The Project Gutenberg eBook of Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848)
Title: Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848)
Author: Maximilien Bibaud
Release date: May 20, 2007 [eBook #21544]
Most recently updated: August 22, 2020
Language: French
Credits: Produced by Rénald Lévesque
BIOGRAPHIE
DES
SAGAMOS ILLUSTRES
DE
L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
PRÉCÉDÉE D'UN INDEX DE L'HISTOIRE FABULEUSE DE CE CONTINENT.
PAR
F. M. MAXIMILIEN BIBAUD.
CORRESPONDANT DES INSTITUTS DE MONTRÉAL ET DE QUÉBEC.
Where our Chiefs of Old; where our heroes of mighty name?
The fields of their battles are silent--scarce their mossy tombs remain!
OSSIAK
MONTRÉAL
DE L'IMPRIMERIE DE LOVELL ET GIBSON, RUE SAINT NICOLAS
1848
PETIT DICTIONNAIRE
DE LA
MYTHOLOGIE AMÉRICAINE.
AMÉRIQUE, ainsi nommée d'Amerigo Vespucci. On la peint comme une femme au teint olivâtre, coiffée de plumes et armée de flèches. A ses pieds, une tête percée d'une flèche, dénote qu'elle a des habitans antropophages. A ses côtés est le calumet, dont les ailes du caducée de Mercure annoncent l'usage. La pêche et la chasse, principale occupation des Américains, sont désignés par deux enfans changés l'un de poisson, l'autre de gibier. Le caïman et le bananier achèvent de la caractériser. Lebrun l'a exprimée par une femme d'une carnation olivâtre, qui a quelque chose de barbare. Elle est assise sur une tortue, et tient d'une main une javeline, et de l'autre un arc. Sa coiffure est composée de plumes de diverses couleurs; elle est revêtue d'une espèce de jupe qui ne la couvre que de la ceinture aux genoux.
ARESKOVI, AREOUSKI, dieu de la guerre, que les Hurons invoquaient avant de se préparer au combat, par cette prière que prononçait leur Chef: «Je t'invoque pour que tu sois favorable à mon entreprise; et vous, esprits, bons ou mauvais, vous tous qui êtes dans les cieux, sur terre et sous terre, je vous invoque aussi. Pressez votre puissance, et faites en sortir tous les fléaux vengeurs, qui versent la destruction sur nos ennemis. Rendez-les victimes de notre colère, et ramenez-nous dans notre pays couverts des ornemens de la victoire; que la gloire nous porte sur ses ailes jusque dans les pays les plus éloignés. Et toi! mort, aiguise ta faux tranchante: fais baiser la poussière de nos pieds à ces tribus qui nous veulent la guerre.»
ATAHUATA, nom du créateur du monde dans l'opinion de certains sauvages riverains du St. Laurent. V. Otkee.
ATLANTIDE, île fabuleuse, que Platon place dans l'Océan près des colonnes d'Hercule, et qu'il suppose avoir été engloutie. Je ne la mentionne que parce que M. Garneau, de Québec, qui publie une nouvelle histoire du Canada, semble être d'opinion que des auteurs ont cru que l'Atlantide était l'Amérique.--Diodore, sicule, place dans cette île le berceau de toute les mythologies.
CHOUN, divinité adorée dans le Pérou, avant l'origine des Incas. Les Péruviens racontaient qu'il vint chez eux, des parties septentrionales du monde, un homme extraordinaire, qui avait un corps sans os et sans muscles; qu'il abaissait les montagnes, comblait les vallées, et se frayait un chemin en des lieux inaccessibles. Ce choun, législateur du Pérou, établit ce pays, auparavant inhabité. Les parties septentrionales dénotent clairement le nord de l'Europe.
COSMOGONIE. Les peuples qui habitaient les rives du Mississipi, et certains d'entre ceux du Canada s'imaginaient que le ciel, la terre et les hommes ont été faits par une femme qui gouverne le monde avec son fils. Le fils est le principe du bien, et la mère, celui du mal. Voici comment ils expliquent la création. Une femme descendit du ciel, et voltigea quelques temps en l'air, se sachant où poser le pied. La tortue lui offrit son dos: elle l'accepta, et y fit sa demeure. Dans la suite, les immondices de la mer se ramassèrent autour de la tortue, et y formèrent insensiblement une grande étendue de terre. Un esprit, qui savait que la solitude n'était point du goût de cette femme, descendit aussi, et ils eurent deux jumeaux, qui s'occupèrent de la chasse. La jalousie les brouilla, et il y en eut un qui fut enlevé au ciel. L'esprit donna à la femme une fille qui peupla l'Amérique méridionale.
La femme, chassée du ciel, selon les Hurons et les Iroquois, pour l'avoir souillé par son commerce avec Hougoaho, s'appelait Atehentsick.
Le Chippeouais croient que le globe n'était d'abord qu'un vaste Océan, et qu'il n'y avait d'être vivant qu'un puissant oiseau, dont les yeux étaient de feu, les regards des éclairs, et le mouvement des ailes un tonnerre éclatant. Il descendit sur l'Océan, et aussitôt qu'il le toucha, la terre s'élança au-dessus des eaux, et y demeura en équilibre. L'ancienne école de géologie, qui se forma en Europe au seizième siècle, s'expliquait à peu près comme les Chippeouais, è part le puissant oiseau de ces derniers.
D'autre croient que l'être suprême porté sur les eaux avec tous les esprits qui composaient sa cour, forma le monde d'un grain de sable qu'il tira de l'Océan.
CUNTUR, oiseau fameux au Pérou, où il était adoré comme une divinité. Les Espagnols l'appellent condor. Les naturalistes pensent que c'est le même que le rouch de Arabes.
CUPAY, selon les Floridiens, préside dans le bas monde où les méchans sont punis après leur mort. C'est leur Pluton.
DABAIBA, déesse des habitans de Panama, née de race mortelle, fut déifiée après sa mort, et appelée la mère des dieux. Quand il tonne, c'est au dire des habitans, Dabaiba, qui est en colère.
DÉLUGE. Les Brésiliens racontent qu'un étranger fort puissant, et qui haïssait extrêmement leurs ancêtres, les fit tous périr par une violente inondation, excepté deux, qu'il conserva pour faire de nouveaux hommes.
Les Mexicains prétendent que Dieu avait fait de terre un homme et une femme, et que ces deux modèles de la race humaine étant allé se baigner, perdirent leur forme dans l'eau. Dieu la leur rendit par le moyen d'un mélange de métaux. Leurs descendans, étant tombés dans l'oubli de leur devoir, en furent punis par un déluge, qui les détruisit, à l'exception d'un prêtre nommé Tezpi, qui s'était mis avec sa femme et ses enfans dans un grand coffre de bois, où il avait aussi rassemblé quantité d'animaux et d'excellentes semences. Après l'abaissement des eaux, il avait lâché un oiseau nommé Aura, et plusieurs autres successivement. Le plus petit, et celui que les Mexicains estiment le plus par la variété de ses couleurs, revint avec une branche dans son bec.--V. à l'article de Passaconaoua un récit différent d'après les livres peints.
ESPRITS. Les Chrystinaux s'imaginaient que lorsqu'un homme est enterré sans qu'on place à côté de lui tout ce qui lui a appartenu, son esprit revêt une forme humaine, et se montre sur les arbres les plus voisins de sa cabane, ne prenant de repos qu'après que les objets qu'il réclame ont été déposés dans sa tombe.
ÉTERNITÉ. Les Virginiens regardaient le cours perpétuel des fleuves comme le symbole de l'éternité de Dieu, et dans cette idée, leur offraient des sacrifices.
JONGLEURS. Les Illinois et les peuples du sud ont des prêtres fort habiles, et d'autant plus redoutés que l'on croit qu'ils peuvent faire mourir un homme, fût-il à 200 lieues de distance. Ces fourbes font une figure d'homme qui représente leur ennemi, et lui décochent une flèche dans le coeur: l'homme représenté par cette image, a infailliblement, selon eux, ressenti l'effet de dette blessure. Le même préjugé régnait en Europe au moyen âge: j'en trouve un exemple remarquable dans l'histoire d'Angleterre.
JOUANAS, prêtres de Floride. Voyez ce que je dis d'Iarva au chapitre des Paraoustis.
JOUKESKA, le premier des bons génies, ou le soleil, selon les sauvages du Nord.
JUBILÉ. Les Mexicains avaient une espèce de jubilé, de quatre en quatre ans, durant lequel ils croyaient obtenir le pardon de leurs fautes. Des jeunes gens des plus lestes et des plus vigoureux se défiaient à la course. Il s'agissait de monter sans reprendre haleine, au sommet d'une montagne, où était bâti le Temple de Tescalipuca, dieu de la pénitence. Celui qui arrivait le premier recevait les plus grands honneurs, et le privilège d'enlever les viandes sacrées.
KICHTAN, l'être suprême, selon les premiers sauvages de la Nouvelle Angleterre, a créé le monde et tout ce qu'il contient. Après la mort, les hommes vont frapper à la porte de son palais. Il reçoit les bons; mais il dit aux méchans: Retirez-vous, il n'y a point ici de place pour vous.
KITCHI-MANITOU, déité des sauvages du Canada, à laquelle ils attribuaient tout le bien. V. Matchi-Manitou.
KIWASA, dieu des Virginiens. Ils le représentaient avec un calumet, auquel ils mettaient le feu. Un prêtre, caché derrière l'idole, aspirait le tabac, è la faveur de l'obscurité dont il s'environnait. Kiwase apparaissait quelque fois, en personne, à ses adorateurs, sous la figure d'un bel homme, avec, sur un côté de la tête, une touffe de cheveux qui lui descendait jusques aux pieds. Il se rendait au Temple, y fesait quelques tours dans une grande agitation, et retournait au ciel, quand on lui avait envoyé huit prêtres pour savoir sa volonté.
KUPAY, nom du démon chez les Péruviens. Quand ils prononçaient ce nom, ils crachaient à terre en signe d'exécration.
LAÏCA, nom de fée au Pérou. Elle était bienfaisante, au lieu que la plupart des magiciens se plaisaient à faire du mal.
LUGUBRE, oiseau du Brézil dont le cri funèbre ne se fait entendre que la nuit, ce qui le fait respecter des naturels, qui s'imaginent qu'il est chargé de leur porter des nouvelles des morts. Léry, voyageur français, raconte, que passant par un village, et ayant ri de l'attention avec laquelle ils écoutaient les cris de cet oiseau, un ancien lui dit rudement: Tais-toi, et ne nous empêche point d'entendre les nouvelles que nous font annoncer nos grands-pères.
LUNE. Les Péruviens regardaient la lune comme la mère de leurs Incas. Ils prétendaient aussi que les marques noires que l'on aperçois en elle, lui ont été faite par une renard, devenu amoureux d'elle, et qui, ayant monté ciel, l'embrassa si étroitement, qu'il lui fit ces taches à force de la serrer.
MAMACOCHA, sous ce nom les Péruviens adoraient l'Océan. Acosta apud Noël.
MANCO-CAPAC, législateur et dieu de ces peuples. Manco et sa femme étaient les enfans du soleil. Cet astre les ayant chargés d'instruire et d'humaniser les Péruviens, ils se mirent en route, et se guidèrent au moyen d'une verge d'or. Arrivés dans la vallée de Cusco, la verge s'abyma en terre, d'où ils conclurent que ce lieu devait être le siège de l'empire. V. Pacha-camac.
MATCHI-MANITOU, esprit malfaisant des sauvages du Nord. Plusieurs croyaient que les orages sont causés par l'esprit de la lune qui s'agite dans les eaux. Ils jetaient alors dans la mer ce qu'ils avaient de plus précieux dans leurs canots, croyant l'apaiser par ce sacrifice.
MATCOMECH, dieu de l'hiver chez les Iroquois.
MATILALCUIA, déesse des eaux chez les Mexicains. Elle était revêtue d'une chemise bleue céleste.
MESSOU, déité qui répara les désastres causés par le déluge. Ce Messou allant à la chasse, ses chiens se perdirent dans un grand lac, qui, venant à se déborder, couvrit la terre en peu de temps; mais ce Dieu changea d'autres animaux en hommes, et repeupla le monde.
OIROU, objet du culte des anciens Iroquois. C'était la première bagatelle qu'ils voyaient en songe, un calumet, une plante, etc., etc.
OTKEE, selon les sauvages de Virginie, Otkon suivant les Iroquois, était le nom du créateur du monde.
OUAHICHE, génie dont les prêtres iroquois prétendaient savoir le passé, le présent et l'avenir.
OUIKKA, l'Eole des Esquimaux, fait naître les tempêtes, renverse les barques, et rend inutiles les plus généreux efforts de ceux qui conduisent les pirogues. Ceux qui découvrirent les premiers l'Amérique n'avaient point avec eux de Camoëns. Dans la Susiade, par ce grand poëte, lorsque Vasco de Gama est près de doubler le Cap des Tempêtes, tout-à-coup, on aperçoit un personnage formidable qui s'élève du fond des mers, sa tête souche les nues, les vents, les tonnerres sont autour de lui, ses bras s'étendent sur la surface des eaux. Ce génie est le gardien de cet Océan, dont nul vaisseau n'avait encore fendu les ondes. Il menace la flotte, il se plaint de l'audace des Portugais qui viennent lui disputer l'empire de ces mers, et leur annonce toutes les calamités qui doivent traverser leurs entreprises. Cette fiction est une des plus belles que l'on puisse opposer aux anciens.
PACHACAMAC, celui qui anime le monde, nom de l'être suprême au Pérou. La terre était adorée sous le nom de Pachacamama.
PARADIS. Les mexicains pensaient que le ciel est placé près du soleil. Dans ce séjour, les défenseurs de la patrie occupent le premier rang, et les victimes immolées aux dieux, le second.
Les Floridiens apalaches croient que les âmes des bons prennent rang parmi les étoiles.
PAWORANCE, c'est le nom que les Virginiens donnaient à leurs autels. Avant l'arrivée des Anglais, le principal Temple était bâti dans un lieu appelé Ultamus Sak. On y voyait trois grands bâtimens de soixante pieds chacun et tout remplis d'images. On conservait les corps des rois dans ces maisons religieuses où les prêtres seule et les princes avaient le privilège d'entrer. Le Paworance était d'un crystal solide et si transparent, que l'on pouvait voir au travers le grain de la peau d'un homme. Les Virginiens respectaient beaucoup un petit oiseau qui répète sans cesse le mot Paworance. Ils disaient que cet oiseau était l'aîné d'un de leurs princes.
QUITZALCOAT, dieu du commerce chez les Mexicains. C'était leur Mercure. On l'honorait particulièrement à Cholula, ville que l'on croyait qu'il avait fondée.
SERMENT. Lorsque les Arkansas, sauvages de la Louisiane, juraient ou fesaient quelque serment, ils prenaient un casse-tête, avec lequel ils frappaient sur un poteau, en rappellant les beaux coups qu'ils avaient faits à la guerre, et en promettant de tenir leur parole--(Noël d'après Bossu).
SOLEIL. On peut ranger parmi les adorateurs du soleil les Floridiens apalaches. Ils attribuaient à cet astre la création de l'Univers, et racontaient, qu'ayant cessé de paraître durant vingt-quatre heures, son absence occasionna un affreux déluge. Les eaux du grand lac Théomi ayant débordé couvrirent la terre et jusques aux plus hautes montagnes, excepté celle d'Olaimy, sur laquelle se soleil s'était lui-même bâti un temple.
Les Natchez et les peuples du Mississipi regardaient le soleil comme un des aïeux de leurs Chefs.
Les femmes, dans le Canada, haranguaient l'astre du jour à son lever, et lui présentaient leurs enfans.
SOULBIECHE, nom de l'être suprême chez les Allibamons, peuplade de la Louisiane.
TATUSIO, dieu des Magnacicas, peuplade du Paraguay, garde jour et nuit un pont de bois jeté sur un grand fleuve, où se rendent les âmes au sortir du corps. Ce dieu les purifie avant de les laisser passer pour aller en paradis, et si elles font la moindre résistance, il les précipite dans le fleuve--(Le P. Charlevoix, Hist. du Paraguay.)
TAZI, mère commune, nom que les Mexicains donnaient à la terre.
TEPHRAMANCIE, espèce de divination dans laquelle on se servait de la cendre du feu qui avait consumé les victimes. On prétend que les Algonquins et les Abénaquis la pratiquaient.
TESCALIPUCA, dieu de la pénitence au Mexique. Son idole était d'une pierre noire et polie comme le marbre. Elle avait à la lèvre inférieure des anneaux d'or avec un petit tuyau de crystal, d'où sortait une plume verte ou bleue; la tresse de ses cheveux était dorée, et supportait une oreille d'or, symbole de l'attention. Elle avait sur la poitrine un lingot d'or; ses bras étaient couverts de chaînes du même métal; une émeraude formait son ombilic, et elle avait à la main gauche une plaque d'or unie comme un miroir, d'où sortaient en forme d'éventail, des plumes de diverses couleurs.
TLALOCATETULTHLI, dieu des eaux, le Neptune des Mexicains.
TOIA, dieu de la guerre chez les Floridiens.
TORI, grand'mère, nom donné à une ancienne reine des Mexicains, qu'ils avaient divinisée, et qui était comme leur Cybelle.
TOUPAN, nom sous lequel les peuples du Brésil honorent le tonnerre. Ils sont saisis de la plus grande frayeur en l'entendant gronder, et quand on leur dit qu'il faut adorer le vrai Dieu, qui est le maître du tonner: chose étrange! disent-ils, que Dieu qui est si bon, épouvante ainsi les hommes.
TUPARAN ou WAC, selon les Edues peuplade de la Californie, se révolta autrefois contre Niparaya, créateur du ciel et de la terre, et osa lui livrer bataille. Mais Niparaya le défit, le dépouilla de sa puissance, le chassa du ciel, et le confina dans une caverne souterraine, qu'il donna en garde aus baleines. Ce dieu bienfaisant n'aime pas que les hommes se battent, et ceux qui meurent d'un coup de flèche ou d'épée ne vont point au ciel. Au contraire Tuparan aime la guerre, parce qu'elle peuple sa caverne.
UCUPACHA, bas monde, un des noms que les Péruviens donnent à leur principal dieu Pacha-camac.
VEU PACHA, centre de la terre. Les Amautas, docteurs et philosophes du Pérou, appellaient ainsi l'enfer. Ils pensaient à peu près comme le célèbre théologien Lessius, qui place aussi l'enfer au centre de la terre; mais ils n'y mettaient pas comme lui de l'huile bouillante, et ne fesaient consister ses tourmens que dans les maux ordinaires de la vie, sans aucun mélange de bonheur ni de consolation.
VICTIMES. Quelques peuplades du Mexique ayant été battues par Ferdinand Cortez lui envoyèrent des députés avec trois sortes de présens. «Seigneur, lui dirent-ils, voilà cinq esclaves que nous t'offrons; si tu es un dieu qui se nourrisse de chair et de sang, sacrifie les; si tu es un dieu débonnaire, voilà de l'encens et des plumes; si tu es un homme, prends ces oiseaux et ces fruits.»
VITZILIPUTZILI, le plus fameux des dieux du Mexique, y conduisit les Mexicains comme Jehovah conduisit les Hébreux. Les Mexicains, ainsi appellés de Mexi leur général, étaient d'abord des peuplades vagabondes. Ils firent une irruption sur les terres de certains peuples appellés Navatelcas, assurés du succès de leur dieu, qui marchait lui-même à leur tête, porté par quatre prêtres, dans un coffre tissu de roseaux. Les Mexicains avaient une immense étendue de pays à parcourir avant d'arriver à cette terre promise; mais enfin, Viziliputzili ordonna à Mexi d'asseoir son camp dans un endroit où l'on trouva un figuier planté dans un rocher, sur les branches duquel était perché un aigle tenant entre ses griffes un petit oiseau.
EXTRAIT DU PROSPECTUS.
M. D. disait dans le tome VIIIe de la Bibliothèque Canadienne: «Une Biographie des Américains Naturels, ou une Histoire des principaux Guerriers et Orateurs Sauvages de l'Amérique du Nord, sans y comprendre même le Mexique, ne serait pas un ouvrage dépourvu d'intérêt.» En effet, c'est bien d'une telle histoire que M. Dainville pouvait dire avec vérité, qu'elle est singulièrement riche en beautés effrayantes; que des guerres sans fin, des moeurs fortes, naïves, farouches, qui montrent à nu les traits primitifs de l'âme humaine, lui donnent un intérêt romanesque.
Le sort déplorable qui semble réservé à la plupart des tribus, prête à cette histoire un intérêt d'un autre genre: aussi longtemps qu'il en restera une seule sur ce vaste continent, elle sera méprisée et pourchassée; mais la dernière famille n'aura pas plutôt disparu, que les sentimens des hommes seront changés. Le philosophe regrettera de ne pouvoir converser avec une race d'hommes qu'il jugera la plus intéressante du globe; et le dessinateur, de ne pouvoir nous retracer des traits qui se sont effacés dans l'oubli. Adam Kidd a chanté en vers «le Chef Huron.» On offre maintenant une histoire; mais la nature l'a faite riche de la poésie des choses.
PREMIÈRE PARTIE
INTRODUCTION
Les anciens historiens font mention d'un grand nombre de peuples qui avaient habité une partie de l'ancien monde, et qui disparurent ce qui donna lieu de croire qu'ils n'existaient plus, qu'ils s'étaient éteints, comme Pline le jeune le suppose. La découverte du nouveau monde reproduit ces nations: il resterait à fixer leur origine étudiée par les Grotiue, les Lafitau, les Robertson, les Malte-Brun, les Chneider, et autres savans.
Grotiue prétend, non sans raisons, que des peuples qui habitèrent l'Amérique durent venir, en grande partie, de la Tartarie et de la Scytie. En effet, la ressemblance évidente de moeurs entre quelques peuples du nouveau monde et des anciens Scythes et Tartares, appuie fortement ce savant, et Pline nous assure qu'une grande partie de la nation scythe abandonna autrefois sa demeure en Asie, fuyant la cruauté de ses ennemis. Et pour les Tartares, le livre des Transactions de la Société Littéraire et Historique, que j'ai sous la main, suppose une invasion de ces peuples qui aurait trouvé un libre cours par le Kamschatka: elle aurait laissé des traces de forteresses entre le lac Ontario et le golfe du Mexique. Les huttes, les mariages, les sépultures des Tartares, comme nous les dépeignent MM. Pallas et Gmelin, de la société impériale de St. Pétersbourg, se retrouvent à la lettre en Amérique, comme aussi le culte du soleil et de la lune.
D'autres savans pensent que le continent américain n'était pas inconnu aux Carthaginois, aux anciens Scandinaves et aux Gallois. Hanon 1 aurait visité une partie de l'Amérique cinq cents ou milles ans, comme l'on voudra, avant notre ère, car les chronologues sont partagés sur l'époque à laquelle il faut placer le périple de ce navigateur.
Note 1: (retour) C'est l'opinion de l'historien de la Nouvelle-Ecosse.
Quoique la connaissance de notre hémisphère ait été justement attribué aux scandinaves, leurs premières découvertes ne sont pas bien connues 2, et la plus ancienne qu'ils aient faite, sans que l'on en puisse douter, est celle du Groënland, en 970 3. C'est postérieurement à cette découverte qu'il faut placer le voyage de Leif. «Cet homme, fils d'Eric-Raude, nous dit M. Reinhold Forster, équipe un vaisseau, prent avec lui Biorn, fils d'un islandais herjolf. Il part avec trente hommes pour aller à la découverte. Ils arrivent dans un pays pierreux, stérile, qu'ils appellent Helleland: un autre où ils découvrent des bois est appelé Markland. Deux jours plus tard, ils voient un nouveau payse, et à sa partie septentrionale, une île où il y avait un fleuve qu'ils remontent. Les buissons portaient des baies d'une saveur douce. Enfin, ils arrivent à un lac d'où le fleuve sortait. Dans les plus courts jours' ils n'y virent le soleil que huit heures sur l'horizon. Ce pays devait donc être situé au 49e degré latitude septentrionale, au sud du Groënland, et ainsi, la baie des Exploits ou une autre côte de la rivière St. Laurent. Leif appella ce pays Vinland, parce qu'il y trouva du raisin. Le printems suivant, il retourna au Groënland. Thowald, frère de Leif, revint dans le Vinland, et il y mourut des blessures qu'il reçut dans un combat contre les naturels. Thorstin, troisième fils d'Eric-Raude, vint la même année, avec sa femme, ses enfans et ses domestiques, en tout vingt-cinq personnes. Il mourut, et sa veuve épousa un illustre Islandais qui mena soixante-cinq hommes te cinq femmes, et fonda une colonie. Il commença à trafiquer avec les Skallingers, habitans du lieu, ainsi appelés à cause le leur petite taille. Ce sont sans doute les Esquimaux, même race que ceux du Groënland. Les descendans de ces Normands, qui se fixèrent en Amérique, s'y sont maintenus longtems, bien que depuis le voyage de l'évêque Islandais--Eric, en 1121, on n'en ait plus ouï parler.» M. Filson appuie cette légende, et il ajoute que des troubles survenus en Danemark firent oublier le Vinland. Voyons les annales du Nord: j'y trouve qu'en effet, environ ce temps, le prince Magnus prit part aux troubles qui agitaient la Suède, et qui s'étendirent au Danemark et à la Norwége.
Note 2: (retour) La Société des Antiquaires du Nord vient de publier à Copenhague, sous ce titre «Antiquitates Americanæ» d'anciens manuscrits qui peuvent fixer ces découvertes, si tant est que l'on doive s'en rapporter à eux.
Note 3: (retour) On l'attribue à Eric-le-Rouge.
Il est vrai que les Groënlandais ressemblent parfaitement aux Esquimaux, et c'est ce qui a fait conclure que ceux-ci en sont une branche. Cependant le docteur Powell, dans sa chronique du Pays de Galles, assure que vers la fin du douzième siècle, Madoc, prince de ce petit état, fatigué de la guerre que se fesaient ses frères, au sujet de la succession de leur père, Ownen-Gwinned, abandonna la querelle et alla à la recherche de nouvelles terres. Il aurait découvert du côté de l'ouest, une contrée fertile, où il aurait laissé une colonie. Il fit voile une seconde fois, dit la légende, et ne reparut plus. On a pensé que ce Madoc pourrait bien être plutôt le père des Esquimaux et la singulière facilité avec laquelle cette famille entend le langage gallois rent moins invraisemblable cette riante hypothèse, qui a inspiré à Southey, l'émule de lord Byron, des vers si enchanteurs.
On a cherché une autre tige aux Hurons et aux Iroquois. Quelques coutumes des Lyciens ont amené le P. Lafitau à conjecturer que ces deux familles pouvaient tirer leur origine de cet ancien peuple. Les Lyciens s'étant amollis, les femmes établirent leur autorité par une loi immuable 4. Depuis ce temps, ces peuples s'étaient faits à cette forme de gouvernement gynécocratique, et la trouvaient la plus douce et la plus commode. Les reines avaient un conseil de vieillards qui les assistaient de leurs avis. Les hommes proposaient les lois, mais les femmes les fesaient exécuter. Si une femme de la noblesse épousait un plébéïen, ses enfans étaient nobles 5, plébéïens, au contraire, si un noble s'alliait à une plébéïenne.
Note 4: (retour) Les Lyciennes eurent des imitatrices. «Les femmes de Lemnos, dit Mela, ayant toutes tué leurs maris régnèrent en souveraines dans cette île.» Hypsipile ayant voulu épargner le sien, elle fut vendue à des pyrates. Eustharte, d'après Denys Périégète, nous apprends que les femmes de l'île Man, en Bretagne, en chassèrent les hommes. Enfin, les Amazones ont occupé les savans.
Note 5: (retour) Partus sequitur ventrem.
Chez les Iroquois, les femmes jouissaient aussi en quelque sorte de la supériorité. Les enfans suivaient la caste de leur mère. Le pays, les champs, les moissons étaient confiés aux soins des femmes, qui réglaient aussi les alliances 6.
Note 6: (retour) Il n'est aucune peuplade de sauvages chez laquelle le sexe jouisse d'un sort plus doux qu'au Canada. Peut-être même la considération dont il y est en possession, aurait-elle quelque chose d'extraordinaire dans notre Europe policée. A proprement parler, elles (les femmes) y ordonnent. Après avoir délibéré entre elles, sur les objets les plus importans du gouvernement de la nation, elles envoient au conseil des hommes, où leur voix est presque toujours prépondérante. (EMMANUEL KANT, Traité du Sublime et du beau)
Pour dire quelque chose de plus général sur la première habitation de notre continent, D. Ulloa 7 croit à peine, dit M. Lefebvre de Villebrune, que le Nord-Est de l'Asie ait pu fournir des habitans à l'Amérique. Les voyages du célèbre Cook, et la fuite d'une colonie sauvage américaine qui, pour éviter sa destruction totale, se sauva sur le continent asiatique, prouvent qu'il est mal fondé dans son opinion. Le passage est aujourd'hui connu. Il l'était même des anciens, si l'on peut s'en rapporter à Pline, à qui l'on rend avec raison plus de justice que par le passé. Ses prétendues fables deviendront peu à peu des vérités certaines. Ce qui me donne à penser que, s'il ne faut pas croire sans preuves, il ne faut pas non plus rejetter légèrement. Cet habile naturaliste nous dit donc qu'il avait paru dans les mers de la Germanie des vaisseaux venus des Indes par le Nord. Pourquoi, ajoute-t-on, ces vaisseaux n'auraient-ils pu faire ce voyage, puisque dans le dixième et l'onzième siècle, les habitans du Nord allaient par mer en Amérique, et en revenaient sans s'égarer? L'hypothèse de la population de l'Amérique par l'Asie est encore celle qui sourit le plus au corps des théologiens 8. Malgré sa probabilité, je n'ai voulu que rapporter les opinions des savans, sans me prononcer ouvertement sur aucune; mieux vaut peut-être imiter la modestie d'un ancien, qui a dit: «Quam bellum est velle confiteri potius nescire quod nescias 9.»
Note 7: (retour) Lieutenant-général des armées navales de l'Espagne, membre des sociétés royales de Londres, de Madrid et de Stockholm. Il raisonne sur le sujet en fanatique plutôt qu'en savant.
Note 8: (retour) «I faut remarquer que l'Amérique n'est séparée de l'Asie au Nord que par le Détroit de Bérhing, qui est souvent entièrement pris par la glace, et permet aux ours d'Amérique de passer en Asie. Ce fait explique comment l'Amérique a pu être peuplée au moyen de colonies errantes dans le nord de l'Asie»--(DESDOUITS, Liv. de la Nature).
Note 9: (retour) Cicéron, De Nat. Deorum.
Plaçons à la suite quelques aperçus sur les pays qui sont le théâtre des évènements de cette histoire. Ainsi Raynal décrit l'Amérique: «Les premiers qui y allèrent fonder des colonies, y trouvèrent d'immenses forêts. Les gros arbres que la nature y avait poussés jusques aux nues, étaient embarrassés de plantes rampantes qui en interdisaient l'approche. Des bêtes féroces rendaient ces forêts inaccessibles. On y rencontrait à peine quelques sauvages hérissés de poil et de la dépouille de ces animaux. Les Humains épars se fuyaient, ou ne se cherchaient que pour se détruire. La terre y semblait inutile à l'homme, et s'occuper moins à la nourrir qu'à se peupler d'animaux plus dociles aux lois de la nature. Elle produisait à son gré sans aide et sans maître, elle entassait toutes ses productions avec une profusion indépendante, ne voulant être riche et féconde que pour elle-même, non pour l'agrément et la commodité d'une seule espèce d'êtres. Les fleuves tantôt coulaient librement au milieu des forêts, tantôt dormaient et s'étendaient tranquillement au sein de vastes marais d'où, se répandant par diverses issues, ils enchaînaient des îles dans une multitude de bras. Le printems renaissait des débris de l'automne. Des troncs creusés par le temps servaient de retraite à d'innombrables oiseaux. La mer bondissant sur les côtes et dans les golfes, qu'elle se plaisait à ronger, à créneler, y vomissait par bandes des monstres amphibies, d'énormes cétacées.... qui venaient se jouer sur des rives désertes. C'est là que la nature exerçait sa force créatrice en reproduisant sans cesse ses grandes espèces qu'elle couve dans les abîmes de l'Océan. La mer et la terre étaient libres. Tout-à-coup, l'homme parut, (ajoute l'historien des Indes Occidentales), et l'Amérique se couvrit de Cités.»
Qui ne lit que ce tableau un peu pédant, ne sait pas assez. Sans rappeler que les Espagnols trouvèrent ailleurs le florissant empire péruvien et les fiers Incas, nos plages septentrionales, où l'on voyait le royaume du Mexique, n'étaient pas non plus si désertes, ni leurs habitans si féroces. Six familles principales occupaient les pays qu'occupèrent depuis les Anglais et les Français. Les savans les ont classées comme suit: La famille Canadoise, qui disparut bientôt après l'arrivée des Européens. La famille Mobile-Natchez ou de Floride, qui comprenait un grand nombre de peuplades. Les Chickasas, les Choctas, et les Seminoles, font encore partie de cette confédération, avec les Muscogules qui, selon M. Gallatin, offriraient la plus grande confédération sur le territoire des États-Unis. Elle occupe les fertiles vallées de l'Alabama et de la Géorgie. La famille Gaspésienne, fort nombreuse au temps de la découverte. Il paraît que C'est à une tribu de cette famille qui habitait sur la rive droite du Saint-Laurent, que l'on doit attribuer tout ce qui a été dit des sauvages que l'on y vit, si remarquables par leurs moeurs policées et le culte qu'ils rendaient au soleil. Ils connaissaient quelques étoiles 10 et traçaient d'assez bonnes cartes de leur pays. Grand nombre vénéraient la croix avant l'arrivée des Français, et conservaient une tradition curieuse sur un homme d'un caractère sacré, qui leur apporta ce signe, et les délivra d'une terrible épidémie. Je pense avec Malte-Brun que ce devait être l'évêque du Groënland. La famille nommée par Vater, Chippeouai-Delaware ou Algonquino-Mohicans comprenant les Algonquins, peuple qui fut quelque temps la terreur des Iroquois, les Chaouanis, les Mohicans, les Saukis et les Outagamis. La famille dite Mohweke-Huronne, composée des Hurons et des Iroquois. Ces deux peuples, qui eurent une même origine, se formèrent en république. Ils se séparèrent vers la fin du seizième siècle. Les Iroquois formèrent alors les Cinq Cantons, qui ressemblaient à la république des Suisses 11, et ils se montrèrent encore plus remuans. La famille Sioux-Osage, à laquelle se rattachaient un grand nombre de peuples qui ne s'isolèrent que peu à peu. Les principaux étaient les Sioux ou Dacotahs, les Assiniboins, qui s'allièrent avec les Chippeouais, les Omahas 12 et les Mandans, peuplade remarquable par la blancheur de ses individus 13. On peut encore comprendre dans cette famille les Ouassas, peuple doux et de bon sens. Comme les Romains au temps de Romulus, ils commençaient leur année vers l'équinoxe du printems. Ils ne connaissaient point de semaines, non plus que la plupart des Américains, et ne comptaient les jours que par sommeils ou nuits, comme les Anglo-Saxons.
Note 10: (retour) Je ferai assez voir par des exemples que D. Ulloa a eu tort d'assurer dans ses «Mémoires Philosophiques» que les Américains ne comptaient point par lunes.
Note 11: (retour) On se souvient encore du trouble que les anciens Helvétiens causèrent aux Romains et aux peuples qui avoisinaient leur petit territoire.
Note 12: (retour) Ce peuple a des noms particuliers pour désigner l'étoile polaire. Vénus, la Grande Ourse, les Pleyades, la Voie Lactée et la Ceinture de l'Orion, etc.
Note 13: (retour) M. Gallatin pense que c'est la seule peuplade qui ait pu donner lieu au récit des Américains Gallois.
Le lecteur voit dans cette classification des Algonquins, les Mohicans et les Chippeouais confondus dans une même race; je leur joindrai les Outaouais. Ces peuples ne furent séparés que par les Sioux, qui émigrèrent en masse 14 et chassèrent devant eux cette confédération. Les hurons et les Iroquois vinrent sans doute comme les Sioux. Ceux-ci demeurèrent cantonnés sur le vaste territoire qu'ils avaient conquis, et ils n'eurent guère que les Chippeouais à contenir: des guerres intestines contribuèrent aussi à les tenir Renfermés chez eux, et à les faire oublier. Les Iroquois et Les Hurons poursuivirent leur marche victorieuse, chassant devant eux les peuplades précitées, pour s'étendre jusqu'aux extrémités où les Français commençaient à paraître.
Raynal rend justice à l'aspect du sol, qui attirait ces conquérans: il rend hommage à sa richesse. On trouva ces vastes régions couvertes de forêts et dans l'état de nature: cependant leur aspect était des plus variés, et le arbres et les plantes, en nombre infini, annonçaient une heureuse fertilité. Granganimo, Sachem de Roanoake, offre à ses hôtes des melons, des concombres, et d'autres fruits. La vigne sauvage était abondante, mais ce n'était qu'une des moindres richesses du pays. O découvrit un fruit qui pouvait remplacer le pain, et ce trésor ne demandait que d'être rendu plus abondant par les soins de l'homme. Sans parler des sauts et des chûtes qui ont excité l'admiration des voyageurs, les environs du Saint-Laurent étaient dès lors charmans. Ladauanna était le nom que les naturels donnaient à ce fleuve majestueux qui coule des grands lacs, immenses réservoirs purs comme le crystal, et où l'on admire le mirage des nues qui flottent dans l'air, ainsi que des branches de grands pins qui sont à demi penchés sur Le sein de la mer. Le Saint-Laurent sort de ces eaux pour aller se jeter dans celles de l'Ottawa. La jonction de ces deux grandes rivières forme le plu beau spectacle. D'un côté les eaux impatientes de notre beau fleuve roulent au-dessus des rocs, et de l'autre la sombre majesté de l'Ottawa traverse silencieuse d'immenses forêts jusques à la réunion dans la grande vallée d'Hochelaga.
Note 14: (retour) En admettant cette émigration très probable d'au delà des Montagnes Rocheuses, on ne croira pas que les Espagnols anéantirent douze millions d'hommes, comme on l'a supposé.
Les Sioux et les Iroquois n'avaient pas plutôt jeté les yeux sur cette terre, que les Européens l'envahirent à main armée. Ils trouvèrent dans ses possesseurs des peuples sans défiance, doux et agricoles, comme les habitans de Stadaconé, et le peuple charmant de Roanoake, tant admiré par chevaliers de la reine Elizabeth. Je ne vois plus ces quelques barbares de Raynal, hérissés du poil des animaux féroces, mais une race hospitalière capable de faire honte à l'avar égoïsme de nos nations civilisées.
Dans le cours de son voyage Verazani rangeant la côte à vue, fut obligé d'armer sa chaloupe, pour faire de l'eau; mais les vagues étaient dans une telle fureur qu'elle ne put jamais prendre terre. Cependant, les sauvages dont la rive était garnie, invitaient par toutes sortes de démonstrations les Français à s'approcher. Un jeune matelot, bon nageur, hasarda de se jetter à l'eau. Il n'était plus éloigné que d'une portée de mousquet, et il n'avait d'eau que jusques à la ceinture, lorsque, perdant la tête, il se mit à jeter aux sauvages les présens qu'il portait, et voulut regagner la chaloupe; mais à l'instant même, une vague venant du large, le jeta sur la côte avec une telle violence, qu'il resta étendu comme mort sur le sable. Sans forces, sans connaissance, il périssait, lorsque les indigènes accoururent à lui, et le mirent hors de la portée des vagues. Il demeura quelque temps évanoui entre leurs bras, reprit ensuite connaissance, et, saisi de frayeur, il poussa de grands cris, auxquels ils répondirent par des hurlemens destinés à le rassurer, mais qui ne firent qu'augmenter son effroi. Ils le firent asseoir au pied d'une colline, le dos tourné vers le soleil, et allumèrent encore un grand feu. Il crut que l'on allait l'immoler au soleil, et l'équipage, toujours repoussé par le vent, le crut aussi. Mais au lieu de lui faire aucun mal, on séchait ses habits au feu, et on ne l'approchait lui-même qu'autant qu'il fallait pour le refaire. Il se rassura alors, répondit aux caresses des sauvages, et réussit à s'en faire comprendre par signes. Après lui avoir rendu ses habits, et lui avoir fait prendre de la nourriture, ils le tinrent longtems et étroitement embrassé avant que de lui permettre de se confier à la mer. Puis ils s'éloignèrent un peu, pour le laisser en liberté. Lorsqu'ils le virent nager, ils montèrent sur la colline, et ne cessèrent de le suivre des yeux qu'il n'eût atteint le vaisseau. L'intéressant Donnacona reçut aussi cordialement Cartier, et lorsque les Anglais parurent sur la côte de Virginie, Paspiha, lieutenant de Pohatan, leur offrit des rafraîchissements et des terres 15. Anadabijou, Cananacus, Ensenore et Niantonimo ne fournissaient pas de moins beaux traits à cette histoire. «Cette généreuse bonté, dit l'auteur des Beautés de l'Histoire du Canada, dit plus en faveur du coeur humain que vingt traités philosophiques sur la vertu. La loi de la nature, empreinte par la divinité dans le coeur de tous les hommes, leur fait distinguer ce qui est noble; elle inspire le sauvage de même que l'homme policé.» Serait-ce que les Américains ne fussent absolument mus que par cet instinct naturel?--Non, sans doute, et c''est avec tort qu'un écrivain trop partial 16 a affirmé qu'ils n'avaient presque point d'idées religieuses. La plupart croyaient en un être éternel et tout puissant qui a tout créé. Ils admettaient encore un nombre de divinités inférieures, les petits esprits, comme les génies des anciens. Ils rendaient un culte au soleil, et avaient une singulière vénération pour le feu; ce qui ne fortifie pas peu l'opinion qui leur attribue une origine asiatique. En un mot, leur religion ou leur croyance, qui n'était pas exempte de fétichisme, n'était pas non plus étrangère au sabéisme et au dualisme, car un mauvais esprit partage avec le grand esprit le domaine de la nature. Les Sioux, les Saukis, les Chippeouais, les Iroquois, les Ménomènes et les Ouinebagos on toux cette croyance, et j'y découvre le secret des vices du sauvage, qui sacrifie tour à tour au bon et au mauvais esprit. En résultat, on trouve les Américains tour à tour vertueux et vicieux, généreux et cruels, fidèles et perfides.
Note 15: (retour) History of the United States.
Note 16: (retour) Dom Ulloa s'est étudié à faire une peinture hideuse des naturels des Deux parties de ce continent. Il ne voit chez eux que lâcheté et perfidie, et nul héroïsme.
Le dogme de l'immortalité de l'âme a été retrouvé chez toutes ces peuplades 17. Ecoutons le chant des funérailles: «Vous qui êtes suspendus au-dessus des vivans, apprenez nous à mourir et à vivre. Le maître de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a procuré une heureuse chasse dans l'autre monde. La vie est comme cette couleur brillante du serpent qui paraît et disparaît plus vite que la flèche ne vole; elle est comme cet arc au'amène la tempête au-dessus du torrent, comme l'ombre d'un nuage qui passe.» Les Chrystinaux croyaient voir les âmes de leurs ancêtres dans les nuages qui couvraient leurs pays: cela rappelle les anciens bardes de l'Ecosse 18.
Note 17: (retour) Le nier n'appartenait qu'à une secte méprisable de prétendus philosophes, de philosophastes.
Note 18: (retour) Vers l'an 140 de notre ère, Tramnor, ancêtre de Fingal, s'étant rendu roi du nord de l'Ecosse en réunissant tous les clans de Morwën, détruisit le culte des Druides et celui d'Odin: Il ne resta que les bardes. Leur culte était presque celui des nuages. Les Calédoniens, dans leurs îles brumeuses, croyaient entendre dans les rafales des vents les voix de leurs amis morts Dans les combats; il leur semblait les voir dans les tempêtes traverser les rideaux nébuleux qui s'élevaient de leurs vallées semées de lacs.
La récompense ou les maux de l'autre vie se trouvent encore plus explicitement dans la croyance de quelques peuplades. Les bons, après leur mort, vont dans un lieu de délices où l'on jouit d'un printems éternel, où ils retrouvent leurs enfans et leurs femmes, où les rivières sont poissonneuses, et les plaines couvertes de leurs chers bisons. Pour les méchans, ils sont transportés sur une terre stérile 19, couverte d'une neige éternelle, où le froid les glacera à la vue des flammes qui brilleront à quelque distance. Une forêt impénétrable sépare ces malheureux de leurs frères fortunés qui foulent les champs toujours verts de la félicité, l'Eden sauvage, d'où la postérité du premier homme a aussi mérité d'être exclue, car voici bien dans la tradition iroquoise sa chute quelque peut dénaturée. «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y avait pas de femmes, et ils craignaient que leur race ne s'éteignît avec eux, lorsqu'enfin ils apprirent qu'il y en avait une au ciel. On tint conseil, et il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes, et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait accoutumé de venir puiser de l'eau à une fontaine auprès d'un arbre 20, au pied duquel il attendit qu'elle vint; et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse, et qui reçoit des présens, n'est pas longtems victorieuse, observe judicieusement Lafitau: celle-ci fut faible dans le ciel même. Dieu s'en aperçut, et dans sa colère, il la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer, et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe.»
Note 19: (retour) Un vieux insulaire disait à Colomb: «Tu nous a étonné par ta hardiesse; mais souviens-toi que les âmes ont deux routes après la mort: l'une est obscure, ténébreuse, et c'est celle que prennent ceux qui ont molesté les autres. L'autre est claire, brillante, et elle est destinée à ceux qui ont procuré la paix et le repos.»
Note 20: (retour) Cette légende est un exemple frappant de l'enfance dans laquelle la nature a laissé l'esprit du sauvage: elle ne peut qu'inspirer pour lui un intérêt plus vif.
Avec ces traditions marche de pair le code moral d'une race, une règle des actions chez le sauvage. Cette règle est circonscrite dans des bornes fort étroites. Le courage, la bonne foi, l'amour de la vérité, l'obéissance à ses chefs, l'amour de sa famille, voilà les seules qualités qui doivent le conduire au bonheur. Il manque de ce qu'il lui faut pour appliquer ces quelques principes confus dans sa tête, et se livre au vice avec plus d'ardeur que l'homme civilisé, de même à la vertu.
Quoique l'on ait écrit, il est également difficile d'avancer ou de nier que le sauvage «est intelligent, que son jugement est correct, et qu'il se dirige à une fin par des moyens sûrs.» Mais son imagination est vive, sa mémoire admirable, et sa parole facile. Il y a chez lui une éloquence naturelle forte, mâle et figurée qui s'élève souvent aux plus grands effets oratoires. Dans tous les temps il semble que l'homme du désert ait eu la parole plus énergique que l'homme policé, et Strabon nous apprend que cette éloquence des barbares l'emportait sur le savoir et la grâce des orateurs d'Athènes. L'illustre président Jefferson, enhardi par ce témoignage, mettait quelques harangues improvisées de nos grands chefs à côté des plus beaux passages de Cicéron et de Démosthènes. J'ôserai marcher sur les traces de ce célèbre patriote, mais en m'empressant toutefois d'ajouter que je ne crois pas que lee naturels de ce continent eussent pu, comme ces anciens, composer des discours de longue haleine, n'ayant point comme eux le secours de l'écriture. Comme les Grecs au temps de la guerre de Troie, les hommes énergiques du nouveau monde ont eu leurs Phoenixs et leurs Nestors. J'aime bien mieux un ancien de la nation des sioux dans son laconisme que ce petit roi de Pylos 21. A l'ouest de l'Amérique du Nord, vers ces déserts qui s'étendent sans fin aux pieds des Montagnes Rocheuses, où le génie de Fenimore Cooper a placé les magnifiques scènes de plusieurs romans enchanteurs 22, un vieillard prononce entre deux grands chefs: «Pourquoi la discorde a-t-elle éclaté dans le ouigwam des Dacotahs, dit-il; pourquoi deux Sachems se sont-ils pris de querelle comme deux faucons se disputant leur proie? Le jeune tigre dans son antre tourne-t-il sa dent contre le frère qui gît à côté de lui sous le ventre fauve de leur mère commune? Qu'ils parlent, et la sagesse des Dacotahs jugera leur querelle?» Homère n'a pas fait son orateur si imposant.... Quel orateur parla jamais avec plus d'éloquence que ce chef que l'on voulait éloigner de sa tribu? «Voici la terre où nous sommes nés, là sont ensevelis nos ancêtres. Dirons nous à leurs ossemens, levez-vous et nous suivez dans une terre étrangère!» 23 Souvent les chefs ou les vieillards s'arrêtant au bord d'un précipice, au milieu d'un bois, sur un rocher, racontent, debout, à ceux qui les entourent, les évènemens qui se sont passés dans ces lieux, et ainsi l'histoire se perpétue d'une génération à l'autre.
Note 21: (retour) Nestor voulant calmer la colère d'Agamemnon et d'Achille, ne semble qu'un vieillard préoccupé de se faire valoir.
Note 22: (retour) Dont le seul défaut, comme tels, est de ne contenir presque du vrai.
Note 23: (retour) Un écrivain de Dublin, parlant sur l'amour de la patrie, a cité les paroles de cet orateur sauvage.
Je ne veux pas terminer ce discours sans faire un dernier reproche à l'abbé Raynal. Il me semble qu'il a encore amplifié sur les animaux féroces de notre continent. Les naturalistes placent à peine dans cette classe le lion et le tigre d'Amérique. On trouve l'ours et le serpent à sonnettes. Les animaux utiles y sont en grand nombre, sans parler du bison et du chevreuil, ainsi que des autres espèces qui fournissent au commerce des pelleteries, cette source féconde de richesse, les marais et les lacs découvrent les plus beaux castors. Accoutumé à camper sur le bord des eaux, cet animal intéressant cherche d'ordinaire un étang, et s'il n'en trouve point, il sait en former un dans l'eau courante des fleuves, à la faveur d'une chaussée. Une petite rivière descend-elle dans un lac, il en barricade l'embouchure comme le ferait un régiment du génie. Aucune difficulté n'arrête la nation ouvrière, qui laisse même l'arbre abattu par le vent pour choisir elle-même ses matériaux 24. Elle commence à construire des demeures solides 25. Les cabanes ont deux étages. Le premier, construit sous l'eau, contient les magasins, et le second sert au coucher. Il a été pratiqué sous terre une multitude d'issues par lesquelles un castor peut voyager à l'insu du sauvage le plus vigilant. La république a ses lois. Chaque tribu garde son territoire, et quelque maraudeur est-il surpris chez l'étranger, il est privé de sa queue, ce qui est le plus grand déshonneur. Enfin ces animaux paraissent si extraordinaires aux sauvages, qu'ils les prennent pour des hommes que le Grand Esprit a ainsi transformés; et en les tuant, ils croient les restituer à leur premier état. La chasse favorite des naturels est cependant celle du bison et de l'ours. Ils se frottent de sa graisse comme les gladiateurs De l'antiquité, et se couvrent de sa peau. La plus magnifique variété d'oiseaux vient encore ajouter aux charmes de la vie sauvage.
Note 24: (retour) On pourrait presser les philosophes de définir ce que signifie ce mot banal l'instinct; mais peut-être diront-ils: on le comprend à cette quasi-nécessité que la divinité impose au castor de répété toujours les mêmes manoeuvres, sans savoir même saisir l'opportunité de s'abréger le travail.
Note 25: (retour) Les castors ont égalé le meilleur ciment des Romains.--(BELTRAMI.)
CHAPITRE I
ARGUMENT
De la tradition chez les Américains du Nort--Tashtassack--Sauvages du Canada--Chefs du pays: Donnacona--Ses rapports avec les Français--Agona, Membertou.
Si l'on excepte les traditions religieuses, la tradition orale est à peu près nulle chez les sauvages de cette partie, et comment pouvait-il en être autrement? Les évènemens se succèdent comme les flots, ils s'altèrent de bouche en bouche, et après quelques générations, la mémoire en est éteinte. Les Européens, à leur arrivée, n'en trouvèrent qu'une qui fût bien répandue, et encore était-elle récente. Elle regardait un grand Sachem ou Sagamo 26 Narraghansett, Tashtassack, conquérant comme Nimrod. Qu'il suffise de le mentionner ici, pour observer l'ordre des temps, sauf à en parler encore, lorsque les autres Chefs de sa nation tomberont dans le chaînon chronologique. Consacrons ce chapitre aux Agohannas 27 des contrées qui reçurent le nom de Canada.
Note 26: (retour) Sachem et Sagamo me semblent un même mot diversement prononcé. Il répond assez bien, je crois, au nom de Duc chez les barbares.
Note 27: (retour) Nom qui répond à Sachem.
Quoique Gaboto, amiral de Henri VII, eût parcouru à vue le Labrador: que les compatriotes du citoyen de Bristol eussent, dit-on, découvert le Norembègue, et que Velasco eût, peut-être, remonté le St. Laurent, Vérazani, capitaine de François Ier, parait avoir été le premier qui prit possession de quelques terres dans cette partie de l'Amérique. J'ai parlé de l'hospitalité des naturels qu'il rencontra. Après lui, Cartier paraît. Ce hardi navigateur, reconnaissant l'île de Terre-Neuve, et longeant le Labrador, découvre la baie de Gaspé, et traverse le golfe St. Laurent dans un premier voyage. Ce fut alors qu'il enleva sur la côte deux sauvages considérables venus de Canada 28. Ils se nommaient Taiguragny et Domagaya. Paris vie en eux les prémices d'une race nouvelle, que l'on s'anima de plus en plus à aller reconnaître. Guidé par ces deux chefs, Cartier put pénétrer plus avant dans un second voyage. Il rencontre les pêcheurs du pays à l'embouchure du Saguenay, et, poursuivant sa route, il découvrit la «ville de Stadaconé» sur un vaste amphithéâtre. Un peuple doux et sans méfiance se présenta à lui, et fixa les regards ébahis des Français. Donnacona, qui était le principal chef du pays, fit une harangue de bienvenue, et ses sujets allèrent en grande amitié avec les Européens. S'il m'était permis d'oublier Colomb, je verrais dans Cartier ce Typhis 29 dont parle le poëte; je lui décernerais l'honneur d'avoir lié L'Europe et l'Amérique par un commerce que le temps devait étendre insensiblement.
Note 28: (retour) On peut croire avec M. Andrew Stuart, dans ses recherches mises devant la Société Littéraire, en 1835, que Canada, nom de bourgade, prononcé uniformément par tous les sauvages de la Province, fut pris par les Français pour le nom du pays.
Note 30: (retour) La Thule des anciens était une des Orcades ou une des Shetland.
Pour revenir à Donnacona, s'étant avancé vers le vaisseau de Cartier avec douze embarcations chargées de ses sujets, par une délicatesse qui nous étonne, il en laissa dix en arrière, et ne s'approcha qu'avec les deux autres. Il Demanda les bras du capitaine à baiser en signe d'amitié, et l'on se fêta aussi cordialement que des voyageurs qui se revoient après une longue séparation.
Les sauvages avec lesquels on était ainsi en rapport, avaient guerre avec ceux d'Hochelaga, grosse bourgade, située à peu près où l'on a bâti depuis notre superbe capitale Cartier qui connaissait déjà ce peuple par ce que lui en avait dit Taiguragny et Domagaya, s'ennuya bientôt du séjour de Stadaconé, ou plutôt de Ste. Croix, où il avait assis son petit camp, et voulut aller à la découverte. Donnacona fit tout pour le retenir. Il alla aux vaisseaux avec plus de cinq cents personnes, fit à Cartier mille protestations d'amitié, et lui donna en présent une jeune fille et deux petits garçons, dont l'un était fils de Taiguragny. Le capitaine lui donna à son tour deux épées et deux bassins d'airain, dont il parut fort satisfait, sans oublier néanmoins le principal but de sa visite, qui était de prévenir le voyage. Il déclara qu'il attendait qu'en reconnaissance du sacrifice qu'il fesait des trois enfans nobles, les Français n'iraient point à Hochelaga. Cartier, ne voulant pas se désister, pensa à les lui rendre; mais Donnacona le pressa De les garder, et il prit congé des Européens qui le saluèrent d'une volée de canon et de mousquet.
Ce ne fut pas le dernier effort de l'Agohanna, et il imagina un expédient qui aurait eu le meilleur succès parmi les siens, mais qui ne devait pas en imposer à des Français. Il fit déguiser trois sauvages en sorciers. Vêtus de peaux de chiens noires et blanches, avec des cornes plus longues que le bras, et le visage peint en noir, ils allèrent se cacher dans une barque. On les donna pour des députés du dieu Codoagny, qui venaient prévenir les Français, qu'ils seraient engloutis par les glaces, s'ils persistaient à aller à Hochelaga. Les mariniers se prirent à rire, et ils eurent assez peu de respect pour dire ouvertement que le dieu Cudoagny n'était qu'un sot et ne savait ce qu'il disait.
Cartier partit, et cette démarche le brouilla avec Donnacona. Les habitans d'Hochelaga vinrent au-devant des Français, et leur firent écrit-il «aussi bon accueil que jamais père fit à enfant» 31. Les femmes apportèrent des nattes en guise de tapis, et bientôt après parut porté par quatre guerriers, l'Agohanna du pays. «Ce seigneur n'était pas mieux accoutré que ses vassaux, si ce n'est qu'il portait un bandeau de plumes comme manière de diadème.» Il n'en cédait pas pour les belles manières ç son confrère de Stadaconé, quoiqu'il fût très infirme, et l'on peut dire qu'il se distingua par une hospitalité vraiment princière.
Note 31: (retour) Quoi de plus doux que ce mot «Aguiaze» que les sauvages répétaient sans cesse, et que l'on crut signifier: soyez les bien-venus.
Pour Cartier, après avoir monté sur la montagne, d'où «il eut vue et connaissance de plus de trente lieues à la ronde», il rebroussa chemin, quoiqu'il désirât beaucoup de connaître les peuples qui vivaient au-delà. Parmi ceux du Canada, à cette époque, les Esquimaux étaient le plus au nord; au sud du golfe St. Laurent se trouvait les Mic-macs ou Souriquois; les Montagnais en remontant le fleuve, puis les Algonquins, revenus de la terreur que leur avaient inspiré les Iroquois. En atteignant les grands lacs, on apercevait ces derniers, ainsi que les Hurons ou Yendats. C'étaient apparemment les premiers dont ceux de Stadaconé parlèrent aux Français comme d'une nation qui était «Agojuda», ou d'hommes méchans, «habitant amont le fleuve et armée jusques aux doigts.»
Lorsque Cartier fut de retour, Donnacona le vint visiter, et le pria de venir à sa demeure. Le capitaine se rendit à son désir, et fit le tour des habitations. On parut se festoyer aussi cordialement que jamais; cependant, Taiguragny, à qui le commerce des Européens avait donné de la politique, réussit à prévenir contre eux l'Agohanna. Les méfiances se dévoilèrent. Cartier arma son camps d'une enceinte e pieux debout et de portes à pont-lévis; précaution inutile, si les sauvages eussent connu le ravage que causait le scorbut parmi les Français. Donnacona fit de son côté de grands préparatifs, et les couvrit du prétexte de certaines menées séditieuses de la part d'un homme influent nommé Agona. Au printems de cette année, les habitations se remplirent d'hommes de guerre. C'étaient des jeunes gens beaux et puissans 32. Un émissaire français en trouva le canton si peuplé, qu'à peine on se pouvait tourner dans les maisons ou cabanes. On s'aperçut que c'était un espion, et il fut reconduit à mi-chemin. Cartier conçut alors le dessein de s'emparer de l'Agohanna qui, quoique prévenu par Taiguragny, ne se montra pas plus prudent, et se rendit aux navires, où il était invité à diner. Il monta sur la grand Hermine malgré les remontrances de son plus habile conseiller. Cartier voyant que les femmes fuyaient, et que les hommes demeuraient en grand nombre auprès du navire, ordonna de saisir l'Agohanna, avec Taiguragny et Domagaya. On vit alors se précipiter dans les canots et à travers les bois ce peuple que le désir d'être fêté avait rendu stupide, au point d'aller sans armes, et d'oublier le danger de son maître.
Note 32: (retour) Les premiers sauvages, comme aujourd'hui ceux qui vivent loin des villes, étaient taillés dans les plus magnifiques proportions. Ceux que l'on a trouvés le long du Mississipi de dans le Canada ont une haute taille et un beau corsage.--(D. ULLOA.)
Cependant l'attentat des Français fut le sujet d'une grande tristesse, et durant toute la nuit les sauvages appellaient à grands cris Donnacona. Celui-ci, persuadé par Cartier, se montra sur le pont, et leur dit, qu'il allait au-delà de la mer, d'où il reviendrait chargé de présens après douze lunes; puis par générosité, ou un patriotisme au-dessus de l'éloge, il nomma Agona, son ennemi, régent en son absence. Quatre de ses femmes s'approchèrent alors du navire, et remirent aux Français un grand nombre de colliers «d'esurgni» objet, pour les Canadois, le plus précieux du monde. On mit à la voile le 16 mai, et l'on rencontra à l'île aux Coudres, plusieurs canots venant du Saguenay. Les sauvages ne furent pas peu étonnés du sort de leur chef; mais celui-ci les consola, et ils lui remirent avec dee grandes marques de joie trois paquets de peaux de castor, avec un grand couteau de cuivre rouge 33. On fut à St. Malo, après une traversée de deux mois. Taiguragny voyait le France pour la seconde fois. Donnacona, qui n'était jamais sorti de son pays, mourut peu de temps après son arrivée. «Ce Chef, disent les relations du temps, n'était pas seulement un ancien, qui n'avait cessé d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par fleuves et rivières que par terre: c'était encore un homme politique et facétieux, qui voulait éloigner de sa demeurance, un homme suspect, ou rire de sa crédulité.» en cela, il ne fut pas heureux. Il avait dépeint le Saguenay comme peuplé d'hommes vêtus de laine et recélant une quantité prodigieuse d'or et de pierres précieuses. Peut-être le principal motif de Cartier, en le conduisant en France, fut-il de lui faire raconter ces merveilles. En effet, Donnacona tint le même langage dans l'audience qu'il eut de François Ier, qui donna dans ses rêver, et se persuada que le Saguenay était un pays rempli de richesses.
Note 33: (retour) Ce couteau de cuivre sert à prouver que l'on a eu tort de croire, que l'usage du fer fût entièrement inconnu dans cette partie de l'Amérique: voir aussi les Addenda.