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Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) cover

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848)

Chapter 49: SECONDE PARTIE
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About This Book

The volume compiles dictionary-style entries on Indigenous mythologies, cosmogonies, deities, spirits, flood legends, ritual practices, and supernatural beliefs from across the Americas, blending concise ethnographic notes with translated prayers and mythic episodes. It also includes short biographical sketches and legendary narratives about prominent native leaders, recounting ceremonies, alliances, and funerary customs. The tone alternates between descriptive cataloguing and anecdotal reportage, aiming to present traditional explanations of creation, moral order, and sacred ritual alongside brief historical recollections.


CHAPITRE XXVIII


ARGUMENT

Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre les Iroquois--Singulier stratagême qu'on lui attribue--Il défait les canots iroquois--Part qu'il prend aux négociations pour la paix--Sa mort et ses obsèques--Son éloge.

ADARIO, plus connu sous le nom de Kondiaronk, par les Canadiens surnommé le Rat, c'est-à-dire le Rusé, fut le plus illustre des Sachems hurons. Ennemi juré des Iroquois, il suivit les guerriers de sa tribu dans un grand nombre d'expéditions, et se fit remarquer par une intrépidité extraordinaire et maints faits glorieux, qui l'élevèrent au rang de Grand Chef, et de capitaine au service du roi. Il accompagna le marquis de Denonville avec quatre cents hommes de guerre en 1687, et l'aida à ravager le pays des Iroquois. Dans le temps que Haaskouam 117, un de leurs plus valeureux capitaines, et le général, convenaient d'une trève à Montréal, il continuait à les harceler à la tête d'un gros parti qu'il mena à Cadaracui. Le commandant de ce poste, instruit des négociations que l'on avait entamées, chercha à l'amener à des résolutions pacifiques, et lui signifia que ce qu'il avait de mieux à faire en cette occasion, c'était de reconduire ses guerriers à Michillimakinac; ajoutant qu'il désobligerait infiniment le gouverneur-général s'il fesait le moindre mal aux Iroquois. L'adroit huron eut l'air un peu surpris en apprenant cette nouvelle: il se contint pourtant, et, quoique persuadé que l'on sacrifiait son peuple et ses alliés, il sut dissimuler et ne laissa échapper aucune plainte. Il laissa Cadaracui, donnant à croire aux Français qu'il reprenait le chemin de son pays; mais ayant appris que Teganissoré était en marche avec les députés de sa nation, il s'informa de la route qu'il devait suivre, et alla l'attendre à Kaihohague, où il se mit en embuscade. Il l'aperçut au bout de quelques jours, et fondit sur ses gens comme ils débarquaient de leurs canots. Quoique surpris, Teganissoré se défendit avec tout le courage que l'on devait attendre de lui; mais la partie n'était pas égale, et il fut forcé de se rendre. Quand il demanda à Adario comment il avait pu ignorer qu'il était ambassadeur, ce dernier feignit d'être plus étonné que lui-même, et protesta que c'étaient les Français qui l'envoyaient, en l'assurant qu'il rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait facile de défaire. Pour persuader Teganissoré, il relâcha toute sa suite à l'exception d'un seul qu'il gardait, disait-il, pour remplacer un des siens qui avait été tué dans le combat.

Note 117: (retour) Ce chef, dont le peuple exprimait l'éloquence par un surnom vulgaire, s'était mis à la poursuite des Français avec mille deux cents guerriers. Il parut en vainqueur à Montréal, et fit valoir les prétentions du chevalier Andros. Il parla avec emphase de la faiblesse de la Nouvelle-France, de la puissance des Cantons, et de la facilité qu'auraient les Iroquois de chasser les Français de Canada.

On prétend qu'il alla seul à Cadaracui après cette prouesse, et que quelqu'un lui ayant demandé d'où il venait, il répondit, de tuer la pais, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on eut l'explication par un des compagnons de Teganissoré, qui s'était échappé au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses compatriotes pour les convaincre que les Français n'avaient point pris de part à cette perfidie.

Adario retourna à Michillimakinac, et livra son prisonnier à M. de la Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-être l'armistice; mais qui aurait dû connaître les lois de la guerre, ou du moins celles de l'humanité, condamna ce malheureux à passer par les armes. En vain protesta-t-il qu'il était ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris par trahison: Adario avait prévenu tout le monde que la tête lui avait tourné, et que la peur le fesait extravaguer. Dès qu'il fut mort, le rusé Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa tribu, lui donna sa liberté, et lui recommanda, en le renvoyant, d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des négociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les fusiller.

Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous la domination française, n'a ni exagéré, ni défiguré les faits, il doit paraître un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas été plus mal vu des Français après leur avoir joué une aussi mauvaise pièce; et que La Durantaye n'ait pas été blâmé d'avoir fait fusiller un prisonnier de guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grâces. Mais il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696, lorsque le célèbre Chef que les Français avaient surnommé Le Baron, partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui se disposaient à le suivre chez les Anglais. Ces services signalés pouvaient servir à pallier ses trots, si l'on veut regarder comme fondées les particularités rapportées par Charlevoix et Lahontan, mais révoquées en doute par l'historien du Canada.

Ces services furent suivis d'autres non moins considérables. Etant parti, en 1697, avec cent cinquante guerriers, il s'avança sur le lac Ontario et fit prisonniers quatre éclaireurs, qui lui apprirent que les canots iroquois n'étaient pas loin de là, et que leurs guerriers étaient au nombre de deux cent cinquante. Sur cet avis, il s'avança à leur rencontre, et lorsqu'il en fut à une portée de fusil, il feignit de se trouver surpris et de prendre la fuite. Une partie des Iroquois se mirent à sa poursuite. Adario fit force de rames jusqu'à ce qu'il fut à deux lieues de terre; alors il s'arrêta et essuya sans tirer la première décharge de ses adversaires, qui ne lui tua que deux de ses gans, puis sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux avec une telle impétuosité, qu'en un moment tous leurs canots furent percés. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris. Ce terrible échec, et bien plus encore la mort de La Chaudière-Noire, qui périt dans un combat contre les Algonquins, força les Cantons à se prêter franchement à la paix. Adario prit une belle part aux négociations de 1700. Le généreux vainqueur des Iroquois fit cesser les murmures des alliés, jaloux des honneurs avec lesquels on reçut Teganissoré, et ratifia le traité provisoire du 8 Septembre en disant: «J'ai toujours écouté la voix de mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne doute point que les gens d'en haut n'en fasse de même. Iroquois, imitez mon exemple.» 118 Une nouvelle conférence fut convoquée pour l'année suivante, 1701. La ville de Montréal se vit remplie de sauvages de toutes les tribus, au nombre de plus de deux mille. M. de Callières, alors gouverneur, fondait sa principale espérance pour se succès de ses desseins sur le Chef huron, à qui l'on devait cette réunion et ce concert inouï pour la paix générale. La première audience eut lieu le 1er Août. Adario se trouva mal au commencement de sa harangue. On le secourut avec empressement, et lorsqu'il fut revenu à lui, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de l'assemblée, et chacun s'approcha pour l'entendre. Il fit avec modestie, et en même temps avec dignité, le récit de tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour ménager une paix durable entre toutes les nations. Il s'étendit sur la nécessité de cette paix, sur l'avantage qui en résulterait pour tout le pays en général, et pour chaque peuple en particulier et démêla avec une singulière sagacité les intérêts des uns et des autres. Sa voix s'affaiblissant de plus en plus, il cessa de parler, se trouva plus mal à la fin de la séance, et mourut le lendemain matin vers les deux heures. Son corps fut exposé quelque tems en habits militaires. Le gouverneur-général et l'intendant allèrent les premiers lui jeter de l'eau bénite, puis le sieur Joncaire, suivi de soixante guerriers du Sault St. Louis, qui le pleurèrent à la manière des sauvages. Le Lendemain eurent lieu ses funérailles, qui avaient quelque chose d'imposant et de magnifique. M. de St. Ours, premier capitaine, ouvrait la marche avec soixante soldats. Venaient ensuite seize guerriers hurons, marchant quatre à quatre, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clergé précédait le cercueil soutenu par six Chefs de guerre, et couvert d'un poële semé de fleurs, sur lequel on avait placé un chapeau, un hausse-col et une épée. Les frères et les enfans du défunt suivaient accompagnés des chefs des nations, et M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fermait la marche avec l'état-major. Il fut enterré dans l'église paroissiale, et l'on grava sur sa tombe cette inscription, ci-gît le Rat Chef Huron, qui a le double défaut de n'exprimer pas la célébrité du défunt, et de montrer combien la nature grandiose de ces régions avait peu d'inspirations pour les esprits incultes des Français qui nous gouvernaient alors. Ce seul mot Kondiaronk, ou Adario, eut été un souvenir historique 119. Après le service, M. Joncaire mena les Iroquois de la Montagne faire leurs condoléances aux Hurons, auxquels ils présentèrent la figure d'un soleil et un collier de porcelaine, en les exhortant à conserver l'esprit, et à suivre les vues du grand homme qu'ils venaient de perdre.

Note 118: (retour) On peut remarquer ici qu'Adario aurait pu difficilement parler de la sorte si la supercherie qu'on lui attribuait eût été réelle.
Note 119: (retour) Entrez dans l'Abbaye de Westminster, et vous y verrez des inscriptions sublimes: ainsi l'on n'a mis sur la tombe du grand poëte que ce mot: Dryden.

Adario était toujours applaudi quant il parlait en public. «Il ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations particulières, et on prenait plaisir à l'agacer, afin d'entendre ses reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans répliques. Il était en cela le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, afin de procurer à ses officiers le plaisir de les entendre.» C'est ce qu'expriment les vers suivans toujours tirés de l'Ode des Grands-Chefs:

Entre ces guerriers quel est donc

Ce Chef à la mâle figure,

A la haute et noble stature?

Ah! c'est Kondiaronk:

Ce guerrier valeureux, ce rusé politique,

Ou pour dire le mot, ce grand homme d'état,

Cet illustre yendat,

Presque digne du chant de la muse héroïque.


De quel esprit est-il doué,

Quand deux fois par sa politique

Et par son adroite rubrique,

L'Iroquois est joué;

Quand pour le mot plaisant, la fine repartie,

Laissant loin en arrière et Voiture et Balzac,

Du seul De Frontenac

Peut avec lui lutter à pareille partie.


CHAPITRE XXIX


ARGUMENT

Des Abénaquis--Taxous--Mataouando--Ouitelamon--Barbarie de ces peuples--Exception frappante. Réflexions.

J'ai dit plus haut comment se forma la Confédération abénaquise. Nous sommes arrivés à l'époque où elle se rendit terrible. Les Jumbeovich et les Meskambiwit (ce dernier le bras droit de notre d'Iberville), se distinguèrent comme volontaires dans nos armées coloniales. Taxous et Mataouando se signalèrent à la tête de corps nombreux. Mataouando s'avançant dans la Nouvelle-Angleterre, y massacra deux cent cinquante personnes, et rappela le massacre de Lachine; Taxous pénétra jusqu'à Boston, dévastant tout sur son passage, et Ouitelamon entra dans Albany, et y fit des captifs. Ces exploits éclatans étaient accompagnés de contineulles horreurs, et, il faut le dire, l'administration en Canada, barbare à l'excès, ne craignait point d'offrir des primes aux guerriers qui feraient plus de chevelures; bien différente de ces anciens Romains qui dégradèrent le soldat qui s'était permis de sortir de son rang sans l'ordre de son chef, elle nous rendait cruels en fesant de nous, comme des Abénaquis, autant de Flibustiers qu'elle lançait contre les colonies anglaises. Là une voix s'éleva en faveur de l'humanité, et Schuyler, gouverneur d'Orange, écrivit au marquis de Vaudreuil, une lettre que fait honneur à l'humanité.

Parmi ces fureurs, quelques beaux traits venaient prouver que l'on aurait pu adoucir ces sauvages, loin de les exaspérer. Un jeune officier anglais, pressé par deux Abénaquis, ne songeait plus qu'à vendre chèrement sa vie. Au même moment, un vieux Chef, armé d'un arc, s'approche de lui, et s'apprête à le percer d'une flèche; mais après l'avoir ajusté, tout-à-coup il baisse son arme, et court se jeter entre l'Anglais et les deux guerriers qui le poursuivaient. Ceux-ci se retirèrent avec respect. Le vieillard prit le jeune officier par la main, le rassura par ses caresses et le conduisit dans sa cabane. Il n'en fit pas un esclave, mais son compagnon; lui apprit la langue de son pays et ses arts grossiers. Une seule chose inquiétait le jeune Anglais; quelquefois le vieillard tournait sa vue sur lui, et après l'avoir contemplé, laissait tomber des larmes. Cependant aux premières feuilles du printems, la tribu reprit les armes. Le vieux guerrier, assez robuste encore pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec son prisonnier. Les Abénaquis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts. Enfin ils arrivèrent dans une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sachem le fit voir au jeune homme en observant sa contenance... Voilà tes frères, lui dit-il, les voilà qui nous attendent pour combattre. Ecoute, je t'ai sauvé la vie; je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre l'orignal dans la forêt, à manier le tomahack, et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étais-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes mains étaient celles d'un enfant, ton âme était dans la nuit: tu ne savais rien, tu me dois tout. Serais-tu si ingrat que de retourner à tes frères?--L'Anglais protesta qu'il ne verserait jamais le sang d'un Abénaquis. Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, en baissant la tête; puis il regarda le jeune officier, et lui demanda: as-tu un père?--Il vivait encore quand je quittai ma patrie.--Oh! qu'il est malheureux, s'écria le vieux sauvage; et après un moment de silence, il ajouta: moi aussi j'ai été père, mais je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat, à côté de moi. Il est mort en homme; il était couvert de blessures, mon fils, quand il tomba. Mais je l'ai vengé, oui! je l'ai vengé. Il prononça ces mots avec force: tout son corps tremblait. Ses yeux étaient égarés, et ses larmes ne pouvaient couler. Il se calma peu à peu, et se tournant du côté de l'orient, où le soleil allait se lever, voit-tu ce beau ciel, dit-il au jeune homme, as-tu du plaisir à le regarder?... Oui, j'ai du plaisir à le voir, répondit le jeune Anglais.--Eh bien! je n'en ai plus, s'écria le vieillard. Puis, lui montrant un manglier en fleurs, vois-tu ce bel arbre, aimes-tu sa vue?... Oui son aspect me réjouit... Il n'a pour moi aucun charme, reprit l'Abénaquis, et li ajouta: pars, vas dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil, qui se lève, et les fleurs du printems. Il n'y a pas plus bel exemple de l'amour filial: l'amitié, chez le sauvage, produit des effets aussi frappans.

L'amitié est le plus grand bonheur de la vie, disaient les Scandinaves. Ce sentiment, tous les peuples, pasteurs ou guerriers, lui ont rendu leur culte; mais il agit avec plus de force sur l'enfant de la nature que sur l'homme civilisé. L'historien des Gaules nous montre deux jeunes guerriers qui échangent leurs armes sur la pierre du serment. La trompette sonne et Teutates les appelle au combat: ils se font une chaîne de leurs colliers, et vont comme un seul, unissant ou confondant leurs efforts, leurs victoires, leur vie et leur mort. Ainsi chez nos sauvages, un ami fera cent lieues dans les bois pour s'asseoir sur la sépulture de son ami.


CHAPITRE XXX


ARGUMENT

Saguima, Chef Outaouais--Guerre des Outagamis--Memoussa.

La paix de 1701 avait procuré la tranquillité à la Nouvelle-France, et rompu le chaînon des évènemens. Cependant ce repos n'empêcha pas que les sauvages eussent leurs illustres. La Pouteouatami Onangnicé montra beaucoup d'esprit et de sens, mais surtout un génie vaste qui embrassait merveilleusement tous les détails du commerce de ces régions. L'Algonquin Makinac, digne successeur des Tessoat et des Piskarent et l'Outaouais Onaské, se signalèrent par des exploits guerriers. Saguima, de la même nation, les surpassa. Il défit les mascoutins en 1715, et en fit un grand carnage. Au premier bruit de cette irruption, le fier Pemoussa, qui était comme le dictateur des Outagamis, nation nombreuse et turbulente, alliée aux Anglais, s'avança sur le Détroit, causant partout de funestes ravages. Le danger était imminent: Hurons, Outaouais, Sakes, Malhomnes, Illinois, Osages et Missourites, toutes les tribus accoururent au secours des Français. Sur la route, tous ces sauvages se pressaient les uns sur les autres. «Il n'y a pas de temps à perdre disaient-ils, Ononthio est en danger, il nous aime; son coeur nous est ouvert, son bras est étendu sur nous: défendons-le, ou mourons à ses pieds. Vois-tu cette fumée, Saguima, disaient les Hurons, ce sont trois femmes de la tribu que l'on brûle, et la tienne est du nombre.» Trois femmes outaouaises étaient en effet captives chez les Outagamis, mais on n'en savait pas davantage, et les Hurons parlaient ainsi pour enflammer son courage.

Cependant Pemoussa arrivé à la vue de la place, et la voyant sur ses gardes, assit ses retranchemens sur un terrein avantageux, et l'appuya d'une maison fortifiée dont il se rendit maître. M. Dubuisson, gouverneur, sortit avec du canon et suivi de ses alliés. Pemoussa répondit bravement à la première attaque; mais se voyant pressé par le feu bien nourri des Français, il fit creuser de grands trous en terre pour y mettre ses guerriers à couvert. On dressa alors deux échafauds de vingt-cinq pieds de hauteur, d'où l'on battit vivement les assiégés, qui n'osèrent plus sortir pour avoir de l'eau. Dans cette extrémité, animés par leur redoutable Chef, et tirant des forces de leur désespoir, ils combattirent avec un courage qui rendit longtems la victoire douteuse. Ils s'avisèrent même d'arborer sur leurs palissades des couvertures rouges en guise de drapeaux, et crièrent de toutes leurs forces: «Corlar est notre père, son drapeau flotte sur nos têtes, et il protège nos bras: il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort.» Mais pressé de plus en plus, Pemoussa fit remplacer les couvertures rouges par un drapeau blanc. Il se présenta en dehors de son camp avec deux de ses officiers, et fut introduit devant le gouverneur. Il remit plusieurs captifs, et présenta des colliers à Saguima, afin de l'adoucir, mais les alliés furent inexorables, et ne voulurent le recevoir qu'à discrétion. Réduit à se défendre encore, il fit décocher à la fois jusqu'à trois cent flèches au bout desquelles il y avait un tondre allumé, et à quelques-unes des fusées de poudre, pour mettre le feu au camp des Français. Quelques maisons brulèrent en effet, et pour empêcher que l'incendie ne gagnât plus loin, on fut obligé de couvrir tout ce qui restait de peaux d'ours et de chevreuils, et de les arroser à chaque instant.

Lassés d'une résistance si opiniâtre et si habile, les confédérés parurent désespérer du succès, et M. Dubuisson fut Sur le point d'être abandonné et laissé à la merci de ceux envers qui l'on s'était montré si impitoyables. Il fallut qu'il employât tout ce que la raison et l'éloquence ont de plus persuasif. Ces bandes indisciplinées retournèrent enfin à l'assaut, et les assiégés, aux abois, demandèrent de nouveau à parlementer. Il y eut quelques discours assez semblables à ceux des héros d'Homère; mais M. Dubuisson les fit cesser, et pressa la ruine totale des Outagamis. Fort heureusement pour eux, un orage dispersa les alliés, et permit à Pemoussa d'opérer sa retraite. Il alla se poster sur une île du lac Ste. Claire, où il fut forcé après un nouveau siége de quatre jours; le premier en avait duré dix-neuf. Le Sachem perdit plus de mille guerriers, et ne parut que plus animé par ce désastre. Les Outagamis, souvent vaincus, demeurèrent indomptables.

Je retrouve Pemoussa chez sa nation en 1728. Etant allé en ambassade chez les Kikapoux, en 1729, il fut assassiné avec Chichippa, son compagnon, par trente guerriers de cette tribu, une des plus perfides de celles qui suivaient les Français. Le sage Chouaenon, Chef du conseil, voulut en vain le protéger contre les traîtres, apostés par le Sachem Kausecoué. Voilà le récit des infortunes de Pemoussa: ses belles actions ne sont pas assez connues.


CHAPITRE XXXI


ARGUMENT

Des Cherokis--Leurs rapports avec les Français--Ceux-ci les excitent contre les Anglais--Parti de la guerre et parti de la pais--Occonostata; Attakullakulla--Guerre sanglante--Défaite des Cherokis et retour de la paix.--Anecdotes.

Les Cherokis, qui forment sans contredit la plus célèbre Confédération, après celle des cinq Cantons Iroquois, ne paraissent sur la scène qu'en 1730. Alors, le sort des colonies de l'Angleterre et de la France demande une décision, et les Français, plus faibles cherchent partout des défenseurs: l'alliance de nombreuses tribus aait été tout le secret de leur force.

Les Cherokis, campés dans l'Alabama et le Tenessee, vivaient en paix avec les Anglais, mais un de leurs guerriers ayant été massacré par la milice de Géorgie, soldatesque dont la cruauté et la barbarie commençait à devenir proverbiale, la bonne harmonie cessa, et les Français reçurent l'appui d'une diversion puissante. Ils trouvèrent un parti de guerre accrédité, duquel Occonostata était l'âme. Occonostata, ou le Grand Capitaine, avait mérité ce beau surnom par ses prouesses à la guerre. Inaccessible à la crainte, il s'écriait: «Quelle est la nation devant laquelle le Grand Capitaine tremblera?... il ne craint pas les nombreux guerriers que le Grand Sachem George peut envoyer dans ces montagnes.» Son éloquence mâle animait les jeunes gens, précipitait leurs aveugles démarches. Le gouverneur de la Caroline du Sud crut devoir assembler toutes ses forces à Congares, d'où il menaça tout le pays des Cherokis. Occonostata n'était pas prêt à éclater. Il s'aventura avec trente députés, et se rendit à Charleston, pour y négocier un accommodement devenu impraticable. Le gouverneur, après avoir énuméré les griefs de la colonie, dédaigna de l'écouter, et lui ordonna de suivre l'armée. Au fort George, Occonostata fut confiné, avec ses compagnons, dans une misérable hutte à peine assez grande pour contenir la moitié des députés. Cependant, les milices se mécontentèrent faute de paye, et le gouverneur, n'osant s'aventurer plus loin, s'en revenait lentement, traînant Occonostata à sa suite, lorsqu'Attakullakulla, Chef du parti pacifique, se dévoua pour délivrer son rival. Ce Sachem, l'homme le plus éloquent de sa nation, qui avait traversé l'océan, avait une singulière amitié pour les Européens. Il opinait toujours pour la paix, mais la puissance de sa parole succombait devant la fougue du Grand Capitaine, et sa destinée était d'être toujours le réparateur des fautes de sa nation. Il eut une entrevue avec le commandant, et négocia avec tant d'habileté qu'il obtint la liberté d'Occonostata et de Fiftoe et Saloueh, Sachems de Keovi et d'Estatoï.

Cette marche infructueuse des Anglais avait coûté £25,000, et en pure perte, car Occonostata ne devint pas plus pacifique, et douze colons furent massacrés par ses partisans. Il paraît que Coytmore, commandant du Fort George, avait provoqué ces hostilités. Le Grand Capitaine vint l'assiéger, mais désespérant de pouvoir emporter la place, il fit une embuscade dans un bois voisin, puis il envoya une femme prévenir le gouverneur, qu'ayant quelque chose d'important à lui communiquer, il désirait le voir sur le bord de la rivière. L'imprudent Coytmore s'avança vers le rivage avec les lieutenans Bell et Forster. Occonostata paraissant sur la rive opposée lui dit qu'il allait à Charleston, pour solliciter la liberté des captifs, et qu'il désirait avoir pour sauve-garde quelques Anglais de la garnison; et montrant une bride qu'il tenait à la main, il feignit d'aller chercher un cheval dans la forêt, mais à l'instant même, il donna le signal convenu, qui était de faire tourner la bride autour de sa tête. Les sauvages se précipitant du bois, massacrèrent le commandant et prirent les deux officiers. La garnison exaspérée, fit périr tous les prisonniers, qui étaient dans le fort.

Occonostata venait d'allumer un vaste incendie, car il n'y eut pas de famille qui ne perdît un proche dans ce massacre, et toute la nation courut aux armes. Toutes les tribus descendirent de leurs montagnes, semblables aux avalanches, qui absorbent tut ce qu'elles trouvent sur leur passage. Elles décimèrent les habitans inoffensifs de la Caroline, et ne virent mettre un frein à leurs fureurs, que par l'arrivée de sept compagnies de réguliers, qui furent cantonnées sur la frontière. La Caroline du Nord et la Virginie armèrent toutes leurs milices, et Sir Jeffery Amherst, général en chef dans les colonies, fit de nouveau partir douze compagnies pour le théâtre de la guerre. L'armée réunie entra sur le territoire des Cherokis, et rasa sur son passage les deux gros bourgs de Keovi et d'Estatoï. Les deux Sachems en avaient retiré les guerriers, et retraitaient devant les soldats Anglais, suivant le plan du Grand Capitaine, qui abandonna le blocus du Fort George pour marcher à la défense de son pays. Il laissa les Anglais s'engager dans des défilés dangereux. Ils s'avancèrent jusqu'à cinq milles d'Etchoï à travers les rivières et les montagnes. Là était une vallée basse, tellement couverte de buissons que les soldats pouvaient à peine s'y battre un chemin. Un officier fut chargé d'ouvrir une route avec une compagnie de sapeurs. Ils tombèrent dans une embuscade. Un feu bien nourri d'armes à feu jeta sur le carreau le Chef anglais et plusieurs soldats. Les grenadiers et l'infanterie légère s'avancèrent alors au pas de charge, un feu régulier s'ouvrit sur toute l'étendue des deux lignes, et les bois voisins retentirent du bruit du canon et de la mousquetterie, que répétaient les collines. Après une heure de combat les Cherokis cédèrent momentanément, et retraitèrent emportant leurs morts. Les soldats bretons rêvèrent aux armées disciplinées qu'ils avaient combattues en Europe, et leurs officiers contemplèrent avec étonnement le choix judicieux que le Sachem avait su faire du terrein. On avait perdu cent vingt hommes; il fallut retraiter aussitôt. Occonostata suivit en vainqueur ces vieilles bandes formées par le duc de Cumberland, il emporta le fort Loudon. Le capitaine Stuart capitula avec vingt réguliers, à la condition d'être conduit à Fort George. Il en sortit presqu'aussitôt, pensant reprendre son poste, mais il fut contraint de se rendre à discrétion après avoir perdu trente hommes.

Attakullakulla ne prit aucune part à cette seconde campagne. Il voulut jouer le rôle de pacificateur; mais la gloire de son rival animait les jeunes guerriers à poursuivre la guerre. Il eut cependant l'influence de se faire livrer le Capitaine Stuart, et le logea dans sa cabane. Occonostata, maître de tout le pays, était bien résolu à emporter Fort George. Il se procura du canon, et ordonna au prisonnier d'en conduire le service. Le malheureux capitaine ne voyant que l'alternative de mourir ou de manquer à l'honneur, communiqua son trouble à son libérateur, qui le prit par la main en disant: «Sois tranquille, mon fils, le vieux guerrier est ton ami.» Attakullakulla annonça qu'il partait pour la chasse, et voulut conduire avec lui son prisonnier. Il y avait loin du point de départ à la frontière, et la plus grande diligence était nécessaire pour éviter toute surprise. Ils marchèrent neuf jours et neuf nuits à travers d'épaisses forêts, et sans autre guide que les astres. Le dixième jour ils arrivèrent heureusement sur la rive de la rivière Holstein, et rencontrèrent l'armée du colonel Bird. Le vieux Sachem se sépara de son prisonnier, et se renfonça dans la forêt aussi composément que s'il eût fait une action ordinaire.

Pour revenir aux évènemens de la guerre, les colonies firent de nouveaux efforts, et levèrent un régiment colonial; des troupes arrivèrent du Nord, les Chickasas et les Catawbas s'armèrent contre leurs semblable, et trois mille hommes marchèrent contre les Cherokis. M. de Latinac se trouvait à Etchoï. Au grand conseil de la nation, brandissant La hache de guerre, il s'était écrié: «Qui est-ce qui lèvera le tomahack pour venger Ononthio?» Et le Sachem d'Estatoï, Saloueh, leva le sien, et chanta la guerre. Occonostata rencontra les troupes coloniales dans le même endroit où il les avait repoussée l'année précédente. Une colline appuyait leur flanc. Les premiers Cherokis la montèrent sans défiance, mais les Chickasas les ayant aperçus, les délogèrent, soutenus par les premiers rangs de soldats. Occonostata s'opiniâtra, et reprit la position malgré les efforts du colonel Grant: la bataille devint alors générale. Les troupes se trouvaient dans une situation déplorable, exténuées de fatigue et exposées à un orage furieux. Elles semblaient être le jouet des Cherokis, qui, protégés par leurs forêts, se dispersaient pour se rallier sans cesse. On les poussait sur un point, ils revenaient sur un autre, et sans les sauvages alliés, il est probable Que les vieux grenadiers anglais n'auraient pu vaincre les fiers montagnards. Comme le colonel Grant était occupé à les poursuivre du ôté de la rivière, le Grand Capitaine tomba sur les bagages et les détruisit. On se battit depuis huit heures du matin jusqu'à onze. Les sauvages retraitèrent alors emportant avec eux les corps de ceux qui avaient été tués. La victoire fut cependant complette, et l'armée employa un mois entier à ravager le pays. Un officier écrivait: «Le ciel nous a favorisés, et nous avons achevé notre ouvrage. Tous les bourgs, au nombre de quinze, ont été ruinés, mille quatre cents âcres de blé détruits, et cinq mille 120 Cherokis poussés dans les montagnes.»

Note 120: (retour) M. Thatcher. Ce serait plutôt cinquante mille.

Occonostata dédaigna de demander grâce, mais Attakullakulla, redevenu l'espoir de sa nation, vint trouver le colonel Grant, et lui tint ce discours: «Vous vivez sur le rivage, et vous êtes dans la lumière; pour nous, qui habitons la forêt, nous sommes dans les ténèbres. Cependant il n'y aura plus d'obscurité, car Attakullakulla a toujours cherché le bien, et quoiqu'il soit bien vieux, il vient encore voir ce qu'il y a à faire pour son peuple affligé. Ce qui est est l'ouvrage du Grand Esprit. Les Cherokis ne sont pas de la même couleur que les blancs, et ceux-ci leur sont supérieurs, mais le même esprit est le père de tous; c'est pourquoi le vieux Sachem espère que le passé sera enseveli dans l'oubli. Le grand roi (George) lui a dit que les plaines et les forêts appartiennent aux deux peuples, et comme ils vivent sur un même sol, il faut qu'ils s'aiment comme une même nation.» M. Ramzay ajoute que la paix fut conclue, et que les deux partis exprimèrent le désir qu'elle se perpétuât aussi longtems que le soleil répandrait sa lumière sur la terre, et tant que les fleuves rouleraient leurs eaux majestueuses. Attakullakulla se rendit à Charleston, où le gouverneur le reçut avec distinction, l'invita à sa table, et lui confia une copie du traité sous le grand sceau de la Province.

M. Thatcher doute qu'Attakullakulla fut un des Chefs qui furent présentés à George II, en 1730; mais le Sachem le dit indirectement dans son discours au colonel Grant.

Je termine cet article par une entrevue qu'eut avec ce sauvage intéressant Bertram, l'agréable auteur des voyages dans le Sud.

«Après avoir traversé cette branche considérable de la Tanase, dit en substance le voyageur, j'observai un groupe de sept Indiens descendant les hauteurs qui avoisinent le rivage. Je vis venir en avant un Chef de guerre, et supposant bien que c'était Attakullakulla, Empereur des Cherokis, par respect, je m'éloignai du chemin, pour lui laisser le passage. Sa hautesse me rendit le compliment par un sourire; elle s'approcha de moi, et, me serrant la main, elle me dit: Je suis Attakullakulla, l'Anglais me connaît-il? Je lui répondis que le bon esprit qui marchait devant moi, m'avait déjà appris qu'il était le Grand Attakullakulla, et k'ajoutai que k'étais de la Pensylvanie, dont les habitans, blancs et rouges se fesaient gloire d'être les alliés des Cherokis. Il me demanda si je venais de Charleston, et si je connaissais le capitaine Stuart que, me dit-il, il allait visiter. Sur mes réponses satisfaisantes, et sur ce que je luis dis que j'allais moi-même chez les Cherokis, il m'assura que je serais le bienvenu, et me fit, en s'éloignant, un signe de politesse, que toute sa suite me répéta.»


CHAPITRE XXXII


ARGUMENT

Etat de la Confédération iroquoise--Alliance anglaise--Talasson--Schinoniata--Les Cantons prennent part à l'invasion du Canada.

L'illustre orateur Teganissoré estimait assez sa nation pour la croire en état de tenir le balance entre les colonies françaises et anglaises; mais les grandes entreprises que l'instinct de leur conservation fit naître tout-à-coup au sein de ces dernières, prirent un immense développement, et ce torrent emporta tout sur son passage. Les cantons iroquois se virent entraînés. Leur constitution s'altéra sous l'influence de ce changement, et l'on vit cette république formidable diminuer d'importance en devenant moins indépendante. Sa population, loin de décroître, s'était accrue en 1712, lorsque les Tuscaroras, nation puissante de la Caroline, dépossédées par le sort de la guerre, vinrent former un sixième canton. Mais l'influence du général Johnson acheva un ouvrage depuis longtems commencé. Les Sachems avaient plus fréquenté Albany que Québec: ils étaient plus à portée des Anglais qui paraissaient leur tendre une main libérale. L'esprit conciliant des Français, soutenu par le courage, les avait tenus en suspens, mais la fortune ne parut pas plutôt fuir leur bannière, que les guerriers n'eurent plus d'estime que pour Corlar. Sir William, établi dans leur pays en qualité d'agent, leur fit accepter, sans qu'ils s'en doutassent, une dépendance entière des Anglais. Les moeurs s'altérèrent par le commerce avec les blancs. Ces peuples durent faire dès lors quelques progrès vers la civilisation. Mais l'on ne vit plus cette suite non interrompue de Chefs valeureux, dont Talasson sembla devoir fermer la liste. Il fut, comme tant d'autres l'orgueil d'Onnondagué, et la terreur des Outaouais. Ses successeurs ne parurent sur le champ de bataille que comme des volontaires servant sous des capitaines étrangers. Tel un descendant d'Uncas le Mohican, portant ce nom lui-même, se signala à la bataille du lac George, et Hendrich, Grand-chef de guerre des Mohacks 121, tomba devant Johnson comme un chevalier meurt aux pieds de son roi.

Note 121: (retour) Le général Johnson tenant conseil avec les Mohacks, ce Chef lui dit: J'ai rêvé que tu me donnais un habit galonné, et il me semble que c'est celui que tu portes maintenant. Eh bien! dit Sir William, il est à toi; et il en revêtit le Sachem, qui partit enchanté. Le général eut son tour. Je ne rêve pas ordinairement, dit-il à son homme, dans une autre occasion; cependant, depuis que je t'ai vu, j'au un songe vraiment singulier.--Quel est ton songe, dit le Mohack?--J'ai rêvé que tu me donnais une chaîne de terreins sur la rivière, pour y bâtir une maison.--Hendrich jetant sur lui un regard perçant: si dans la vérité de ton âme, tu as fait ce songe, tu l'auras. Quant à moi, je ne rêverai plus; je n'ai gagné qu'un beau vêtement, et toi, je t'abandonne un grand lit, sur lequel ont souvent dormi mes ancêtres. Ce lit avait trois lieues.

Schinoniata, Sachem Onnondagué, aurait été plus célèbre à une autre époque, lorsque l'indépendance de sa nation eut développé son énergie. La révolution favorable aux Anglais, ne s'était point opérée sans quelques efforts pour la prévenir de la part des Français. M. de Vaudreuil voulant faire revivre à tout prix l'influence de sa nation, fit prévenir ce Chef, en 1757, qu'il allait envoyer aux Iroquois un Sachem qui leur parlerait d'affaires sur leurs nattes. Ce Sachem devait être M. de Lévis, mais on eut besoin ailleurs de ce célèbre général, et M. Rigaud de Vaudreuil partit à sa place avec neuf canots chargés de présens. Schinoniata vint à sa rencontre avec vingt guerriers et le vit près d'Oswego. On se salua de trois décharges de mousquetterie, l'on dressa une tente, et nos deux grands hommes s'abouchèrent ensemble.

«Mon père, dit Schinoniata, nous regardons ce jour comme heureux puisque nous te voyons; mais avons appris ton arrivée par ceux que tu nous as envoyés. Ils nous ont dit que tu désirais que nous allassions au-devant de toi: nous sommes venus.»

Il continua tenant un collier de rassades: «Tes envoyés nous ont dit que tu demandais dans quel lieu nous voulions que tu nous parlasses. Nous ne voyons pas de meilleur lieu qu'Onnondagué où tu nous parlera sur nos nattes, car les fredoches ne sont point propres au conseil.»

M. de Vaudreuil répondit assez bonnement: «Mes frères, je vous remercie de ce que vous êtes venus au-devant de moi. Mon dessein était toujours d'aller à Onnondagué pour vous y porter la parole de mon père. Vous êtes les maîtres du départ, et d'en fixer l'heure et le jour.»

Les Français auraient eu l'imprudence de s'engager dans le pays des Iroquois, mais Schinoniata, revenant sur ses pas, dit à M. Rigaud: «Mon père, tu vois que nous souhaiterions de te voir dans nos villages, mais nous sommes trop près de Corlar; il est fort, et il nous a dit, qu'il voulait sacrifier Ononthio. Tu pourrais être insulté. Nous allons envoyer dire à Onnondagué que tu es ici, et que l'on vienne entendre la parole de notre père.»

Enfin, le 6 août, on tint un grand conseil dans la tente du général. Les présens étaient rangés sur le bord du rivage. Les Iroquois les acceptèrent sans peine; ils firent force belles promesses, et M. de Vaudreuil alla informer le marquis du succès apparent de sa mission. Schinoniata ne devient pas plus mauvais ami de Sir William Johnson pour avoir reçu des présens. Il le suivit dans son expédition contre Niagara, et contribua à la défaite des Français. Un corps de mile guerriers franchit les lacs avec le général Amherst, et fondit avec lui sur la colonie. Les Mohacks virent tomber la jeune France avec les bandes aguéries du général de Lévis, à Montréal.


SECONDE PARTIE


CES ÉTRANGERS (disait le vieux prince Norwégien) sont arrivés ici comme une volée d'oies sauvages; ils y ont amené leurs petits, et s'y sont mis à couvert. Qu'on leur propose aujourd'hui de retourner dans leurs montagnes ou dans leurs basses terres, après qu'ils ont goûté de nos excellens poissons!!! Non, nous ne verrons plus les beaux jours de ces îles, les usages primitifs n'existent plus. Que sont devenus nos anciens Chefs, nos Fea, nos Shlaghrenner? Ils ont fait place aux Mouat; eux dont les noms prouvent assez qu'ils sont étrangers à ces rivages. Dans un siècle d'ici, à peine il restera un pouce de terre aux vrais habitans norses, aux propriétaires d'héritages norwégiens.

SIR WALTER SCOTT (Le Pirate).


CHAPITRE I


ARGUMENT

Des Outaouais--Ponthiac, leur Chef--Ses premières armes--Entrevue avec le major Rogers--Nianvana--Grands projets de Ponthiac--Prise de Michillimakinac--Siége de Détroit--Bataille de Bloody-Bridge--Paix générale--Retraite de Ponthiac--Anecdotes et Réflexions.

Les Outaouais n'ont pas encore paru avec éclat dans cette histoire. Le grand Ponthiac va les tirer pour un moment de cette nullité, pour les couvrir d'un lustre sans supérieur dans les annales aborigènes: le Nord va s'étonner de leurs exploits.

Lorsque le commerce de la Nouvelle-France commença à prendre quelque développement pour s'étendre jusques aux lacs, les Outaouais vivaient dans leurs environs avec les Chippeouais et les Pouteouatamis, deux peuples quel'on suppose avoir appartenu à la grande nation algonquine qui, au temps de M. de Champlain, occupait la rive nord du St. Laurent, entre Québec et le lac St. Pierre. La tradition orale fait venir les trois tribus jusqu'au lac Huron, où elle se séparent. Les Outaouais, agriculteurs, se fixèrent dans les environs de Michillimakinac: les deux autres tribus poursuivirent leur marche.

Les Français se firent des amis des Outaouais et des Chippeouais. Un Chef de ces derniers disait naguère dans une ville des Etats-Unis: «lorsque les Français parurent aux chûtes, ils vinrent nous voir, et nous baiser. Ils nos appelaient leurs enfans, et nous trouvâmes en eux des pères. Nous vivions comme des frères dans une même cabane.»

Ponthiac, Chef des Outaouais, avait contribué, en 1754, à la défaite du général Braddock, sous le Grand Chef Makinac. Dans une autre occasion, il avait secouru le Détroit. Ami sincère des Français, il ne put voir d'un oeil tranquille la conquête de 1760, et commença dès lors à déployer toute l'énergie de son caractère. Les lacs venaient d'être livrés au général Amherst. Le major Rogers, qu'il envoya pour prendre possession du pays des Outaouais, rencontra le Sachem sur le chemin du Détroit. Ponthiac s'était fait précéder d'une députation de Chefs de tribus de sa dépendance. Ces ambassadeurs représentèrent leur maître comme le seul souverain du pays, et annoncèrent qu'il venait faire la paix avec les Anglais. Il parut en effet. Après les saluts, il demanda hardiment au major comment il avait ôsé entrer dans son pays, et quel était le but de cet empiètement. Rogers, trop prudent pour s'émouvoir, répondit qu'il venait en ami, pour chasser une nation qui avait été un obstacle à l'amitié des guerriers Outaouais pour le Grand Roi George; puis il offrit aux députés un présent de Ouampum. Ponthiac l'accepta en disant: je resterai ici jusqu'à demain, et je ferai aussi un présent aux Anglais. «C'était me dire, écrit Rogers, tu n'iras pas plus loin sans ma permission.» A l'approche de la nuit, il demanda au major si ses jeunes gens n'avaient pas besoin de se procurer des fruits que produisait son pays, et il envoya ses guerriers à la recherche. Dans une seconde entrevue, il lui présenta son calumet, et lui permit de traverser son territoire. Il voulut même l'accompagner jusqu'au Détroit, et força à rebrousser, une tribu qui venait couper le passage.

Les Outaouais avaient un autre Chef, Minavana, que le célèbre voyageur Henry 122 rencontra dans l'île de La Cloche 123 sur le lac Huron, puis à Michillimakinac. Ce lieutenant de Ponthiac, lui parla fort mal des Anglais. C'était, dit Henry, un personnage d'une apparence fort remarquable, de haute stature, à la contenance belle et fière. Il entra dans son appartement suivi de soixante guerriers armés de pied en cap. Quand ils eurent défilé un à un, ils s'assirent, et se mirent à fumer. Minavana parla sur un ton fort haut, et effraya beaucoup notre voyageur, mais il ajouta que les Anglais étaient indubitablement de braves guerriers, puisqu'ils venaient ainsi au milieu de leurs ennemis, et qu pour lui (M. Henry), il semblait être l'ami des guerriers rouges, et nourrir de bonnes intentions; puis il lui donna une poignée de mains, et sortit avec ses guerriers. M. Thatcher, frappé du caractère élevé de Minavana, veut le confondre avec Ponthiac lui-même; mais c'est une assertion improbable.

Note 122: (retour) Travels and adventures in Canada between the years 1760 and 1766.
Note 123: (retour) Ainsi nommée d'un rocher fendu qui rend le son d'une cloche lorsqu'on le frappe.

Pour revenir à celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut vers ce temps qu'il conçut le vaste projet de réunir les tribus de l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les Anglais et, croyait-il peut-être, ramener les Français dans son voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un génie extraordinaire et un courage de première force. C'était une attaque simultanée et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient autour des tribus, aux deux extrémités du lac Ontario, ou midi et à l'occident de l'Erié, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et l'Illinois. On tenait sur cette immense étendue Frontenac, Pittsburg, Buffalo, Niagara, Sandoske, le Détroit, Michillimakinac, etc. La plupart de ces postes étaient des entrepôts de commerce plutôt que des forteresses, mais ils étaient encore formidables contre les sauvages. Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest. Ponthiac, instruit qu'il était de la géographie de ces régions, comprit que leur conquête lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau britannique devait être abattu au même instant dans tous les forts, et pour procurer l'ensemble nécessaire, le Sachem ne se prépara qu'en secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le développa avec toute l'éloquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de la crainte, de l'espérance et de la cupidité, et rappella le souvenir des Français. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres peuplades, qui se réunirent dans un grand conseil. Ponthiac y pénétra dans tous les replis de leur caractère, et il les fixa toutes en démêlant leurs intérêts divers, et en donnant son projet comme inspiré par le grand-esprit à un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis, Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues, Shaouanis, et Miamis marchèrent sus un même drapeau. L'alliance des Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques à la rivière Potomac. L'oeuvre de la destruction commença en même temps sur tous les points, et de onze postes, neuf succombèrent. Presqu'île céda après deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru à Pittsburg à la veille d'être forcé: les sauvages se dédommagèrent de ce désappointement en ouvrant une scène de dévastation dans toute l'étendue de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork.

Ponthiac arriva en personne devant Michillimakinac. Cette place, située entre les lacs Huron et Michigan, était le principal entrepôt entre les régions hautes et basses. Quatre-vingt-dix hommes la défendaient avec deux pièces de canon. Le Sachem envoya en avant Minavana, sous prétexte de complimenter le commandant. Après que ce Chef eut débité sa harangue et protesté de son amitié pour les Anglais, ses guerriers se mirent à jouer de la balle, près de l'enceinte du fort. Elle fut plusieurs fois jetée à dessein dans l'intérieur, et autant de fois les sauvages entrèrent pour la reprendre 124. Par ce moyen, ils se rendirent maîtres d'une des portes, et Ponthiac arrivant avec toutes ses forces, força la garnison de mettre bas les armes. Maître de Michillimakinac, il s'avança aussitôt contre le Détroit. Le major Gladwin y commandait avec trois cents hommes. Les sauvages passèrent la nuit à danser et à chanter. Le lendemain Ponthiac fit demander une audience, et fut introduit avec un détachement de ses guerriers. Ils devaient tomber sur les Anglais à un signal convenu. La harangue du Sachem fut sévère; il s'anima de plus en plus, et il allait donner l'attaque lorsque Galdwin cria aux armes. Les officiers tirèrent leurs épées, et les canonniers furent à leurs pièces. A cette vue, Ponthiac affecta de se voir trahi, et sortit. Le 10 de mai, il commença un siége en formes, et logea ses guerriers dans les faubourgs. Ils furent délogés le 11, à coups de canon. Cependant, le major, inaccoutumé à la guerre des sauvages, craignait un assaut; il voulait retraiter à Niagara, et n'en fut empêché que par les Canadiens. Ponthiac, profitant se son ineptie, proposa une nouvelle entrevue qui lui livra le capitaine Campbell et le lieutenant McDougall. Il eut un nouveau sujet de triomphe dans la défaite de Sir B. Devers, et d'un gros détachement. Le 30, une flottille parut à la vue de la place. La garnison monta aussitôt sur les bastions, et l'on entendit en même temps le cri de guerre des Outaouais. Ponthiac était allé se poster à la Pointe Pelée. Trente bateaux chargés de troupes furent attaqués et pris. Les guerriers remontèrent La rivière en triomphe, contraignant les Anglais de ramer, et passèrent devant la place. La garnison fut plus heureuse au mois de Juin. Un vaisseau de guerre ayant paru devant le fort, Ponthiac arma ses canots, et crut le prendre l'abordage, mais le capitaine, qui avait fait cacher les soldats à fond de cale, les rangea aussitôt sur le pont, commanda une décharge générale, et jeta les assaillans sur le carreau. Le Sachem n'abandonna pas encore l'espoir du triomphe. Il fit faire des radeaux avec des débris de maisons, et les chargea de matières combustibles en guise de brulots; mais ses guerriers ne comprirent rien à cette nouvelle invention, qui n'eut pas d'effet, et la place fut ravitaillée. Au mois de Juillet, un Chef Outaouais ayant été tué, le capitaine Campbell fut massacré, pour consoler les parens du défunt. Ponthiac eut la magnanimité de chercher l'assassin, qui s'enfuit à Saginan. Le 22 du même mois, trois cents hommes arrivèrent au secours de la place, et l'on résolut à attaquer les sauvages. Leur terrible Chef nit en sûreté les femmes et les enfant, et fit deux embuscades. Il laissa les Anglais s'avancer jusques au pont qui a retenu depuis le nom de Bloody-bridge, mais la petite armée n'y fut pas plutôt arrivée, qu'elle se vit accueillie par un feu bien nourri. Le commandant tomba mort, et les troupes furent mises en désordre: elles se rallièrent, et tous les postes furent enlevés à la bayonnette. Ponthiac les reprit cependant, et les Anglais rentrèrent avec perte de cent dix hommes tués ou blessés. Il ne se passa plus rien de remarquable jusqu'au 18 août. Mais alors les Hurons et les Pouteouatamis ayant laissé le camp, et Ponthiac ayant eu vent des préparatifs du général Bradstreet, qui était arrivé à Niagara avec trois mille hommes, le siége fut levé, et les sauvages se retirèrent en combattant avec le major Volkins. Le 3 avril, 1764, le Sault Ste. Marie fut témoin d'un congrès général des sauvages. Vingt-deux nations, quelques-unes inconnues jusqu'alors, y envoyèrent des députés, et firent la paix avec le Grand Roi, représenté par le vieux général Johnson. Mais Ponthiac dédaigna de négocier, et retraita jusqu'aux Illinois. Il fit encore quelques tentatives en 1765, à la tête des Miamis et des Mascoutins, et mourut en 1767, assassiné par un guerrier Peoria qui, dit-on, croyait faire sa cour aux Anglais, en les délivrant d'un si formidable ennemi.

Note 124: (retour) Homère nous décrit exactement au VIe livre de son Odyssée, ce jeu dont s'amusait Nausica sur le bord de la mer, dans l'île de Corfou, lorsqu'Ulysse sortit du buisson où il s'était caché après le naufrage. La reine, dit-il, jeta la balle à une de ses femmes, qui la manqua: la balle tomba dans les flots. Il nous rappelle encore ce jeu au VIIIe livre; les joueurs étaient Alius et Laodamas.

Ponthiac, en s'emparant du Détroit, voulait en faire le siége de sa domination, qui aurait été redoutable aux nouveaux possesseurs du Canada. «Il morcela sans cesse leur conquête, dit M. Beltrami, et ne put oublier les Français.» Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher, lui avait fait une pension annuelle considérable, ce qui ne l'avait pas empêché de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance et de haine contre ses anciens ennemis.

Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet incompréhensible sauvage chercha à mettre ses sujets en état de manufacturer le drap et les étoffes Comme les Anglais, et offrit au major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il étudia la tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacité peu au-dessous de la science. Ce qui est plus étonnant encore, il établit durant la guerre une sorte de banque à sa façon. Elle donnait des billets de crédit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui donnât, et son sceau qui était la figure d'une loutre. Son autorité parmi les siens était celle d'un Dictateur.

On cite à sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant Frazer étant allé aux Illinois avec un détachement de soldats, sous couleur de visiter un établissement canadien, mais visiblement pour l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relâcha généreusement. Le major Rogers lui fait dire après sa retraite du Détroit: «que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait utile ainsi qu'au grand roi.» Le même officier chargé de le regagner, lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient frémirent à la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonnée, et voulurent le dissuader d'en boire: «non! leur dit Ponthiac, celui qui recherche mon amitié, ne peut songer à m'ôter la vie;» et il prit la boisson avec l'intrépidité d'Alexandre prenant la potion de Philippe.

Le R. P. Thébaud, maintenant Recteur du Collège de Frodham aux Etats-Unis, écrivait en 1843: «la France n'a pas assez connu et apprécié les efforts de ce grand homme. Je n'ai pu trouver son nom dans aucun écrivain de notre nation: il était réservé aux Anglais et aux Américains, ses ennemis, de lui rendre justice. Après la mort du marquis de Montcalm, après les victoires de l'anglais Wolfe sous les murs de Québec, et de l'américain Washington devant le Fort Duquesne, quand les affaires des Français semblaient désespérées en Amérique, le Sachem Outaouais forma le plan de surprendre à la fois par un coup de main onze Postes militaires occupés par la Grande-Bretagne. Trois seulement, Niagara Pittsburg et Détroit résistèrent. Pontias assiégea Détroit, le plus important de tous. Il sut, chose étonnante, retenir ses inconstans compatriotes pendant une année entière sous ses murs 125. En vain la nouvelle de la paix de 1763 arriva en Amérique. Il continua le siége jusqu'à l'abandonnement entier du Canada par la France. Alors, resté seul sur le champ de bataille, à la tête de sa nation, n'ayant pas même pour sa protection personnelle le plus petit article d'un traité conclu à deux mille lieues de son pays, il s'enfuit à travers les bois comme un Indien ordinaire, et se réfugia chez les Illinois, parce qu'ils étaient les plus sincèrement attachés aux restes du parti français. Depuis il succomba dans une querelle particulière avec un Peoria, et telle était l'admiration de ces peuples pour ses talens et sa bravoure, que toutes les autres tribus s'unirent comme dans une croisade contre ceux qui l'avaient laissé périr. Les Peoria furent presqu'exterminés, et la France, qui dédie des palais à toutes ses gloires, n'a pas élevé de monument à Pontias.

Note 125: (retour) Le siége ne fut que de quatre mois.

M. Balbi 126 appelle Ponthiac «le plus formidable sauvage que l'on connaisse.» S'il fut venu plus tard, il eût été surnommé le Napoléon de l'Ouest, comme l'on dit aujourd'hui de Tecumseh. Je termine par quelques mots du biographe Thatcher: «Il est probable, dit-il, que son influence et ses talens furent sans précédens dans l'histoire de sa race. C'est de là que sa mémoire est encore chérie des peuples du Nord. L'histoire, loin d'ajouter à l'idée qu'ils s'en forment, le réduit à nos yeux aux justes proportions; mais la tradition le mesure avec les Hercules de la Grèce.»

Note 126: (retour) M. Balbi, auteur d'un Système de Géographie a évité la plupart des erreurs reprochées aux européens qui se mêlent d'écrire sur l'Amérique.