VI
—Ah! il n'en manque pas de ce gibier-là! s'écrie le sous-officier en ricanant. Et, s'adressant à moi:
—Allons, ouvrez votre sac.
J'ouvre le sac à distribution que j'ai apporté et j'en tire mes effets de linge et chaussures. Il examine le tout au fur et à mesure, minutieusement.
—Vous n'avez pas d'argent sur vous?
—Non.
—Vous ne pouvez pas dire: Non, sergent? Où avez-vous donc appris la politesse, bougre de cochon? Déshabillez-vous.
Je me déshabille et il palpe mes habits scrupuleusement, froissant le col de la chemise et la ceinture du pantalon, fourrant les mains dans mes souliers. Il me fait ouvrir la bouche et cracher par terre. Il regarde s'il ne tombe pas des pièces de cent sous.
—C'est bon. Si jamais l'on trouve sur vous de l'argent, du tabac ou d'autres choses défendues, gare à vous.—Venez avec moi.
Je le suis, en chemise, mes effets sous le bras. Il me fait entrer dans une baraque dont la porte est surmontée d'un écriteau portant ces mots: «Magasin d'habillement». Tout le long des murs courent des rayons chargés d'uniformes, de linge, de gros paquets enveloppés de papier gris; au plafond sont suspendus des sacs, des ceinturons, des ustensiles de campement.
—Encore un! hurle un sous-officier qui, tout au fond, écrit sur un gros registre. On n'en finit jamais avec ces salauds-là. Flanquez-moi vos affaires dans un coin. Ça a l'air encore joliment propre, tout ça! Plein de poux, au moins... Arrivez ici, nom de Dieu!
Il me jette à la figure un pantalon, une veste et une capote.
—Essayez-moi ça.
J'enfile le pantalon. Un pantalon de prisonnier, en drap gris, tout uni. J'endosse la capote, grise aussi, avec des boutons de cuivre sans grenade, sans numéro; au collet éclate un gros 5 en drap rouge. Il n'y a pas de glace dans la baraque et je le regrette. Je voudrais bien pouvoir me regarder un peu. Je dois ressembler à un pensionnaire de Centrale. Il ne me manque plus que le bonnet.
—Attrappez ça.
Je reçois en pleine poitrine une chose en drap gris—toujours—dont je ne m'explique pas bien la nature. Je finis par m'apercevoir que c'est un képi. Un képi extraordinaire, par exemple. Très haut de forme, sans boutons, sans jugulaire, un 5 rouge simplement collé sur l'étoffe grise, orné d'une visière fantastique. Elle a au moins dix-huit centimètres de long, cette visière; c'est un carré de cuir d'une épaisseur extravagante dans lequel un cordonnier intelligent trouverait moyen de découper une paire de semelles; avec un peu d'industrie, il pourrait même réserver de quoi fabriquer les talons. Elle m'étonne, cette visière; je n'en reviens pas. Quel a été le dessein du gouvernement en dotant les compagnies de discipline d'un couvre-chef comportant un accessoire de dimensions aussi exagérées? A-t-il voulu faire preuve de sa mansuétude, même envers des indignes, en leur donnant le moyen de préserver des coups de soleil leurs nez indisciplinés? N'a-t-il pas plutôt voulu leur fournir un petit meuble portatif, une tablette toujours utile dans les hasards des campements et qui peut leur servir à déposer la portion retirée de leur gamelle ou à étendre la feuille de papier à lettres qui doit porter de leurs nouvelles à leurs parents?
—Êtes-vous gêné dans votre uniforme? me demande le sergent d'habillement.
Pas le moins du monde. Je danse dedans. Les jambes du pantalon ressemblent à deux sacs dans lesquels mes tibias se perdent; je pourrais mettre un locataire dans la capote. Quant au képi, deux fois trop grand, il ne me descend pas tout à fait sur les yeux parce que mes oreilles l'arrêtent en route.
—Ça va bien. Tenez, voilà un fourniment, un fusil, un sac. Et votre veste, vous l'oubliez?
C'est vrai, j'oubliais ma veste que je n'ai pas essayée et qui est restée par terre. Le sergent paraît furieux de ma négligence.
—La veste, ici, constitue la grande tenue. Vous entendez? Pour le travail, vous mettrez votre pantalon de treillis et votre blouse. Pour les appels et à partir de la soupe du soir, le pantalon de drap et la capote. Le pantalon de drap et la veste sont réservés pour les circonstances exceptionnelles.
Ça me paraît très logique. En effet, si les soldats de l'armée régulière revêtent la veste pour faire les corvées les plus dégoûtantes, celle des latrines, par exemple, il est clair qu'on ne peut mieux punir ceux qui se sont mal conduits qu'en les contraignant à endosser le même vêtement pour les revues de général-inspecteur. Il faudrait avoir le caractère bien mal fait, profondément perverti, pour ne pas être sensible à une prescription de ce genre-là.
Cette réflexion me met en gaîté. J'esquisse un sourire léger—oh! très léger.—Seulement, le sergent l'aperçoit tout de même.
—Vous riez de mes observations, nom de Dieu! Vous serez privé de vin pendant huit jours! Venez, que je vous mène chez le perruquier.
Le perruquier, qui a été averti, probablement, est à la porte avec ses instruments. Il repasse son rasoir sur une vieille semelle de godillot. Que va-t-il me faire? Va-t-il se livrer sur moi à l'une de ces expériences dont on m'a parlé au Kef? Tient-on absolument à connaître le fond de mon caractère? Va-t-il me saigner aux quatre membres pour voir si je supporterai l'opération sans crier? Va-t-il simplement me circoncire?
—Faites-le asseoir sur cette pierre au pied de votre marabout, lui dit le sergent à qui un de ses collègues vient de faire signe et qui est forcé de s'éloigner; et je vous engage à le soigner.
Ça y est. Je m'asseois plus mort que vif. Je regarde mon bourreau dans les yeux, comme pour implorer sa pitié.
Il n'a pas l'air méchant. Il a plutôt l'air triste. Il porte la tenue de travail—blouse et pantalon blancs—et un képi comme le mien. C'est un disciplinaire aussi, évidemment. J'en serai peut-être quitte pour la peur. Il abandonne son rasoir et prend une paire de ciseaux.
—Je vais commencer par les cheveux.
Et il se met en devoir de me les tailler, le plus ras possible. Tout en travaillant il cause.
—Tu es arrivé ce matin?
—Oui.
—Combien as-tu encore de temps à faire?
—Trois ans.
—Trois ans!—Il ricane—Assieds-toi un peu. Ça va se passer.
Puis, s'apercevant sans doute que ses sarcasmes m'attristent, il reprend, d'une voix basse, de cette voix des prisonniers qui craignent d'être entendus et qui jettent, en parlant, des regards furtifs autour d'eux:
—Tu sais, ce que je t'en dis, c'est pour blaguer. Le temps paraît long, ici; mais enfin, ça se tire tout de même. Ainsi, moi, j'avais vingt mois à faire quand je suis arrivé et, dans trois mois, je serai libéré.
—Ah!
—Oui. A moins que d'ici là il ne m'arrive quelque anicroche. On n'est jamais sûr du lendemain, ici. C'est à qui essayera de vous faire passer au conseil de guerre. Les congés sont en caoutchouc, on les rallonge facilement. C'est pourtant bien assez de nous faire faire notre temps jour pour jour.
—Ah! l'on fait ses cinq ans en entier?
—Tout juste. Tu ne savais pas ça? Je parie que tu ne sais seulement pas comment ça se passe, ici?
Et il me donne des détails. Il m'apprend qu'aucun des règlements en vigueur dans l'armée régulière n'est applicable aux Compagnies de Discipline et qu'elles sont entièrement soumises, par le fait, au bon plaisir du capitaine. Il est formellement défendu de communiquer avec les soldats des autres corps ainsi qu'avec les indigènes et les colons; quant aux lettres, il faut les décacheter devant le vaguemestre, qui s'assure qu'elles ne contiennent ni argent ni mandat, et qui retient même les timbres, quand elles en renferment. La nourriture? Elle ne vaut pas cher; l'ordinaire est mis en coupe réglée. Le prêt? On le touche en nature—quand on le touche. On n'est admis au prêt qu'après deux mois au moins de séjour à la compagnie; à la première punition de prison, on est rayé de la liste.
—Alors, où passent les cinq centimes par jour et par homme alloués par l'État?
—Moi non plus. Probablement où passe le vin que les chaouchs suppriment régulièrement à la moitié de l'effectif. Tu sais ce que c'est qu'un chaouch? C'est un pied-de-banc, ou simplement un pied. Et un pied-de-banc, c'est un sergent.—Nous, on nous appelle les Camisards.
—Ah! mais à propos, le sergent d'habillement m'a déclaré tout à l'heure que je serais privé de vin pendant huit jours.
—Eh bien! pendant huit jours il boira à ta santé le quart de vin accordé aux troupes de Tunisie. Tu commences bien, ajoute-t-il en riant. Si tu continues comme ça, avant huit jours tu iras faire un voyage là dedans.
Et il me désigne une petite cour fermée de murs derrière lesquels on entend les pas alourdis d'hommes pesamment chargés, le cliquetis des armes qu'on manoeuvre, des commandements longuement espacés.
—Qu'est-ce que c'est que ça?
—C'est la prison. Les prisonniers sont en train de faire le peloton. Tu ne connais pas la prison, ici? et la cellule? et les fers?
Je fais un signe de tête négatif.
—Non? Eh bien, je te souhaite de ne jamais faire connaissance avec. Et puis, tu peux te vanter d'avoir de la chance: tu arrives juste au moment où les silos sont supprimés. Tiens, tu vois, là-bas, au bout de la cour, ces trois trous à moitié bouchés avec du sable? C'étaient les silos. J'en ai vu descendre, là-dedans, des malheureux! Ah! là, là!
—Et on les a supprimés, ces silos?
—Oui, il y a un mois environ. On y avait mis un type auquel on avait attaché les mains derrière le dos. Il y est resté près de quinze jours. A midi et le soir on lui jetait, comme d'habitude son bidon d'eau qui se vidait en route et son quart de pain qu'il attrappait comme il pouvait. Je me souviens que, pendant les cinq ou six derniers jours, il criait constamment pour qu'on le fit sortir. Enfin, quand on l'a retiré, il était à moitié mangé par les vers.
—Oui, mangé par les vers, reprend le perruquier qui a fini de me couper les cheveux et remue un vieux blaireau dans un quart de fer blanc. Tu comprends bien qu'ayant les mains attachées derrière le dos, il ne pouvait pas se déculotter. Il était forcé de faire ses besoins dans son pantalon. A force, les excréments ont engendré des vers et les vers se sont mis à lui manger la chair. Il avait le bassin et le bas-ventre à moitié dévorés. On l'a porté à l'hôpital et il est mort huit jours après. Le médecin en chef a fait du pétard et a réclamé au ministère. Alors, on a supprimé les silos. Oh! ça ne fait rien, il y a des choses qui les remplacent avantageusement. Tu verras. Lève le menton, que je te rase. Tu sais, ici, on rase tout, barbe et moustache. Les disciplinaires n'ont pas le droit d'en porter. C'est ce qui les distingue des condamnés aux travaux publics qui, eux, portent la barbe et la moustache, mais ont la tête complètement rasée à l'aide d'un rasoir. C'est pour ça qu'on les appelle les Têtes-de-Veaux.
—Ah! et pourquoi leur rase-t-on le crâne, à eux, et la face à nous?
—C'est ce qu'on se demande, me répond le perruquier.
Sans doute, et c'est à quoi l'on ne peut trouver de réponse, la bêtise s'alliant toujours, et dans une large mesure, à la méchanceté, dans la rédaction des règlements militaires.
Tout d'un coup, le clairon sonne.
—C'est la breloque, me dit le perruquier qui a cessé de me raser, la sonnerie qui annonce la fin du travail. Tu vas voir les hommes revenir des chantiers. Oh! ils ne sont pas beaucoup; une cinquantaine, tout au plus. Le reste est à droite et à gauche, dans des détachements. Seulement, ils vont probablement rentrer tous au Dépôt un de ces jours; on dit que la compagnie va partir prochainement pour le Sud.
—Vraiment?
—Oui. Le capitaine est depuis deux jours à Tunis pour prendre des ordres... Tiens, les voilà.
Ils rentrent en effet, les disciplinaires qui reviennent du travail; quatre par quatre, correctement alignés, leurs outils sur l'épaule, ils pénètrent dans le camp et s'alignent devant la rangée des marabouts. Ils ont un air sinistre, avec leurs figures glabres, bronzées, leurs yeux sans expression sous leurs sourcils froncés, leurs physionomies d'esclaves éreintés et rageurs. Ils entrent l'un après l'autre dans une baraque où ils déposent leurs pelles et leurs pioches, que le sous-officier qui m'a reçu le matin compte au fur et à mesure, et disparaissent dans les tentes. Le sergent a fini de dénombrer les pelles et les pioches. Il ferme la porte de la baraque et m'aperçoit.
—Qu'est-ce que vous foutez là? Voulez-vous vous dépêcher d'aller astiquer vos armes et votre fourniment! On ne vous a pas dit que vous comptiez à la 10e section?... Vous comptez à la 10e. Voilà votre marabout, en face. Portez-y vos affaires. Et que je vous y repince, le bec en l'air!...
J'entre dans la tente, traînant derrière moi mes effets entassés dans un couvre-pieds. Sept ou huit hommes, dans cette tente, accroupis sur des nattes, occupés à nettoyer leurs fusils. Je cherche une place. Aucun d'eux ne m'adresse la parole. On dirait qu'ils ont peur de se compromettre.
—Tiens, mets-toi là, me dit à la fin un garçon sec et maigre, de taille assez exiguë, mais à la physionomie franche et ouverte, aux yeux noirs pleins d'énergie. Mets-toi là et nettoie tes affaires. Il y a revue d'armes à une heure.
—A une heure? Bah! alors, j'ai le temps; il est à peine dix heures.
—Ah! tu as le temps, s'écrient en même temps quatre ou cinq de mes nouveaux camarades. Tu vas voir ça tout à l'heure, comme on a le temps de faire quelque chose, ici! Depuis cinq heures du matin nous sommes au travail, et jusqu'à huit heures du soir si tu nous trouves un quart d'heure de liberté, tu seras rudement malin.
Ils ont eu raison. Je n'ai pas été assez malin pour trouver ce quart d'heure-là.
A dix heures, on a sonné la soupe. Il a fallu aller s'aligner, se mettre en rangs et défiler un par un devant la cuisine où chacun prend, en passant, une gamelle à moitié vide. A onze heures, le clairon a sonné de nouveau. Encore un alignement, encore un défilé sous un hangar où l'on nous a rangés en cercle: il s'agissait, cette fois-ci, d'une théorie de trois quarts d'heure sur le respect dû aux supérieurs. A midi, nouvelle sonnerie, nouvel alignement. On fait l'appel général. De midi et demie à une heure, les pieds-de-banc passent une revue d'armes dans les tentes. A une heure, le clairon appelle au travail. On s'aligne, on double par quatre et l'on part pour les chantiers dont on revient à cinq heures. A cinq heures et demie, clairon, alignement, défilé devant la cuisine, On a une demi-heure pour manger la soupe. A six heures, le clairon se fait encore entendre. On se dirige cette fois-ci—toujours après s'être alignés—vers un grand terrain où s'élèvent des appareils de gymnastique. Une heure et demie de trapèze, de barre fixe et de corde à noeuds; la dernière demi-heure est consacrée aux sauts de piste. Le clairon sonne, comme la nuit tombe; c'est la retraite. On rentre au camp, on s'aligne une dernière fois et les chaouchs procèdent à l'appel du soir. On a le droit de dormir jusqu'au lendemain, cinq heures du matin. De dormir, bien entendu; il est défendu de parler, en effet, après l'appel du soir—ainsi qu'il est interdit de causer sur les chantiers—et les chaouchs veillent, en rôdant comme des chiens autour des tentes, à l'observation des règlements.
Y ai-je assez souffert, mon Dieu! sur ces chantiers, pendant les quatre mortelles heures de travail de l'après-midi! Il s'agit de creuser une rampe conduisant facilement à la Medjerdah qui coule à deux cents mètres du camp. On m'avait muni d'une pioche. Il y avait certainement deux heures que je m'escrimais avec cet instrument, que je n'avais pas encore abattu assez de terre pour cacher le fond de la brouette. C'est qu'elle était dure en diable, cette terre! Il m'en venait des calus aux mains, je suais à grosses gouttes, j'avais les bras rompus et je n'avançais pas. Les chaouchs qui nous gardaient, le revolver au côté, venaient bien, à tour de rôle, me menacer de me fiche dedans et me traiter d'imbécile. Ça m'encourageait un peu, évidemment, mais mon outil persistait à ne faire au sol tunisien que d'insignifiantes blessures. J'étais forcé de m'avouer que je n'étais pas plus adroit de mes mains qu'un cochon de sa queue.
Je devais bénéficier, il est vrai, d'une circonstance atténuante: j'étais gêné, très gêné dans mes efforts. Chaque fois que je portais la tête en avant et que j'étendais les bras pour accompagner le coup de pioche, mon képi me descendait sur les yeux. Je n'y voyais plus clair du tout. A la fin, exaspéré, j'ai pris le parti de mettre mon couvre-chef en arrière, en casseur d'assiettes, la grande visière en l'air, toute droite, menaçant le ciel.
Un caporal est accouru.
—Vous n'en foutez pas un coup! bougre de feignant! Vous avez de la veine que ce soit la première journée! Si vous travaillez comme ça demain, gare à votre peau! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette manière de se coiffer à la d'Artagnan, avec un air de se fiche du peuple? Coiffez-vous droit!
—Caporal, mon képi me descend sur les yeux. Il est beaucoup trop grand.
—Mettez de l'herbe dans le fond.
J'ai arraché quatre ou cinq poignées d'herbes et je les ai mises dans le fond. Il m'en pend des brins sur le front et sur les joues. Je dois ressembler à un dieu marin qui voyage incognito, avoir l'air d'un palefrenier distrait qui craint de ne plus penser à la provende de son cheval, d'un herboriste en excursion qui a oublié sa boite de fer-blanc. Et puis c'est d'un gênant! Ça vous pique, ça vous chatouille. On ne se figure pas comme c'est gênant, d'avoir des végétaux sur la tête.
Enfin, la journée est finie. Ouf! A propos, j'en ai encore combien, comme celle-là, à passer?
Trois fois trois cent-soixante-cinq font... Mille quatre-vingt-quinze. Mille quatre-vingt-quinze jours pareils à celui-là! Mais il y a de quoi devenir fou!
Et, m'étendant sur la natte qui me sert de matelas, je me plonge dans des réflexions lugubres.
Mon voisin, celui qui, le matin, m'a indiqué une place à côté de lui, se tourne de mon coté.
—Tu n'as pas de tabac, au moins?
—Non.
Il me passe un paquet de tabac et du papier à cigarettes. Puis, il s'enveloppe la tête de son couvre-pieds pour enflammer une allumette qu'il fait craquer tout en toussant très fort.
—Tu feras comme moi pour allumer et tu cacheras le feu. Il est défendu de fumer après l'appel et il ne faut pas faire voir la lumière. D'ailleurs, tu n'es pas admis au prêt; tu n'a pas le droit de fumer.
Je suis ses indications et, quand j'ai allumé une cigarette, il reprend;
—Comment t'appelles-tu, déjà?
—Froissard.
—Ne parle pas si fort; on pourrait t'entendre et on te flanquerait dedans. On peut causer, mais tout bas. Moi, je m'appelle Queslier. Tu es de Paris?
—Oui.
—Moi aussi. Il y en a pas mal de Parisiens, ici. Eh bien! puisque nous sommes pays, je vais te donner un bon conseil: c'est de faire l'imbécile tant que tu pourras et de ne jamais répondre aux gradés ouvertement. Tu comprends, nous sommes au dépôt; ils se sentent forts; ils sont presque aussi nombreux que nous, et si ne marchions pas droit, ils ont des troupes régulières, à côté d'eux. Ah! quand on est en détachement, c'est autre chose. Moi j'y étais. J'étais au détachement de Sandouch; je suis tombé malade et l'on m'a expédié à l'hôpital. De là, on m'a envoyé ici. En détachement, on est beaucoup plus libre; on est là quarante ou cinquante hommes, au plus, avec trois ou quatre gradés qui, quelquefois, n'en mènent pas large.
—Et tu n'y retourneras pas, à Sandouch?
—Mais non. J'aime autant ça. Tout le monde y est malade. Sur cent vingt que nous étions, je suis sûr qu'il y en a à peine dix exempts de fièvres et de dysenterie. On nous faisait tracer une route dans des terrains marécageux; alors, tu comprends... Du reste, la Compagnie ne va pas tarder à partir d'ici.
—Tu crois? Et où ira-t-on?
—Je ne sais pas. Dans le Sud. J'ai entendu le capitaine en parler l'autre jour. Il est justement à Tunis pour cette affaire-là. Dans le courant du mois prochain, tu verras rentrer les détachements. Seulement. je ne sais pas comment celui de Sandouch s'y prendra pour revenir, à moins de faire les étapes à quatre pattes.
—Ils sont si malades que cela? demande un homme couché en face de moi, de l'autre côté de la tente, que j'ai vu revenir de Tunis, par le chemin de fer dans la soirée, avec ses armes et son sac.
Queslier ne répond pas; et, quand on commence à entendre les ronflements de l'individu qui s'est décidé à s'endormir, il se penche vers moi.
—Tu sais, quand tu auras quelque chose à dire, garde-le pour toi, ça vaudra mieux. Ne t'avise pas d'aller faire part de tes impressions au premier venu. Le camp est plein de bourriques.
Et, comme je parais étonné de l'expression:
—Oui, des bourriques, des moutons, des espions, si tu veux. C'en est plein. A part cinq ou six anciens, il n'y a ici que des jeunes, des nouveaux arrivés, un troupeau de vaches qui ne demandent qu'à se mettre bien dans les papiers des pieds-de-banc. Pour ça, vois-tu, ils feraient tout. Ils se dénoncent réciproquement; ils se cassent du sucre sur le dos les uns des autres. Ils vendraient leur père. Qu'est-ce que je dis? Le vendre? Ils sont bien trop bêtes pour ça: ils le donneraient. Défie-toi d'eux. Si je t'en parle, tu sais, c'est par expérience. Il y a assez longtemps que je suis à la Compagnie pour les connaître.
—Depuis combien de temps y es-tu?
—Depuis dix mois.
—Et combien en as-tu encore à faire?
—Quarante.
—Quarante? Mais tu y fais donc ton congé?
Il me raconte son histoire. Il est mécanicien-ajusteur. Depuis l'âge de dix-huit ans, il faisait partie d'un groupe socialiste dont il avait suivi assidûment les séances jusqu'au moment de la conscription. Après avoir tiré, au sort, un mauvais numéro, ne se sentant aucun goût pour l'état militaire, ne comprenant pas, d'ailleurs, pourquoi le gouvernement lui demandait cinq ans de sa vie, à lui, ouvrier, non-possédant, pour la défense de la propriété, il hésita fort à rejoindre le corps qui devait lui être désigné ultérieurement. Il s'adressa à quelques chefs du parti révolutionnaire qui l'engagèrent à faire son temps, tout au moins s'il était envoyé dans un régiment caserné en France. L'ordre de route arriva. On l'envoyait à Saint-Girons. Il s'y rendit et y passa près de trois mois, très tranquille, ne se livrant à aucune propagande. Un beau jour, le colonel le fit appeler et lui déclara qu'il avait l'intention de l'envoyer en Afrique; le régiment y avait un bataillon, à Karmouan. Ce bataillon manquait de comptables; le commandant en réclamait à chaque courrier. Queslier pouvait très bien faire l'affaire; on avait pensé à lui; il avait de bonnes notes, paraissait robuste, etc. Bref, il fut conduit à Marseille, embarqué sur un paquebot qui partait pour la Tunisie. Aussitôt qu'il fut arrivé à Karmouan, le commandant le fit demander et lui dit à brûle-pourpoint: «Vous êtes une canaille. Vous avez fait partie d'une société secrète qui s'appelle: la Dynamite. Du reste, voilà les notes qu'on m'a transmises à votre sujet. Le colonel n'a pas voulu vous traiter comme vous le méritiez, en France, à cause de ces sales journaux qui fourrent leur nez dans tout ce qui ne les regarde pas. C'est pour cela qu'il vous a envoyé ici. Et moi, je vous déclare ceci: c'est que, si vous ne filez pas droit, je vous montrerai comment je traite les communards. Vous voyez ces quatre galons-là? Eh bien! je n'en avais que trois avant la Commune; le quatrième, on me l'a donné pour en avoir étripé quelques douzaines, de ces salauds!... Allez, crapule!»
Vingt-quatre heures après, Queslier avait quinze jours de prison pour avoir manqué à l'appel du soir. En réalité, il s'était trouvé en retard de deux minutes à peine. Il écrivit une lettre de réclamation au général commandant le corps d'occupation. Le commandant, ayant eu connaissance du fait, écrivit de son côté au général pour protester contre les calomnies enfermées dans la missive expédiée par un de ses soldats. Le général, édifié par les notes que le commandant avait jointes à sa lettre, considérant en outre que Queslier s'était servi d'encre violette pour correspondre avec lui, lui octroya généreusement soixante jours de prison.
Queslier fit sans murmurer ces soixante jours. Au bout des deux mois, comme il allait sortir, le commandant eut l'idée de visiter les locaux disciplinaires. Il examina minutieusement les murs et finit par découvrir sur l'un d'eux l'inscription qu'il cherchait sans doute. On avait écrit sur la muraille: «Vive la Révolution sociale!» Queslier protesta de son innocence. Néanmoins, il fut maintenu en prison jusqu'à nouvel ordre, passa au conseil de corps huit jours après et fut presque aussitôt dirigé sur la 5e compagnie de discipline.
—Hein? Qu'est-ce que tu en dis? me demande Queslier. Est-ce assez canaille? Est-ce assez jésuite? Tu vois, maintenant, je n'ai pas d'intérêt à dissimuler, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que ce n'est pas moi qui avais écrit sur le mur.
—C'est raide tout de même.
—Ecoute donc quelque chose de plus raide encore, si c'est possible. J'avais, dans le groupe dont je faisais partie, à Paris, deux camarades qui ont tiré au sort en même temps que moi. Ils ont eu de bons numéros. Ils n'avaient qu'un an à faire. On les a expédiés dans un régiment en garnison du côté de Bordeaux; il y ont passé huit jours et, au bout de cette semaine, sans jugement, sans rien, sans les faire passer au conseil de guerre ni au conseil de corps, sans les prévenir, on leur a mis les menottes aux mains et on les a envoyés, entre deux gendarmes, comme deux malfaiteurs, dans un régiment dont j'ai oublié le numéro, mais qui occupe plusieurs points dans le Sud-Oranais.
—Ah! oui, continue-t-il au bout d'un instant, on voit de drôles de choses. Pourtant, à vrai dire, il n'y a là rien d'étonnant. Avec un gouvernement bourgeois!... Tu as l'air d'avoir reçu de l'éducation, toi? Tu es bachelier, au moins?
—Oui.
—T'es-tu occupé quelquefois des questions sociales.
—Très peu.
—Ah! Eh bien! si tu veux, je t'instruirai là-dessus, moi. Tu verras qu'il n'y a pas que du coton dans nos idées, à nous, et qu'il n'y a pas besoin de savoir le latin pour voir clair. C'est curieux comme, généralement, les gens instruits sont bêtes. Tiens, il y a là, au bout de la tente, un grand garçon, bachelier aussi, pas mauvais diable, mais si peu malin! Il ne se rend même pas compte de sa situation, l'animal, et, quand il sera rentré dans la vie civile, si jamais il y a un coup de chien, je suis sûr qu'il nous canardera avec plaisir, nous qui ne demanderions qu'à nous faire crever la peau pour mettre un terme à un état de choses dont il a été victime. Parole d'honneur, les illettrés ont l'intelligence plus ouverte; celui qui est couché à côté de moi, là, il comprend très bien...
—Celui qui a les bras couverts de tatouages?
—Les bras? Si tu disais le corps. Il est tatoué des pieds à la tête. Il est tatoué en amiral. Il a le costume complet; les palmes par devant, les pans de l'habit brodé sur les fesses, les épaulettes sur les épaules, les ornements sur le cou et les bandes du pantalon sur les jambes. On lui a même tatoué une paire de bottes avec des glands, sur les mollets et sur les pieds. Il se nomme Pormelle, mais on l'appelle l'Amiral, à cause de ses tatouages. C'est un très bon garçon. Dans la tente, tu peux te fier à lui et à Barnoux, le bachelier. Barca... Dis donc, voilà au moins une heure que nous causons. Si nous dormions un peu?
Oui, mais auparavant, je voudrais bien lui poser une question qui me brûle la langue.
—On m'a dit qu'il y avait des sorties, qu'on pouvait, au bout d'un certain temps, sortir de la compagnie et être versé dans l'armée régulière. Est-ce vrai?
Queslier se met sur son séant.
—Oui, c'est vrai. Pour sortir d'ici, il y a deux moyens: faire comme celui-ci...
Et il étend le bras vers l'homme qui lui a adressé la parole tout à l'heure, et auquel il n'a pas voulu répondre.
—Qu'est-ce qu'il a fait?
—Il a rendu un faux témoignage pour faire plaisir à un chaouch; un chaouch qui voulait se débarrasser d'un pauvre diable qui l'embêtait. Le chaouch a prétendu faussement que l'individu en question l'avait insulté et ce lâche-là, auquel je casserais la gueule si je ne craignais qu'on ne me fit payer sa sale peau plus cher qu'elle ne vaut, a affirmé avoir entendu l'insulte. Il revient aujourd'hui de Tunis où il a servi de témoin à charge et a fait condamner l'autre à cinq ans de travaux publics. Quand on veut gagner une sortie, le plus simple est de faire comme lui. Maintenant, il y a encore un autre moyen.
—Quel moyen?
—Lécher les pieds des gradés, se mettre à genoux devant eux. Ça, c'est moins difficile, mais, c'est égal, je n'ai jamais pu m'y habituer.
Et Queslier s'allonge sur sa natte.
Je réfléchis longtemps. Oui, c'est dégoûtant, c'est odieux, de faire partie de cette bande de chiens-couchants qui s'en vont, l'oreille basse et la queue en trompette, flatter leurs maîtres et lécher les mains de leurs bourreaux; mais passer trois années ici, dans ce bagne, dans un pareil milieu!... C'est l'abrutissement, sans doute; la mort, peut-être.... En aurai-je la force, seulement? Aurai-je la force de recommencer, sans paix ni trêve, des journées comme celle que je viens de finir? Aurai-je le courage de souffrir, pendant trois ans, tout seul, sans personne pour me soutenir,—sans personne pour me regarder,—avec le fantôme de la liberté future qui fuira devant moi et le spectre de la liberté passée qui, déjà, grimace douloureusement?...
Me mettre à plat ventre dans la boue, alors? Payer ma délivrance avec la sale monnaie qui a cours ici, ramasser ma grâce dans l'ordure?... Ah! malheureux!...
Et je ne sais comment, tout d'un coup, se dresse devant mes yeux l'image d'une vieille parente qui m'a élevé, une protestante austère. Je me souviens d'un jour où, après avoir fait quelque sottise, je m'étais jeté à ses genoux pour lui demander pardon, et je me rappelle avec quelle force la vieille calviniste m'avait remis sur mes pieds en criant:
—Relève-toi, gamin! Un homme ne doit s'agenouiller que devant Dieu!
Je ne crois plus en Dieu—en son Dieu.
Je ne me mettrai à genoux devant personne.
VII
Il me semble qu'il y a des siècles que je suis arrivé à la Compagnie,—et il n'y a que deux mois. Le temps ne m'a jamais paru aussi long. Les journées ont plus de vingt-quatre heures, ici... De toutes les sensations douloureuses qui m'avaient assailli au début et qui, peu à peu, m'abandonnent, celle de l'interminable longueur du temps est la seule qui persiste. Elle augmente d'intensité tous les jours. Elle m'assomme; elle me désespère aussi, car elle me force à penser—et je voudrais ne plus penser. Je voudrais vivre en bête. Comme le boeuf qu'on fait sortir tous les matins de l'étable, le front courbé sous le même joug, qui trace aujourd'hui un sillon, demain un sillon parallèle, piétinant sans cesse le même champ fermé du même horizon, impassible, habitué au poids de la charrue, insensible à l'aiguillon du bouvier.
Les coups d'aiguillon que je reçois, moi, ce sont les insultes. Ils ne m'épargnent pas, les chaouchs, durant les journées sans fin qui se ressemblent toutes, même les dimanches, consacrés aux travaux de propreté. Que je prenne part à un exercice, que j'assiste à une revue, que, pendant le travail, j'essuie mon front mouillé de sueur, l'injure pleut sur moi.
—Ils te cherchent, m'a dit Queslier. Ta figure ne leur revient pas, probablement. Ils veulent trouver un prétexte pour te mettre en prison et pour t'envoyer de là au conseil de guerre. Ne dis rien, ne réponds rien.
Je ne réponds rien. J'avale silencieusement les outrages, je ferme l'oreille aux provocations. C'est dur, tout de même; je ne sais pas si j'aurai le courage de supporter cela pendant les trente-quatre mois que j'ai encore à faire. J'ai beau me répéter qu'on n'est jamais sali que par la boue et que ces gens qui s'acharnent lâchement sur moi sont des brutes et des canailles...
Ah! oui, des brutes et des canailles, ces sous-officiers et ces caporaux aussi dénués de coeur que d'intelligence, ces hommes qui demandent à aller exercer contre ceux qu'ils devraient considérer comme leurs frères, des soldats comme eux, le métier de garde-chiourme! Quelle vie ignoble et vile ils mènent! comme ils devraient trouver triste leur existence, s'ils savaient s'en rendre compte! Haïs, méprisés, se jugeant peut-être méprisables, ils font ce qu'ils peuvent pour se venger de ce dédain et de ce dégoût qu'ils sentent peser sur eux. Rien ne leur coûte pour cela. Ils ne reculent ni devant les brutalités, ni devant les mensonges, ni devant les provocations, ni devant la calomnie. Il n'est pas de moyen qu'ils n'emploient, il n'est pas de manoeuvre, basse et vile à laquelle ils ne se livrent pour arriver à avoir raison d'un individu qui ne se plie pas à toutes leurs fantaisies. Le sentiment de la haine contre les malheureux qu'ils ont sous leurs ordres et qu'ils commandent revolver au poing, celui de la vengeance idiote et lâche à satisfaire à tout prix, finissent par étouffer chez eux tout autre sentiment. L'homme est annihilé et remplacé par la bête fauve. Les neuf dixièmes sont des Corses.
Parmi les officiers, quelques-uns, comme leurs sous-ordres, qu'ils valent bien, ont demandé à quitter leurs régiments pour venir aux Compagnies de Discipline; D'autres y ont été envoyés par mesure disciplinaire; ceux-là, n'ayant d'autre dessein que d'essayer de rentrer dans les cadres de l'armée régulière, font généralement preuve d'un zèle exagéré qui se traduit par des actes d'une sévérité excessive. La plupart du temps, ils évitent de se compromettre directement. A quoi bon? N'ont-ils pas sans cesse sous la main les chaouchs toujours prêts à satisfaire leurs haines ou leurs rancunes? Ils savent si bien se transformer en chiens-couchants, ces boule-dogues, et mettre leur avilissement et leur bassesse à l'égard de leurs supérieurs au niveau de leur morgue et de leur insolence vis-à-vis de leurs inférieurs!
Tout ce monde-là vit—est-ce vivre?—sous la coupe du grand pontife: le capitaine. Un drôle de corps, celui-là: moitié calotin, moitié bandit. Un Robert-Macaire mâtiné de Tartufe, un Cartouche qui sait se métamorphoser en Basile. Un nez qui ressemble à un bec de vautour, des moustaches à la Victor-Emmanuel, des yeux de cafard et un menton de chanoine; l'air d'un bedeau assassin qui vous montre le ciel de la main gauche et qui vous assomme, de la main droite, avec un goupillon. Il porte son képi sur l'oreille, de la façon dont le capitaine Fracasse devait porter son feutre et tourne les pouces, en vous parlant, comme les dévotes, après déjeuner. Quand il a une méchanceté à dire, il sait comme pas un l'entortiller de phrases mielleuses qui semblent toutes fraîches pondues par un sacristain. La famille, la religion, cela revient sans cesse dans ses discours où il nous promet de nous faire passer au conseil de guerre pour la moindre peccadille. Il a l'air de donner l'absolution à un homme quand il le fourre en prison et de lui accorder la bénédiction papale lorsqu'il ordonne de le mettre aux fers. Il trafique de nous comme de simples nègres. Il vend notre travail aux mercantis du pays auxquels nous élevons des maisons, à son compte, en utilisant, bien entendu, les matériaux du gouvernement. Il se soucie fort peu de ce que nous pouvons en penser. Il offre au Dieu de paix et de charité la haine et le mépris qu'il peut inspirer aux malheureux qu'il a sous ses ordres. Du reste, il se commet le moins possible avec eux, les regarde comme des serfs taillables et corvéables à merci dont il doit simplement chercher à tirer tout le parti possible, et garde des allures de pontife difficilement abordable. Méchant, il l'est, et cela se conçoit. Un homme qui conserve encore au fond de lui quelques sentiments d'humanité ne demande pas à remplir de pareilles fonctions. Sans scrupule aussi, malgré ses mômeries de marguillier. Tout lui est bon, pourvu qu'il remplisse ses poches. Une cruauté ne lui déplaît pas, quand il n'a rien de mieux à faire. Autrement, il préfère un tripotage, une combinaison quelconque qui lui permettra de grossir le sac d'écus qu'il remplit à nos dépens. S'il avait été bourreau et qu'il eût aperçu, au moment de faire tomber le couperet, une pièce de dix sous sur la plate-forme de la guillotine, il aurait parfaitement laissé le cou du patient dans la lunette et eût ramassé la pièce avant de tirer la ficelle.
—Tu as tort de t'emporter comme cela contre les hommes, me dit Queslier le soir, lorsque je lui fais part de l'amertume de mes réflexions. Il ne faut pas s'en prendre aux individus; il faut s'attaquer au système.
Le système, il y a longtemps qu'il le connaît et qu'il le déteste, cet ouvrier qui sait tout au plus ce qu'on enseigne à l'école primaire, mais qui a appris, à l'école de la misère, à penser bien et à voir juste. Il m'a expliqué, verset par verset, le texte de cet évangile que j'avais à peine feuilleté, dans mon dédain bourgeois, et dont les chapitres sont écrits avec le sang et les larmes des Douloureux,—quelquefois avec leur fiel.
Je comprends aujourd'hui bien des choses que je ne m'expliquais pas hier.
Je sais que les Compagnies de Discipline, les ateliers de Travaux Publics, sont la conséquence immédiate et forcée des armées permanentes. Je sais pourquoi une pénalité énorme est suspendue au-dessus de la tête du soldat indocile et pourquoi, lorsque celui-ci est assez habile pour se dérober, lorsque la griffe ignoble de la justice militaire n'a pas pu l'agripper, au lieu de le battre de verges et de lui donner des cartouches jaunes—ce qu'on faisait autrefois—on l'envoie à Biribi,—ce qui est pire. Je sais pourquoi la société bourgeoise qui, pour sauvegarder ses intérêts, fait d'un citoyen un soldat, fait d'un soldat un forçat le jour où celui-ci essaye de secouer le joug de la discipline écrasante qui l'humilie et l'abruti. C'est parce qu'elle a besoin, comme toutes les sociétés usurpatrices, d'appuyer sa domination sur la terreur, parce qu'elle a besoin de se faire craindre sous peine de perdre son prestige et de risquer l'écroulement.
Ce qu'elle veut, à tout prix, c'est une obéissance passive et aveugle, un abrutissement complet, un avilissement sans bornes, l'obéissance de la machine à la main du mécanicien, la soumission du chien savant à la baguette du banquiste. Prenez un homme, faites-lui faire abnégation de son libre-arbitre, de sa liberté, de sa conscience, et vous aurez un soldat. Aujourd'hui, à la fin du dix-neuvième siècle, quoi qu'on en dise, il y a autant de différence entre ces deux mots: soldats et citoyens, qu'il y en avait au temps de César entre ces deux autres: Milices et Quirites.
Et cela se conçoit. L'armée, c'est la pierre angulaire de l'édifice social actuel; c'est la force sanctionnant les conquêtes de la force; c'est la barrière élevée bien moins contre les tentatives d'invasion de l'étranger que contre les revendications des nationaux. Les soldats, ces fils du peuple armés contre leur père, ne sont ni plus ni moins que des gendarmes déguisés. Au lieu d'une culotte bleue, ils portent un pantalon rouge. Voilà tout. Le but de leurs chefs, les souteneurs de l'État, est d'obtenir d'eux, textuellement, «une obéissance absolue et une soumission de tous les instants, la discipline faisant la force principale des armées.»
Or, la discipline—on l'a dit—la discipline, c'est la peur. Il faut que le soldat ait plus peur de ce qui est derrière lui que de ce qui est devant lui; il faut qu'il ait plus peur du peloton d'exécution que de l'ennemi qu'il a à combattre.
C'est la peur. Le soldat doit avoir peur de ses chefs. Il lui est défendu de rire lorsqu'il voit Matamore se démasquer et Tranche-Montagne se métamorphoser en Ramollet. Il lui est défendu de s'indigner quand il voit commettre ces vilenies ou ces injustices qui vous soulèvent le coeur. Il lui est défendu de parler et même de penser, ses chefs ayant seuls le droit de le faire et le faisant pour lui.
Et s'il rit, s'il s'indigne, s'il parle, s'il pense, s'il n'a pas peur, alors malheur à lui! C'est un indiscipliné: disciplinons-le! c'est un insurgé: matons-le! Donnons un exemple aux autres!—Au bagne!—A Biribi!
Oui, cela, je le sais maintenant. Je le sens.—Je l'ai senti tout d'un coup, si brusquement que j'en suis tout troublé. La fouille où s'est effondré l'échafaudage branlant de mes vieilles idées bourgeoises, je n'ose encore la combler avec de nouvelles croyances. Je suis un converti, mais je ne suis pas un convaincu.
—Il faut s'attaquer au système, répète Queslier, rien qu'au système. Vois-tu, lorsque le peuple saura bien ce que c'est que les armées permanentes, quand il saura qu'il est de son intérêt de jeter bas cette institution qui le ruine, quand il comprendra que ceux qui vivent de l'état militaire ne forment qu'une caste établie sur des préjugés et des intérêts égoïstes, il n'en aura pas pour longtemps... Un quart d'heure de réflexion et une heure de colère...
Je hoche la tête. Je crois que pour arracher de leurs gonds les portes de l'enfer social, la colère ne suffit point. C'est la Foi qu'il faudrait.
—Alors, tu penses que le peuple n'a pas la foi? Tu ne crois pas au peuple?
Pas trop. Il passera de l'eau sous les ponts, j'en ai peur, avant qu'il prenne le parti de ne plus réserver ses adorations aux idoles qui boivent ses sueurs et son sang. Et je crains bien que ses admirations et son respect n'aillent longtemps encore à l'être empanaché, bariolé, couvert de clinquant,—reître, condottiere, soudard ou soldat,—à celui qui a été l'Homme d'Armes, et qui devient aujourd'hui, par la force même des choses, le maquereau social.
VIII
—Voilà le détachement de Sandouch qui rentre! s'écrie l'Amiral, qui vient de sortir pour aller reporter les gamelles à la cuisine.
Nous nous précipitons tous hors des marabouts.
Au loin, sur la route qui, à quinze cents mètres du camp, traverse la Medjerdah, on aperçoit une longue file de mulets dont les cacolets sont chargés d'hommes. Derrière, sans ordre, marchant par petits groupes ou isolément, des soldats revêtus de la capote grise qui, de loin, paraît noire, suivent lentement, s'arrêtant parfois un instant et reprenant leur marche titubante d'ivrognes ou d'hallucinés. On dirait un cortège macabre suivi d'une procession de croque-morts ivres.
Ils arrivent, ils entrent dans le camp. Un défilé lamentable d'hommes harassés, éclopés, au teint plombé ou jaunâtre, aux yeux ternes, aux membres las. Une douzaine à peine portent leurs sacs; une quarantaine, la figure terreuse, les yeux à moitié fermés ou agrandis par la fièvre et brillant d'un éclat qui fait mal, les mains osseuses pendant au bout des bras inertes, sont juchés sur les cacolets. Il faut les prendre sous les aisselles, à deux ou trois, pour les aider à descendre; et, à peine à terre, sans se soucier des ruades des mulets, sourds aux ordres des chaouchs qui leur commandent de se lever, ils se laissent tomber au milieu du chemin, n'importe où, s'affalant comme des choses, incapables de faire un mouvement. Ils ont à peine la force de parler, ne répondant pas aux questions qu'on leur pose, demandant à boire d'une voix sourde, entrecoupée, en découvrant sous leurs lèvres violettes de longues dents jaunes que les frissons de la fièvre entrechoquent. Il faut prendre le parti de les aider à aller s'asseoir sur le soubassement en pierres d'une baraque.
Un à un arrivent les traînards, boitant, tirant la jambe, couverts de poussière, quelques-uns avec leurs pantalons et leurs capotes tout mouillés—des fiévreux qui se sont agenouillés dans l'eau, pour boire, en traversant la Medjerdah.
L'officier qui commande le détachement, un lieutenant aux longues moustaches blondes, les fait aligner sur un seul rang. Les hommes se rangent tant bien que mal, les plus malades s'appuyant sur leurs fusils ou sur les bâtons qui les ont aidés à marcher, pendant les étapes. Ils ont l'air tristement pensif des chevaux fourbus, des bêtes de somme éreintées qui s'affaissent dans les brancards, le corps tassé, appuyé dans l'avaloire, la tête morne, pendant hors du collier.
Le capitaine arrive, sa canne à la main. Il jette sur les malheureux un long regard méprisant.
—Beaucoup de malades, n'est-ce pas, monsieur Dusaule?
—Beaucoup, mon capitaine. Trente-huit hommes ont dû faire les étapes sur les cacolets.
—Trente-huit! C'est beaucoup trop! Vous auriez dû les forcer—oh! tout doucement—à revenir à pied. Rien n'est bon comme la marche pour chasser les maux de tête, les migraines. Et vous savez, ces fièvres-là, ce ne sont que des migraines. Un peu violentes, tout simplement... En voilà un qui a une sale figure, par exemple...
—Il est très malade, mon capitaine.
—A-t-il de bonnes notes? Comment s'appelle-t-il?
—Palet. Vous lui avez infligé dernièrement quinze jours de prison.
—Ah! oui, je me souviens. En échange d'une punition de quatre jours de salle de police portée par le sergent Baltazi, pour avoir boutonné sa capote à gauche le seize du mois dernier. Il faut toujours faire bien attention à ce que les hommes boutonnent leurs capotes quinze jours à gauche et quinze jours à droite. C'est très important, voyez-vous, monsieur Dusaule. Sans ça, les plastrons s'usent toujours du même côté... Alors, vous disiez qu'il est très malade, ce Palet?
—Oui, mon capitaine.
—Oui... oh!... peuh!... un mauvais garnement qui ne veut rien écouter. Je suis sûr que la moitié des gens qui sont là n'ont gagné leurs fièvres et leurs dysenteries que parce qu'ils ont enfreint les règlements. Ainsi, je parierais que ce Palet ne quittait pas, tous les jours, à cinq heures du soir, la tenue de toile pour endosser la tenue de drap. C'est pourtant bien prescrit. Si l'on prenait le parti de les fourrer dedans toutes les fois qu'ils n'obéissent pas, il y aurait moitié moins de malades. Il faut toujours agir avec douceur, Monsieur Dusaule, avec la plus grande douceur, la religion nous en fait un devoir, mais il faut se montrer sans pitié...
Et se tournant vers Palet qui n'a pas bougé, collé contre le mur, la tête renversée en arrière, les bras pendant le long du corps:
—Vous entendez: sans pitié! Je suis décidé à me montrer sans pitié!
Palet ne bronche pas. On dirait que ça lui est égal. Il n'a pas seulement l'air de s'apercevoir que c'est à lui qu'on fait l'honneur de parler.
Le capitaine se retourne, rageant à blanc, vers les hommes à peu près valides:
—Ceux-là se portent bien, n'est-ce pas, monsieur Dusaule! Oui..., oui..., ils ont assez bonne mine.... ils ont besoin de se nettoyer un peu..., mais... Ah! qu'est-ce que c'est que ces bâtons que j'aperçois là-bas! Voulez-vous me jeter ça!... et un peu vite! En voilà des façons! Des soldats qui se promènent la canne à la main! Qu'est-ce que votre famille dirait, si elle vous voyait? Elle serait fière de vous, vraiment!... Vous avez grand tort, lieutenant, d'autoriser ces choses-là... Allons, vous, là-bas, le dernier, vous qui claquez des dents, m'avez-vous entendu? Voulez-vous jeter ce bâton?
L'homme jette le bâton et tombe sur les genoux.
—Voyez-vous, monsieur Dusaule, voyez-vous les effets de l'usage de la canne? On s'y habitue, on ne peut pas s'en passer et, quand on vous la retire on tombe par terre... Réellement, vous n'êtes pas assez sévère... Je suis très mécontent...
Nous devons partir après-demain matin pour le Sud. A la pointe du jour, un train spécial doit venir chercher la compagnie pour la conduire à Tunis. Nous allons dans le sud de la Tunisie, paraît-il; on ne sait pas au juste à quel endroit. Depuis deux jours, tous les autres détachements sont rentrés au dépôt. Ils ont été moins éprouvés que celui de Sandouch, mais ils contiennent de fortes têtes, des individus malfaisants dont le capitaine se méfie. Il a fait réunir tous les gradés et leur a recommandé la plus grande sévérité avant le départ et pendant la route. Il a passé ensuite une revue des 350 hommes de la compagnie—hors une vingtaine dont le médecin avait demandé l'envoi à l'hôpital le plus voisin—en tenue de campagne. Cette revue a été lamentable. Au milieu d'un mouvement, des hommes tombaient comme des masses, déclaraient ne plus pouvoir se relever et restaient là; des files entières, composées d'hommes éreintés, ployant sous le poids du sac, ou de nouveaux arrivés expulsés des régiments casernés en France ou sortant de la cavalerie et non habitués à porter l'as de carreau, demeuraient honteusement en arrière. Les fusiliers venus des détachements, anciens disciplinaires, mauvaises têtes pour la plupart, profitaient de la confusion générale pour manoeuvrer d'une façon pitoyable. Le capitaine était vert de rage.
Il a ordonné pour ce soir une revue de détail. «Tout homme, a-t-il déclaré aux gradés, tout homme à qui il manquera quelque chose, si minime soit-elle, devra être mis immédiatement en prévention de conseil de guerre. Je n'admettrai aucune excuse. On ne doit rien perdre, ici, même pas une brosse à graisse, même pas un cordon de guêtre. Quand un de ces gens-là vous dit qu'il a perdu un objet quelconque, votre devoir est de lui répondre qu'il l'a vendu et de le faire passer au conseil de guerre pour vente d'un effet de grand ou de petit équipement. Je compte sur vous. Il faut être sans pitié.»
Il n'a pas prêché dans le désert, l'impitoyable. La revue a été terrible. Les chaouchs, lâchés comme des chiens auxquels on a enlevé leur muselière et à qui on a ordonné de mordre, vous demandaient compte des poils d'une brosse et des clous des godillots. Malgré leur zèle, ils étaient obligés de constater que rien ne manquait. Ils avaient envie d'en pleurer, les Corses surtout, cette race immonde qui n'a jamais su choisir qu'entre le couteau du bandit et le sabre du garde-chiourme. Dans leur dépit, ils s'en prenaient aux hommes qui se trouvaient devant eux, leur débitant, avec leur faux accent italien, tout le répertoire des idioties qui forment le fond de leur langage:
—Tenez-vous droit!... Les mains dans le rang!... La tête droite!... Les talons joints!... Quatre jours de salle de police!... Vous en aurez huit...
Tout d'un coup un pied-de-banc, qui n'a pas encore fini d'inspecter sa section, pousse un cri de triomphe. Il vient de s'apercevoir qu'un de ses hommes, le nommé Loupat, un petit chasseur à cheval, arrivé de France au bout de dix-huit mois de service, n'a pas le nombre réglementaire de cartouches. Le chaouch compte et recompte les cartouches et se relève enfin, souriant:
—Il en manque deux. Je vais prévenir le capitaine.
Cinq minutes après, il revient et, s'adressant à Loupat qui, le regard perdu, semble un animal qui voit venir le coup de masse qui doit l'assommer et ne sait comment l'éviter:
—Vous pouvez rester avec vos camarades. Le capitaine a dit que ce n'était pas la peine de vous mettre en prison pour une nuit. En passant à Tunis, nous vous y laisserons. Ça vous apprendra à vendre vos cartouches.
C'est la première fois que j'assiste à une scène semblable. Le conseil de guerre, la condamnation pour vol, la flétrissure indélébile imprimée sur le front d'un homme, parce qu'il a perdu deux cartouches!...
L'indignation me fait frissonner. Mais c'est du noir, surtout, qui me descend dans l'âme, quand je pense que je serai si longtemps encore, tous les jours et plusieurs fois par jour, à la merci d'une pareille situation.
Le lendemain matin, le clairon sonne le réveil à quatre heures. Il fait presque nuit. Il nous faut cinq minutes pour aller à la gare où le train doit venir nous prendre à cinq heures précises. A cinq heures moins vingt, la compagnie, sac au dos, est rangée par sections sur la route qui traverse le camp. Le clairon sonne l'appel et, sur toute la ligne, les Présent! répondent aux noms criés par les sous-officiers.
—Rendez l'appel!
Les pieds-de-banc défilent et rendent l'appel au capitaine.
—Manque personne... Manque personne...
—Il manque Loupat, mon capitaine.
—Loupat! celui d'hier!—Ah! la canaille! Il a déserté cette nuit pour essayer de se soustraire au conseil de guerre; mais, soyez tranquille, on le rattrapera. On n'échappe jamais à un juste châtiment.—Poursuivez...
Les gradés continuent leur défilé.
—Manque personne... Manque personne...
—Mon lieutenant, regardez donc là-bas!
C'est un homme qui parle au lieutenant Dusaule, en étendant le bras du côté du gymnase.
On a entendu; tout le monde tourne les yeux dans cette direction. Sous le portique, tout contre le gros poteau de gauche, un corps se balance, noir, au bout d'une corde. Le lieutenant part en courant, grimpe à la corde à noeuds, palpe le pendu et revient en hochant la tête.
—Mort? lui demande de loin le capitaine. C'est Loupat, n'est-ce pas?
Le lieutenant fait signe que oui.
—Il est déjà tout froid.
—Le misérable! s'écrie le capitaine. Attenter à ses jours! Allez donc prêcher les bons sentiments à des gens pareils! Rien ne les arrête, ni la religion, ni le souvenir de leur famille, rien, rien! Enfin, il s'est fait justice lui-même... Par le flanc droit!... marche!..
Le capitaine est à cheval. Il jette, en passant devant le gymnase, un coup d'oeil sur le cadavre. Il murmure:
—Il n'y a pas à dire, nous ne pouvons pas nous occuper de ça. Nous sommes déjà en retard. Le train n'attend pas. Il faudra que je pense à faire faire les écritures indispensables...
Puis, il se penche vers le sous-officier qui, la veille, s'est aperçu de la disparition des deux cartouches:
—Un mauvais soldat, ce Loupat, n'est-ce pas?... Était-il fort en gymnastique?
—Non, mon capitaine, il ne savait absolument rien faire. Il pouvait à peine se tenir au trapèze. Tous les jours, je le privais de vin pour ça; rien n'y faisait.
—Voyez-vous ça! et il trouve moyen, pour se pendre, de monter tout en haut de ce portique, d'attacher sa corde, de se la passer au cou et de se laisser tomber dans le vide. Ça doit être très difficile à faire, tout ça. Dire que ces canailles-là n'ont d'énergie que pour le mal!...
Nous nous sommes embarqués dans les wagons qui se mettent en route pour Tunis. Je passe la tête à la portière et j'aperçois là-bas, tout là-bas déjà, car le train file vite, une petite forme noire qui se balance au vent, sous un gibet, et que commencent à venir lécher doucement les premiers rayons du soleil.