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Biribi: Discipline militaire

Chapter 26: XXIII
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About This Book

A young soldier removed from the regular army after repeated punishments but never criminally condemned is sent, without trial, to military disciplinary companies and endures three harsh years. The narrative reproduces his daily existence in penal units: physical privation, humiliating routines, isolation, and the slow hardening of his inner life from endurance to hatred. Presented as a candid confession and close psychological portrait, the account emphasizes observable effects of confinement on thought and feeling rather than offering systemic analysis, combining stark incidents and interior reflection to show how prolonged punishment reshapes identity and memory.




XXIII

Le général, à Boufsa, a paru indigné de ce que nous lui avons appris. Il a prescrit une enquête et nous a promis, s'il y a lieu de le faire, de punir sévèrement les coupables. En attendant, il nous a fait reconduire à El-Ksob. Nous sommes retombés sous la coupe du capitaine Mafeugnat et de ses séides, qui nous en font voir de dures.

Quelle canaille, que ce Mafeugnat! Une face jaunie par la bile, percée de petits yeux de cochon et agrémentée d'un nez enflé, pourri, en décomposition, constamment enduit d'onguents ou de pommade; une physionomie répugnante, rongée par le vice et crispée par la méchanceté; une tête de bourreau malade, de tortionnaire galeux, d'inquisiteur constipé. Il est toujours en train de rôder, la tête baissée, comme une hyène dans sa cage, autour de sa maisonnette. On dirait qu'il est en quête d'une étrille ou qu'il est à la recherche d'un clysopompe. L'autre jour, je suis passé à dix pas de lui. Il s'est arrêté net et m'a lancé un regard furieux. Ce n'est pourtant pas de ma faute si ses pustules ne veulent pas guérir et si les hommes de corvée trouvent vide, tous les matins, le Jules qui lui est réservé. La maladie rend irritable et injuste, je le sais bien, mais ce n'est pas une raison pour avoir l'air d'accuser les gens d'avoir jeté un sort sur vos tumeurs et d'avoir enchanté votre os iliaque.

—Vous, vous m'avez l'air de filer un mauvais coton, m'a dit hier le sergent qu'on appelle l'Homme-Kelb; avec votre air de vous ficher du monde, je crois que vous n'irez pas loin... Et ne me regardez pas comme cela, quand je vous interloque... Je n'en veux pas, de ces coups de z'yeux!...

Il ne veut pas qu'on le regarde, ce sauvage poilu, moulé dans un cor de chasse. Quel dommage! Il est pourtant bien intéressant à voir, avec sa figure blafarde d'assassin lâche, son nez en pied de marmite où pend une roupie infecte et son poil roux de Judas hirsute qui lui envahit les yeux et cache ses larges oreilles aplaties.

Et le caporal Mouffe, un ignoramus aux yeux morts de poisson vidé, qui a jeté le froc aux orties pour endosser une livrée de geôlier!

C'est lui, ce Mouffe, qui a fait saisir l'autre jour un malade atteint de dysenterie qui, n'ayant pas le temps d'aller au dehors du camp, avait posé culotte à quelques pas de sa tente. Il l'a fait renverser par terre et lui a fait traîner la figure dans les excréments. Il a trouvé un homme pour accomplir cette besogne lâche, un nommé Prey, sorte de brute inconsciente, qui porte ces mots tatoués sur le front: «Pas de chance.» Quand le malade s'est relevé, il avait les mains et les bras déchirés par les pointes des cailloux sur lesquels il était tombé, et du sang coulait à travers l'ordure dont était souillé son visage.

C'est lui, ce Mouffe, qui, tous les soirs, après l'appel, chaussé de chaussons de lisière, rampe autour des marabouts pour épier le moindre bruit, et qui répète toutes les cinq minutes, d'une voix nasillarde de prêtre idiot:

—Je veux entendre le plus profond silence!

Quels êtres, mon Dieu! Ah! mieux vaudrait mille fois vivre dans les montagnes, avec les bêtes, avec les chacals et les hyènes dont on entend les hurlements, la nuit, que de passer son existence avec ces brutes qui croient être des hommes!

Et il faut trimer, avec ça, comme des nègres. Nous travaillons à la construction d'un bordj, à côté du camp. Cinq heures de terrassement le matin, quatre le soir, avec les chaouchs, revolver au côté, se promenant sans cesse le long de la tranchée, punissant ceux qui lèvent la tête, punissant ceux qui travaillent mollement, punissant ceux qui n'arrivent pas à terminer leur tâche, engueulant tout le monde à tort et à travers.

Je me moque de leurs menaces; je me fiche de leurs engueulades. D'ailleurs, ils se sont décidés à me laisser assez tranquille; ils se sont aperçus que j'abattais ma part de turbin assez consciencieusement. Le travail ne me fait plus peur, en effet. Je me suis habitué au maniement de la pioche et de la pelle, et la multiplicité des calus a rendu la peau de mes mains aussi dure et aussi rugueuse que de la peau de crocodile. C'est très utile, de ne pas avoir l'épiderme trop délicat lorsqu'on a à remuer un sol aussi rocheux et aussi rude à entamer que celui que nous éventrons, terrain pierreux dans lequel la pioche porte à faux et rebondit sur le roc, en envoyant dans les bras des contrecoups douloureux. Il ne manque pas de gens qui n'ont pas autant de chance que moi et qui se donnent un mal du diable sans arriver à des résultats appréciables.

Il y a ainsi dans mon équipe un certain Dubuisson qui pourrait facilement emporter dans ses poches, à la fin de chaque séance, toute la terre qu'il a piochée. Il a commencé par travailler avec acharnement, mais, voyant que son courage ne lui servait à rien, il s'est ralenti peu à peu et se contente maintenant de gratter légèrement le sol avec la pointe de sa pioche. Quand il a abattu de quoi remplir un képi, il prend sa pelle et se met en devoir de débarrasser la fouille.

—Dubuisson! lui crie l'Homme-Kelb, voulez-vous lancer la terre plus fort que ça! Elle retombe toute dans la tranchée.

—Sergent, ce n'est pas de ma faute. Il y a un crochet au bout de ma pelle.

—Tâchez de la charger un peu plus, votre pelle! Et baissez-vous pour ramasser ces pierres!

—Impossible, sergent; la terre est trop basse. Mettez-la d'abord sur un billard et nous verrons.

—Huit jours de salle de police!... Avec le motif... Impertinence flagrante!

Dubuisson, sans rien dire, continue à tapoter autour d'une grosse pierre. Voilà trois jours qu'il la gratte, cette pierre, tout doucement. On dirait qu'il a peur de lui faire du mal. Il prétend qu'elle est collée.

—Oui, sergent, collée. Ou plutôt, voulez-vous que je vous dise? Cette pierre-là, elle n'en a pas l'air, n'est-ce pas? Eh bien! c'est le commencement d'un banc. On s'en aperçoit bien quand on tape dessus. Tenez... pif! paf! Entendez-vous comme ça résonne? Il n'y a pas à s'y tromper, c'est la tête d'un banc de pierre. Ça s'étend peut-être à plusieurs lieues...

—Huit jours de salle de police... Fichez de ma fiole, nom de Dieu!

L'Homme-Kelb s'en va, furieux. Le caporal Mouffe s'approche à son tour.

—Dubuisson, je commence par vous mettre quatre jours pour nonchalance au travail, et je vais vous en mettre huit si vous ne piochez pas plus fort que ça.

—Je ne peux pas, caporal; je n'ai pas les bras assez longs. Jugez vous-même. Ce n'est pas mauvaise volonté. Vous comprenez bien que je n'y peux rien, si maman m'a fait les bras courts.

L'équipe a éclaté de rire au nez du cabot et l'on a surnommé Dubuisson: Bras-Court. Sacré Bras-Court! Petit à petit, il est arrivé à imposer sa flemme. Les chaouchs continuent à le fourrer dedans, mais ont complètement renoncé à exiger de lui un travail sérieux. Comme il est musicien, il passe son temps, sur les chantiers, à nous chanter, à demi-voix, des morceaux en vogue au moment de son départ de France. De temps en temps, quand les pieds-de-banc ont le dos tourné, il place le manche de sa pelle sur son bras gauche, comme une guitare, tandis que, de la main droite, il pince des cordes imaginaires.

Je suis heureux de l'avoir à côté de moi, ce fainéant obstiné. Il me met de la joie au coeur, avec ses morceaux de romances et ses bribes d'opéra-comique. Et nous ne nous plaignons pas de faire sa tâche, d'enlever un peu plus de terre ou d'aller vider quelques chignoles de plus, pourvu qu'il nous donne ses chansons. Un peu de gaîté fait oublier tant de choses! Nous sommes si malheureux!

D'abord, nous crevons de faim. Depuis que je suis à El-Ksob, je n'ai pas fait encore un seul repas avec du pain. Ce sont des chameaux qui nous l'apportent d'Aïn-Halib, le pain, tous les deux jours, à onze heures. On se jette dessus, littéralement. A midi, je crois qu'il serait impossible de trouver, dans tout le camp, de quoi reconstituer la moitié d'une boule de son. En garder un peu pour manger avec les gamelles, ce n'est pas la peine d'y songer. D'abord, la faim fait taire la prévoyance; elle a besoin d'être calmée immédiatement. Et puis, entre nous, nous nous volons les croûtes qui restent. On m'en a volé, j'en ai volé. La morale? Les affamés s'assoient dessus.

Pendant une demi-heure, après la distribution du pain, on n'entend sous les marabouts qu'un grand bruit de mâchoires. Chacun, en silence, tortore son bricheton jusqu'à la dernière miette. Ce n'est pas long à avaler, les trois livres de gringle!

Ce qu'il y a de malheureux, c'est qu'il ne tient pas au corps, ce pain frais. Il s'en va avec une rapidité!... On a beau faire des efforts pour le conserver, c'est comme si l'on chantait.

—C'est la faute de cette cochonnerie d'eau que nous avalons, déclarent, en hochant douloureusement la tête, des désolés qui, une heure à peine après avoir briffé leur boule, reviennent d'un endroit écarté en boutonnant leurs pantalons.

C'est vrai, c'est la faute de l'eau que nous buvons, une eau saturée de magnésie, que les mulets vont chercher à un puits creusé dans une coupure, au pied d'une montagne. Elle débilite d'une façon effrayante, cette eau; elle vous flanque des diarrhées atroces—quand ce n'est pas la dysenterie.—On a toujours l'estomac vide avec cette eau-là. On digère en mangeant. On fait la pige aux canards. Ah! ils seraient à leur aise, ici, ceux qui prétendent que la liberté du ventre est la première des libertés!

La gamelle ne contient qu'une chopine d'eau chaude sur laquelle flottent deux tranches de pain et qui recouvre un morceau de viande gros comme le pouce. On trouve aussi, quelquefois, tout au fond, une douzaine de haricots qui, après avoir passé vingt-quatre heures dans la marmite, pourraient encore servir pour tuer des piafs, avec une fronde.

«Comme les hommes sont bien nourris, a le toupet d'écrire le capitaine Mafeugnat dans les rapports que le caporal Fleur-de-Gourde, qui fait fonction de secrétaire, nous lit tous les jours, à midi, on peut exiger d'eux une grande somme de travail. Sur les quatre heures de repos ou de sieste, on prendra tous les jours une ou deux heures qui seront consacrées à des travaux nécessaires à l'amélioration du camp.»

Et, quotidiennement, une décision ridicule émaillée de citations latines nous indique l'ouvrage à entreprendre. «Aujourd'hui, le détachement ira faire une corvée de bois; les hommes seront envoyés de différents côtés, deux par deux. Numero Deus impare gaudet.»—«Aujourd'hui, le détachement divisé en trois parties coram populo, muni d'outils ex æquo, se rendra sur la route d'Aïn-Halib pour arracher des pierres ad hoc

—Quel idiot! s'écrie Rabasse; ce qui me fait rager, moi, ce n'est pas tant d'être sur pied du matin au soir, que de me voir commandé par un imbécile de cette trempe-là! Dire qu'on flanque des galons à des ânes pareils!

Moi, ce qui me fait rager, dans cet affreux camp d'El-Ksob, c'est chaque chose en particulier et tout en général. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs; presque tous les hommes du détachement, surmenés et agacés, sont surexcités d'une façon effrayante. Nous sentons peser sur nous la surveillance la plus étroite, l'espionnage le plus atroce. La moindre faute, le moindre écart, sont punis avec une sévérité exagérée. La fatigue et la faim sont érigées en système. Nous ne dormons qu'une nuit sur deux: tous les soirs, sur les cinquante hommes présents à l'effectif, on en commande vingt-quatre pour la garde. Il faut aller monter la faction à tous les coins du camp et jusque sur les montagnes, pour se remettre, le lendemain, au travail éreintant.

Il devient de plus en plus dur, ce travail. Les chaouchs, au lieu d'avoir le revolver au côté, l'ont maintenant à la main et parlent, cinquante fois par séance, de vous brûler la cervelle. Craponi, qui est revenu d'Aïn-Halib, et qui nous a pris en grippe, Rabasse et moi, nous met régulièrement en joue deux fois par heure. Seulement, ils n'osent guère mettre leurs menaces à exécution, les couards. Ils lisent dans nos yeux notre exaspération. Ils savent bien qu'au premier coup de revolver toutes les pioches se lèveraient et que ce n'est pas dans le sol que leurs pics iraient s'enfoncer.

—Mais tire donc! a crié le Crocodile au caporal Mouffe qui le couchait en joue, tire donc, si tu as du coeur!... Hein! tu canes! taffeur! Ah! ah! ça serait plus vite fait qu'une horloge, va, de te faire un talus dans le dos, si tu me manquais!

Le capitaine Mafeugnat, informé de l'irritation des esprits, n'a pas cédé. De l'intérieur de sa maison où il se tient enfermé, deux revolvers chargés sans cesse à sa portée, il continue à prescrire les mesures les plus rigoureuses. Il vient d'envoyer au Dépôt, en prévention de conseil, pour vol de vivres, deux malheureux qui avaient ramassé, autour de la cuisine, une dizaine de pommes de terre avariées. Il a eu aussi une idée de génie: il a interdit l'usage du pas accéléré; nous ne devons plus marcher qu'au pas gymnastique. Le pas gymnastique partout: à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, au travail, en corvée; il faut courir pour aller chercher sa gamelle, courir pour la rapporter, courir pour aller remplacer un camarade en faction, courir pour aller aux cabinets, courir pour porter du mortier aux maçons. Nous vivons les coudes collés au corps, les jarrets raidis, les cuisses successivement levées horizontalement. On nous prendrait pour des fous. Nous semblons des monomanes de la course. Nous avons l'air d'avoir le délire de l'allure rapide.

Et il ne faut pas s'amuser à jouer avec cette décision stupide. Les peines à appliquer aux délinquants sont arrêtées d'avance: quatre jours de prison au premier qui use du pas accéléré; huit jours en cas de récidive; quinze jours à la troisième fois.

C'est très joli, tout ça, évidemment. C'est même trop beau pour durer. Justement les chaouchs redoublent de méchanceté; ils viennent, paraît-il, de recevoir de mauvaises nouvelles. L'affaire Barnoux n'a pu être étouffée et le conseil de guerre réclame les bourreaux.

L'Homme-Kelb, qui ce soir est chef de poste, se promène de long en large, en tirant rageusement les poils de sa barbe, devant les tombeaux sous lesquels sont étendus une douzaine de prisonniers. Acajou, qui est du nombre, lui demande la permission de sortir un instant pour aller satisfaire ses besoins.

—Non! vous profitez de cela pour aller causer avec les autres. C'est interdit par les règlements. Un homme puni ne doit pas avoir de rapports avec ses camarades.

—Cependant, sergent...

—Foutez-moi la paix. Chiez au pied de votre tente; un homme de garde enlèvera ça avec une pelle.

Acajou s'exécute. Et, quand il a fini, il interpelle le sergent qui a continué sa promenade et se trouve au bout du camp.

—Sergent!... sergent!...

—Qu'est-ce que vous voulez? nom de Dieu? vocifère l'Homme-Kelb.

—Une poignée de ta barbe pour me torcher le cul.

Le pied-de-banc s'est précipité sur l'avorton et, au milieu des huées générales, lui a mis les fers aux pieds et aux mains.

—Tue-moi donc aussi, comme Barnoux! crie Acajou. Va donc! Un crime de plus ou de moins, qu'est-ce ça te fait? Mets-moi donc le bâillon, eh! barbe à poux!

—Oui! je vous le mettrai, le bâillon, nom de Dieu! hurle le chaouch. Ah! vous avez l'air de vous moquer de moi parce qu'on vous a dit que je passais au conseil de guerre pour avoir fait mon devoir? Ça ne m'empêchera pas de le faire, mon devoir, nom de Dieu! et jusqu'au bout, sacré nom de Dieu! Et j'en bâillonnerai encore, des Camisards!

Tous les hommes sont sortis des tentes et, au milieu du camp, se sont mis à hurler:

—A l'assassin! à l'assassin! à l'assassin!

L'homme-Kelb, pris de peur, a abandonné sa victime et s'est sauvé.

Le lendemain matin, nous sommes entrés vingt en prison. Nous avions l'intention de nous rebiffer, mais, réflexion faite, nous n'avons rien dit. Qu'est-ce que ça peut nous fiche, la prison? Nous sommes sûrs maintenant que les tortionnaires vont passer devant le conseil de guerre. Nous sommes contents.

Nous sommes restés quinze jours sous les tombeaux, faisant sept heures par jour d'un peloton de chasse épouvantable, crevant de faim.

—Ce qu'on déclare ballon! s'écrie de temps en temps Bras-Court qui fait sans doute allusion, en employant cette expression métaphorique, au gaz qui contribue seul à gonfler son abdomen. Sérieusement, je commence à avoir les dents gelées.

C'est vrai; je ne sais vraiment pas comment nous arrivons à nous soutenir. Nous souffrons de la soif, aussi, car la chaleur est accablante, et nous recevons à peine, par jour, le litre d'eau réglementaire. Mafeugnat a défendu expressément de nous en donner une goutte de plus, même pour laver notre linge. Nous ne le lavons pas. Nous sommes mangés vivants par les mies de pain à ressorts et par les pépins mécaniques.

Un beau matin, un convoi est passé, qui a emmené les bourreaux à Tunis. L'officier qui a remplacé le capitaine Mafeugnat a fait sortir de prison tous les hommes punis.

—Qu'est-ce que tu crois qu'ils attraperont, Mafeugnat et ses acolytes? me demande Queslier d'un air gouailleur.

—Ma foi, je ne sais pas.

—Moi je le sais. Ils seront acquittés, comme je te l'ai déjà dit. Veux-tu parier? Je parie un demi-biscuit.

Il a eu raison, le sceptique. Deux mois après, nous avons appris qu'ils avaient été non seulement acquittés, mais qu'on les avait fait passer dans un régiment, en leur accordant des éloges pour leur conduite intrépide.




XXIV

C'est le lieutenant Ponchard, cet officier que j'avais vu pour la première fois à Aïn-Alib, le 14 juillet, qui a remplacé à El-Ksob le capitaine Mafeugnat. Tout nouvellement arrivé de France, n'étant jamais sorti du Dépôt où il n'avait pas exercé de commandement direct, il n'a pas eu le temps d'acquérir la dureté et la sécheresse de coeur dont ses collègues se font gloire. On a fait descendre d'Aïn-Alib, avec lui, des gradés dont la sévérité et la violence n'ont rien d'exagéré. La fleur des pois des chaouchs.

Par le fait, eu égard surtout au triste état dans lequel nous nous trouvions il y a quelques jours à peine, nous ne sommes pas trop malheureux. En dehors des heures de travail, on nous laisse à peu près tranquilles. Nous jouissons d'une certaine liberté—la liberté au bout d'une chaîne.

Nous continuons à déclarer ballon, par exemple. Ah! oui, nous claquons du bec sérieusement.

—Maintenant, si l'on pouvait manger à peu près à sa faim, disait l'autre jour Rabasse, on n'aurait pas trop à se plaindre... Mais comment faire pour arriver à un pareil résultat?

A force de se creuser la tête et de retourner la question sous toutes ses faces, il est arrivé à découvrir un moyen: il s'est abouché en secret avec l'un des sapeurs du génie qui surveillent les travaux du bordj, et le sapeur, alléché par la promesse d'une forte prime, a consenti à se laisser adresser une certaine somme dont il remettra, en nature, le montant au disciplinaire.

—Oui, mon cher, m'a dit Rabasse qui m'a fait part de sa combinaison, j'ai été obligé de lui promettre vingt-cinq pour cent. Et encore, il s'est fait tirer l'oreille, l'animal. Crois-tu que c'est assez salaud, des individus pareils? Dame! c'est un bon soldat, celui-là; il est inscrit sur le tableau d'avancement! Il verrait crever de soif un Camisard qu'il ne lui donnerait pas un verre d'eau, mais pour dix francs, il lui passera un litre d'absinthe. C'est joli, la solidarité dans l'armée.

—A ta place, ai-je répondu, je le dénoncerais, quitte à perdre mon argent. Il ne l'aurait pas volé.

—Bah! qu'est-ce que tu veux? Mieux vaut encore passer par là et ne pas crever de faim. Je commence à en avoir assez, vois-tu, d'entendre hurler mes boyaux.

Moi aussi. Je pourrais, un jour sur deux, mettre mon estomac en location ou laisser mon tube digestif au vestiaire. Ce que j'ai souffert de la faim, dans ce satané pays!...

—Tu devrais faire comme moi, a conclu Rabasse, et te faire envoyer de l'argent.

Pourquoi pas? Seulement, voilà: je ne sais pas par qui m'en faire envoyer. Mes parents? Je les ai saqués d'une sale façon, il y a déjà longtemps; d'ailleurs, pour rien au monde, je ne voudrais leur demander un sou... Alors, quoi?... Paf! voilà que mes souvenirs qui se sont mis à danser une sarabande dans mon cerveau d'affamé s'abattent sur la figure d'un cousin éloigné; un brave garçon, que je n'ai pas vu depuis longtemps, mais qui m'a toujours porté un certain intérêt. Est-ce une raison pour croire qu'il va s'empresser de déposer son offrande sur l'autel de ma fringale? Puis-je espérer que la victime viendra elle-même tendre au couteau, qui ne demande qu'à l'ouvrir, non pas sa gorge, mais sa bourse?

Essayons. Je joue du cousin. Je lui écris une lettre insidieuse et apitoyante. Je le prends par tous les bouts; je le tâte de tous les côtés. J'ai l'air d'un rétiaire qui cherche à envelopper l'ennemi de son filet pour le percer de son trident.

Quatre pages! c'est assez. Je ne lui dis pas, dans ces quatre pages, que je suis aux Compagnies de Discipline. Je ne veux pas effaroucher sa pudeur, mettre en déroute ses instincts honnêtes de bon bourgeois, le forcer à coller les mains sur ses yeux.—J'aime bien mieux qu'il les mette à sa poche.—Je lui raconte une petite histoire: J'ai été envoyé dans le Sud, tout dans le Sud, pour escorter une mission scientifique chargée d'étudier les inscriptions romaines gravées sur les sables du désert. Il n'y a pas de bureaux de poste, dans ce pays-là. «Il y en aura peut-être un jour; espérons-le du moins, cher cousin.» En attendant, je serais très heureux si mon excellent parent consentait à m'envoyer une certaine somme au nom du sapeur Bompané qui me la fera parvenir sans faute. J'esquisse même un léger portrait du sapeur: la crème des honnêtes gens, un coeur d'or; tout est sacré pour lui, etc. Je n'écris pas à mon père, ni à mon oncle, parce que je ne voudrais pas qu'ils se fissent du mauvais sang en me sachant si loin; je ne sais pas au juste quand se terminera notre voyage. J'ai tout lieu de croire, cependant, que nous ne pousserons pas jusqu'aux sources du Nil.

Relisons un peu, pour voir. C'est ça, c'est ça... tout y est: la chaleur, les gazelles, les palmiers, les chameaux. «Tous les jours, nous mangeons un bifteck de chameau... Quelquefois, nous sommes pressés par la soif. Que faisons-nous? Nous ouvrons la bosse d'un chameau, ce réservoir dont la Providence a gratifié le vaisseau du désert, et nous nous désaltérons en remerciant Dieu... Les chameaux restent quarante jours sans manger. C'est très curieux.» Je parle aussi des lions; je consacre deux lignes à la hyène et une phrase entière au boa constrictor. Allons, ça n'a pas l'air d'aller mal... Ah! sacré nom d'une pipe! j'ai oublié l'autruche! Ça fait pourtant rudement bien, l'autruche! Vite: «A l'approche du chasseur, l'autruche enfouit sa tête dans le sable.» Maintenant, ça peut marcher. Voila une lettre, au moins, qui prouve que les pays que je visite font quelque impression sur moi. J'éprouve des sensations. Je ressens quelque chose là, là, au spectacle des tableaux grandioses de la nature. Je ne vais pas le nez en l'air, comme un imbécile, sans rien voir, sans penser à rien. Ah! mais non. Je sens, je vois, je vois même très bien; et la preuve, c'est que je vois absolument comme tous ceux qui ont vu avant moi. En relisant Buffon, mon cousin pourra constater que je ne le trompe pas.

Je porte ma lettre au vaguemestre et j'attends. Je sais que je ne pourrai pas avoir de réponse avant une dizaine de jours.

Nous travaillons toujours à la construction du bordj, un quadrilatère garni de casemates couvertes de voûtes en pierres et défendu par des bastions, aux deux angles opposés. Le travail est moins dur, maintenant que nous n'avons plus sur le dos la bande des étrangleurs; seulement, il est plus compliqué. Le lieutenant du génie, qui est un roublard, a embauché quelques Italiens pour la maçonnerie et nous a chargés, nous, d'extraire la pierre des carrières et de fabriquer la chaux et le plâtre nécessaires. Nous avons établi des fours et, pendant que les uns les remplissent, les autres s'en vont faire dans la montagne la provision de bois indispensable. On ne nous escorte pas dans nos pérégrinations et, pourvu que nous revenions avec un fagot à peu près raisonnable, personne ne nous chicane. Nous n'abusons pas outre mesure de la liberté qui nous est laissée; nous en abusons un peu, naturellement, car l'homme n'est pas parfait et l'affamé moins que tout autre; mais nous nous bornons à dévaliser par-ci par-là un Arabe dont les bourricots sont chargés de dattes, ou à enlever un agneau que nous faisons rôtir dans un ravin. Il y a aussi, derrière les montagnes, des jardins plantés de figuiers où nous allons pousser des reconnaissances assez souvent. Les Arabes se sont aperçus que leurs fruits disparaissaient comme par enchantement et se sont mis à monter la garde. Au lieu de les détrousser en cachette, nous les avons détroussés en leur présence et, comme ils ont fait mine de se rebiffer, nous leur avons flanqué une volée. Là-dessus, ils ont été se plaindre au camp, où le factionnaire, naturellement, les a reçus à coups de crosse. Les indigènes l'ont trouvée mauvaise; ils ont pris le parti de déposer une plainte au bureau arabe, à Aïn-Halib. Et, lorsque nous sommes retournés dans les jardins pour faire notre petite provision, nous avons trouvé un vieil Arabe qui nous a fait voir de loin un bout de papier sortant à demi d'un étui de cuir qu'il portait sur la poitrine. Le vieillard nous a fait comprendre que ce papier lui donnait le droit de nous faire mettre en prison, si nous persistions à pénétrer sur ses terrains sans son autorisation.

—Tiens, c'est drôle, me dit le Crocodile. Qu'est-ce que ça peut être que ce papier-là?

—Je ne sais pas, mais c'est bien facile à voir.

Et je m'approche du vieux, qui recule en faisant de grands gestes. Il déclare qu'il a payé son papier cent sous au bureau arabe et qu'il ne le laissera pas prendre. Je lui explique que je ne tiens pas du tout à le lui prendre, mais que je voudrais bien le voir, même d'un peu loin. L'Arabe se retire à l'écart, sort son papier de l'étui, le déplie soigneusement et me le montre, à trois pas.

J'en reste bleu. C'est une page de la Dame de Montsoreau!

—Et tu as payé ça cent sous?

L'Arabe me fait un signe affirmatif.

—Douro, douro.

Le Crocodile me frappe sur l'épaule.

—Épatant, hein? Et dire qu'on fait passer des hommes au conseil de guerre pour avoir perdu une brosse ou volé des pommes de terre.

Un beau jour, on nous remplace dans nos fonctions de bûcherons et de chaufourniers par des indigènes qui rapportent du bois sur des bourricots et qui font de la chaux à la grâce de Dieu. Pour nous, nous sommes employés simplement à servir les maçons. Qu'est-ce que ce changement peut signifier?

Un sapeur, sur les chantiers, nous donne la clef de l'énigme. Le lieutenant du génie attend un général inspecteur des travaux. Or, comme il marque régulièrement et quotidiennement sur ses livres de comptes trente journées d'indigènes porteurs de bois et trente journées d'indigènes chaufourniers, il ne se soucie guère d'être pris en flagrant délit de contradiction avec lui-même. Il tient à établir, pour un ou deux jours, dans la pratique, l'équilibre qu'il a établi théoriquement entre les recettes et les dépenses.

Le général est passé, a examiné, a félicité et s'est retiré on ne peut plus satisfait, promettant au lieutenant la croix qu'il a si bien méritée.

Le soir même, les Arabes ont été congédiés et n'ont plus figuré, à l'état d'auxiliaires, que sur les livres où des états de solde sont dressés périodiquement. Quel roublard, cet officier du génie!

—Il la connaît dans les coins, dit Bras-Court en hochant la tête, le soir, quand nous sommes réunis dans un coin du camp pour causer ou écouter des contes.

—Tout ça, voyez-vous, dit Acajou d'un ton sentencieux, c'est voleur et compagnie. Seulement, il vaut mieux ne pas dire tout haut ce qu'on en pense... Ah! à qui le tour de raser? A toi, l'Amiral!

L'Amiral secoue la tête. Ce n'est pas à son tour. Queslier qui est assis sur une pierre, dans un coin, pensif, a l'air de se réveiller en sursaut.

—A qui le tour?... C'est une histoire que vous voulez? Eh bien! je vais vous en raconter une. Elle est drôle; vous allez voir. Et puis, c'est une histoire de voleurs, ça fera votre affaire. Écoutez:

«Il y avait une fois un juif arabe qui s'appelait Choumka. Il était de Karmouan, une grande ville dont vous devez avoir entendu parler, si vous ne la connaissez pas. C'était un de ces industriels comme vous avez pu en voir partout, surtout au commencement de l'expédition; suivant les colonnes, se promenant dans les villes de garnison porteur d'un méchant éventaire, criant: «Grand bazar! A la bon marché! A la concurrence! Kif-kif madame la France!» vendant du papier à cigarettes, l'article de Paris, la goutte et l'épicerie;—la graine des mercantis, enfin, pelotant les soldats, les sous-officiers et les officiers, à mesure qu'ils avancent dans le commerce et devenant parfois fournisseurs des denrées d'ordinaire en même temps que procureurs pour les états-majors.

«En 1883, les fonctionnaires compétents de la subdivision de Jouffe et le général E... qui la commandait, devaient adjuger à un ou plusieurs particuliers la fourniture des subsistances et des moyens de transport pour tous les postes situés entre Jouffe et Karmouan, sur un parcours d'environ 150 kilomètres. Il y avait là des millions à extorquer à l'État. Les gros bonnets le comprirent bien et se demandèrent pourquoi ils ne s'adjugeraient pas à eux-mêmes cette entreprise à laquelle on pouvait ajouter, d'ailleurs, celle de toutes les fournitures militaires: viande, alfa, orge et fourrages. Il n'y avait qu'une difficulté: l'adjudication était publique et il était difficile d'être en même temps adjudicateur et adjudicataire. L'état-major de Karmouan eut une idée splendide: il désigna à celui de Jouffe un individu qui pourrait servir d'homme de paille. Cet individu était Choumka. L'idée fut fort goûtée et Choumka fut accepté avec enthousiasme, entre la poire et le fromage d'une orgie dont il avait sans doute procuré l'élément féminin.

«Tout le monde était émerveillé. Ce que c'était que le commerce! Choumka, le mercanti, celui qui avait vendu la goutte aux soldats derrière la Kasbah, était devenu fournisseur de toutes les subsistances militaires et des moyens de transport! Il avait un parc d'arabas à Jouffe, un autre à Karmouan! Que n'avait-il pas? Il avait tout!

«Ça alla bien assez longtemps. Les bailleurs de fonds et le titulaire de l'adjudication s'entendaient comme larrons en foire. Ce dernier se contentait de la part que le lion voulait bien lui laisser, sans préjudice de la vente—combien de fois répétée—des mêmes bottes d'alfa ou de foin et des mêmes sacs d'orge, qui ne sortaient de ses magasins que pour y revenir, le soir même, sur des prolonges escortées d'un maréchal des logis ou autre adjudant. Choumka était aussi fournisseur des matériaux pour le génie, pierres, chaux, plâtre, etc. Il sut obtenir les bonnes grâces du commandant supérieur du cercle et se fit donner des hommes de corvée qui travaillèrent à lui construire une maison sur une des places de la ville. Un bataillon d'infanterie fournissait les hommes; le génie, les plans et devis, les outils et les matériaux; la maison avançait rapidement; c'était une sorte de villa que devait habiter plus tard l'état-major...

«Quelle mouche les piqua tous, tout d'un coup? Quelle est la moukère que Choumka ne put ou ne voulut procurer pour une petite soirée à la Poste?—C'était là qu'avaient lieu les orgies et tous les hommes de mon bataillon qui ont pris la faction au Trésor ont vu défiler les bacchanales.—Toujours est-il qu'on se fâcha. On enleva les outils du génie qui se trouvaient dans la bâtisse, on supprima les hommes de corvée. Choumka, qui était évidemment devenu quelqu'un et qui s'était enrichi à nombre de tripotages, eut l'air de se moquer carrément de ces messieurs. Il prit des ouvriers italiens et arabes et continua tranquillement sa maison.

«L'état-major fut piqué au vif. Il résolut de se venger et de jouer quelque bon tour à l'insolent qui le narguait. Une occasion magnifique se présentait; un sergent-major du génie venait justement de déserter avec une forte somme d'argent, et s'était embarqué à Jouffe dans un tonneau. On fit un inventaire au génie; il manquait des outils. On fit des perquisitions et l'on trouva chez Choumka quelques pelles ou quelques pioches qui y avaient été oubliées—ou rapportées intentionnellement.—On mit Choumka en prison. Il se rebiffa, menaça de vendre la mèche. Alors, on voulut le faire sortir. Mais, tout d'un coup, il refusa. Il déclara que, puisqu'on l'avait mis en prison pour vol, il voulait qu'il y eût jugement; et, malgré toutes les démarches tentées pour le dissuader, il ne voulut pas en démordre. Il intenta enfin un procès au général E. et à ses acolytes et fit venir à Jouffe un grand avocat de Paris. On se figurait que Choumka n'avait ni livres ni comptabilité; tout au contraire, il produisit des registres d'entrée, de sortie, de doit et d'avoir on ne peut plus en règle. On avait devant soi un véritable négociant. L'affaire vint devant le conseil de guerre séant à Jouffe qui, quoi qu'il en eût, fut forcé d'accorder à Choumka des dommages-intérêts très considérables payables par le général E. et consorts, qui ne tardèrent pas à se voir rappelés en France.

«Choumka, lui, est toujours adjudicataire de toutes les fournitures; mais, maintenant, c'est parce que, grâce à sa fortune, il n'a plus de concurrents à redouter; il détient tous les moyens de transport. Il va par Karmouan en burnous de soie, avec montre, chaîne et breloques en or massif au gousset. Sa maison est superbement finie et les officiers de la garnison y sont ses très humbles locataires.—Voilà».

Acajou, riant d'un rire sardonique, donne la moralité:

—C'est un adroit filou qui en a roulé d'autres comme des chapeaux d'Auvergnats.

—Ah! parbleu! s'écrie Rabasse, on l'a dit et c'est rudement vrai: les armées permanentes sont une cause permanente de démoralisation. Tant qu'elles existeront...

—Oui, dit Queslier. Et elles existeront tant que la Révolution sociale ne les aura pas flanquées par terre. Ah! ça ne serait pas malin, pourtant, vois-tu; il y en a tant, de malheureux, qui ne demandent qu'à laisser là le pantalon rouge pour retourner chez eux! Je suis sûr qu'avec un simple décret...

J'interviens.

—Laisse-moi faire une supposition, Queslier. Je suppose que la Révolution soit faite. On a décrété l'abolition des armées permanentes. Le décret est porté à la connaissance d'un colonel commandant un régiment dans une ville quelconque. Aussitôt, il fait réunir ses deux mille hommes et leur lit la décision en question. Les deux mille hommes sont disposés à partir, n'est-ce pas, Queslier? et joyeusement, encore?

—Naturellement.

—Oui. Mais le colonel fait suivre sa lecture de ces quelques mots: «Que ceux qui veulent abandonner le drapeau, délaisser les intérêts supérieurs de la patrie, que ceux-là s'en aillent. Mais qu'ils restent, ceux qui ne veulent pas déserter le champ d'honneur, qui veulent rester fidèles au devoir militaire et bien mériter de leur pays!» Alors, sur ces deux mille, sais-tu combien sortiront des rangs? Cinquante, à peine! Et si le colonel crie aux autres: «Fusillez-moi ces cinquante hommes!» ce sera à qui, parmi les dix-neuf cent cinquante, se précipitera pour les coller au mur!

Queslier réfléchit un instant.

—Oui. C'est vrai. A moins que, sur les cinquante hommes, il ne s'en trouve un qui lève son fusil et envoie une balle dans la peau du colonel. Alors, tout le régiment partirait. Oui, il faudrait ça... c'est malheureux, pourtant!...

Peut-être. Mais à qui la faute si, aux yeux de la foule, le Droit lui-même doit chercher sa sanction dans la force—la force inutile souvent, et bête quelquefois?—A qui la faute si le peuple ne comprend pas encore qu'on puisse imprimer le sceau de l'éternité, autrement qu'avec du sang, sur la face des révolutions?

C'est l'aveuglement des peuples—ces parias hébétés par la misère et l'ignorance, ces souffrants dont les passions ont toujours, au fond, quelque chose de religieux—qui réclame de la foi révolutionnaire des sacrifices sanglants et des scapulaires rouges.




XXV

—Dis donc, toi, pourquoi as-tu cassé le manche de ta pioche, hier?

—Moi! j'ai cassé un manche de pioche?

—Viens voir un peu ici, si ce n'est pas vrai.

C'est le sapeur du génie Bompané qui m'interpelle et qui m'entraîne dans la casemate où l'on serre les outils tous les soirs. Qu'est-ce qu'il me chante, avec sa pioche?

—C'est une blague. Seulement, je voulais te parler sans attirer l'attention des pieds-de-banc. J'ai reçu ce matin une lettre d'un de tes parents, avec un mandat. Il y a une feuille pour toi. Tiens, la voilà.

C'est la réponse du cousin. Il se déclare prêt à me faire parvenir tous les mois une certaine somme, par les voies que je lui ai indiquées. Il me souhaite une bonne santé et m'engage à manger du chameau le moins souvent possible. On lui a dit que c'était échauffant. Brave cousin! il me demande aussi un peu plus de détails sur le pays. Je lui en donnerai des flottes. Je lui apprendrai comment on fabrique la couscous.

Un post-scriptum: «Tu me rembourseras les sommes que je t'avancerai jusqu'à ta libération, à ton retour, lorsque tu auras réglé tes comptes». C'est entendu.

Maintenant, je vais pouvoir mastiquer à ma fantaisie. Il n'est vraiment pas trop tôt. Bompané doit me passer un pain tous les deux jours et, de temps en temps, un litre de vin ou d'absinthe.

Après la misère, l'orgie.

Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, qui jouisse du bien-être, qui me plonge dans les délices. Plusieurs de mes camarades ont usé du même moyen que moi et, soit par l'entremise des sapeurs du génie, soit par celle des ouvriers italiens, se sont fait envoyer de l'argent.

—Est-ce que les purotains peuvent y mettre un doigt? est venu demander Acajou qui, les dents longues et l'estomac creux, est entré l'autre jour dans le marabout où nous recevons mystérieusement nos provisions.

Bien entendu. Pique dans le tas, mon gars, et avec la fourchette du père Adam, encore. Seulement, ne boulotte pas tout; il faut que tout le monde vive. C'est Voltaire qui a dit ça.

Ça n'étonne pas Acajou; du reste, il est trop bien élevé pour se flanquer une indigestion. Il prétend que, rien que pour la santé, il vaut mieux rester sur sa faim.—Drôle de monture!

Nous sommes une cinquantaine, maintenant, au détachement, depuis qu'on y a fait descendre une douzaine de bleus récemment arrivés de France; et sur ces cinquante, je ne crois pas qu'on en trouverait cinq disposés à se plaindre du régime que nous supportons. Nous n'avons presque rien à faire en dehors des heures de travail au bordj, nous nous arrangeons de façon à ne pas crever de faim; nous buvons un petit coup de temps en temps et nous fumons comme des locomotives. Réellement, pour des forçats, nous ne sommes pas mal.

Le lieutenant Ponchard, satisfait probablement de se voir chef de détachement et de ne relever que de lui-même, se confine de plus en plus dans sa maison où, paraît-il, il se flanque de jolies cuites avec les pieds-de-banc qui, de leur côté, nous laissent à peu près livrés à nous-mêmes. Nous l'apercevons de temps à autre, se promenant dans les environs du camp, bras dessus, bras dessous, avec son ordonnance. Un soldat de l'armée régulière, cette ordonnance, comme toutes celles des officiers sans troupes—et les Compagnies de Discipline ne sont considérées que comme des troupes irrégulières.

Depuis quelque temps, il tranche du maître, ce larbin louche; il prend l'habitude de nous surveiller du coin de l'oeil et de fournir sur nous, à son patron, des rapports plus ou moins exacts. Il a même eu le talent de faire mettre en prison cette brute de Prey qui lui avait fait un compliment équivoque.

—C'est moi que vous injuriez en insultant mon ordonnance! est venu dire, d'une voix empâtée, le lieutenant Ponchard, ivre à ne pas se tenir debout. Prey, je vous mets quinze jours de prison.

Et Prey a monté son tombeau... d'où l'officier l'a fait sortir le lendemain, après lui avoir fait subir un interrogatoire.

—Vous êtes-vous bien rendu compte de ce que vous avez dit hier?

—Non, mon lieutenant.

—Alors, vous êtes fou?

—J'sais pas, mon lieutenant.

J'étais de faction, à deux pas. L'officier s'est tourné vers moi, l'oeil encore allumé par la soulographie de la veille.

—Et vous, factionnaire, croyez-vous qu'il soit fou?

—Oui, mon lieutenant, je le crois.

—Alors, qu'il s'en aille... El-Ksob n'est pas une succursale de Charenton.

Et il est parti en riant.

Je n'ai pas menti. Prey est bien un fou, un pauvre fou. Aucune proportion entre les lignes de cette face bestiale qui porte tatoué: «Pas de chance» sur le front où descendent des cheveux hérissés; le maxillaire inférieur avançant sur le supérieur et laissant entrevoir la pointe acérée des canines; les yeux injectés de sang. On sent que, chez cet être au cerveau déséquilibré, la conscience n'existe pas. On sent que, dans sa naïveté cynique, il n'hésiterait pas à se servir, pour étendre du fromage sur son pain, du lingre à la virole encore rouge avec lequel il aurait suriné, la veille, un pante au coin d'une borne.—Un de ces prédestinés des fins lugubres, poussés vers le crime par une fatalité inéluctable, et sur le berceau desquels le couperet sinistre de la guillotine a projeté son ombre triangulaire.

Je connais peu de sa vie. Le peu qu'il en sait lui-même et qu'il m'a raconté en riant, d'un air triste, avec des expressions baroques, magnifiques et atroces, qui font couler dans le dos le froid d'une lame de couteau et qui jettent parfois comme un rayon d'or sur des remuements de boue: le père au bagne, la mère indigne, la maison de correction à treize ans... Toute l'épopée lamentable d'un de ces parias dans la pauvre âme desquels la société ne sait pas voir et dont elle jette un jour le cadavre, la bourgeoise jouisseuse, dans le panier sanglant du bourreau.

Il tuera, ce Prey, il tuera; et, quand il aura payé sa dette—la dette de l'hérédité sombre et de son organisme morbide—des savants viendront, qui pèseront soigneusement son cerveau d'assassin, qui l'étudieront au microscope, qui déclareront que le criminel n'était que l'instrument aveugle d'une cause hors de lui et qu'il était irresponsable. Pauvre homme!...

Ça ne fait rien, l'officier me prend pour un blagueur; il me l'a dit carrément.

—Vous croyiez que j'étais saoul, l'autre jour, quand vous m'avez dit que Prey était fou? Vous êtes un fumiste... Mais vous avez raison d'essayer de tirer vos camarades de prison. A votre place, j'en ferais autant.

C'est bien possible. D'autant plus possible qu'il a l'air de s'abrutir de jour en jour davantage. Un abrutissement doux d'ivrogne larmoyant, un laisser-aller compatissant de gaga expansif. Presque tous les soirs, après la soupe, il vient nous retrouver dans le coin du camp où nous avons pris l'habitude de nous réunir. Il écoute nos histoires, nous distribue du tabac et, quand il est gris comme un Polonais, nous fait chanter en choeur.

—Chantez quelque chose de cochon... Moi, je n'aime que ce qui est cochon...

Il accompagne au refrain.

—Allons, encore une fois! Je vous donnerai trois paquets de gros tabac...