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Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres cover

Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres

Chapter 26: Avec privilege.
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About This Book

The narrative recounts voyages along the St. Lawrence and nearby coasts, describing visits to riverine settlements, detailed coastal geography, navigational observations, and episodic incidents of exploration. It records encounters and exchanges with local peoples, notes on language, customs, ceremonies, natural resources, and actions taken to assert control over visited places. The edition is prefaced by a concise historical introduction that surveys earlier transatlantic contacts and ancient settlements to contextualize the voyages.




BRIEF RECIT, & succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelage & Saguenay & autres, avec particulieres meurs, langaige, & cerimonies des habitans d'icelles: fort delectable à veoir.

Avec privilege.

On les vend à Paris au second pillier en la grand salle du Palais, & en la rue neufve Nostredame à l'enseigne de lescu de france, par Ponce Rosset dict Faucheur, & Anthoine le Clerc frères. 1545.

A MONSEIGNEVR LE Prevost de Paris ou son lieutenant civil. supplient treshumblement Ponce Rosset dict le Faucheur, & Anthoine le Clerc freres & libraires de ceste ville de Paris, qu'il vous plaise leur donner la permission de imprimer & vendre, ung livre, intitulé Briefve & succincte narration de la navigation, faicte es ysles de Canada & autres choses y contenues: Pour lequel imprimer leur convient faire gros fraiz & despens, dont ilz pourroient estre frustrez, ensemble de leurs labeurs, s'il estoit permys à tous de l'imprimer. Ce considéré il vous plaise & ordonner que desfences soient faictes à tous libraires & imprimeurs de la ville & prevoste de Paris, de ne imprimer icelluy livre, ny de en vendre d'autre que de l'impression desdictz supplians, jusques à quatre ans finiz & acrompliz, sur peine de confiscation desdictz livres & d'amende arbitraire, Et vous ferez bien.

Il est permys ausdictz suppliens, avec les desfences à tous autres, de ne imprimer le dict voyage pour le temps & espace de trois ans. Faict le dernier jour de Febvrier, Mil cinq cens quarante quatre.

Ainsi signé,
I. Morin.




AU ROY Treschretien.

Considerant, O mon tres-redoubté prince, les grandz bien & don de grace qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures: Et entre lex autres de mettre & asseoir le soleil, qui est la vie & congnoissance de toutes icelles, et sans lequel nul ne peult fructifier ni generer en lieu & place ou il a son mouvement, & declination contraire, & non semblable es autres planettes. Par lesquelz mouvement & declinaison, toutes creatures estans sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent estre, en ont, ou en peuvent avoir en lan dudict soleil, qui est 365 jours et six heures, Autant de veue oculaire les ungs que les autres, non qu'il soit tant chault & ardant es ungs lieux, que es autres par ses raiz & reverberations, ny la division des jours & nuictz en pareille esgalleté: Mais suffit qu'il ayt de telle forte & tant temperement que toute la terre est ou peult estre habitee en quelque zone, climat, ou paralelle que ce soit: Et icelles avecques les eaues, arbres, herbes, & toutes autres creatures de quelques genres ou especes qu'elles soient par l'influence d'iceluy soleil, donner fruictz & generations selon leur nature par la vie & nourriture des creatures humaines. Et si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus, en alleguant ledict des saiges philosophes du temps passé, qui ont escript & faict division de la terre par cinq zones, dont ilz dient & afferment trois inhabitées. Cest assavoir la zone torride, qui est entre les deux tropiques ou solstices, qui passe par le zenic des testes des habitans d'icelle: Et les deux zones artique & entartique pour la grande froideur qui est en icelle, à cause du peu d'eslevation qu'ilz ont dudict soleil & autres raisons: le confesse qu'ilz ont escript de la maniere, & croy fermement qu'ilz le pensent ainsi, & qu'ilz le treuvent par aucunes raisons naturelles, ou ilz prenoient leur fondement, & d'icelluy se contenfoient seulement sans aveuturer n'y mectre leurs personnes es dangiers, esquelz ilz eussent peu ancheoir à cercher l'experience de leur dire, Mais je dictz pour ma replique que le prince d'iceulz philosophes a laissé parmy les escriptures ung mot de grande consequence, qui dict que, Experientia est rerum magistra; par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre de adresser à la veue de vostre magesté royalle, cestuy propos en maniere de prologue, de ce myen petit labeur: Car suyvant vostre royal commandement. Les simples mariniers de present non ayans eu tant de craincte d'eulz mectre à l'advanture d'iceulx perilz & dangiers qu'ilz ont eu, & ont desir de vous faire treshumble service à l'augmentation de la saincte foy chrestienne, ont congneu le contraire d'icelle opinion des philosophes par vraye experience. Je allegue ce que devant, parce que je regarde que le soleil qui chascun jour se lieve à l'orient, & se reconce à l'occident, faict le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout le monde en vingt quatre heures, qui est ung jour naturel, sans aucune interruption de son mouvement & cours naturel. A l'exemple duquel je pense à mon foible entendement, & sans autre raison y alleguer, qu'il plaist à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines creatures estans & habitans soubz le globe de la terre, ainsy qu'elles ont veue, & congnoissance d'icelluy soleil ayt & ayent pour la temps avenir congnoissance & creance de nostre saincte foy: Car premierement icelle nostre saincte foy a esté semée & plantee à la terre saincte, qui est en Asye à l'orient de nostre Europe: Et depuis par succession de temps apportee & divulguee jusques à nous, & finalement à l'occident de nostredicte Europe à l'exemple du dict soleil portant sa chaleur & clarté d'orient en occident comme dict est. Et pareillement aussy avons veu icelle nostre saincte foy, par plusieurs fois à l'occasion des meschans heretiques & faulz legislateurs, eclipses en aucuns lieux: & depuis soubdainement reluyre & monster sa clerté plus appertement que auparavant. Et maintenant encores à present voyons comme les meschans lutheriens apostatz & imitateurs de Mahomet, de jour en autre s'efforcent de icelle opprimer, & finablement du tout estaindre, si Dieu & les vrays suppostz d'icelle n'y donnent ordre par mortelle justice, ainsy qu'on veoit faire chascun jour en voz pays & royaulme, par le bon ordre & police que y avez mys. Pareillement aussi veoit on, comme au contraire d'iceulx enfans de Sathan les paovres chrestiens & vrays pilliers de l'Esglise catholique s'efforcent d'icelle augmenter & accroistre, ainsi que a faict le catholique Roy d'Espaigne, es terres qui par son commandement ont esté descouvertes en l'occident de ses pais & royaulmes, lesquelles auparavant nous estoient incognues, estranges, & hors de nostre foy: Comme la neufve Espaigne, Lisabelle, terre ferme, & autres ysles ou on a trouvé innumerable peuple, qui a esté baptisé & reduict en nostre tres saincte foy.

Et maintenant en la presente navigation faicte par vostre royal commandement en la descouverture des terres occidentales, estans soubz les climats & paralelle de voz pays & royaulme, non auparavant à vous n'y à nous congneuz, pourrez veoir & scavoir la bonté & fertilité d'icelles, innumerable quantité de peuples y habitans la bonté & paisibleté d'iceulx, Et pareillement la fecondité du grant fleuve qui descend & arrose le permy d'icelles voz terres, qui est le plus grant sans comparaison que on sache jamais avoir veu. Les quelles choses donnent à ceulx qui les ont veues, certaine esperance de l'augmentation future de nostre dicte saincte foy & de voz seigneuries & nom tres chrestien, ainsi qu'il vous plaira veoir par cestuy present petit livre: Auquel sont amplement contenues toutes choses dignes de memoire, que avons veues, & qui nous sont advenues tant en faisant ladicte navigation, que estans & faisans sejour en vosdictz pays & terres.



e dimenche jour & feste de la Penthecoste seziesme jour de May, en lan mil cinq cens trente cinq du commandement du cappitaine & bon vouloir de tous, chascun se confessa, & recusmes tous ensemblement nostre createur en lesglise cathédrale de sainct Malo. Apres lequel avoir reçu, feusmes nous presenter au cueur de ladicte eglise, devant reverend pere en Dieu monsieur de sainct Malo, lequel en son estat episcopal nous donna sa benediction.

Et le mercredy ensuivant dix neufiesme jour de May, le vent vint bon & convenable, & appareillasmes avec trois navires, Scavoir la grand Hermine du port, environ cent a six vingtz tonneaulz, ou estoit le cappitaine general, & pour maistre Thomas frosmond, Claude du pond briand, filz du seigneur de Montreueil & eschansson de monseigneur le Daulphin, Charles de la Pommeraye, Jehan poullet & autres gentizlhommes. Le second navire, nommé la petite Hermine du port, environ soixante tonneaulz; Estoit cappitaine soubz le dict cartier Mace jalobert, & maistre Guillaume le mariè. Et au tiers navire nommé l'Emerillon du port de environ quarante tonneaulz, en estoit cappitaine Guillaume le breton, & maistre Jacques maingart. Et navigasmes avec bon temps jusques au 20, jour dudict moys de May, que le temps se tourna en yre & tourmente, qui nous a duré en ventz contraire & serraisons, autant que navires qui passassent jamais la mer, eussent sans amendement: Tellement que le vingt cinqiesme jour de Juing par le dict mauvais temps & serraison, nous entreperdismes tous trois, sans que nous ayons eu nouvelles les ungs des autres jusques à la terre neufve; la ou nous avions lymité nous trouver tous en ensemble, & depuis nous estre entreperduz, avons esté avec la nef generalle par la mer de tous ventz contraires, jusques au septiesme jour du moys de Juillet, que nous arrivasmes à la dicte terre, neufve, & prismes terre à l'isle aux oyseaulx: laquelle est à quatorze lieues de la grand terre, quelle ysle est si tresplaine d'oyseaulx, que tous les navires de France y pourraient facilement charger, sans que on s'apperceust que l'on en eust tiré, & la en prinsmes deux barques pour partie de noz victailles: Icelle ysle est en leslevation du pole en. 49. degrez. 40. mynutes. Et le huictiesme dudict moys, nous appareillasmes de ladicte ysle, & avec bon temps vinsmes au hable du blanc sablon estant à labbaye des chasteaulx le XVe jour dudict moys, qui est le lieu ou nous debuoyns rendre: Auquel lieu feusmes attendans noz compaignons jusques au vingt sixiesme dudict moys, lequel jour ilz arrriverent tous deux ensemble: Et la nous acoustrasmes & prismes eaues, boys & aultres choses necessaires, & appareillasmes & feismes voylle pour passer oultre le vingt neufiesme jour dudict moys à l'aube du jour, & feismes porter le long de la coste du Nort Gisant, est Nordest, & Ornaist, Surnaist jusques environ les huict heures de soir que meismes les voylles bas, le travers de deux ysles qui l'avancent plus hors que les autres que nous nommasmes les ysles Sainct Guillaume. Et sont environ vingt lieues oultre le hable de Brest: Le tout ladicte coste depuis les chasteaulz jusques icy gist est Nordest & Ornaist Surnaist rengee de plusieurs ysles & terres toutes hachee & pierreuse, sans aucune terre ny boys, fors en aucunes vallees. Le lendemain penultime jour du dudict moys feismes courir à Ornaist pour avoir congnoissance d'autres ysles qui nous demouroient environ douze lieues & demye. Entre lesquelles ysles se faict une couche vers le Nort toute à ysles & grande voye apparoisantes y avoir plusieurs bons hables, & les nommasmes les ysles Saincte Marthe; hors lesquelles environ une lieue & demye, à la mer y a une basse bien dangereuse ou il y a quatre ou cinq testes qui demeurent le travers desdictes bayes en la rotte d'Est & Onaist desdictes ysles Saincte Marthe, environ sept lieues: Lesquelles ysles nous vinsmes querir ledict jour, environ une heure apres midy; & depuis ledict jour jusques à l'orloge vyrente feismes courir environ quinze lieues le travers d'ung cap d'ysles basses, que nous nommasmes les ysles Sainct Germain, au suest duquel environ trois lieues y a une autres basse fort dangereuse. Et pareillement entre le dict cap Sainct Germain & Saincte Marthe, y a ung banc hors des dictes ysles environ deux lieues sur lequel n'y a que quatre brasses. Et pour le dangier de la dicte coste mismes les voylles bas, & ne feismes porter la dicte nuict.

Le lendemain dernier jour de Juillet, feismes courir le long de la dicte coste qui gist Est & Onaist cart de Suest, qui est toute rengee d'isles & basses & coste fort dangereuse; laquelle contient depuis le dict cap des ysles Sainct Germain, jusques à la fin des ysles environ dix sept lieues & demye. Et a la fin desdictes ysles, y a une fort belle terre basse plaine de grandz arbres & haultz: & est icelle coste toute rengee de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable, jusques au cap de Thiennot que se rabast, au Nor onaist qui est environ sept lieues des dictes ysles. Lequel cap congnoissons du precedent voyage. Et parce feismes porter toute la nuict à Onaist Noronaist jusques au jour que le vent vint contraire, & feusmes charcher ung havre ou mismes noz navires, qui est ung bon petit havre, oultre ledict cap Thiennot environ sept lieues & demye, & est entre quatre ysles sortentes à la mer, noud le nommasmes le havre Sainct Nicolas, & sur la plus prochaine ysle plantasmes une croix de boys pour merche. Et fault amener la dicte croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort, & trouverez de perfond six brasses, & se fault donner garde de deux basses qui demeurent des deux costez à demye lieue hors. Toute ceste dicte coste est fort dangereuse & plaine de basses: nonobstant qu'il semble y avoir plusieurs bons hables n'y a que basses & plateys. Nous feusmes au dict hable depuis le dict jour jusques au Dimenche vii° jour d'Aoust: Auquel jour appareillasmes & vinsmes querir la terre deca vers le cap de Rabast, qui est distant du dict hable, environ xx lieues Gisans Nort Nordest & Susur Onaist. Et le lendemain le vent vint contraire: Et parce que ne trouvasmes nulz hables à la dicte terre de Su. feismes porter vers le Nort oultre le precedent hable de environ dix lieues, ou nous trouvasmes une moult belle & grande baye, plaine d'ysles & bonnes entrees & passaige de tous les ventz qu'il scavoit faire: Et pour congnoissance d'icelle baye y a une grand ysle comme ung cap de terre, qui s'avance plus hors que les autres; Et sur la terre environ deux lieues, y a une montaigne faicte comme ung tas de bled, nous nommasmes la dicte baye la baye sainct Laurens.

Le douziesme jour du dict moys nous partismes de la dicte baye sainct Laurens & feismes porter à Onaist, & vinsmes querir ung cap de terre devers le Su qui gist environ l'Onaist ung cart de Sur Onaist du dict hable Sainct Laurens environ vingt cinq lieues. Et par les deux sauvaiges que avions prins le premier voyage, nous fut dict que cestoit de la dicte terre devers le Su, & que cestoit une ysle, & que par le Su d'icelle estoit le chemin à aller de Honguedo ou nous les avions prins lan precedent à Canada: Et que à deux journees du dict cap & ysle commenceroit le royaulme de Saguenay à la terre devers le Nort allant vers le dict Canada, le travers du dict cap environ trois lieues y a de profond cent brasses & plus. Et n'est memoire de jamais avoir tant veu de ballaynes que nous vismes celle journee le travers dudict cap.

Le lendemain jour nostredame d'Aoust quinziesme dudict moys, nous passasmes le destroict la nuict de devant, & le lendemain eusmes congnoissance de terres qui nous demouroient vers le Su: qui est une terre à haultes montaignes à merveilles, Donc le cap susdict de la dicte ysle que nous avons nommee l'ysle de l'Assumption, & ung cap de dictes haultes terres gisent Est Nordest & Onaist sur Onaist, & y a entre eulx vingt cinq lieues, Et veoit on les terres du Nord encores plus haultes que celles du Su à plus de trente lieues. Nous rangeasmes le dictes terres du Su depuis ledict jour jusques au mardy que le vent vint Onaist, & meismes le cap au Nord pour aller querir lesdites haultes terres que voyons, & nous estans là trouvasmes lesdictes terres unyes & basses vers la mer, & les montaignes devers le Nort par sus lesdictes haultes terres gisant icelles terres, Est, & Onaist ung cart de Sur Onaist. Et par les sauvaiges que avions, nous a esté dict que cestoit le commencement du Saguenay & terre habitable. Et que de la venoit le cuyvre rouge qu'ilz appellent caignetdaze. Il y a entre les terres du Su & celles du Nort, environ trente lieues, & plus de deux cens brasses de perfond & nous ont lesdictz Sauvaiges certiffié estre le chemin & commencement du grant Silenne de Hochelaga & chemin de Canada; lequel alloit tousjours en estroissent jusques à Canada, puis que l'on treuve l'aue doulce qui va si loing que jamais homme n'auroit esté jusques au bout qu'ilz eussent ouy, & que autre passaige n'y avoit que par bateaulx. Et voyant leur dire & qu'ilz affermoient n'y avoir autre passaige, ne voulut ledict cappitaine passer oultre jusques a avoir veu le reste de ladicte terre & coste devers le Nort, qu'il avoit obmis de veoir depuis la Baye saint Laurens pour aller veoir la terre du Su pour veoir s'il y avoit aucun passaige.




Comment nostre cappitaine feist retourner les navires en arriere, jusques a avoir congnoissance de la Baye sainct Laurens pour veoir s'il y avoit aucun passaige vers le Nort.

e mercredy 18e jour d'Aoust, nostre cappitaine feist retourner ses navires en arriere, & mestre le cap à l'autre bort. Et rangeasmes ladicte coste du Nort qui gist Nordest & Sur Ornaist faisant ung demy arc, qui est une terre fort haulte non tant comme celle de Su: Et arrivasmes le jeudy ensuyvant à sept ysles fort haultes: lesquelles nous nommasmes les ysles Rondes, qui sont à environ quarante lieues des terres du Su, & s'avancent hors à la mer trois ou quatre lieues, le travers desquelles y a ung commencement de basses terres plaines de beaux arbres; lesquelles terres nous rengeasmes le vendredi avec nos barques, le travers desquelles y a plusieurs bancqs de sablon ä plus de deux lieues à la mer, fort dangereux, lesquelz descuevrent de basse mer, & au bout d'icelles basses terres qui contiennent environ dix lieues, y a une riviere d'eaue doulce, sortant à la mer, tellement que à plus d'une lieue d'elle est aussi doulce que eaue de fontaine. Nous entrasmes en ladicte riviere avecq noz barques, & ne trouvasmes à l'entree d'icelle que brasse & demye. Il y a dedans ladicte riviere plusieurs poissons, qui ont forme de chevaulx, lesquels vont à la terre de nuict, & de jour à la mer, ainsi qu'il nous feut dict par nos deux sauvaiges: Et de ces dictz poissons veismes grand nombre dedans la dicte riviere.

Le lendemain 2le jour dudict moys au matin à l'aube du jour feismes voylle & feismes porter le long de la dicte coste, tant que nous eusmes congnoissance de la reste de la dicte coste du Nort, que n'avions veu, & de l'ysle de l'Assumption, que nous avions esté querir au partir de la dicte terre: & lors que nous feusmes certains que ladicte coste estoit rengee, et qu'il n'y avoit nul passaige, retournasmes à nos navires qui estoient esdictz sept ysles où il y a bonne radde à dix huict & vingt brasses de sablon: auquel lieu avons esté sans pouoir sortir n'y faire voylle pour la cause des bruynnes & ventz contraires qui faisoient jusques au xxiiii° jour dudict moys que sommes arrivez à ung hable de la coste du Su, qui est à environ quatre vingt lieues des dictz sept ysles, qui est le travers de trois ysles plattes, qui sont par le parmy du fleuve. Et environ le my chemin des dictes ysles & ledict hable devers le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les haultes & basses terres, qui faict plusieurs bancqs à la mer à plus de trois lieues, qui est ung pais fort dangereux & sont de deux brasses & moins, & à la creste de iceulz bancqs trouverez xxv & xxx brasses bort à bort, toute icelle coste du Nort, gist, Nort, Nordest, & Su sur Onaist.

Le hable devantdict ou posasmes qui est à la terre du Su, est hable de marie & de peu de valleur, nous les nommasmes les Ysleaux sainct Jehan, parce que nous y entrasmes le jour de la decollation dudict faict, Et au paravant que arriver audit hable, y a une ysle à Best d'icelluy environ cinq lieues, ou il n'y à point de passaige entre terre & elle que par bateaux; le dict hable des ysleaux sainct Jehan asseche toutes les marees, & y maryne l'eaue de deux brasses: Le meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'ung petit yslot qui est au parmy du dict hable bort au dict yslot.

Nous appareillasmes du dict hable le premier jour de septembre pour aller vers Canada, & environ quinze lieues du dict hable à l'Onaist, Sur, Onaist y a trois ysles au parmy du fleuve, le travers desquelles y a une riviere fort perfonde & courante, qui est la riviere & chemin du royaulme & terre de Saguenay, ainsi que nous a esté dict par nos deux sauvages du pais de Canada. Et est icelle riviere entre haultes montaignes de pierre nue, sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croist grand quantité d'arbres & de plusieurs sortes qui croissent sur la dicte pierre nue comme sur bonne terre, de sorte qui y avons veu arbre suffisant à master navire de trente tonneaulx, aussi vert qu'il soit possible de veoir lequel estoit sur ung rocq sans y avoir aucune faveur de terre, à l'entrée d'icelle riviere trouvasmes quatre barques des sauvages, les quelz venoient vers nous en grand peur & craincte, de sorte qu'il en recueillit une, & lautre approcha pres qu'ilz peurent entendre l'un de nos sauvages, qui se nomma & feist sa congnoissance, & les feist venir seurement.

Le lendemain deuxiesme jour du dict septembre, resortismes hors de la dicte riviere pour faire le chemin vers Canada, & trouvasmes la mares fort courante & dangereuse, parce que devers le Su de la dicte riviere y a deux ysles, & l'entour desquelles, à plus de trois lieues n'y a que deux brasses semees de gros perrons, comme tonneaulz & pippes, & les marees de ce puantes par entre lesdictes ysles, de sorte que cuydasmes y perdre nostre gallyon, sinon le secours de noz barques & à la creste des dictz plateys, y a de perfond trente brasses & plus. Passe ladicte riviere du Saguenay & les dictes ysles, environ cinq lieues vers le Sur Onaist, y a une autre ysle vers le Nort, de laquelle y a de fort haultes terres le travers desquelles cuydasmes poser l'ancre pour estaller l'obbe, & ny peusmes trouver le fonds à six vingtz brasses a ung traict d'arc de terre, de sorte que feusmes contrainctz retourner vers la dicte ysle, ou passames à trente cinq brasses, & beau fondz.

Le lendemain matin feismes voylle, & appareillasmes pour passer oultre, & eusmes congnoissance d'une sorte de poissons, desquelz il n'est memoire d'homme avoir veu n'y ouy: Les dictz poissons sont aussi gros comme marsouyns sans avoir aucun estre, & sont assez faictz par le corps & teste de la facon d'ung levrier, aussi blancs que neige, sans avoir aucune tache: & en y a fort grand nombre dedans la dicte riviere qui vivent entre la mer & l'eaue doulce: Les gens du pais les nomment Adhothuys: & nous ont dict qu'ilz sont fors bons à menger, & nous ont affirmé n'y en avoir en tout le dict fleuve qu'en cet endroit.

Le sixiesme jour dudict moys avec bon vent feismes courir à mont le dict fleuve environ quinze lieues, & vinsmes poser à une ysle qui est bort à la terre du Nort, qui faict une petite baye & couche de terre: à laquelle y a ung nombre inestimable de grandes tortues, qui sont es environs d'icelle ysle, Pareillement par iceulz du pais, se faist es environs de la dicte ysle grand pescherie de Adhothuys. Il y a aussi grant courant es environs de ladicte ysle comme devant Bordeaux de flo, & ebbe. Icelle ysle contient environ trois lieues de long & deux de large: & est une moult bonne terre & grasse, plaine de beaulx & grandz arbres de plusieurs sortes: & entre autres y a plusieurs couldres franches que trouvasmes fort chargees de noisilles aussi grosses & de meilleur saveur que les nostres, mais ung peu plus dures. Et parce la nommasmes l'ysle es Couldres.

Le septiesme jour dudict moys jour nostredame, apres avoir ouy la messe, nous partismes de ladicte ysle pour aller à mont ledict fleuve, & vinsmes à quatorze ysles qui estoient distantes de ladicte ysle es couldres de sept à huict lieues, qui est le commencement de la terre & province de Canada: desquelles en y a une grande qui a environ dix lieues de long & cinq de large, en laquelle y a gens demourrans qui font grand pescherie de tous les poissons qui sont dedans le dict fleuve selon leur saison. Nous estans posez & a l'encre entre icelle grande ysle, & la terre du Nort, alasmes à terre & portasmes les deux sauvaiges que avions prins le precedent voyage:

Et trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquelz commencerent à fuyr, & ne vouloient aprocher jusques ad ce que nosdictz deux hommes commencerent ä parler, & leur dire qu'ilz, estoient Taignoagny & dom Agaya. Et lors qu'ilz eurent congnoissance d'eulx commencerent a demener joye danfans & faisans plusieurs cerimonies; & vindrent parler des principaulz à noz basteaux, lesquelz nous apportoient force anguilles, & aultres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil qui est le pain de quoy ilz vivent en la dicte terre, & plusieurs gros melons. Et icelle journée vindrent à nos navires plusieurs barques du pays chargées de gens tant hommes que femmes pour veoir & faire chaire à nos dictz deux hommes, les quelz feurent tous bien receuz par nostre cappitaine, qui les festoya de ce qu'il peust, & pour faire sa congnoissance leur donna aucuns petis presens de peu de valleur, de quoy se contenterent fort.

Le lendemain le seigneur de Canada nommè Donnacona en nom, & l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens davant noz navires. Puis enfeist retirer arriere dix, & vint seulement avec deux à bort desdictz navires, accompaigné de seize hommes, & commenca ledict Agouhanna le travers du plus petit de noz trois navires a faire une predication & preschement à leur mode, en demenant son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui este une cerimonie de joye & asseurance, Et lors qu'il fut arrivé à la nef generalle ou estoient les dictz Taignoagny & son compaignon, parla le dict seigneur à eulx, & eulx à luy, & luy commencerent a compter ce qu'ilz avoient veu en France, & le bon traictement qu'il leur avoit esté faict, dequoy tut fort joyeulx, & pria nostre cappitaine luy bailler ses bras pour les baiser & accoller qui est leur mode de faire chere en ladicte terre. Lors nostre cappitaine entra en la dicte barque du dict Agouhanna, & commanda apporter pain & vin pour faire boire & menger ledict seigneur & sa bande, ce qui fut faict, dequoy furent fort contens. Et pour lors ne fut aultre present faict audict seigneur attendant lieu & temps. Apres lesquelles choses ainsi faictes, se departirent les ungs des aultres, & prindrent congé, & se retira le dict Agouhanna en ses barques pour se retirer & aller en son lieu. Et feist le dict cappitaine apprester ses barques pour passer oultre, & aller avant le dict fleuve avec le flo, pour cercher hable & lieu de sauveté pour mettre les navires, & feusmes oultre le dict fleuve environ dix lieues coustoyant la dicte ysle. Et au bort d'icelles trouvasmes ung asseurg d'eaulx fort beau & plaisant. Au quel lieu y a une petitie riviere & hable de barre marinant de deux à trois brasses, que trouvasmes lieu à nous propice pour mettre nosdictes navires à sauveté. Nous nommasmes le dict lieu saincte Croix, par ce que le dict jour y arrivasmes. Aupres d'iceluy lieu y a ung peuple, dont est seigneur le dict Donnacona, & y est la demeurance qui se nomme Stadacone, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir & bien fructiferente, pleine de fort beaulx arbres de la nature & sorte de France. Comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfz, cedres, vignes, aubespines, qui portent le fruict aussi gros que prunes de damas, & aultres arbres: soubz les quels croist de aussi beau chanvre que celuy de France, qui vient sans semence ny labour. Apres avoir visite ledict lieu, & trouvé estre convenable, se retira ledict cappitaine, & les aultres dedans les barques pour retourner es navires. Et ainsi que sortismes hors de la dicte riviere trouvasmes au devant de nous l'ung des seigneurs dudict peuple de Stadacone accompaigné de plusieurs gens tant hommes, femmes que enfans: lequel seigneur commenca a faire ung preschement à la facon & mode du pays, qui est de joye & asseurance, & les femmes dansoient & chantoient sans cesse estans en l'eaue jusques es genoulx, Nostre cappitaine voyant leur bonne amour & bon vouloir, feist approcher la barque ou il estoit, & leur donna des couteaulx, & petites patenostres de voirre, de quoy menerent une merveilleuse joye, de sorte que nous estans departis d'avec eulx distant d'une lieue ou environ, les oyons chanter, danser, & mener joye de nostre benne.



Comme nostre cappitaine retourna es navires & alla veoir l'ysle, la grandeur & nature d'icelle, & comme il feist mener les dict navires à la riviere saincte Croix.

pres que nous feusmes arrivez avec noz barques ausdictz navires & retournez de la rivyere saincte Croix, le cappitaine commanda apprester lesdictes barques pour aller à terre à la dicte ysle veoir les arbres qui sembloient fort beaulx a veoir, & la nature de la terre d'icelle ysle. Ce que fut faict, & nous estans à ladicte ysle la trouvasmes plaine de fors beaulx arbres de la sorte des nostres. Et pareillement y trouvasmes force vignes, ce que n'avyons veu par cy devant à toute la terre, & par ce la nommasmes l'ysle de Bacchus. Icelle ysle tient de longueur environ douze lieues, & est fort belle terre a veoir, mais est plaine de boys sans y avoir aucun labouraige, fors qu'il y a aucunes petites maisons ou ilz font pescherie, comme par cy devant est faicte mention.

Le lendemain partismes avec nosdictz navires pour les mener audict lieu de saincte Croix, & y arrivasmes le 14 dudict moys. Et vindrent au devant de nous le lesdictz Donnacona Taignoagny & Dom agaya avec vingt cinq barques chargez de gens qui venoient dudict lieu dont estions partis, & alloient audict Stadacone ou est leur demourance, & vindrent tous a noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors noz deux hommes que avions apportez, Scavoir Thaignoagny & Dom agaya, lesquelz estoient tous changez de propos, & de couraiges, & ne vouloient entrer dedens nos dictz navires, nonobstant qu'ilz en feussent plusieurs fois priez: dequoy eusmes aucune deffiance d'eulx. Le cappitaine leur demanda s'ilz vouloient aller comme ilz luy avoient promis avec lui à Hochelaga, & ilz respondirent que oy: & qu'ilz estoient deliberez y aller: lors chascun se retira.

Le lendemain 15, ledict cappitaine feust à terre avec plusieurs pour faire planter ballises & merches pour plus seurement mettre les navires à sauveté. Auquel lieu se rendirent au-devant de nous plusieurs gens du pays & entre aultre le dict Donnacona noz deux hommes & leur bande, lesquelz se tindrent apart soubz une poincte de terre qui est sur le bort d'ung fleuve, sans ce que aucun d'eulx vint environ nous, comme les aultres qui n'estoient de leur bande faisoient. Apres que le cappitaine fut adverty qu'ilz y estoient, commanda à partie de ses gens aller avecques luy, & furent vers eulx soubz ladicte pointe, & trouverent les dictz Donnacona, Taignoagny, Dom agaya & plusieurs aultres: & apres se estre entre saluez, se avanca ledict Taignoagny de parler, & dit à nostre cappitaine que ledict seigneur Donnacona estoit marry, dont ledict cappitaine & ses gens portoient tant de batons de guerre, par ce que de leur part n'en portoient nulz. A quoy leur respondist ledict cappitaine que pour leur marrisson ne laisserons a les porter, & que c'estoit la coustume de France, & qu'il le scavoit bien, mais pour toutes leurs parolles ne laisserent le dict cappitaine & Donnacona a faire grand chere ensemble. Lors aperceusmes que ce que disoit le Taignoagny ne venoit que de luy & son compaignon. Et avant de partir dudict lieu, lesdictz Donnacona & cappitaine feirent une asseurance de sorte merveilleuse, car tout le peuple dudict seigneur Donnacona gecterent & feirent trois cris à plaine voix, que cestoit chose horrible a ouyr, & a tant prindrent congié les ungs des aultres, & nous retirasmes à bort pour celuy jour, & le lendemain 16, dudict moys nous meismes les deux plus grandz navires dedens ledict hable & riviere, ou il y a de plaine mer trois brasses & de bas d'eaue demy brasse, & fut laissé le gallyon dedens la radde pour mener au dict Hochelaga. Et tout incontinent que lesdictes navires furent audict hable & asseur, se trouverent devant les dictes navires Donnacona, Taignoagny, Domagaya, & plus de cinq cens personnes hommes, femmes, que petis enfans, et entra ledict seigneur avec dix ou douze des plus grandz personnaiges du pays, lesquelz furent par ledict cappitaine & autres festoyes, & leur fut donné aucuns petis presens, & fut par Taignoagny dict à nostre cappitaine, que ledict seigneur estoit marry dont il alloit à Hochelaga, & que ledict seigneur ne vouloit que luy que ploit y allast par ce que la riviere ne valloit riens, & leur fust respondu par ledict cappitaine que pour tout ce ne laisseroit y aller s'il luy estoit possible; par ce qu'il avoit commandement du roy son maistre de aller le plus avant qu'il pourroit: mais si le dict Taignoagny y voulant aller comme il avoit promis, qu'on luy feroit present, dequoy il seroit content & grand chere, & qu'ilz ne feroient que aller & venir seulement audict Hochelaga, puis retourner. A quoy respondist le dit Taignoagny, qu'il n'y yroit point. Lors se retirerent a leurs maisons. Et le lendemain, l7 dudict moys, le dict Donnacona & les aultres revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & aultres poissons, dequoy se faict grand pescherie audict fleuve, comme sera cy apres dict. Lors qu'ilz furent arrivez devant lesdictes navires, commencerent a chanter & danser comme avoient de coustume. Et apres qu'ilz eurent ce faict, feict ledict Donnacona mettre tous ses gens d'ung costé, & feist ung cerne sur le sable, & y feist mettre nostre cappitaine & ses gens: & lors commenca une harengue, tenant une fille d'environ l'aage de dix à douze ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter à nostre cappitaine, & tout incontinent tous les gens dudict seigneur se prindrent a faire trois criz & hurlemens en signe de joye & alliance. Puis de rechef presenta deux petis garsons de moindre aage l'un apres l'aultre, desquelz feirent telz criz & cerimonies que devant. Duquel present ainsi faict par le dict seigneur fut par nostre cappitaine remercié. Lors Taignoagny dict au cappitaine que la fille estoit la propre fille de la seur dudict seigneur, & l'ung des garsons frere de luy qui parloit, Et qu'on les luy donnoit sur l'intention qu'il n'allast point à Hochelaga. A quoy luy re respondist nostre cappitaine, que si on les luy avoit donnez sur ceste intention, que on les reprint, & que pour riens ne laisseroit y aller par ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur les quelles parolles Dom agaya compaignon dudict Taignoagny, dict audict cappitaine que ledict seigneur luy avoit donné les dictz enfans par bonne amour, & en signe d'asseurance, & qu'il estoit content aller avec luy audict Hochelaga, de quoy eurent grosses parolles lesdictz Taignoagny & Dom agaya. Lors aperceusmes que ledict Taignoagny ne valloit riens, & qu'il ne songeoit que trahison & malice tant par ce que aultres mauvais tours que luy avions veu faire. Et sur ce ledict cappitaine feist mettre lesdictz enfans dedans les navires, feist apporter deux espées, ung grand bassin d'arain plain, & ung ouvré pour laver mains, & en feist present audict Donnacona, lequel fort s'en contenta & remercia nostre cappitaine, Et commanda ledict Donnacona a tous ses gens chanter & danser, & pria ledict Donnacona nostre cappitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que lesdictz Taignoagny & Dom agaya lui en avoient faict teste, & aussi que jamais n'en avoient veu, ny ouy. A quoy le cappitaine respondist qu'il le vouloit bien, & commanda que on tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz le travers du boys qui estoit jouxte lesdictes navires & gens. Dequoy furent tous si estonnez qu'ilz pensoient que le ciel feust cheu sur eulx, & Ce prindrent a hucher & hurler si tres fort, que sembloit que enfer y feust vuide, & davant qu'ilz se retirassent, le dict Taignoagny feist dire par interposés personnes, que les compaignons du gallyon, lequel estoit demouré ä la radde, avoient tué deux de leurs gens de coups d'artillerie: dont tous se retirerent à grand haste, ainsi que si les eussions voulu tuer. Ce que ne se trouva verité: Car durant ledict jour ne fut dudict gallyon tiré artillerie.



Comment lesdictz Donnacona, Taignoagny, & aultres songerent une finesse, & feirent habiller trois hommes en guise de diables, faignans estre venuz de par Cudriagny leur dieu pour nous empescher d'aller audict Hochelaga.

e lendemain. 18. dudict moys pour nous cuyder tousjours empescher d'aller à Hochelaga, songerent une grand finesse qui feust telle, ilz habillerent trois hommes en la facon de trois diables, lesquelz avoient cornes aussi longues que le bras, & estoient vestus de peaulx de chien noirs & blancs. Et avoient le visaige painct aussi noir que charbon, & les feirent mettre dedans une de leurs barques à nostre non sceu; & leur bande vint comme ilz avoient de coustume au prez de noz navires, lesquelz se tindrent dedans le boys sans apparoistre environ deux heures, attendant que l'heure & marée fut venue pour l'arrivée de la dicte barque, à la quelle heure sortirent tous du boys, & se presenterent devant lesdictes navires sans eulx approcher ainsi qu'ilz fouloient faire, & commence le dict Taignoagny a saluer nostre cappitaine qui luy demanda s'il vouloit le bateau, lequel luy respondist que non pour l'heure, mais que tantost il entreroit dedans lesdictes navires & incontinent arriva ladicte barque ou estoient lesdictz trois hommes apparoissant estre trois diables ayans de grandz cornes sur leurs testes, & faisait celuy du milieu ung merveilleux sermon en venant: lesquelz passerent le long de noz navires avec leur dicte barque, sans aucunement tourner leur veue vers nous, & allerent assener & donner en terre avec leur dicte barque, & tout incontinent ledict seigneur Donnacona & des gens prindrent ladicte barque & lesditz trois hommes, lesquelz s'estoient laissé cheoir au fondz d'icelle comme gens morts, & porterent le tout ensemble dedans le boys qui estoit distant d'ung jet de pierre, & ne demoura une seulle personne devant nosdictes navires que tous ne se retirassent dedans ledict boys, & eulx estans audict boys commencerent une predication & preschement que nous oyons de noz navires qui dura environ demye heure. Apres laquelle sortirent les dictz Taignoagny & Dom agaya marchans ver nous, ayans les mains joinctes, & leurs chappeaulx soubz leurs coddes, faisans une grande admiration. Et commenca le dict Taignoagny a dire, & proferer par trois Jesus, Jesus, Jesus levant les yeux vers le ciel, puis Dom agaya commenca a dire Jesus Maria. Jacques Cartier regardant vers le ciel comme l'aultre. Le cappitaine voyant leurs mines & cerimonies, leur commenca a demander qu'il y avoit, & que c'estoit que estoit survenu de nouveau, Lesquelz respondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, nenny, est il bon. Et ledict cappitaine leur demanda de rechef que c'estoit: & ilz repondirent, que leur dieu nommé Cudragny avoit parlé à Hochelaga, & que les trois hommes devant dictz estoient venus de par luy leur annoncer les nouvelles, qu'il y avoit tant de glaces & de neiges qu'ilz mouroient tous. Desquelles parolles nous prinsmes tous a rire, & leur dire que leur dieu Cudragny n'estoit que ung sot, & qu'il ne scavoit qu'il disoit, & qu'ilz le disent à ses messagiers, & que Jesus les garderoit bien de froid s'ilz luy vouloient croire. Lors dedict Taignoagny & son compaignon, demanderent audict cappitaine s'il avoit parlé à Jesus, & il respondist que ses prebstres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps. Desquelles parolles remercierent le dict cappitaine, & se retirent dedans le boys dire les nouvelles aux aultres, qui sortirent dudict boys tout incontinent faignans estre joyeulx desdictes parolles par ledict cappitaine ainsi dictes. Et pour monstrer qu'ilz en estoient joyeulx, tous incontinent qu'ilz furent devant les navires commencerent d'une commune voix a faire trois criz & hurlemens, qui est leur signe de joye, & se prindrent a danser & chanter, comme avoient de coustume: mais pour resolution lesdictz Taignoagny & Dom agaya dirent à nostre dict cappitaine, que le dict seigneur Donnacona ne vouloit point que nul d'eulx allast à Hochelaga avec luy, S'il ne bailloit plege qui demourast à terre avec ledict Donnacona. Le cappitaine leur respondist que s'ilz n'estoient deliberez y aller de bon couraige qu'ilz demourassent, & que par eulx ne laisseroit mettre paine y aller.



Comment nostre cappitaine & tous les gentilz hommes avec cinquante hommes mariniers partirent de la province de Canada avec le gallyon, & les deux barques, pour aller à Hochelaga, & de ce que fut veu entre deux sur ledict fleuve.

e lendemain, 19e jour dudict moys de Septembre, nous appareillasmes & feismes voylle avec le dict gallyon & les deux barques, pour aller avec la marée amont ledict fleuve, ou trouvasmes à veoir des deux costez d'icelluy les plus belles & meilleures terres, qu'il soit possible de veoir. Aussi vives que l'eaue plaine des beaulx arbres du monde: & tant de vignes chargez de raisins le long dudict fleuve, qu'il semble mieulx qu'elles ayent esté plantez de main d'homme que aultrement: mais par ce qu'elles ne sont cultivez ne taillez, ne sont les raisins si groz & si doulx que les nostres: pareillement trouvasmes beaucoup de maisons sur ledict fleuve, le lesquelles sont habitees de gens qui font grande pescherie de tous poissons: lesquelles gens venoient à noz navires d'aussi grand amour & privaulte, que si eussions esté du pays, Nous apportant force poisson, & de ce qu'ilz avoient pour avoir de nostre marchandise tendans les mains au ciel, & faisans plusieurs signes de joye. Et nous estans posez environ ving cinq lieues de Canada en ung lieu nommé Ochelay, qui est ung destroict dudict fleuve fort courant & dangereux, tant de pierres que d'aultres choses vindrent plusieurs barques à bort, Et entre aultres, y vint ung grand seigneur du pays, lequel faisoit un grand sermon en venant & arrivant à bort, monstrant par signes evidens avec les mains & aultres cerimonies, que le dict fleuve estoit ung peu plus avant fort dangereux, nous advertissant de nous en donner garde. Et presenta celuy seigneur au cappitaine deux de ses enfans, desquelz le cappitaine print une fille de l'aage d'environ sept a huit ans, & reffusant ung garson de deux ou trois ans, par ce qu'il estoit trop petit, Le dict cappitaine festoya le dict seigneur & sa bande de ce qu'il peust, & luy donna aucun petit présent: puis s'en allerent à terre. Et depuis sont venus celuy seigneur & sa femme veoir leur fille jusques à Canada & apporter aucun present au cappitaine, Depuis le 19e jour jusques au 28, dudict moys nous avons esté navigans a mont ledict fleuve sans perdre heure ny jour, durand lequel temps avons veu & trouvé d'aussi beau pays & terres aussi unyes que l'on scauroit desirer, plaine comme dict est des beaulx arbres du monde, scavoir chesnes, hormes, noyers, cedres, pruches, fresnes, briez, sandres, oziers, & force vignes. Lesquelles avoient si grand habondance de raisins, que les compaignons en venoient chargez à bort. Il y a seulement force grues, signes, oultardes, oyes, cannes, allouettes, faisans, perdrix, merles, mauvis, teurtres, chardonnereulx, serins, roussignolz, passes solitaires, & aultres oyseaulx, comme en France, & en grand habondance.

Ledict 18e jour de septembre nous arrivasmes en ung grand lac & playne dudict fleuve, large d'environ cinq ou six lieues, & douze de long, Et navigasmes celluy jour amont sans y trouver partout icelluy que deux brasses de parfond esgallement sans haulser ny baisser. Et nous arrivans a l'ung des boutz dudict lac, ne nous apparoissoit aucun passaige n'y sortye: Ains sembloit icelluy estre tout cloz sans aucune riviere, & ne trouvasmes audict bout que brasse & demie, dont nous convint poser & mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec les barques: & trouvasmes qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudict fleuve en icelluy lac, & venant dudict Hochelaga: mais en icelluy ainsi sortantes, y a barres & traverses faictes par le cours de l'eaue, ou il n'y avoit pour lors que une brasse: Et lesdictes barres passees y a quatre ou cinq brasses, qui estoit le temps des plus petites eaues de lannée, ainsi que nous vinsmes par les flotz des dictes eaues qu'elles croissent de plus de trois brasses de pic, toutes icelles rivieres circuysent & environnent cinq ou six belles ysles, qui sont le bout dudict lac: puis se rassemblent environ quinze lieues à mond toutes en une. Celuy jour feusmes à l'une d'icelles, ou trouvasmes cinq hommes qui prenoient des bestes sauvaiges: lesquels vindrent aussi privement à noz barques, que s'ilz nous eussent veu toute leur vie sans avoir peur ne craincte, & nosdictes barques arrivez à terre, l'un d'iceulx hommes print nostre cappitaine entre ses bras, & le porta à terre aussy legierement que sy feust esté ung enfant de cinq ans, tant estoit icelluy homme grand & fort. Nous leur trouvasmes ung grand mouceau de raz sauvaiges: lesquelz vivent en l'aue, & sont gros comme connyns, & bons à merveilles. Desquelz feirent present à nostre cappitaine, qui leur donna des couteaulx, & patenostres pour recompence. Nous leur demandasmes par signe, si c'estoit le chemin de Hochelaga: Ilz nous monstrerent que ouy, & qu'il y avoit encores trois journees à y aller.