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Biribi: Discipline militaire

Chapter 25: XXII
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About This Book

A young soldier removed from the regular army after repeated punishments but never criminally condemned is sent, without trial, to military disciplinary companies and endures three harsh years. The narrative reproduces his daily existence in penal units: physical privation, humiliating routines, isolation, and the slow hardening of his inner life from endurance to hatred. Presented as a candid confession and close psychological portrait, the account emphasizes observable effects of confinement on thought and feeling rather than offering systemic analysis, combining stark incidents and interior reflection to show how prolonged punishment reshapes identity and memory.




XVII

Voilà des mois que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont pris un homme en grippe, ils ne le lâchent point.

Je souffre horriblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible que d'être obligé, avec un caractère violent, entier, d'avaler silencieusement tous les outrages et de ronger ses colères. Et puis, je suis seul. Personne, de près ni de loin, pour m'encourager, pour me mettre du coeur au ventre.

Eh bien! j'aime mieux cela, au fond. Je préfère cet isolement, cet abandon, aux pitiés qui usent l'énergie et aux lamentations qui émasculent. Cela m'ôterait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure sur mon sort; et je sais gré à tous ceux qui pourraient s'intéresser à moi de leur ingratitude égoïste; je leur sais gré de n'avoir jamais fait luire à mes yeux ces feux follets de l'espérance menteuse qui ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant, dans les fondrières de l'abattement. J'ai foulé aux pieds, depuis longtemps, les croyances bêtes de mon enfance et je n'écris plus à personne. Pas une seule fois, même dans les minutes les plus atroces, je n'ai pensé à appeler à mon aide les sentiments religieux ou le souvenir de la famille. Je ne veux pas donner à mes douleurs cette consolation puérile. Je serais obligé de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on arrache brutalement d'une blessure mal fermée et qui laisse la plaie à vif. La rage seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai jusqu'au bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en l'avenir, car je sais que c'est avec les fers qu'il a trouvés dans les cachots de la Bastille que le peuple a forgé la Louisette.

Je souffre physiquement, aussi. Et la souffrance morale pèse peu, peut-être, à côté de cette souffrance-là. Le peloton de chasse, avec le ventre vide, la gorge sèche, la sueur qui inonde le corps et dont les gouttes salées viennent piquer les yeux; l'immobilité, pendant des heures, dans les poses les plus fatigantes du maniement d'armes ou de l'escrime à la baïonnette, en plein soleil; les séries de pas de course, avec une charge à faire reculer une bête de somme, sur une piste dont la poussière soulevée altère et aveugle! Les fers qui brisent les membres; le bâillon qui fend la bouche et ensanglante la lèvre qui ne peut même plus s'indigner! Et surtout la faim, la faim atroce qui tord les entrailles, qui affole; la soif dévorante qui fait hurler! Quoi de plus terrible que la fatigue immense, presque invincible, qui s'appesantit sur le corps exténué? Quelles luttes à soutenir contre les forces qui s'en vont, contre l'énergie qui disparaît, contre l'avachissement qui ne tarderait pas à avoir raison de l'esprit énervé!...

Il faut réagir, pourtant, résister jusqu'au dernier moment et rire au nez du Code pénal,—ce canon chargé, mèche allumée, devant lequel je dois vivre.

Un homme de garde, en passant devant mon tombeau, laisse tomber un papier plié en quatre. Je le ramasse. C'est un billet de Queslier. Il m'avertit qu'il a pu disposer d'un pain et qu'il l'a caché, à mon intention, à un endroit qu'il m'indique. Je n'aurai qu'à m'esquiver, le soir, pour aller le chercher. C'est à deux cents mètres du ravin, tout au plus. Tant mieux, ma foi! Je crève de faim, depuis huit jours que je suis en cellule, avec une soupe tous les deux jours. Je n'ai pas mangé depuis hier matin... Tiens, mais à propos, d'où provient-il, ce pain?

—Quelle blague! me dit tout bas un de mes voisins, en cellule aussi et à qui j'ai promis d'en donner un morceau. Tu ne sais donc pas que, toutes les nuits, il y a des types qui vont chaparder des pains sur les rayons de la grande tente de l'administration? Moi, je ne leur donne pas tort...

Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort à l'homme qui dérobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affamés, de leur infliger une condamnation pour vol,—le vol de la nourriture que leurs supérieurs leur grinchissent.

Il fait presque nuit. J'allonge la tête pour examiner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m'évader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon élan pour sauter le fossé... Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille boîte de conserves... tant pis! Je saute et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai déjà parcouru la moitié du chemin...

—Halte-là!... Halte-là!... Halte-là, ou je fais feu.

Un gros olivier est à côté de moi. Instinctivement, je me jette derrière, à plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil éclate et la balle s'enfonce dans l'arbre, à un mètre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien visé! Je me relève vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin à vent, pour indiquer que je reviens.

On m'a mis aux fers.—Ils ont cru que je voulais déserter, les imbéciles!

Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approché de mon tombeau.

—Est-ce que tu dors?

—Non.

—Tu sais, tout à l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a commandé de tirer... tu comprends... il était à côté de moi... j'ai tiré en l'air!...

—Lâche!




XVIII

Lâche! Pourquoi? Est-ce que ce Chaumiette qui vient de tirer sur moi n'a pas risqué sa vie, il y a déjà quelques mois, pour retirer Lucas du puits où il était tombé? C'est un lâche, cet homme qui, pouvant se dérober aussi bien que les autres, presque convaincu qu'il ne remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a pas même voulu attendre, pour y descendre, qu'on eût préparé une corde solide? Un lâche, lui qui courait chance, en se laissant entraîner par sa générosité, de se briser le crâne, comme l'autre, contre la pointe d'un rocher? Un lâche, ce garçon hardi, aux sentiments mâles, que le danger n'effraye pas et que le péril ne fait pas blêmir? Allons donc!...

Non, ce n'est pas un lâche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la tête, demain, au moindre mot d'un chaouch. Son coeur n'est point bas; il est timide. Son courage disparaît devant une consigne; sa hardiesse tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est trop poltron pour oser. Il a l'appréhension du châtiment, la crainte du règlement, la peur du galonné...

La peur, oui, c'est bien la principale colonne du temple soldatesque. L'armée: une boutique dans laquelle on passe les consciences à la lessive et où les caractères, tordus comme des linges mouillés, sont placés sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante.

Ce n'est que par la peur que le système militaire a pu s'établir. Ce n'est que par la peur qu'il se maintient. Il doit peser sur les imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurité l'âme des peuples pour les empêcher de voir au delà de l'horizon stupide des frontières. Il doit s'entourer d'un appareil mystérieux, d'une sorte de pompe religieuse où l'horreur s'allie à la magnificence, où les fanfares retentissent au milieu des hurlements du carnage, où l'on distingue confusément, jetés pêle-mêle sur le manteau sanglant de la gloire, les panaches des généraux et les menottes des gendarmes, le bâton de maréchal et les douze balles du peloton d'exécution, les palmes du triomphe et les ossements des victimes.

Il lui faut cela pour que la foule s'étonne et le redoute, comme elle reste bouche bée devant un charlatan dont le clinquant et le panache l'attirent, mais dont elle se recule, craintive, aussitôt qu'elle a vu briller une pince dans la main de l'opérateur. Il faut cela pour que le peuple, toujours en extase devant le merveilleux qu'il ne cherche pas à approfondir, soit saisi, à son aspect, d'une frayeur vague qui confine parfois à l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et de respect, devant l'arme à feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le foudroyer.

Nous sommes ici trois cents hommes, l'écume de l'armée, le vomissement de tous les régiments, mélange confus de tous les caractères, scories de toutes les classes de la société. On peut trouver de tout, parmi nous, depuis le fils de famille jusqu'au rôdeur de barrières, depuis le lettré jusqu'à l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de biche, depuis le travailleur qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au trimardeur qui va faire la chasse aux croûtes de pain avec un fusil de toile. Eh bien! sur ces trois cents hommes, je suis sûr qu'il n'y en a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont irrités contre les prescriptions bêtes et les règlements atroces, pourquoi ils se sont soulevés contre la discipline, qui ne soient pas, au fond, des insurgés pour rire, des révoltés à la manque...

La peur les mène encore par l'oreille, ces réfractaires; la peur, qui soutient tant d'abus et de préjugés pourris qu'on ficherait par terre en soufflant dessus,—s'ils n'étaient pas étayés par les dos terrifiés d'imbéciles qui ne raisonnent point.




XIX

Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine a gracié les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours à faire. Cette clémence inusitée a une cause. Le général commandant la division doit venir, aujourd'hui, inspecter la 5e Compagnie de Discipline.

Toute la compagnie, en grande tenue, est alignée, depuis près d'une heure, sur le front de bandière. Le capitaine, à pied, se promène avec les officiers, d'un air préoccupé. De temps en temps il jette un coup d'oeil sur les rangs et crie à un chaouch:

—Faites descendre le pantalon de cet homme-là... Remontez la plaque du ceinturon...... Le képi droit!... Sergents, veillez à ce qu'ils aient leurs képis bien droits... et faites-leur dérouler leurs couvre-nuques, à tous!...

Toutes les trois minutes, il s'arrête et regarde attentivement à droite, du côté de la route de Gabès. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux.

—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce général-là? me demande Hominard, qui est placé à côté de moi. Est-ce que c'est un phénomène en vacances?

Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombés entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivés de France. Il paraît qu'on ne parle que de lui, là-bas, de ses grandes capacités, de son patriotisme, de ses sentiments républicains, de toutes les qualités, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bête blanche d'un peuple. Je ne serais pas fâché de le voir. C'est peut-être un phénomène, réellement...

—Garde à vos!

Là-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'épaule:

—Vous le voyez, celui-là? Eh bien! il sera ministre de la guerre!

La voiture est à cinquante pas.

—Portez... armes! Présentez... armes!

Prestement, le général est descendu et s'est avancé vers le capitaine. Nous l'avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses bottes à éperons énormes et son képi à la Saumur, qui dissimule mal une coiffure de garçon boucher.

Après les compliments d'usage, il s'est décidé à passer devant les rangs. Notre uniforme, qu'il n'a jamais vu, paraît l'étonner fortement.

—Et de quelle couleur sont leurs képis? demande-t-il au capitaine, intrigué qu'il est par la forme étrange de nos coiffures dont la nuance est cachée par nos couvre-nuques blancs.

—Il sont gris, mon général, comme leurs pantalons et leurs capotes.

—Pas possible! Alors, ils ne sont pas rouges?

—Non, mon général.

—Quelle naïveté! dis-je à mon voisin de droite, cet imbécile de Lecreux.

—Ça échappe à tout le monde, ces choses-là, me répond-il tout bas. Ça ne l'empêche pas d'être très fort—oui, très fort.

C'est possible. D'ailleurs, ça m'est égal. Mon enthousiasme n'a pas l'habitude de s'enflammer, pour éclater de tous les côtés, comme une chandelle romaine, à la moindre étincelle.

—Mettez sac à terre, vous, et installez rapidement.

Tiens, il est tout à côté de moi, le général, et c'est justement à Lecreux qu'il vient d'ordonner de placer, sur une serviette étendue par terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les mains dans les poches, le képi en arrière, à la Jean-Jean. Je profite de l'occasion pour le dévisager à loisir.

Tout à coup, il se baisse et se relève en souriant, une brosse à graisse à la main.

—Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n'est pas matriculée?

Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme ça. Les chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oublié de matriculer une brosse!

Le général s'aperçoit de l'embarras des galonnés. Il a l'air d'en jouir; mais il ne veut pas se montrer féroce:

—C'est un oubli, je l'admets... Cependant, rappelez-vous, capitaine, qu'il faut tout matriculer, à ces gens-là, jusqu'aux clous des souliers. Ils ne doivent rien perdre, rien égarer. Sans ça, le conseil de guerre... La discipline, voyez-vous, il n'y a que ça... la discipline!... oh! moi, là-dessus, je me montrerai toujours impitoyable... moi, moi... je... voyez-vous... moi...

On lui a amené son cheval. Il l'enfourche.

—Lieutenant, prenez le commandement de la compagnie.

Tous les officiers nous ont fait manoeuvrer, à tour de rôle. Ils n'y étaient plus. Ils donnaient des ordres saugrenus qui faisaient heurter les sections les unes contre les autres, au milieu d'un inextricable pêle-mêle. Ils perdaient la tête, visiblement ensorcelés par le charme qui se dégageait du dieu, éblouis par son éclat, fascinés par l'ascendant de son regard.

Et lui, tranquille, souriant, la jambe passée sur l'encolure de son cheval, les regardait de haut, paraissant leur savoir bon gré du trouble évident qu'il jetait dans leurs esprits, les remerciait du coin de l'oeil—Louis XIV daignant se montrer charmé d'avoir embarrassé un pauvre homme.

—Eh bien! qu'en penses-tu, du général? vient me demander Lecreux quand la revue est terminée. Crois-tu qu'en voilà un, au moins? Ah! s'ils étaient tous comme lui!...

Il semble très content, Lecreux. Il a été choisi entre tous pour exposer aux yeux du grand chef ses chemises et ses godillots. Il en aurait reçu un coup de pied dans le derrière, qu'il paraîtrait peut-être encore plus fier; mais ce peu lui suffit. Il a l'air radieux. Il y a des gens comme ça.

Ce que je pense du général? Beaucoup de choses ou rien du tout, comme on veut. Je le vois se promener, étalant ses grâces, ainsi qu'un paon qui fait la roue, devant le Cercle des officiers. Le capitaine l'accompagne, toujours à un pas en arrière, par déférence, ou peut-être pour éviter les grands gestes du personnage. Du reste, je n'ai plus besoin de le regarder, je l'ai bien examiné, tout à l'heure.

Une tête de gouapeur banal, de godailleur vulgaire, de poisseux à la mie de pain. Un front étroit et bas; des yeux gris-bleu de larbin énigmatique, sournois et menteur, qui siffle le vin des singes dans l'escalier de la cave, et qui les débine, quand ils sont sortis; l'allure louche et torse du laquais qui sait concilier toutes les complaisances et toutes les bassesses avec toutes les impertinences et tous les orgueils. Derrière la banalité du visage se cachent la duplicité et l'hypocrisie qu'on devine sous l'épiderme, comme des boutons malsains qui couvent sous la peau.

On sent que cet homme, qui pourrait être un crâne, n'est qu'un crâneur. Sa physionomie fait soupçonner des choses qui étonnent: la hardiesse probable du caractère étranglée par l'abâtardissement de la conscience et l'étroitesse de l'esprit, l'énergie conservée seulement pour le mensonge,—le balai sale avec lequel il doit, impassible et cynique, écarter tous les obstacles.

Il y a en lui du valet de bourreau patelin et du sacristain soûlard, de la culotte de peau et du rastaquouère. Il y a en lui l'étoffe d'un aventurier équivoque, d'un de ces Catilinas désossés auxquels le peuple, mastroquet stupide des gloires sophistiquées, est toujours disposé à flanquer, à l'oeil, des mufées de vanité, des bitures de présomption...

Le peuple, ridicule victime, au bout du compte, dupe imbécile, irrémédiablement prostitué aux sauteurs à épaulettes, toujours prêt à couper dans la pommade patriotique—à la moelle de meurt-de-faim...




XX

Je viens de m'étendre sur ma natte, fourbu, énervé, furieux comme je ne l'ai jamais été depuis les treize mois que je suis à la compagnie.

C'était aujourd'hui le 14 Juillet. On a célébré la Fête nationale, à Aïn-Halib. Il y a eu, le matin, une grande revue et un tir d'honneur, deux distributions de vin et trois distributions de café et, l'après-midi, des courses en sacs et des courses à pied, des jeux du baquet et de la poêle. Un poteau de télégraphe enduit de suif servait de mât de cocagne et, à un cercle de barrique accroché au sommet, pendaient des paquets de tabac et de la cire à astiquer, des boîtes de cirage et des saucisses, des bâtons de sucre de pomme et des fioles à tripoli.

Rien de profondément triste comme ces réjouissances de prisonniers, rien d'ironiquement lugubre comme cet anniversaire de la prise de la Bastille fêté dans un bagne!...

Écoeurés et fatigués par le spectacle de ces divertissements stupides, nous nous étions retirés, trois ou quatre, vers la fin de l'après-midi, dans un marabout. Un pied-de-banc qui passait et qui nous a entendus parler s'est précipité dans la tente:

—Voulez-vous sortir, nom de Dieu! et aller vous amuser avec les autres? Est-ce que vous vous figurez que ç'a été inventé pour les chiens, le 14 juillet?... Si je vous repince à ne pas vous amuser, je vous fiche dedans!...

Et il nous a fallu assister, le soir, à une représentation théâtrale donnée dans une baraque en planches et en toile, construite tout exprès. Les acteurs s'étaient grimés tant bien que mal et ont joué deux ou trois pièces quelconques au milieu des applaudissements. Deux d'entre eux, qui remplissaient les rôles de femmes et qui portaient des jupes et des chapeaux pêchés je ne sais où, excitaient des murmures d'admiration—et de rage. J'ai vu, à leur apparition, des visages se contracter et des doigts se crisper sur les bancs, j'ai entendu des cris bestiaux de fauves en rut se mêler aux bis d'enfiévrés qui se fichaient pas mal de la pièce, mais qui voulaient se repaître, encore et encore, du gonflement factice des corsages et de l'énormité des croupes, de cette illusion de la chair femelle dont la faim, depuis longtemps, les torturait. Un petit officier, arrivé de France depuis deux mois à peine, le lieutenant Ponchard, s'est levé de la chaise qu'il occupait auprès du capitaine et, sous prétexte de donner des conseils aux acteurs, est entré dans les coulisses.

—Ce qu'il fourgonne dans les jupes de celui qui fait la femme de chambre! est venu nous dire un blagueur qui avait été regarder à travers une fente de la toile. Non, c'est rien que de le dire! Dame! c'est qu'ils sont aussi sevrés que nous, les officiers.

—Mais ils peuvent au moins, de temps en temps, faire un voyage à Gabès ou ailleurs, dans une ville où il y a des femmes! s'est écrié un de mes voisins; tandis que nous!... Ah! bon Dieu!... Moi, ce soir, c'est pas de la blague, je coucherais avec une truie!...

J'ai ri—ou j'ai fait semblant de rire—de ces emportements furieux, de ces appétits que le jeûne n'a pas domptés, mais a rendus plus féroces.

Mais maintenant que je suis seul, rêvant tout éveillé à côté de mes camarades endormis, je me demande si une grande partie du désespoir qui s'est emparé de moi, depuis ma sortie de prison, n'est point faite de la privation de ces plaisirs physiques que réclamait tout à l'heure, à grands cris, devant l'étalage de formes en papier et en fil de fer, la surexcitation des spectateurs. Je me demande si l'énorme ennui qui m'accable est bien produit par l'absence de distractions intellectuelles, s'il n'est pas plutôt l'effet du manque de sensations naturelles—dont les flagellations des chaouchs m'ont empêché de souffrir jusqu'ici.

Perpétuellement en butte aux méchancetés sournoises des galonnés, sans cesse témoin et victime des iniquités rancunières des garde-chiourmes, je m'étais raidi contre les défaillances, et j'avais opposé aux faiblesses du corps et aux avachissements de l'esprit la surexcitation de la rage et la barrière d'airain de la haine. Je comptais jour par jour le temps qui me restait à faire et je regardais avec impatience, mais sans crainte, tourner l'aiguille sur le cadran de la liberté. Je savais que je finirais par entendre sonner l'heure de la délivrance—parce que je voulais l'entendre sonner—et voilà que ma force m'abandonne au moment où mes tourments diminuent, que mon énergie disparaît avec les souffrances qui l'avaient fait naître et les coups de fouet qui l'irritaient! Voilà que je n'ai même plus la force de regarder en face les deux ans qui me restent à passer ici, devant ce code pénal dont je me moquais hier et qui me terrifie aujourd'hui; voilà que j'aurais la lâcheté de les troquer, ces deux ans, tant j'ai peur du conseil de guerre, contre cinq années de bagne, avec la liberté assurée au bout!

Je n'avais encore jamais ressenti ce que j'éprouve à présent avec une intensité effrayante: le dégoût de tout, même de l'existence, ce dégoût énorme qui porterait un homme aux pires atrocités et le ferait marcher, tranquille et haussant les épaules, au devant des éventualités les plus terribles, les plus ignobles—ou les plus bêtes.—Je me sens, dans toute la force du terme, abruti...

Et qui sait si ce n'est pas pour venir plus facilement à bout de ma résistance qui les irrite, que les chaouchs ont résolu de ne plus me mettre en prison à propos de bottes et de me forcer à vivre avec des moutons et des abattus dont la fréquentation affaiblit? Qui sait si ce n'est pas pour me pousser à quelque extrémité qu'ils m'ont désigné pour aller, demain matin, avec une douzaine d'autres, renforcer le détachement d'El-Ksob? El-Ksob, le plus mauvais poste de la compagnie, commandé par un officier féroce, et d'où remontent toutes les semaines, pour être mis en prévention de conseil de guerre, des malheureux dont nous allons prendre la place. Ah! j'aimerais mieux la prison...

Je suis un torturé dont le courage consiste à braver les bourreaux dans la chambre de la question, mais qui se laisse aller à la dernière des faiblesses aussitôt qu'on l'a réintégré dans son cachot aux guichets traîtres. Ma rage a besoin d'être alimentée tous les jours par une nouvelle injure. Ma haine des tortionnaires m'abandonne aussitôt que leurs tenailles ont cessé de me pincer la chair.

Ma haine!... Cette haine qui, ainsi qu'un roseau fragile, va se briser et me percer la main, et sur laquelle je pensais m'appuyer, comme sur un bâton, pour terminer l'étape horrible; cette haine que je n'ai voulu sacrifier à rien, ni au souvenir ni à l'espoir, qui m'a fait repousser les consolations que m'offrait la nature, la nature magnifique, que j'ai refusé de regarder. Je n'ai pas voulu que sa splendeur, qui aurait illuminé la noirceur de mes rêves, émoussât le tranchant de ma volonté, comme la rosée du soir, qui relève les fleurs couchées par la chaleur du jour, détend les cordes des arcs.

Ma haine... Je ne sais même plus si je hais. J'ai peur. Les ténèbres s'épaississent autour de moi. Toutes les formes du découragement se ruent à l'assaut de mon imagination fatiguée, malade. Et je me sens, peu à peu, rouler dans l'abîme du désespoir sans fond... J'ai froid à l'âme...




XXI

—Est-ce que tu connais quelqu'un à El-Ksob? me demande Hominard, comme nous partons d'Aïn-Halib.

—Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques copains.

—Bien sûr, dit Queslier qui fait aussi partie du détachement. On a envoyé à El-Ksob une douzaine d'hommes d'El-Gatous, pour aider à la construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou, Rabasse...

—Et l'Amiral?

—L'Amiral aussi; c'est lui qui conduit le tombereau du Génie. Il est venu une fois à Aïn-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu étais en prison. Il m'a dit qu'ils étaient là-bas quelques bonnes têtes, mais pas mal de jeunes arrivés de France... Tu sais, il paraît que ça pète sec à El-Ksob. Avec les gradés qu'il y a: le caporal Mouffe, l'ancien calotin défroqué, l'Homme-Kelb...

—Qu'est-ce que c'est que l'Homme-Kelb?

—Comment! tu n'as pas entendu parler de l'Homme-Kelb? L'Homme-Chien qui a du poil jusque dans les oreilles?

—Non.

—Eh bien, tu ne vas pas tarder à faire sa connaissance, ainsi que celle de l'honorable capitaine Mafeugnat. Ah! tu te figures que tu vas avoir affaire à des chaouchs ordinaires? Pas du tout. Ce sont des chaouchs de choix, de première catégorie. On n'en fait plus comme ça. Le moule est perdu. Le capitaine d'abord: un capitaine en second qu'on a envoyé aux Compagnies de Discipline parce qu'il préférait les bouteilles pleines aux bouteilles vides et dont le nez ressemble à une pomme de terre pourrie ou à une poire blette...

—Queslier! s'écrie le caporal qui nous commande et qui a entendu la dernière phrase, je vous porte quatre jours de salle de police avec le motif, si vous dites un mot de plus.

Queslier prend le parti de se taire et, haussant les épaules, force l'allure pour se porter en avant. Je le suis avec Hominard et bientôt nous marchons à une trentaine de pas de nos sept camarades; entre leurs capotes et leurs képis gris, apparaissent le képi et le pantalon rouge du caporal.

Nous descendons une côte caillouteuse. La route, étroite, bordée de grosses pierres, s'engage dans un défilé, le long du lit raviné d'un oued dont les galets grisâtres et polis recouvrent à demi des amas de roseaux desséchés ou les troncs noirâtres d'arbres déracinés et apportés là par les eaux, à l'époque des grandes pluies. Puis, après un dernier détour, nous entrons dans une vallée aride, semée de loin en loin de buissons d'épines et encaissée entre des collines taillées à pic, au terrain rougeâtre, sur lequel des touffes d'alfa font l'effet de petits bouquets verts. Tout d'un coup, après le passage d'un oued qui dégringole des montagnes de droite, la chaîne des collines s'écarte à gauche et laisse apercevoir une plaine immense piquée de broussailles et de grands arbres, et bornée tout là-bas, au diable, par des montagnes d'un bleu cru. La route tourne à droite et, au pied d'une éminence qu'elle gravit, s'élève un bouquet de gommiers.

—Ouf! dit Queslier en laissant tomber son sac, voilà douze kilomètres de faits: la moitié de l'étape. Nous pouvons bien nous reposer un quart d'heure.

Hominard et moi nous mettons sac à terre et nous nous asseyons en attendant les camarades qui sont, maintenant, à plusieurs centaines de mètres en arrière.

—Dites donc! s'écrie le caporal en approchant, si vous profitez de ce que je ne suis pas méchant pour vous moquer de moi, je vous ficherai dedans, vous savez.

—Qui est-ce qui se moque de vous, caporal? demande Hominard. Est-ce pour moi que vous dites ça, par hasard?

—Pour vous, pour Froissard et pour Queslier. Je ne veux pas que vous marchiez en avant, comme vous venez de le faire. Nous n'aurions qu'à rencontrer un officier, sur la route... Je ne suis pas méchant, mais je n'aime pas qu'on ait l'air d'en avoir deux...

Pour toute réponse, Hominard tire sa pipe de sa poche et la bourre tranquillement. Il se retourne pour me demander une allumette; mais il reste le bras tendu, fixant les yeux sur la colline le long de laquelle serpente la route et que nous allons grimper tout à l'heure.

—Tiens, regarde donc là-haut?

—Eh! c'est le tombereau d'El-Ksob, dit Queslier, dont la vue perçante a reconnu l'attelage du génie. Et je parie que c'est l'Amiral qui le conduit... oui... oui... c'est bien lui. Il va au moins chercher quelque chose à Aïn-Halib.

—Ma foi, tant mieux; il pourra nous donner quelques renseignements sur El-Ksob.

Et je m'avance sur la route. Le tombereau descend lentement la côte. Au-dessus des ridelles on voit s'élever quelque chose qui ressemble à une perche... Tiens, c'est un fusil avec la baïonnette enfoncée dans le fourreau, au bout.

—Ohé! l'Amiral!

L'Amiral esquisse un geste vague, mais ne répond pas. Il est accompagné par un sergent dans lequel je reconnais cet infâme Craponi qui avait attaché Palet à la queue d'un mulet.

—C'est cette rosse de Craponi qui lui défend de nous répondre, murmure Queslier. Mais qu'est-ce qu'il a donc dans sa voiture?

Le tombereau n'est plus qu'à vingt pas. Je m'avance au devant du premier mulet, que je saisis par la bride.

—Voulez-vous lâcher cet animal! s'écrie Craponi. Et vous, marchez! en avant! je vous défends de vous arrêter, entendez-vous?

Mais l'Amiral n'a pas l'air de comprendre que c'est à lui que le Corse s'adresse. Il a saisi le cordeau qu'il retient d'une main ferme et a mis sa voiture en travers de la route.

—Vous pouvez regarder ce qu'il y a dedans, nous dit-il, sans serrer les mains que nous lui tendons. Ne vous pressez pas, allez! je ne partirai pas avant que vous ayez vu.

Et, se tournant vers le pied-de-banc:

—Tu entends, toi, je ne partirai pas avant. Si ça ne te plaît pas, c'est le même prix.

—Caporal! crie Craponi au cabot qui, assis sous les gommiers, regarde la scène de loin, sans y rien comprendre; caporal! rappelez vos hommes, ou je vous porte une punition en arrivant à Aïn-Halib!

Le caporal s'élance en courant, mais Queslier est déjà monté sur une roue, moi sur l'autre. Au fond du tombereau un fusil dressé tout droit, un sac et un fourniment et, en travers, quelque chose comme un long paquet enveloppé de couvre-pieds gris.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demande Queslier qui se penche et tire à lui les couvertures. Ça a l'air lourd... Ah!...

Il pousse un cri et est obligé de se cramponner aux ridelles pour ne pas tomber à la renverse. Je me penche à mon tour, anxieux, et un cri d'horreur m'échappe aussi. Ce qu'enveloppent les couvre-pieds, c'est un cadavre. La tête amaigrie, aux joues creuses, au teint plombé, est collée dans un angle du tombereau et de cette face livide, affreusement contractée, aux yeux ouverts encore dans lesquels est restée figée l'expression d'une rage atroce, aux mâchoires fortement serrées l'une contre l'autre, se dégage une impression de souffrance épouvantable. Cette tête, je l'ai reconnue, Queslier aussi. C'est celle de Barnoux. Nous nous précipitons vers l'Amiral pour lui demander des détails, tandis que les huit hommes qui nous accompagnent, Hominard en tête, grimpent à l'envi sur la voiture. Le caporal, emporté par la curiosité, monte aussi sur un brancard.

—Tu peux regarder, va! lui cria Queslier. Ce sont tes confrères qui l'ont assassiné, celui-là. Si tu avais deux sous de coeur, tu rendrais tes galons à ceux qui te les ont donnés, après avoir vu ça!

Le caporal bégaye, pleurniche.

—Pas de ma faute... moi... pas méchant...

—Mets-y un clou, eh! cafard! gueule Hominard qui a porté la main à sa cartouchière; mets-y un clou, ou je te fous une balle dans la peau! Les assassins n'ont qu'à fermer leur boîte, ici, ou on leur crève la gueule comme à des kelbs!

Le cabot, terrifié, jette les yeux autour de lui. Il est tout seul. Craponi, prévoyant la scène, s'est éclipsé aussitôt qu'il nous a vus monter sur le tombereau. On l'aperçoit, tout au bout de la route, silhouette ignoble d'animal lâche et fuyant.

—Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment à El-Ksob, nous dit en terminant l'Amiral qui nous a expliqué comment Barnous est mort, étranglé par les chaouchs; mais ce que je puis vous assurer, c'est que, lorsque je suis parti, ça chauffait dur. Les hommes ne veulent pas sortir du camp et les gradés, qui sont réunis autour du capitaine, n'osent pas s'approcher d'eux. Ce matin, le Crocodile et une vingtaine d'autres parlaient de descendre le cadre et de déserter, avec armes et bagages, en Tripolitaine. Je ne sais pas comment ça a tourné, mais les gradés n'en mènent pas large. Moi, je ne voulais pas, d'abord, conduire le corps à Aïn-Halib, mais j'ai réfléchi. Autant valait moi qu'un autre, car moi, je n'aurai pas peur de raconter au capitaine comment les choses se sont passées...

—Ce n'est pas au capitaine qu'il faut aller porter plainte, s'écrie Queslier. Le capitaine! Ah! il s'en fiche pas mal! C'est le général qu'il faudrait aller trouver, à Boufsa! Et nous verrions bien s'il ne nous accorderait pas justice.

Je suis assez de cet avis, bien que je ne compte guère sur la justice du général—précisément parce qu'il est général.

—Le plus simple, ça serait encore de descendre toute la racaille à coups de flingot, insinue Hominard en fixant le cabot qui, tout pâle, flageolle sur ses jambes.

—C'est peut-être en bonne voie d'exécution, ce système-là, répond l'Amiral. Vous savez, après ce qui s'est passé ce matin, ça ne m'étonnerait pas qu'on ait déjà fait du boeuf à la mode avec la viande des pieds-de-banc... Tiens! Eh bien! où est-il passé mon Corsico?... Ohé! Craponi! Fripouilli! Macaroni!...

Le caporal, tremblant, s'approche de l'Amiral.

—Le sergent est parti depuis quelque temps déjà. Comme vous ne pouvez pas remonter sans escorte à Aïn-Halib, je vais vous accompagner. Les hommes iront bien tout seuls jusqu'à El-Ksob.

—C'est ça, dit Queslier, débarrasse-nous de toi. Il n'aurait qu'à nous prendre envie de te casser les pattes en route...

Mais Hominard se récrie.

—De quoi? de quoi? Monsieur a le flub? Monsieur veut se trotter? Ah! mais non, par exemple! Pas de ça! On nous a donné un cabot pour nous conduire et je veux mon cabot. Un cabot comme ça, qui m'a menacé de me ficher dedans parce que je marchais trop vite! Il n'y a pas de danger que je le lâche! Et je vais le faire marcher devant moi, encore, avec accompagnement de coups de pied dans les talons s'il a l'air de vouloir caner... Ça ne marque pas, les coups de pied dans les talons... seulement, ça pince.

Le caporal essaye de protester.

—Je n'ai pas peur, je n'ai rien à redouter... Je n'ai jamais été méchant... c'est une justice à me rendre, je n'ai jamais été méchant...

—Elle n'est pas mauvaise! Mais qu'est-ce que ça nous fout, tout ça? Méchant ou pas, si on décide de venger Barnoux sur la peau de tes copains d'El-Ksob, tu y passeras comme eux, en même temps... Ah! maintenant, dans le cas où la représentation serait déjà finie quand nous arriverons, on jouerait une nouvelle pièce exprès pour toi... Plains-toi donc, eh! taffeur!... Un duo à nous deux! c'est moi qui jouerais de la clarinette!

—En route, nom de Dieu! s'écrie Queslier. Et pas de halte jusqu'à El-Ksob? Nous verrons ce qu'il y a à faire, avec les autres; il faudra qu'ils le payent, leur assassinat! Au revoir, l'Amiral!

Nous avons repris nos sacs et nous nous sommes mis en marche. Elle ne nous a pas semblé longue, la seconde moitié de l'étape. Excités par l'indignation, la rage au coeur, nous avons marché à grands pas, silencieux, mornes, distendant seulement les mâchoires dans un rire féroce chaque fois qu'Hominard, ce farceur que la blague ne quitte pas, même dans la colère, engueulait son cabot.

Des impitoyables, souvent, ces rigoleurs qui dissimulent la violence de leur indignation sous les drôleries de la farce—comme on cache un stylet dans le manche d'un riflard—et qui jettent à pleines poignées, sur les éraflures que fait la pointe froide de la menace, le sel cuisant de l'ironie.

—Allons, trotte donc; on dirait que tu as peur de t'user la plante des pieds! Tu ne ferais jamais tort qu'aux vers. Ils ne te diront pas merci pour une demi-livre de viande que tu leur apporteras en plus. Après ça, Monsieur a peut-être passé un traité avec les astibloches?

—Si tu ne marches pas plus vite, je ne te laisserai pas faire ton testament.

Au bout d'une heure et demie, du haut d'une éminence qui domine une vallée, nous apercevons El-Ksob. Il est neuf heures du matin. Le blanc des marabouts, rosé au sommet, éclate sur le bleu pur du ciel, à gauche, tandis qu'à droite, le soleil qui vient de jeter sa pourpre caligineuse sur la pointe des montagnes, commence à rougir les contours de constructions inachevées dont les formes s'effacent et ne semblent plus qu'une masse violacée et confuse au milieu de l'éblouissement doré des rayons.




XXII

—Par ici! caporal! Par ici! Ne laissez pas vos hommes entrer dans le camp, s'écrie le capitaine Mafeugnat aussitôt qu'il nous aperçoit.

Et il sort, en faisant de grands gestes, d'une des deux maisonnettes bâties sur la petite esplanade qui précède les retranchements élevés autour de l'emplacement des marabouts.

Les gradés, un sergent et un caporal, sortent aussi de leur cahute et font quelques pas au devant de nous.

—Mais, qu'est-ce qu'il a à nous appeler? me demande Queslier. Est-ce qu'il se figure que nous arrivons avec l'intention de lui servir de gardes du corps? Ah! mais non! Moi, d'abord, j'ai bien envie d'aller tout de suite retrouver les autres.

Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont réunis en groupe compact, au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas? Le capitaine va évidemment nous faire camper à part, nous enjoindre de ne pas communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa défense, il pourra nous accuser d'avoir refusé de lui obéir. Jusqu'à présent, nous n'avons reçu aucun ordre direct; le capitaine n'a parlé qu'au caporal qui nous conduit,—le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de le baptiser en route.—Queslier me pousse le coude... Nous sautons le fossé, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le cabot ait eu le temps de se retourner.

—Voulez-vous revenir ici! s'écrie-t-il, furieux de s'être laissé manquer de respect devant un capitaine; voulez-vous!...

L'émotion arrête la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard en tête, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le même chemin que nous.

—Vous aurez de mes nouvelles! tas de bandits! hurle le capitaine qui a vu de loin la scène et qui reprend le chemin de sa maison en nous tendant le poing.

—Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les épaules, c'est absolument le même tabac.

—Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu'il nous donne un ordre, c'est comme s'il pissait dans un violon pour faire de la musique. Quand on a un frère à venger, conclut-il tragiquement, on ne connaît plus rien.

Encore un drôle de type, ce gamin, dont l'impudence effrontée couvre la résolution audacieuse et qui écrase honteusement, entre deux phrases de mélodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilité de petite fille. On sent qu'il a au plus haut degré la rancune de l'injure subie, cet avorton, qu'il l'a conservera pendant des années, s'il le faut, mais qu'il ne l'effacera complètement que lorsqu'il aura fait payer l'insulte à l'insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour—ou un mauvais coup.—Pour le moment, il demande l'abatage immédiat des chaouchs, capitaine en tête.

—Oeil pour oeil, dent pour dent! Qu'est-ce que tu en penses, Rabasse?

Rabasse nous explique comment Barnoux a été assassiné. Il avait, paraît-il, parmi les sapeurs du génie qui dirigent les travaux du bordj qu'on construit à côté du camp, un camarade, un Bordelais comme lui. Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet, à la faveur du désordre qu'avaient produit les différents jeux organisés pour célébrer la fête, à lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux était en train de les vider, le soir, après l'extinction des feux, avec les hommes de son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du bruit et est entré dans la tente. Il s'est aperçu de ce qui se passait et a fait sortir Barnoux qu'il a amené devant le capitaine.

—Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat.

Barnoux, naturellement, a refusé. Le capitaine a donné l'ordre de le mettre aux fers. Comme il résistait, Craponi, l'Homme-Kelb et Mouffe se sont précipités sur lui et l'ont mis à la crapaudine; puis, pour que personne ne vînt le détacher, ils l'ont transporté devant leur maison. Là, Barnoux ayant poussé quelques plaintes, les trois brutes ont été prévenir le capitaine qui est venu demander au patient s'il voulait se taire.

—Vos cris empêchent tout le monde de dormir. Voilà les sergents qui assurent que vous ne leur laissez pas fermer l'oeil.

—Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre. On a serré les fers tellement fort que j'ai les poignets brisés. Vous pouvez regarder si ce n'est pas vrai.

—Je m'en moque, vous n'avez que ce que vous méritez.

—Mon capitaine, un homme ne mérite jamais d'être traité comme je le suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez...

—Le bâillon! mettez-lui le bâillon! s'est écrié le tortionnaire aux trois galons.

Et les chaouchs, après avoir enfoncé de force un chiffon sale dans la bouche de leur victime, lui ont entouré la tête avec des serviettes et des cordes.

—Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est resté là, jeté sur le sable comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas remuer, s'est approché. Il l'a secoué et s'est aperçu qu'il était mort étouffé. Aussitôt, le capitaine l'a fait mettre dans le tombereau du génie et...

—Oui, nous avons rencontré l'Amiral en route.

—Ah! si tu avais vu le camp ce matin! s'écrie le Crocodile. Tout le monde était en révolution. Vrai! je ne sais pas comment ils sont encore en vie, les chaouchs!

—Il faudrait pourtant se décider, dit Acajou. Moi, je mets une boule noire, et toi?

Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de jeter un coup d'oeil sur les visages des individus qui m'entourent et, certes, si j'ai découvert quelques faces décidées, j'ai vu bien des physionomies d'indécis et d'irrésolus. Je devine que j'ai devant moi des abêtis qui n'ont même pas eu le courage d'être lâches tout de suite et qui se sont emballés, ce matin, surtout parce qu'ils ont vu éclater l'indignation de quelques crânes. Leur demi-journée d'insoumission commence à leur peser, et je sens que, malgré eux peut-être, d'un instant à l'autre, leur colère va tomber à plat. Ces moutons transformés subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu'il n'y a rien à tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos fusils contre les assassins de Barnoux, ils se précipiteraient pour nous retenir les bras,—heureux de racheter leur rébellion par de l'aplatissement,—ou nous casseraient la tête par derrière.

Et puis, je ne suis pas d'avis de recourir à la violence. Si j'avais été là ce matin, à quatre heures, quand on a relevé le cadavre, j'aurais été le premier à prêcher la révolte et peut-être à envoyer une balle dans la peau d'un des étrangleurs. Maintenant il est trop tard.

Il y a une autre raison encore. En dehors de la vengeance immédiate, toujours excusable, je ne comprends la mort d'un homme que comme sanction d'une idée juste. Ici, l'exécution des misérables ne prouverait rien. Elle serait la conséquence méritée de leur férocité, et voilà tout. Si, un jour, quand l'heure sera venue de jeter par terre le système militaire, il faut répandre du sang,—et il le faudra,—on les retrouvera, les tortionnaires. Eux ou d'autres, peu importe. Tous les individus qui composent une caste sont solidaires les uns des autres.

Le fait brutal est là, pourtant. Il y a eu rébellion. Depuis le matin, le camp entier refuse d'obéir aux ordres donnés par les chefs. On a poussé des cris d'indignation, on a proféré des menaces. Il est temps de mettre un terme à cette situation fausse. Se soumettre sans rien dire? Ils sont là une douzaine qui ne le voudraient pas; et puis, ce serait avouer implicitement qu'on a eu tort. Se plaindre? Oui, mais à qui?

—Au général, parbleu! s'écrie Queslier, comme je le disais pendant la route!

Je saute sur cette idée. Je sais d'avance à quoi m'en tenir sur les résultats de la visite que nous allons faire au commandant du cercle. Je ne me fais pas d'illusion sur la portée des réclamations que nous pourrons lui adresser et qu'il sera à peu près forcé de prendre, pour la forme, en considération. Seulement, le projet de Queslier a un bon côté. Le général sera obligé d'admettre, si nous poussons jusqu'à lui, que le camp d'El-Ksob a agi de bonne foi et ne s'est révolté que sous l'influence de l'indignation. Rester là, ce serait risquer de se voir accuser d'avoir tout simplement obéi à des chefs de complot dont le plan a avorté et dont on demanderait les noms,—qui seraient livrés, indubitablement. Et puis, qui sait? c'est peut-être un brave homme, ce général? Il est capable de forcer Mafeugnat et ses acolytes à changer de corps; il est capable de les faire passer au conseil de guerre... Il est capable... De quoi n'est-il pas capable?

—Parbleu! s'écrient les hommes qui m'entourent et, auxquels je viens d'exposer ces dernières idées; allons, en route tout de suite.

Tout le détachement veut se mettre en marche, immédiatement, pour arriver à Boufsa, où se trouve le général, après-demain matin. Il a fallu faire entendre raison à ces enragés,—des enragés qui commençaient à voir tout en rouge, après avoir vu tout en noir, et qui ne parlaient de rien moins que de la condamnation à mort de Mafeugnat, au conseil de guerre devant lequel le ferait passer le général.

Il est décidé que nous partons à six, Queslier, le Crocodile, Acajou, moi et deux autres. Nous faisons la quête pour avoir du pain pendant les deux jours que nous aurons à marcher. Chacun nous apporte un croûton ou un morceau de biscuit. Nos musettes sont à peu près pleines.

—Assez comme ça, dit Acajou. Sans ça, nous engraisserions et nous ne pourrions plus doubler les étapes. Quand on n'a pas l'habitude de manger à sa faim, vous comprenez...

Nous empoignons nos fusils et nous sortons du camp à la queue leu-leu. Le capitaine, qui cause sur sa porte avec les chaouchs, nous aperçoit.

—Halte-là! où allez-vous?

—Nous allons à Boufsa, porter une lettre pressée au général, répond le Crocodile.

Le capitaine devient tout pâle.

—Rentrez dans le camp! Je vous défends de faire un pas de plus!

Pour toute réponse, nous nous remettons en marche. D'un bond, Mafeugnat rentre chez lui et sort avec un revolver à la main. Il lève le bras.

—Si vous ne vous arrêtez pas, je fais feu!

Nous sommes à dix pas de lui et il met en joue le Crocodile. Tous ensemble, nous prenons à la main nos fusils chargés pendant que les chaouchs, Fleur-de-Gourde en tête, se précipitent dans leur cahute sous prétexte de chercher leurs armes.

—Allons, va donc raccrocher ton crucifix à ressort, dit Acajou au capitaine, tu vois bien qu'il ne nous fait pas peur. C'est des noyaux de cerises qu'il y a dedans.

Mafeugnat est vert de rage. Il murmure, d'une voix brisée par la colère:

—Je vous ferai tous passer en conseil de guerre!

—Après toi! crie le Crocodile.

Et Acajou, qui est resté le dernier, se retourne pour lui dire en riant:

—A quoi ça te sert-il de faire tes yeux en boules de loto? On sait bien que tu n'es pas méchant; tu ne ferais pas de mal à un lion; tu aimerais mieux lui donner un morceau de pain qu'un coup de pied...