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Biribi: Discipline militaire

Chapter 7: IV
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About This Book

A young soldier removed from the regular army after repeated punishments but never criminally condemned is sent, without trial, to military disciplinary companies and endures three harsh years. The narrative reproduces his daily existence in penal units: physical privation, humiliating routines, isolation, and the slow hardening of his inner life from endurance to hatred. Presented as a candid confession and close psychological portrait, the account emphasizes observable effects of confinement on thought and feeling rather than offering systemic analysis, combining stark incidents and interior reflection to show how prolonged punishment reshapes identity and memory.




III

J'ai revu Paris.

Beaucoup trop, malheureusement. Au moment où nous étions prêts à nous embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arrivé. On nous a démobilisés et l'on nous a versés dans les différentes batteries d'un des régiments casernés dans la place. Je suis resté presque un an à Vincennes.

A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le métier militaire était une impression d'ennui mal caractérisé, de fatigue physique et intellectuelle, de pesanteur cérébrale. J'avais d'abord été étonnamment secoué comme on l'est toujours quand on pénètre dans un milieu inconnu, et, étourdi, ébloui, je n'avais vu que la surface des choses, je n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphère alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au même trantran monotone, je m'étais laissé aller peu à peu à l'observation animale des règlements, à l'accoutumance irréfléchie des prescriptions, à l'acceptation d'une vie toute machinale de bête de somme qui prend tous les matins le même collier pour le même travail et dont l'existence misérable est réglée d'avance, jour par jour et heure par heure, par la méchanceté ou l'idiotie d'un maître impitoyable. Un mois de plus, et ma personnalité sombrait dans le gouffre où s'en sont englouties tant d'autres. Je ne pensais plus. J'étais presque une chose. J'étais sur le point de faire un soldat.

Un soldat—un bon soldat peut-être—mais rien de plus. Je n'avais pas perdu assez tôt mon caractère particulier, ce qui fait que, dans la vie civile, on est soi et non un autre, pour espérer arriver jamais à monter en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractère général qui assimile si bien un troupier à un autre troupier, et qui ne les différencie quelque peu que par le degré de respect que la discipline leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.—On avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne pouvais plus guère me sauver, même par les oeuvres. Un ambitieux a tout à gagner, dans l'armée, à se laisser déprimer le cerveau, dès les premiers jours, par le coup de pouce des règlements. D'ailleurs, à moins de circonstances assez rares, d'événements qui rompent la monotonie d'une existence abêtissante, vous permettent de remettre la main sur votre personnalité, il faut toujours en venir là, tôt ou tard. Mais alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre dressage—c'est le mot consacré—qu'on ne tient compte à un cheval vicieux de s'être laissé dompter par la fatigue.

Je ne l'avais pas adopté assez vite, cet état d'esprit que les adjudicataires d'habillements militaires fournissent à trois cent mille hommes, en même temps que leurs vêtements en mauvais drap et leurs chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Un mois de plus, je le répète, j'étais dressé, et je faisais un soldat.

Mon séjour à Vincennes a tout changé.

Je ne suis pas un soldat.

—Vous n'êtes pas un soldat! Vous êtes un malheureux!

C'est le colonel, entouré de tous les officiers du régiment, qui vient de me dire ça en passant une revue de chambres.

J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, étaient synonymes. Il paraît que non, car il a ajouté:

—Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait passer par des chemins où il n'y a pas de pierres.

Là-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.

J'ai toujours désiré avoir un colonel qui eût l'habitude de priser. Je suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatière, les officiers auraient éternué.

En attendant, je dois passer incessamment par un chemin où il n'y a pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais très bien qu'il ne me conduira pas à Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les différents chemins que je suis depuis onze mois me mènent toujours au même endroit: la prison.

Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y réintègre pour un laps de temps déterminé, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile habituel se compose d'une salle oblongue, privée de jour et dont l'atmosphère est continuellement viciée par des émanations qui s'échappent d'une espèce d'armoire mal fermée. Cette armoire est l'antre de Jules. Jules, l'inséparable compagnon des prisonniers, l'urne lacrymatoire des affligés. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de faire sentir trop autocratiquement sa présence; et c'est tout au plus si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir d'avoir, pendant la nuit, abusé de la permission à lui accordée de repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclinées et d'un couvre-pieds troué que le brigadier de garde me passe tous les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des batailles acharnées.

On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour nous permettre de nous livrer à des exercices variés et intelligents. Nous commençons par la corvée des latrines; après quoi nous nettoyons les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous nous montrons impitoyables; le moindre fétu de paille ne trouve pas grâce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparaît, nous nous précipitons dessus comme des dévots sur un morceau de la vraie croix. Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre que la cour de notre quartier. Une seule chose m'étonne: c'est que nous ne l'ayons pas encore cirée.

Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante, n'est-ce pas? Eh bien! je la préfère à la vie que mènent les bons soldats,—ceux qu'on honore,—à la vie qu'on mène dans ces trois grands corps de bâtiment à cinq étages, vie d'abrutissement malpropre, de misère monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire «mes cinq ans» comme les autres, courbant la tête sous les règlements, respectant les consignes, m'habituant à l'épouvantable banalité des tableaux de service. Je ne pourrai plus exécuter, sans les examiner—les yeux fermés—les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers stupidifiés par le métier imbécile. Je ne pourrai plus supporter sans murmurer l'ironie lourde ou la grossièreté bête du langage des officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au mess ou au cercle, comme les cabotines de café-concert de bas étage se repassent, dans la coulisse, leurs gants fanés et leurs bijoux en strass.

La sensation que me fait éprouver l'état militaire n'est plus une sensation d'ennui, c'est une sensation de dégoût. Dégoût terrible, continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforcé de le vaincre.

Oui, j'ai essayé d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une permission de quatre jours, que j'avais passée à Paris, peu de temps après mon arrivée à Vincennes. J'avais quitté, chez un camarade, mon pantalon basané et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des vêtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'étais senti plus léger, plus dispos, délivré d'une gêne énorme, les épaules dégagées du manteau de plomb des règlements,—libre.—Je m'étais trouvé tout étonné de pouvoir agir à ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si c'était bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien longtemps enchaîné à qui l'on vient de retirer son collier. Chose étrange! en dépouillant mon uniforme, j'avais dépouillé les tristes idées que j'avais acquises depuis mon entrée au service et j'avais retrouvé la faculté de penser. Pour la première fois depuis plusieurs mois, pendant ces quatre jours, j'ai pensé, j'ai réfléchi, j'ai raisonné; je me suis aperçu que j'ai joué cinq ans de ma vie à pile ou face et que le profil qui reste à découvert me fait une vilaine grimace.

Ah! je l'avais bien prévu dès le premier jour, le jour où j'avais signé de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prévu, que je ne ferais pas à l'armée, comme me le demandait mon oncle, l'honneur de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espéré que je pourrais y passer bêtement, mais tranquillement, les cinq années que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis à me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbécile, le numéro matricule que j'aurais fait si j'étais resté à Nantes, que de venir à Paris chercher l'aversion de ma profession, la haine de mon esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les résolutions de soumission et d'obéissance que j'ai abandonnées, je n'ai plus pu les reprendre. Je les ai laissées où elles étaient tombées, comme ces loques par trop sordides qu'un chiffonnier expulse avec dédain de son cachemire d'osier, qu'il remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se décide à lâcher.

Depuis, je suis retourné bien des fois à Paris. Seulement, comme je n'avais pas complété ma masse, en débet, et que mon capitaine me refusait systématiquement toute espèce de permission, je m'abstenais de lui réclamer ses petits carrés de papier et je partais «en bordée». Je passais cinq ou six jours à Paris, seul ou presque seul, ne fréquentant que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste, je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beauté du diable et bêtes comme des enseignes de modistes, qui s'étaient envolées je ne savais où. Pendant des journées, j'allais par les rues, flânant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air libre. Là seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant aux années de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est montée au coeur de terminer une de ces bordées par le suicide. Je revenais pourtant, ne voulant pas être puni comme déserteur, furieux contre moi au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage qui me portait à franchir la grille. J'aurais remercié avec effusion un passant qui, d'une poussée brutale, m'aurait jeté à l'intérieur.

Immédiatement, j'étais mis en prison; l'absence illégale, voilà le principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqué le nez quelquefois...

On me punit aussi assez souvent pour réponses inconvenantes. Je suis inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait de ma faute. C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup, à la suite d'avanies faites de gaîté de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de toutes sortes que longtemps j'avais avalés sans rien dire. Un beau jour, j'ai découvert que ce parti pris d'injures m'avait gonflé le coeur, aigri le caractère, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une à une, commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser.

Mon horreur, ou plutôt mon dégoût de l'état militaire est maintenant si grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre, depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant bas, n'osant pas se montrer aux fenêtres, le grand chef se promenant encore dans la cour du quartier.

Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition inutile des mêmes manoeuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils n'éprouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traîner leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore—exclusivement—pendant ces quelques heures de pseudo-liberté, des détails du service, des commandements, des consignes—esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont reçus ou de la solidité de leur manille.—Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de l'eau-de-vie qui râpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête:

C'est à boire qu'il nous faut!...

en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il faut faire la queue, quelquefois, comme au théâtre, devant la porte des putains.

O bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache, troupeau fidèle et hébété de cette église: la caserne et de sa chapelle: le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout à l'heure, avec plaisir, la «boîte» dont je suis sorti hier et où je dois rentrer bientôt. Le rapport me portant ce matin huit jours de prison pour réponse insolente. Plutôt la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de l'écoeurante banalité de cette vie misérable! Plutôt la désertion—le seul vrai remède peut-être—plutôt tout que de jouer un rôle, puisque j'ai conscience de son indignité, dans cette comédie ignoble, dans cette parade où Mangin s'impose aux spectateurs et arrive, à force de donner des coups de pied dans le derrière de Vert-de-Gris à se faire prendre au sérieux—même par sa victime.

J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu me chercher pour me conduire à la «Malle!» Est-ce qu'ils ne penseraient plus à moi, par hasard? Je m'étends sur mon lit, mon lit que je ne fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empêche pas le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dégradations possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence à m'endormir.

—Froissard, au bureau!

J'ouvre à demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle.

Qu'est-ce qu'il y a donc?

—Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et prendre la position militaire pour parler à vos supérieurs. Hum!... Réunissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous êtes désigné pour faire partie d'un détachement de cinquante hommes qui va relever une partie de la 3e batterie bis, au Kef, en Tunisie. Vous partez demain.

Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant? Autrefois, c'était plus compliqué: il fallait faire cinq ou six fois le tour de la France pour se faire armer et équiper. Il est vrai que ça n'en valait peut-être pas mieux pour ça.

—Avez-vous fini vos réflexions? On vous dit que vous partez demain soir et que dans trois jours vous prenez le bateau.

Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-là?




IV

Le Kef, ville principale de la Tunisie. Population:—Commerce:—Industrie:—Je laisse des blancs tout en donnant aux Cortamberts, qui ne sont jamais embarrassés, la permission de combler ces lacunes à leur fantaisie.

De loin, la ville, bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'une montagne, vous fait l'effet d'une dégringolade de fromage blanc entre des murailles en nougat; le tout dominé par une pièce montée sur laquelle il aurait plu de la crème fouettée. On en mangerait.

De près, ça change. Ce n'est plus qu'un amas de maisons misérables, bâties avec des cailloux et de la boue, aux rares et étroites fenêtres grillées, aux toits en coupole blanchis à la chaux. Çà et là, des ruelles pavées de pierres pointues percent cette agglomération de cahutes et s'en vont, avec des allures tortueuses de vrilles, aboutir dans des places carrées où s'ouvre la porte d'une mosquée. C'est dans ces places que, plusieurs fois par semaine, se tiennent les marchés. C'est là qu'on amène les petits boeufs secs et trapus, les biques aux longs poils noirs, les bourriques aux petites jambes nerveuses, au garrot ensanglanté, à l'échine meurtrie, les moutons sales et maigres, portant toute leur graisse dans une queue énorme qui se balance entre leurs pattes de derrière comme une grosse sabretache. C'est là que s'étalent, par terre, sous des lambeaux de toile, sur des tréteaux, l'or blond des céréales, le brun glacé des dattes, le vert criard et frais des pastèques aux chairs blanches et roses, le velours bleuâtre des figues, le violet des aubergines, l'incarnat des grenades, le jaune des citrouilles, le rouge froid des tomates et le rouge chaud des piments. Et, à côté de ces tas de légumes dont les couleurs vives éclatent sous le ciel clair, entre ces amoncellements de fruits qui sentent bon et sur lesquels le soleil jette de l'or, de hautes perches s'élèvent où pendent des lambeaux sanguinolents, quartiers de chairs que va découper sur un billot, à grands coups de coutelas, un boucher nu jusqu'à la ceinture, le torse éclaboussé de giclées sanglantes, les bras empâtés de rouge, la barbe souillée de caillots, effrayant.

Et les ruelles montent vers la vieille Kasbah démantelée et ouverte, descendent vers les remparts croulants dont les courtines dentelées laissent passer de loin en loin la gueule antique d'un canon de bronze penché de travers ou couché sur les talus à côté de son affût pourri. Elles s'élargissent ici, en face des portes bardées de fer de magasins devant lesquels des dromadaires accroupis balancent, au bout de leurs longs cous, leurs petites têtes aux yeux mi-clos. Là, elles se rétrécissent et le marchand d'eau qui revient de la fontaine avec ses ânons chargés d'outres frappe à grands coups de bâton, en poussant des cris sauvages, son troupeau indocile qui se bouscule pour passer. Puis elles s'enfoncent sous les longs arceaux d'une voie sombre où s'ouvrent les boutiques de loudis qui vendent des étoffes, des armes ou des poteries, l'échoppe des savetiers arabes, l'antre d'un marchand de cacaouët ou de beignets à l'huile—une huile infecte dont l'âcre parfum vous poursuit. Elles passent devant des cafés maures où des Arabes accroupis sur des nattes, silencieux, vident à petits coups une tasse minuscule en jouant aux cartes ou en égrenant leur chapelet, pendant que le cafetier, impassible, entretient le feu de son fourneau en agitant doucement un petit écran d'alfa. Elles longent des cimetières où des taupinières étroites et pressées, couvertes de cailloux, indiquent les tombes, d'étroites terrasses où les dévots, le soir, font la prière; des porches larges et bas sous lesquels viennent s'asseoir parfois, les jambes croisées, des mendiants chanteurs. Ignobles, pouilleux, le capuchon d'un burnous en loques rabattu sur leur face simiesque, frappant de leurs longs doigts décharnés la peau jaunie d'un tambourin, ils commencent par laisser échapper des sons rauques de leurs gosiers secs, et puis, peu à peu, s'animant eux-mêmes, sans s'occuper de leur auditoire, qu'une foule les entoure ou qu'ils n'aient devant eux que des chiens errants, se mettent à chanter un long poème, passant subitement des tons les plus sourds aux modulations les plus douces, des notes les plus attendrissantes aux cris les plus stridents, aux vociférations les plus déchirantes. On dirait qu'un souffle égare leur esprit, les exalte, qu'un grand frisson les parcourt tout entiers, qu'une fièvre les embrase, qu'un enthousiasme curieux les transporte. Alors, ils se transfigurent: ils deviennent très grands, ces frénétiques; très beaux, ces exaltés rageurs; magnifiques, ces visionnaires; presque sublimes, ces inspirés! Avatar de mendigos vermineux en Homères imperturbables.

J'éprouve un grand plaisir, vraiment, depuis que j'ai quitté la France, depuis que j'ai abandonné l'horrible existence de la caserne pour la vie plus supportable des camps, à aller et venir à droite et à gauche. Je me reprends peu à peu. Et, pendant mes heures de liberté, assez fréquentes, je ne manque pas un des spectacles, toujours attrayants pour un nouveau venu, que peut offrir une ville africaine.

Je ne me promène pas, du reste, que dans les quartiers arabes, je vais aussi dans le quartier européen.

Il me plaît moins.

Je serais bien embarrassé de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce qu'on trouve le plus communément en France; des cartes et des billards, des cafés et des caboulots. De grandes pancartes indiquent à chaque pas les prix—très raisonnables—des différentes boissons que des dames de nationalités variées, en jupons courts et en corsages échancrés, sont toujours prêtes à vous servir.

Les femmes, le jeu, l'alcool, voilà les trois produits de notre civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indigènes de leurs moeurs grossières et sauvages. Ah! le progrès doit leur apparaître sous les plus riantes couleurs, à ces braves Arabes; ils se le représentent sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous traînons derrière nos convois et à la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne d'un gouverneur militaire, d'un régime soldatesque qui fait peser sur eux son joug imbécile et lourd, et qui a pour complément indispensable la tourbe des juifs et des mercantis.

De jolis cocos, ceux-là! Les commerçants de nos colonies, les hardis pionniers de la civilisation! L'écume de tous les peuples, bandits de toutes les nations, usuriers et voleurs, les épaules tuméfiées par l'application de ces vésicatoires qui sont des articles du Code, ayant tous une canne à polir—et quelle canne!

Pas très nombreux, mais bien brillant, l'élément européen. La plupart de ces gens-là ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds acheté à crédit, ils se hâtent, avant l'échéance, d'en boire une partie et de manger l'autre. Ils finissent généralement par la faillite, si c'est faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages.

Quelques-uns cependant—des gens mariés (!) le plus souvent—se maintiennent à flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des idées folles, qui caressent des chimères. Ils espèrent qu'après avoir, pendant un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle d'où madame s'échappe quelquefois pour aller visiter l'arrière-boutique en compagnie d'habitués, ils pourront un jour se retirer dans quelque bon fromage où ils mangeront à leur faim, sans nul souci, en travaillant le moins possible. Leur rêve, c'est de lui coller un gros numéro, à ce fromage-là.

Pourquoi pas, après tout? S'il n'y a de sots métiers que ceux qui ne rapportent rien, celui-ci est assurément l'un des plus intelligents qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux l'exemple de certains de leurs confrères d'Algérie, d'anciens honnêtes gens qui sont redevenus de très braves gens depuis qu'ils ont les poches pleines, que les gendarmes saluent très bas, qui arrivent à se faire nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement leurs filles—grosse dot, petite tache de famille—à des conseillers de préfecture.

On ne peut sérieusement, n'est-ce pas? désespérer du redressement moral d'un peuple quand des apôtres comme ceux-là ont entrepris sa conversion. Le fait est que, si les prédicateurs enseignent consciencieusement la foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur côté, y mettent du leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles bêtes affaissées dans les ornières de la routine, encroûtées au possible, qui ne comprennent pas quelle utilité il peut y avoir à tuer le ver tous les matins et à faire précéder chaque repas d'un ou de plusieurs verres d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune génération qui commence à se laisser dessiller les yeux, à rejeter des doctrines surannées, à vouloir sérieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont pas de main morte, ceux-là! Ils chantent à plein gosier les louanges de l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour couper la verte et qui distinguent à l'oeil—oui, à l'oeil—le vrai Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et gagnent à tous les coups.

Quant aux enfants—aux mouchachous—ils donnent les plus belles espérances. Ils vous disent: «Et ta soeur!»—en français—et vous taillent des basanes—en français.—On en trouve même qui commencent par parler argot; qui ne savent pas dire: pain—mais qui disent: du gringle;—qui ignorent la viande, mais qui connaissent la bidoche;—voire même la barbaque.

Oh! ils apprennent très facilement. Il paraît même qu'ils retiennent bien. Que voulez-vous de plus?

—Ce que je voudrais, ce serait que le gouvernement fût un peu moins bête et un peu moins rosse.

Je me retourne. Celui qui interrompt les réflexions que j'ai fini par me faire à haute voix est un colon dont j'ai fait la connaissance, il y a quelque temps. Ses concessions sont établies à une bonne journée de marche du Kef, non loin de la ligne de chemin de fer qui doit finir par relier l'Algérie à Tunis.

—Oui, continue-t-il en me frappant sur l'épaule, voilà ce que je demande. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de gens qui veulent à toute force avoir des colonies et qui, une fois qu'ils les ont, font tout ce qu'ils peuvent pour les empêcher de leur être utiles à quelque chose?

Je fais un geste vague.

—Je vous ai, je crois, déjà raconté mon histoire?

—Oui, elle est édifiante.

—Vous savez que, lorsque je suis arrivé en Tunisie, lorsque j'ai commencé à exploiter une concession qu'on m'a fait payer à beaux deniers comptant, je croyais pouvoir espérer l'appui, au moins moral, de l'administration...

—Vous auriez aussi bien fait de compter sur les bénédictions de ce marabout qui chante son cantique là-haut.

—J'ai essayé de passer plusieurs marchés pour la fourniture des grains et des fourrages militaires...

—Ils étaient trop secs, vos fourrages.

—Voyant qu'il n'y avait rien à faire de ce côté, j'ai essayé de tirer parti de mes produits en les envoyant sur les souks. J'ai donc entrepris de tracer une route directe et commode entre mes terrains et la gare la plus proche, à travers des terres en jachère. Aussitôt les papiers timbrés ont plu chez moi.

—Ah bah!

—J'ai appris ainsi que ces vastes terrains incultes qui s'étendent à perte de vue appartiennent, sauf quelques parcelles concédées à des malheureux comme moi, à une Société anonyme dont le siège est à Paris. Cette Société, qui prétend avoir acheté ces terres, et qui les a peut-être achetées à un prix dérisoire qu'elle n'a probablement pas payé, ne veut en céder la moindre partie que contre des sommes exorbitantes. De sorte que si, plus tard, le gouvernement français—ou celui du bey, comme vous voudrez—prend la bonne résolution d'accorder des concessions gratuites à de nouveaux colons, il se verra obligé de racheter un franc le mètre au moins ce qu'il a donné pour rien. Voyez-vous d'ici ce que gagnera la Compagnie?

—Vingt sous du franc, exactement.

—Tous les débouchés m'étant fermés, ou à peu près, j'ai végété quelque temps, tirant le diable par la queue à la lui arracher. L'autre jour, j'ai tenté une dernière chance. J'ai écrit au ministère pour lui demander le prêt d'une somme peu considérable, garantie d'ailleurs, et que je me faisais fort de rembourser en peu de temps. J'aurais pu marcher, avec ça... Au bout d'un mois, on m'a renvoyé ma demande en me disant qu'il fallait, avant tout, la faire passer par la voie hiérarchique. Aujourd'hui, je suis venu ici chercher la réponse qui vient d'arriver...

—Toujours par voie hiérarchique?

—De plus en plus.

—Et... est-elle satisfaisante, la réponse?

—Est-ce que vous vous foutez de moi? Satisfaisante! Tenez, lisez-moi ça: «Le ministre porte à la connaissance de l'intéressé que le gouvernement, quel que soit son désir de venir en aide aux colons, se voit dans l'obligation de ne leur accorder aucun secours, pécuniaire ou autre. Etc., etc.» Hein! qu'est-ce que vous en dites?

—Dame! s'ils n'ont pas le sou...

—Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou, on ne cherche pas à conquérir des colonies pour en faire les cimetières des imbéciles assez bêtes pour s'y établir!... Ah! je sais bien ce que vous allez me dire: «Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est bien fait»—Je sais bien, je n'aurais pas dû avoir confiance; mais, qu'est-ce que vous voulez? A l'époque de mon départ je n'aurais jamais pu me figurer que c'était tout simplement pour permettre à une séquelle de bandits de spéculer sur des morceaux de papier achetés au poids—aux palefreniers du Bardo, qu'on avait versé le sang et dépensé les millions de la France. Ce que c'est que d'être naïf!... Mes terres sont bonnes pourtant; on pourrait faire deux récoltes par an... Quand je pense à tous ces beaux terrains que l'imbécillité de nos gouvernants laisse en friche, je me demande réellement comment il peut se trouver des gens assez simples pour ne pas éclater de rire en entendant prononcer ces deux mots: Colonies françaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer l'existence que je mène. A qui m'adresser, pour me faire avancer les sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver, en peu de temps, à un beau résultat? A qui? A des établissements de crédit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que toutes ces boîtes-là prêtent au capital, mais non au travail... Alors, quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tête dans la Medjerdah? Ce serait peut-être le plus simple... Tenez, tout ça, voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie...

Il m'a pris par les bras.

—Venez donc boire quelque chose... A quoi ça sert-il, après tout, de se faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce dans l'oeil... Nous allons dîner ensemble, n'est-ce pas?

—Je ne demanderais pas mieux, mais il est déjà tard, et comme je dois être rentré au camp pour l'appel...

—Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en retard, personne ne s'en apercevra...

On s'en est aperçu. Le capitaine commandant la batterie vient de m'infliger huit jours de prison.

Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme toujours essoufflé, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui ruisselle constamment de sueur.

Du reste, il a eu soin de me faire prévenir par le fourrier qui m'a annoncé ma punition: «Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis, c'est le règlement. Le général m'a recommandé d'être très sévère et, ma foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces gredins-là; ils ne veulent rien entendre.»

Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au moins une fois par semaine... Tous les samedis, régulièrement, le gros capiston vient assister à la lecture du rapport qu'il écoute tout en nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; après quoi il nous fait un petit discours portant sur la nécessité de nous bien conduire et d'éviter les punitions, le tout entremêlé de recommandations morales et de prescriptions hygiéniques. L'exorde et le fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la péroraison est toujours la même: «Je ne saurais trop vous recommander d'être très propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est très nécessaire dans ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite éponge destinée à cet usage-là. Tenez, la voilà. (Il sort de sa poche une chose ronde enveloppée d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du papier, à cause de l'humidité. Ah! et puis, quand vous allez voir les femmes... oui, je comprends ça... les femmes... on n'est pas de bois... eh! bien... beaucoup de précautions. Vous m'entendez? L'eau ne coûte pas cher, n'est-ce pas? Sans ça, quand vous serez rentrés en France, que vous serez mariés, vous aurez des enfants... des petits enfants... ça sera comme des petits lapins.»

On m'a relégué, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le marabout des hommes punis—une grande tente conique dressée devant le gourbi qui sert de corps de garde, à côté de la guérite en feuillage dans laquelle s'assied sans façon le factionnaire vêtu de toile blanche, son képi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton posé dans un coin. Je regarde, à travers la portière relevée, derrière la corde à laquelle sont attachés nos chevaux et nos mulets, maigres et galeux, la route poudreuse et grisâtre, au sol rayé par les roues des arabas et moucheté par les pieds des bêtes de somme, qui se déroule comme un long ruban pour disparaître, tout là-bas, après l'âpre montée d'une côte rude, derrière le col de Gardimaou. Elle est bordée de l'autre côté, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges feuilles épineuses d'un vert bleuâtre, dont les troncs rugueux s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombées, ont l'air de grands écrans fauves. Derrière, tout en bas, on aperçoit la plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algérie, et dont les aspérités et les déclivités disparaissent dans l'uniformité confuse des sables blonds. Le soir commence à descendre; de longues ombres cendrées s'étendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui s'éparpillent en millions d'étincelles et s'enfuient à gauche, du côté de la trouée de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de poussière d'or, tandis qu'à droite, s'assombrissant de plus en plus, toute une suite d'éminences aux formes étranges, de montagnes aux bizarres découpures, la dégringolade des derniers contre-forts de l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.

—Le capitaine!

J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'éperons. C'est lui. Il entre.

—Froissard, vous êtes là?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. Le général, sachant que vous avez déjà encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps. Voilà, voilà... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu m'écouter... mais non... on veut en faire à sa tête...

Et patati et patata.

Son petit laïus ne m'avance pas à grand'chose, évidemment; mais c'est égal, ça me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros poussah qui, malgré tout, porte de l'intérêt à ses hommes et ne les regarde pas tout à fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se figurer qu'il est pétri d'une autre pâte qu'eux; il a certainement le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici, automates graissés de morgue tudesque et remontés tous les matins par la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant:

—Rien écouter... faire la noce... rentré en France... p'tits enfants... p'tits lapins.....




V

Je viens d'être conduit à la Kasbah entre quatre hommes, baïonnette au canon, commandés par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la cour, un rectangle chauffé à blanc par le soleil qui tombe à pic, qu'on veuille bien m'introduire dans la salle où s'est réuni le Conseil de corps.

De quoi est-il composé, ce Conseil? Un planton, qui promène les chevaux, me renseigne à ce sujet.

—Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il était malade.

Il n'est pas régulièrement formé, mon Conseil de corps. Pourtant, étant donné le petit nombre d'officiers de mon régiment présents au Kef, je ne peux pas réclamer. Les règlements exigent bien, il est vrai, que ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient l'inculpé—puisque inculpé il y a.—Ces règlements ont évidemment leur raison d'être. Il est clair que, si l'homme qui a donné des preuves de son insubordination, qui a démontré qu'il était sous l'influence de ce que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux mêmes qui lui ont infligé les punitions qui l'amènent devant eux, il y a au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs transformés subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expédier le délinquant aux compagnies de discipline. Ça simplifie énormément les choses. Ça évite une perte de temps toujours désagréable. Pas de défense possible de la part de l'inculpé; une accusation basée simplement sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins méritées portées par les juges eux-mêmes qui ne tiennent pas, naturellement, à se donner des démentis. La sentence n'a plus besoin que d'être ratifiée par le général commandant le corps d'armée, ce qui n'est qu'une question de jours. La justice reçoit un croc-en-jambe, ce qui est déjà une bonne chose, mais elle le reçoit en très peu de temps, ce qui est une chose excellente.

Moi, j'ai une chance énorme. Je vais passer devant un conseil composé en majorité d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par conséquent, ne doivent pas tenir outre mesure à faire preuve à mon égard de la plus grande sévérité. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po, fanatiques de la discipline à la prussienne; mais comme ils ne joueront en somme qu'un rôle assez effacé...

—Faites entrer!

J'entre. La porte se referme.

—Asseyez-vous, me dit le commandant.

Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, alignés en rang d'oignons, derrière une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le commandant me regarde—d'un air assez bienveillant. Ma tête a l'air de lui revenir, décidément; et c'est en hochant douloureusement le front qu'il continue:

—Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entrée au service, une conduite déplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions. Nous sommes réunis, vous le savez, pour décider de votre envoi aux Compagnies de discipline. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

—Deux choses: 1° Que ma conduite n'a pas été mauvaise depuis mon entrée au service; elle n'a commencé à l'être que du jour où les taquineries et les vexations de toute nature m'ayant poussé à bout, je suis devenu une de ces têtes de Turc sur lesquelles frappe à tour de bras l'aveugle cohue des galonnés; que, d'ailleurs, dans l'armée, quand un homme a commencé à mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye pas de le retirer, on l'enfonce. 2° Que, si j'ai commis des fautes—et, je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline—je les ai expiées et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement, châtier deux fois, pour le même délit, un individu, si malintentionné qu'il soit. Que, par conséquent, j'ai beaucoup de peine à comprendre pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine énorme précisément parce que j'en ai déjà subi un nombre considérable.

J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie sont devenus tout verts, le petit pète-sec de sous-lieutenant principalement, qui pince ses lèvres blanches, qu'il vient de mordre. Le capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronché; ils ont l'air de s'amuser comme deux croûtes de pain derrière une malle. Quant au commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble très étonné, ne s'étant jamais imaginé, probablement, qu'on pût envisager la question à un point de vue pareil. Il ne paraît pas furieux, tout au contraire; on dirait même qu'il n'est pas fâché, mais pas fâché du tout, en vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre à jour l'ineptie des règlements dont l'étroitesse et la dureté lui ont toujours semblé quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a encore à accomplir une petite formalité.

—Je vais vous lire vos punitions.

Et il commence.

Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret sont pleines et l'on a été obligé d'ajouter plusieurs rallonges. Et des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore. C'est comme la galette du père Coupe-Toujours, au Gymnase.

Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau écourter en diable des motifs par trop chargés et sauter à pieds joints par dessus des punitions tout entières, il manque de salive, il est à bout de forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir et s'arrête.

—Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal écrit, tout ça... Ouf!...

Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire méchant. Il ne passe rien, celui-là; il appuie sur les mots, comme s'il voulait les forcer à entrer bon gré mal gré dans l'oreille de ses auditeurs; il lit les motifs d'une voix indignée de procureur général qui énumère les méfaits de l'accusé, et traîne sur le texte des réponses inconvenantes, qu'il épelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il dénombre les récidives. «C'est la dixième fois, messieurs.—Remarquez bien, messieurs, que c'est la onzième fois.» Je crois qu'il va demander ma tête.

Il ne demande pas ma tête, mais il demande, aussitôt qu'il a refermé le livret, s'il ne pourrait pas présenter quelques observations personnelles. Il m'a étudié, il me connaît à fond; il ne serait peut-être pas inutile...

—Complètement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais qui reste profondément vexé d'avoir été obligé de s'interrompre au plus beau moment et de céder son rôle à un sous-lieutenant; le conseil est fixé.

Et, se tournant vers moi:

—Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous méritées?

—Je n'ai à les trouver ni méritées ni imméritées. On me les a infligées à la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expié ces fautes. Je n'ai qu'à répéter ce que j'ai déjà dit tout à l'heure...

—Tout à l'heure, vous disiez des choses qui n'ont pas le sens commun. Ne les répétez pas! s'écrie le commandant en frappant la table avec mon livret, ce livret dont les quatre ou cinq pages de rallonges lui restent sur le coeur. Quand on a un pareil nombre de punitions, on ne mérite aucune pitié. D'ailleurs, on vous ferait grâce, que vous recommenceriez demain. Demandez plutôt à vos officiers.

—C'est certain, siffle le petit sous-lieutenant. Il n'y pas à en douter.

—Qu'en savez-vous, mon lieutenant?

Second sifflement:

—J'en suis sûr. Pas un mot de plus.

Le commandant est pressé d'en finir. Il vient de jeter un coup d'oeil sur le capitaine et le lieutenant d'infanterie qui se sont assoupis, la tête dans la main, et qui menacent de s'endormir tout à fait. Il m'expédie avec une dernière phrase.

—Le conseil sait à quoi s'en tenir sur votre compte. Je vous le répète, un soldat qui s'est fait punir aussi souvent que vous mérite d'être puni sérieusement. Du reste, on vous l'a dit, nous vous ferions grâce que vous recommenceriez demain. Et puis, vous donnez le mauvais exemple...

Ah! voilà, je m'y attendais! Le mauvais exemple! Et je m'écrie, d'une voix qui réveille les deux dormeurs et qui fait sauter le sous-lieutenant sur sa chaise:

—Alors, c'est pour cela que vous m'envoyez au bagne,—car c'est le bagne, ces compagnies de discipline?—C'est pour cela que vous me prenez trois ans de ma vie,—car j'ai encore trois ans à faire, vous le savez! Pour cela! parce que j'ai déjà souffert beaucoup de la méchanceté acharnée de mes supérieurs, parce que vous savez qu'ils ne me lâcheront pas, parce que vous savez que je serai puni demain, comme je l'ai été hier, comme je le suis aujourd'hui, parce que vous pensez que je donne le mauvais exemple! De quoi m'accusez-vous, dites donc? D'avoir été votre victime! Pourquoi me jugez-vous? pour des tendances! Sur quoi me condamnez-vous? sur des présomptions!

—Sortez! sortez!

On m'a poussé dehors et l'on a refermé la porte...

—Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? me demandent les hommes de garde qui me reconduisent au camp entre leurs baïonnettes.

J'allais répondre: «Des infamies!» Mais j'ai réfléchi.

—Ils m'ont dit des bêtises...

J'ai attendu pendant près d'un mois la décision du général. Je savais très bien que je pouvais compter sur un ordre d'envoi bien et dûment signé et paraphé, mais je trouvais le temps long. J'aurais préféré être fixé tout de suite. J'aurais voulu pouvoir avancer le cours du temps pour bannir toute incertitude, et j'aurais voulu en même temps le retarder, car on m'avait donné sur les compagnies de discipline,—Biribi,—des renseignements qui, franchement, me faisaient peur.

Un matin, le maréchal des logis chef est venu me lire le rapport: «Par décision de M. le général commandant, la division Nord de la Tunisie, le nommé Froissard (Jean), canonnier de 2e classe à la 13e batterie bis détachée au Kef, passera à la 5e Compagnie de Fusiliers de Discipline.»

—Je dois vous prévenir, a-t-il ajouté, que le convoi qui va à Zous-el-Souk, où se trouve le dépôt de la compagnie, part après-demain. On vous désarmera demain.

Le lendemain soir, en effet, on m'appelle au bureau.

Je rends mes armes, mes effets de grand équipement et je ne conserve que mon linge et mes chaussures.

—Vous passerez la nuit au corps de garde, me dit le capitaine, qui entre comme j'allais sortir. Comme ça, vous aurez une couverture. Ah! sacré farceur! Quelle rage aviez-vous donc de vous faire fourrer dedans tout le temps?... Enfin, vous avouerez que, moi, je n'y ai pas mis de méchanceté. Je n'ai même pas voulu aller dire ce que j'aurais été forcé de raconter; je ne pouvais pas jurer que vous êtes un ange, n'est-ce pas?... Et puis, cette idée d'aller engueuler ces messieurs, là-haut, à la Kasbah! Sacrédié! Il faut avoir diablement envie de casser des cailloux à un sou le mètre, avec un maillet en bois!... Donnez-moi une poignée de main tout de même, allez! mauvaise tête...

Je me suis retiré dans le gourbi du corps de garde où, jusqu'à dix heures, les camarades sont venus par groupes ou isolément, me faire leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une façon à eux, par exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent ça à tour de bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort.

—Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitôt arrivé là-bas, tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des choses impossibles, te faire faire des corvées abominables; tiens, j'ai entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivés des manches à balais,—tu entends, des manches à balais,—et qu'ils les forçaient à balayer le camp avec ça. Aussitôt que l'un d'eux se permettait de dire au chaouch: «Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois,» le chaouch le mettait en prison.

—Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige à compter les cailloux du camp ou à arroser des poteaux jusqu'à ce qu'il y pousse des feuilles. A la moindre réflexion, au bloc. Tout ça, c'est pour s'assurer du caractère des individus qu'on leur envoie. Si vous avez le malheur de renauder le premier jour, vous êtes classés parmi les mauvaises têtes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal. Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbécile, en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, là-dedans. Tu sais, on y laisse sa peau facilement.

—Pour sûr! s'écrie un troisième. J'ai vu le cimetière des Disciplinaires en passant, en allant à Aïn-Meleg. Il y a plus de petites croix qu'il n'y a de brins d'herbe.

—Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau de gaîté de coeur. On n'est pas bien à Biribi, c'est clair, mais on n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en sortir...

—Ah! bah! avant la fin de son congé?

—Certainement. Au bout d'un an, de six mois même. Ça dépend.

—Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer; du moment que ça compte sur le congé, c'est le principal, me dit en me serrant la main un de mes compagnons de prison qui vient de s'échapper du marabout des hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre d'ici quelque temps.

—C'est ça, viens me retrouver. Je te réserverai une pioche et je te ferai matriculer une brouette...

Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver.

En me retournant, j'aperçois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que c'est?

C'est un recueil de ces feuilletons que publie le Petit Journal et que découpent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier reliés d'un morceau de carton gris et collés avec de la sauce blanche? Mystère. Le feuilleton est idiot, c'est évident, mais je me mets à le lire avec conviction, à la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages, sans comprendre grand'chose, ne cherchant même pas à comprendre, tellement l'histoire m'intéresse, mais m'évertuant à dénicher le sommeil que le feuilletoniste a certainement dissimulé adroitement,—comme on cache la baguette à cache-tampon,—entre les lignes vides de sens et les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil. J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a réellement tromperie sur la qualité de la marchandise?...

Que faire pour tuer le temps, pour chasser les pensées tristes, les idées noires qui m'assiègent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces insectes de nuit qui vous harcèlent et qu'on ne peut écraser? Les hommes de garde couchés à côté de moi ronflent à poings fermés. Je sors pour essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant, un Limousin pâteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci, quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets à le dévorer au grand galop, lisant à demi-voix pour m'étourdir, bredouillant comme un prêtre qui rabâche son bréviaire, me fourrant les doigts dans les oreilles comme un gosse qui s'aperçoit, à la dernière minute, qu'il ne sait pas un mot de sa leçon.

C'est peut-être la dernière chose que je lis, pour longtemps, après tout, ce roman sans queue ni tête, cette élucubration inepte. Pendant trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une véritable vie de brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code pénal collé, comme une menace, à la fin de mon livret.

Le jour commence à paraître. J'entends les conducteurs qui appellent les chevaux et qui traînent les harnachements. L'artillerie ne fournira que trois prolonges pour le convoi. Elles sont attelées; elles sont prêtes à partir. Un maréchal des logis vient me chercher. La nuit m'a semblé bien longue, mais je ne puis d'empêcher de dire:

—Déjà!

Oui, déjà. Il faut grimper à la Kasbah pour prendre les chargements et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bât des tringlots.

—Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu'à Zous-el-Souk?

—Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me répond le sous-officier en montant la rampe qui mène à la vieille forteresse. On m'a donné l'ordre de vous conduire à la gendarmerie.

A la gendarmerie? Pourquoi faire?

Pourquoi faire? Je vais le savoir, car on vient de m'introduire dans une salle dont la porte s'ouvre sur l'une des nombreuses cours intérieures de la Kasbah.

Des lits sont rangés contre le mur, à la tête desquels sont accrochés des pantalons bleus à bandes noires, des képis bleus à tresse et à grenade blanches, et ces espèces de gibecières en cuir fauve qu'on est habitué à voir rebondir gracieusement sur les flancs élastiques des hirondelles de potence.

—Ah! ah! voilà l'homme! s'écrie le brigadier qui, devant une petite table, donne des instructions à un de ses satellites debout à côté de lui. Asseyez-vous là une minute; nous allons nous occuper de vous.

J'attends un bon quart d'heure. Le brigadier a fini de faire des recommandations à son subordonné; il a griffonné pendant cinq minutes et s'est mis ensuite à fouiller dans un tas de ferrailles, derrière la porte. Il ne semble pas s'occuper énormément de moi; pourtant, il ne m'oublie pas tout à fait, car il me demande en souriant finement—tout est relatif bien entendu et nous sommes dans la boîte de Pandore:

—Avez-vous l'habitude de dire votre chapelet quelquefois?

—Mon chapelet?...

Le brigadier éclate de rire; les gendarmes encore couchés se tordent dans leurs couvertures et celui qui est déjà levé se tient littéralement les côtes.

Je ne comprends pas très bien, mais ce doit être drôle. Je ne veux pas avoir l'air de faire bande à part de ne pas trouver de sel à une plaisanterie qui peut être bonne, en définitive; et je me mets à rire comme les autres.

—Ah! vous riez? Eh bien! approchez ici; donnez-moi vos mains.

—Mes mains!... Les menottes!... Est-ce que vous me prenez pour un filou, par hasard?

—Donnez-moi vos mains, que je vous dis! et dépêchez-vous.

—Jamais de la vie!

Je saute en arrière, je m'accule dans un coin; je n'en sortirai que quand on m'en arrachera. Est-ce que je suis un voleur, pour qu'on m'attache les poignets? Est-ce que je suis un malfaiteur, pour qu'on m'enchaîne? Est-ce que j'ai commis aucun des crimes ou des délits justiciables d'un tribunal, même des tribunaux militaires?

Ils n'y regardent pourtant pas à deux fois, ceux-là! Est-ce qu'on peut me reprocher aucun acte contraire à l'honnêteté, aucun acte tombant sous le coup des répressions de la loi? Moi, présenter les mains aux menottes, tranquillement, de bonne volonté, comme l'escarpe pris en flagrant délit ou le pégriot poissé sur le tas! Plutôt me faire briser les membres!...

—Alors, on vous les brisera.

Ils se sont précipités sur moi, trois ou quatre, m'ont ramené les bras en avant et m'ont serré les poignets dans la chaîne infâme.

Encore un cran! n'ayez pas peur de tirer dessus. Ça lui apprendra à rouspéter.

Ça ne m'apprendra rien du tout. Ce que ça pourrait m'apprendre, je le sais depuis longtemps: c'est que le jour où j'ai jeté bas mes effets de civil pour endosser l'habit militaire, j'ai dépouillé en même temps ma qualité de citoyen et que, étant soldat, je suis un peu plus qu'une chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme, puisque je n'ai plus de droits.

Le gendarme qui doit m'escorter m'a conduit à l'entrée de la cour, devant la route qui traverse la Kasbah et m'a fait asseoir sur une grosse pierre.

—Attendez-moi là.

J'attends. On doit me prendre pour une bête fauve exhibée à la porte d'une ménagerie pour attirer les curieux. Des individus viennent me regarder, les uns avec pitié, les autres avec dédain. Le fournisseur des fourrages, un voleur retour du bagne, condamné jadis à vingt ans de travaux forcés pour viol et incendie, passe à cheval et me lance un regard méprisant, je n'en veux pas à cette canaille. Il est bien forcé, ce fagot, pour frayer avec les honnêtes gens, de prendre leurs façons ignobles et leurs manières écoeurantes. Ceux qu'il fréquente depuis sa sortie du bagne ont déteint sur lui, ça se voit.

Ils passent justement aussi, ceux-là: trois officiers d'administration, fringants, la cravache à la main, qui, en m'apercevant, prennent un air narquois qui s'accentue chez le premier et qui se change, chez les deux autres, en une grimace de dégoût. Ils laissent tomber sur mes menottes un coup d'oeil dédaigneux et détournent vivement la tête. Ils ont l'estomac délicat; ils n'en peuvent supporter davantage. Ah! je les connais pourtant...

Ils ne semblent pas se douter, les dégoûtés, que le prisonnier assis sur la borne, au bord du chemin, ne changerait pas sa conscience contre la leur et qu'il ne voudrait, pour rien au monde, troquer ses mains enchaînées contre leurs mains gantées de blanc, mais graissées, en dessous, par les pattes crochues des riz-pain-sel.

Le gendarme—mon gendarme—arrive au trot.

—Vous marcherez à côté de mon cheval, et tâchez de ne pas vous écarter.

Le convoi s'ébranle, traverse la ville...

Il est encore de bonne heure, heureusement. Pas grand monde pour nous regarder: quelques Arabes seulement et des mouchachous qui ont bien vite vu ma chaîne et se sont mis à crier: «Chapard! chapard!»

La première étape n'est pas longue: dix-huit kilomètres, à peu près; mais c'est très gênant pour la marche, d'avoir les mains attachées. Je demande au Pandore de me permettre de monter dans une prolonge.

—Tout à l'heure; nous sommes trop près de la ville.

Il m'a laissé faire dix kilomètres à pied, le rossard.

—Vous savez, m'a-t-il dit en arrivant à l'étape—un plateau absolument nu au bas duquel coule un ruisseau—ce n'est pas que j'aie peur que vous vous échappiez, mais je veux que vous restiez à côté de moi. Comme je suis responsable de vous, vous comprenez... Ainsi, maintenant, en attendant que la cuisine soit faite, j'ai envie de faire la sieste; eh bien, vous allez la faire en même temps que moi... tenez, à l'ombre de cet olivier.

—Mais je n'ai pas envie de dormir.

—Ça ne fait rien.

Elle n'est pas mauvaise! Ils ont des idées à eux, ces gendarmes. Vouloir forcer les gens à dormir! Et si je ne peux pas, moi?

Si je ne peux pas, je ne suis pas le seul: mon garde du corps non plus ne paraît pas trouver facilement le sommeil. Il se tourne et se retourne comme saint Laurent sur son gril.

—Ah! ça y est. Je ne dormirai pas! sacré nom de nom!

Il se met sur son séant.

—Vous non plus, vous ne dormez pas?

—Non.

—Vraiment! Ah! à propos, vous ne m'avez pas raconté pourquoi l'on vous envoie à Biribi. Dites-moi donc ça; cela fera passer le temps.

Je lui donne des raisons quelconques: beaucoup de punitions pour différents motifs...

Il cligne de l'oeil.

—Différents motifs... oui, je connais ça. Il y a une femme là-dessous.

Une femme?... à propos de quoi?... Après tout, s'il y tient:

—Oui... une femme... une femme...

—Je parie que lorsque vous avez fait vos bêtises, vous étiez en garnison dans les environs de Paris; car vous êtes de Paris, n'est-ce pas?... Quand on est si près de chez soi, ça finit toujours mal.

—Oui, j'étais tout à côté de Paris.

—J'en étais sûr! Tenez, je devine, vous deviez être à Versailles.

Je ne veux pas le détromper, ça le mettrait de mauvaise humeur; je lui déclare que j'étais à Versailles. Comme ça il va peut-être me laisser la paix.

—Ah! ah! ce sacré Versailles. Ça me rappelle de fameux souvenirs. J'y ai tenu garnison, moi aussi. Il y a déjà quelques temps, par exemple. J'étais dans la garde mobile. Vous savez, la garde mobile?... Nous faisions le service de la Chambre des députés... Nous avions des shakos avec des plaques et des V blancs argentés...

—Ah! oui.

—Ce vieux Versailles! J'y avais une bonne amie... je peux bien dire ça maintenant... une charcutière... la fille d'un charcutier... au coin de l'avenue de Paris et de la rue des Chantiers. Vous connaissez peut-être? Vous l'avez sans doute vue, en passant? Elle est toujours dans la boutique.

Quel raseur! Est-ce qu'il a l'intention de continuer longtemps? Le meilleur moyen de le faire taire est peut-être encore d'abonder dans son sens.

—Oui, en effet; il me semble me rappeler... Une bien jolie fille...

—Ah! pour ça!—Il fait claquer ses lèvres sur ses doigts.—Ce que je m'en suis payé, des parties! Quelles noces! J'ai sauté plus de quatre fois par dessus le mur, allez!... Ce que c'est que la vie, tout de même! Dire que, si je m'étais fait pincer, j'aurais peut-être été envoyé à Biribi comme vous!... Mais, dame! on ne s'est pas fait prendre et on est gendarme!

Il se frappe la poitrine avec enthousiasme.

—Oui, on est gendarme!

—Ça se voit.

—N'est-ce pas que ça se voit? L'uniforme me va bien, c'est une justice à me rendre... Tenez, je vais enfreindre les règlements en votre faveur: je vais vous ôter les menottes. Je ne devrais pas, mais enfin... par exemple, il ne faut pas essayer de vous sauver... Là, ça y est. Vous pouvez aller passer la journée avec vos camarades. Seulement, vous savez, demain, pour arriver, je vous rattacherai. Vous comprenez, ça c'est forcé.

—Tiens! il s'est décidé à te lâcher, me disent les hommes du convoi. Ce n'est vraiment pas malheureux. Nous allons pouvoir passer la soirée ensemble, au moins.

La cuisine est faite. On se met à manger et l'on descend, à la nuit tombante, chez le mercanti dont la baraque s'élève seule, dans l'étranglement de la vallée, le long d'un ruisseau. On a bu à ma bonne chance, à l'écoulement rapide du temps. Et je me suis senti le coeur serré, des larmes me sont venues aux paupières en recevant les consolations, banales peut-être, mais bien cordiales, de ces braves gens avec lesquels je trinquais pour la dernière fois.

L'étape du lendemain est longue. Nous traversons de longues vallées stériles, nous longeons des précipices, nous gravissons des montagnes abruptes. Et, tout d'un coup, après la descente d'une dernière côte rude, de l'autre côté d'une rivière qu'on traverse à gué, on voit se dérouler une longue plaine au milieu de laquelle, à dix kilomètres au moins, s'élèvent des bâtiments blancs dont les toits de tuiles rouges éclatent au soleil. C'est Zous-el-Souk.

Dans une heure et demie nous y serons.

Nous y sommes. Le Pandore m'a remis les menottes et vient de confier son cheval à un tringlot.

—Venez avec moi.

Je le suis, traversant à grandes enjambées, sans mot dire, la voie du chemin de fer et longeant l'espèce de rue aux deux côtés de laquelle s'élèvent quelques maisons à l'européenne, auberges et cantines. Brusquement, devant nous, apparaît le parapet en terre des retranchements qui entourent le camp. Derrière, on aperçoit le sommet des marabouts et les toits de baraquements en briques. C'est là.

Je franchis le parapet. Je suis dans le camp. Et le gendarme,—qui est plus gendarme que méchant,—après m'avoir soufflé à l'oreille:

—Allons, mon garçon, du courage! crie à un sous-officier qui se promène, les mains derrière le dos:

—V'là un oiseau que j'vous amène!