Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers
Se fanent les lauriers;
Mon chalumeau se brise, et ma tâche est remplie.
CHAPITRE VII
ARGUMENT
Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse.
Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intéressantes familles aborigènes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on possède moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court chapitre.
Les «Beautés de l'Histoire d'Amérique» font mention d'un jeune Esquimaux du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme français (canadien)... pénétra dans le Labrador, et dans ces régions incultes arrosées par la baie à laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il visita les huttes de quelques cantons peuplés d'Esquimaux, demeura quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa complaisance. Il fit à ces sauvages une telle peinture du bonheur que l'on goûte chez les peuples civilisés qu'il parvint à émouvoir l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses filets, sont canot d'écorce, et la Keralite qui partageait ses travaux, et suivit l'étranger à Québec.
A la vue d'une Cité régulièrement bâtie, de grands édifices, et de tous les prodiges de l'art européen, l'enfant de la nature est d'abord frappé d'étonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une foule d'objets dont il ne soupçonnait pas même l'existence, ravissent son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientôt il s'accoutume: la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande ses rivières poissonneuses, ses monts glacés, l'indépendance de sa vie errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus escarpées: là, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays où il a laissé ses frères, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son océan, sur lesquels il s'élançait dans un frêle canot, malgré les tempêtes. La nuit, il va s'étendre tristement au bord d'une rivière glacée, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amères larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des ténèbres, et le sommeil fuit loin de ses yeux creusés par la douleur. Enfin il devient la victime du désespoir; une funeste langueur dessèche ses viscères, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine ne peut être arrosée des larmes de ceux qu'il a laissés, ni le sol natal recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer à cette dernière consolation; mais la cruelle pensée qu'il va s'endormir sous in ciel étranger empoisonne ses derniers soupirs!
Sackheuse, autre Esquimaux célèbre, peut embarrasser les chercheurs qui voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si déplorable le sort de Keraboa. Né en 1797, Sackheuse fut trouvé par les Anglais dans les régions polaires, et conduit à Leith, en 1816. Il retourna dans son pays en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa seule parente, venait de mourir, il dit adieu à sa patrie, et retourna à Leith, d'où il se rendit à Edimbourg, chez Nasmith, artiste éminent, qui découvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit dans cet art. L'amirauté anglaise attacha de l'importance à l'avoir pour interprète dans les nouvelles expéditions scientifiques qu'elle projettait: elle tenta de lui donner une éducation libérale. Il la poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacité étonnantes. Engagé dans la première expédition du capitaine Ross aux régions arctiques, en 1818, il rendit de signalés services par son courage, et son adresse à traiter avec les natifs. De retour à Londres, et fatigué de la sensation qu'il y fesait, il fut envoyé à Edimbourg avec un officier de l'expédition. Il y fut surpris au milieu de l'étude, par une inflammation qui l'emporta le 14 février, 1819, malgré les efforts des premiers médecins de la capitale.
Sackheuse, dit M. E. Bellechambers, dans son Dictionnaire Historique, se distingua par son courage et une intelligence qui jettent un grand lustre sur sa race, en apparence si inculte et si rude. 136. Ses manières étaient simples, et son naturel obligeant et fort tendre. Il aimait la société, et comme il intéressait beaucoup par sa candeur, jointe à une science acquise, il jouissait d'un cercle étendu et choisi. Il avait cinq pieds et hui pouces, et possédait une grande force musculaire. Il était très bien proportionné, et d'une fort belle contenance. On ne dit pas qu'il se soit marié en Angleterre, et il est bien probable que non, puisqu'il n'avait encore que vingt-trois ans quand il mourut.
Note 136: (retour) Le fait de Sackheuse, de Siquayam, de Kussick et de plusieurs autres ne prouve-t-il pas que l'on dot prendre pour du pédentisme ce passage d'un philosophe moderne: «Il est prouvé par un examen anatomique que le cerveau des Caraïbes, des Esquimaux... a moins d'ampleur que le nôtre dans la partie frontale de ses hémisphères, et par conséquent moins d'aptitude aux connaissances d'acquisition, faute d'un espace où elles puissent être élaborées. L'opération, en quelque sorte, digestive de la sensation s'y fesant mal, ou pas du tout, les organes des relations extérieures dirigeant en vain vers ce centre le produit de leurs recherches; leurs divers rapports s'y combinent peu. La masse de l'encéphale finit ainsi par perdre sa prépondérance, bien caractérisée dans l'homme sur le plexus solaire et sur le grand sympathique. Le reste du système nerveux la domine par le calibre de ses vaisseaux agrandis; d'où il arrive que les déterminations instinctuelles acquièrent un surcroit de forces et même d'intelligence apparente, ce qui rabaisse l'être vers l'animalité, tandis que celles du raisonnement s'appauvrissent dans la proportion opposée...» Fût-il fondé, il ne devrait pas attaquer les races primitives de ce continent. Le sauvage de cette partie est de fait l'être le mieux conformé par la nature, de laquelle il semble n'être point sorti. Son intelligence me paraît au-dessus de la nôtre, hors en ce à quoi la nature n'a pas permis qu'elle fût appliquée: il suffit de se rappeler le mot de Locke sur Opechancana, roi de Virginie.
CHAPITRE VIII
ARGUMENT
Des Sioux--Leur origine--Leur histoire primitive--Leurs moeurs comparées avec celles des anciens peuples--Leurs grands hommes--Légende.
Je n'ai pu plutôt parler de ces peuples que l'on pourrait appeler, à beaucoup d'égards lse Arabes de l'Amérique Septentrionale. Quelle fut l'origine de cette famille remarquable?... M. Beltrami la croit venue du Mexique, et j'incline vers ce sentiment; mais comme on dit qu'il ne faut pas croire sans raison, j'analyserai ce qu'en dit l'Anacharsis italien. Il parait, selon lui, que le pays qu'habitent aujourd'hui les Sioux était autrefois la propriété des Chippeouais, et les Montagnes Rocheuses, qui séparent ces contrées du Nouveau Mexique, étaient appelées Montagnes Chippeouaises. Eskibugicoge, Sachem Chippeouais, disait en 1823, à ce voyageur, qu'il y avait plus de trois mille lunes que son peuple était en guerre avec les Sioux, et si l'on compte une année par douze lunes, on remonte à peu près à la conquête du Mexique. Les Sioux fuyant la cruauté des Espagnols, envahirent les terres des Chippeouais qui, resserrés dans leurs foyers, jurèrent une haine éternelle aux agresseurs. Cela supposé, donnons un aperçu de l'histoire des Sioux après la conquête des terres qu'ils occupent aujourd'hui.
Les Sioux eurent leur Hélène comme les Grecs. Vers l'an 1650, selon Balbi, Ozalapaïla, femme de Ouihanoappa, fut enlevée par Ohatampa, qui tua le mari, et les deux fils, qui venaient la redemander. La guerre s'alluma entre ces deux familles, les plus puissantes de la nation. Les parens, les amis, les partisans des deux côtés prirent fait et cause: une guerre civile divisa la nation en deux peuples distincts, les Assiniboins, d'Achiniboina, faction du Paris Sioux, et les Dacotahs ou Sioux proprement dits, de Siovaé, faction de Ouihanoappa.
Les Français connurent très peu les Sioux. Cependant, un de leurs Chefs fut envoyé comme ambassadeur au Comte de Frontenac. Il l'approcha d'un air fort triste, lui appuya les deux mains sur les genoux 137 et lui dit les larmes aux yeux: «Toutes les autres nations ont leur père; la mienne seule est abandonnée dans les bois, comme un enfant exposé aux serpens et aux tigres.» Je n'imagine pas comment le grand homme négligea cette alliance, si ce n'est que rarement les hommes pourvoient à tout.
Note 137: (retour) On voit dans Homère, Minerve supplier Jupiter dans cette posture, et encore Priam, quand il redemande à Achille le corps d'Hector.
Ces peuples ne reconnaissent qu'un Dieu, Tangoouacoun, infini en sagesse et en puissance. Tout le reste est un problème.
Ils parlent la langue Narcotah, une des quatre langues mères, et, dit Beltrami, elle est une nouvelle preuve de leur origine mexicaine.
Je regrette de dire que les Sioux sont parmi les quelques peuplades qui ont oublié la nature, envers le beau sexe. Voici comment se font leurs mariages. Un sauvage éprouve-t-il de l'amour pour une jeune fille, il la demande à son père. Elle vient frapper à sa porte, et, s'annonçant par son nom, elle demande si son fiancé est présent; on ouvre, et ses amis la présente à l'épouse, qui est debout au milieu de la loge. Il lui fait ses complimens, et s'assied avec elle sur une natte. Les Romains fesaient asseoir la fiancée sur la toison d'une brebis, pour l'avertir que c'est à elle de couvrir son mari. Chez les Sioux, l'époux présente à son épouse une botte de foin, pour lui signifier qu'elle ne soit se mêler que de porter son fardeau comme une bête de somme. Cette botte est dit-on entremêlée d'herbes d'une odeur si délicate, et arrangée avec tant d'art, qu'elle éclipse le talent des fleuristes.
La femme malheureuse chez ce peuple enfante des héros. A quinze ans le jeune Sioux devient un guerrier; il lui tarde de se montrer, il brule d'impatience de tremper ses mains dans le sang ennemi. La danse de la guerre anime son jeune courage.
Si la femme est esclave, la passion de l'amour n'est pas moins forte. Un rocher qui se projette sur les eaux du lac Pepin, rappelle celui de Leucade. La muse Mitilène s'y précipita de dépit: Oholaïtha, plus belle qu'heureuse, trancha le cours de sa vie, séparée de son Anikigi, jeune et beau guerrier Chippeouais.
On déclare la guerre en jettant un tomahack sur les terres de l'ennemi, comme autrefois le Fecialis des Romains jetait une javeline. Achille immolait des jeunes Troyens à Patrole: les Sioux et les Mexicains sacrifiaient leurs ennemis à leurs guerriers tués dans les combats.
Après le guerre, la chasse exerce l'enfance, la jeunesse et l'âge viril. Avant que de partir, on se purifie devant le dieu de la nation. J'ai cité plus haut quelques chasses célèbres. Ce goût du sauvage pour la chasse rappelle les premiers hommes: les peuples primitifs étaient chasseurs. Ce qu'il y a de plus remarquable chez nos Sioux, c'est que l'on découvre au milieu d'une superbe et vaste prairie, un grand block de granit, figure de Tangoouacoun, à qui tous les chasseurs viennent fair la révérence. Il est peint comme on représentait le soleil avant Maria, avec un nez, des yeux et une bouche.
On voit également dans l'antiquité la musique naissante des Sioux. Les Grecs primitifs avaient comme eux une espèce de castagnettes faites d'os ou de coquilles. Comme eux les Romains marquaient la cadence avec des sonnettes qu'ils attachaient à leur pieds. Les Sioux ont le tambour de basque, et le mamuductor dans celui qui conduit la danse. La simphonie chez les Grecs comme chez eux était formée de l'union de la voix et des instrumens. La musique de nos peuplades, bien que monotone, a quelque chose d'animé et de touchant. Mars préside plutôt à ces fêtes que Terpsichore, ignorée des sauvages. Ils y paraissent en armes, et la tête ornée de plumes de Kilio 138, apanage exclusif des preux guerriers. Cet oiseau est si rare que celui qui en tue un, reçoit les complimens de tut le camp, et acquiert le droit de porter une de ses plumes. Il en ajoute une autre autant de fois qu'il tue un guerrier dans les combats. Ce panache ne releva pas peu ces preux des forêts, avec leur manteau qu'ils adaptent à leur corps avec cette grâce qu'avaient les Romains sous leur Pallium. Leurs mocassins ressemblent aux cothurni: ils ajoutent en hiver une espèce de guêtres sur les genoux; comme les Cimbres au temps de Marius.
Note 138: (retour) Je ne trouve rien sur cet oiseau dans les additions de Chneider et de Lefebvre de Villebrune aux mémoires philosophiques et physiques de Dom Ulloa.
Leurs armes offensives sont l'arc et les flèches, la pique, la hache et la massue, comme les soldats de Tamerlan. Ils ont aussi adopté le fusil. Le bouclier est leur seule arme défensive. Ils le peignent de même que les anciens, quoique moins magnifiquement que celui d'Achille, qui était au reste l'ouvrage des dieux!
Si je viens à parler des illustres de la nation, M. Beltrami parle de Tantangamani, père de l'infortunée Oholaïtha. Il retrouve dans Ouamenitonka la fameuse statue d'Aristide dans le Museum de Naples, et celle de Caton dans Cetamvacomani; mais quelqu'intérêt que puisse leur prêter l'érudit italien, je ne trouve rien de si romanesque que l'histoire d'Alleouemi et de Ouabisciuova.
Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa jeunesse, et fréquenta l'Université de Washington, où son nom devint en grande célébrité parmi les élèves. A dix-sept ans il épousa, malgré les efforts de quelques amoureux éconduits, Miss Grighton, fille d'un riche négociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu. Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les guérissait en Dictateur; mais le jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermeté, le territoire que le Congrès convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il songea à devenir le législateur des Dacotahs. Ses vues élevées et son génie alarmèrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable adversaire. Il députa en même temps vers Alleouemi le capitaine Smith, pour lui offrir un commandement dans l'armée de l'Union. «Nos voisins des villes, répondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la prairie un peuple qui s'oppose à leurs continuels envahissemens. Ils veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays stérique que nous ont laissé nos pères. Ils m'envoient une ancienne connaissance des salons de Washington, pour m'éblouir et me faire déserter la cause de mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes ancêtres? Les peuplades que vous dédaignez si fort ne seraient elles civilisées que par la conquête; et pourquoi un Dacotah, après avoir puisé chez vous cette instruction dont vous êtes si fiers, ne chercherait-il pas à adoucir leurs moeurs, tout en défendant leurs sol? Vous avez encouragé mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses.»
Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des séduisans discours des Américains, attaqua la barque qui avait amené le capitaine Smith, et Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tués et l'équipage garrotté. L'héroïque Alleouemi se dévoua pour ceux qui cherchaient la ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en protestant de sa haine contre les Américains, il essaya de faire entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de leurs moeurs, pour leur résister plus efficacement. Mais entraîné bientôt par ses pensées, sa haute intelligence ne put se contenir dans les bornes étroites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet élan patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne répand que par degrés ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses ancêtres, et leurs petits neveux le vouèrent à l'exil. Alleouemi partit de nuit, après avoir délivré les auteurs du drame qui va se déployer. A peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flèches volèrent, sifflant à la surface de l'eau. Le jeune héros regarda quelques instans la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine, en murmurant ces paroles, écho du trouble de son coeur: «Je suis donc l'ennemi de mon peuple?» Pour aggraver le malheur de sa situation, Miss Brighton périt de lassitude près de l'endroit où la rivière Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et solennelle cérémonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui sépare les deux territoires. Les étrangers s'éloignèrent pour ne pas troubler les muets adieux de cet homme énergique, qui s'agenouilla sur le sol, et demeura absorbé dans sa douleur. Il se leva, et ses compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine, et d'où il fit entendre un cri perçant que les Sioux prirent pour une insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens prolongés témoignèrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de sa compagne, salua tout le monde avec grâce, et descendit la montagne. Il est perdu, s'écria Smith, et tous les Américains se précipitèrent vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avançait d'un pas grave et fier. On vit un instant d'hésitation parmi les Sioux. Ils semblaient intimidés par la contenance impérieuse du jeune Chef, lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'élança un jet de feu et de fumée, et une légère commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frappé, sortit de sa retraite en brandissant sa carabine: il enleva la chevelure à son rival, et s'en fit un trophée.
Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son corps robuste était modelé dans les plus admirable proportions de la stature. Son visage, quoiqu'il fût de la couleur cuivrée des indigènes, avait cette beauté mâle et fière qui résulte de l'harmonie des lignes, en même temps que de la pensée qui s'y reflète. Tout en lui était noble, et plein d'une grâce naturelle. Williams dit de lui: «J'ai trouvé dans le nouveau monde un homme qui réunissait l'instinct merveilleux, les sens parfaits du sauvage, à l'instruction et à l'intelligence de l'homme civilisé; la plus large, la plus belle expression de l'humanité.»
Le sol des Dacotahs n'était pas encore prêt pour notre civilisation; il vit renaître l'empire d'un véritable héros sauvage, de Ouabisciuova que, enveloppé dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues à ses jambes, et agitant son tomahack orné de cercles d'argent semblait plus fait pour commander aux Sioux.
CHAPITRE IX
ARGUMENT
Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il s'oppose à la vente des terres--Déclaration de guerre contre les Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrâce et son rétablissement--Ses entrevues avec Washington et Lafayette--Réflexions.
Au milieu de la torpeur générale qui succéda à la mort de Tecumseh, un homme pensa rétablir l'ancienne splendeur de la République des Cinq Cantons, Saguova, appelé Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un traité avec les Iroquois sur la belle élévation qui commande le lac Canandagua. Deux jours s'étaient passés en négociations, et un correspondant du New-Iork American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la grâce et la dignité d'un sénateur romain, il se couvrit de son manteau, et, d'un oeil perçant, regarda la multitude. Il s fit un parfait silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels étaient rangées les ambassadeurs. Après une pause solennelle, il commença à parler lentement tt par sentences, autre Mirabeau des forêts de l'Amérique; puis s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de la simplicité de du bonheur primitifs de sa race, et présenta les maux que lui ont causés le commerce des Européens, avec un pinceau si hardi et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer. Les ambassadeurs des Cantons éprouvèrent le sentiment de la douleur ou celui de la vengeance, et les députés de la République, seuls dans un pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux Américains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de se refroidir. Les Mingos livrèrent un grand lit de terres à leurs plus cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut dès lors des amis. Il grandit rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confièrent l'autorité suprême. On peut dire que dans cette situation, Saguova réussit au-delà de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considère que, depuis plus d'un demi-siècle, la Confédération, jadis si formidable, était resserrée sur un petit espace de terre environné par la civilisation. L'ancien Forum d'Onnondaga était désert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indépendance nationale, dont il ne dévia jamais. Mais il ne fut compris qu'à demi par ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-être faire vendre les personnes après avoir aliéné le sol.
Si les Anglais, dans la dernière guerre, trouvèrent les Iroquois assez déchus pour dédaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer à se jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile, propriété des Cantons, sur la rivière Niagara. Toute la population ne passait pas alors huit mille âmes: elle arma cependant mille guerriers, et ce fut à leur tête que Saguova, le 13 août, 1812, défit les troupes anglaises au fort George avec le général Boyd.
Au retour de la paix, il reprit l'administration des affaires de sa nation, et s'opposa aux progrès des missionnaires. Le discours suivant est un des plus remarquables, et le seul que l'on ait de lui dans son entier.
«Ami (dit-il au ministre), le Grand-Esprit a voulu que nous nous rencontrassions en ce jour. Il règle sagement toutes choses, et il nous accorde une belle journée, car les nuages se sont dissipés devant le soleil qui brille au-dessus de nous. Nous avons prêté l'oreille à ta harangue.
«C'est pour toi que ce feu brule au milieu du conseil. Tu veux que nous ti disions ouvertement la pansée de notre âme: nous nous en réjouissons, car nous n'avons tous qu'une même pensée.
«Tu dis que tu ne partiras pas que tu n'aies une réponse. Il est juste que tu l'aies, car ta cabane est bien loin, et nous ne voulons pas te retarder. Nous allons te dire ce que nous ont appris nos pères.
«Au commencement nos ancêtres régnaient seuls sur cette grande île: leur domaine s'étendait de l'Orient à l'Occident. Le Grand-Esprit l'a fait pour les hommes rouges 139. Il créa le buffle et le daim pour les nourrir, l'ours et le castor pour les garder du froid. Il dispersa ces créatures par le pays, et nous montra la manière de les prendre. La terre produisait aussi du maïs, et le Grand-Esprit avait donné tout cela à ses enfans rouges parce qu'il les aimait.
Note 139: (retour) Quoique les sauvages n'y attachent pas d'importance, ils se nomment, vers le nord, les hommes rouges, pour se distinguer.--(DON ULLOA.)
«Vos pères traversèrent les grandes eaux, et vinrent dans cette île, mais en petit nombre. Ils ne trouvèrent que des amis dans le peuple rouge, qui leur donna un grand lit de terre, afin qu'ils pussent prier le Grand-Esprit, sans crainte du Grand Roi. Ils étaient au milieu de nous, nous leur donnions à manger, et eux, ils nous donnaient du poison. Les blancs connaissaient le chemin de notre île, et il en vint un plus grand nombre. Ils nous appelèrent frère, et nous leur donnâmes nos plaines et nos côteaux.
«Alors nos domaines étaient vastes; mais vous êtes devenus un grand peuple. Notre pays est dans vos mains et la prière y fait des progrès.
«Ecoute, tu dis que tu viens nous apprendre à prier le Grand-Esprit, afin que nous soyons heureux dans la suite. La prière est écrite dans un livre qui a été donné à vos pères, et le Grand-Esprit a parlé au peuple rouge.
«Tu dis qu'il n'y a qu'une manière de prier le Grand-Esprit, parce que elle est venue d'un homme vénérable; et nos anciens nous ont enseigné une religion qui leur fut donnée par le Grand-Esprit. Elle nous enseigne à le remercier de ses dns, et à vivre dans l'union avec nos frères.
«Le Grand-Esprit, qui a fait tous les peuples, n'a pas fait les hommes de ce pays-ci comme les autres. Il vous a donné les arts, que nous ignorons. Il nous a aussi accordé beaucoup de choses, et une prière différente, à notre usage.
«Nous te prenons par la main pour que tu retournes à tes amis.»
Il est digne de remarque que ce discours ne contient pas un seul mot qui sente la rudesse. Saguova était véritablement affable. On en voit un exemple dans une entrevue avec le colonel Snelling. Cet officier partant pour Governor's Island, il vint lui dire adieu, et ajouta: «J'apprends que notre Grand-Père t'envoie dans une île qui porte le nom de Sachem; j'espère que tu deviendras aussi un Sachem. On dit que les blancs sont glorieux du grand nombre de leurs enfans; que le Grand-Esprit t'en donne mille.»
Son opposition aux empiètemens des Etats-Unis le firent disgracier en 1827; mais il se releva par son éloquence, et il ne fut pas dit que Saguova vécût dans l'oubli de sa nation.
Il visita les villes de l'Atlantique 140 en 1829, et, au milieu de la sensation qu'il y fit, il soutint la dignité de son rang et de sa renommée. Washington l'avait voulu voir, et lui avait fait présent d'une médaille d'or qu'il porta toujours depuis. Ce fut dans sa dernière visite aux Etats-Unis, qu'il vit le Général Lafayette à Buffalo. Les deux héros s'étaient connus à Stanwix, en 1784. Il faut convenir que le patriote français se montra spirituel et poli comme ceux de sa nation. «Où est le jeune Chef, dit le général, qui s'opposa avec tant d'éloquence à ce que l'on enterrât la hache de guerre?» C'est Saguova, répondit froidement le Sachem, qui avait alors ravagé les frontières de la Nouvelle-Iork, du New-Jersey, de la Pensylvanie et de la Virginie. Le général français n'avait pas beaucoup vieilli. Saguova le remarqua, et lui dit: «Le temps a fait de moi un vieillard, mais toi, le Grand-Esprit t'a laissé tes grands cheveux.» Lafayette eut la bonne fortune de se rappeler quelques mots Iroquois, qu'il répéta avec une complaisance qui grandit beaucoup l'idée avantageuse que le Sachem avait déjà conçue de lui.
Note 140: (retour) Red-Jacket. This celebrated Indian Chief, who has recently attracted so much attention at New-Iork and the Southern Cities, has arrived in this City, and has accepted an invitation of the Superintendent to visit the New-England Museum, this evening, March 21, in his full Indian costume, attended by Captain Johnson his interpreter, by whom those who wish it can be introduced to him.
Saguova mourut le 19 janvier, 1830, et fut enterré le 21, près de Buffalo. Ses compatriotes regardèrent avec indifférence les cérémonies que firent les Américains, et lorsqu'elles furent terminées, plusieurs orateurs parlèrent successivement et rappelèrent ses exploits et ses grandes qualités. Ils n'oublièrent pas son appel prophétique: «Quel est celui qui me succédera au milieu de mon peuple.» Ils pleurèrent une gloire déjà passée, et entrevirent la ruine de leur nation. La mort de Saguova rappelle celle d'Alexandre.
Un Américain bel esprit, mais singulier dans ses idées, a dit: «L'ouest ne doit pas peu aux conseils d'un sauvage qui, pour le génie, l'héroïsme, la vertu, et tout ce qui peut faire resplendir un diadême, laisse loin derrière lui non seulement George IV et Louis le Désiré, mais l'empereur de Germanie et le czar de Moscovie.» Il est vrai que bien des modernes qui ont voulu républicaniser ont eu l'esprit curieusement tourné.
La licence entre mieux dans la poésie: peut-être même ne se fait elle pas sentir dans les vers suivans:
Though no poet's magic
Could make Red-Jacket grace an English rhyme,
.............................................
Yet it is music in the language spoken
Of thine own land; and on her herald-roll,
As nobly fought for, and as proud a token
As Coeur-de-Lion of a warrior's soul
William Weir a laissé un magnifique portrait de Saguova, dans la collection de James Ward, écuïer, ami distingé des beaux arts.
CHAPITRE X
ARGUMENT
Chetabao, roi des Omahas--Ses artifices et ceux de son grand-médecin--Il se défait de tous ses ennemis--Sa mollesse--Il meurt de la peste--Réflexions.
Ce Sachem, mort en 1832, a été un homme remarquable. Il s'acquit une grande popularité parmi ses compatriotes par mille travaux glorieux; mais la distinction dont il se montra plus avide fut un pouvoir sans limites. Il était efficacement aidé dans ses desseins par un prophète ou grand médecin, dont les ordonnances artificieuses et les pratiques de magicien en imposaient aux esprits superstitieux de la tribu.
Chetabao ayant donné de ses talens, toutes les preuves requises, on lui conféra le rang suprême; mais poussé par ses vue ambitieuses, il était peu satisfait d'une autorité toute patriarcale, et fondée sur les principes démocratiques. En vain, pour atteindre son but, avait-il déployé tour-à-tour le prestige des exploits guerriers, et le pouvoir d'une éloquence barbare mais énergique: il se formait dans la nation un parti de guerriers rigides, jaloux de leur liberté. Chetabao traitait ce parti de faction séditieuse, de serpens à sonnettes, et l'on méprisait ses reproches. Impatient de la contrainte qui lui était opposée, il résolut de s'y soustraire à quelque prix que ce fût. Mais jugeant en profond politique que la vengeance est souvent nuisible à son auteur, quand il y arrive par la violence, il aima mieux recourir aux ruses du renard. Plusieurs fois par an un colporteur arrive du pays civilisé, pour échanger des marchandises contre des fourrures ou d'autres objets à sa convenance. Ce fut à un de ces marchands que Chetabao s'adressa pour avoir un remède efficace afin, disait-il, de détruire les bandes de loups qui infestaient les prairies. Le colporteur lui procura de l'arsenic pur. Dès qu'il se vit en possession de cette arme terrible, il n'eut rien de plus pressé que d'en éprouver la puissance. Son père et ses deux frères, dont il redoutait l'influence, furent les premières victimes de ses essais, et leur mort ne réveilla aucuns soupçons. Certain désormais de l'efficacité du poison, il invita tous les mécontens à venir se régaler d'une soupe au chien. Il reçut les conviés de l'air amical qu'il avait coutume de prendre, leur témoigna un très ardent désir de calmer toutes leurs dissensions, et parla hautement de la nécessité de la réunion de tous les partis. Il sut si bien s'insinuer dans les coeurs, que soixante de ses plus redoutables ennemis s'assirent avec lui autour de la large gamelle où fumait l'appétissante soupe. Tous, pour reconnaître dignement l'hospitalité de leur hôte, mangèrent copieusement du plat favori, et firent l'éloge de son goût délicat. Pour dessert, on fit circuler les calumets, et lorsque la vapeur aromatique du tabac eut étendu sa molle influence sur le cercle des guerriers, Chetabaqo se leva pour parler. Il rappela aux assistans, eux, disait-il, qu'il chérissait comme ses enfans, les menées séditieuses dont ils s'étaient rendus coupables envers l'autorité légitime, qu'il tenait du Grand-Esprit, et de laquelle il était impie de se jouer comme ils l'avaient fait. En témoignage de son assertion, il en appela au jugement de son grand médecin, qui fit un signe de tête affirmatif, puis élevant la voix d'un air inspiré: «Au reste, continua-t-il, les Omahas n'oublieront plus à l'avenir que Chetabao est l'arbitre souverain de leurs destinées; chiens que vous êtes! vous serez morts jusqu'au dernier avant le lever du soleil.» A ces mots d'un sinistre augure, les convives se levèrent en désordre, et se précipitèrent en hurlant hors de la cabane. Les soixante expirèrent la même nuit au milieu d'atroces douleurs.
Durant tout le reste de sa vie, jamais la tyrannie du Sachem ne rencontra la plus légère opposition. Lorsque à son voyage annuel au pays des Omahas, le marchand arrivait avec sa pacotille, sa majesté prenait tut ce qui était à sa convenance et à celle de son auguste famille, en fesait le compte, et les guerriers recevaient l'ordre de trouver le nombre demandé de peaux de castor, d'écureuil ou de marte. Amolli par une longue prospérité, ce roi sauvage renonça peu à peu à la vie active. Il se fesait prescrire par son grand médecin le repos le plus absolu, et fesait régulièrement sieste après diner, comme un Grand d'Espagne. Par une recherche toute oriental, il avait poussé la jouissance de ce court sommeil jusqu'au dernier raffinement. Ses femmes, au nombre de six, se relevaient deux par deux, et lui chatouillaient l'épine dorsale avec de longues plumes de paon. Si pendant qu'il dormait, il devenait urgent de le consulter sur les affaires de l'Etat, une seule personne pouvait se hasarder à troubler le repos du monarque, et ce personnage était le grand médecin, son premier ministre. Il se mettait à quatre pattes, s'approchait sans bruit, puis avec une plume, il lui chatouillait agréablement la plante des pieds. Si le roi étendait le bras horizontalement, il fallait se retirer en silence; mais se frottait-il le nez avec l'index, c'était dire que l'on pouvait parler à sa majesté.
Cependant la petite vérole apparut parmi les Omahas, et, semant la désolation dans leurs deux bourgs, elle enleva aussi le ministre: la mort mit fin à ses simagrées, et il alla rejoindre ceux qu'il avait tués par ses remèdes homicides. On croyait que la dictature garantirait Chetabao; mais ayant voulu assister aux funérailles de son complice et de son favori, l'accomplissement de ce devoir lui fut fatal. Il eut le temps néanmoins de prendre ses mesures pour faire le plus commodément possible son voyage dans l'autre monde. Il commanda que l'on mît à côté de lui dans sa tombe des armes et des munitions pour se défendre cintre ses ennemis; car il songeait, sans doute, à ses victimes, et redoutait leur vengeance. Ses funérailles furent pompeuses. Il fut assis droit sur son plus vite coursier de chasse, et, suivi de toute la nation, on le conduisit à sa tombe, que l'on avait creusée sur les bords du Missouri. On fit descendre dans la fosse le cheval chargé de son maître, et on l'enterra tout vivant, non sans avoir déposé devant lui une portion de maïs. Quant à sa majesté, on enfouit à ses côtés de la viande sèche, un calumet, une carabine, des balles de de la poudre, un arc, un carquois rempli de flèches, et des couleurs pour décorer sa personne tant à la guerre que durant la paix.
L'histoire transmet les vices aussi bien que les vertus: elle rapporte les actions de Denys le tyran comme celles d'Aristide et de Scipion. Mais l'admiration n'est due qu'à la vertu. Miantonimo et Conanchel excitent un vif intérêt. Le dernier Sachem des Omahas intéresse aussi un instant par ses artifices, et la manière dont il sut tromper et asservir son peuple; mais la postérité n'aura pour lui aucune estime.
CHAPITRE XI
ARGUMENT
Lueurs de civilisation--Cadmus Cheroki--Cussick--Mashulatuba.
Que ce continent ait joui autrefois d'une civilisation avancée, et en particulier la partie septentrionale, comment en douter à la vue des vestiges que l'on rencontre depuis le bord méridional du lac Erié jusques au golfe du Mexique; et le long du Missouri jusques aux Montagnes Rocheuses?
Ce sont des fortifications, des tumuli, des murs souterrains, des rochers couverts d'inscriptions, des idoles ou des momies. On est étonné de la vaste étendue de quelques ouvrages militaires. Ceux que l'on voit près de Chilicothe occupent plus de cent acres de superficie: c'est une muraille en terre de vingt pieds d'épaisseur à sa base, et douze de hauteur, et entourée de tous côtés, excepté vers la rivière, d'une tranché large d'environ vingt pieds. Les plus considérables de ces fortifications sont de forme rectangulaire. Elles ont plus de six cents pieds de long sur sept cents de large. Dans le district de Pompy dans l'état du New-Iork, se voient les restes d'une grande ville d'une superficie de cinq cents acres. Trois forts circulaires la renferment comme dans un triangle. L'ancienne fortification découverte par le capitaine Carver, proche du Mississipi, dans le district Huron, a près d'un mille d'étendue: elle est aussi régulière que si Vauban ou le général Pasley en eussent tracé le plan. On peut encore citer celles de l'Ohio. 141
Note 141: (retour) Voir dans l'Encyclopédie Canadienne les recherches de MM. Bartram et de Humbolt.
Je ne dirai qu'un mot des tumuli, monticules de terre de forme conique, comme celles que l'on voit en Russie et dans la Scandinavie. A St. Louis, dans le Missouri, l'on voit un de ces tumuli qui a les mêmes dimensions que la pyramide en briques du roi Asychis, c'est-à-dire, deux mille quatre cent pieds de circonférence à sa base, et cent d'élévation. Devons nous attribuer ces monuments aux ancêtres des familles qui habitent encore ces régions, ou à une immigration plus ancienne? c'est une question qui embarrasserait les plus savans.
Les indigènes de cette partie du continent américain, dit le géographe Darby, avaient peu d'arts lorsqu'ils furent connus des Européens. Les arts mécaniques ne lur étaient point connus. Ils n'avaient point trouvé la charrue ou la roue, ni fait la conquête des animaux ruminans, premier objet de la civilisation: le chie était le seul animal que le sauvage s'associât. Une cabane était la demeure ambulante de l'espèce humaine sur une étendue de plus de quatre-vingt millions de milles quarrés.
Malgré ce que dit M. Darby, dès l'arrivée de nos pères, le sauvage savait peindre grossièrement toutes sortes d'objets; on trouvait même des peintures délicates selon M. Dainville. Sa teinture est surtout remarquable 142. On est dans l'admiration de voir déployées sur les ornemens dont il se pare, des couleurs biens supérieures à celles qu'emploient les nations civilisées, tant pour l'éclat que pour la durée. L'estimable Dr. Mitchell, de la Société Historique de New-Iork, admire surtout les teintes appliquées aux cuirs. L'art de préparer le cuir et de l'empreindre de ces couleurs aussi durables que le cuir même, est familier depuis le territoire des Panis sur la Rivière Rouge, jusqu'aux extrémités du Nord-ouest. Les matériaux des couleurs sont indigènes, et il n'y a que les sauvages qui les connaissent. Ils ont toujours un grand soin de ne donner aucuns renseignemens sur leurs teintures. Les couleurs principales sont le jaune, le bleu, le rouge et le noir. Les Hiétans qui vivent au-delà des Panis, et qui ont très bien apprivoisé le cheval, font des brides travaillées avec beaucoup de goût, et remarquables par la force des couleurs bleue et jaunes dont sont teints le cuir et les autres parties.
Note 142: (retour) J'ose assurer que l'art de la teinture avait été poussé en Amérique à un bien plus haut degré de perfection qu'il ne l'est même actuellement en Europe, malgré toutes nos connaissances en chimie. Nous savons à peine donner une teinte solide aux matières végétales telles que le coton, le lin, le chanvre. Oviedo a dit: «Les peuples de terre-ferme teignent le coton en couleur tannée, verte azur, rouge, jaune, et au plus haut degré de perfection.--(COMTE CARLO CARLI.)
Mais toutes les peuplades n'étaient pas aussi avancées lors de la découverte, quoique généralement nos pères aient trouvés les indigènes doux et agriculteurs sur les côtes et sur le bord des fleuves. Dans l'intérieur des forêts, l'on a trouvé des peuples vagabonds, qui ont traversé deux siècles sans entendre la voix de la civilisation qui convie tous les hommes. Mais les peuplades jadis les plus intéressantes se sont dispersées ou abruties, et les peuples chasseurs ont tout-à-coup pris leur place. Les Chérokis, les Chickasas et les Choctas n'avaient point connu les ressources des Hiétans et des Panis, mais la grande lueur est venue de leur côté. Les Chérokis ont donné l'élan à la civilisation de la race rouge. Darby écrivait: «L'usage du cheval, et l'introduction des armes à feu, est venu améliorer quelque peu la position du sauvage. Les relations politiques ont fait quelques progrès, après trois cents ans d'absolue nullité. Les lettres, partagent de la propriété foncière et de la résidence fixe, sont encore inconnues.» Mais, chose admirable, un nouveau Cadmus est sorti du sein d'un peuple réputé féroce, habitant un pays de montagnes!
Une ambassade à Washington, fournit à Siquayam une occasion heureuse d'observer une civilisation et des arts, que son génie naturel était fait pour comprendre et apprécier. Les plus sages d'entre les Chérokis attribuaient un pouvoir surnaturel aux instrumens à l'aide desquels nous fabriquons ces feuilles parlantes 143, pour eux incompréhensible merveille. Tout ce que l'on en disait n'excitait pas moins leur surprise que leur admiration: c'était depuis longtems l'objet des méditations de Siquayam. Son esprit moins crédule et plus réfléchi que celui de ses compatriotes, entreprit de percer ce mystère. Ses efforts furent couronnés d'un entier succès. Un longue indisposition l'ayant forcé de garder la cabane pendant une saison entière, la solitude dans laquelle il se trouve, et l'inaction à laquelle il se vit réduit, le servirent admirablement bien dans cette occasion, en lui permettant de se livrer avec toute la tranquilité désirable, à la recherche des moyens de procurer à sa nation le bienfait de l'écriture. Il commença par distinguer soigneusement tous les sons de sa langue. Cette première opération devenait difficile par les différentes nuances de prononciation, qui sont si nombreuses dans tout idiome qui n'est point fixé. Pour l'exécuter avec le plus de perfection possible, il soumit ses enfans à des épreuves réitérées. Quand il se crut assuré de la justesse de ses observations, il s'occupa du moyen de représenter ces sons par des signes. Il choisit d'abord des figures d'oiseaux et de divers animaux, et affecta à chacune l'idée d'un son. Main bientôt, trouvant dans cette méthode trop de difficulté, il abandonna ces images, et inventa d'autres signes. Il en créa d'abord deux cents, puis voyant que ce nombre rendrait l'écriture trop compliquées, il les réduisit à quatre-vingt-deux, aidé de sa fille, qui le seconda merveilleusement dans ce travail. Il ne s'occupa plus qu'à perfectionner les signes qu'il avait inventés, afin de les rendre faciles à tracer et à distinguer. Il n'avait d'abord, pour graver ses caractères sur l'écorce, d'autres instrumens qu'un couteau et un clou; mais il connut plus tard l'encre et les plumes, et les choses devinrent dès lors plus faciles.
Note 143: (retour) Dans les premiers temps de la découverte de l'Amérique, les simples habitans de cette partie du monde, ignorant tous nos arts, croyaient que le papier parlait. Un indien chargé d'un panier de figues, et d'une lettre de son maître à son ami, mangea une partie des figues. L'ami l'accusa d'avoir mangé celles qui manquaient en l'assurant que la lettre le lui disait. Mais l'indien le nia en maudissant le papier. Chargé depuis d'une semblable commission, il mangea encore la moitié des fruits, avec la précaution de cacher la lettre sous une grosse pierre, croyant que si elle ne le voyait pas, elle ne saurait rien témoigner; mais encore accusé et avec détails, il avoua tout, et reconnut dans le papier une vertu divine.--(MAD. DE GENLIS.)
La seule difficulté qui subsistât, était de faire adopter son invention par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspiré de la méfiance aux Chérokis; ils le regardaient comme un magicien occupé d'un art diabolique, et même comme nourrissant de mauvais desseins contre ses compatriotes. Sans se laisser décourager, le philosophe s'adressa aux plus étlairés et aux plus influens de sa nation. Il leur annonça la découverte du grand mystère de fixer la parole par l'écriture comme font les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procédé. En leur présence, sa fille qui, jusque-là avait été sa seule élève, écrivit les mots qu'ils prononcèrent, et ils furent tous dans l'étonnement lorsque ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur enseignât l'art d'écrire; et quoique tous les soupçons ne fussent pas encore dissipés, on lui confia quelques élèves. Au bot de quelques mois, il annonça qu'ils étaient en état de subir l'examen public. On les prit chacun à part, et l'on acquit la preuve irrécusable de leur capacité. La joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du sauvage. Une grande fête fut ordonnée; Siquayam en fut le héros, et les Chérokis furent fiers de posséder un homme que le Grand-Esprit paraissait avoir doué de ses qualités divines.
Siquahyam ne se borna point à la découverte de son alphabet: il inventa aussi des signes pour les nombres, et il fallût qu'il imaginât en même temps les quatres premières règles qui font la base de l'arithmétique, et qu'il créât des noms pour les désigner. Il se mit aussi à écrire des lettres, et il établit bientôt une correspondance soutenue entre les Chérokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-delà du Mississipi, à cinq cent soixante milles de distance. L'intérêt excité par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chérokis entreprirent un si long voyage pour être au fait de cette méthode facile de lire, d'écrire et de compter. Dès 1827 ses élèves commencèrent à former des écoles qui, en 1829, comptaient déjà cinq cents écoliers. Le fameux journal, Phoenix Cheroki, édité par Siquahyam et le célèbre John Ross, parut au mois de Février, 1828. Le premier numéro contenait une partie de la Constitution rédigée et promulguée dans le même temps, par laquelle le gouvernement des Chérokis se composait d'un pouvoir législatif, d'un pouvoir exécutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite ville d'Etchoï (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un musée et une bibliothèque.
Siquahyam était aussi devenu peintre par son génie. Il s'était fait des pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau. Ses dessins étaient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers peintres de l'antiquité, mais il annonçait des dispositions. Les arts mécaniques ne lui étaient pas non plus étrangers. Il était forgeron dans sa tribu, et il devait orfèvre. On conçoit facilement tout ce que le séjour de Washington a dû apprendre à un génie si extraordinaire. Bienfaiteur de sa nation, il l'a élevée au premier rang parmi les races indigènes.
Les Choctas ont suivi ce noble élan et, au milieu de l'avilissement des Iroquois contemporains, le célèbre Kissick, de la tribu des Tuscaroras, retiré sur le sol britannique, est devenu l'historien de leur ancienne grandeur 144.
Note 144: (retour) «Esquisse de l'Histoire ancienne des Cinq Nations, comprenant: 1º le récit fabuleux ou traditionnel de la fondation de la Grande-Ile, maintenant l'Amérique Septentrionale, de la création du monde, et de la naissance des deux enfans; 2º l'établissement de l'Amérique Septentrionale et la dispersion de ses premiers habitans; 3º l'origine des Cinq Cantons Iroquois, leurs guerres, les animaux du pays, etc., etc., Lewiston, 1829.»
Sawenowane entreprenait, il y a quelques années, de traduire le «Chef Huron», d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba eût été digne par son expérience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un siège au Congrès des Etats-Unis.