CHAPITRE II
ARGUMENT
Des Lenni-Lenapes--Leur origine--Leur grandeur--Tamenund, ancien Chef--Fête en son honneur aux Etats-Unis--Koguethagechton préserve la paix--Son éloquence--Ses efforts en faveur des Américains.
Les Lenni-Lenapes, appellés aussi Delawares, du nom d'un gouverneur de la Virginie, vinrent selon la tradition d'au-delà du Missouri avec les Iroquois. Lenni-Lennape veut dire peuple primitif. Ils écrasèrent avec les Iroquois, tout ce qui s'opposa à leur passage, puis les deux peuples se séparèrent, et les Delawares occupèrent le pays situé entre les rivières Hudson et Potomac. Quarante tribus les saluaient du nom de Grand-Père. Ils tenaient la Pensylvanie, lorsque William Penn vint d'Albion leur donner des lois 127, et la mémoire de Miquo, comme ils l'appelaient, est encore en vénération chez quelques restes de la nation, qui subsistent sur la rive ouest du Mississipi. Le seul ancien Chef que l'on connaisse, est Tamenund. Les Lenni-Lenapes le mettent au premier rang de leurs grands hommes. Il était selon la tradition, guerrier valeureux, et parfait orateur. Ses vertus parlaient plu en sa faveur que ses hauts faits, et son patriotisme était pur. Plusieurs générations s'étaient écoulées, et sa mémoire était cependant si présente, que lorsque le colonel Morgan, de New-Jersey, fut envoyé comme agent, les Lenni-Lenapes l'appellèrent Tamenund pour honorer ses vertus. Elle était si vénérée même parmi les blancs, qu'ils en firent un saint. Les habitans de Philadelphie inscrivirent son nom sur le calendrier, et célébraient sa fête le 10 de mai. Les citoyens se rendaient en procession dans un bosquet voisin de la ville. Là on prononçait le panégyrique du Sachem. Un diner suivait, puis une danse sauvage. Il reste encore des traces de cette société.
Note 127: (retour) Il y a une célèbre gravure de l'entrevue du philantrope anglais avec les Sachems Delawares, d'après Sir Thomas Lawrence, un des grands maîtres de l'école anglaise de peinture.
Les anglais firent de grands efforts pour attirer les Lenni-Lenapes dans leur parti, lors de la première guerre américaine. Ils rencontrèrent de l'opposition dans Koguethagechton, Chef des tribus de l'Ohio. Ce Sachem, dont l'évêque Keckewelder fait de magnifiques éloges, s'attacha à persuader à sa nation qu'elle n'avait rien à démêler dans la querelle. Supposez, disait-il, qu'un père ait un enfant dont il a pitié parce qu'il est petit: lorsqu'il commence à grandir, il pense à en tirer de l'aide, fait un paquet, et le lui donne à porter. L'enfant s'en charge gaiment, et marche à la suite de son père. Celui-ci voyant l'enfant de bonne volonté, en est satisfait. Mais le voyant croître de plus en plus en force, il augmente le fardeau, et le fils ne murmure pas encore. Cependant il devient un homme fait. Le père ne laisse pas que de lui donner encore un fardeau, et pendant qu'il le fait, passe un homme mal intentionné qui lui conseille de le faire plus pesant. Le père, plutôt que de suivre son propre jugement, écoute le mauvais conseiller; maos son fils se tournant vers lui: mon père, dit-il, ce fardeau est trop pesant. Le vieillard, dont le coeur s'est endurci, le menace de le battre. Ainsi donc, reprit le fils, je vais être battu si je ne fais l'impossible, et je n'ai d'autre choix que de te résister.--Je trouve dans les recherches de M. Thatcher cette allégorie comme étant du Chef Delaware, mais on peut croire que quelque souffleur américain était là derrière.
Il vint à Pittsburg au commencement des hostilités pour y rencontrer les Tsononthouans, et chercha à les détourner de la guerre; mais on le traita de vieille femme. Ce fut alors qu'il dit ces paroles énergiques: «Je sais bien que les Mingos regardent les Delawares comme un peuple conquis. Ils ont, disent-ils, donné des jupes à nos guerriers. Eh bien! qu'ils regardent Koguethagechton; n'est-il pas un guerrier robuste, et n'en a-t-il pas les ornemens? Oui, c'est un guerrier, et tout ce pays (en montrant les terres que baigne l'Allegany), lui appartient...» Ce discours fier effraya sa nation, qui le désavoua par une ambassade. Koguethagechton, quoiqu'humilié par cette démarche, continua de travailler à la paix. Les Hurons de Sandoske répondirent à un de ses messages, en lui fesant dire de mettre de bons mocassins, afin de pouvoir suivre les autres guerriers à la guerre. Le gouverneur de Détroit brisa à ses pieds un collier qu'il lui avait présenté, et lu ordonna de laisser la place sous la demi-heure.
En 1778, quelques loyalistes s'étant réfugiés parmi la nation, lui persuadèrent que toutes les tribus voisines allaient fondre sur elle si elle ne marchait à la guerre. Koguethagechton entra dans le conseil. «Si vous marchez, dit-il aux guerriers, j'irai avec vous. J'ai recherché la paix pour vous sauver de la destruction, mais puisque vous préférez des méchans à un guerrier et à un Chef, allez combattre les enfans de Corlar. Koguethagechton ira aussi, mais non comme le chasseur qui n'a qu'à lâcher ses chiens contre sa proie, car il ne saurait survivre à son peuple, et il tombera au premier rang.» Ce discours eut son effet, et les guerriers consentirent à retarder leur départ de dix jours. L'évêque Heckewelder étant entré au même instant, est-il vrai, lui demanda le Chef, que vos guerriers aient été taillés en pièces par Corlar? Est-il vrai que le Sachem Washington est mort, qu'il n'y a plus de conseil, et que le Grand Roi a conduit vos anciens au-delà des eaux pour les tuer?... Les réponses de l'évêque achevèrent de convaincre les timides Delawares. Le lendemain Koguethagechton apprit la défaite de Burgoyne, et la célébra par un festin. Ayant ainsi triomphé du parti de la guerre chez les siens, il envoya des députés aux Shaouanis, sur le Sciotto, puis il partit avec le général McKintosh pour le pays des Tuscaroras, où il mourut de la picotte.
Cet évènement fit un bruit inaccoutumé, des messagers parcoururent cent milles de pays, et les Cherokis envoyèrent seize orateurs pour le pleurer. On lui fit une pompe funèbre à Goschoking, et lorsque l'on eut dansé la danse de mort, et déchargé les fusils, un Chef prononça ce bel éloge funèbre: «Un matin, à mon réveil, je regardai à la porte de ma cabane pour contempler le ciel, et je vis un épais nuage derrière les arbres de la forêt; j'attendais qu'il disparût, mais non, il n'était point mobile comme les autres nuages. Le voyant tous les matins dans le même lieu, je présageai quelque malheur, car le nuage planait au-dessus du Grand-Père, que j'allai voir aussitôt. Il était désolé, et se frappait la tête: des larmes coulaient sur ses joues. Je regardai d'un côté, et je vis une cabane d'où il ne sortait point de fumée; je regardai d'un autre, et j'aperçus un morceau de terre fraîchement remuée et soulevée au-dessus de la plaine. Je vis biens que c'était là le malheur de mon Grand-Père: comment ne serait-il pas désolé, et pourrait-il ne pas verser des larmes?» Ainsi par l'orateur Cheroki Nitatiï, et le Delaware Gilimund répondit: «Petits enfans, vous n'êtes pas venus en vain, et le peuple primitif a été consolé.»
Le grand mérite est dans l'imitation de la nature, que ces sauvages rendaient si bien. En cela ils laissent loin derrière eux nos plus grands modèles.
Lorsque les colonies eurent secoué l'autorité de leur métropole, le Congrès n'oublia point les services du Chef Delaware, et confia au colonel Morgan l'éducation de son fils connu sous le nom de George.
Glickican, conseiller de Pakanke, Chef des Delawares de l'Ohio, succéda à l'autorité avec les Sachems Gilimund te Ouingimund. Mais aucun d'eux n'eut l'influence de Koguethagechton. Ouingimund s'attacha au rôle de prophète, et ne fut pas aussi heureux que ne l'avait été le vénérable Sachem Passaconaoua, ou que ne le fut plus tard le célèbre Elsquataoua.
CHAPITRE III
ARGUMENT
Shikellimus, Chef iroquois moderne--Ses vertus--Infortunes de son fils--Discours de ce Chef adressé à Lord Dunmore--Réflexions--Les cantons embrassent le parti de la Grande-Bretagne contre ses colonies--Destruction de leurs villages.
SHIKELLIMUS était un Iroquois vénérable du Canton de Cayougué, résidant à Shamoky, dans l'état de Pensylvanie, comme agent des Six Nations. Il donna un refuge à l'évêque morave Zeisberger, et reçut chez lui le comte Zizendorf et son compagnon Conrad Weiser. Il leur donna un repas de melons. Il était heureux éloigné des vices que les blancs avaient transmis à ses compatriotes, et légua ses vertus à son immortel fils, si connu sous le nom de Logan, que les colons lui imposèrent mal à propos 128.
Note 128: (retour) Par aversion pour les noms sonores et harmonieux des Sachems, nos voisins leur imposent cent noms ridicules. Cela seul est une preuve que le bon goût n'est pas encore né chez eux.
Ce Chef passait pour le meilleur ami des blancs, et ceux-ci le firent succomber sous le poids du malheur. Un vol ayant été commis sur l'Ohio, en 1774, on en accusa les sauvages, et sans aucune preuve à l'appui de cette présomption, le colonel Crésap, homme dont la mémoire demeure entachée d'infamie, s'avança sur la Kenhaoua. Un canot conduit par un seul homme, mais chargé d'une femme et de plusieurs enfans, venait de la rive opposée. Crésap se cacha dans les buissons avec sa bande, et lorsque la troupe innocente fut descendue à terre, il commanda de faire feu, et il n'y eut que le guerrier que le fer épargnât. La famille du Chef Cayougué venait d'être massacrée. Il n'interrompit les transports de sa douleur que pour venger son sang d'une si barbare cruauté. Il leva la hache de guerre, conduisit sa tribu au combat avec les Shaouanis et les Delawares, et engagea l'aile gauche de l'armée de lord Dunmore, sur les bords de la Kenhaoua, le 10 octobre. Huit cents sauvages avaient en tête mille Virginiens. Le colonel Lewis fut tué au premier choc, en combattant à la tête de la milice d'Augusta, qui plia devant les Delawares. Le colonel Fleming fut tué en fesant avancer les miliciens de Bedford. En vain le colonel Field ramena-t-il à la charge la légion d'Augusta: il tomba aussi, et sa troupe perdit du terrein. Le capitaine Shelby prit le commandement et poussa enfin les sauvages, mais en retraitant, ils trouvèrent un terrein avantageux, d'où l'on en put les déloger, et la nuit seule mit fin au combat. Les virginiens eurent trois colonels, quatre capitaines, dix officiers inférieurs et cinquante soldats tués, sans compter les blessés. Lord Dunmore parla de paix, et le héros de la Kenhaoua prononça à cette occasion le discours suivant, que l'on regarde comme le chef-d'oeuvre de l'éloquence sauvage 129.
Note 129: (retour) A tort ou à droit.
«Je le demande aujourd'hui à tout homme blanc: s'il est entré pressé par la faim, dans la cabane de Logan, Logan lui a-t-il refusé des secours; s'il est venu chez Logan nu et transi de froid, Logan ne lui a-t-il point donné de quoi se couvrir? Pendant la dernière guerre si sanglante et si longue, Logan est demeuré sur sa natte désirant être l'avocat de la paix. Non! jamais les blancs et ceux de ma tribu ne passaient devant moi sans me montrer au doigt en disant: il est l'ami des blancs.
«Logan pensait même demeurer avec vous dans une même cabane, avant l'injure qu'un de vous m'a faite. Le printems dernier, Crésap, de sang froid, et sans être provoqué, a massacré tous les parens de Logan, sans épargner ni sa femme ni ses enfans. Il ne coule plus une seule goutte de son sang dans aucune créature. J'ai cherché ma vengeance, et je l'ai satisfaite.
«Je me réjouis de ce que la paix est rendue à ma nation; mais ne croyez pas que ma joie soit la joie de la peur. Jamais la crainte ne fut connue de Logan, qui n'a point tourné le dos pour sauver sa vie.
«Qui reste-t-il pour pleurer Logan quand il ne sera plus?... personne!»
Ce héros était destiné à devenir lui-même la victime de cette cruauté barbare, qui avait fait tout son malheur, et il fut massacré en retournant du Détroit dans son pays.
Campbell, dans Gertrude de Wyoming, prête ses sentimens à un héros de son imagination:
He left of all my tribe
Nor man, nor child, nor thing of living birth
No! not the dog that watched my household earth,
Escaped that night of blood upon our plains
All perished! I alone am left on earth!
To whom nor relative nor blood remains
No! not a kindred drop that runs in human veins!
Je ne doute pas que le sort de Logan n'influençât beaucoup les Iroquois dans le parti qu'ils prirent contre la révolution américaine. La scène de Wyoming irrita les indépendans, qui firent un effort pour mettre les Cantons hors d'état de leur nuire. Les Iroquois assemblèrent mille huit cents guerriers auxquels se joignirent deux cents royalistes; mais l'armée de Sullivan était de cinq mille hommes. Attaqués dans leurs positions ils d'enfuirent dans les bois. Le général républicain, à l'exemple du comte de Frontenac, détruisit les villages, ou plutôt les villes, pourrais-je dire, dans l'état de civilisation où étaient parvenus les Iroquois. Les habitations éloignées les blés, les fruits et les bestiaux, rein ne fut épargné, et d'une contrée riante et florissante, l'on fit une solitude désolée. «Ce fut, dit un auteur moderne, un affligeant spectacle pour l'humanité, que de voir ainsi refoulé vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui commençaient à jouir d'un meilleur sort. Si quelques généreux défenseurs de la race proscrite élevèrent la voix en sa faveur, leurs accens de pitié ne furent point entendus, et l'on étendit sur une race entière la punition encourue par quelques tribus. On prétendit que tous ces peuples ne pourraient jamais être amenés à la civilisation, et l'on ôsa les présenter au monde comme dégradés de cette dignité morale et intellectuelle dont le sceau fut empreint par la divinité sur le front de tous les hommes.»
Le discours suivant que le Sachem Konigatchie fit parvenir au général Sir F. Haldimand, peint bien l'état de dénuement dans lequel cette guerre laissa les Iroquois naguère si puissans:
«Mon père, les Tsononthouans t'envoient un grand nombre de chevelures afin que tu voies qu'ils ne sont point des alliés inutiles.
«Nous désirons que tu les envoies par le grand lac, au Grand Roi, afin qu'il les regarde et qu'il dise: ce n'est pas en vain que j'ai fait des présens à ce peuple.
«Les ennemis du Grant Roi se grossissent, et ils sont devenus redoutables. Ils étaient d'abord semblables à de jeunes panthères, qui ne peuvent mordre ni égratigner. Nous pouvions nous jouer avec eux impunément. Mais ils sont devenus forts. Ils nous ont chassés de notre pays, parce que nous avons combattu pour toi. Nous attendons que le Grand Roi nous donne un autre lit, afin que nos enfans vivent auprès de nous, et soient aussi ses alliés.
«Mon père, tes marchands nous demandent plus que jamais pour leurs marchandises, et, cependant la guerre a réduit notre chasse, en sorte que nous n'avons point de peaux à leur donner. Aie pitié de tes enfans qui manquent de tout, quand tu es riche. Nous savons que tu nous enverras des fusils et des balles, mais les jeunes gens sont sans couvertures et transis de froid.»
CHAPITRE IV
ARGUMENT
Buckonghahelas, grand chef de guerre Delaware--Parti qu'il prend dans la guerre de l'indépendance--Sa défaite--Anecdotes de ce célèbre sauvage--Sa mort et son caractère.
J'ignore si un écrivain américain a exagéré, en regardant comme un personnage plus important que Logan, Buckonghahelas, simple guerrier Delaware, mais qui s'éleva par ses prouesses à la dignité de premier Chef de guerre de sa nation. Campé avec sa tribu sur les bords du Miami, il Cultiva l'amitié des Anglais, et n'hésita point à prendre le parti du Grand Roi contre les indépendans. Le discours suivant qu'il prononça au conseil de sa nation, peut être considéré comme une réfutation de celui de Koguethagechton.
«Mes frères, prêtez l'oreille à ma voix. Vous voyez une grande nation divisée, le père levant la hache de guerre contre son fils, et le fils contre son père. Celui-ci appelle à son secours ses enfans les hommes rouges, pour châtier Kinshon 130. J'ai hésité un moment si je prendrais la hache des mains de mon père, car je ne voyais qu'une querelle de famille. Cependant j'ai vu qu'il avait raison, et que Kinshon méritait d'être châtié. Cet enfant méchant a massacré les hommes rouges, et ravagé le pays que le Grand Esprit leur a donné: il n'a rien épargné. Oui! il a fait périr ceux même qui l'aimaient le plus tendrement, jusque dans les bras de son père, qui s'était mis en sentinelle à la porte de la cabane. 131»
Note 130: (retour) Nom que les sauvages donnaient aux colonies anglaises.
Note 131: (retour) Il entendait par cette cabane une prison où l'avait enfermé les prisonniers sauvages pour les soustraire à la fureur des miliciens.
Buckonghahelas rendit de grands services durant cette guerre, et fut toujours bien vu des Anglais. On le retrouve dans les conférences de Fort Wayne et de Vincennes. Les Américains y eurent sur lui un grand avantage au moyen des Pouteouatamis qui lur étaient dévoués. Il s'agissait de terres que les insatiables colons prétendaient leur appartenir. M. Dawson dit que Buckonghahelas voyant sacrifier sa nation, s'écria, interrompant le gouverneur, que rien de ce qui avait été fait ne liait les Delawares, et qu'il avait à côté de lui un Chef, témoin de la cession que les Piamkisas avaient faite à sa nation de tout le pays entre l'Ohio et les Eaux-Blanches. Puis il sortit indigné. Les Etats-Unis s'emparèrent du terrain, mais ils n'abattirent point l'indépendance d'un ennemi battu mais non défait.
Buckonghahelas, dit M. Thatcher, n'était rien moins que servile dans son amitié pour les Anglais. Il était leur allié, mais il ne le fut qu'aussi longtems qu'ils le traitèrent comme tel. Comme il combattait en quelque sorte pour eux, il attendait leur secours. Le major Campbell, commandant britannique sur le Miami, donna en effet des armes et des munitions, et après la défaite des sauvages par le général Wayne, il se plaignit avec énergie à cet officier de la violation du territoire anglais. Mais il avait déjà trop fait en armant les sauvages: il leur ferma les portes de son fort dans leur retraite. Buckonghahelas, indigné, résolut de faire sa paix avec les Américains, et dirigea ses canots du côté de Fort Wayne. Quant il fut arrivé au poste anglais, il fut prié de faire éloigner ses guerriers, et d'entrer lui-même dans le fort. Apprenant de l'envoyé que le gouverneur voulait lui parler, il s'écria: qu'il vienne lui-même--Tu ne passeras pas devant la forteresse, dit l'envoyé--Qui donc m'en empêchera? reprit Buckonghahelas, ces canons!... ils ont laissé passer Kinshon, Buckonghahelas ne les craint point; et il passa hardiment avec ses canots.
On a dit de ce Chef qu'il était aussi scrupuleux à garder ses engagemens que le plus parfait chevalier chrétien. On ne peut douter qu'il n'ait eu les qualités du héros, et le trait suivant le caractérise en lui. Le général Clark se trouvait, en 1785, au fort McKintosh avec Arthur Lee et Richard Butler; Buckonghahelas, sans faire attention à ces derniers, courut au général, et lui dit en lui serrant la main:
«Je remercie le Grand-Esprit d'avoir réuni en ce jour deux guerriers tels que Buckonghahelas et Clark.»
CHAPITRE V
ARGUMENT
Des Miamis--Tetinchoua, leur premier Chef connu--Mechecunaqua--Il se ligue contre les Américains--Ses victoires--Sa défaite et sa disgrâce--Sa mort--Son caractère.
Les Miamis étaient autrefois une nation puissante. Perrot, envoyé du marquis de Courcelles les avait trouvés répandus sur les bords du Lac Michigan. Leur chef, Tetinchoua, était le plus puissant et le plus despotique du Canada, dit Charlevoix. Il ne marchait jamais sans être accompagné d'une garde de quarante guerriers, qui veillaient aussi autour de sa cabane. Il communiquait rarement avec ses sujets, et se contentait de leur faire intimer ses ordres. Quand il sut que le général des Français lui envoyait un ambassadeur, il voulut le recevoir en guerrier, et envoya un détachement à sa rencontre. Ses guerriers, la tête ornée de plumes, s'avancèrent en ordre de bataille, et les Pouteouatamis, qui escortaient Perrot, les reçurent de la même manière. Les deux troupes étant en présence, s'arrêtèrent pour prendre haleine, puis, tout-à-coup, les Miamis se recourbant en arc, les Pouteouatamis se trouvèrent enveloppés, et ce fut le signal d'un combat simulé. Les Miamis firent une décharge de leurs fusils, et les Pouteouatamis leur répondirent, après quoi on se mêla le casse-tête à la main, et l'on se battit longtems. Tetinchoua ayant fait cesser cette parade, donna à Perrot une garde d'honneur, et fit alliance avec les Français. Les Miamis ne fournissent plus rien à l'histoire jusques au temps de Mechecunaqua.
Ce personnage, un des plus extraordinaires qui aient paru sur ce continent, était fils d'un Chef Miami et d'une Mohicane ordinaire. Il était ainsi plébéïen selon le code sauvage, et semblait condamné à l'oubli; mais les qualités qui en fesaient un enfant remarquable, l'élevèrent très jeune au rang de Chef. Ses premiers exploits furent ceux d'un héros. Par la paix de 1783, l'Angleterre conservait plusieurs postes qui pouvaient devenir un point de ralliement pour les tribus. Les Américains purent pacifier les Cris, mais rien ne pouvait adoucir les Miamis et les peuplades de l'Ouabache. Les Hurons, les Delawares, les Pouteouatamis, les Outaouais, les Shaouanis et les Chippeouais déclarèrent la guerre, et les Miamis vinrent former au milieu de cette puissante ligue une espèce de bataillon sacré, sous la conduite de notre héros, qui était comme l'âme de ce grand mouvement. Il partit avec ses guerriers, et Buckonghahelas le suivit. Le 13 Septembre, 1791, tout espoir de pacification ayant disparu, le général Harmer, par ordre du gouvernement fédéral, partit de Fort Washington avec trois cent vingt réguliers et mille deux cents miliciens. Ceux du Kentucky, sous le colonel Hardin, formaient l'avant garde forte de six cents hommes. Ces troupes attaquèrent bravement, mais tous les réguliers de cette division ayant été tués à l'exception de huit, la milice prit la fuite. Malgré ce honteux échec, Harmer détruisit le principal fort des sauvages, qui avait été abandonné, et revint à Washington sans être molesté, mais tout abattu. Il laissa la frontière sans aucune défense, et la campagne se termina par des dévastations. On n'avait pas encore rappellé ce Chef incapable; il voulut livrer un nouveau combat, et s'avança jusqu'à Chilicothe. Le colonel Hardin attaqua avec furie: Mechecunaqua harangua ses guerriers qui combattirent à la vue de leurs villages en flammes et de leurs morts sans sépulture. Les levées prirent encore la fuite: cinquante soldats et cent volontaires plus aguéris vendirent chèrement leur vie, et les sauvages furent si maltraités, qu'ils ne purent poursuivre l'armée battue. Les armes des Etats-Unis n'étaient pas moins déshonorées, et une armée de deux mille hommes, fournie de canon, n'avait pu se mesurer avec quelques centaines de naturels, conduits il est vrai, par deux héros. Les Etats détachèrent, pour soulager les troupes d'Harmer, deux détachemens sous les généraux Scott et Wilkinson. Le dernier n'eut aucun succès, et Scott n'en eut que de tardifs. Le général St. Clair, ayant été nommé pour commander en chef, arriva à quinze milles des ennemis. Il rangea alors son armée, sa droite protégée par des abattis, et sa gauche par des piquets de cavalerie. Les Kentuckiens, un peu plus accoutumés à l'ennemi, étaient encore en avant. Mechecunaqua, et son émule Buckonghahelas, prévenus par leurs éclaireurs montraient une force de mille à mille deux cents guerriers, et observaient tous les mouvemens des Américains. On fit un feu partiel durant tout le jour, et on le prolongea même jusque dans la nuit, tandis que les sachems tenaient un conseil, où il marquèrent l'ordre et le rang que devaient observer les diverses tribus, avec cette belle précision que nous voyons au deuxième chant d'Homère. Les Hurons étaient à l'ouest, suivis des Delawares sous leur invincible Chef; puis venaient les Tsononthouans, les Shaouanis, les Outaouais, et la ligne était terminée par les Chippeouais. Mechecunaqua, semblable à Agamemnon, ne conduisait aucun corps, mais animait toutes ces phalanges. Le combat commença avec acharnement et se soutint jusqu'à la nuit; mais alors le feu des sauvages ayant cessé instantanément, on crut qu'ils se retiraient à la faveur des ténèbres; toutefois la milice du Kentucky, attaquée inopinément, ne tint pas plus qu'à l'ordinaire, et épouvanta toute l'armée. Après trois heures, les troupes plièrent de toutes parts, et les efforts des officiers furent inutiles. Les sauvages tiraient avec avantage, cachés par les bois, et lorsque l'artillerie cessait de tonner, ils se jettaient, le tomahack en mains sur les soldats, s'emparaient de leurs tentes, en étaient chassés, et revenaient à la charge. Le général St. Clair abandonna son camp avec douze pièces de canon, et les miliciens jetèrent leurs armes pour fuir plus sûrement. Le général C. Butler fut tué avec trente-huit officiers et cinq cent quatre-vingt treize soldats, et l'on eut encore deux cent soixante-quatre blessés, en sorte qu'aucune armée n'éprouva un pareil désastre, même au temps de Philippe et d'Opechancana. Ce qui suit caractérise bien les vainqueurs. Le lendemain, le général Scott, arrivé trop tard pour prendre part au combat, les surprit dispersés et fêtant leur triomphe par des chants et des danses. Il les balaya sans peine, et recouvra neuf canons. Il compta cinq cents cadavres sur l'espace de trois cent cinquante verges.
Mechecunaqua ouvrit le campagne en 1792, en s'avançant en personne sur le territoire des Etats-Unis. Il défit le major Adair et lui prit son bagage. Il congrès découragé 132 persuada les cinq Cantons iroquois étrangers à la guerre, de se faire médiateurs pour la paix. On vit reluire encore ce rayon de gloire sur cette célèbre république, que les Etats-Unis ne dédaignèrent pas de prendre pour arbitre. Un armistice sembla promettre un terme à une boucherie qui avait fait tant de victimes, et l'année 1973 fut assez tranquille, mais les hostilités recommencèrent l'année suivante. Mechecunaqua battit le major McMahon au Fort Recovery: ce fut sa dernière victoire. La général Wayne était destiné à renverser sa fortune. Eléve de Washington, il était plus que tout autre fait pour conduire cette guerre, et les sauvages même le mettaient à côté du héros Miami, et au-dessus de Buckonghahelas. Le succès répondit à sa réputation. La difficulté des chemins le retint jusqu'à l'été, mais alors il pénétra sur le Miami, et y construisit le fort Defiance; puis il chercha l'ennemi avec ses propres force, qui furent jointes par la brave division de Scott. Il avait cru pouvoir arriver inaperçu, et pour cela, il avait suivi des routes inconnues; mais il apprit que Mechecunaqua et son collègue, ainsi que le célère Blue-Jacket, Chef des Shouanis, l'attendaient aux Rapides, sous le canon d'un fort anglais. Un soldat nommé Miller fut envoyé pour proposer la paix. Il trouva tous les Chefs en un groupe, et occupés à délibérer. Les guerriers se ruèrent sur lui, mais les Sachems le protégèrent, et après s'être consultés, ils demandèrent dix jours, durant lesquels Wayne ne devait pas bouger du lieu où il était campé. Cet officier habile savait que le que le temps est précieux. Il arriva aux Rapides le 18 août. Le 19, il alla reconnaître l'ennemi, et construisit à sa vue le fort Deposite. Le 20, il rangea son armée en bataille, et marcha pour combattre. Le major Price fut battu avec la garde avancée, mais le gros des Américains força les vainqueurs à rentrer dans leur camp.
Note 132: (retour) Quelques Sagamos tenant en échec, à la tête de leurs clans, la république entière des Etats-Unis, excitèrent l'admiration universelle. On se reporta vers l'époque où les Pictes et les Scots, guidés par Fingal et son fils Morni, donnèrent tant d'occupation aux empereurs romains, et obtinrent d'eux une paix glorieuse.
Les sauvages moins nombreux de moitié étaient très avantageusement postés à Presqu'île, ayant leur droite protégée par des abattis, et leur gauche par un rocher. Ils étaient rangés sur trois lignes et occupaient deux milles de terrain. Le général Wayne ordonna à Scott de faire un circuit pour envelopper les ennemis, et se prépara à charger à la bayonnette. Les sauvages cédèrent au nombre, et les victorieux ne s'arrêtèrent que sous le canon du Fort Maumee, occupé par une garnison britannique. Mechecunaqua ne voulait point livrer cette dernière bataille. «Nos guerriers ont vaincu trois Grand-Chefs. Les dix-sept feux 133 en ont un maintenant qui ne dort pas, et nos jeunes gens ont été incapables de le surprendre.» Ainsi avait-il parlé mais Bickonghahelas et Blue-Jacket prévalurent. Le traité dit de Grenville, mit fin à la guerre le 3 août, 1795. Sept tribus envoyèrent des députés. Lorsqu'ils furent réunis, un Chef se leva et, après avoir témoigné de vifs regrets de ce que la paix avait été rompu, il proposa de déraciner le grand chêne qui était devant eux, et d'enterre dessous la hache de guerre.
Note 133: (retour) Les Etats-Unis
Un autre se leva à son tour et dit: que les arbres pouvant être déracinés par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute montagne qui était derrière lui.
«Quant à moi, reprit un troisième, je ne suis qu'un homme, et je n'ai pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forêts, ni pour déplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, où aucun guerrier n'ira la chercher.»
Les Etats-Unis après avoir fait de grandes pertes gagnèrent une grande étendue de pays. Mechecunaqua avait conseillé la paix, mais il ne voulut point consentir à cette cession. Il perdit toute son influence, et se retira sur la Rivière Ed, où le Congrès, pour se l'attacher, lui bâtit une très belle résidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et Washington, et fut gratifié d'une forte pension. Il n'en fut pas plus heureux. Accusé d'avoir oublié sa race, il devint d'une humeur chagrine. Une opposition systématique aux vues du gouvernement le firent aussi soupçonner des Américains, qui le supposaient d'intelligence avec l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de se trouver à un conseil sous prétexte que n'étant pas populaire, sa présence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection détrompa ses compatriotes, qui le choisirent pour médiateur entre eux et le général Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les Miamis, mais un accès de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps fut inhumé au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il avait alors soixante-cinq ans révolus, en sorte qu'il devait avoir trente ans lors de la révolution, et quarante-quatre ans, quand il défit le général St. Clair.
Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le Dr. Waterhouse, le Jenner américain, et administra lui-même la vaccine aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur, il obtint de la législation du Kentucky une loi qui prohibait la vente des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique né au milieu des forêts de l'Amérique, sera rangé parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le temps de la paix à l'étude des institutions européennes, et montra, selon Gawson, un génie capable de tour embrasser. Passant au Fort Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis général Harrison, en était gouverneur, il dit à cet officier qu'il avait vu bien des choses ont il désirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son interprète, étant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels étaient les pouvoirs respectifs du Président, des deux chambres du Congrès, et des Secrétaires d'état. Il dit ensuite au capitaine qu'il avait vu à Philadelphie un guerrier dont le sort l'intéressait singulièrement. Ce guerrier n'était autre que le général Kosciusko. Ce héros malheureux, apprenant que Mechecunaqua étant dans cette ville lui demanda une entrevue. C'étaient deux célébrités un peu différentes; cependant ils s'estimèrent en se voyant. Kosciusko donna à Mechecunaqua une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet. Le héros sauvage voulut savoir de Harrison, où Kosciusko avait reçu ses nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la Prusse. En entendant les détails, un peu exagérés de la bataille de Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle en disant: que cette femme prenne garde à elle, car ce guerrier-là est encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus calme, lui observa que peut-être Kosciusko aurait pu conserver la liberté de son pays s'il eût eu un plus beau visage, et qu'il eût fait l'amour à l'impératrice.
Le Sachem possédait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un exemple. Le congrès voulant placer son portait dans le bureau de la guerre, il posait chez le célèbre Stewart, en même temps qu'un gentilhomme irlandais, et semblait préoccupé. L'hibernois prétendit que c'était de dépit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, je songeais é nous faire peindre face à face, pour te confondre jusqu'à l'éternité. Tel était ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera même bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront aller à l'enthousiasme au récit des exploits de Gengis-Khan, qui ne prendront pas le même intérêt aux actions de Cang-Hi, qui fut à la fois un héros et un bienfaiteur de ses peuples: leur goût n'est point, ce me semble, le plus délicat.
CHAPITRE VI
ARGUMENT
Des Shaouanis--Légende américaine--Premières années de Tecumseh--Ses frères Kunshaka et Elsquataoua--Conférence de Vincennes--Bataille de Tippecanöe--Tecumseh se retire chez les Hurons--Il entre dans les vue des Anglais--Bataille de Meigs--Mort de Tecumseh--Anecdotes--Caractère des deux Sachems.
Avant de tracer l'histoire du Bonaparte de l'Ouest, il est à propos de dire quelques mots de sa nation. Les Shouanis, venus du sud, ainsi que l'indique leur nom, qui est un mot Delaware, étaient un peuple peu considérable, mais fort remuant; tellement que les Cherokis, les Choctas et les Séminoles furent obligés de se réunir pour les expulser de leur voisinage. Mais les Shaouanis furent assez sages pour retraiter d'eux-mêmes vers l'Ohio. Ils passèrent les Alleghanis et tombèrent sur les Delawares, qui furent contraints de leur céder des terres. Il s'allièrent aux Iroquois contre les Cherokis, et les forcèrent d'implorer la paix en 1765. Depuis ce temps la terreur de leur nom ne fît que s'accroître.
Une Deshoulières américaines me fournit la légende suivante sur la naissance de Tecumseh, le plus grand Chef qu'ait produit cette tribu:
Le Shaouani Oneouequa était l'ami des blancs. Il admirait leurs arts, et s'efforçait d'inspirer à son peuple l'ambition de les atteindre. Il devait apprendre que le coeur le plus noir était le partage de ses voisins. Il tomba sous les coups d'un barbare, et son sang fut répandu sur l'autel ensanglanté de cette haine exterminatrice qui poursuivait sa race infortunée. Un jour Oneouequa chassait dans la forêt. Il rencontre un parti de miliciens qui le reconnurent, et le sommèrent de leur servir de guide. «Vos mains, leur dit-il, ne sont-elles pas teintes du sang de mes semblables?--Insolent sauvage,» s'écria le commandant, et il déchargea sur lui sa carabine. Oneouequa tomba, et les Américains le laissèrent dans le silence de la forêt. Elohama, son épouse, se dirigea inquiète au-devant de lui. Oneouequa n'était pas encore mort, mais il était baigné dans son sang sous un arbre. Les cris d'Elohama et du petit Tecumseh lui firent ouvrir les yeux. Il les vit, et dit d'une voix distincte en regardant sa femme: «vois la foi des blancs!» Un instant après Elohama voyant qu'il ne respirait plus, prit son fils, le leva vers le ciel, et pria le Grand-Esprit de lui donner un vengeur dans cette petite créature. Sa prière fut entendue.
Tecumseh élevé au milieu des combats parut grand dès son enfance. Sa sagesse croissait avec l'âge, et il avait en horreur le mensonge. On dit que son premier exploit fut une victoire sur les milices du Kentucky. A vingt-cinq ans, il était l'Achille des bandes de Mechecunaqua. Aucun guerrier ne pouvait se vanter d'avoir intercepté plus de barques sur l'Ohio, ou d'avoir vu fuir plus souvent les Américains. Quelquefois poursuivi, mais jamais il ne prenait sa part du butin: la passion de ses guerriers était le gain, la sienne était la gloire.
Tecumseh avait deux frères, Kunshaka, peu célèbre, et Elsquataoua. Ce dernier, pour promouvoir les plans de son frère, entreprit de jour le rôle de prophète. Ils pensèrent à réunir toutes les tribus de l'Ouest dans une ligue offensive contre les Etats-Unis. Elsquataoua commença par insinuer La nécessité d'une réforme radicale, et fit ressortir les maux survenus du commerce avec les blancs. Il insista même sur des articles peu importans en apparence, parce qu'ils ne laissaient pas que de diminuer l'influence étrangère. Il montra la profondeur d'un politique, et son plan s'il eût pu réussir entièrement, eût rendu les sauvages redoutables. On a dit que Tecumseh ne parlait de lui que comme de son fou de frère; mais autant que je puisse faire un discernement, ils étaient d'intelligence, et le rôle du prophète suppose un génie aussi vaste, dans son genre, que celui de Tecumseh. Il ne s'agissait plus de se donner comme l'envoyé du Grand-Esprit dans une seule tribu, mais de tromper une multitude de peuplades. Il réussit au-delà de toute croyance. Teteboxti, chez les Delawares et Chatekaronrah, chez les Hurons, s'opposèrent à ses desseins. Il devint alors un nouveau Mahomet. Il donna des signes pour reconnaître les possédés du malin esprit. Teteboxti périt sur un bûcher, et le prophète atteignit de même le vieux Chatekaronrah, par le moyen de Tarhé, un autre Chef huron, son prosélyte. Un Chef de la tribu des Kikapoux fut cassé. La puissance des deux frères était sans bornes. Elsquataoua déclara à toutes les tribus que le temps était venu pour elles de regagner sur ce continent leur prépondérance primitive. Il vint fixer sa résidence à Tippecanöe, et s'y vit bientôt entouré de trente Shaouanis influens, et de cent cinquante Pouteouatamis, Chippeouais Ouinebagos et Outaouais. C'était sur le terrain que les Miamis avaient cédé aux Etats. Ils vinrent pour déloger Elsquataoua; mais Tecumseh les défit ainsi que les Delawares.
Cependant l'Union Américaine fesait de grands préparatifs. Le prophète parut à Vincennes, et masqua si bien ses desseins que l'on ne put rien prouver contre lui. Il soutint sa mission du Grand-Esprit, et donna ses liaisons avec les Anglais pour simple intérêt de philantropie. Mais les tribus se réunissaient depuis les Illinois jusques au lac Michigan: le Président donna ordre d'arrêter les deux Sachems. Tecumseh voulut voir ce que l'on ôserait, et vint avec trois cents hommes à Vincennes. Il fit demander au général Harrison s'il paraîtrait en armes dans le conseil; ce dernier lui fit répondre qu'il se réglerait sur lui. Le lendemain, 28 juillet, 1810, le Sachem entra dans la salle avec deux cents guerriers armés de fusils et de haches. Le gouverneur le reçut à la tête d'un corps de dragons, et mit de l'infanterie aux portes de la ville. Il demanda justice des deux assassins Chippeouais, mais le fier Shaouani prétendit qu'il serait injuste de leur ôter la vie, quand, de son côté, il avait épargné les Osages, fidèles aux Etats. Il désirait que les choses restassent comme elles étaient jusqu'à ce qu'à ce qu'il revient d'une excursion dans le sud, après quoi il irait à Washington pour traiter avec le Président. Il reprit la route de l'Ouabache et partit en effet pour le sud.
Le général Harrison reçut de M. Eustis, secrétaire de la guerre, l'ordre d'entrer en campagne, et chemin fesant, il remporta quelques avantages. Elsquataoua se retira dans son camp après avoir ravagé les fermes de l'Ouabache, et le 7 novembre, il attaqua Harrison avec huit cents guerriers. M. Beltrami, auquel sa haine contre les Anglais fait débiter bien des sarcasmes, rapporte ainsi ce combat: «Le général Harrison accourut à la fin avec des forces majeures contre ces croisés, et, comme un autre Saladin, il les vainquit; mais jamais bataille entre peuples sauvages et peuples civilisés n'a été plus obstinée, plus vaillamment soutenue de part et d'autgre... Le prophète encourageait ses guerriers au combat en déployant son étendard de ses manitoux; mais comme en sa qualité de Grand-Prêtre, il ne lui était pas permis d'être un sot, il se tenait bien loin du danger, sur une petite hauteur, tandis que son frère se battait comme un lion. Enfin il prit prudemment la fuite avec les vaincus, et laissa le champ de bataille couvert de ses bons croyans, ainsi que d'armes et de bagages de manufacture anglaise.»
Il est probable que Tecumseh était de retour du sud lors de la bataille, et il put s'y trouver en effet. Après la retraite des Américains, il fit une démonstration contre les premiers postes de l'Union, puis rebroussa chez les Hurons qui, contrairement à leurs usages, lui conférèrent la dignité de Grand Chef, quoiqu'il n'eut que quarante ans, et qu'il fut étranger. Les Anglais le firent général-major, et lui firent une pension. Son appel réunit trois mille sauvages au conseil tenu à Malden. Ouinimac, Chef Pouteouatamis, se déclara pour la paix, mais toutes les tribus levèrent la hache de guerre. Tecumseh devint le généralissime de toutes ces bandes diverses par un consentement tacite aussi rare qu'étonnant. Il possédait le secret de les amener à ce qu'il voulait, par cet ascendant que donne le génie, et par cette essence de persuasion qui a pu lui faire appliquer ce mot du poëte Ennius destiné à Cethegus, Suada medulla.
Si l'on excepte l'invasion des Iroquois contre les premières peuplades du Canada, il n'y a point d'exemple de si grande multitude de sauvages marchant à la fois sous un même Chef. Ils partagèrent les exploits de l'immortel général Brock. En 1813, Tecumseh en réunit deux mille cinq cents au Détroit. Après la bataille de Frenchtown, on le trouve avec Proctor 134 poussant le général Harrison, qui avait cru reprendre le Michigan. Le fort Meighs fut investi à sa vue. Le général Clay vint au secours et culbuta d'abord les confédérés; mais Tecumseh rappella la victoire à la tête de ses guerriers. Il tailla en pièces le régiment du colonel Dudley, et l'on tua en tout quatre cents hommes. Le général Harrison s'enfuit vers l'Ohio pour en ramener des renforts. Le Sachem se sépara alors de Proctor, et se répandit sur la frontière des deux Etats à la tête de deux mille guerriers. Après avoir atteint et battu une seconde fois l'arrière garde d'Harrison, et lui avoir enlevé mille bêtes à cornes, il continua à observer ses mouvemens, et couvrit le siége de Stephenson, sur la rivière Sandusky. Le major Croghan commandait une garnison de cent soixante soldats. Ils n'auraient pu tenir contre cinq cents Anglais et huit cents sauvages, mais la division se mit entre les deux Chefs. Après une canonnade de deux jours, le général Proctor voulut ordonner aux sauvages de monter à l'assaut: Tecumseh s'y opposa en disant: «Brock ne parlait point comme tu fais; tu dis, toi, allez attaquer, mais lui, il disait, allons à le'ennemi.» Il rebroussa sur Malden, et Proctor fut contraint de le suivre. Le major Croghan reçut les remerciemens du Congrès avec le grade de lieutenant-colonel, et les Dames de Chilicothe l'armèrent d'une riche épée. Dans ce temps même, Perry se rendait maître de l'Erié par une victoire. Il devint nécessaire qu l'armée de terre retraitât pour n'être pas prise entredeux feux. La difficulté était de faire trouver la chose bonne à Tecumseh.
Note 134: (retour) Que M. Isidore Lebrun prend pour un Sachem: il le dit brave comme Bayard.
Les Chefs s'assemblèrent à Amherstburg, et le général Proctor leur proposa de l'accompagner dans son mouvement rétrograde. Notre Sachem prononça un discours dont la traduction a été imprimée. «Les marques de distinction que tu portes à tes épaules, disait-il au général, arrache-les, jette-les à tes pieds et marche. As-tu déjà oublié les promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous mêleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la défense de ces forts. Il y a longtems que je m'aperçois que tu ne mettais pas en moi toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la première fois que je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'étourdir les oreilles en publiant que notre Père en bas (Sir George Prévost) devait envoyer ici des munitions et des troupes? Ta méfiance a-t-elle enfin cessé? Mais je n'ai pas oublié tes promesses, quand tu disais que tes soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai été accoutumé à dire vrai, et je veux te faire dire vrai à toi aussi: je veux que tes jeunes gens mêlent leur sang avec le nôtre.» Proctor l'interrompit ici, et lui dit qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister dans le pays. «As-tu oublié, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses écouté, quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne vont. Mais le Grand-Esprit a donné à nos pères les terres que nous possédons; et si c'est sa volonté, nos os les blanchiront, mais nous ne les quitterons pas.» La seule alternative était de le convaincre dans une entrevue particulière. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le général, on lui fit voir une carte du pays, la première qu'il eût jamais vue. On lui eut bientôt fait comprendre que l'on allait être enveloppé. Malden fut évacué, et le 28 du mois de septembre, les généraux Cass et Harrison, et le gouverneur Shelby y entrèrent avec l'armée américaine.
Après une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte au village Moravien, résolus de défendre ce poste avantageux. Les Anglais furent rangés dans un bois clair, et les sauvages à leur gauche, dans un bois plus épais. Le plan de bataille fut montré à Tecumseh qui en fut satisfait; et les dernières paroles qu'il adressa au général furent celles-ci: «Chef, recommande à tes jeunes gens de tenir ferme.» Les Anglais, découragés par la retraite et exténués par les privations qu'ils enduraient, plièrent au commencement du combat, tandis que Tecumseh fesait des progrès rapides, malgré la disproportion des forces. «Le fait le plus important de cette journée, écrit le R. P. Thébault, fut la mort de Tecumseh. Il paraît certain que ce brave Sachem périt dans un combat corps à corps avec le colonel Johnson. On dit qu'après la défaite des troupes anglaises, le régiment des carabiniers du Kentucky se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore été entamés. La voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de l'artillerie et des évolutions militaires. Il s'attaqua de suite à Johnson qui, monté sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens à la charge. Déjà Tecumseh levait son casse-tête, quand Johnson le renversa d'un coup de pistolet. Les historiens américains s'accordent à regarder le Sachem Shaouani comme un héros. Brave, éloquent, généreux, d'un port majestueux, d'une taille élevée, il sut gagner l'affection et la confiance entière de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent à leur tête, ils ne désespérèrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la Providence, ils eussent dû conserver leur nationalité et leur territoire, Tecumseh semblait fait pour être leur premier Roi.
Dans la bataille décisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il commandait l'aile droite (la gauche) de l'armée confédérée, et se trouvait à la tête du seul corps qui fut engagé dans l'action. Dédaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se précipita dans la mêlée, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait qu'il fut tué; il est possible que ce fût de la main de Johnson, qui fut blessé au même endroit, mais on ne peut rien dire de plus.
Le tombeau dans lequel les Hurons déposèrent les cendres de Tecumseh après que l'armée américaine se fut éloignée, se voit encore près des bords d'un marais de saules, au nord du champ de bataille, sous un large chêne incliné. Les roses sauvages, et les saules l'environnent à distance; mais le tertre où il se trouve ne laisse voir aucun arbrisseau, grâce aux fréquentes visites des sauvages. Ainsi reposent dans la solitude et le silence les restes du Bonaparte de nos tribus. Le gouvernement britannique pensionna sa veuve et le prophète Elsquataoua; les haut-canadiens ont ouvert une souscription pour ériger un monument au défenseur de leur Province, et M. G. H. Cotton vient de publier aux Etats-Unis: «Tecumseh or the West thirty years since.» On trouve aussi sur ce héros un poëme en trois chants dans le «Canadian Review»; et l'on peut dire qu'ici, tout le monde veut écrire sur Tecumseh 135, comme en Europe chacun veut transmettre ses pensées dur Napoléon. Il y a sans doute une grande distance entre le héros transatlantique et celui des forêts de l'Amérique septentrionale; mais celui-ci fut aussi dans son genre un génie extraordinaire, un homme colossal.
Note 135: (retour) Une des plus belles terraces de notre capitale porte le nom de «Tecumseh Terrace»; l'y voit des castors, des arcs des flèches, etc.
Dans le temps que l'on équipait la flottille du lac Erié, Tecumseh dîna souvent à la table du général Proctor, et il s'y montra toujours de manière à ne pas donner le monder mécontentement à la dame la plus délicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son éloquence. Au conseil que le général Harrison tint à Vincennes en 1811, les Chefs de quelques tribus étaient venus se plaindre de ce que l'on avait acheté quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien décidé à cette conférence, qui finit d'une manière abrupte, en conséquence de ce que Tecumseh traita le général de menteur. Ayant terminé sa harangue, il regarda autour de lui, et voyant que tout le monde était assis, et qu'il n'y avait point de siége, un dépit soudain se fit voir dans toute sa contenance. Aussitôt le général Harrison lui fit porter un fauteuil. Le porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre père, le général Harrison vous présente un siège. Les yeux noirs de Tecumseh parurent étincellans; «Mon père!», s'écria-t-il avec indignation, en étendant ses bras vers le ciel, «le soleil est mon père, et la terre est ma mère; elle me nourrit, et je repose sur son sein.» En achevant ces mots, il se jetta à terre et s'y assit les jambes croisées.
Tecumseh était tout à la fois un Chef militaire accompli, un grand orateur et un homme d'état. Il avait des vues grandes et élevées, et pour les accomplir, des facultés extraordinaires. Son esprit fier, sa noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilité hardie, mais prudente, avec laquelle il poursuivait ses desseins, décèle en lui une âme du premier ordre. Et les vertus naïves de l'enfant de la nature!... jamais on ne put faire prendre de liqueur forte à Tecumseh. Il avait prévu qu'il devait être le premier de sa nation; il avait compris que le vice de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son langage, «il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien.» Loin d'être brutal envers les femmes, il voulait que l'on eût pour elles les plus grands égards. Mais il n'estimait le sexe qu'à proportion de sa modestie. S'étant trouvé dans une grande compagnie, un officier anglais se mit à le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une épouse, et lui recommandant une jeune veuve vêtue dans tout le complet du costume de bal. Le noble Shaouani, après avoir fixé la dame, répondit avec un mouvement de tête significatif: «non, elle montre trop de chair pour moi.» Il avait retrouvé les Hurons dans ces mêmes lieux d'où ils avaient été chassés par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire. Mais voici ce qui honore plus sa mémoire. Dans un conseil, il les exhorta à ne pas transmettre à son fils, après sa mort, la dignité de Grand-Chef, parce que, disait-il, il était trop beau, et comme les blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnaître d'autre postérité que sa gloire. Après lui, les efforts de sa race ont paru impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des Grands Chefs termine par ces vers: