Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde—et se courbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval, de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rude gaillard.
Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de
Saint-Allyre l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins.
Puis arrivant à la cheminée:
—Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.
Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.
C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La
Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement.
—Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin.
Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne comprenait pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de cidre;—et le saint Pierre, franchement, était lamentable avec sa physionomie d'ivrogne.
Mme Bordin fit cette remarque:—Il a dû vous coûter bon, tout de même?
—Oh pas trop! pas trop!
Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs.
Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en perruque poudrée.
—Où est le mal? reprit Bouvard, quand on possède quelque chose de beau? et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sûr?
Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage; et les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingénu:
—Comment s'appelait cette dame?
—On l'ignore! c'est une maîtresse du Régent,—vous savez—celui qui a fait tant de farces!
—Je crois bien! les mémoires du temps!… et le notaire, sans finir sa phrase déplora cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions.
—Mais vous êtes tous comme ça!
Les deux hommes se récrièrent; et un dialogue s'en suivit sur les femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses.—Parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de la veuve s'empourprèrent; mais se remettant presque aussitôt:
—Nous n'avons plus l'âge des folies! n'est-ce pas monsieur Bouvard?
—Eh! eh! moi, je ne dis pas ça! et il offrit son bras pour revenir dans l'autre chambre. Faites attention aux marches. Très bien! Maintenant, observez le vitrail.
On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange —tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en équilibre les nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des ombres s'allongeaient; Mme Bordin était devenue sérieuse.
Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé d'une couverture de laine, puis s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie;—et il avait conscience de cet effet, car il dit:—Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen âge? Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noyés, faisant prendre à sa figure une expression mystique.
On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet:
—N'aie pas peur! c'est moi!
Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque—un pot de fer à oreillons pointus.
Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout.
Une minute se passa dans l'ébahissement.
Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut savoir si on lui avait tout montré.
—Il me semble? et désignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons ici un objet que l'on restaure en ce moment.
La veuve et Marescot se retirèrent.
Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à celles du premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque.
Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture.
Mélie avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils la mettaient à tour de rôle, pour recevoir les visites.
Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins;—et chaque fois, ils recommençaient leurs explications, montraient la place où serait le bahut, affectaient de la modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.
Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait autrefois à Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. À un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la nuque, afin de dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre de la hallebarde; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le visiteur méritait que l'on fît le moine du moyen âge.
Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de
Faverges! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose.
Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des documents ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
Rien de plus vrai.
N'y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien aide de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye? On désirait cette correspondance, pour des intérêts de famille.
Elle n'était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui l'intéressait s'il daignait les suivre, jusqu'à leur bibliothèque.
Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches—et parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à beurre, exécuté à Noron.
Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait servir.
Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée.—Il répétait: Charmant, très bien! tout en se donnant sur la bouche de petits coups avec le pommeau de sa badine,—pour sa part, il les remerciait d'avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi religieuse et de dévouements chevaleresques. Il aimait le progrès,—et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes.—Mais la Politique, le conseil général, l'Agriculture, un véritable tourbillon l'en détournait!
—Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes; car bientôt, vous aurez pris toutes les curiosités du département.
—Sans amour-propre, nous le pensons dit Pécuchet.
Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par exemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un bénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial.
Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard signifiant est-ce la peine? mais déjà le Comte ouvrait la porte.
Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement.
Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa pipe, les bras croisés.
—Vous employez ce garçon! Hum! un jour d'émeute je ne m'y fierais pas.
Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.
Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur?
Ils la questionnèrent; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme. C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneuses quand ils étaient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au château—et renvoyée par suite de faux rapports.
Pour Gorju, que lui reprocher? Il était fort habile, et leur marquait infiniment de considération.
Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière.
Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un font baptismal où des plantes poussaient.
On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des églises.
Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils envoyèrent le tout à Larsonneur.
Sa réponse fut immédiate.
—Victoire, mes chers confrères! Incontestablement, c'est une cuve druidique!
Toutefois qu'ils y prissent garde! La hache était douteuse.—Et autant pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série d'ouvrages à consulter.
Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître cette cuve—ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait le voyage de la Bretagne.
Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique. D'après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les Eaux,—et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des Païens.—Car Saturne, quand il régnait en Phénicie épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut un enfant appelé Jeüd—et Anobret a les traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près de l'être) comme Isaac;—donc, Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs.
Leur société était fort bien organisée. La première classe de personnes comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième les jurisconsultes,—et dans la troisième, la plus haute, se rangeaient, suivant Taillepied, les diverses manières de philosophes c'est-à-dire les Druides ou Saronides, eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates.
Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la Botanique, la Médecine, l'Histoire et la Littérature, bref tous les arts de leur époque. Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent la métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux Étrusques—et aux Romains, l'étamage du cuivre et le commerce des jambons.
Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposées en galeries, ou formant des enceintes.
Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur, étudièrent successivement la Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre-Couplée au Guest, la Pierre du Jarier, près de Laigie—d'autres encore!
Tous ces blocs, d'une égale insignifiance, les ennuyèrent promptement;—et un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais, ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de hêtres, encombré par des masses de granit pareilles à des piédestaux, ou à de monstrueuses tortues.
La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se relève—et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu'à terre; c'était pour l'écoulement du sang; impossible d'en douter! Le hasard ne fait pas de ces choses.
Les racines des arbres s'entremêlaient à ces rocs abrupts. Un peu de pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands fantômes. Il était facile d'imaginer sous les feuillages, les prêtres en tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras attachés dans le dos—et sur le bord de la cuve la druidesse, observant le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch.
Tout de suite, leur plan fut arrêté.
Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetière, marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes étaient closes, et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya. Gorju les accompagnait, ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit des cailloux heurtés par la bêche, qui creusait le gazon. Le voisinage des morts leur était désagréable; l'horloge de l'église poussait un râle continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un oeil épiant les sacrilèges.
Enfin, ils emportèrent la cuve.
Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de l'opération.
L'abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire l'honneur d'une visite; et les ayant introduits dans sa petite salle, il les regarda singulièrement.
Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupière décorée de bouquets jaunes.
Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.
—C'est un vieux Rouen reprit le curé, un meuble de famille. Les amateurs le considèrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grâce à Dieu il n'avait pas l'amour des curiosités;—et comme ils semblaient ne pas comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-même dérobant le font baptismal.
Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L'objet en question n'était plus d'usage.
N'importe! ils devaient le rendre.
Sans doute! Mais au moins qu'on leur permît de faire venir un peintre pour le dessiner.
—Soit, messieurs.
—Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la confession!
L'ecclésiastique, en souriant les rassura d'un geste.
Ce n'était pas lui, qu'ils craignaient, mais plutôt Larsonneur. Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve—et ses bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, dans une armoire. Gorju était las de la trimbaler.
La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la
Normandie.
Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l'Orne s'écrit parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris même divinité. Rien ne s'oppose dit Mangon de la Lande à ce qu'il y ait eu, près de Bayeux, des monuments druidiques.
—Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiens bâtirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment.
En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs de Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements—et conclut (d'après la tradition et des autorités évanouies) que cet endroit, une nécropole, était le mont Faunus, où l'on a enterré le Veau d'or.
Cependant le Veau d'or fut brûlé et avalé!—à moins que la Bible ne se trompe?
Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les indigènes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des fouilles;—et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition, qui n'eut pas de réponse.
Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n'était pas une colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?
Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour eux comme une seconde gestation les préparant à une autre vie. Donc, le tumulus symbolise l'organe femelle, comme la pierre levée est l'organe mâle.
En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à Livarot. Anciennement, les bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus—et pour Bouvard et Pécuchet tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient: À qui trouvez-vous que cela ressemble? puis, confiaient le mystère—et si l'on se récriait, ils levaient, de pitié, les épaules.
Un soir, qu'ils rêvaient aux dogmes des druides, l'abbé se présenta, discrètement.
Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le vitrail, mais il leur tardait d'arriver à un compartiment nouveau, celui des Phallus. L'ecclésiastique les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il venait réclamer son font baptismal.
Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d'en prendre un moulage.
—Le plus tôt sera le mieux dit l'abbé. Puis il causa de choses indifférentes.
Pécuchet qui s'était absenté une minute, lui glissa dans la main un napoléon.
Le prêtre fit un mouvement en arrière.
—Ah! pour vos pauvres!
Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d'or dans sa soutane.
Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils voulaient même apprendre l'hébreu, qui est la langue mère du celtique, à moins qu'elle n'en dérive?—et ils allaient faire le voyage de la Bretagne,—en commençant par Rennes où ils avaient un rendez-vous avec Larsonneur, pour étudier cette urne mentionnée dans les mémoires de l'Académie celtique et qui paraît avoir contenu les cendres de la reine Artémise—quand le maire entra, le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossier qu'il était.
—Ce n'est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre!
—Quoi donc?
—Farceurs! je sais bien que vous le cachez!
On les avait trahis.
Ils répliquèrent qu'ils le détenaient avec la permission de monsieur le curé.
—Nous allons voir.
Et Foureau s'éloigna.
Il revint, une heure après.
—Le curé dit que non! Venez vous expliquer.
Ils s'obstinèrent.
D'abord on n'avait pas besoin de ce bénitier,—qui n'était pas un bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques. Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur testament, qu'il appartenait à la commune.
Ils proposèrent même de l'acheter.
—Et d'ailleurs, c'est mon bien! répétait Pécuchet. Les vingt francs, acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat—et s'il fallait comparaître devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment!
Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois; et dans son âme s'était développé le désir, la soif, le prurit de cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non.
Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.
Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise. La cuve décora le porche de l'église; et ils se consolèrent de ne plus l'avoir par cette idée que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.
Mais la soupière leur inspira le goût des faïences—nouveau sujet d'études et d'explorations dans la campagne.
C'était l'époque où les gens distingués recherchaient les vieux plats de Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de là comme une réputation d'artiste, préjudiciable à son métier, mais qu'il rachetait par des côtés sérieux.
Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière, il vint leur proposer un échange.
Pécuchet s'y refusa.
—N'en parlons plus! et Marescot examina leur céramique.
Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur un fond d'une blancheur malpropre;—et quelques-unes étalaient leur corne d'abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapportés sur le coeur, dans le sinus de la redingote.
Marescot en fit l'éloge, parla des autres faïences, de l'hispano-arabe, de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne;—et les ayant éblouis par son érudition:—Si je revoyais votre soupière?
Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints sous le couvercle.
—La marque de Rouen! dit Pécuchet.
—Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient de Nevers. De même pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs on l'imite dans la perfection à Elbeuf!
—Pas possible!
—On imite bien les majoliques! Votre pièce n'a aucune valeur—et j'allais faire, moi, une belle sottise!
Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s'affaissa dans le fauteuil, prostré!
—Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t'exaltes! tu t'emportes toujours.
—Oui! je m'emporte et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta loin de lui, contre le sarcophage.
Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un;—et, quelque temps après, eut cette idée:
—Marescot par jalousie, pourrait bien s'être moqué de nous?
—Comment?
—Rien ne m'assure que la soupière ne soit pas authentique? tandis que les autres pièces, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses peut-être?
Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.
Ce n'était pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles.
Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer plus vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un déplacement le contraria et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils comptaient voir:
—Je connais mieux leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Il fit même la description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard;—et qui contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour des jambes.
Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière, et le relança.
—Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César? Sans doute, ils proviennent d'un peuple plus ancien?
—Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.
—N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des
Gaulois.—Montrez-nous un texte!
L'académicien se fâcha, ne répondit plus;—et ils en furent bien aises, tant les Druides les ennuyaient.
S'ils ne savaient à quoi s'en tenir sur la céramique et sur le celticisme c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulièrement l'histoire de France.
L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la suite des rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des maires du Palais ne les indigna point;—et ils lâchèrent Anquetil, rebutés par l'ineptie de ses réflexions.
Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleure histoire de
France.
Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture et leur expédia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de Genoude.
D'après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées nationales, voilà les principes de la nation française, lesquels remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les Capétiens, d'accord avec le peuple s'efforcèrent de les maintenir. Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre le Protestantisme, dernier effort de la Féodalité—et 89 est un retour vers la constitution de nos aïeux.
Pécuchet admira ces idées.
Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord.
—Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation française! puisqu'il n'existait pas de France, ni d'assemblées nationales! et les Carlovingiens n'ont rien usurpé, du tout! et les Rois n'ont pas affranchi les communes! Lis, toi-même!
Pécuchet se soumit à l'évidence, et bientôt le dépassa en rigueur scientifique! Il se serait cru déshonoré s'il avait dit: Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.
Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire se rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu est du remplissage;—et pour en avoir le coeur net, ils prirent la collection de Buchez et Roux.
Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de catholicisme les écoeura; les détails trop nombreux empêchaient de voir l'ensemble.
Ils recoururent à M. Thiers.
C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix caverneuse, sans fatigue, ne s'arrêtant que pour plonger les doigts dans sa tabatière. Bouvard l'écoutait la pipe à la bouche, les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
Des vieillards leur avaient parlé de 93;—et des souvenirs presque personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats qui chantaient la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient de la toile, pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tête décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention dominait un nuage de poussière, où des visages furieux hurlaient des cris de mort. Quand on passait au milieu du jour près du bassin des Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de mouton.
Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards autour d'eux, ils savouraient cette tranquillité.
Quel dommage que dès le commencement, on n'ait pu s'entendre—car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.
À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard, esprit libéral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte et même robespierriste.
Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte de l'Être Suprême. Bouvard préférait celui de la nature. Il aurait salué avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin.
Pour avoir plus de faits à l'appui de leurs arguments, ils se procurèrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois, Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre sa cause.
Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille écus pour faire des motions qui perdraient la République;—et selon Pécuchet Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.
—Jamais de la vie! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de
Robespierre avait une pension de Louis XVIII?
—Pas du tout! c'était de Bonaparte; et puisque tu le prends comme ça, quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'Égalité eut avec lui une conférence secrète? Je veux qu'on réimprime dans les mémoires de la Campan les paragraphes supprimés! Le décès du Dauphin me paraît louche. La poudrière de Grenelle en sautant tua deux mille personnes! Cause inconnue, dit-on, quelle bêtise! car Pécuchet n'était pas loin de la connaître, et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des aristocrates, l'or de l'étranger.
Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste.
Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu'à Nantes, dans une longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également conçut des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.
La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D'autres la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté, naturellement sont des martyrs.
Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette méthode dans l'examen des époques plus récentes? Mais l'Histoire doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite d'avoir déchiré Tibère. Après tout, que la Reine ait eu des amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu'importe au développement de la Révolution, dont les origines sont profondes et les résultats incalculables! Donc, elle devait s'accomplir, être ce qu'elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierre s'échappant ou Bonaparte assassiné—hasards qui dépendaient d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle endormie, et le train du monde changeait.
Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque, une seule idée d'aplomb.
Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites, car de la moindre omission une erreur peut dépendre qui en amènera d'autres à l'infini. Ils y renoncèrent.
Mais le goût de l'Histoire leur était venu, le besoin de la vérité pour elle-même.
Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques anciennes? Les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et ils commencèrent le bon Rollin.
—Quel tas de balivernes! s'écria Bouvard, dès le premier chapitre.
—Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur bibliothèque, où s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit;—et ayant déplacé beaucoup de romans et de pièces de théâtre, avec un Montesquieu et des traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de Beaufort sur l'Histoire romaine.
Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en fait honneur aux Troyens d'Énée. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor, par les stratagèmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys; Sénèque affirme qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.
On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère, l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions de César une autre idée, si le Vercingétorix avait écrit ses commentaires.
L'Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils abondent dans la moderne;—et Bouvard et Pécuchet revinrent à la France, entamèrent Sismondi.
La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connaître plus profondément, de s'y mêler. Ils voulaient parcourir les originaux, Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient bizarres ou agréables.
Mais les événements s'embrouillèrent faute de savoir les dates.
Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12 cartonné avec cette épigraphe: Instruire en amusant.
Elle combinait les trois systèmes d'Allévy, de Pâris, et de Feinaigle.
Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pâris frappe l'imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de clous à vis donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la friture fait ric, ric des merles dans une poêle rappelleront Chilpéric. Feinaigle divise l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre parois à neuf panneaux, chaque panneau portant un emblème. Donc, le premier roi de la première dynastie occupera dans la première chambre le premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait Phar à mond système Pâris—et d'après le conseil d'Allévy, en plaçant au-dessus un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra 420, date de l'avènement de ce prince.
Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur propre maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties un fait distinct;—et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait plus d'autre sens que de faciliter la mémoire. Les bornages dans la campagne limitaient certaines époques, les pommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les murs, des quantités de choses absentes, finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles représentaient.
D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent dans un manuel pour les collèges, que la naissance de Jésus doit être reportée cinq ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer l'année.—Autant d'occasions pour les méprises, outre celles qui résultent des zodiaques, des ères, et des calendriers différents.
Et de l'insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.
Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire!
Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.
—L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et l'Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était la joie de l'univers, qu'Abraham traitait d'égal avec les rois et que la philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux m'agace!
Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.
—Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies que les vérités des historiens?
Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la Scienza
Nuova.
—Nieras-tu le plan de la Providence?
—Je ne le connais pas! dit Bouvard.
Et ils décidèrent de s'en rapporter à Dumouchel.
Le Professeur avoua qu'il était maintenant dérouté en fait d'histoire.
—Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les voyages de Pythagore! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C'est à souhaiter qu'on ne fasse plus de découvertes, et même l'Institut devrait établir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il faut croire!
Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans le cours de Daunou:
—Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve; elles ne sont pas là pour répondre.
—Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la pierre avalée par Saturne.
—L'architecture peut mentir, exemple: l'Arc du Forum, où Titus est appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée.
—Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des monnaies avec le coin de Henri II.
—Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intérêt des apologistes et des calomniateurs.
Peu d'historiens ont travaillé d'après ces règles—mais tous en vue d'une cause spéciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera;—et comme il varie, suivant les conditions de l'écrivain, jamais l'histoire ne sera fixée.
C'est triste, pensaient-ils.
Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l'analyse—puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle oeuvre semblait exécutable à Pécuchet.
—Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?
—Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?
—Effectivement, laquelle?
Bouvard s'était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le musée; quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à coup:
—Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême?
—Mais c'était un imbécile! répliqua Bouvard.
—Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence énorme—et celui-là, peut-être, tenait le rouage des affaires.
Les livres leur donneraient des renseignements—et M. de Faverges en possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieux gentilshommes de ses amis.
Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de passer quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y faire des recherches.
Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de trois quarts, Monseigneur le duc d'Angoulême.
Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les épaulettes, les crachats, et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Un collet extrêmement haut enfermait son long cou. Sa tête piriforme était encadrée par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris;—et de lourdes paupières, un nez très fort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression de bonté insignifiante.
Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme.
Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abbé Guénée, l'ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre un canon, et il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nommé, malgré sa jeunesse, colonel d'un régiment de gardes-nobles.
97. Son mariage.
1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux—et montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince.
1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne, et Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre.
Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la promesse de rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le Roi, son oncle.
Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille.
Plusieurs années s'écoulent.
Guerre d'Espagne.—Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en retourne.
Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans les préfectures, Te Deum dans les cathédrales. Les Parisiens sont au comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les théâtres des allusions au Héros.
L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé par souscription rate.
Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va partir pour Alger.
Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre dans une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général.
Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.
Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne—et ne trouve pas un seul mot à leur dire.
De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça ne l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied d'un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles d'espérance.
À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.
Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa carrière.
On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes—et sa fortune expire devant le pont de Sèvres.
Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait une grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat, pour abandonner l'Empereur—et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix d'argent les Constitutionnels.
Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce que l'on voulait.
La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa l'infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte—tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à l'infanterie, véritable jugement de Salomon.
Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre lui.
Détails intimes—traits du Prince:
Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son frère à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé du Roi.
Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même:
Une, deux; une, deux; une, deux!
On a conservé quelques-uns de ses mots:
À une députation de Bordelais:—Ce qui me console de n'être pas à
Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous!
Aux protestants de Nîmes:—Je suis bon catholique; mais je n'oublierai jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant.
Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:—Bien, mes amis! Les nouvelles sont bonnes! Ça va bien! très bien.
Après l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi, qu'ils s'arrangent!
Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village:—Plus de guerre, plus de conscription, plus de droits réunis.
Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.
La première du comte d'Artois débutait ainsi:—Français, le frère de votre roi est arrivé.
Celle du prince:—J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous êtes
Français.
Ordre du jour, daté de Bayonne:—Soldats, j'arrive!
Une autre, en pleine défection:—Continuez à soutenir avec la vigueur qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La France l'attend de vous!
Dernière à Rambouillet.—Le roi est entré en arrangement avec le gouvernement établi à Paris; et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point d'être conclu. Tout porte à croire était sublime.
—Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de coeur?
Et ils notèrent en marge: Chercher les amours du Prince!
Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un autre portrait du duc d'Angoulême.
Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant.
Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire friser?
Question grave, suivant Pécuchet; car la chevelure donne le tempérament, le tempérament l'individu.
Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions;—et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.
La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine.
Ils montèrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de
Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.
—Excusez-moi dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures.
Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.
—Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions!
Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.
Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.
—Je reste pour vous soigner dit la veuve.
Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria: Gorju! Gorju!
Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:
—Il n'est pas là!
Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en émoi.—Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs guêtres sans murmurer.
Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient endommagées, les battants rompus.
À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.
Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de mettre le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par terre.
—À qui la vache? dit Pécuchet.
—Je ne sais pas.
—Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de votre faute!
Ils y renonçaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait—et ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.
Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois semaines tout serait fini;—et Gorju les accompagna jusque dans la cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner.
Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois quarts vidée.
—Sans doute par vous? dit Pécuchet à Gorju.
—Moi? jamais.
Bouvard objecta:—Vous étiez le seul homme dans la maison.
—Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.
Germaine le surprit:—Dites plutôt que c'est moi!
—Certainement c'est vous!
—Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire!
Gorju fit une pirouette.—Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule!
Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
La vieille éclata.
—Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien, mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire accroire des farces.
Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.—Quelles farces?
—Je dis qu'on se fiche de vous!
—On ne se fiche pas de moi! s'écria Pécuchet, et indigné de son insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision—et ils se retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.
Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé, que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,—et s'il avait déshonoré Mélie?
—Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc d'Angoulême!
Pécuchet ajouta:—Combien de questions autrement considérables, et encore plus difficiles!
D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est défectueuse.—Faisons venir quelques romans historiques!
CHAPITRE V
Ils lurent d'abord Walter Scott.
Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.
Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée;—et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.
Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.
Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements—et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.
Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.
La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur parut insuffisante—et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son Lascaris, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe au milieu du XVe siècle.
Pécuchet consultait la biographie universelle—et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de la science.
L'auteur, dans Les Deux Diane se trompe de dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir Le Page du Duc de Savoie) que Catherine de Médicis, après la mort de son époux voulait recommencer la guerre? Il est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente La Dame de Montsoreau. La Reine Margot, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son Quentin Durward. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.
Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.
En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-même changé.
Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare!
Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel—enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et respect de l'ignorance—si bien que le dramaturge, loin d'élever abaisse, au lieu d'instruire abrutit.
Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire Consuelo, Horace, Mauprat, fut séduit par la défense des opprimés, le côté social, et républicain, les thèses.
Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de lecture des romans d'amour.
À haute voix et l'un après l'autre, ils parcoururent La Nouvelle Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika. Mais les bâillements de celui qui écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu, l'époque, le costume des personnages. Le coeur seul est traité; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas autre chose!
Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques; tels que Le Voyage autour de ma chambre, par Xavier de Maistre, Sous les Tilleuls, d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne, d'abord les charma, puis leur parut stupide;—car l'auteur efface son oeuvre en y étalant sa personne.
Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans d'aventures, l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les dénouements, devinrent là dessus très forts, et se lassèrent d'une amusette, indigne d'esprits sérieux.
L'oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.
—Quel observateur! s'écriait Bouvard.
—Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croit aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises? Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le marchand de coco. Nous en aurons sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la statistique ou de l'ethnographie.
Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock, feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d'Antin.
—Comment perdre son temps à des inepties pareilles? disait Pécuchet.
—Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.
—Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde!
Et Pécuchet, porté à l'idéal tourna Bouvard, insensiblement vers la
Tragédie.
Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la condition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur.
Un jour, Bouvard prit Athalie, et débita le songe tellement bien, que Pécuchet voulut à son tour l'essayer.—Dès la première phrase, sa voix se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et bien que forte, indistincte.
Bouvard, plein d'expérience lui conseilla, pour l'assouplir, de la déployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la replier,—émettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante;—et lui-même se livrait à cet exercice, le matin dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon; leur porte était close—et ils braillaient séparément.
Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c'était l'emphase, les discours sur la Politique, les maximes de perversité.
Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en s'arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le Philoctète de La Harpe, un joli hoquet dans Gabrielle de Vergy—et quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manière de considérer son fils en l'appelant Monstre, digne de moi! qui était vraiment terrible. Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne volonté.
Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina de reproduire le sifflement de l'aspic, tel qu'avait dû le faire l'automate inventé exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir. La Tragédie tomba dans leur estime.
Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise démontra combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de ses moyens, l'absurdité des confidents.
Ils abordèrent la Comédie—qui est l'école des nuances. Il faut disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet n'en put venir à bout—et échoua complètement dans Célimène.
Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs assommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi faux qu'Égisthe et qu'Agamemnon.
Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l'on voit des pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs maîtres, des richards offrant leur fortune, des couturières innocentes et d'infâmes suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu'à Pixérécourt. Toutes ces pièces prêchant la vertu les choquèrent comme triviales.
Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa jeunesse. Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo, Dumas, ou Bouchardy;—et la diction ne devait plus être pompeuse ou fine,—mais lyrique, désordonnée.
Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu de Frédéric Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son châle vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant l'obligeance de lui prêter des romans, quelquefois.
—Mais continuez! car elle était là depuis une minute, et avait plaisir à les entendre.
Ils s'excusèrent. Elle insistait.
—Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empêche!…
Pécuchet allégua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer à l'improviste, sans costume.
—Effectivement! nous aurions besoin de nous déguiser. Et Bouvard chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit.
Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.
Des araignées couraient le long des murs—et les spécimens géologiques encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme Bordin pût s'asseoir.
Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de La Tour de Nesle. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent trop d'action.
—Elle aimera mieux du classique! Phèdre par exemple?
—Soit.
Bouvard conta le sujet.—C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme—y sommes-nous? En route!
—Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée,
—Je l'aime!
Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage, cette tête charmante, se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.
La mèche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement;—et sa voix tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en pitié sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer de l'émotion.
Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant les faiseurs de tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en manches de chemise, les regardait par la fenêtre.
Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des sens, le remords, le désespoir, et il se rua sur le glaive idéal de Pécuchet avec tant de violence que trébuchant dans les cailloux, il faillit tomber par terre.