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Biribi: Discipline militaire

Chapter 33: XXX
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About This Book

A young soldier removed from the regular army after repeated punishments but never criminally condemned is sent, without trial, to military disciplinary companies and endures three harsh years. The narrative reproduces his daily existence in penal units: physical privation, humiliating routines, isolation, and the slow hardening of his inner life from endurance to hatred. Presented as a candid confession and close psychological portrait, the account emphasizes observable effects of confinement on thought and feeling rather than offering systemic analysis, combining stark incidents and interior reflection to show how prolonged punishment reshapes identity and memory.

On dit que la reine des garces est morte,

Est morte comme elle a vécu.....

A la fin, il essuie une larme d'attendrissement qui roule au bord de sa paupière rouge.

—C'est tout de même trop cochon... Enfin, moi, je n'aime que ce qui est cochon... Heureusement qu'il n'y a pas de demoiselles ici, n'est-ce pas, toi?

Et il regarde son ordonnance qui est venu lui nouer un foulard autour du cou pour l'empêcher d'attraper un rhume...

Après les chansons, on fait de longs récits,—des récits pornographiques. Ils se prolongent souvent très avant dans la nuit, ces contes sales, bien après l'heure du coucher, après l'heure de l'appel du soir qu'on ne sonne pas, le plus souvent. Et, au milieu de l'obscurité grandissante, dans la nuit que percent les feux des prunelles enflammées, on voit de temps en temps se lever des hommes qui se prétendent fatigués, qui se retirent dans leurs marabouts, qui sortent du camp, par couples, l'un suivant l'autre rapidement, sous des prétextes quelconques. On les blaguait, tout d'abord; maintenant, on ne les blague plus. C'est tout au plus si l'on se pousse du coude quand on les voit partir. Le mépris a fait place à l'envie.

—Pourquoi que tu ne te fais pas une gigolette! m'a demandé l'autre jour le Crocodile, qui en est. Dame! je sais bien, c'est un peu... Enfin, quoi? ce n'est pas de notre faute si nous n'avons pas de grives et si nous sommes forcés de prendre des merles...




XXVI

Je suis plus malheureux que les pierres.

Il s'agrandit de jour en jour, le trou que creuse depuis si longtemps dans mon âme le pic impitoyable de l'ennui.

Ce trou me fait peur, mais je n'ai rien pour le combler. Rien, pas même la haine. Elle disparaît peu à peu, elle aussi, lorsque s'efface le souvenir de l'indignation qui l'avait fait sortir tout armée du cerveau, comme Athénée portant la lance.

Il y a des moments où je ne me sens pas assez misérable, où je voudrais souffrir davantage, où je voudrais être torturé comme je ne l'ai pas encore été. J'ai soif de la douleur, parce que la douleur me donne la rage et que je suis assez fort pour triompher de l'abattement lorsque je suis plein d'amertume et que j'ai trempé dans le fiel la débilité de mon coeur.

Oh! si l'on pouvait haïr toujours!

Je me suis sondé et éprouvé, et j'ai reconnu ma faiblesse.

D'abord, je suis seul,—tout seul. Je n'ai même pas ces compagnons qu'on appelle des souvenirs, ces remémorances qui font tressaillir et qui amènent, malgré lui parfois, la détente du sourire sur la face crispée de l'abandonné. Tous les jours de ma vie se sont engloutis les uns après les autres dans le même bourbier fangeux.

C'est ma faute, peut-être. J'ai mal fait, sans doute, de me dépouiller toujours de mes émotions et de les précipiter dans le puits où je les écoutais, penché en riant sur la margelle, rebondir le long des parois avant de crever la prunelle glauque du grand oeil qui brillait au fond.

Je porte la peine de mon insensibilité voulue.

J'ai toujours été un replié et un rétif. Mon enfance n'a point été gaie.

Je n'ai jamais aimé ma famille où je n'avais trouvé que des sympathies insuffisantes, des effarouchements bébêtes et des défiances trop peu voilées. En butte aux animosités que j'avais excitées, profondément affecté par les injustices et plus encore par les mauvais traitements mérités, mais entêté comme un âne rouge, je lui ai fait une guerre sans merci, quitte à en souffrir moi-même,—comme je crevais les encriers de plomb du collège, nerveusement, par besoin de nuire, au risque de me noircir les doigts.

Je lui en voulais moins de ses colères et de ses méchancetés que de ses ridicules et de ses tentatives de réconciliation. J'avais bien du mal, quelquefois, à résister à l'assaut des apitoiements bêtes, à me raidir contre la poussée des bons sentiments, ces béliers à têtes d'ânes des éducations idiotes qui battent en brèche les énergies, et avec lesquels on essayait de mettre à néant mes résistances. Je tenais bon, pourtant, gardant au dedans de moi une secrète rancune contre ceux qui avaient été sur le point de m'arracher une capitulation. J'aurais eu tellement honte de me laisser dompter!

Mes premières haines viennent de là.

Je nourrissais aussi une aversion énorme contre ceux qui avaient de l'autorité sur moi, mes maîtres, les gens qui essayaient d'étouffer, sous le couvercle des bons conseils, mes aspirations vers un inconnu qui m'attirait, contre ceux surtout qui posaient, sur mes irritations douloureuses, le cataplasme émollient de leur bonté,—que je prenais, de parti pris, pour de l'hypocrisie.

Plus tard, je me suis aperçu que j'étais devenu la proie de mon insensibilité moqueuse. J'étais assez sceptique pour ne croire à rien et assez cynique pour en rire. L'indifférence ironique était entrée en moi, peu à peu, comme un coin serré par le tronc dans lequel on l'enfonce et qu'on ne peut plus arracher. A ce moment-là, peut-être, par dégoût et par fatigue, j'aurais été capable de me faire trouer la peau pour une idée creuse quelconque—mais à condition de pouvoir blaguer, cinq minutes, l'utopie qui aurait causé ma mort, avant de tourner de l'oeil.

J'aurais été heureux, pourtant, de pouvoir croire, d'avoir une conviction qui fût à moi, bien à moi, qui me remplît le cerveau, que je ne pusse arriver à m'enlever à moi-même. J'ai tout fait pour cela, tout. J'ai compris qu'on ne guérissait pas le doute, cet ulcère, en le grattant avec ces tessons qui sont des raisonnements, quand ils ne sont pas des sophismes. J'ai voulu croire bêtement, aveuglement—parce que je voulais croire—avec la foi du charbonnier. Je n'ai pas pu.

J'ai passé ainsi deux ans; deux années sur le noir desquelles je ne pourrais plus rien voir si je n'avais sali leur voile sombre, de loin en loin, voluptueusement, de la tache rouge d'une cochonnerie ou de l'accroc d'une méchanceté. Il me fallait cela, de temps en temps.

Ma foi, oui! J'éprouvais un besoin énorme, irrésistible, de faire saigner un coeur qui s'était ouvert à moi, de cracher dans une main qu'on me tendait et que j'avais serrée bien des fois avec effusion. Les haines étaient trop lourdes à porter, le dégoût me pesait trop fort pour qu'il me fût possible de garder au dedans de moi, bien longtemps, une dépravation d'autant plus profonde que j'en avais parfaitement conscience. J'en arrivais fatalement à détester les gens qui me montraient de l'affection. Leur bonté m'agaçait, leur confiance m'énervait. J'avais envie de leur crier: «Mais vous ne me comprenez donc pas?... Vous ne voyez donc pas que je suis fatigué de faire patte de velours et qu'il va falloir que j'étende les griffes?» Puis, une idée me saisissait, implacablement me torturait. «Est-ce qu'ils me prennent pour un mouton, ces imbéciles? Ils ne se doutent même pas que toute la douceur qu'ils me font avaler se change en fiel dans mes entrailles!» Et un jour, n'en pouvant plus, exaspéré, je leur lançais au visage la giclée sale de ma méchanceté!

Alors, j'éprouvais une joie intense, véhémente, grandie encore par un serrement de coeur avec lequel je ne cherchais par à lutter, car il irritait ma jouissance. Je ressentais une volupté âpre à me rappeler tous les détails de ma conduite indigne—plaisir d'assassin qui va et vient, fiévreusement, dans la rue où il a suriné sa victime.

Je pourrais passer au crible tout le limon de mon enfance et de mon adolescence sans trouver une seule de ces paillettes d'or qu'on appelle des heures de joie. J'ai lutté longtemps avec les autres et avec moi-même, voilà tout.

Je me suis engagé...

Et maintenant, maintenant que j'ai l'âge de comprendre, maintenant que j'ai souffert, où en suis-je? Ai-je trouvé le flambeau qui doit me guider dans la route sombre que j'ai choisie? Pourrais-je placer une réponse après les interrogations qui, devant mon esprit d'enfant, venaient suspendre leurs silhouettes tordues par l'ironie et gonflées par le dédain au-dessus du point final des honnêtes phrases convenues? Ai-je appris quelque chose, moi qui ai renié la famille parce que j'étouffais dans son atmosphère? Je dois être fort, à présent, je dois être armé pour la lutte, cette lutte dont j'ai rêvé vaguement depuis si longtemps, je dois être descendu au fond des choses, je dois savoir...

Hélas! même aux questions que j'ai le plus creusées, j'ai à peine trouvé une réponse, tellement les solutions se démentent, tellement les contradictions se heurtent. J'ai pensé bien des fois aux dernières paroles de mon père, le jour où il m'a quitté, et je ne sais pas encore pourquoi il ne suffit point à un père d'aimer ses enfants. Je ne sais même pas s'il ne vaudrait pas mieux, pour lui et pour eux, qu'il ne les aimât point du tout. J'ai seulement pu entrevoir, au flanc de la famille, cette plaie puante et corrompue: l'héritage, l'argent...

Non, je ne sais rien. Ma pauvre science, dont j'avais rêvé de faire une armure forgée de toutes pièces sur l'enclume de la souffrance avec le marteau de la haine, n'est toujours, malgré tout, qu'un assemblage de haillons et de morceaux graissés de la graisse du pot-au-feu et salis de l'encre de l'école—décroche-moi-ça lamentable de loques bourgeoises étiquetées par des pions.—C'est si dur à faire disparaître, les sornettes que l'on vous a fourrées de force dans la boule—vieux clous rouillés dans un mur et qu'on ne peut arracher qu'en faisant éclater le plâtre.

Je suis toujours l'enfant que pousse son instinct, mais qui ne sait pas voir. La douleur ne m'a pas éclairé, la souffrance ne m'a pas ouvert les yeux...

Ah! Misère! les épaules me saignent, cependant, d'avoir tiré ton dur collier! Ah! Vache enragée! j'en ai bouffé, pourtant, de ta sale carne!...

Oh! avoir une vision nette! avoir une perception juste! Avoir la foi!

La foi! oh! si je l'avais, je n'éprouverais pas ce que j'éprouve, je ne me laisserais pas agripper, comme un pâle malfaiteur, par le désespoir et le découragement, ces gendarmes blêmes des consciences lâches.—Je ne hausserais pas les épaules devant les rages passées, je n'aurais pas le petit rire sec de la pitié moqueuse au souvenir des grands élancements qui si souvent m'ont brisé.

Car j'en suis là, à présent. J'en suis à me demander si je n'ai pas été le cabotin qui se laisse empoigner par son rôle, le rhéteur qui se laisse emballer par ses sophismes! J'en suis à me demander si ma haine du militarisme n'est pas une haine de carton, si ce n'est pas l'écho du rappel qu'a battu la Famine, avec ses doigts maigres, sur mon ventre creux, et si ce rappel ne va pas en s'assourdissant et en s'atténuant, aussitôt qu'on a mouillé la peau lâche avec un litre de vin ou une chopine d'absinthe!

De la blague, alors, mes cris de colère? Du battage, mes emportements furieux? Du chiqué, les frissons qui me glaçaient les moelles?

Quelle pitié! Et comme c'est lugubre, tout de même, de ne pouvoir comprendre ce que l'on a dans le ventre, de ne pouvoir croire en soi! Se figurer qu'on porte au coeur une plaie vive, quand on n'a peut-être sur la poitrine que l'emplâtre menteur d'un estropié à la flan!

Ah! bon Dieu! dire que j'ai été si misérable, pendant des années, parce qu'on voulait me forcer à voir les choses à travers un carreau brouillé! Et voilà que je viens de m'apercevoir que, sur le trou qu'avait fait dans cette vitre mon poing d'enfant, j'ai collé, de mes mains d'homme, le papier huilé de la déclamation!....

Je suis plus malheureux que les pierres.

Je sens mon âme se fondre... Insensé! Au lieu de vivre dédaigneux et sombre, les yeux fixés sur un avenir menteur, si tu avais pris ta part des joies saines de la famille, si tu n'avais pas étranglé tes émotions et fermé ton coeur, tu ne serais pas harcelé par le doute impitoyable, ou tu pourrais du moins trouver une consolation dans la tranquillité de tes souvenirs et la sérénité de tes espoirs. Ce serait si bon, de pouvoir calmer tes peines avec les réminiscences des affections anciennes! Ce serait...

Mensonge!... Ce n'est pas avec cette huile rance qu'il me faut panser la large blessure que m'ont faite à petits coups les stylets empoisonnés du dégoût et de la solitude. Ah! je m'en fous pas mal, par exemple, du sourire béat des espérances à gueules plates! Et comme je m'en bats l'oeil, de ne pas avoir roulé ma jeunesse, ainsi qu'un merlan à frire, dans la farine fadasse des épanchements familiaux!...

Ah! c'est bien le doute qui me fait souffrir, vraiment!... C'est étrange, comme on aime à se tromper soi-même, comme on aime à transformer en palimpseste, aussitôt qu'on en a lu deux lignes, le livre grand ouvert de son coeur!

Car je sais quel est mon mal, à présent. Je la connais, l'affreuse bête qui se démène en moi, qui me surexcite et me torture, et plonge mon esprit dans la nuit. Oh! il faut que je le hurle, que je fasse retentir mes cris de rage impuissante, comme le fauve qui, la nuit, dans la montagne, les flancs serrés et la gorge sèche, lance vers les étoiles impassibles le rugissement désespéré des ruts inassouvis.

Une vision m'obsède. Un cauchemar me poursuit. Du jour où j'ai commencé à songer à l'amour, j'ai été perdu.

C'est en vain que j'ai essayé d'étouffer le cri à la chair, c'est en vain que j'ai tenté de maîtriser mes crispations angoissantes. Toujours, de plus en plus impérieux, l'appel se faisait entendre, et je frémissais malgré moi, sursautant au milieu d'une accalmie, ainsi qu'au premier coup de langue de la diane, les dormeurs, réveillés en sursaut, ouvrent les yeux, effarés.

Voilà des mois que cela dure, des mois que je roule ce rocher qui retombe sans cesse sur moi, au milieu des éclats de rire des corrompus qui m'entourent. Elles ont fini par me couper les bras, leurs railleries, et je viens de me coucher à côté du roc que, Sisyphe esquinté, je n'ai même plus la force de soulever.

Ma cervelle est imbibée de luxure. C'est une éponge qu'il m'est impossible de presser sans faire couler à travers mes doigts le pus des passions sales.

L'affreuse image qui s'y est incrustée devient de plus en plus confuse, comme celle d'un objet qui a posé trop longtemps devant l'appareil finit par se brouiller sur la plaque.

Il est des choses que je voudrais taire, des abominations que je voudrais pouvoir passer sous silence. Je ressemble à l'un de ces arbres malingres et rabougris, couverts de végétations hideuses, de lèpres ignobles, de mousses galeuses, qui se tordent au fond d'un ravin sans air, au bord d'un fangeux marécage, et qui, plantés dans la vastitude solitaire de la plaine ou dans le resserrement fraternel de la forêt, auraient crevé le ciel libre de la saine poussée de leurs branches.

Ah! oui, je voudrais qu'ils se cachent, les infâmes qui, à mes côtés, se prêtent à la satisfaction des désirs que la privation de femmes a surexcités! Je voudrais qu'ils se cachent, car il y a longtemps déjà que mon sang bouillonne en leur présence, et j'ai été pris, trop de fois, de l'envie terrible de les tuer—ou de les aimer. Ce n'est plus eux que je vois, ce n'est plus leur physionomie que je regarde avec dédain; ce sont des intonations féminines que je recherche dans leurs voix, ce sont des traits de femmes que j'épie fiévreusement—et que je découvre—sur leurs visages; ce sont des faces de passionnées et des profils d'amoureuses que je taille dans ces figures dont l'ignominie disparaît.

Cette cristallisation infâme me remplit d'une joie âpre qui me brise.

Oh! les rêves que je fais, somnambule lubrique, dans ces interminables journées où mon corps s'affaiblit peu à peu sous l'action de l'idée troublante! Oh! les hallucinations qui m'étreignent dans ces nuits sans sommeil où les extravagances du délire s'attachent brûlantes à ma peau, comme la tunique du Centaure! Ces nuits où j'écume de rage comme un fou, où je pleure comme un enfant; ces nuits pleines d'accès frénétiques, d'espoirs ardents, de convulsions douloureuses, d'attentes insensées et d'anxiétés poignantes, où mon coeur cesse de battre tout à coup, ainsi qu'à un susurrement d'amour, au moindre bruissement du vent—où je me suis surpris, tressaillant de honte, à étendre mes mains tremblantes de désir vers les paillasses où les lueurs pâles de la lune, perçant la toile, me faisaient entrevoir, dans les corps étendus des dormeurs, de libidineuses apophyses!...

Ah! je ne veux point céder à la tentation! N'importe quoi, plutôt...

Ma foi, oui, n'importe quoi! Je suis descendu au ravin où paissent les bourriques que mon voisin appelle ses mômes, et j'ai fait la cour, moi aussi, à mademoiselle Peau-d'Âne...

Autant aurait valu essayer d'étancher ma soif avec du vinaigre.

Maintenant, c'est fini... Je suis la proie du rêve malsain. Je ne suis plus moi; j'appartiens à ce bourreau: l'idée abjecte. Je ne vois plus rien qu'une chose: la femme; pas même la femme, l'organe; pas même l'organe, quelque chose de monstrueux, de vague, d'innommable, la résultante affreuse de la rêverie infâme: deux cuisses ouvertes et, dans l'écartement attractif du compas de chair, le vide sans forme, sans nom, la chose quelconque, mais vivante, intelligente, humaine, consolante, celle qui seule peut donner: la Satisfaction...

Oh! qui me délivrera de cette obsession? Qui brisera cette griffe immonde qui étreint mon cerveau! Qui arrachera de devant mes yeux cette image qui m'exaspère, cet i grec de viande—qui me rendra fou!...




XXVII

J'ai de la veine. On vient de rendre justice à mon mérite.

Le conducteur des mulets qui vont chercher de l'eau au puits ayant perdu l'estime des grosses légumes, a été destitué. C'est moi qu'on a choisi pour le remplacer.

—Chançard, est venu me dire Rabasse, le poète, qui prétend savoir mener les bourdons, lui aussi, et qui aurait bien voulu se voir promu au grade de porteur d'eau; tu n'as plus qu'à te battre les flancs, à présent!

Pas tout à fait. Il faut que je fasse au puits six voyages par jour: trois le matin, trois le soir. Un homme de corvée doit m'accompagner pour remplir les tonneaux que nous plaçons sur les bâts. Ce n'est pas éreintant. Nous avons le temps de nous amuser en route.

Je n'en ai justement pas, d'homme de corvée. Il m'en faut un. Je n'aurai pas été préposé à la lavasse, comme dit Acajou, et investi d'une autorité—limitée—sur deux bêtes de somme et un subalterne, sans avoir usé des prérogatives que me confère ma charge. Il m'en faut un.

—Sergent, je n'ai pas d'homme de corvée.

—Je vais vous en désigner un. Le premier qui sortira de sa tente... Gabriel! venez ici. Vous allez vous rendre au puits, avec Froissard; jusqu'à nouvel ordre, vous continuerez.

—Oui, sergent.

Je reste cloué à ma place, stupide. Gabriel! lui! elle!... Mais je n'en veux pas!... Je...

Et, tout d'un coup, je sens mes mains qui se glacent, tout mon sang qui me remonte au coeur. Il vient de me regarder en souriant... ...................................... ......................................




XXVIII

Je l'adore...

Ah! si je pouvais les passer ici, comme cela, les neuf mois qui me restent à faire!...

C'est pour rire... Le lieutenant Ponchard vient d'être appelé au commandement d'une compagnie d'un bataillon d'Afrique, en Algérie, et c'est un sergent qui va le remplacer comme chef de détachement. Un Corse, ce sergent, et un Corse qui m'en veut, un Corse qui m'a gardé rancune: Craponi.

Gare à moi!

Il n'y a pas une semaine qu'il est en fonctions que j'ai déjà pour plusieurs mois de bloc sur la planche. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, sur lequel se soit appesantie sa vengeance: nous sommes une douzaine en prison. Les gradés, que maintenait la bonhomie du lieutenant, ont repris courage et ont complètement changé d'allures, depuis l'arrivée de Craponi.

—Quel tas de vaches! me dit Acajou, le soir, quand nous rentrons sous notre tombeau, après avoir fait le peloton.

Il a raison, Acajou. Mais je n'ai plus que neuf mois à tirer, et je les défie bien de me faire faire un jour de plus.

—Ne défie personne, me souffle le factionnaire qui nous garde et qui m'a entendu. Craponi parlait de toi tout à l'heure, avec Norvi; tu sais, le pied-de-banc qui vient de se rengager?

J'insiste. Qu'ont-ils dit?

—Presque rien. Norvi a touché sa prime de rengagement et veut aller la manger—ou la boire—à Tunis. Pour arriver à ce beau résultat, il faut qu'il fasse passer un homme au conseil de guerre.

—Et il a parlé de moi?

—De toi et du Crocodile.

—Les canailles!

—Ils ne sont pas décidés. Ils vont jouer votre tête au piquet, en cent cinquante: Norvi joue pour le Crocodile et Craponi pour toi. J'ai entendu ça il y a cinq minutes, en passant devant leur baraque. Ils sont en train de jouer, à présent.

—Promène-toi encore, sans avoir l'air de rien, et tâche de savoir...

Un brusque éclat de voix me coupe la parole.

—Quinte et quatorze, quatre-vingt-quatorze! j'ai gagné de trente!...

—C'est Craponi qui a gagné, me dit le factionnaire, qui pâlit.

Je ne pâlis peut-être pas—je ne sais pas—mais j'ai un petit tremblement nerveux.

—Oui, c'est lui, mon vieux, tu as raison! Seulement, tout n'est pas dit. A nous deux, la belle! Ça va être drôle!...

Ça n'a pas été drôle du tout.

Pendant un mois, les chaouchs m'ont cherché de toutes les façons sans arriver à aucun résultat, malgré leur méchanceté hypocrite. J'étais sûr de moi, certain d'aller jusqu'au bout, sans plier. Et je répétais la phrase lamentable du soldat martyrisé par ses chefs: «Ils auront la graisse, mais pas la peau.»

Un soir, mon pied a tourné sur un caillou. Le lendemain matin j'avais la cheville gonflée et je pouvais à peine me tenir debout. J'ai vu qu'il me serait impossible de faire le peloton.

—Va montrer ton pied au sergent, m'a dit un camarade. Comme il n'y a pas de médecin ici, il sera forcé de te faire remonter à Aïn-Halib et, pendant qu'on te soignera, tu seras mieux qu'ici, en prison.

Je monte clopin-clopant jusqu'à la baraque des chaouchs.

—Qu'est-ce que vous voulez? vient me demander Craponi qui, étonné de me voir là, fait deux pas au-delà du seuil.

—Sergent, je me suis foulé le pied et je viens vous demander...

—Attendez-moi là un moment.

Il est rentré dans la maison, et en est sorti deux minutes après.

—Qu'est-ce que vous dites que vous avez?

—J'ai le pied foulé, sergent, et je voudrais monter à Aïn-Halib, pour me présenter devant le major, avec le convoi qui part aujourd'hui.

—Empoignez-moi cet homme-là, Cristo!—Vous m'insultez! vous m'insultez!

Trois gradés, deux sergents et un caporal, se sont précipités hors de la baraque. Ils m'ont saisi par les bras et par le cou et m'ont traîné jusqu'à un gros arbre qui s'élève, seul et desséché, à une cinquantaine de pas de la route.

—Apportez-moi des cordes! crie Norvi à un homme de garde.

—Mais qu'est-ce que j'ai fait, sergent? Pourquoi m'attachez-vous?

—Silence! porco! ou je vous mets le bâillon!

Ils m'ont attaché les pieds, les mains, et m'ont lié étroitement à l'arbre; puis ils m'ont laissé seul.

Que penser? que croire? J'ai passé quatre heures à me les poser, ces deux questions, sans trouver de réponse, ou en trouvant trop; ne sentant pas la morsure des cordes qui m'entraient dans les chairs, mais avec la sensation d'une douleur sourde, causée par un coup de masse, sur la tête.

A neuf heures, le clairon sonne pour la lecture du rapport. Je tends l'oreille, mais il m'est impossible de surprendre autre chose qu'un bredouillement indécis.

—Rompez les rangs, marche!

Craponi se dirige vers moi, son cahier de rapports à la main. Il s'arrête à trois pas, remuant deux secondes ses lèvres blêmes.

—Froissard—huit jours de prison—lorsque le sergent chef de détachement lui faisait une observation, a répondu à ce dernier: «Tu me fais chier, bougre d'idiot!»

J'ai un hurlement.

—C'est faux! Je ne vous ai pas dit ça! C'est faux!

—C'est vrai.

Le Corse me regarde en dessous, une placidité douce dans ses deux yeux noirs d'hypocrite imperturbable. Il fait un demi-tour par principes et, en s'en allant:

—Insulte à un supérieur pendant ou à l'occasion du service, dix ans de travaux publics.

J'ai senti le froid d'une lame de couteau m'entrer entre les deux épaules.

Je suis perdu!




XXIX

Je suis perdu! Cette pensée ne me quitte pas. Elle me harcèle; je ne vois pas autre chose, rien, rien. Et, chaque fois que je m'écrie en moi-même, indigné:

—Mais l'accusation portée contre moi est un infâme mensonge! C'est faux!

J'entends la voix blanche du Corse qui répond: «C'est vrai!»

Et je sens que le Corse aura raison, toujours raison, et que mon témoignage à moi, Camisard revêtu de la capote grise, ne pèse pas plus, devant l'affirmation du galonné, qu'une plume devant un coup de vent... C'est à se briser la tête contre les murs!

Perdu!... Je me redis ce mot tout le long des vingt-cinq kilomètres que j'ai à faire, les mains attachées, pour arriver à Aïn-Halib.

Perdu!... Je me le redis encore quand, le soir, on m'a mis les fers aux pieds et aux mains et qu'on m'a jeté dans le coin du ravin où l'on relègue les hommes en prévention.

Dix ans de travaux publics! Ah! mieux vaudrait la mort, mille fois!... La mort... Et je me souviens de la réponse de Queslier, un jour où nous parlions du conseil de guerre: «Si jamais, par malheur, ils m'y faisaient passer, ce n'est ni à cinq ans ni à dix ans de prison qu'ils me condamneraient.» Et je vois son geste rapide mettant en joue un chaouch.

—Est-ce un cadenas anglais que tu as à tes fers? murmure une voix qui sort du tombeau voisin du mien.

Je me retourne, tant bien que mal, et j'aperçois sous la toile relevée la moitié d'un visage qui ne m'est pas connu.

—Oui, c'est un cadenas anglais. Pourquoi?

—Parce que j'ai une fausse clef que je me suis faite avec un morceau de fil de fer. Tu ne me connais pas, mais moi, je te connais, ou plutôt j'ai entendu parler de toi. Je vais aller te détacher.

Et, en effet, rampant avec des précautions de sauvage, l'homme se glisse le long de mon tombeau et se met à travailler le cadenas.

—Ça y est. Défaisons quatre ou cinq tours et refermons. Maintenant, tu peux mettre tes mains là dedans et les retirer à volonté. Tu es en prévention de conseil de guerre? Tu viens d'El-Ksob?

—Oui.

—Alors, on n'instruira ton affaire que demain dans l'après-midi. Moi, j'ai déjà été appelé chez le capiston. Mon flanche est dans le sac. Je pars à la fin de la semaine pour passer au tourniquet.

—Pourquoi passes-tu au conseil de guerre?

—Pour refus d'obéissance. J'attraperai deux ans de prison. Je l'ai fait exprès. Je m'embêtais ici...

Il a un rire idiot.

—Tu comprends, quand j'aurai fini mes deux ans, je serai versé dans une autre compagnie... J'y serai peut-être moins mal qu'ici... Tu sais, je t'ai détaché, mais tâche de ne pas le faire voir. Ne profite pas de ça pour aller te promener...

Non, mon ami, non, je n'irai pas me promener. Pas aujourd'hui, du moins; mais demain, après la confrontation avec les témoins chez le capitaine, si je vois que l'ignoble complot qu'on a formé contre moi réussit, si je vois que le crime que les abjects chaouchs ont depuis si longtemps prémédité est sur le point de s'accomplir, eh bien! il se pourrait que j'aille faire une petite promenade, la nuit, quand on n'y voit point à trois pas. Il se pourrait que je monte là-haut, au camp, que je prenne une baïonnette dans un marabout et que j'entre tout doucement, sans me laisser voir de personne, dans la baraque où ronflent les pieds-de-banc, ou dans le bord où dort le capitaine. Et il pourrait se faire aussi, vois-tu, que j'aie du sang aux mains lorsque je viendrai réveiller le chef de poste, après ma promenade nocturne, pour le prier de m'écrouer.

Tu ne m'aurais pas détaché, n'est-ce pas, si tu t'étais douté de ça? Et si je te livrais mon secret maintenant, tu appellerais le chaouch de garde à grands cris, n'est-ce pas? Mais tu ne te doutes de rien; tu dors peut-être tranquillement, avec tes deux ans de prison en perspective, toi qui fais exprès de passer au conseil de guerre! Et tu ne supposes pas qu'il y ait des gens assez fous pour ne vouloir y passer à aucun prix et pour préférer, lorsque les buveurs de sang ont résolu de leur voler dix années de leur vie, douze balles dans la peau à dix ans de travaux publics.




XXX

—Oui, mon capitaine, oui! j'ai tout entendu. C'était moi qui faisais la cuisine des gradés, à El-Ksob. Vous savez probablement que, dans le mur de leur baraque, on a pratiqué une petite fenêtre, un guichet, pour passer les plats. Eh bien! ce guichet était resté ouvert. Quand j'ai vu Froissard arriver, je me suis douté de quelque chose. Je me suis dissimulé le long du mur et j'ai prêté l'oreille...

C'est Queslier qui parle, Queslier qui a fait des pieds et des mains pour remonter d'El-Ksob au dépôt, car il sait quelle infâme machination a été ourdie contre moi, car il ne veut pas, lui qui a vu tendre le traquenard dans lequel je suis tombé, que je sois la victime des imposteurs galonnés qui ont juré ma perte. Il dit tout,—et sans ménager ses expressions, ma foi:—la partie de piquet au sanglant enjeu jouée un mois auparavant; la rentrée subite de Craponi dans sa maison, lorsque je me suis présenté sur le seuil, et la consigne atroce qu'il a donnée à ses sous-ordres.

—Voici ses propres paroles, mon capitaine:

«Froissard est là. Je vais ressortir et lui demander ce qui l'amène; aussitôt qu'il aura dit cinq ou six mots, je crierai: «Vous m'insultez, misérable!» Vous sortirez et vous le saisirez solidement. Nous le ferons passer au conseil et vous me servirez de témoins. Sarà divertevole. Comme ça, nous pourrons aller à Tunis.»

—Vous mentez! s'écrie le capitaine qui, assis devant le pupitre de la salle des rapports, a bondi sur sa chaise.

Queslier étend la main.

—Mon capitaine, je jure que je dis la vérité.

—Prenez garde à ce que vous dites! Si vous essayez de tromper la justice, de calomnier vos supérieurs, un châtiment épouvantable vous attend! Réfléchissez à ce que vous allez dire. Jusqu'à présent je n'ai rien entendu. Je vous interrogerai encore dans cinq minutes. Réfléchissez, Queslier, réfléchissez! Vous voulez sauver un camarade, malheureux! Savez-vous s'il est digne de votre dévouement, d'abord! Savez-vous s'il ne va pas faire des aveux, tout à l'heure? Savez-vous s'il n'en a pas fait déjà? Ah! mon pauvre enfant! Tenez, allez-vous-en! sortez d'ici! Profitez d'un moment d'indulgence. J'ai pitié de vous. Je ne suis pas seulement votre capitaine, votre commandant, je suis aussi votre père; vous retournerez ce soir à votre détachement et j'ignorerai que vous êtes venu ici. Suivez le bon conseil que je vous donne, ne vous compromettez pas davantage, ne persistez pas...

—Mon capitaine, ma place est ici.

—Indiscipliné! mauvaise tête! rebelle! canaille! Gare à votre peau! on ne rit pas avec moi! Vous entendez?... On ne rit pas!... Je vous le ferai voir, moi! Bougre!...

Le capitaine écume. Subitement, il se calme. Il croise les bras sur le pupitre.

—A vous, Froissard. Qu'avez-vous à dire pour vous justifier?

On m'a fait asseoir sur une chaise dont la paille me brûle le derrière. J'ai des picotements par tout le corps, des fourmis dans les jambes. Je ne peux pas rester en place. C'est impossible. Pour cent mille francs et une montre en or, je ne demeurerais pas sur cette chaise. Je me lève.

—Mon...

—Asseyez-vous!

Je me rassieds.

—Mon capitaine...

C'est plus fort que moi, je me lève encore.

—Asseyez-vous!

Je me rassieds. Oh! cette chaise!...

—Mon capitaine, lorsque je me suis présenté...

—Asseyez-vous!

C'est vrai, je me suis encore levé.

—Lorsque je me suis présenté devant...

Je ne suis plus assis que sur une fesse.

—...Devant le sergent Craponi...

Je ne suis plus assis du tout; je suis, à moitié courbé, comme si je faisais une révérence, et j'ai crispé mon poing derrière mon dos, sur le dossier du siège d'angoisse.

—Je lui ai dit simplement...

J'ai lâché le dossier et je me suis redressé.

—..._Sergent, je suis...

—Asseyez-vous!

J'empoigne la chaise à deux mains et, à toute volée, je la lance contre le mur. On entend un craquement.

—Vous avez brisé cette chaise, vous payerez ça. Tout se paye, ici. Sergent, donnez une autre chaise au prévenu.

Ah! non! Qu'on me donne la question, si l'on veut, mais pas de chaise! La commodité de la conversation, peut-être; mais l'incommodité de la défense, pour sûr!

Et, afin que ça finisse plus vite, je m'écrie, sans faire semblant de m'apercevoir que l'horrible meuble est déjà derrière moi:

—Je suis innocent! Je n'ai insulté personne: la déposition de vos gardes-chiourme est un affreux mensonge!

—Vous payerez tout ça!... Asseyez-vous!

Si l'on veut. Maintenant, ça m'est égal. Le capitaine se tourne vers Queslier.

—Persistez-vous dans vos précédentes déclarations? Ce que vous avez dit est-il vrai?

—C'est vrai.

—Sergent Craponi, est-ce vrai?

—C'est faux.

Oh! quelle différence d'intonation entre la voix franche de Queslier et la voix fausse du Corse! Comme l'une a la clarté de la vérité et l'autre l'accent sourd du mensonge!

—Sergent Norvi, est-ce vrai?

—C'est faux.

—Sergent Balanzi, est-ce vrai?

—C'est faux.

—Caporal Balteux...

J'entends d'avance sa réponse... Je suis foutu!

Mais Queslier s'est élancé vers le caporal et l'a saisi par le bras.

—Caporal, vous êtes Français, vous! Vous n'êtes pas Corse! Les Français ne savent pas mentir! Vous ne voudrez pas faire condamner un innocent, prêter la main...

Le capitaine s'est levé. Il frappe du poing sur le pupitre et ses hurlements se croisent avec les exclamations de Queslier.

—Caporal! Suivez l'exemple de vos chefs... la hiérarchie!... la famille!... Vous retournerez voir votre famille avec des galons d'or... Vous serez sergent! Vous êtes un des premiers sur le tableau d'avancement...

—Vous savez tout; ne soyez pas sergent, soyez honnête homme. Ça vaut mieux, allez!

Le caporal étend la main. Il fait signe qu'il veut parler.

Un grand silence.

—Les sergents vous ont trompé, mon capitaine. Froissard est innocent. Queslier a dit la vérité. Je le jure!...

On nous a fait sortir, Queslier et moi.

Je ne passerai pas au conseil de guerre. Seulement, j'aurai soixante jours de prison pour bris d'un ustensile appartenant à l'Etat. Ce qu'il est veinard, l'Etat! Je voudrais bien être à sa place.

Non, j'aimerais mieux avoir ce qui reste de la chaise, pour la casser tout à fait. Queslier aussi a soixante jours de prison. Lui, par exemple, c'est pour s'être permis de saisir familièrement par le bras un supérieur, pendant le service.

—Qu'est-ce que ça fiche? me dit-il au moment où l'on nous boucle. Pourvu que ça compte sur le congé.............................

Voilà trois mois, déjà, que l'affreux cauchemar est passé; trois mois qu'il s'est effacé, l'horrible rêve de l'existence brisée comme une lame d'épée par le bâton d'un manant; trois mois que le spectre du crime à accomplir a disparu de devant mes yeux.

Ah! je suis soulagé d'un grand poids. Il m'a rendu bien vil, l'infâme métier. J'ai volé, j'ai forniqué. Mais j'ai pu au moins écarter de mes doigts souillés et tremblants le fantôme de l'assassinat...

... Cette phrase que je viens d'écrire me fait honte. Elle ment. Je ne l'efface pas, je la laisse. Je n'ai pas le courage, vraiment, de la biffer d'un trait de plume, car c'est bien dur de tout dire, même quand on s'est promis de faire une confession sincère—même quand on n'a pas de remords.

Pas de remords, non. Je n'ai été, là encore, que l'agent contraint et aveugle d'une cause hors de moi. Avoir des ménagements pour moi, affolé qui, inconsciemment, ai agi en brute, ce serait avoir des égards pour ceux qui, depuis si longtemps, appuient sur mon esprit leur lourd talon. Et ce n'est que justice, après tout, si je secoue, sur leurs faces viles, mes mains tachées de sanie et de sang.

J'ai assassiné.

Ah! je veux me hâter, maintenant. J'en ai assez de ces horreurs; j'en ai trop de ces ignominies. Je sens que je ne pourrai bientôt plus dégorger goutte à goutte toute la honte qu'on m'a fait boire et plaquer de larges taches, sur le papier blanc, avec toutes les infamies qu'on m'a forcé à commettre...

Il a fallu aller nettoyer les puits, à Bir-Tala. Travail dur, répugnant. On a choisi, pour l'accomplir, une équipe de prisonniers. Nous partons, douze, à huit heures du soir, pour faire, pendant la nuit, l'étape de quarante kilomètres, dans les montagnes où aucun chemin n'est tracé. Nous nous apercevons, en arrivant, le lendemain matin, que l'un de nous manque à l'appel. C'est un jeune soldat, peu habitué à la marche, qui a dû rester en arrière. Nous l'attendons en vain toute la journée et, la nuit venue, nous allumons de grands feux.

—Ce saligaud-là s'est au moins fait pincer par les Arabes, ronchonne l'adjudant qui nous commande. Il n'est guère admissible qu'il soit resté dans la montagne. Enfin, si demain, à dix heures, il n'est pas là, je donnerai la demi-journée à six d'entre vous pour aller à sa recherche.

La nuit et la matinée se passent. Personne.

—Vous allez partir deux par deux, chacun d'un côté. Vous, Froissard, avec l'Amiral, par là; vous, dans cette direction.

—Mon adjudant, il nous faudrait de l'eau.

On la mesure, l'eau. Celle qu'on pourrait tirer du puits n'est pas buvable, et il reste à peine un petit tonneau sur les quatre que les mulets ont apportés d'Aïn-Halib. La chaleur est accablante, justement.

—Ce ne sera pas trop d'un bidon, dit l'Amiral.

—Un bidon! comme vous y allez! s'écrie l'adjudant. Un demi-bidon, s'il vous plaît.

—Mais, mon adjudant, puisque le tonneau était encore plein tout à l'heure...

—Et ce qu'il m'a fallu pour ma toilette?

Nous avons un cri de stupéfaction.

—Sa toilette! le moment est bien choisi...

—Qu'est-ce que c'est? Demi-tour! et vite!

Et nous partons, sous le soleil de plomb, gravissant les montagnes abruptes, dégringolant les pentes caillouteuses des oueds, avec cette chopine d'eau, bientôt bouillante, et dont il ne reste pas une goutte au bout d'une heure.

Combien de temps avons-nous marché, l'Amiral et moi? Je l'ignore. Mais je sais que jamais je n'ai tant souffert de la chaleur, que jamais la soif ne m'a torturé ainsi. Il vient un moment où, le corps en sueur, exténués, la gorge sèche, nous laissons tomber nos fusils par terre et nous nous étendons, haletants, sur le sable brûlant. Nous avons un doigt d'écume desséchée sur les lèvres; nous ne pouvons plus parler. L'Amiral me tire par le bras et me fait signe de nous remettre en route. Où allons-nous? Droit devant nous. Nous n'avons plus l'espoir de retrouver le camarade égaré. Il est mort, sans doute; il est tombé entre les mains des Arabes et l'on n'entendra plus jamais parler de lui, pas plus que de ces traînards qui, à la queue des colonnes, disparaissent mystérieusement.

Nous n'en pouvons plus. Il ne nous reste qu'à regagner le camp. Nous gravissons une crête pour nous orienter. L'Amiral marche à dix pas devant moi. Brusquement, il pousse un cri strident et, derrière un rocher, disparaît en courant. Je le suis...

Alors, que s'est-il passé? Comment dire cette chose? Comment rendre cette image que j'ai là, devant les yeux?

Un puits avec une margelle de pierres rouges; deux Arabes, un vieux et un jeune, un enfant de quinze ans, tirant de l'eau dont ils remplissent des outres placées sur un ânon; l'Amiral saisissant le vieillard par le bras, le vieillard levant sa faucille dans un geste désespéré, une lame qui brille et l'Arabe tombant à la renverse, sa grande barbe blanche toute droite. Et je me vois aussi, moi, saisissant à la gorge l'enfant qui n'a pas le temps de jeter un cri et lui enfonçant, à trois reprises, ma baïonnette dans la poitrine...

En moins d'une minute, tout cela. Et quoi encore? Je ne me rappelle pas; je ne sais plus. Les avons-nous précipités dans le puits, les cadavres? Je l'ignore. En vérité, je l'ignore. Et je ne sais même pas si nous en avons bu beaucoup, de cette eau qui avait une petite teinte rouge et qui nous a semblé si bonne, quand la soif, qui nous avait subitement quittés, un instant, nous est revenue plus ardente...

Ce que je vois bien, par exemple,—oh! très distinctement!—c'est l'Amiral assis près du puits dans lequel il s'amuse à jeter des cailloux en disant:

—Ah! le vieux chameau! Il ne voulait pas me laisser boire dans sa guerba!

Et je ris doucement, moi, car je viens de faire reluire au soleil ma baïonnette que j'ai frottée avec du sable après l'avoir passée dans des touffes d'alfa. Parole d'honneur! elle est plus propre et plus nette que si elle sortait de chez l'armurier.