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Bouvard et Pécuchet

Chapter 7: CHAPITRE VI
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About This Book

Two middle-aged clerks become friends and, after acquiring enough means, retire to the countryside where they devote themselves to self-education. Through a series of episodic experiments in gardening, medicine, natural history, politics, religion, and the arts, they enthusiastically adopt and abandon methods and doctrines, applying half-understood theories to practical affairs. Each project collapses into confusion, farce, or harm, exposing the limits of amateurism, the emptiness of encyclopedic ambition, and the comic persistence of bourgeois vanity. The fragmentary narrative accumulates setbacks and absurd outcomes that satirize the promise of rational mastery and the stubborn repetition of human folly.

—Ne faites pas attention! Puis, Thésée arrive, et elle s'empoisonne!

—Pauvre femme! dit Mme Bordin.

Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.

Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pièces: Robert le
Diable
dans la capitale, le Jeune Mari à Rouen—et une autre à
Falaise qui était bien amusante et qu'on appelait La Brouette du
Vinaigrier
.

Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de Tartuffe, au troisième acte.

Pécuchet crut une explication nécessaire:

Il faut savoir que Tartuffe

Mme Bordin l'interrompit. On sait ce que c'est qu'un Tartuffe!

Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.

—Je ne vois que la robe de moine dit Pécuchet.

—N'importe! mets-la!

Il reparut avec elle, et un Molière.

Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les genoux d'Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.

—Que fait là votre main?

Bouvard bien vite répliqua d'une voix sucrée:

—Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse. Et il dardait ses prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrêmement lubrique, finit même par s'adresser à Mme Bordin.

Les regards de cet homme la gênaient—et quand il s'arrêta, humble et palpitant, elle cherchait presque une réponse.

Pécuchet eut recours au livre:—La déclaration est tout à fait galante.

—Ah! oui, s'écria-t-elle, c'est un fier enjôleur.

—N'est-ce pas? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilà une autre, d'un chic plus moderne, et ayant défait sa redingote, il s'accroupit sur un moellon et déclama la tête renversée.

Des flammes de tes yeux inonde ma paupière. Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir, Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir.

—Ça me ressemble pensa-t-elle.

Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous, et le reste est folie.

—Comme vous êtes drôle!

Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et découvrait ses dents.

N'est-ce pas qu'il est doux D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à genoux?

Il s'agenouilla.

—Finissez donc!

Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, Doña Sol! ma beauté! mon amour!

—Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange.

—Heureusement! car sans cela…! Et Mme Bordin sourit, au lieu de terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.

Il avait plu tout à l'heure—et le chemin par la hêtrée n'étant pas facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.

D'abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était encore ému de sa déclamation;—et elle éprouvait au fond de l'âme comme une surprise, un charme qui venait de la Littérature. L'Art, en de certaines occasions, ébranle les esprits médiocres;—et des mondes peuvent être révélés par ses interprètes les plus lourds.

Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec de petits cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.

—Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air à pleins poumons.

—Aussi, vous vous donnez un mal!

—Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possède.

—On voit reprit-elle—et mettant un espace entre les mots que vous avez… aimé… autrefois.

—Autrefois, seulement—vous croyez!

Elle s'arrêta.

—Je n'en sais rien.

—Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur.

Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fit monter sous la charmille.

Alors ils causèrent de la représentation.

—Comment s'appelle votre dernier morceau?

—C'est tiré de Hernani, un drame.

—Ah! puis lentement, et se parlant à elle-même ce doit être bien agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,—pour tout de bon.

—Je suis à vos ordres répondit Bouvard.

—Vous?

—Oui! moi!

—Quelle plaisanterie!

—Pas le moins du monde!

Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.

Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir—et s'appuya d'une main contre un arbre; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.

—C'est passé.

Il la regardait, avec ébahissement.

La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une rigole coulait de l'autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa jupe, et se tenait au bord, indécise.

—Voulez-vous mon aide?

—Inutile!

—Pourquoi?

—Ah! vous êtes trop dangereux!

Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut.

Bouvard se blâma d'avoir raté l'occasion. Bah! elle se retrouverait;—et puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes, l'audace vous perd avec les autres. En somme, il était content de lui;—et s'il ne confia pas son espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur des observations, et nullement par délicatesse.

À partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et Gorju tout en regrettant de n'avoir pas un théâtre de société.

La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, ébahie du langage, fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour le peuple dans les mélodrames;—si bien que charmés de son goût ils pensèrent à lui donner des leçons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective éblouissait l'ouvrier.

Le bruit de leurs travaux s'était répandu. Vaucorbeil leur en parla d'une façon narquoise. Généralement on les méprisait.

Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde et sa calvitie, que de se faire une tête à la Béranger!

Enfin, ils résolurent de composer une pièce.

Le difficile c'était le sujet.

Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit; après quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.

Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites et la tête basse.

Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée; au moment de la saisir, elle avait disparu.

Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un titre, au hasard, et un fait en découle; on développe un proverbe, on combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils feuilletèrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des causes célèbres, un tas d'histoires.

Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles, regrettaient Paris.

—J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne! disait Bouvard.

—Moi de même, répondait Pécuchet.

Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne savaient pas les règles.

Ils les étudièrent, dans La Pratique du Théâtre par d'Aubignac, et dans quelques ouvrages moins démodés.

On y débat des questions importantes: Si la comédie peut s'écrire en vers,—si la tragédie n'excède point les bornes en tirant sa fable de l'histoire moderne,—si les héros doivent être vertueux,—quel genre de scélérats elle comporte,—jusqu'à quel point les horreurs y sont permises? Que les détails concourent à un seul but, que l'intérêt grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute!

«Inventez des ressorts qui puissent m'attacher», dit Boileau.

Par quel moyen inventer des ressorts?

«Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le coeur, l'échauffe et le remue.»

Comment chauffer le coeur?

Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie.

Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Académie française, n'entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare.

La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle, et firent venir les comptes rendus de pièces, dans les journaux.

Quel aplomb! Quel entêtement! Quelle improbité! Des outrages à des chefs-d'oeuvre, des révérences faites à des platitudes—et les âneries de ceux qui passent pour savants et la bêtise des autres que l'on proclame spirituels!

C'est peut-être au Public qu'il faut s'en rapporter?

Mais des oeuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les sifflées quelque chose leur agréait.

Ainsi, l'opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la foule inconcevable.

Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté, écrivit à
Dumouchel.

L'ancien commis-voyageur s'étonna du ramollissement causé par la province, son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref n'y était plus du tout.

Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien, c'est ce qui amuse.

—Mais imbécile s'écria Pécuchet ce qui t'amuse n'est pas ce qui m'amuse—et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard. Si les pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment se fait-il que les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la réponse de Dumouchel.

Suivant le professeur, le sort immédiat d'une pièce ne prouvait rien. Le Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n'est plus comprise. Qui parle aujourd'hui de Ducange et de Picard?—Et il rappelait tous les grands succès contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu'à Gaspardo le Pêcheur, déplorait la décadence de notre scène. Elle a pour cause le mépris de la Littérature—ou plutôt du style.

Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style?—et grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de tous ses genres.

Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les tournures qui
sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève par dévorants.
Vomir ne s'emploie qu'au figuré. Fièvre s'applique aux passions.
Vaillance est beau en vers.

—Si nous faisions des vers? dit Pécuchet.

—Plus tard! Occupons-nous de la prose, d'abord.

On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur lui mais tous ont leurs dangers—et non seulement ils ont péché par le style—mais encore par la langue.

Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils se mirent à étudier la grammaire.

Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osèrent se décider.

Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le sujet ne s'accorde pas.

Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe présent, mais l'Académie en pose une peu commode à saisir.

Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et en s'emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire cette femme a l'air bon ou l'air bonne?—une bûche de bois sec ou de bois sèche—ne pas laisser de ou que de—une troupe de voleurs survint, ou survinrent?

Autres difficultés: Autour et à l'entour dont Racine et Boileau ne
voyaient pas la différence—imposer ou en imposer synonymes chez
Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La
Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d'une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord; ceux-ci voyant une beauté, où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage au lieu de lentilles et cassonade préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment? des z'annetons vaudrait mieux que des hannetons, des z'aricots que des haricots—et sous Louis XIV, on prononçait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne!

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n'y eut d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion.

En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait qu'il faut écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti, observé.

Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se jugèrent capables d'écrire. Une pièce est gênante par l'étroitesse du cadre; mais le roman a plus de libertés. Pour en faire un, ils cherchèrent dans leurs souvenirs.

Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain monsieur, et il ambitionnait de s'en venger par un livre.

Bouvard avait connu à l'estaminet, un vieux maître d'écriture ivrogne et misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.

Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets, en un seul—en demeuraient là, passèrent aux suivants:—une femme qui cause le malheur d'une famille—une femme, son mari et son amant—une femme qui serait vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux, un mauvais prêtre.

Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses fournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchet était pour le sentiment et l'idée, Bouvard pour l'image et la couleur—et ils commençaient à ne plus s'entendre, chacun s'étonnant que l'autre fût si borné.

La science qu'on nomme esthétique, trancherait peut-être leurs différends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya une liste d'ouvrages sur la matière. Ils travaillaient à part, et se communiquaient leurs réflexions.

D'abord qu'est-ce que le Beau?

Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une qualité occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour De Maistre ce qui plaît à la vertu; pour le P. André, ce qui convient à la Raison.

Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la géométrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le règne animal. La Beauté du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait être beau, vu ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il éveille en nous des idées de bassesse. Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin la condition première du Beau, c'est l'unité dans la variété, voilà le principe.

—Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés que deux yeux droits et produisent moins bon effet,—ordinairement.

Ils abordèrent la question du sublime.

Certains objets, sont d'eux-mêmes sublimes, le fracas d'un torrent, des ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un caractère est beau quand il triomphe, et sublime quand il lutte.

—Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le très
Beau.

Comment les distinguer?

—Au moyen du tact, répondit Pécuchet.

—Et le tact, d'où vient-il?

—Du goût!

—Qu'est-ce que le goût?

On le définit un discernement spécial, un jugement rapide, l'avantage de distinguer certains rapports.

—Enfin le goût c'est le goût,—et tout cela ne dit pas la manière d'en avoir.

Il faut observer les bienséances; mais les bienséances varient;—et si parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours irréprochable.—Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous ignorons les lois, car sa genèse est mystérieuse.

Puisqu'une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent où le style de l'un entrera dans l'autre sous peine de dévier du but, de ne pas être vrai.

L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation de la Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéal pas de Vrai;—c'est pourquoi les types sont d'une réalité plus continue que les portraits. L'Art, d'ailleurs, ne traite que la vraisemblance—mais la vraisemblance dépend de qui l'observe, est une chose relative, passagère.

Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en moins, croyait à l'esthétique.

—Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des exemples. Or, écoute. Et il lut une note, qui lui avait demandé bien des recherches.

Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicité que réclame l'Histoire. M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son mélange du sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'André Chénier est comme poète au-dessous du XVIIe siècle, Blair, Anglais, déplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontel gémit sur les licences d'Homère. Lamotte n'admet point l'immoralité de ses héros, Vida s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhétoriques, de poétiques et d'esthétiques me paraissent des imbéciles!

—Tu exagères! dit Pécuchet.

Des doutes l'agitaient—car si les esprits médiocres (comme observe Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux maîtres, et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les maîtres sont les maîtres! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les oeuvres, les critiques et les poètes, saisir l'essence du Beau;—et ces questions le travaillèrent tellement que sa bile en fut remuée. Il y gagna une jaunisse.

Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinière de Mme
Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse.

La veuve n'avait pas reparu depuis la séance dramatique. Était-ce une avance? Mais pourquoi l'intermédiaire de Marianne?—Et pendant toute la nuit, l'imagination de Bouvard s'égara.

Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et regardait de temps à autre par la fenêtre; un coup de sonnette retentit. C'était le notaire.

Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil—et les premières politesses échangées, dit que las d'attendre Mme Bordin, il avait pris les devants. Elle désirait lui acheter les Écalles.

Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de
Pécuchet.

Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux;—M. Vaucorbeil devant venir tout à l'heure.

Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui sied aux occasions sérieuses.

Après beaucoup d'ambages, elle demanda si mille écus ne seraient pas suffisants?

—Un acre! Mille écus? jamais!

Elle cligna ses paupières:—Ah! pour moi!

Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra.

Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette de maroquin—et en la posant sur la table:

—Ce sont des brochures! Elles ont trait à la Réforme—question brûlante;—mais voici une chose qui vous appartient sans doute? Et il tendit à Bouvard le second volume des Mémoires du Diable.

Mélie, tout à l'heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit surveiller les moeurs de ces gens-là, il avait cru bien faire en confisquant le livre.

Bouvard l'avait prêté à sa servante. On causa des romans.

Mme Bordin les aimait, quand ils n'étaient pas lugubres.

—Les écrivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des couleurs flatteuses!

—Il faut peindre! objecta Bouvard.

—Alors, on n'a plus qu'à suivre l'exemple!…

—Il ne s'agit pas d'exemple!

—Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une jeune fille. Moi, j'en ai une.

—Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours de contrat de mariage.

—Eh bien, à cause d'elle, ou plutôt des personnes qui l'entourent, je les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur!…

—Qu'a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout à coup sur le seuil.

Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à la compagnie.

—Je soutiens reprit le comte qu'il faut écarter de lui certaines lectures.

Vaucorbeil répliqua:—Vous n'êtes donc pas pour l'instruction?

—Si fait! Permettez?

—Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement!

—Où est le mal?

Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrer Louis-Philippe, rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la liberté de la presse.

—Et celle du théâtre! ajouta Pécuchet.

Marescot n'y tenait plus.—Il va trop loin, votre théâtre!

—Pour cela, je vous l'accorde! dit le comte; des pièces qui exaltent le suicide!

—Le suicide est beau!—témoin Caton, objecta Pécuchet.

Sans répondre à l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, où l'on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la propriété, le mariage!

—Eh bien, et Molière? dit Bouvard.

Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus—et d'ailleurs était un peu surfait.

—Enfin dit le comte Victor Hugo a été sans pitié—oui sans pitié, pour Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type de la Reine dans le personnage de Marie Tudor!

—Comment! s'écria Bouvard moi—auteur—je n'ai pas le droit…

—Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans mettre à côté un correctif, sans nous offrir une leçon.

Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but: viser à l'amélioration des masses! Chantez-nous la science, nos découvertes, le patriotisme et il admirait Casimir Delavigne.

Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.

Le notaire reprit:—Mais la langue, y pensez-vous?

—La langue? comment?

—On vous parle du style! cria Pécuchet. Trouvez-vous ses ouvrages bien écrits?

—Sans doute, fort intéressants!

Il leva les épaules—et elle rougit sous l'impertinence.

Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire. Il était trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot.

Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager.

Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l'arrêta.

—Vous m'oubliez, Docteur!

Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux noirs qui pendaient sous un foulard mal attaché.

—Purgez-vous dit le médecin; et lui donnant deux petites claques comme à un enfant: Trop de nerfs, trop artiste!

Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait;—et dès qu'ils furent seuls:

—Tu crois que ce n'est pas sérieux?

—Non! bien sûr!

Ils résumèrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralité de l'Art se renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts. On n'aime pas la Littérature.

Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tous réclamaient le suffrage universel.

—Il me semble dit Pécuchet que nous aurons bientôt du grabuge? Car il voyait tout en noir, peut-être à cause de sa jaunisse.

CHAPITRE VI

Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades—et le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.

Ce grand événement stupéfia les bourgeois.

Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au Gouvernement Provisoire, les poitrines se desserrèrent;—et comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le Conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.

Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du Peuple—quant à Pécuchet, la chute de la Royauté confirmait trop ses prévisions pour qu'il ne fût pas content.

Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui bordaient la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au Pas de la Vaque, à l'entrée du bourg, endroit désigné.

Avant l'heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le cortège.

Un tambour retentit, une croix d'argent se montra; ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l'étole, le surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de choeur l'escortaient, un cinquième portait le seau pour l'eau bénite, et le sacristain le suivait.

Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier, garni de bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de paix, bonhomme à figure somnolente; Heurtaux s'était coiffé d'un bonnet de police—et Alexandre Petit le nouvel instituteur, avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, que commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul rang; de l'autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieux shakos du temps de La Fayette—cinq ou six, pas plus, la garde nationale étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans et leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient par derrière;—et Placquevent, le garde champêtre, haut de cinq pieds huit pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croisés.

L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia la République. Ne dit-on pas la République des Lettres, la République chrétienne? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau que l'autre? Jésus-Christ formula notre sublime devise; l'arbre du peuple c'était l'arbre de la Croix. Pour que la Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité—et au nom de la charité, l'ecclésiastique conjura ses frères de ne commettre aucun désordre, de rentrer chez eux, paisiblement.

Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu. Qu'il se développe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute servitude, et cette fraternité plus bienfaisante que l'ombrage de ses rameaux!—Amen!

Des voix répétèrent Amen—et après un battement de tambour, le clergé, poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'église.

Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un hommage rendu à leurs principes.

Bouvard et Pécuchet trouvaient qu'on aurait dû les remercier pour leur cadeau, y faire une allusion, tout au moins;—et ils s'en ouvrirent à Faverges et au docteur.

Qu'importaient de pareilles misères! Vaucorbeil était charmé de la
Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d'Orléans. On ne les
reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, désormais!—et suivi de
Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le curé.

Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l'aubergiste, vexé par la cérémonie, ayant peur d'une émeute;—et instinctivement il se retournait vers le garde champêtre, qui déplorait avec le Capitaine, l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes.

Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju, au milieu d'eux, brandissait une canne; Petit les escortait, l'oeil animé.

—Je n'aime pas cela! dit Marescot, on vocifère, on s'exalte!

—Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s'amuse!

Foureau soupira. Drôle d'amusement! et puis la guillotine, au bout! Il avait des visions d'échafaud, s'attendait à des horreurs.

Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois s'abonnèrent à des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la poste, et la directrice ne s'en fût pas tirée sans le Capitaine, qui l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, à causer.

La première discussion violente eut pour objet la Pologne.

Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la délivrât.

M. de Faverges pensait autrement.

—De quel droit irions-nous là-bas? C'était déchaîner l'Europe contre nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.

Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage.

—Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage!

—Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique?

—Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait?
Les locataires déjà, se montrent d'une exigence!

—Tant mieux! les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés. Celui qui possède un immeuble…

Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste.

—Moi? communiste!

Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un club!
Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à
Chavignolles.

Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale—l'opinion l'ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait.
Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.

Gorju le regarda.—On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il joignait à toutes ses industries celle du braconnage—et souvent M. le maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.

—Ma foi! prenez-les! dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.—Rentrez les ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe.—On ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu! Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux, de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les flancs;—et chacun prétendait n'avoir pas le moyen de faire autrement. Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze hommes; et ne manquait pas à la manoeuvre. Puis il s'installait chez l'épicier et payait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M. de Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins, tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre, comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on diminuât les impôts.

À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à l'Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui,—tout en cherchant à ne pas se compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot. Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi—un rustre, un crétin. Le docteur s'en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris—et c'était la conscience de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste allait se développer—quelle revanche! Il rédigea une profession de foi et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet.

Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes.

Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel devait se présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te revient! tu as plus de prestance!—Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux prières—tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député!

Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et lui exposa les chances qu'il avait.

Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute; mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses meilleurs malades le quitteraient;—et ayant pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.

Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux militaires on s'oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau, refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il fallait donner à la République le temps de s'user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que s'il échouait, sa destitution était certaine.

Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son avarice;—et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles—et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire; et le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha rien—et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.

Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande; chacun, outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes. Flacardoux l'emporta.

M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les manoeuvres, et émettre des observations. N'importe! Il trouvait monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de l'Empire—et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne m'étonne plus de ce qui arrive!

La Réaction commençait.

On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin—et comme la province prétend connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient dans la campagne.

Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla;—et résolut, pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des Girondins ébranla les carreaux;—et des hommes, bras dessus bras dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur, dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.

Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L'autre noir de charbon—un mécanicien sans doute—avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l'épaule.

Tous les trois restaient debout—et les Conseillers, siégeant autour de la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.

—Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage!

Le maire tremblait; la voix lui manqua.

Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait immédiatement;—et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à
Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare? ce n'était pas un travail suffisant! ou bien creuser une seconde mare! mais à quelle place?

Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas d'inondation—mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères. Impossible de rien conclure!—Pour calmer la foule, Coulon descendit sur le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.

—La charité? Merci! s'écria Gorju. À bas les aristos! Nous voulons le droit au travail!

C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné jusque-là—et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas.

—Où trouver de l'argent? disait Bouvard.

—Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

—Et si on n'a pas besoin de travaux?

—On en fera, par avance!

—Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!—et vous réclamez pour qu'on les augmente!

Gorju se mordait la moustache.—Cependant… avec l'organisation du travail…

—Alors le gouvernement sera le maître?

Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent:—Non! non! plus de maîtres!

Gorju s'irrita.—N'importe! on doit fournir aux travailleurs un capital—ou bien instituer le crédit!

—De quelle manière?

—Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!

—En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces farceurs-là!

Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.

Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.
—Avance un peu!

Le mécanicien recula.

Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent, ayant envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.

—Commandez-les! dit Foureau.

—Je n'ai pas d'ordre.

Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;—et tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.

Il avait pris adroitement l'escalier de service;—et voulant faire comme
Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:

—Citoyens!

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de prestige.

L'homme au tricot l'interpella:

—Est-ce que vous êtes ouvrier?

—Non.

—Patron, alors?

—Pas davantage!

—Eh bien, retirez-vous!

—Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.
Gorju vint à son aide.—Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient.

La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision municipale. Hurel l'avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui mènerait au château de Faverges.

C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des travailleurs. Ils se dispersèrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la veuve criait plus fort,—et à leur aspect:

—Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le gazon! Pas moyen de le faire démarrer.

—Qui cela?

—Le père Gouy!

Il était venu avec une charrette de fumier—et l'avait jetée tout à vrac au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-vous pour qu'il finisse!

—Je vous accompagne! dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu les dahlias—et des mottes de fumier noir, comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner. Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin—et même celle du notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.

Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.
Gorju avait quitté le pays.

Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche une revue, promenades militaires, quelquefois—et chaque nuit des rondes. Elles inquiétaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait dans les chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.

Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour
voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,
Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de
Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:
On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir
Pécuchet.

Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un fusil—et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous la hêtrée entendit quelqu'un devant elle.

—Qui vive?

Pas de réponse!

On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête—mais quand on fut dans le village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient sortis. On l'y traîna;—et à la lueur de la chandelle brûlant sur le poêle, on reconnut enfin Gorju.

Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et roulait des yeux, comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps, depuis six semaines.

Ça ne les regardait pas. Il était libre.

Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait provisoirement le coffrer.

Bouvard s'interposa.

—Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions.

—Cependant?…

—Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.

Bouvard n'insista plus.

Gorju alors, se tourna vers Pécuchet:—Et vous, patron, vous ne dites rien?

Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.

Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.—Je vous ai défendu, pourtant!

Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au bouleversement de la société.

De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer prochainement un certificat de bonne vie et moeurs—et leur signature devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent demander ce petit service à Marescot.

On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de l'autre;—et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet—bien que leur protégé fût un homme dangereux.

—Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!…

—Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!

—Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on traitait les insurgés.

Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut
Public, loi suprême.

—Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que celui de tous—et vous n'avez rien à lui objecter que la force—s'il retourne contre vous l'axiome.

Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il s'excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne;—et au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du peuple;—et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.

Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire;—c'est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection présidentielle.

—Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort.—De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables.

—Ton scepticisme m'épouvante! dit Pécuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il nous fallait des garanties. Autrement, notre influence était ruinée. Rien de plus légitime que cette intervention.

Bouvard écarquilla les yeux.—À propos de la Pologne, vous souteniez le contraire?

—Ce n'est plus la même chose! Maintenant, il s'agissait du Pape.

Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons bien représentait un groupe.

Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La plèbe en somme, valait l'aristocratie.

Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les principes dans Calvo, Martens, Vattel;—et Bouvard conclut:

—On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un peuple—ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence hypocrite!

—Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.

—Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver.

Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.

En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens, saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.

Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau, Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se promenaient d'un bout à l'autre de la Place, et causaient des événements. L'affaire principale était la distribution des brochures. Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra—les Partageux—Sortons du gâchis—Où allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons et des fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets—et on venait de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie—immense victoire.

Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;—et on offrit la souche à M. le Curé—qui l'avait béni, pourtant! quelle dérision!

L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.

Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils lui rendirent sa visite.

Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.

—Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le démocratiser, affranchir la matière!

—Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet.

Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.

—Encore un droit! dit Bouvard.

N'importe! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la
Fraternité.

—Tâchez donc de l'établir!

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de monter un flambeau dans son cabinet.

Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.

—Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!

C'était un amas de journaux, sur une planche—et il exposa en paroles fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de la magistrature, égalité des salaires, niveau—moyens par lesquels on obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République—avec un dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça, rondement!

Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de porter un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!

Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit presque à voix basse:

—Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?

—Ils n'ont rien donné! reprit le maître d'école.

—C'est de votre faute!

—J'ai fait ce que j'ai pu!

—Ah!—vraiment?

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir; et s'adressant au curé:—Est-ce tout?

L'abbé Jeufroy hésita;—puis, avec un sourire qui tempérait sa réprimande:

—On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.

—Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.

—Que lui reprochez-vous, monsieur?

—Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!

—Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre—et sans souci des étrangers, ou à cause d'eux: L'heure du catéchisme est trop courte!

Petit leva les épaules.

—Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place.
Mais la soutane l'exaspérait.—Tant pis, vengez-vous!

—Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans s'émouvoir. Seulement,—Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire.

—Eh! je le sais bien! s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre! ce serait complet!

Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.

—Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de raison! Voilà Pâques bientôt; j'espère que vous donnerez l'exemple,—en communiant avec les autres.

—Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait.—Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!

Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église!

—Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait?

—Elle manque toujours la messe!—Comme vous, d'ailleurs!

—Eh! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça!

—On peut le déplacer!

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre.
Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage;—et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet!—tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?—et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!

À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux, le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait.

—Pauvres enfants! dit le prêtre d'une voix douce.