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Bouvard et Pécuchet

Chapter 5: CHAPITRE IV
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About This Book

Two middle-aged clerks become friends and, after acquiring enough means, retire to the countryside where they devote themselves to self-education. Through a series of episodic experiments in gardening, medicine, natural history, politics, religion, and the arts, they enthusiastically adopt and abandon methods and doctrines, applying half-understood theories to practical affairs. Each project collapses into confusion, farce, or harm, exposing the limits of amateurism, the emptiness of encyclopedic ambition, and the comic persistence of bourgeois vanity. The fragmentary narrative accumulates setbacks and absurd outcomes that satirize the promise of rational mastery and the stubborn repetition of human folly.

D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.

Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomètres dans les derrières.

Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara qu'il ne s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez eux. Son homme était malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le négligeait.

Pécuchet se dévoua.

Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le docteur parut.

Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.

Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant:

—C'est un véritable meurtre!

—Pourquoi?

—Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une altération de sa membrane folliculaire.

—Pas toujours!

Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes.—Aussi j'éloigne tout ce qui peut surexciter!

—Mais la diète affaiblit le principe vital!

—Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment est-il? qui l'a vu?

Pécuchet s'embrouilla.

—D'ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.

Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.

—N'importe! il en a besoin!

—Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.

—Qu'importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.

—Laissons les systèmes! dit le Docteur.

Pécuchet croisa les bras.

—Vous êtes un empirique, alors?

—Nullement! mais en observant.

—Et si on observe mal?

Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin, histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.

—D'abord, il faut avoir fait de la pratique.

—Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas! Van Helmont,
Boerhave, Broussais, lui-même.

Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:

—Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?

Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer.

Sa femme non plus ne savait que répondre; car l'un était habile; mais l'autre avait peut-être un secret?

—Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti d'un diplôme:… Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?

—C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument!

Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans son importance sociale. Sa colère éclata.

—Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine! Puis se tournant vers la fermière: Faites-le tuer par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens jamais dans votre maison.

Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.

Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande agitation.

Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait la tête.

Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse—et fut un peu choqué de son indifférence.

Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à l'ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas trompé? Un médecin après tout doit s'y connaître! et des remords assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.

Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!

Foureau se calma—et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.

—Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins…

—Assez de mannequins!

—Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes.
Il me semble que je retournerais le foetus?

Mais Bouvard était las de la médecine.

—Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop nombreuses, les remèdes problématiques—et on ne découvre dans les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la diathèse, ni même du pus!

Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.

Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.

Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après son dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je des douleurs? et finit par en avoir.

S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient;—et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les courants d'air.

Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme—et il abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis, tout à coup, se rappelait son imprudence.

Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.

Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un Manuel d'hygiène par le docteur Morin.

Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils aimaient s'y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur servir.

Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont réfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves, les fromages considérés généralement, sont d'une digestion difficile. Un verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots: mauvais!—gardez-vous de l'abus!—ne convient pas à tout le monde.—Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose vous convient?

Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait, sur sa détestable réputation; et ensuite le chocolat,—car c'est un amas de substances indigestes; restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses doivent se l'interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.

Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même un bon aliment, le tabac d'une innocence parfaite, et le café indispensable aux militaires.

Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion, des auteurs le déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.

Qu'est-ce donc que l'hygiène?

—Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et
Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.

Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du porc au choux, de la crème, un Pont-l'Évêque, et une bouteille de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.—Encore un morceau?—Je veux bien.—Moi de même!—À ta santé!—À la tienne!—Et fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient.

Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.

—Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.

Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres, tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.

Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.

La moisson venait de finir—et des meules au milieu des champs dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise qui rafraîchissait leurs pommettes.

Le ciel très haut, était couvert d'étoiles; les unes brillant par groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de grands espaces vides;—et le firmament semblait une mer d'azur, avec des archipels et des îlots.

—Quelle quantité! s'écria Bouvard.

—Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles encore! La plus voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres! Il avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-quatre millions de lieues!

—C'est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École Polytechnique.

Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.

Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel.

Pécuchet continua:

—La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir—si bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;—et elles changent de position; tout s'agite, tout passe.

—Cependant, le Soleil est immobile?

—On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il se précipite vers la constellation d'Hercule!

Cela dérangeait les idées de Bouvard—et après une minute de réflexion:

—La science est faite, suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir.

Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres—et leurs discours étaient coupés par de longs silences.

Enfin ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles. Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout la même chose? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s'y bat, on y détrône des rois!…

Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole d'une monstrueuse fusée.

—Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.

Pécuchet reprit:

—Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles idées vous renfoncent l'orgueil.

—Quel est le but de tout cela?

—Peut-être qu'il n'y a pas de but?

—Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans trouver rien de plus à dire.—N'importe! je voudrais bien savoir comment l'univers s'est fait!

—Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher!

Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre. D'abord les pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe. Elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se divisèrent, les animaux et l'homme parurent.

La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle. Leur tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands objets.

Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer;—et ils recoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.

Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines, fraternelles et même conjugales, tout y passa—sans omettre les invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils s'étonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une enveloppe—pleins de cette philosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses et la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul, toujours occupé à répandre des bienfaits!

Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les forêts vierges;—et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en possède trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux—pas davantage—tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu'à quinze merveilles! Mais bientôt, on n'en trouvera plus! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent;—et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des niveleurs, ou sont en train de mourir.

Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.

Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres de certains animaux.

Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.

—Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles pour des messieurs de leur âge.

Ils voulurent tenter des alliances anormales.

La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l'époque du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en paix.

Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminèrent, la brebis se coucha;—et elle bêlait sans discontinuer, pendant que le bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans l'ombre.

Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à tourner dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées de laine dans les deux mains.

Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne comprenant rien à la question de l'espèce.

Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se reproduisent. Mais des animaux classés comme d'espèces différentes peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la même en ont perdu la faculté.

Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes, en étudiant le développement des germes; et Pécuchet écrivit à Dumouchel, pour avoir un microscope.

Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la goutte d'eau, indispensable. C'était, d'autres fois, la petite lamelle;—et ils se poussaient, dérangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que du brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent à douter du microscope. Les découvertes qu'on lui attribue ne sont peut-être pas si positives.

Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à son intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il était toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à la géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe.

Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.

D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires, tachetés par des lichens; et pas un être vivant, pas un cri; c'était un monde silencieux, immobile et nu.—Puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes; et la pâte des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.—Troisième tableau: dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquillages pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents ailés s'envolent.—Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières, et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique; le paléothérium, moitié cheval moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre, et le cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers, à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.

Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.

Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux,—et ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le curé passa, et les abordant d'une voix pateline:

—Ces messieurs s'occupent de géologie? fort bien!

Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures, en prouvant le Déluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, pétrifiés.

L'abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s'il avait lieu, c'était une raison de plus, d'admirer la Providence.

Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été fructueuses,—et cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques, devaient abonder en débris d'animaux.

—J'ai entendu dire répliqua l'abbé Jeufroy qu'autrefois on avait trouvé à Villers la mâchoire d'un éléphant. Du reste, un de ses amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée la découverte d'un crocodile.

Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'oeil; le même espoir leur était venu;—et malgré la chaleur, ils restèrent debout pendant longtemps, à interroger l'ecclésiastique qui s'abritait sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd avec le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tête en fermant les paupières.

La cloche de l'église tinta l'angélus.

—Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas?

Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse de
Larsonneur. Enfin, elle arriva.

L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour ce qui était de l'alligator, on l'avait découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments.

L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.

Bouvard objecta que pour s'épargner un déplacement peut-être inutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations—et ils écrivirent au Maire de l'endroit une lettre, où ils lui demandaient ce qu'était devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort, ses descendants ou collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune gisait ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver d'analogues? Quel était par jour le prix d'un homme et d'une charrette.

Et ils eurent beau s'adresser à l'Adjoint, puis au premier Conseiller Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les habitants étaient jaloux de leurs fossiles? À moins qu'ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu.

Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite une carriole les transporta de Caen à Bayeux;—et de Bayeux, ils allèrent à pied jusqu'à Port-en-Bessin.

On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux bizarres—et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la grève.

La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie de goémons jusqu'au bord des flots.

Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d'une terre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement;—et on n'entendait plus que le petit bruit des sources.

Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des trous.—Bouvard s'assit près du rivage, et contempla les vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d'ailleurs!—Le ciel était empourpré à l'occident, et toute la place couverte d'une ombre.—Au milieu des varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer montait vers eux; il était temps de rentrer.

Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur fossile dont l'enveloppe éclata. C'était un ammonite nodosus, rongé par les bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet, dans l'enthousiasme, s'écria:—Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à Dumouchel!

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques, et pas de crocodile!—à son défaut, ils espéraient une vertèbre d'hippopotame ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Déluge, quand ils distinguèrent à hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d'un poisson gigantesque.

Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir.

Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous, démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abîmer.

Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de commandement.

—Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continuèrent leur besogne, Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les reins pliés, creusant avec son pic.

Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les signaux: ils s'en moquaient bien! Un corps ovale se bombait sous la terre amincie, et penchait, allait glisser.

Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.

—Vos passeports!

C'était le garde champêtre en tournée;—et au même moment survint l'homme de la douane, accouru par une ravine.

—Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s'écrouler!

—C'est dans un but scientifique répondit Pécuchet.

Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu'un peu plus ils étaient morts.

Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui s'émietta sous la botte du douanier.

Bouvard dit en soupirant:—Nous ne faisions pas grand mal!

—On ne doit rien faire dans les limites du Génie! reprit le garde champêtre. D'abord qui êtes-vous? pour que je vous dresse procès!

Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice.

—Pas de raisons! suivez-moi!

Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux;—et ces deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils; ils les payèrent; encore des frais!—et le garde champêtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les délivra; et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.

Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le Guide du voyageur géologue par Boné.

Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n'oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles, à cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se présenter partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d'un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: Savoir la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue modeste, c'était leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre la qualité d'ingénieur!

—Eh bien! nous la prendrons!

Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.

Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères;—ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;—et toutes les collines étaient pour eux encore une preuve du Déluge.

À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus;—et ils cherchaient des moraines et des faluns.

Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement—et quand ils avaient répondu qu'ils étaient des ingénieurs une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des désagréments.

À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.

Ce n'était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire.

Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura? Impossible de s'y reconnaître! ce qui est système pour l'un est pour l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des couches, s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.

Cette déclaration les soulagea—et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l'argile de Kimmeridge!

À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les phares. Des éboulements l'obstruaient;—il était dangereux de s'y hasarder.

Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s'il le fallait.

Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat—et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus loin, d'abord.

Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se qualifier d'ingénieurs.

On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.

Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s'élevèrent à des considérations sur l'origine du monde.

Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons.—Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique—et aucun être ne pourra subsister.

—Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard.

—Espérons-le! reprit Pécuchet.

N'importe! cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les assombrit—et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu'à eux.

Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées:—À moins que la terre ne soit anéantie par un cataclysme? On ignore la longueur de notre période. Le feu central n'a qu'à déborder.

—Pourtant, il diminue?

—Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le
Monte-Nuovo, bien d'autres encore.

Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand—Mais de pareils faits n'arrivent pas en Europe?

—Mille excuses! témoin celui de Lisbonne! Quant à nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent très bien en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, d'ailleurs, éclatent toujours près de la mer.

Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une fumée qui montait vers le ciel.

—Puisque l'île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits par la même cause, auront peut-être, le même sort? Un îlot de l'Archipel est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe.

Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.

—Admets dit Pécuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les côtes de la France et de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé.

Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu'il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol, lui parut tressaillir,—et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À ce moment, une pluie de graviers, déroula d'en haut.

Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria, de loin:—Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie.

Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton de touriste, tout en vociférant: La période n'est pas accomplie! la période n'est pas accomplie!

Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos. C'était comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les roches; une plus grosse le cacha.

Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise, sans doute.

Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. À cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper.

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À mesure qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre; il s'assit par terre les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des battements de son coeur qui l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la visière de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus loin, par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.

Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas d'un journal, un feuilleton intitulé De l'enseignement de la géologie.

Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à l'époque.

Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe; mais la même espèce n'a pas toujours la même durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles différents comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que des abstractions.

Cuvier jusqu'à présent leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole, au sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création n'avait plus la même discipline; et leur respect pour ce grand homme diminua.

Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église.

Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé.

—Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur le Déluge!

Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les membres du Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour l'acquisition d'une chasuble.

—Ces messieurs souhaitent…?

—Un éclaircissement, s'il vous plaît, et Bouvard commença.

Que signifiaient dans la Genèse, l'abîme qui se rompit et les cataractes du ciel? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes!

L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait distinguer toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous choquent deviennent légitimes en les approfondissant.

—Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-vous, deux lieues! une épaisseur d'eau ayant deux lieues!

Et le maire, survenant, ajouta:—Saprelotte, quel bain!

—Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement.

Le curé avait lu Bonald, et répliqua:—J'ignore ses motifs; c'était, sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il dirigeait!

—Enfin, cette masse d'eau, d'où venait-elle?

—Que sais-je? L'air s'était changé en pluie, comme il arrive tous les jours.

Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire; et Beljambe l'aubergiste donnait le bras à Langlois l'épicier, qui marchait péniblement à cause de son catarrhe.

Pécuchet, sans souci d'eux, prit la parole.

—Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphère (la science nous le démontre) est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé tombait dessus à l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes.

Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.

Le curé s'impatienta.

—Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes? qui les y a mises, sinon le Déluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de pousser toutes seules dans la terre comme des carottes! Et ce mot ayant fait rire l'assemblée, il ajouta en pinçant les lèvres: À moins que ce ne soit encore une des découvertes de la science?

Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie d'Élie de Beaumont.

—Connais pas! répondit l'Abbé.

Foureau s'empressa de dire:—Il est de Caen! Je l'ai vu une fois à la
Préfecture!

—Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié des coquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de trois cents mètres quelquefois.

Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre humain et les animaux découverts dans de la glace, en Sibérie.

Cela ne prouve pas que l'Homme ait vécu en même temps qu'eux! La Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille.—Le Delta du Mississippi remonte à des dizaines de milliers d'années. L'époque actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manéthon…

Le comte de Faverges s'avança.

Tous firent silence à son approche.

—Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?

—Ces messieurs me querellaient répondit l'abbé.

—À propos de quoi?

—Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte!

Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à discuter religion.

—Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d'un ton à la fois hautain et paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez!

Peut-être!—mais que penser d'un livre, où l'on prétend que la lumière a été créée avant le soleil, comme si le soleil n'était pas la seule cause de la lumière!

—Vous oubliez celle qu'on appelle boréale dit l'ecclésiastique.

Bouvard, sans répondre à l'objection, nia fortement qu'elle ait pu être d'un côté et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout à coup, au lieu de se former par cristallisation.

Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait dans les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine criait: Vous êtes des révolutionnaires! Girbal: La paix! la paix! Le prêtre: Quel matérialisme! Foureau: Occupons-nous plutôt de notre chasuble!

—Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s'échauffant, alla jusqu'à dire que l'Homme descendait du Singe!

Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des singes.

Bouvard reprit:—En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un oiseau…

—Assez!

—Moi, je vais plus loin! s'écria Pécuchet. L'homme descend des poissons! Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: le Telliamed! un livre arabe!…

—Allons, messieurs, en séance!

Et on entra dans la sacristie.

Les deux compagnons n'avaient pas roulé l'abbé Jeufroy, comme ils l'auraient cru—aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet du jésuitisme.

Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent dans le manuel de d'Orbigny.

C'est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles de la baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont les aurores boréales ne sont peut-être que les vestiges.

Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme;—et embarrassés, ils songèrent à Vaucorbeil.

Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux l'un après l'autre.

Bouvard l'épia—et l'ayant arrêté, dit qu'il voulait lui soumettre un point curieux d'anthropologie.

—Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?

—Quelle bêtise!

—Plutôt des singes, n'est-ce pas?

—Directement, c'est impossible!

À qui se fier? Car enfin le Docteur n'était pas un catholique!

Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de l'éocène et du miocène, du Mont-Jorullo, de l'île Julia, des mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés dans tous les auteurs à des médailles qui sont des témoignages authentiques, si bien qu'un jour, Bouvard jeta son havresac par terre, en déclarant qu'il n'irait pas plus loin.

La géologie est trop défectueuse! À peine connaissons-nous quelques endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Océans, on l'ignorera toujours.

Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral:

—Je n'y crois pas, au règne minéral! puisque des matières organiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être! Le diamant n'a-t-il pas été du charbon: la houille un assemblage de végétaux:—en la chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La création est faite d'une matière ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d'autre chose!

Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que Pécuchet la tête basse et un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions.

Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des menthes, des lavandes exhalaient des senteurs chaudes, épicées; l'atmosphère était lourde; et Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement, rêvait aux existences innombrables éparses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages, à toute la Nature, sans chercher à découvrir ses mystères, séduit par sa force, perdu dans sa grandeur.

—J'ai soif! dit Bouvard, en se réveillant.

—Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose!

—C'est facile reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec une planche sur l'épaule.

Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en accroche-coeur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une façon parisienne.

Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.

—Mélie! es-tu là, Mélie?

Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.

Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli;—et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d'ingénu.

—Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne! et rude à l'ouvrage, pourtant!—Pauvre petit coeur, va! quand je serai riche, je t'épouserai!

—Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle d'une voix douce, sur un accent traînard.

Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en jaillit.

Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en voulant l'aider, distingua sous la poussière, des figures de personnages.

C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de gauche, qui présentait sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture fort indécente.

Bouvard également admira le bahut.

—Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte.

Ils hésitaient, vu les réparations.

Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste.—Allons! Venez! et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon, la maîtresse, étendait du linge.

Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre, son métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.

Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait penché.

Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui donnait.

Elle était de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole par mois—enfin, elle lui plut tellement qu'il désira la prendre à son service pour aider la vieille Germaine.

Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu'ils continuaient leur marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, si la petite bonne consentirait à devenir sa servante.

—Parbleu!

—Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.

—Eh bien! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas! à cause de la bourgeoise.

Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le raccommodage on s'entendrait.

À peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement à Mélie.

Pécuchet s'arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière, huma une prise, et s'étant mouché:

—Au fait, c'est une idée! mon Dieu, oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu es le maître!

Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d'un fossé—et les interpellant:

—Quand faut-il que je vous apporte le meuble?

—Demain!

—Et pour l'autre question, êtes-vous décidés?

—Convenu! répondit Pécuchet.

CHAPITRE IV

Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues;—et leur maison ressemblait à un musée.

Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens de géologie encombraient l'escalier;—et une chaîne énorme s'étendait par terre tout le long du corridor.

Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne couchaient pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne faire de ces deux pièces qu'un même appartement.

Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de pierre (un sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés par de la quincaillerie.

Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une plaque de foyer, qui représentait un moine caressant une bergère. Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait les curiosités les plus rares: la carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la cloison à droite; et en dessous, des pointes maintenaient horizontalement une hallebarde, pièce unique.

La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils l'appelaient la bibliothèque.

L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid.

Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse) flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait un paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un décime, rendu par un canard.

Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages, avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris dans sa gueule,—pétrification de Saint-Allyre,—une boîte à ouvrage en coquilles mêmement; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie contenait une poire de bon-chrétien.

Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de saint Pierre! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des fleurs de lis agrémentaient était bleu ciel, et sa tiare très jaune pointue comme une pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on distinguait deux amours dans un cercle de roses—et à ses pieds comme une colonne se levait un pot à beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: Exécuté devant S.A.R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le 3 d'octobre 1817.

Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade—et parfois même il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la perspective.

Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut renaissance.

Il n'était pas achevé. Gorju y travaillait encore; varlopant les panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant.

À onze heures, il déjeunait; causait ensuite avec Mélie, et souvent ne reparaissait plus de toute la journée.

Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pécuchet s'étaient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des bibelots leur était venu, puis l'amour du moyen âge.

D'abord, ils visitèrent les cathédrales;—et les hautes nefs se mirant dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes, tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa un frémissement de plaisir, une émotion religieuse.

Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques—et dédaigneux des sacristains, ils disaient:—Ah! une abside romane! Cela est du XIIe siècle! voilà que nous retombons dans le flamboyant!

Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui terminent les cintres de Feuguerolles;—et pour l'exubérance de l'homme obscène couvrant un des meneaux d'Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole.

Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout était de la décadence—et ils déploraient le vandalisme, tonnaient contre le badigeon.

Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore dans la Provence. L'ogive est peut-être fort ancienne! et des auteurs contestent l'antériorité du roman sur le gothique—Ce défaut de certitude les contrariait.

Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux de Domfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux broussailles des douves—et ils pâlissaient en songeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se seraient risqués dans les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pécuchet la crainte des vipères.

Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à l'angle des bâtiments, derrière le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie de bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles à pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où une fenêtre du temps des Valois ciselée comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur le parquet des grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange. Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des champs, un pignon reste debout—et du haut en bas est revêtu d'un lierre que le vent fait trembler.

Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les retenait.

Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur, un vitrail gothique,—qui fut assez grand pour couvrir près du fauteuil la partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet splendide.

Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout,—comme la maison de plaisance des évêques de Séez.

—Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre. Ils en cherchèrent la place inutilement.

Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles d'empereurs qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée.

Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant:—Can can can d'où est venu le nom de la ville.

Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.

À l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner pour la somme de quatre sols.—Ils y firent le même repas, et constatèrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme ça!

Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la conquête? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comédie en vers d'un certain Dutrésor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares? Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan.—l s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin?—Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir.

Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte inappréciable.

Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil;—et sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'étaient des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux, rien d'utile.

Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsonneur.

Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs questions en fit d'autres.

Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien comme on en voit à Montargis; et des détails spéciaux, sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait même de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des celtoe, et que les druides employaient dans leurs criminels holocaustes.

Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins grande—les autres enrichirent le muséum.

Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient parlé à toutes leurs connaissances.

Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le voir.

Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule.

La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le menuisier qui l'avait vendue—lequel tenait ce renseignement de son grand-père.

La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chaînes des bornes devant les cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait autrefois à lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la première chambre.

—Pourquoi toutes ces tuiles? s'écria Mme Bordin.

—Pour chauffer les étuves! mais un peu d'ordre, s'il vous plaît! Ceci est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme abreuvoir.

Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui était de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle méthode les Romains y versaient des pleurs.

—Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres!

Effectivement, c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.

Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait valoir.

La cotte de mailles qu'il examinait, lui échappa des doigts; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.