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Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres cover

Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres

Chapter 13: V
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About This Book

The narrative recounts voyages along the St. Lawrence and nearby coasts, describing visits to riverine settlements, detailed coastal geography, navigational observations, and episodic incidents of exploration. It records encounters and exchanges with local peoples, notes on language, customs, ceremonies, natural resources, and actions taken to assert control over visited places. The edition is prefaced by a concise historical introduction that surveys earlier transatlantic contacts and ancient settlements to contextualize the voyages.

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Title: Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres

Author: Jacques Cartier

Author of introduction, etc.: M. d' Avezac

Release date: May 1, 2004 [eBook #12356]
Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Credits: Produced by "La bibliothèque Nationale du Québec" and Renald Levesque.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BREF RÉCIT ET SUCCINCTE NARRATION DE LA NAVIGATION FAITE EN MDXXXV ET MDXXXVI PAR LE CAPITAINE JACQUES CARTIER AUX ÎLES DE CANADA, HOCHELAGA, SAGUENAY ET AUTRES ***

RELATION ORIGINALE

de

JACQUES CARTIER


Lyon. Imprimerie de Louis Perrin



BREF RECIT ET SUCCINCTE NARRATION

DE LA

NAVIGATION

FAITE EN MDXXXV ET MDXXXVI

PAR LE CAPITAINE

JACQUES CARTIER

AUX ILES DE

CANADA

HOCHELAGE, SAGUENAY

ET AUTRES


RÉIMPRESSION FIGURÉE
DE L'ÉDITION ORIGINALE RARISSIME DE MDXLV
AVEC LES VARIANTES DES MANUSCRITS
DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE


PRÉCÉDÉE
D'UNE BRÈVE ET SUCCINCTE
I N T R O D U C T I O N
HISTORIQUE
PAR M. D'AVEZAC


PARIS
LIBRAIRIE TROSS
PASSAGE DES DEUX PAVILLONS (PALAIS-ROYAL), N° 8.

1863



BREVE ET SUCCINCTE
INTRODUCTION HISTORIQUE.

I

Aucun peuple ne semble avoir tenu aussi peu de compte que les Français de la part légitime qui devait lui appartenir dans l'histoire des découvertes & de l'exploration des contrées lointaines; nul ne s'est montré si peu soucieux de la renommée que pourraient lui acquérir ses aventures maritimes ou ses pérégrinations terrestres; & tandis que d'autres nations sonnaient leurs plus éclatantes fanfares en l'honneur de leurs propres mérites, nous avons laissé perdre le souvenir des navigations & des voyages parallèlement accomplis avec moins de retentissement par nos aïeux, & qui nous sont quelquefois accidentellement révélés, à notre grand ébahissement, par les récits des étrangers. Qui donc, par exemple, nous pourra dire aujourd'hui quel était ce navire français dont l'arrivée à Canton est racontée sous la date de 1521 dans les Annales chinoises, à l'époque où le Portugal & l'Espagne prétendaient avoir seuls, par privilège, l'accès de ces mers! Bien d'autres de nos prouesses, surtout des plus anciennes, ont ainsi disparu, sans doute, de la mémoire des hommes.

Les entreprises officielles patronnées par le souverain ont presque seules échappé à ce total oubli des contemporains & de la postérité, mais pour beaucoup d'entre elles, c'est à grand'peine encore qu'il se peut recueillir quelques lambeaux des relations où elles étaient racontées.

Tel est précisément le cas pour le célèbre navigateur breton qui le premier alla planter le drapeau de la France aux lieux où s'élèvent maintenant Québec & Montréal: sur ses trois voyages au Canada, nous sommes redevables à un collecteur italien (Ramusio) de nous avoir transmis le récit du premier dans une version que nous tenons volontiers pour fidèle, comme nous devons à un collecteur anglais (Hakluyt) d'avoir sauvé les fragments mutilés du troisième dans une traduction que nous voulons bien supposer exacte; c'est uniquement pour le second voyage qu'il est parvenu jusqu'à nous une relation originale française, émanée de l'un des compagnons de Jacques Cartier, sinon de lui-même: & de l'édition qui en fut faite à Paris en 1545, les bibliographes ne connaissent plus en Europe qu'un seul exemplaire, conservé au musée Britannique; c'est là qu'il a fallu en aller prendre une exacte copie à l'intention des amateurs qui attachent du prix à ces vieilles reliques, pour la reproduire scrupuleusement dans le mince volume en tête duquel nous écrivons ces lignes.

II

Les côtes derrière lesquelles s'étendent les parages explorés, pour la première fois suivant toute apparence, par le célèbre malouin, avaient dès long-temps été reconnues, & la tradition a conservé la mémoire d'établissements fort anciens en quelques parties de ce vaste littoral qui s'étend, vis-à-vis de l'Europe occidentale, depuis les abords de la zone torride jusqu'aux froides régions arctiques.

Les enfants de la verte Erin, qui de nos jours émigrent en si grand nombre vers les Etats de l'Union américaine, avaient, comme aux Faer-oer & comme en Irlande, devancé pareillement sur cette marge extrême de l'Océan occidental, les aventuriers scandinaves, qui partout les rencontrèrent déjà établis; quand le chef islandais Are Marson, le trisaïeul du savant Are Froda, fut jeté par la tempête en 983 sur ces lointains rivages, que les sagas du Nord ont appelés Irland it Mikla, ou la Grande-Irlande, il y fut recueilli par une population chrétienne, qui le baptisa & le retint au milieu d'elle; c'est là que seize ans après vint se réfugier Bioern Asbrandson, s'arrachant à l'amour de la belle Thurida pour fuir la colère d'un frère offensé; & il avait passé vingt-huit années sur cette terre étrangère quand y aborda son compatriote Gudleif Gudlangson, parti de Dublin pour retourner en Islande, poussé par les vents du nord-ouest jusque par delà l'Océan, surpris d'y entendre encore les sons de la langue d'Erin, mais reprenant aussitôt la mer, grâce à l'entremise de Bioern, & emportant de la part du vieil exilé un anneau d'or pour sa bien-aimée Thurida, & une épée pour Kiartan, le fils qu'il avait eu d'elle.

A côté de ces vestiges des anciennes émigrations transatlantiques des Irlandais, leurs voisins les Gallois ont peut-être aussi une place à revendiquer pour eux-mêmes: du moins se conserve-t-il chez eux une certaine tradition des navigations occidentales de Madoc, le second des fils d'Owen Guynedd, un de leurs princes; fuyant les discordes intestines de sa propre famille, il partit en 1170 pour aller à la découverte vers ces lointains parages, y choisit un lieu à sa convenance où il débarqua cent vingt hommes, & revint équiper en Europe une flottille de dix navires pour transporter dans ce nouvel établissement tous les éléments d'une colonie permanente; mais là s'arrête la vieille légende, & quelques vers gallois du quinzième siècle ont seuls tardivement consacré le souvenir de l'entreprise de Madoc ap Owen.

III

Les établissements scandinaves offrent à notre investigation plus de certitude, de suite & de durée. L'islandais Biarne Hériulfson, écarté pendant une brume intense de sa route vers le Groenland où il allait retrouver son père, avait aperçu & côtoyé en 896 des terres inconnues vers l'occident, d'où il avait regagné en cinq journées de mer la demeure paternelle; le récit qu'il en faisait un jour, après plusieurs années, à la cour de Norvège, fit naître le regret qu'il n'eût pas effectué une reconnaissance plus exacte de ces contrées nouvelles; si bien qu'un de ses compagnons, Leif Erikson ayant résolu d'aller compléter sa découverte, lui acheta son navire, y embarqua trente-cinq hommes au printemps de l'an 1000, & vint atterrir à la côte signalée par Biarne, au point où celui-ci l'avait perdue de vue: ce n'était qu'un plateau rocheux & aride, Helluland, où l'érudition moderne a cru reconnaître Terre-Neuve; on reprit la mer, & l'on vint descendre, au bout de trois journées au sud-ouest, sur une terre plate & boisée, Markland, signalée par la blancheur des sables du rivage, telle que les instructions nautiques représentent l'Acadie; puis navigant encore deux journées au sud-ouest, on atteignit une ile, près de laquelle une péninsule s'avançait à l'est & au nord, comme on voit aujourd'hui le cap Cod dépasser au nord-est l'île Nantucket; Leif s'engagea dans le détroit, puis trouvant au-delà un lieu favorable, il forma près d'une petite rivière un établissement pour explorer à son aise le pays; & comme on rencontra dans les environs de Leifsbudir, la vigne croissant spontanément, on donna à cette contrée le nom de Vinland; c'est aujourd'hui le Rhode-Island & la région voisine. Après avoir pris un chargement de bois de construction, Leif revint au printemps de 1001 au Groenland, & pendant une douzaine d'années encore les frères Thorwald & Thorstein, sa belle-soeur Gudrida remariée à Thorfinn Karlsefne, & enfin sa vaillante soeur Freydisa, firent diverses expéditions semblables au Vinland; mais l'hostilité des sauvages indigènes les fit renoncer à poursuivre ces armements périodiques. D'autres, sans doute, les reprirent à leur tour, & les établissements fondés par Leif & par Thorfinn se développèrent à la longue d'une manière permanente, puisque l'évêque groenlandais Erik s'y rendit lui-même, en 1121 afin de pourvoir aux besoins spirituels de la colonie.

Les sagas du Nord ont conservé quelques autres traces des relations qui se continuèrent entre le Groenland & la côte opposée: en 1266 des navires furent envoyés en reconnaissance par delà les stations de pêche les plus avancées, jusqu'à la hauteur, pense-t-on, du détroit de Barrow; en 1285 deux ecclésiastiques islandais, Adalbrand & Thorwald Helgason, naviguaient à l'ouest jusqu'à Terre-Neuve, désignée en cette circonstance par les chroniqueurs sous le nom de Fundu-nyia-land, qui se retrouve tout entier dans la forme anglaise actuelle de New-Foundland; enfin, en 1347, un voyage de dix-sept Groenlandais au Markland fut contrarié au retour par une tempête qui entraîna le navire en Islande; & la narration qu'on en faisait en 1356 montre que le pays de Markland était alors encore fréquenté par les Scandinaves. Mais il n'en est plus question dans leurs histoires ultérieures.

IV

Un récit vénitien, venu à la lumière après un trop long oubli, peut néanmoins, sans trop de scrupule, être admis en appendice à la suite de ces souvenirs des navigations scandinaves; je veux parler des lambeaux d'une correspondance de famille émanée des frères Nicolas & Antoine Zéni, qui s'étaient établis vers 1390 aux Faer-oer, ou comme on disait alors, en Frislande, & naviguèrent successivement pendant une quinzaine d'années dans ces mers septentrionales.

Le dernier y recueillit, de la bouche d'un vieux pêcheur, la notice d'une terre lointaine dans l'ouest, nommée Estotiland, où vingt-six ans auparavant (vers 1380 à ce qu'il semble), il avait été jeté par une furieuse tempête; les habitants conservaient des rapports habituels avec le Groenland, & possédaient encore quelques livres latins, qu'ils ne comprenaient plus. Associé par eux, au bout de cinq années, à une expédition dans le sud, vers le pays de Drogio, une tempête le jeta plus loin, chez un peuple de sauvages cannibales qui le gardèrent esclave pendant de longues années, jusqu'à ce qu'après bien des vicissitudes il parvint à s'échapper de leurs mains & à regagner Drogio, d'où il revint après trois ans d'attente à Estotiland: il se livra alors au commerce entre ces deux contrées, s'y enrichit, & put terminer enfin sa longue odyssée en armant lui-même un navire pour retourner en Frislande.

C'est encore à ces relations de plus en plus rares, mais qui n'avaient jamais été complètement abandonnées entre les Etats scandinaves & leurs colonies du nord-ouest, que se rattache le souvenir de ce pilote norvégien, originaire de Pologne, Hans Koeln ou Ivan z'Kolna, c'est-à-dire Jean de Kolno en Mazovie, envoyé en 1476 pour ravitailler les stations du Groenland, & qui visita, dit-on, la côte opposée en pénétrant jusqu'à la grande baie qui devait recevoir longtemps après le nom de Hudson.

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins précise, mais certaine & incontestée, de l'existence des régions transatlantiques tant de fois abordées par les marins du Nord, s'était conservée parmi eux, & les écrits d'Adam de Brème prouvent qu'elle avait même pénétré, dès le onzième siècle, jusqu'au sein de la Germanie. On devait la trouver d'autant plus vivante & plus assurée, qu'on s'élevait davantage vers les escales d'où étaient parties les plus fréquentes expéditions: il ne faut donc point se récrier contre la supposition que dans son voyage d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette île des indices propres à exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que l'Océan occidental pouvait être franchi par de hardis navigateurs, sûrs de trouver au-delà des rivages accessibles. Les théories du florentin Toscanelli avaient déjà, en 1477, soutenu cette thèse auprès des savants de Portugal, & lorsque Colomb parvint à les connaître quelques années après, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hésita plus à se consacrer sans réserve à l'accomplissement du grand dessein d'aller par cette voie de l'occident à la rencontre des plages extrêmes de l'Asie orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore pendant plus de dix années, auprès des rois de l'Europe latine, des vaisseaux que, nouveau Typhis, il pût conduire à la conquête de cette autre toison d'or. Serait-il vrai que, dans l'intervalle, un navigateur français, le capitaine Cousin, de Dieppe, porté à l'ouest en 1488, jusqu'à de lointains parages inconnus aurait alors atteint ou aperçu quelque point de la côte américaine? Rien ne se peut déduire avec précision des vagues indices que nous ont tardivement transmis à ce sujet d'insuffisantes traditions en admettant le fait comme certain, ce ne serait en définitive qu'un anneau de plus à compter dans la chaîne des découvertes au bout de laquelle vient se souder, à la fameuse date du 10 octobre 1492, la véritable prise de possession, par l'Europe, de l'hémisphère transatlantique, simplement jusqu'alors visité à l'aventure par les devanciers de l'immortel Génois.

VI

Pendant que Colomb, tout plein encore des illusions de ses rêves cosmographiques, s'ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipan-gu & les domaines du grand kâân du Khatay, marqués à cette place sur la carte que lui avait jadis envoyée Toscanelli, un autre navigateur Italien, établi depuis longtemps en Angleterre au port de Bristol, Jean Cabot de Venise, S'étant élevé vers l'ouest durant un de ses voyages, arriva, le 24 juin 1494, en vue d'une terre & d'une ile inconnues, qu'il appela du nom de Saint-Jean, le patron du jour; & il revint solliciter une commission royale qui lui assurât le privilége de ses découvertes sous l'autorité de la Couronne d'Angleterre, ce qui lui fut accordé par lettres-patentes données à Westminster le 5 mars 1496. Il effectua en conséquence, en 1497, sur un navire armé à Bristol au compte du roi Henri VII, & accompagné de trois bâtiments marchands, un second voyage de trois mois, donc il était de retour au commencement d'août, après une navigation de trois cents lieues le long d'une côte où nul habitant ne s'était montré, & sur laquelle il avait planté la bannière britannique de Saint-Georges & le pavillon vénitien de Saint-Marc.

De nouvelles lettres royales, du 3 février 1498, l'autorisèrent alors à choisir dans les ports d'Angleterre jusqu'à six navires de charge destinés à transporter des colons aux terres & iles ainsi découvertes, & bientôt deux bâtiments armés aux frais du roi & portant trois cents hommes partirent pour cette destination sous les ordres de Sébastien Cabot, qui avait accompagné son père dans ses deux précédentes explorations; mais la rigueur de la saison, bien qu'on fût au mois de juillet, lui fit perdre une grande partie de son monde: arrêté par les glaces vers 56° à 58° de latitude, il descendit la côte jusqu'à la hauteur du détroit de Gibraltar, & n'ayant plus de vivres, il revint en Angleterre, ramenant avec lui trois sauvages, qui furent présentés au roi quelque temps après.

L'insuccès de cette expédition, la mort de son père, & peut-être des compétitions rivales, éloignèrent pour longtemps Sébastien Cabot de ces entreprises. Passé au service de l'Espagne, mais revenu momentanément en Angleterre à la mort de Ferdinand le Catholique, on le revit seulement en 1517, sur les vaisseaux de Henri VIII, recommencer, en compagnie de sir Thomas Pert, vice-amiral d'Angleterre, une exploration de la côte qu'il avait déjà trois fois visitée, atteindre le 11 juin une latitude de 67° 30', & se trouver forcé par la timidité du commandant & l'opposition des équipages, de renoncer à pousser plus loin ses découvertes, bien que la mer parût encore libre devant eux.

VII

Les découvertes anglaises de 1497 & l'essai de colonisation de 1498, bientôt connus en Espagne & en Portugal, y éveillèrent la crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses dont on s'était promis la possession exclusive, & des expéditions y furent aussitôt projetées à l'encontre de cette méconnaissance de leurs prétendus droits.

On a cru retrouver dans une lettre royale datée de Séville le 6 mai 1500, & dans quelques autres circonstances douteusement significatives, les indices d'une entreprise méditée par l'Espagne, mais qui n'eut point alors de suites sérieuses.

Le Portugal fut plus actif: une expédition fut confiée dès l'année 1500, par le roi Emmanuel à Gaspard Cortereal, qui partit de Tercère avec deux navires, s'avança tout d'abord jusqu'à 50° de latitude ou davantage, & reconnut, jusqu'à un fleuve chargé de glaçons, Rio Nevado, la grande terre qui fut alors appelée de son nom & que l'on désigne aujourd'hui sous celui de Labrador. Revenu heureusement à Lisbonne, il en repartit l'année suivante avec ses deux navires; se dirigeant à l'ouest nord-ouest, il trouva la terre à une distance de deux mille milles, & courut l'espace de six à sept cents milles encore le long d'une côte, arrosée de fleuves nombreux & couverte de grands bois, qu'il supposa devoir être la continuation de celle qu'il avait vue dans le nord l'année précédente, mais jusqu'à laquelle il ne pouvait tenter d'arriver cette fois, à cause des glaces: le pays était très-peuplé, & il ne se fit pas scrupule d'y enlever un certain nombre d'habitants, dont il garda cinquante à son bord, & plaça huit autres sur la seconde de ses caravelles. Celle-ci rentra à Lisbonne le 8 octobre 1501, mais l'autre, attendue d'heure en heure, de semaine en semaine, ne reparut plus. Michel Cortereal résolut d aller à la recherche de son frère, & partit au printemps de 1502 avec trois navires pour aller fouiller séparément toutes les rivières de la côte, fixant au 20 août un rendez-vous général en un lieu convenu, pour le retour; mais il ne s'y trouva point lui-même, & les deux autres navires, après l'avoir vainement attendu, revinrent seuls en Portugal, où l'on n'eut plus aucune nouvelle de son sort.

Dans l'intervalle, d'autres Portugais des Açores, Jean Gonçalves, Jean & François Fernandes, s'associaient à des armateurs de Bristol, Richard Warde, Thomas Ashehurste & Jean Thomas, pour une expédition de découverte en ces parages, & obtenaient avec eux à cet effet, du roi Henri VII, des lettres de privilége, données ä Westinster le 19 mars 1501, en conséquence desquelles deux voyages paraissent avoir été exécutés cette même année & la suivante. A la fin de celle-ci, une nouvelle association fut concertée pour le même objet entre les deux Portugais Jean Gonçalves & François Fernandes, & les deux armateurs de Bristol Hugues Elyot & Thomas Ashehurste, qui obtinrent pareillement des lettres royales données à Westminster le 9 décembre 1502, & en vertu desquelles paraissent avoir été exécutés en 1503, 1504, & 1505 des voyages successifs, dont on retrouve quelque trace, comme pour les deux précédents, dans les comptes de dépenses de la cassette particulière du roi Henri VII: on peut même conjecturer qu'il se tentait dès lors de nouveaux essais de colonisation, puisqu'un prêtre faisait partie de l'expédition de 1504.

VIII.

Les Français, de leur côté, pratiquaient aussi, dès cette époque, les mers qui baignent la côte orientale des deux Amériques; sans nous arrêter à parler de leurs navigations australes, bornons-nous a rappeler ici leurs expéditions de pêche & leurs explorations privées en ces parages où l'autorité royale vint si tardivement donner une consécration publique à leurs efforts. Nous ne chercherons même pas à recueillir de simples traditions ou de vagues indices plus ou moins dignes d'un examen sérieux: nous voulons nous en tenir à des témoignages explicites & formels.

C'est à la collection italienne de Ramusio qu'il nous faut recourir pour retrouver, sous un vêtement étranger, avec le titre pompeux de grand capitaine de mer, un français de Dieppe, dans lequel il nous est permis de reconnaître l'astronome & pilote Pierre Crignon, qui fut le compagnon des frères Parmentier dans leur voyage de 1529 à Sumatra, & qui avait également navigué sur les côtes du Brésil & de Terre-Neuve.

En décrivant cette dernière, qui s'étend, continent & îles, du 40° au 60° degrés de latitude sur une longueur de trois cent cinquante lieues, il fait remarquer la brisure accusée par le cap Ras entre la direction de la côte méridionale qui se refuse vers l'ouest, & celle de la côte boréale qui court vers le nord. Aux Portugais est due la découverte des soixante-dix lieues environ de littoral comprises entre le cap Ras & le cap de Boavista; tout ce qui est au sud du cap Ras a été exploré en 1504 par ses Normands, & par les Bretons, qui y ont laissé leur nom à un cap bien connu; tout ce qui est au nord du cap de Boavista a été relevé pareillement par les dits Normands & Bretons: le capitaine Jean Denys, de Honfleur, avec le pilote Camart, de Rouen, y conduisit son navire en 1506, & en rapporta, dit-on, une carte assez étendue; puis, en 1508, le capitaine Thomas Aubert, commandant le navire la Pensée, armé par Jean Ango, père du célèbre gouverneur de Dieppe, y transporta le premier des colons normands.

Dix ans après, en 1518, suivant l'interprétation commune, mais peut-être en réalité quelques années plus tard, fut entreprise une expédition analogue «par le sieur baron de Léry & de Saint-Just vicomte de Guen, lequel ayant le courage porté à choses hautes, désiroit s'establir par delà & y donner commencement à une habitation de François» il s'était approvisionné d'hommes & de bestiaux, & fit voiles jusqu'à l'île de Sable en face des pêcheries bretonnes; mais la longueur du voyage l'ayant trop longtemps tenu sur la mer, il fut contraint de décharger là son bestail, vaches & pourceaux, faute d'eaux douces & de pâturages»; & cette expédition avortée n'eut d'autre résultat que d'avoir jeté sur cette terre aride des animaux qui s'y multiplièrent graduellement, & devinrent, longtemps après, une ressource inespérée pour d'autres Français qu'une fortune de mer devait un jour condamner à y séjourner cinq ans entiers dans un déplorable abandon.

Jusqu'alors, ce n'étaient que des expéditions privées.

IX

Enfin le roi de France se détermina à prendre lui-même sa part dans le lotissement des terres d'outre-mer que se faisaient à leur guise les autres souverains de l'Europe occidentale, & il envoya officiellement à son tour, à la découverte des pays transatlantiques où il lui conviendrait de prendre pied.

Le temps était déjà loin, où l'on avait cru retrouver en ces contrées le Japon, la Chine & les Indes d'Asie: les navigations de Cabot dans le nord, comme celles de Vespuce dans le sud avaient démontré qu'il s'agissait en réalité d'un monde nouveau; & bien qu'on le crût réuni à ses dernières limites aux régions boréales asiatiques, l'extension des conquêtes espagnoles dans l'ouest, & la circumnavigation de Magellan, avaient appris qu'il y avait au-delà de ce nouveau continent une autre mer par laquelle on arrivait à l'Orient véritable, si plein de richesses & de merveilles: quelque passage, moins éloigné que le détroit franchi par l'escadre castillane, pouvait exister sur l'immense ligne des côtes américaines, & conduire par une voie plus courte à ces iles des épices, objet de tant de convoitises rivales.

François 1er mit en 1523 aux ordres du florentin Jean Verrazzano quatre navires pour aller à la recherche d'un tel passage & prendre possession des terres où il serait possible de le rencontrer. Mais une tempête fit avorter les premières tentatives; les vicissitudes de la guerre & de la mer ne laissèrent au navigateur la faculté d'effectuer son exploration que dans une seconde campagne & avec une seule nef, la Dauphine sur laquelle il partit définitivement de Madère le 17 janvier 1524 pour aller atterrir à la fin de février vers 34° de latitude, sur une côte inconnue qu'il longea l'espace de cinquante lieues en tirant au sud sans y découvrir aucune baie; ce qui lui fit reprendre la bordée du nord, & suivre ensuite le littoral à l'est & au nord-est jusqu'au parallèle de 41° 40' descendant à terre par intervalles, pour reconnaître le pays, où la vigne croissait en abondance, & les habitants, dont le teint était généralement foncé & les moeurs hospitalières; il rencontra enfin une belle a grande rivière, aux eaux profondes, aux pittoresques rivages (le Hudson), d'où un orage soudain le força de s'éloigner à son grand regret, pour ne s'arrêter qu'après une course de quatre-vingts lieues encore droit à l'est, où il rencontra une ile triangulaire semblable à celle de Rhodes, qu'il appela Louise, du nom de la mère du roi de France, & derrière laquelle s'ouvrait une baie commode; Narraganset habitée par une population beaucoup plus blanche que toutes les autres & qui lui fit l'accueil le plus cordial. Après avoir joui pendant quinze jours de cette gracieuse hospitalité, il reprit sa route le 6 mai, longeant une côte qui s'élevait progressivement & se couvrait de bois touffus habités par un peuple brun & farouche, puis une terre nue & rocheuse bordée d'un grand nombre d'iles; jusqu'à ce qu'arrivé à 50° de latitude, ayant consommé toutes ses munitions & ses vivres, il revint en France, & écrivit en rade de Dieppe le compte-rendu de son voyage, qu'il adressa au roi le 8 juillet 1524.

On raconte que dans une expédition ultérieure aux mêmes parages, Verrazzano étant descendu à terre sans assez de précaution, fut saisi par les sauvages, & servit de pâture à un horrible festin. Avait-il immédiatement reçu de François Ier une nouvelle mission, on ne sait. D'autres soucis étaient venus absorber les pensées du monarque, & le prisonnier de Pavie n'eut bientôt plus le loisir de songer de long-temps à la poursuite de ses projets d'établissement outremer.

X

L'Espagne, au contraire, triomphait, & pendant que Fernand Cortez adressait de Mexico, le 18 octobre 1524, à l'empereur Charles-Quint, un rapport où il développait l'idée de faire explorer à la fois la côte atlantique depuis la Floride jusqu'aux Bacalaos, & la côte opposée sur l'Océan pacifique, pour trouver le secret de ce passage que Verrazzano était allé découvrir; un pilote portugais au service de l'Espagne, déserteur de l'expédition de Magellan & repoussé de celle de Loaysa, Etienne Gomes de Porto, obtenait à Séville, à la fin de cette même année, l'autorisation d'aller explorer aussi, sur les traces de Verrazzano, le littoral compris entre la Floride & les Bacalaos. Le comte Fernand d'Andrade, le docteur Beltram, le riche Chistophe de Haro, lui armèrent un petit navire avec lequel il partit de la Corogne au commencement de 1525, alla toucher à Cuba & à la pointe de la Floride, & remontant au nord, explora particulièrement la côte comprise de 40° à 41° de latitude, un peu en-deçà & un peu au-delà, y enleva un grand nombre d'habitants pour en faire des esclaves, poussa ensuite sa navigation, à ce qu'on dit, jusqu'au cap Ras, & revint, après une absence de dix mois, désarmer à la Corogne, d'où il se rendit à Tolède en novembre, précédé de la fausse nouvelle qu'il apportait du girofle, tandis qu'il n'amenait en réalité que des esclaves: méprise née d'un jeu de mots involontaire qui avait substitué clavos à esclavos. Et les cosmographes espagnols donnèrent le nom de Tierra de Estévan Gomez à la contrée qu'il avait reconnue & pillée, entre celle du licencié Luc Vasquez de Ayllon & les pêcheries bretonnes.

XI

Les Anglais de leur côté renouvelèrent leurs tentatives: un riche commerçant de Bristol établi à Séville, fils de l'un des associés de Hugues Elyot dans l'armement de 1503 pour Terre-Neuve, Robert Thorne, qui venait de prendre un intérêt matériel considérable dans l'entreprise de Sébastien Cabot par le sud en 1526, adressait peu de temps après au roi Henri VIII, un mémoire pour signaler à son attention l'avantage que l'Angleterre aurait sur les Espagnols & les Portugais si elle découvrait un passage par le nord-ouest vers les îles aux épices; & sur l'invitation du révérend Edouard Lee, envoyé de Henri VIII auprès de Charles-Quint, il remettait à cet ambassadeur des considérations étendues & développées, pour le même objet.

Quelle qu'ait pu être l'influence de ces écrits sur les déterminations royales, toujours est-il que deux navires, le Samson & la Mary de Guilford, quittant la Tamise le 20 mai 1527, & partant définitivement de Plymouth le 10 juin, sous le commandement de Jean Rut, firent voile vers le nord jusqu'au 1er juillet, qu'ils furent assaillis dans la nuit par un violent orage; la tempête les sépara, & fit probablement sombrer le Samson, qui ne reparut plus; deux jours après par 53° de latitude, la Mary, drossée par les glaces redescendait vers 52° elle aperçut la terre; elle atteignit un havre bien abrité, & s'y arrêta dix jours pour faire de l'eau. Comme, au départ des deux navires, le rendez-vous avait été donné en cas de séparation accidentelle, au cap de Sper de Terre-Neuve, où l'on devait s'attendre mutuellement durant six semaines, Rut gouverna au sud pour s'y rendre, & vint mouiller le 3 août dans la baye de Saint-Jean, où il trouva onze navires de pêche normands, un breton & deux portugais; de là il écrivit au roi pour lui rendre compte des évènements, pendant que le mathématicien de l'expédition, Albert de Prato, chanoine de Saint-Paul de Londres, écrivait de son côté, le 10 août, au cardinal Wolsey légat du saint-siége.

C'est chez les historiens espagnols des Indes occidentales qu'il faut chercher les traces ultérieures de cette expédition avortée: on y trouve signalée l'apparition, aux Antilles, d'un navire anglais, armé en même temps qu'un autre pour aller par le nord au pays du grand khan, séparé de son compagnon par la tempête, arrêté dans sa route par les glaces, redescendu aux Bacalaos où il avait rencontré jusqu'à cinquante bâtiments de pêche espagnols, français & portugais, ayant vu son pilote (un piémontais, peut-être précisément ce même Albert de Prato dont il vient d'être question) massacré par les sauvages sur une côte inhospitalière, venu ensuite le long du littoral jusqu'à la rivière de Chicora, de là gagnant la Jamaïque, repoussé de Saint-Domingue à coups de canon, & reprenant enfin la route d'Angleterre.

Les souvenirs que Hakluyt put recueillir long-temps après de la bouche de quelques contemporains, c'est que le navire parti de la Tamise le 10 mai 1527 était rentré au port vers le commencement d'octobre de la même année.

XII

Quand la paix de Cambrai eut rendu à François 1er le loisir d'aviser à l'administration de son royaume, il put reprendre ses desseins d'exploration & d'établissement dans le nouvel hémisphère: c'était un moyen encore de lutter contre son hautain & trop heureux rival. Il accueillit donc avec faveur la demande qu'un capitaine de navire de Saint-Malo, Jacques Cartier, adressait en 1533 à Philippe de Chabot, seigneur de Brion, comte de Buzançois & de Charny, amiral de France, d'être envoyé au compte du roi pour continuer l'entreprise de découverte & de colonisation confiée neuf ans auparavant à Jean Verrazzano.

Deux navires, du port de soixante tonneaux, ayant chacun soixante & un hommes d'équipage, furent en conséquence mis sous ses ordres; & le vice-amiral Charles de Mouy, seigneur de la Meilleraye, ayant pris au nom du roi le serment de tous les gens de l'expédition, elle partit de Saint-Malo le 20 avril 1534, & vint atterrir le 10 mai suivant à Terre-Neuve, près du cap Boavista, mouillant ä cinq lieues de là vers le sud, dans un port qui reçut le nom de Sainte-Catherine; on remonta ensuite la côte vers le nord pour entrer dans le golfe des Châteaux, c'est-à-dire le détroit actuel de Belle-Isle, & le nom de Sainte-Catherine (qui était peut-être celui d'un des navires) reparut une seconde fois pour désigner l'île même qui signale cette ouverture.

A partir de ce point, Cartier longea vers l'ouest la côte méridionale du Labrador, jalonnant çà & là sa route de quelque nom breton, tel que Brest ou Saint-Servan, au milieu de beaucoup d'autres, jusqu'à la baie de Shecatica, qui sut appelée port de Jacques Cartier. Comme le golfe allait s'élargissant de plus en plus, il voulue en reconnaître la rive opposée, & il vint aborder au cap Double, la pointe Riche de nos jours, pour descendre ensuite la côte jusqu'à un cap qu'on atteignit le 24 juin & qu'on appela pour cette raison cap de Saint-Jean, aujourd'hui cap de l'Anguille. De là, tournant à l'ouest, on toucha successivement à diverses iles, à l'une desquelles fut laissé le nom de Brion, en l'honneur du grand-amiral qui avait patronné l'expédition, & l'on arriva au fleuve des Barques (la rivière Miramichi); on remonta en suite au nord en explorant la baie des Chaleurs, dont l'entrée est signalée au delà par le cap de Prato (aujourd'hui cap Farillon), où l'on serait tenté de chercher un souvenir du pilote piémontais massacré dans l'expédition anglaise de 1527. Puis, coupant le détroit de Saint-Pierre (entre Gaspé & Anticosti) on regagna les terres septentrionales près de la résidence du chef sauvage Tiéno, au cap actuel de Montjoli, & prenant désormais à l'est pour s'en retourner, on franchit de nouveau le détroit de Belle-Isle le jour de l'Assomption, & l'on rentra à Saint-Malo le 5 septembre.

XIII

Le rapport que fit aussitôt Cartier, des résultats de ce premier voyage, fut très-bien accueilli, & dès le 30 octobre suivant le grand-amiral lui faisait expédier, sous son propre seing, une nouvelle commission «du voulloir & commandement du Roy, pour conduire, mener, & employer troys navyres équippez & advitaillez chascun pour quinze mois, au parachèvement de la navigation... jà commencée à descouvrir oultre les terres neusves, & en iceluy voyage essayer de faire & accomplir ce qu'il a plu à mondit seigneur... commander & ordonner.»

Cartier ayant tout disposé pour l'exécution de sa nouvelle mission, partit de Saint-Malo le 19 mai 1535, &, contrarié par les vents dans sa traversée, n'arriva que le 7 juillet à l'isle aux Oiseaux, d'où il se rendit au détroit de Belle-Isle pour y attendre ses deux conserves, qui le rejoignirent le 26 juillet; il prit alors à l'ouest vers le cap de Tiéno, où il était le 31 juillet, poursuivit la même route jusqu'au 10 août, à l'entrée de la rivière actuelle de Saint-Jean, qu'il appela baie de Saint-Laurent, en l'honneur du patron du jour; & allant ensuite visiter la grande île de Natiscotec (ou Anticosti, comme prononce le vulgaire) il y aborda le 15 août & lui donna en conséquence le nom de l'Assomption.

Du côté du sud elle faisait face au pays de Honguedo, où commençait la grande rivière conduisant à Canada & à Hochelaga, qu'il résolut de remonter, en reprenant son exploration de la rive septentrionale depuis la baie de Saint-Laurent. Il rencontra d'abord sept iles qu'il appela les iles Rondes, puis les îles du Bic auxquelles il donna le nom d'îlots de Saint-Jean; le 1er septembre il reconnut l'entrée de la grande rivière de Saguenay & les deux iles (l'île Blanche & l'ile Rouge) qui lui font face. Poursuivant sa route, il s'arrêtait le 6 septembre sur une île couverte de coudriers, laquelle conserve encore le nom d'ile aux Coudres qu'il lui donna, & le lendemain il atteignit un amas d'iles, où commençait le pays de Canada. La plus grande était chargée de vignes, ce qui la lui fit appeler d'abord ile de Bacchus; mais il préféra ensuite le nom d'île d'Orléans, qui lui est resté. Au bout se trouvait un endroit convenable pour le mouillage de ses navires: il s'y arrêta le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, dont ce lieu prit le nom; c'est la rivière Saint-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadacone, résidence royale du chef de Canada, remplacée maintenant par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des sauvages.

Après avoir pourvu à la sûreté de ses navires dans le havre de Sainte-Croix, Cartier résolut de pousser sa reconnaissance dans le haut du fleuve jusqu'à Hochelaga avec le plus petit des trois bâtiments & les embarcations. Parti le 19 septembre, il navigua sans interruption jusqu'au 28, qu'il atteignit les domaines du chef Ochelay, à l'entrée d'une rivière où le courant était rapide & dangereux (la rivière Richelieu d'aujourd'hui), & bientôt après un grand lac formé par l'élargissement du fleuve (le lac Saint-Pierre actuel); là il lui fallut laisser le navire pour continuer de remonter avec les embarcations seules, & le 20 octobre on arrivait à Hochelaga, au-dessous des rapides impétueux appelés aujourd'hui le courant de Sainte-Marie. La capitale était assise au pied d'une montagne bien cultivée, qui reçut le nom de Mont-Royal, lequel s'est perpétué à la même place sous la forme de Montréal, ainsi qu'on appelle maintenant le chef-lieu du Haut-Canada.

En redescendant le grand fleuve, il remarqua, le 7 octobre, un affluent de la rive septentrionale dont l'entrée était signalée par quatre petites îles boisées, & auquel il donna le nom de Fouez (c'est-à-dire de Foix), qu'a remplacé celui de Trois-Rivières. Quatre jours après il rentrait au havre de Sainte-Croix, où les matelots des deux navires restés au mouillage avaient pendant son absence élevé un fort. Il y passa tout l'hiver, très-maltraité par le scorbut, qui lui enleva vint-cinq de ses compagnons, & aurait fait de plus grands ravages si les indigènes ne lui eussent enseigné un remède souverain dans la décoction des feuilles & de l'écorce d'épinette blanche ou de pesse du Canada (pinus alba de Linné). Enfin, le 6 mai 1536, il appareilla pour retourner en France, abandonnant la carcasse d'un de ses navires, faute de monde pour le réarmer. Les restes en ont été retrouvés dans la vase par les habitants de Québec, le 26 septembre 1843, & quelques fragments en ont été envoyés, comme une précieuse relique, au musée de Saint-Malo.

Le 21 mai Cartier reconnaissait Honguedo, puis le cap de Prato, d'où il gagnait l'île de Brion, & le 1er juin, prenant au sud-est, il touchait successivement à deux pointes de terre qu'il appela le cap de Lorraine & le cap de Saint-Paul, au nord & à l'est de l'ile du cap Breton; il abordait ensuite à Terre-Neuve dans une anse qu'il appela le havre du Saint-Esprit, & qui n'est autre que le port aux Basques de nos jours: puis il rangeait la côte jusqu'aux îles de Saint-Pierre, où il rencontra plusieurs navires français, & prenant enfin le large au sortir du hâvre de Rognouse ou baie des Trépassés, il rentrait à Saint-Malo le 16 juillet suivant.

XIV

Pendant que Cartier faisait sa traversée de retour, il se croisait avec une expédition anglaise composée de deux navires, la Trinité & le Mignon, montés par une association de gens distingués tenant à la cour & à la magistrature, réunis sous la direction de maître Hore, homme de grand courage & fort adonné à l'étude de la cosmographie, pour aller tenter des découvertes dans le nord-ouest: partis de Londres à la fin d'avril 1536, ils mirent plus de deux mois à atteindre le cap Breton, d'où ils gagnèrent l'île aux Pingouins, & s'élevèrent ensuite fort avant dans le nord, au milieu des glaces; mais la disette de vivres devint telle parmi eux, qu'ils étaient réduits aux dernières extrémités quand apparut un navire français bien approvisionné; ils parvinrent à s'en emparer par la ruse, & s'esquivèrent aussitôt pour retourner en Angleterre, où ils arrivèrent à la fin d'octobre, & ne purent être rejoints que plusieurs mois après par les Français qu'ils avaient dépouillés, & que le roi Henri VIII prit le parti d'indemniser de ses propres deniers.

En France, où Cartier avait ramené quelques sauvages canadiens, on s'occupait de les instruire, afin de trouver en eux des interprètes & des auxiliaires pour la civilisation de leurs compatriotes: ils furent baptisés le 25 mars 1538; mais le changement de climat leur devint funeste, & ils moururent tous sauf un seul (une jeune fille) avant qu'on pût tirer d'eux aucun service. Malgré ce désappointement, une nouvelle expédition fut résolue par l'intervention active d'un gentilhomme picard, Jean-François de la Roque sieur de Roberval, que le roi, par lettres du 15 janvier 1540, nomma son lieutenant général ès terres neufves de Canada, Hochelaga & Saguenay & autres circonvoisines. Des lettres royales, données à Saint-Prix le 17 octobre suivant, instituèrent Jacques Cartier capitaine général & maître pilote de tous les navires & vaisseaux qui seraient envoyés pour cette entreprise.

Cinq navires jaugeant ensemble quatre cents tonneaux ayant été convenablement disposés en conséquence, Cartier partit de Saint-Malo le 23 mai 1541, laissant en France Roberval, qui devait le rejoindre bientôt avec le complément du matériel destiné à la fondation de l'établissement projeté. Cartier se trouvait le 23 aoùt au hâvre de Sainte-Croix; mais il préféra pour l'hivernage de ses vaisseaux un autre endroit à quatre lieues plus loin, à l'entrée d'une rivière près du cap Rouge, où il construisit un fort & des magasins, auxquels il donna le nom de Charlesbourg royal; après quoi il renvoya en France deux de ses navires, sous les ordres de Macé Jalobert son beau-frère, & d'Etienne Noël son neveu, qui partirent le 2 septembre. Il alla lui-même reconnaître au-dessus de Hochelaga les sauts ou rapides qui barrent le cours du fleuve, revint hiverner au fort, & n'ayant aucune nouvelle de Roberval à la fin de Mai 1542, il prit le parti de s'en retourner en France. Ayant relâché au hâvre Saint-Jean, sous le cap Double, il y rencontra Roberval qui arrivait enfin avec deux navires, mais il se refusa à remonter avec lui, & vint désarmer à Saint-Malo, où on le voit, le 21 octobre, tenir sur les fonts baptismaux la tille du lieutenant de Roi gouverneur de cette ville.

A quelque temps de là, sur l'ordre du Roi, qui rappelait Roberval en France, Cartier partit de rechef de Saint-Malo au printemps de 1543 pour aller chercher les restes de cette expédition avortée, & rentra définitivement à Saint-Malo après une absence de huit mois.

Et l'idée d'un établissement français au Canada demeura désormais abandonnée pendant plus d'un demi-siècle.

XV

Après cette revue de toutes les navigations européennes vers les rivages transatlantiques du nord-ouest, depuis les plus anciennes traditions qui nous soient parvenues, jusqu'à la dernière de celles où figure le nom de Jacques Cartier, il ne nous reste que peu de mots à dire sur la personne du célèbre pilote malouin, & sur les lambeaux qui ont été recueillis de ses relations.

Un vieux marin de Saint-Malo, plein de zèle & de patriotisme, Charles Cunat, avait recouvré la vigoureuse ardeur de ses jeunes années, pour fouiller les archives de toute sorte qui se pouvaient trouver à sa portée dans sa chère ville natale; & ce qu'il n'y a point découvert, nul autre sans doute ne l'y saurait rencontrer. Aussi loin qu'il a pu remonter dans les actes de l'état-civil qui existent encore, il a entrevu un Jehan Cartier, qui de son mariage avec Guillemette Baudoin avait eu six enfants, dont l'aîné, Jamet ou Jacques, né le 4 décembre 1458, eut à son tour, de son mariage avec Jesseline Jansart, un fils né le 31 décembre 1494, lequel n'est autre que le célèbre navigateur Jacques Cartier, marié lui-même en 1519 avec Catherine des Granches, fille de Jacques des Granches connétable de la ville & cité de Saint-Malo, mais de laquelle il n'eut point de postérité.

Après qu'il eut renoncé à la navigation, il habitait pendant l'hiver, dans la ville de Saint-Malo, une maison située «jouxte l'hôpital Saint-Thomas», mais dont il ne reste depuis longtemps aucun vestige; l'été il se retirait dans le domaine seigneurial de Limoilou, au village ainsi appelé, où son château conserve encore le nom de Portes Cartier.

Il avait eu à soutenir, après le retour de Roberval, une instance dans laquelle on lui demandait compte des deniers dont il avait eu la disposition pour l'entreprise commune: il fut reconnu qu'il y avait mis plus qu'il n'avait reçu, & la sentence du tribunal d'Amirauté, du 21 juin 1544, lui donna gain de cause sur tous les points.

On perd sa trace après l'année 1552, & l'on en conclut qu'il décéda probablement avant d'atteindre sa soixantième année.

XVI

Rédigea-t-il lui-même les relations des diverses expéditions qu'il avait conduites au Canada! On peut le penser, bien qu'il y soit toujours question de lui à la troisième personne, à la manière dont il est parlé de Jules César en ses immortels Commentaires. Dans tous les cas, le rédacteur a évidemment fait partie de chacune des expéditions racontées.

Un celebre collecteur italien, qui s'était procuré diverses relations françaises dont il ne nous reste aujourd'hui rien autre chose que la version qu'il en a publiée, Ramusio, avait recueilli celle du premier voyage de Cartier, & c'est uniquement dans sa précieuse collection, ainsi que nous l'ayons rappelé dès le début, qu'il faut aller reprendre, sous son déguisement étranges, Un récit qui est pour nous d'un si grand intérêt. Cette version italienne, parue pour la première fois à Venise en 1556, y sut reproduite dans les réimpressions de 1565, 1606 et 1613, Elle fut retraduite en français pour être ainsi publiée à Rouen en 1598, chez Raphaël du Petit-Val, libraire & imprimeur du Roi, en un volume petit in-8° de 64 pages, sous ce titre: Discours du voyage fait par le capitaine Jacgues Cartier aus terres neufves de Canadas, Norembergue, Hochelage, Labrador, & pays adjacens, dite Nouvelle France, avec particulières meurs, langage & cérémonies des habitans d'icelle. Lescarbot la réimprima avec une médiocre exactitude dans son Histoire de la Nouvelle-France (livre III, chapitres II à V), dont il y a quatre éditions, aux dates de 1609, 1611, 1617 & 1618. Les Archives des voyages de Ternaux-Compans l'ont reproduite en 1840 avec plus de scrupule, dans leur première livraison (pages 117 à 153). Enfin la Société littéraire & historique de Québec l'a comprise à son tour dans un volume de réimpressions consacré aux Voyages de découverte au Canada entre les années 1534 & 1542, publié à Québec en 1843, & dont ce morceau occupe les vingt-trois premières pages; malheureusement les inexactitudes de Lescarbot n'y ont pas toutes été rectifiées.

Ainsi que nous l'avons dit aussi dès le début, C'est au collecteur anglais Richard Hakluyt d'Oxford, que nous sommes redevables de nous avoir conservé, dans une version anglaise, les fragments mutilés qu'il avait pu se procurer pendant son séjour en France (de 1584 à 1588) concernant le troisième voyage de Cartier: c'est d'abord la relation, non achevée, du navigateur; puis une lettre de son petit-neveu Jacques Noël, écrite de Saint-Malo le 19 juin 1587, & un fragment d'une seconde lettre du même, constatant que toutes les recherches faites dans la famille pour retrouver une relation plus complète étaient demeurées sans résultat. Hakluyt a imprimé la suite, toujours en anglais, le routier du voyage depuis Belle-Isle jusqu'à 230 lieues en amont de la rivière de Canada, rédigé par Jean Allefonsce, de Sainte-Onge près Cognac, maître pilote de Roberval en 1542; & enfin la relation de Roberval lui-même, non achevée il est vrai, mais conduite jusqu'au 22 juillet 1543, date probablement peu éloignée de celle où Cartier vint le rechercher d'après les ordres du roi. Hakluyt avait donné en 1600 le volume qui contient l'édition originale de ces pièces (pages 232 à 242); elles se trouvent naturellement reproduites dans la réimpression de 1812. La Société littéraire & historique de Québec a repris dans Hakluyt tous ces lambeaux pour les retraduire en français & les insérer en 1843 dans le volume que nous avons mentionné plus haut.

XVII

Quant à la relation du second voyage, qui nous intéresse plus spécialement ici, elle est, comme on sait, la seule dont nous possédions la rédaction française originale; il en existe une édition, imprimée à Paris en 1545, en un volume de 48 feuillets petit in-8°, d'une telle rareté que les bibliographes n'en connaissent en Europe qu'un exemplaire. Une reproduction scrupuleuse & figurée de cet exemplaire unique a tenté le zèle d'un éditeur fort habitué à la recherche & au maniement des livres curieux; & voilà comment a pris naissance l'édition d'amateur en tête de laquelle doit se placer l'introduction dont nous écrivons en ce moment la dernière page.

Ce volume introuvable, qui échappait à toutes les recherches, était si peu connu, que l'on n'avait même qu'une très-fausse idée de ce qu'il contenait, & la Société littéraire & historique de Québec en 1843, aussi bien que M. Ternaux-Compans en 1841, le considéraient comme la rédaction française originale de la relation du premier voyage, au lieu du second; pour celui-ci, on n'en connaissait d'autre publication que celle de Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France (Livre III, chapitres vi à viii, xii à xviii, & xxii à xxvii) où le voyage de Cartier se trouve morcelé & entrecoupé de fragments disloqués du voyage de Champlain.

Mais il existe à Paris, à la Bibliothèque impériale, trois exemplaires manuscrits de cette même relation de Cartier, sous les n°s 5589, 5644 & 5653: M. Ternaux-Compans ayant eu communication des deux premiers, en tira une copie, qu'il fit imprimer en 1841 en tête du second volume de ses Archives des voyages (pages 5 à 66). De son côté la Société littéraire & historique de Québec: ayant fait prendre copie du troisième manuscrit, & l'ayant collationné avec les deux autres, ainsi qu'avec les extraits de Lescarbot, l'a reproduite dans son volume de 1843 (pages 24 à 69).

L'édition originale de 1545 ne saurait être présentée comme exempte d'incorrections, tant s'en faut: les coquilles typographiques y sont fréquentes, & l'éditeur d'aujourd'hui aurait peut-être eu lieu d'hésiter à se montrer si rigoureusement fidèle à la reproduire avec toutes ses imperfections accidentelles, s'il n'eût trouvé un remède à l'inconvénient de cette reproduction servile, dans l'attention de relever avec soin, en appendice à la réimpression actuelle, les corrections indispensables, avec les variantes non seulement des manuscrits, mais aussi des fragments de Lescarbot & des éditions de Ternaux-Compans & de la Société de Québec, dont les lectures ne sont pas toujours préférables aux leçons de l'édition de 1545.

Cet expédient nous a paru donner à l'édition que voici l'avantage de conserver intacte, suivant le goût impérieux des bibliomanes, la physionomie surannée de l'édition primitive, tout en mettant à la disposition de ceux qui n'attachent à la forme qu'une importance secondaire, les éléments d'un texte plus correct & plus fidèle que tous les autres.

Neuilly-sur-Seine, ce 12 août 1863.