui-même. Comme il traversait le lac Champlain, il rencontra un parti de soixante guerriers, et leur persuada habilement de retourner chez eux. Il prit le fort de Corlar avec d'Iberville et Ste-Hélène, en 1689, et se mit de nouveau en marche l'année suivante avec MM. de Brosse et Beauvais. Ils furent d'abord assez heureux, et battirent l'ennemi près Sorel; mais ayant appris que sept cents Mahingans les attendaient, ils retraitèrent jusqu'à la rivière au Saumon. Adharatah y fut tué dans une escarmouche.
Adharatah se levant après lui, parla en faveur de la paix: «Je conseille à mes frères, dit-il, d'aller trouver Ononthio (prenant un collier). Houreouaré envoie ce collier afin que les Mingos apprennent son arrivée de l'autre côté du grand lac, et pour leur donner la paix.»
Cannehoot, Sachem Tsononthouan, l'interrompit, et rendit compte d'un traité conclu avec les Ouahongas, peuple fréquentant la rivière des Outaouais. Sept tribus avaient pris part aux négociations qui devaient être ratifiées dans cette séance. Les Ouahongas disaient par la bouche de Cannehoot:
«Les Ouahongas sont venus pour unir deux peuples comme un seul.
«Ils sont venus pour apprendre la sagesse de Corlar et des Tsononthouans, et leurs présente un collier, qui a une grande vertu.
«Par ce collier, ils essuient les larmes de ceux qui ont perdu leurs amis dans les combats, et ils effacent les couleurs des guerriers peints pour les batailles.
«Ils enterrent la hache que leur a donnée Ononthio.
«Que le soleil éclaire sans cesse l'amitié des Ouahongas.
«Que la pluie, venant du Ciel, efface toutes les haines, et que les amis fument avec leurs amis.
«Ononthio est méchant.
«Les Ouahongas ont douze Tsononthouans captifs; ils les ramèneront aux premières feuilles du printems.»
Cannehoot cessa de parler, et distribua aux cinq nations les présens des Ouahongas. Il y avait six colliers de Ouampum, un soleil de marbre rouge, et un calumet de même substance. Un collier envoyé d'Albany fut aussi divisé, et les colonies, ensemble, ayant présenté le modèle d'un poisson, on le passa à tous les Sachems, puis il fut mis en réserve. Après ce cérémonial, Sadekanatie dit à l'assemblée: «Mes frères, écoutons Quider 111 et regardons Ononthio comme l'ennemi des Mingos.»
Note 111: (retour) Peter Schuyler.
Le député anglais fut alors prié de parler. Il proposa qu'aucune proposition de paix ne fût entendue qu'à Albany. Son discours occasionna une longue consultation entre les Sachems, qui s'animèrent sans sortir de leur gravité. Enfin Sadekanatie fut chargé d'annoncer le résultat de leur délibération. «Mingos, dit-il, notre feu brule à Albany, et nous conservons l'ancienne alliance avec Corlar. Nous n'enverrons point Teganissoré à Cadaracui.»
«Kinshon 112, nous savons que tu te proposes d'envoyer des soldats contre les Outaouais; mais ceux-ci ne sont que les banches, Ononthio est le trône. Frappe-le, et ses enfans périront.»
Note 112: (retour) Les Iroquois appellaient ainsi les colonies anglaises.
«Ononthio, tu désires nous parler à Cadaracui; ne sais-tu pas que ton feu y est éteint.»
«Les Mingos ont fait la paix avec les Ouahongas. Leurs guerriers continueront de marcher contre toi jusqu'è ce que leur frère Houreouaré soit parmi eux.»
Sadekanatie ne fut effacé que par Teganissoré. Le comte de Frontenac entretenait pour ce dernier une estime singulière, et il aurait désiré qu'il succédât plutôt à celui qui lui avait montré une franchise si féroce. Teganissoré était de haute taille, bien fait de sa personne, et les traits de son visage ressemblaient, a-t-on dit à ceux qu'offrent les bustes de Cicéron. L'historien des cinq nations, Colden, qui l'avait bien connu, et l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'énonçait avec une facilité admirable et que les grâces de son élocution auraient plu partout. Il est à regretter dit M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu que de faibles échantillons de son éloquence; cependant, le peu que nous connaissons démontre que le sentiment élevé de l'honneur, la grandeur d'âme, l'imperturbabilité, la sagacité et l'urbanité étaient chez lui de qualité de l'orateur comme de l'homme privé.
En 1693, un conseil fut tenu pour la paix à Onnondagué, mais ni les Anglais ni les Mohacks ne s'y trouvèrent. Teganissoré fut envoyé à Albany pour faire approuver le résultat des délibérations. C. Colden regarde le discours qu'il prononça en cette occasion, comme un bel exemple de son art à faire trouver bonne une mesure prise contre les intérêts des Anglais, et à faire valoir sa nation.
«Cayenguirago 113, dit-il, Teganissoré est venu t'annoncer que ses enfans, les Oneidé, ont envoyé des députés à Ononthio, et qu'ils ont reçu un collier.
«Aussitôt que Tareha 114 est arrivé devant Ononthio, on lui a demandé où étaient les six cents guerriers qui devaient frapper les Français, comme l'avait dit Carioki, le Mohack. Il a répondu que les guerriers n'étaient pas armés.
Note 113: (retour) Le colonel Fletcher. Ce nom signifie flèche rapide, et lui était appliqué par les Iroquois, à cause du prompt secours qu'il leur avait envoyé lors d'une démonstration contre leurs villages.
Note 114: (retour) Un des plus célèbres Chefs et orateurs des Iroquois, était Cayougué. Il conduisait avec lui une femme Oneida, dont tout le but était de voir le Comte de Frontenac. Ce n'était pas la reine de Saba, observe Charlevoix: elle ne flatta pas moins la vanité de ce seigneur, qui lui donna de quoi vivre. M. Isidore Lebrun croit qu'elle se fit religieuse.
«On l'a conduit à Québec, où il a dit: Ononthio, si tu veux planter l'arbre de la paix, viens à Albany: les cinq nations ne feront rien sans Cayenguirago. Ononthio s'est fâché, et il a répondu qu'il ne traiterait point avec Cayenguirago, mais avec les Cinq-nations, parce que l'arbre de la pais ne peut être planté que de l'autre côté du grand lac. Il a dit que les Mingos devaient être bien dégénérés, puisqu'ils s'étaient joint un sixième pour le pour les gouverner. Si les Mingos m'appellent, j'irai à Onnondagué, mais je n'irai point à Albany. Ils ont mal fait de se soumettre à Corlar, mais s'ils envoient deux députés des cinq peuples avec Teganissoré, le Grand Ononthio m'a dit d'enterrer la hache de guerre.
«Ibibigui a dit: Mes enfans des Cinq-Nations, j'ai compassion de vos jeunes gens; ainsi donc, venez bientôt me parler de paix, et laissez venir Teganissoré; car si le Mohack est seul, je ne l'écouterai point. Maintenant Tareha retourne, et dis aux anciens que j'attendrai leurs orateurs, jusqu'à ce que les arbres mûrissent, et que les fruits en soient enlevés. Je pars pour le grand lac, et je commande au Sachem que je laisse ici de leur faire la guerre, s'ils n'enterrent la hache des batailles. Je suis fâché que Quider et Cayenguirago vous aient joués. Autrefois vos Sachems parlaient à Ononthio, mais Corlar vous intimide.»
Ici Teganissoré prit occasion de s'excuser de son retard à se rendre à Albany. Il rapporta ce qu'il avait répondu à Ononthio.
«Ononthio, tu m'as appelé souvent, mais j'ai craint d'aller à toi à cause de la grande chaudière de guerre que tu as suspendue sur ton feu.
«Renverse ta chaudière, et qu'elle se brise ne éclat.
«Ecoute, Ononthio, tu viens de la part du Grand Ononthio, et Cayenguirago est envoyé par les Grands Sachems 115 de son pays. Le Grand Esprit parle par ma bouche. Tu dis que tu ne parleras pas à notre frère Cayenguirago, mais souviens-toi que l'Onnondagué et Corlar sont un même peuple;» fidélité noble qui vient de l'imperturbabilité et non de la crainte. Il veut demeurer l'ami des Anglais, mais en se séparant de M. Schuyler, il dit que les Mingos sont libres et il a l'habileté de lui faire trouver bon son voyage à Montréal.
Note 115: (retour) Guillaume et Marie.
Pendant qu'il prenait la route du Canada, Sadekanatie parut à Albany, et parla avec beaucoup d'éloquence. Voici son discours:
«Cayenguirago, quelques-uns de nos Sachems t'avaient promis de ne point traiter avec Ononthio. Il est vrai qu'ils ont manqué à leur promesse. Mais ils n'ont reçu des ambassadeurs et envoyé Teganissoré que mus par la crainte.
«Tu voulais que l'arbre de la paix fût planté à Albany, et nous avons coutume de ne nous assembler qu'à Onnondagué. Nous l'avons enraciné profondément, ses branches s'étendent sur toutes les terres que tu découvres sous l'horizon, et nous nous reposons sous son ombre. Laisse nous cet arbre, et ne soyons point divisés.
«Nous avons envoyé des députés à Canada parce qu'Ononthio est un vieillard rempli de sagesse, et qui aime la paix.
«Onnondagué en est le principal garant, et il a envoyé neuf Sachems avec neuf colliers à Canada. Je suis fâché d'y voir tant de Chefs, et de ce qu'il n'en reste que le même nombre à Onnondagué; mais c'est pour empêcher qu'Ononthio n'assemble ses jeunes gens.
«Mais, Corlar, nous ne nous séparerons point de toi: nous avons un même coeur et une même âme. Quant aux Chaouanis, laisse les venir à nous pour peupler notre pays 116 car comment les Mingos refuseraient-ils la paix à un ennemi humilié?»
Note 116: (retour) Les Iroquois, ou les Romains du Nouveau-monde, avaient le même principe que ceux de l'ancien. Ceux-ci pardonnèrent toujours et s'incorporèrent les Marses, les Asculans, les Férentans, les Vestins, etc. Cela porta d'autres peuples à les joindre.--(V. MONTESQUIEU, Grandeur et Déc. des Romains.)
Cependant Taganissoré arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y fut reçu par le Supérieur des Jésuites, qui le conduisit jusqu'à Québec. Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur à un ambassadeur européen, portant un bel habit militaire à l'anglaise, et ses cheveux blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire le colonel Fletcher. Il dîna tous les jours avec le comte de Frontenac, et ne parut pas un instant embarrassé dans ses manières. Mais ni les festins, ni le cérémonial ne purent distraire sa fermeté. Je dois omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le comte eût fait un si grand cas de Teganissoré aussi insolent. Le général persistant à ne vouloir pas négocier avec Corlar, le Sachem fidèle à l'amitié et à l'honneur, ne voulut traiter qu'à la condition que les Français n'entreprendraient rien de l'été contre la Nouvelle-Iork. Notre glorieux pacificateur passa de Québec à Albany, et il parut évidemment que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la balance entre les Anglais et les Français. Au grand conseil tenu sous lord Bellamont, il s'écriait: «Je ne comprends point comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre lorsque tout nous invite à la paix»; puis se tournant vers l'orateur anglais: «Tu diras à Corlar, mon frère, que je vais descendre à Québec, vers mon père Ononthio, qui a planté l'arbre de la paix. J'irai ensuite à Orange pour voir ce que mon frère me veut.» L'ambassade fut reçue par Gennantaha avec des honneurs inusités, et fut introduite à Montréal au bruit d'une décharge de boîtes. La paix fut consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du traité. Les Onnondagués et les Tsononthouans tracèrent une araignée, les Cayougués, un calumet, les Oneidé, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et les Mohack, un ours.
Nous voyons pour la dernière fois Teganissoré à Montréal. Chagrin de ne pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Français, il dit au gouverneur: «l'Onnondagué ne prendra aucune part dans une guerre qu'il n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un traité que nous avons signé.» Un autre Sachem que le Quintilien iroquois, disait: «Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressées à le faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc faire en sorte que l'une ne prévale point sur l'autre.»
C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'état des cinq Cantons. Leurs sentences étaient des leçons de sagesse même pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait pas le seul mérite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans préparation, et parvient à une espèce d'atticisme. Ce mérite prêtait un nouveau charme aux harangues de Garrangulé et de Teganissoré. Sadekanatie, Haaskouam et Tareha leur en cédaient peu; et si quelque fois, le ton de ces derniers nous semble empreint de férocité, c'est qu'ils étaient les Chefs d'une confédération de peuples que leur génie fesait pencher vers la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'être qu'à demi. La République iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie gloire, et le parfait héroïsme: les bienfaits de la paix y étaient appréciés comme les trophées de la guerre. L'iroquois, dans son particulier, vivait aussi plus à l'aise et plus commodément que ses semblables. Malgré ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on n'a pas osé croire tels ces soldats français, ces bandes qui, sous Louis XIV, mirent à feu et à sang la Hollande et le Palatinat, et commirent mille autres horreurs que l'on se refuse à décrire.